CHAPITRE XXXII
Aussitôt après ma conversion j'avais écrit au général Bugeaud pour lui confirmer la lettre que je lui avais adressée d'Alexandrie à mon retour de la Mecque et par laquelle je lui avais transmis ma démission. Je lui faisais part de ma résolution d'entrer dans lea ordres.
J'avais adressé la même communication à mon père.
Un jour, en rentrant chez moi, après ma visite quotidienne au Gésu, Isidore me remit on pli de l'ambassade de France dans lequel je trouvai deux lettres venant d'Alger et un billet de M. de Ségur me prévenant que 8, E, M. de Latour- Maubourg ayant à me faire une importante communicatioi désirait me recevoir le lendemain dans la matinée. J'ouvrL en tremblant les lettres d'Alger. L'uneétait de mon excellem ami le capitaine Vergé, officier d'ordonnance du général Bu geaud. En voici le résumé :
« Notre chef a été vivement affecté à )a réception di votre lettre. Il refuse absolument d'accepter votre de mi^ion. Il a demandé au ministre de la guerre d'intervenii auprès du ministre des affaires étrangères afin que l'am baseadeur du Roi à Rome prenne les mesures nécessaires poui vous renvoyer en Algérie. Vous êtes militaire et voua pou vez être considéré comme déserteur.
Œ Le général Bugeaud espère que vous ne le réduirez pai à la triste obligation d'user de moyens de rigueur à votr*
égard. Il sait les motifs qui vous éloignent d'Alger; il connaît votre situation et celle de votre père, et il me charge de vous assurer qu'il sera heureux de l'améliorer autant qu'il dépendra de lui. Tout en vous félicitant de votre conversion il ne croit pas que vous possédiez les qualités indispensables à un ecclésiastique. Ce n'est point qu'il doute de votre sincérité, mais il attribue votre désir d'entrer dans les ordres bien plus à l'exaltation de votre imagination qu'à une vocation sérieuse. Et, d'ailleurs , quelle mission plus belle à rem- . plir que celle de servir votre pays et d'apporter le concours des connaissances spéciales que vous avez acquises, à la civilisation des populations musulmanes de l'Algérie. »
L'autre lettre était de mon pauvre père. Désespéré de mon départ et de mon projet, il faisait appel à ma piété filiale. « Tu es mon unique soutien, me disait-il, je ne pourrais croire à la sincérité de ta vocation si le premier acte qu'elle t'inspirait était l'abandon de ton père. »
La lecture de ces lettres, dont je ne donne ici que la substance mais dont les termes exprimaient tant d'affection et tant de douleur me plongea dans un violent chagrin et de cruelles incertitudes. Le père de Villefort seul pouvait m'éclairer sur le parti- que j'avais à prendre. Malgré l'heure indue je me rendis au Gésuet je pénétrai dans sa chambre. Il fut effrayé de l'altération de mes traits ; je ne pouvais parler, je lui tendis les deux lettres d'Alger. A mesure qu'il les lisait, je voyais des larmes sillonner ses joues amaigries ; quand il eut achevé cette lecture : «Mettons-nous en prières, me dit-il, et demandons à Dieu de nous inspirer. y> Nous restâmes longtemps agenouillés. Il se leva enfin et me serrant dans ses bras :
c( On arrive à Dieu par bien des voies différentes , mon cher enfant, pourvu qu'on observe fidèlement ses commandements. Or il nous commande d'honorer nos père et mère
et d'obéir à nos supérieurs. Au souverain pontife, notre maître à tous , appartient de prendre une décision à votre égard ; quelle qu'elle soit vous devrez vous j soumettre. »
La douloureuse résignation du père de Villefort ne me laissait pas de doutes sur la décision du pape. Je sentis mon cœur se briser quand je quittai mon saint directeur.
Le lendemain, j'étais introduit dans le cabinet de l'ambassadeur qui me lut en partie les dépêches qu'il venait de recevoir da ministre des affaires étrangères. C'était la paraphrase de la lettre que mon ami Vergé m'avait adressée de la part du général Bugeaud.
