CHAPITRE XXXVI
Lella Yemna, yeuve d'Omar pacha. — Mars 1843.
Mes lecteurs n'ont pas oublié l'affection que j'avais vouée aux fils d'Omar pacha et à leur mère Yemna, cette noble veuve, que l'adversité avait entourée d'une lugubre auréole; ils comprendront dès lors qu'ils fussent pour moi Tobjet des plus vives préoccupations. Dès mon retour à Alger, j'avais repris, comme on l'a vu, mes relations intimes avec Sidi Mohammed, fils aîné d'Omar pacha, et sa femme Lellah Aischa. Nos conversations roulaient sans cesse sur le sort des malheureux exilés, et bien souvent leur délicieuse petite fille, Aouéouèche, me disait en m'embrassant : « Ammi Lioune (mon oncle Léon), si tu ne me ramènes pas ma grand'mère Lella Yemna, je ne t'aimerai plus ! »
Ayant appris par mes émissaires que mes pauvres amis avaient été placés sous la surveillance du khalifa de Milianah qui les avait confiés au kaïd des Bellal, tribu voisine de Thaza, j'avais fait parvenir à Sidi Omar une petite somme d'argent que lui envoyait son frère, et une lettre de moi au commandant de la subdivision de Milianah, mon ami le lieutenant-colonel de Saint- Arnaud, auquel j'avais raconté l'histoire lamentable du fils d'Omar pacha et de sa mère. Je disais à Sidi Omar d'avoir confiance entière dans mes émissaires dont le caractère religieux pourrait favoriser et
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protéger leur rentrée à Milianah, où les attendait l'accueil le plus bienveillant.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans recevoir de réponse, et je commençais à désespérer lorsque je reçus une lettre du colonel Saint- Arnaud m'annonçant l'arrivée à Milianah de la malheureuse famille d'Omar pacha. Le commandant de cette subdivision rendait compte au général Bugeaud d'une ghazia dirigée contre la tribu des Bellal, ghazia qui avait permis à Omar d'échapper à la surveillance du kaïd de cette tribu. Lui, sa mère et sa femme déguisées en hommes, avaient trouvé momentanément un refuge chez des khouan appartenant à la confrérie de mes émissaires, qui leur avaient prêté des chevaux et, dans une nuit, les avaient accompagnés et déposés à la porte de Milianah. Le colonel demandait au gouverneur général de vouloir bien lui donner des instructions au sujet de ces nobles réfugiés, dont l'état inspirait la pitié. Pouvais-je hésiter ? Je suppliai le général, qui connaissait les sentiments affectueux que j'avais voués à l'intéressante famille, de me permettre de porter moi-même ces instructions. Son cœur était trop bon pour me refuser cette douce satisfaction et, après avoir donné la hechara ( bonne nouvelle) à Sidi Mohammed oul'd Omar pacha, à sa femme et à ma petite amie Aouéouèche, je me rendis à Milianah.
Conmient exprimer les émotions de ma première entrevue avec mes pauvres amis ? Lella Yemna, toujours forte tant qu'elle avait dû lutter contre l'adversité et soutenir le courage de son fils, succombait sous l'émotion de la joie. Hélas ! j'avais peine à reconnaître la belle Yemna, et elle-même, qui m'avait toujours vu revêtu du costume arabe, ne pouvait croire qu'elle avait devant elle celui qu'elle appelait oul'di Omar (mon fils Omar).
Elle se remit toutefois, quand je déposai entre ses mains un petit teusdam (portefeuille brodé d'or) qui avait ap-
partenu à son mari, et qae son fils Mohammed m'avait chargé de lui remettre. Elle ne cessait de baiser cet objet précieux, qu'elle inondait de ses larmes. Pendant ce temps je lui parlais du bonheur qu'elle aurait bientôt de revoir son fils et sa chère petite-fille. Sa figure s'illumina enfin et, levant ses bras et ses beaux yeux vers le ciel, elle se mit en prières. Puis, se tournant vers moi et appuyant sa tête sur mon épaule : a J'ai commencé par remercier Dieu, me dit-elle de cette voix qu'on ne peut entendre sans être ému, parce que à lui d'abord revient l'hommage de nos joies et de nos douleurs. Après lui, oul'di (mon fils ), tu as été mon sauveur, A toi je dois les consolations, soutiens de Tinfortune ; toi seul as fait luire à mes yeux l'espérance, à toi je devrai de revoir mon fils Mohammed et sa fille. Que Dieu te bénisse ! i>
Je n'avais vu qu'elle en entrant dans son appartement, où se trouvait pourtant son fils Omar qui, par respect pour sa mère, s'était tenu à l'écart. A un signe qu'elle lui fit, il s'élança dans mes bras. Nous pûmes mesurer dans cette étreinte et notre affection réciproque et la joie de nous revoir.
