‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 36 sur 63 · LIVRE VL · texte numérisé non relu

LIVRE VL

CAMPAGNES d' AFRIQUE.

RÉCITS ÉPISODIQUES

1842 à 1844. CHAPITRE XXXIII.

Départ de Rome. — Arrivée à Alger. — Accueil du gouverneur général, de mon père, de mes camarades et de mes amis musulmans.

L'abbé Véron, comprenant efc voulant adoucir le chagrin que j'éprouvais de quitter Rome, me ménageait une douce surprise. Je le trouvai installé dans le vetturino que j'avais loué pour me conduire à Civitta Vecchia, et il m'accompagna jusqu'au paquebot faisant le service entre Naples et Marseille. Là aussi m'était réservé un allégement à ma douleur; M™® la comtesse de Gontaut-Biron, accompagnée de son fils (1) et de sa charmante belle-fille, rentrait en France et avait pris passage sur le même paquebot. Quel précieux souvenir je conserve de la bienveillance doAt m'a honoré cette femme si distinguée, cette grande chrétienne ! Arrivés à Marseille, nous fîmes ensemble le pèlerinage de Notre-Dame

(1) Le comte Armand de Gontaut-Biron qui, après nos terribles désastres, a rempli si dignement la difficile mission de représenter La France à Berlin.

de la Garde, et je partis pour Toulon, accompagné de ses vœux et de ses prières. Je fiis embarqué sur un bâtiment à vapeur de l'État commandé par le lieutenant de vaisseau Marceau, celui même qui m'avait ramené d'Oran à Alger en 1839. Cet officier, éminemment religieux, avait alors reçu à son bord, avec une sorte de répulsion, Thomme qu'on accusait d'avoir abjuré ; revenu depuis de cette fâcheuse opinion, il m'accueillit avec la plus parfaite distinction. Comme moi, c'était pendant un séjour à Eome que la grâce l'avait touché. Aussi je laisse à penser quelle intimité immédiate naquit de cette coïncidence, et avec quelle rapidité s'écoula le temps de notre traversée.

Le 3 juin 1842, à trois heures du matin, je me promenais sur la dunette avec le commandant Marceau, que l'officier de quart avait prévenu de l'apparition de la terre , quand je vis émerger peu à peu à l'horizon la silhouette des murailles crénelées de l'ancien Alger. Avec quelles appréhensions je revoyais cette terre d'Afrique où j'avais été soumis aux cruelles épreuves qu'une sorte d'intuition m'avait fait prévoir, lorsque, le 12 juillet 1832, je l'apercevais pour la première fois!

Alger que j'avais quitté avec la ferme résolution de ne plus y revenir! Qu'est donc la volonté de l'homme devant les desseins de Dieu ?

J'allais m'y retrouver en face de la situation à laquelle j'avais voulu me soustraire ; heureusement un grand changement s'était opéré dans tout mon être, et je puisais dans les sentiments rehgieux dont j'étais animé le courage d'en supporter les pénibles conséquences.

Mais quel accueil allais-je recevoir du général Bugeaud ? Dans quelles dispositions allais-je retrouver les créanciers de mon pauvre père ? Comment ma conversion, si prompte, si extraordinaire, serait-elle considérée par mes camarades ?

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Peu de jours après mon arrivée à Alger, j'étais délivré de ces appréhensions.

Le général, animé à mon égard des sentiments de la plus exquise bienveillance, affecta de me parler uniquement des dangers que j'avais courus en remplissant la mission qu'il m'avait confiée, et des heureux résultats qu'elle devait produire. Il se félicitait surtout de revoir auprès de lui l'interprète dont il avait plus d'une fois regretté l'absence.

A part quelques plaisanteries anodines, mes camarades, ne mettant point en doute la sincérité de mes nouvelles convictions, m'accueillirent avec leur cordialité habituelle : deux, surtout, le capitaine Vergé et le lieutenant de Garraube (1), attachés à Tétat-major du général Bugeaud, qui venaient d'acquérir de nouveaux droits à mon amitié par la sollicitude et les tendres soins dont ils avaient entouré mon père pendant mon absence. Plus de quarante années se sont écoulées depuis le commencement de nos relations, et le temps et les séparations ont rendu plus solides encore les liens qui nous unissent.