« Mon attaché et mon jeune ami, le vicomte Gaston de Ségur m'a mis au courant de votre situation , me dit avec bonté M. le comte de Latour-Maubourg, et je comprends vos aspirations et vos incertitudes. Je n'ai pas besoin de vous dire que je repousse d'avance l'idée d'une coercition quelconque à votre égard, mais il est de mon devoir de vous conseiller d'aller reprendre le poste où vous, mieux que tout autre, pouvez rendre d'éminents services. Je suis autorisé à vous dire que le gouvernement du Eoi est animé à votre égard des sentiments les plus bienveillants. Du reste je suis chargé par le ministre d'entretenir Sa Sainteté à votre sujet et, de sa bouche auguste émanera la décision devant la quelle, je n'en doute pas, vous vous inclinerez respectueusement. »
Je ne pouvais plus me faire illusion ; tout conjurait contre le projet dont je caressais la réalisation avec tant d'amour.
Mes chers abbés ple*tiraient avec moi mes douces espérances déçues, mais ils ne pouvaient que partager l'avis du Petitpère et de l'ambassadeur.
Le 18 mai, M. de Ségur, délégué par l'ambassadeur de France , me conduisit au Vatican dans une voiture de l'ambassade. Nous fûmes introduits dans le cabinet du pape qui, au
moment où je m'agenouillais pour baiser sa mule approcha son anneau de mes lèvres : « Eh bien, me dit-il d'un air souriant, nous retournons en Algérie où l'exemple de notre piété et de nos vertus effacera le souvenir des fautes que nous y avons commises et des mauvais exemples que nous y avons donnés. C'est là votre mission, mon fils, elle sera en même temps profitable à vous et à votre pays. Allez, que Dieu vous maintienne dans ses voies, allez, soyez béni. »
Et il me donna sa bénédiction pour moi et pour tous les miens, accompagnée d'indulgences plénières.
Quand je relevai la tête le pape rentrait dans ses appartements. Je ne devais plus le revoir. Je retournai chez moi anéanti.
C'en était donc fait de mes rêves de paix et de tranquillité. J'allais m'éloigner pour toujours de la ville étemelle où Dieu m'avait miraculeusement rappelé à lui. J'allais me séparer de ces guides si sûrs qui m'avaient fait entrer dans les voies du Seigneur, de ces amis tendres et pieux au milieu desquels j'avais conquis cet état de l'âme où les intérêts matériels, les jouissances terrestres, les préoccupations de l'avenir n'attirent plus notre cœur captivé par l'amour de Dieu. J'étais arrivé à Kome affaissé sous le poids de l'infortune et les grâces que j'y avais reçues m'avaient subitement initié à la suprême félicité. Oh ! jamais séparation ne m'était apparue si cruelle ! Et, où devais-je diriger mes pas ? Vers cette terre d'Afrique, théâtre de mes erreurs, où j'avais tant souffert et où m'attendait la situation pénible à laquelle j'avais voulu me soustraire en m'exposant à une mort que je croyais certaine !
Mais j'avais la foi, et, grâces à ce don sublime, aucune pensée de révolte ne trouva accès dans mon esprit. Le vicaire de Jésus-Christ avait parlé, je devais obéir. J'offris à Dieu ma douleur en expiation de mes péchés.
J'allai me réconforter encore auprès de mon Petit-père bien-aimé et de mes chers abbés qui cachaient leur chagi'in pour ne pas augmenter le mien. Que d'assurances d'inaltérable affection ! que de pieuses recommandations !
Je pris congé de toutes les personnes qui m'avaient accueilli avec tant de bienveillance et qui m'accompagnaient de leurs vœux.
Je quittai Rome le 25 mai 1842.
0 Rome ! ton image ne s'effacera jamais de ma mémoire !
Quand je relis les lettres brûlantes de foi que j'adressais à ma tante à Tépoque de ma conversion et quand je reporte ma pensée vers cette époque, la plus heureuse, sans contredit, de ma longue existence, je suis en proie au remords des fautes que j'ai conamises après avoir été l'objet de tant de grâces. Certes, ma foi n'a pas varié, mais que d'années écoulées dans l'indifférence, cette torpeur de l'âme ! Hélas ! il a fallu que le Seigneur me frappât dans mes affections les plus chères (1), pour me rappeler définitivement à lui et à l'observance des lois de son Église.
Puisse cet aveu public de mes défaillances et de mon sincère repentir me mériter l'indulgence de ceux que j'ai scandalisés et me rendre digne de la miséricorde divine !