L'excellent colonel Saint- Arnaud n'avait pas attendu les ordres du gouverneur général pour secourir l'horrible détresse de l'intéressante famille : une maison convenable avait été mise à sa disposition, et des provisions de toutes sortes lui avaient été apportées par tous les chefs arabes de Djendel, ses anciens amis. Omar fut nommé hakem (maire) de la ville, fonctions auxquelles était attribuée une solde à peine suflSsante pour subvenir à ses dépenses. Mais le colonel, malgré sa bonne volonté, ne pouvait faire davantage.
C'était à moi qu'il appartenait, plus qu'à tout autre, d'améliorer la situation de mes amis en attirant sur eux la bienveillance du gouvernement.
Aussitôt de retour à Alger, je racontai à mon illustre chef mon entrevue avec Lella Yemna, dont il connaissait déjà rhistoire dramatique. Son cœur si compatissant fut touché par mon récit, et comme, chez cette splendide nature, l'action succédait rapidement à la pensée, il rendit un arrêté qui doublait la solde du hakem de Milianah, et nommait son frère aîné oukil d'un marabout, sorte de bénéfice séculier auquel étaient attachés des émoluments.
Au retour d'une expédition dans le Chélif (commencement de 1843), le général Bugeaud s'arrêta à Milianah. Le colonel Saint-Arnaud lui présenta Sidi Omar, fils d'Omar pacha, qui avait montré une bravoure exceptionnelle dans plusieurs combats assez sérieux.- Le général l'accueillit avec sa bienveillance habituelle, lui promit la croix de la Légion d'honneur et lui demanda, comme une faveur (ce furent ses propres expressions), la permission d'aller saluer sa mère. Je fus chargé d'aller préparer ma noble amie à cette visite que son fils considéra comme une marque de haute distinction, bien que cette démarche fût une infraction à la loi musulmane.
Quand le général, le colonel Saint- Arnaud, le colonel Eynard et le capitaine Eivet furent introduits dans le modeste appartement où se tenait Lella Yemna, elle se leva et, soutenue par son fils et par moi, elle s'avança tremblante vers l'illustre visiteur. Un long voile blanc cachait sa figure et tombait jusqu'à ses pieds.
« Découvre-toi, mère, lui dit respectueusement Omar ; un sultan peut voir la femme d'un sultan. »
D'un geste lent et gracieux, elle écarta son voile, et le général Bugeaud ne put réprimer un mouvement d'admiration en voyant sa figure, belle encore malgré les traces profondes qu'y avaient laissées la douleur et la misère.
Cette femme, couverte d'une simple draperie en laine blanche, avait la majesté d'une reine.
(( Je crois que je vais mourir, » me disait-elle, en s'appuyant sur moi.
Elle fut un peu rassurée par l'attitude respectueuse du général, — c'est le seul mot qui puisse la caractériser, — et par les paroles si dignes et si touchantes qu'il sut trouver dans son cœur. Je les traduisis littéralement à Lella Yemna, qui osa enfin lever ses grands yeux vers le général. Elle lut dans ses regards une exquise bonté et, lui faisant signe de s'asseoir, elle s'assit elle-même, car ses jambes la soutenaient à peine.
« J'ai été bien malheureuse , lui dit-elle de sa voix grave et douce ; mais Dieu veut sans doute mettre un terme aux cruelles épreuves qu'il m'a infligées, puisqu'il t'a amené jusqu'à moi, toi le khalifa du sultan de France, toi dont le cœur est aussi miséricordieux que le bras est puissant. En toi je place désormais ma confiance.
c( Je ne demande rien pour moi , je suis vieille et n'aspire plus qu'au bonheur de rejoindre, dans une vie meilleure, l'époux que je n'ai cessé de pleurer et qui était sultan lui aussi. Mais je t'implore pour mon fils, traite-le comme ton enfant, il n'a que du sang noble dans les veines ; sois tranquille, il sera digne du bien que tu lui feras.
« Chaque jour, je demanderai à Dieu de répandre sur toi et les tiens ses grâces les plus abondantes. »
Le général lui promit d'avoir pour son fils l'aflfëction d'un père et la sollicitude d'un chef, et lui adressa quelques questions sur les douloureux épisodes de sa vie. Elle répondait avec une netteté et une concision remarquables, et sa diction avait une pureté rare chez les femmes arabes de l'Algérie.
Elle fit apporter du café et des confitures et offrit ellemême sa tasse au général.
Au moment du départ, elle lui dit, en me montrant : « Ordonne au fils de mon cœur, à l'ami fidèle dans l'infortune,
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de te raconter la prédiction qn'il entendit de ma bouche, le jour où il se sépara de moi à Tegdempt, et tu te convaincras que Dieu dévoile parfois l'avenir à ses plus humbles créatures quand elles le prient avec ferveur. »
Je n'avais pas oublié et je n'oublierai jamais cette prédiction. Je la récitai, pour ainsi dire, au général. La voici : « Crois-en l'expérience que j'ai acquise au milieu des plus « cruelles vicissitudes de la vie. L'heure d'Abd-el-Kader son- « nera ! Il me semble lire sur le livre de Dieu que, demain, « Témir implorera la protection de ceux qu'il veut combat- « tre aujourd'hui. Vas en paix, Sidi Omar, toi qui as été un « frère pour mes fils et un fils pour leur malheureuse mère, « Vas en paix, Dieu te protégera et nous réunira dans une « heure fortunée, le calme vient après la tempête , et le Sei- « gneur est avec les résignés... (1). y>
Le général et sa suite se retirèrent profondément impressionnés.