Les créanciers de mon père se déclarèrent prêts à attendre patiemment l'époque où je pourrais les désintéresser.

(1) Le lieutenant Edmond Valton de GTarraube, fils du général de Garranbe, ami et collègue à la chambre du général Bugeaud, fut attaché à l'illustre gouverneur général de l'Algérie en qualité d'officier d'ordonnance (1841). A la suite de plusieurs citations à l'ordre de l'armée, il fut successivement nommé capitaine, chevalier de la Légion d'honneur et chef de bataUlon (184Ô). Fils unique d'une mère qui l'adorait et dont la santé était chancelante, le jeune commandant donna sa démission pour l'entourer de ses soins. Possesseur d'une grande fortune territoriale, il vit aujourd'hui dans le château de Grarraube (près Bergerac), construit par le chef de sa famille, le chevalier Valton, noble seigneur anglais attaché à la cause de Menri lY. Chaque année, depuis que la République m'a mis à la retraite (septembre 1870), je vais passer quelques semaine auprès de mon ancien camarade, dont l'aimable et large hospitalité est proverbiale dans le Périgord. QueUes douces heures passées à évoquer nos chers souvenirs d'A- ^que I

Et mon père ! ai-je besoin de dire la joie dont fut inondé son cœur quand il retrouva le fils qu'il croyait avoir à jamais perdu ?

Le bruit de ma mort, répandu par des pèlerins présents à la Mecque, lors de mon enlèvement, avait affligé plusieurs de mes amis musulmans et entre autres Sidi Mohammed. Ce malheureux fils d'Omar pacha qui pleurait toujours l'absence de son frère et de sa mère, la noble Yemna. Je reconfortai mon ami en lui racontant ma visite au vice-roi d'Egypte et en lui rapportant fidèlement les paroles bienveillantes de l'ancien compagnon de son père (1). Lella Aischa et sa belle enfant Aouéouèche ne furent pas les moins heureuses de mon retour et j'éprouvais une vive satisfaction en retrouvant mes anciens amis de Braham Reïs. Ils plaçaient en moi le seul espoir qui leur restait de revoir leurs chers exilés.

J'apportai également quelques consolations à la pauvre Messaouda, la fidèle nourrice de Khadidja, dont je pus assurer l'avenir grâce à la bienveillance de M. le comte Guyot, alors intendant civil.

Une de mes moindres satisfactions, oserai-je l'avouer, ne fut pas celle de retrouver mon superbe cheval (Salem), présent d'Abd-el-Kader, que mon camarade, le capitaine Yergé, avait fait si bien soigner pendant mon absence. Il faut être cavalier pour bien comprendre le sentiment indéfinissable de joie que j'éprouvai en serrant de nouveau entre mes jambes ce noble animal toujours fougueux et docile et auquel se rattachaient de si terribles et si chers souvenirs.

La situation était donc bien meilleure que je ne l'avais pensé. Entouré d'affections solides et honoré des bontés et de la confiance de mon illustre chef, j'entrevoyais, à travers

(1) Voir la notice sur Omar pacha, tome P'', livre I*"", chapitre iv.

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un avenir moins sombre, mainte occasion de rendre d'utiles services à mon pays.

C'est alors surtout que je reconnus la haute sagesse de Grégoire XVI qui, ayant compris mes véritables instincts, m'avait détourné d'une voie où me poussait l'exaltation de mon esprit, et m'avait indiqué la mission à laquelle je devais me consacrer. Je pris vis-à-vis de moi-même l'engagement de repousser désormais les suggestions de mon esprit aventureux, et de me borner à accomplir les devoirs que m'imposeraient les fonctions auxquelles je serais appelé.

J'ai tenu cet engagement et j'ai, pendant trente années consécutives, consacré au service de la France, dans les diverses missions qui m'ont été confiées, tout ce qu'il y avait en moi de zèle, d'activité et de dévouement.

L'ère romanesque de mon existence a donc pris fin au moment où je revenais à Alger (juin 1842). J'espère, toutefois, que mes lecteurs ne liront pas sans intérêt le récit des événements qui vont suivre et où j'ai joué un rôle, soit comme interprète militaire attaché au maréchal Bugeaud, soit comme représentant de la France en pays musulmans.

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