Comme complément à un chapitre où je découvre les sentiments les plus intimes de mon âme, je crois que mes lecteurs ne liront pas sans intérêt la lettre que m'adressait, au sujet de ma conversion, M. M. de L., cet ami de mon enfance qui fut le confident de mes premières impressions, lors de mon arrivée à Alger en 1832 (2).
Je saisis d'ailleurs cette occasion de donner à sa famille, que je considère comme la mienne ce nouveau témoignage
(1) En 1873 la fille cadette de M. Léon Roches est morte des suites de couches, à l'âge de vingt-quatre ans.
(2) I«r volume, livre !«»•.
de ma tendre amitié et, je pourrais dire de mon admiration pour ce grand homme de bien dont la mort édifiante a été le couronnement d'une existence irréprochable. Voici sa lettre :
Tain (Drôme), 28 mai 1842.
Cher enfant prodigue, te voilà donc de retour ! Oh ! mon Léon, je te dois bien des joies, mais que ton esprit aventureux m'a causé d'angoisses ! Je t'ai pleuré quand tu es allé auprès d'Abd-el-Kader, je t'ai pleuré encore quand tu m'as annoncé ton départ pour la Mecque ! Et pourtant, je n'ai jamais désespéré, car ma mère, notre mère veux-je dire, t'avait placé sous la protection de là vierge Marie. Enfin te voilà revenu, Dieu soit loué !
Que je te raconte bien vite l'effet produit par l'arrivée de ta lettre datée de Rome.
La famille était réunie autour de cette table où tu t'asseyais tout enfant lorsque le facteur a frappé. Tu te rappelles les pressentiments extraordinaires de la mère : « Voilà des nouvelles de Léon, » s'écrie-t-elle. Je m'élance, j'arrache l'énorme pli des mains du facteur, je reconnais ton écriture et je rentre dans la salle à manger tremblant d'émotion et pouvant à peine prononcer ces paroles : a: Oui c'est une lettre de Léon. y> Mes sœurs, mes nièces m'entourent et veulent qne j'ouvre la lettre; « arrêtez-vous, dit la mère avec la voix brève et sévère que tu connais. Dieu a conservé un enfant à notre famille, avant tout, rendons-lui grâces. » Et tous à genoux nous avons fait une fervente prière. Comment achever le repas ? nous étions trop émus, trop impatients. Nous montons tous dans la chambre de la mère ; elle s'installe dans le grand fauteuil où elle t'a si souvent dorloté quand tu étais petit ; nous nous groupons autour d'elle et c'est ta sœur Louise qui est désignée à l'unanimité pour faire la lecture de la lettre du
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cher Léon l'Africain. Tous savent bien que l'émotion me gagne aussitôt que je te lis. Pourquoi n'as-tu pu assister à cette scène de famille ? Quelles émotions diverses et profondes se lisaient sur toutes les physionomies ! L'étonnement, la crainte, l'admiration, la douleur, la joie... mais aussi, mon chéri, est-il permis d'avoir de pareilles aventures ?
Ah ! tu aurais été bien coupable si tu ne t'étais pas montré reconnaissant envers Dieu de la protection miraculeuse dont il t'a toujours entouré ! Te voilà donc bon chrétien, comme nous l'étions à l'époque de notre première communion, t'en souviens-tu ? Quelle joie pour toute la famille !
Mais, faut-il te l'avouer ? tous, excepté la mère, nous avons éclaté de rire à la pensée que nous aurions pu te voir en soutane.
« Vous avez tort, nous a-t-elle dit sévèrement, de plaisanter au sujet d'une résolution qui était la conséquence inévitable de la réaction qui s'opérait dans l'âme ardente de notre Léon. Il était naturel qu'il cherchât dans les perspectives du martyre de l'apostolat la rémission de ses péchés. Heureusement notre Saint-Père a compris cette nature disposée aux partis extrêmes et lui a indiqué sa véritable mission ; à nous de prier Dieu pour qu'il persévère dans ses voies. »
Tu sais avec quelle respectueuse soumission nous acceptons les observations de la mère ; nous avons donc réprimé notre envie de rire et tu peux être certain que la famille priera chaque jour pour toi.
Nous voulons que tu dises à ton fidèle Isidore que nous l'aimons tendrement pour le dévouement dont il t'a donné tant de preuves, et moi, en particulier, en songeant à nos cavalcades d'enÊmts, je te charge de caresser de ma part l'encolure de ton beau Salem.
Je ne te donne aucune commission pour ton père, je lui adresse directement mes félicitations.