Notre intéressante famille était désormais à l'abri du besoin, mais c'est de l'aisance que je rêvais pour la noble Yemna.
Mes espérances furent réalisées grâce au puissant concours du général Bugeaud. Je rédigeai une notice (2) sur Omar Pacha et sa famille, j'en fis la lecture au général, et il fut convenu que j'amènerais au palais du gouvernement la petite fille d' Yemna, et que cette intéressante enfant remettrait ellemême cette notice à M.^^ le duc d'Aumale. Le gouverneur général devait prévenir à l'avance Son Altesse et la prier d'attirer la bienveillance du roi et de la reine sur la veuve d'Omar Pacha.
En effet, le samedi 21 mars 1843 (réception hebdoma-
(1) Toir tome l^', livre VIII, p. 393.
(2) Tome I®"^, livre I", p. 32 et suivantes.
daire), j'amenai Aouéouèche. L'entrée dans les Ealons de cette enfant piodniBÎt un effet indicible. Sa beauté était encore rehaussée par la richesse de son costume. La pauvre petite, effrayée, se serrait contre moi et me disait : a Ammi Lioune, j'ai peur, emmène-m.oi, j'ai peur, b Je me hâtai de h conduire à M""" la générale Bugeaud et à ses fiUes, qui l'accueillirent avec fcant de grâce et de bonté que la chère petite fut bientôt rassurée, et le doux regard de ses beaux yeus et le gracieux sourire qui creusait deux fossettes dans ses joues blanches et roses ajoutèrent un nouveau charme à cette délicieuse apparition.
Le duc d'Aumale, à qui elle remit une copie de ma notice, ne pouvait se lasser d'admirer cette belle enlànt, dont l'aspect affirmait l'origine princière.
Le général Bugeaud, saisissant toujours l'occasion de mettre son cher interprète en évidence et voulant, d'ailleurs, satis&ire la curiosité qu'inspirait la présence de la petite Mauresque, m'ordonna de lire à haute voix la notice qu'elle venait de remettre au prince.
Le récit des infortunes de la noble Temna émut tous les assistants.
Le duc d'Aumale, en déposant un baiser sur le front de la. gracieuse Aouéouèche, promit d'attirer sur son aïeule la bienveillance du roi, son auguste père.
Le jeune prince tint parole, car, un mois après cette intéressante soirée, la petite fille remettait à sa grand'mère, l» veuve d'Omar Pacha, une lettre par laquelle le roi daignait lui accorder, sa vie durant, une pension annuelle de six mille francs.
Quelques jours après l'obtention de cette insigne favenr, un nouveau coup vint frapper la pauvre Yemna, dont tonte la vie semblait vouée à la douleur. Elle apprenait que son fila aîné Sidi Mohammed était mourant à Alger. Elle arriva
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bien vite dans cette ville où elle avait vécu en reine, et qu'elle n'avait plus revue depuis la mort de son époux. Dans cet intervalle, Alger avait passé des mains musulmanes dans des mains chrétiennes.
Elle arriva assez à temps pour recueillir le dernier soupir de son fils et lui fermer les yeux. Par une faveur spéciale, le mufti Hanifi lui permit de déposer les restes de Sidi Mohammed dans le tombeau renfermant le corps d'Omar Pacha, et qui se trouve dans le joli marabout de Sidi Abder Rahman, au-dessus du jardin Marengo, à la porte Bab-El-Oued.
La pieuse mère pleura pendant quarante jours sur la tombe de son fils, puis elle retourna à Melianah, emmenant avec elle l'épouse de son fils Lella-Aischa-Bent-Ben-Guêna et sa fille, la charmante AovÀovèche , que nous retrouverons bien plus tard; si Dieu me permet d'achever le récit de ma longue existence.
CHAPITEE XXXYII.
Nouvelle de la prise de la smala. — Joie du général Bugeaud. — Mariage d'Ameur ben Ferhat. — Le gouverneur général et le duc d'Aumale donnant un grand exemple de leur respect pour la justice musulmane.
Le 23 mai 1843, nous venions de camper à Oued Bon- Bar a sur le territoire de la tribu des Sheiah^ lorsque, au milieu de la nuit, le sergent d'un avant-poste amena à ma tente un Arabe porteur d'un sauf -conduit revêtu de mon cachet : c'était un de mes émissaires. « Oul'd el Rey (1) a pris la smala d'Abd-el-Kader, » me dit-il sans préambule. Je ne pouvais en croire mes oreilles. L'expérience m'ayant toutefois prouvé que parmi mes émissaires, les fidèles serviteurs de Sidi Mohammed Tedjini, aucun n'était capable de me tromper. « Où la smala a-t-elle été prise ? lui demandai-je. — A Tagguin. — Qui te l'a dit ? — Mes yeux. » Et il continua ainsi :
« Je me trouvais dans la tribu des Oulad Châaïb auprès de son chef, ton ancien ami, l'agha Djedid, le plus Djiid des Djouad (2), pour lequel tu m'avais remis une lettre, quand nous apprîmes l'arrivée de la smala, qui cherchait à gagner le Djebel Eumour, afin d'échapper à la poursuite de Bou-
(1) Le fils du roi. C'est ainsi que les Arabes désignaient M'^ le duc d'Aumale.
(2) Le plus noble parmi les nobles.
Haraoua (1). Je savais par Ahmed él Tedjmoiili(2) que OuTd el Rey avait quitté Boghar en se dirigeant sur Goudjilah, et je prévoyais que l'heure de la grande rencontre allait sonner ; mais, malgré les bonnes dispositions de Tagha Djedid, je mis un izar (3) impénétrable entre son intelligence et ma pensée, Vami d^ hier peut être T ennemi cFauj<mrd!hui.
« L'agha, prévoyant comme moi un grand événement, ordonna à son goum de monter à cheval, fit rassembler les troupeaux, plier les tentes et charger les chameaux. Ces préparatifs étaient à peine achevés que nous entendîmes résonner la poudre dans la direction de Rass-el-Oued Emtàa Tagguin et nous vîmes une immense kafla (4) s'enfuir vers le sud laissant derrière elle une longue file de femmes, de vieillards et de troupeaux.
« C'était évidemment la smala d'Abd-el-Kader ; mais qui l'avait dispersée ? Etait-ce Oul'd el Rey ou Bou-Haraoua ou les Oolad Nails, les Larbaâ et les Kahman tous Khoddam dévoués de Sidi Mohammed Tedjini ?
« Les chouâfa (5) de l'agha, chargés'par lui de surveiller les mouvements de la smala, mirent bientôt fin à notre incertitude : ce Oul'd el Rey s'est emparé de la Deïra (6), du fils de Mahhi-ed-Din (7), dirent-ils à Djedid. — Ces Français sont des Djenoun (démons), car des hommes n'auraient jamais eu la pensée d'attaquer cent mille avec mille. »
« Je n'avais plus à dissimuler vis-à-vis de Djedid, qui en-
Ci) Bou-Haraonha, le père la Trique , nom qneles Arabes donnaient au général de Lamoricière, qni, à pied ou à cheval, avait toujours sa canne à la main ou suspendue à son poignet.
(2) Un de mes émissaires.
(8) Bideau en laine qui sépare les divers compartiments des tentes arabes.
(4) Caravane.
(5) Éclaireurs.
(6) Dêïra on Smala.
(7) Abd-el-Kader.
voya immédiatement son frère à Ourd el Rey en signe de soumission, et je lui demandai de me faciliter les moyens de te porter promptement la B'chara (1). Une de ses juments m'a conduit chez le cheikh El Kharroubi des Oulad Kholif, dont un des chevaux m'a amené chez messeigneurs de Bess- Ness (Ouaransenis), d'où j'arrive. Le soleil ne s'est couché que trois fois depuis la prise de la smala. »
J'écoutais haletant les paroles de mon émissaire, dont le calme contrastait avec l'action dramatique dont il me faisait le récit. Je n'hésitai pas, je pénétrai sous la tente du général et lui annonçai le grand événement. « Est-ce bien vrai ?» me dit-il. Et quand j'eus fait passer dans son esprit la certitude qui était dans le mien, il manda immédiatement ses officiers et les envoya donner la bonne nouvelle à tous les chefs de corps. A peine le jour commençait-il à poindre que tout le camp s'unissait à la joie de son général. OflSciers et soldats partageaient aussi son désir d'avoir des détails sur ce grand événement; la journée nous parut donc à tous terriblement longue. Enfin un groupe de cavalière arabes, venant de l'est, nous fut signalé, et, quelques instants après, le général en chef ouvrait le pli renfermant le rapport de M^"^ le duc d'Aumale, et le remettant à Rivet : « Tenez, lui dit-il, lisez cela tout haut et surtout lisez bien. »
Notre excellent chef voulait ainsi calmer l'impatience qu'il lisait dans nos yeux. La lecture de ce magnifique rapport, dans lequel le prince parle de tous excepté de lui, était souvent interrompue par les sonores exclamations du général Bugeaud. « Ah ! le noble enfant ! Ah ! le brave soldat î Voilà, Messieure, comment, à la guerre, il faut savoir prendre des décisions promptes et énergiques! » Et souvent ses yeux s'humectaient de larmes.
(1) B'chara, bonne nouvelle.
C'est que le vieux général aimait tendrement le jeune prince dont le roi lui avait confié l'éducation militaire, et dans lequel il reconnaissait les qualités qui pronostiquent les grands capitaines. Il l'aimait d'autant plus qu'il avait l'intuition d'être aimé de lui. Il existait, en effet, entre ces deux natures, si différentes, de vives sympathies. Le duc d'Aumale oubliait son rang et témoignait un profond respect au maréchal Bugeaud, et lorsque celui-cilui disait : n mon Prince, 2> il mettait dans cette expression toute la tendresse d'un père dont le fils est l'orgueil.
Ce fut une fête dans tout le camp. On n'était pas seulement heureux d'un grand succès militaire, on était fier de penser que ce succès venait d'être remporté par le fils du roi qui alors, pour nous, était la personnification de la France.
Il faut lire, dans l'ouvrage si complet et si intéressant de M. le comte d'Ideville, « Le maréduil Btiffeaud, d le rapport de M»"" le duc d'Aumale, le récit palpitant de l'attaque par le vaillant aide de camp de Yussuf , aujourd'hui le général Fleury, et la lettre de félicitation du général Bugeaud. (Il n'était pas encore maréchal.)
D'après l'ordre de mon chef, je rédigeai un article sur l'origine de la smala, sa constitution et son enlèvement par le duc d'Aumale. Bien qu'on ait souvent raconté la prise de la smala, je trouve toutefois que cet article, publié par un journal d'Alger en juillet 1843, trouve naturellement sa place à la suite du récit où je rends compte de l'effet produit dans notre camp par la nouvelle de ce glorieux épisode de nos guerres d'Afrique.
La smala (1) d'Abd-el-Kader.
La création de la smala d'Abd-el-Kader semblerait devoir remonter à l'époque où la prise de toutes les villes importantes de l'intérieur
(1) Z'mèlah, dont nous avons fait smala ;zemoul ou m'zèmelin se disait d'Arabes
par les Fiançais , la destmctiou de tons les forts et les courses incessantes de nos colonnes, en ne permettant pins à Témir d'avoir un centre fixe de gouvernement, suggérèrent naturellement l'idée d'une capitale nomade. Cependant la smala existait déjà avant cette époque, mais il est probable que l'immense extension qu'elle avait prise récemment a tenu surtout aux causes que nous venons d'indiquer.
La smala se composait de quatre enceintes circulaires concentriques, groupées autour de la tente de l'émir. La première, qui s'appelait le douar (1) du sultan, renfermait sa famille et sa maison, en tout trente ou trente-cinq tentes. Là se trouvaient sa mère, Lella Zohra, ses femmes, sa fille aînée, son fils âgé, de quatre ans, et deux enfants à la mamelle.
IJn seul cuisinier, le fidèle Ben K<ida, était chargé de préparer la nour* riture du sultan et de sa famille. Hadj Hustapha Ben Tahmi, beau-frère d'Abd-el-Kader, ex-kbalifa de Mascara, et le diplomate Miloud-ben-Arrèche, ex-agha du Ghélif, habitaient la première enceinte, qui contenait en tout cinq immenses douars (villages de tentes).
La deuxième enceinte était formée principalement par les douars de Sidi Mokammed-ben- Allai j oul'd Sidi Embarek, ex-khalifa de Melianah.
Parmi les autres douars se remarquait celui de Sid el Habib oul'd el Mohr, ancien consul de l'émir à Oran durant la paix de la Tafna. A côté de Ben Allai, se trouvait le douar de Sidi Mohammed oul'd Sidi el Habchi (t. I*', page 126), marabout vénéré de la Metidja, que les Français dépossédèrent impolitiquement de sa Zaouïa, il y a quelques années.
La troisième enceinte était formée de Hachem Cheragua (orientaux) et de Hachem Gheraba (occidentaux). Ces compatriotes d'Abd-el-Kader étaient en grand nombre dans sa smala lorsque celle-ci fut prise, parce que l'émir venait précisément de les enlever, à peu près tous, sous les murs de Mascara, dans la plaine de Gheris, leur antique territoire.
de différentes tribus campés dans uu endroit quelconque sous la protection d'un marabout ou d'an cheikh vénéré, pour fuir les exactions d'un chef avide ou poor
tout autre motif. Les villages foi mes par ces émigrante s'appelaient guiafna. On a déjà vu (t. 1", jage 141) qu'Atd-el-Kader est né dans un champ d'asile de cette espèce, sur le Ouad-el-Hammam. Les Turcs, qui ne négligeaient aucune des circonstances favorables à l'établissement de leur domination (t. I^^ page 134), avaient compris que ces populations formées d'éléments hétérogènes, devennes étrangères à l'esprit général des Arabes, pouvaient être pour eux d'utiles auxiliaires, et ils avaient placé la plupart de leurs konak, ou étapes militaires, chez des z'moul dont les chefs ne payaient pas d'impôts, mais répondaient de la sûreté des voyageurs isolés et des caravanes dans xm rayon déterminé.
(1) Nous avons déjà dit que le douar (qui signifie, en arabe, circonférence) est la réunion de plusieurs tentes placées en rond.
Enfin la quatrième enceinte se composait des' tribus nomades des hauts plateaux qui précèdent le désert appelé Sahhara (1). Le chef de ces tribus était le cheikh El Eharroubi, qui avait d'abord fait sa soumission aux Français, mais qui, dans l'impossibilité de résister à Abdel-Kader, avait reconnu de nouveau son autorité et était gardé plutôt comme otage que comme allié. On le traitait avec égard à c&^se de sa grande importance, dont nous devions, du reste, bientôt profiter.
A côté de lui se trouvait le grand marabout Sidi Xaddour hen Abd-d- Baki,
L'émir, bien convaincu qu'il ne pourrait Jamait rien que par Variitocrotte du pays^ avait pris le parti de chercher à s'emparer, par tous les moyens possibles, des chefs les plus influents, dont il craignait le passage dans le camp français. C'est ainsi qu'il a maintenu beaucoup de tribus qui auraient accepté notre domination et qu'il en a repris beaucoup qui nous étaient venues.
Les otages, appartenant aux tribus de l'est, campaient à la droite et en arrière du douar de Miloud-ben-Arrèche , et ceux de l'ouest près du douar de l'agha des Hachem Oheragas. Ceux enfin qui lui étaient amenés sans leurs familles et sans leurs biens étaient placés tout simplement dans le camp de l'infanterie régulière.
L'infortuné Mohammed Bel-Hadj, notre agha des Beni-Ouragh, était au nombre de ces derniers. La veille de la prise de la smala, il devait être étranglé par ordre de l'émir, et l'agha de l'infanterie régulière avait pris sur lui de retarder l'exécution (2).
La smala, qui se composait de 808 douars, contenait une population considérable, dont une partie aurait voulu sans doute chercher un asile ailleurs, pour échapper aux dangers et aux fatigues, marches et contremarches continuelles qui avaient lieu incessamment ; mais, outre que la disposition seule de cet immense campement eût été un terrible obstacle à la fuite, un système d'espionnage habilement organisé achevait de la rendre à peu près impossible. On savait, du reste, quel devait être le résultat d^une tentative malheureuse, car l'émir avait fait crier dans le camp cette proclamation laconique et significative :
a De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les biens, à moi la tête. D
Tous les parents d'Abd-^l-Eader ne se trouvaient pas dans la smala; ses cousins, les enfants de Oulad-Sidi-Bou-Taleb, s'étaient retirés, eux,
(1) Voir 1. 1", page 286.
(2) Dans un des chapitres suivants, nous retrouverons ce fidèle allié de la cause fnmçaise.
leurs familles et leurs biens, dans les États de l'empereur du Maroc, où ils avaient été assez mal accueillis. Les frères du sultan, Sidi Mohammed Sâaid, Mustapha el Heussin et Sid el Mourtaddi, habitent chez les Beni-Iznassen, tribu kabyle occupant la partie de la frontière marocaine voisine de la Moulouïa. Ils sont placés sous la protection de Hohammed el Bou-Hammidi, que l'émir maintient dans cette situation afin qu'à un moment donné il puisse, avec les cavaliers dont il dispose, faire imiption dans la province d'Oran.
Quant à Abd-el-Eader, il apparaissait rarement à la smala, où il n'a passé guère plus de deux mois, dans l'espace de deux années, occupé qu'il était, sans cesse, à parcourir les tribus à la tête des troupes dont il dispose, afin de tenir ses partisans en haleine, d'encourager les tièdes et de châtier sévèrement ceux qui ont déserté sa cause. Pour avoir sous sa main le plus de forces possible, il ne laissait à la smala qu'environ 400 soldats réguliers, infanterie et artillerie, qui formaient la garde du camp.
Les gens de petit commerce et de métiers qui avaient abandonné les villes récemment occupées par les Français étaient venus s'établir en foule dans la smala, où l'on trouvait des armuriers, des maréchaux, des selliers et même des juifs bijoutiers et tailleurs. Il s'y tenait de nombreux marchés abondamment approvisionnés de denrées apportées par les indigènes des environs ou qu'on allait chercher par caravanes. Les Oolad Sidi Mansour et les Oulad Sidi El Kerch se livraient particulièrement à ce dernier genre d'industrie et allaient acheter dans le Tell les grains qu'ils revendaient avec de gros bénéfices. Les subsistances s'étaient maintenues toutefois à un taux assez raisonnable, quand l'arrivée de la nombreuse population des Hachem doubla et tripla même le prix de toutes les denrées.
Jusqu'à l'ouverture de la campagne de 1843, la position de la smala était assez tolérable; ses déplacements avaient été peu nombreox, exécutés à loisir et motivés seulement par des convenances locales. Mais lorsque les Français se furent établis à Ténès, à Orléansville, à Tiaret, à Téniet-el-Had, à Oued Rouina, au Khemis des Beni-Ouragh et enfin à Boghar, et que de cette troisième ligne, fort avancée vers le sud, rayonnèrent les colonnes qui, toutes, par une habile combinaison du maréchal, d<mt lui seul avait le secret, convergèrent dans la direction des plaines éloignées où l'émir croyait sa capitale nomade en pleine sécurité, alors commença pour la smala une existence de craintes et de migrations continuelles. La faim, qui n'atteignait guère que les plus pauvres, était le moindre fléau de cette immense agglomération d'individus. Les
marches et les contremarches fréquentes et subites rendues nécessaires parles mouvements de nos colonnes étaient fatales pour les être faibles. Les vieillards, les femmes enceintes, les enfants, les malades, semaient la route de morts et de mourants, et l'emplacement de chaque bivouac était marqué par un cimetière. Pour soutenir le courage de cette foule désespérée, l'émir et ses lieutenants avaient recours à leur habituelle ressource, les fausses nouvelles. Quand ils voyaient le découragement devenir général, ils se hâtaient de publier que les Français, en guerre avec les Anglais, allaient retirer la majeure partie de leurs troupes ; ou que Monlay Abd-er-Bahman avait lancé sur nous toutes les hordes du Maroc et qu'il s'avançait à la tête d'une puissante armée. Une autre fois, c'était une victoire éclatante, remportée sur les chrétiens par Ben Allai; ou bien c'était le général Mustapha Ben Ismaël qui désertait notre cause. Enfin on affirmait que, las de dépenser des sommes énormes sans aucun résultat, nous demandions la paix, et pour qu'on ne pût douter de nos dispositions pacifiques, le gouverneur général Bugeaud était destitué. Alors des réjouissances publiques étaient ordonnées à propos de ces avantages imaginaires et achevaient d'abuser la foule ignorante, qui se consolait de ses soufErances actuelles en pensant que le terme n'en était pas éloigné.
Si on a bien compris la nature et la puissance de l'organisation de la smala, on s'expliquera comment elle circulait librement, même sur le territoire des tribus hostiles à l'émir. Bans le système d'isolement et de dissémination où vivent les populations indigènes, surtout au delà du Tell, qui aurait pu s'opposer à la marche de cette énorme masse d'individus qui rappelle les émigrations vandales (voir 1. 1*'', page 230) traversant l'Afrique septentrionale, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à Carthage, traînant aussi après elles femmes, enfants, tentes et troupeaux?
Abd-el-Eiider aurait donc conduit sa smala partout dans le désert jusqu'aux frontières de Tunis, si des causes naturelles ou politiques n'avaient pas circonscrit ses migrations. La nécessité de trouver de l'eau et des pâturages, oelle de se tenir à portée du théâtre de la guerre, imposaient des limites aux déplacements ; aussi voit-on que cette ville ambulante, dans ses différentes courses, a oscillé de l'est à l'ouest, entre el Melah des Oaled Nsûils et Dahia d Kàhla (lac noir), chez les Hamian ; et du nord au sud entre el Louha et Tagguin. Cependant, à l'époque où elle a été enlevée, elle se disposait à gagner le djebel Eumour, à deux petites journées sud de Ouad Tagguin. Malgré les dispositions hostiles des gens de ces montagnes à l'égard de l'émir, dispositions dont ils lui avaient
déjà donné des preuves lors du siège d'Aïn-Madhî (1), en pillant lee convois, il est probable que la smala aurait passé sans coup férir.
De tous les postes nouveaux, permanents ou provisoires, établis par les Français sur la ligne des hauts plateaux, ceux qui menaçaient le plus la smala étaient Tiaret à l'ouest et Boghar à l'est (2).
Cependant Abd-el-Kader, croyant que la colonne de Mk^ le dac d'Aumale était rentrée sur ce dernier point, avait concentré toute son attention sur Tiaret, qu'il observait avec beaucoup de soin, car il savait que le général de Lamoricière y arrivait, et, connaissant le caractère entreprenant et décidé de ce chef, il supposait que c'était surtout de ce côté qu'il y avait des précautions à prendre, d'autant plus que la rareté de l'eau entre Boghar et le lieu qu'occupait la smala, lui paraissait un obstacle au passage d'une expédition française par cette route.
L'événement du 16 mai vint tromper toutes ses prévisions et lui apprit, à ses dépens, que le jeune prince ne le cédait à personne en hardiesse, en habileté et en énergie.
Pendant que l'émir s'abandonnait à cette dangereuse sécurité, M*'^ le duc d'Aumale rassemblait & Boghar les munitions de guerre et de bouche ainsi que les moyens de transport nécessaires à l'opération dont le général Bugeaud l'avait chargé. Il apprit par Ameur ben Ferhat, l'agha des Onlad-Aièd que la smala se trouvait dans les environs da petit village de Govdjilah, à vingt-cinq lieues à peu près dans le snd de Boghar. Muni de ces renseignements, qui, s'ils n'étaient pas d'une précision rigoureuse, paraissaient donnés avec bonne foi et en connaissance de cause, le prince se mit en marche le 10 mai, emmenant avec lui treize cents baïonnettes des .dd« et 64« de ligne et des zouaves; six cents chevaux, tant chasseurs que spahiâ et gendarmes, et une section d'artillerie de montagne. Un convoi de huit cents chameaux ou mulets emportait un approvisionnement de vingt jours en vivres et orge. Des guides sûrs et habiles conduisirent cette petite armée par une vallée étroite parallèle à celle de Nahr Ouassal (3) jusque sur Goudjilah, où on arriva le 14, à la suite d'une marche de nuit. On cerna ce petit village, peuplé de gens de métiers qui avaient des rapports continuels avec la smala, et on sut par eux que celle-ci était à Oued El Oussakh^ à un peu plus de vingt lieues au sud-ouest. La colonne se remit en route dans la nuit du 14 au 15, et elle fut informée par quelques individus, pris dans les bois, que l'ennemi avait levé son camp, la veille au soir, et se di*
(1) Voir tome I", livre VI, page 313.
(2) Boghar est à 35 lieues 8.-8.-0. d'Alger, nnpeu à l'ouest duméridiende Coleali.
(3) Nahr veut dire fleuve (c'est la source du Chelif),
CAMPAGNES D'AFRIQUE. 20d
rigeait sur Ross Ouad Tagguin (1) pour gagner de là le 'DifAiéL Es
Ce brosqne monvement avait été détenniné par une mardie dn géaésal
de Lamoricière, qui se tronvaît à quelques lieues dans le rad-onest.
L'émir, avec nne troape peu nombreuse, obacrrait cette deraâéxe colonne ; mais il était dans la sécnrité la pins complète à l'égard de «De de Boghar, qu'il croyait rentrée.
Le prince se décida aussitôt à gagner Am Tagguin, où. s'il n'atteignait pas la smala , il pouvait du nunns lui couper la leiraîfie de l'est et la rejeter snr le Djebel Ewmowr, du cftté où opérait le générad de Lamoricière. Pour arriver plus sûrement & ce résultat, il divisa sa oolome ea denx parties, Tune essentiellement mobile, oompoeée de la cavalerie, de l'artûlerie et des zouaves avec loO mulets pour porter les sacs et les hommes fatigués, l'autre formée des 2 bataillons d'infanterie et de 50 chevaux, devant escorter le convoi, bods les oïdies dn lieotenantcolonel Chadeysson .
Les deux colonnes firent une halte de tnns heures, puis elles parti' rent ensemble, dirigées par des guides sûrs qui devaient les ooi^dafre & Rati ouad T<igguin. Le 16, au point du jour, on prit quelques tra!nards de la smala. Les faux renseignements qu'ils donnèrent détersinèrent le prince à faire, droit au sud, une reconnaissance de cavalerie qui n'amena aucun résultat. Après cette tentative înfmctoeufe, on reprit la route primitive dans la direction de Tagguin, où était le rendezvous généraL
La moitié de la journée était presque écoulée sans que l'on eu: rien
aperçu, et déjà on conmiençait à désespérer de joindre rennemi, lonqne
i'agha des Oulad Ayed, envoyé afin de reconnaître remplacement de
l'eau, revint au galop pour avertir le prince que les trois cents douan
(environ sept nulle tentes) étaient campés à la source même de Tagguin.
Lorsque cet avis parvint, la colonne était à pane à mille mètres de
l'ennemi, qui ne s'était pas encore aperçu de notre approche. La rituation
était critique, car les zouaves et Partillerie, malgré toute l'énergie qulls
déployaient dans leur marche, ne pouvaient arriver avant denx h«nres«
Quant aux deux bataillons, ils étaient encore plus en arrière^ Il fallait
donc avec 550 chevaux attaquer cette masse (dix-huit mille indiridus
environ) peu redoutable en eUe-même, mais qui, outre une garde de 500
soldats réguliers, ne comptait pas moins de deux à trois mille hommes
armés 1
H^r le duc d'Aumale, sans se faire illusion sur les dangers de l'entre-
(1) La ecQTce de Taggnin.
prise, comprit cependant qne la retraite était encore plos périUease que l'attaque ; il n'hésita donc pas à prendre ses dispositions de combat. Malgré les supplications de nos Arabes auxiliaires et les sages observations des aides de camp du fils du roi, il divisa sa colonne en trois petits corps : à gauche les sphahis, à droite les chasseurs, lui au centre avec nue réserve, et il ordonna la charge.
La cavalerie, a avec cette impétuosité qui est le trait distinctif de notre caractère national, d arrive à fond de train sur l'immense aggloméiation ; le vaillant Yussuf , à la tête de ses spahis, attaque le douar d'Abdel-Kader, culbute son infanterie régulière, bien qu'elle se défende avec l'énergie du désespoir ; l'intrépide Morris, suivi de ses chasseurs, traverse toutes les tentes, malgré une terrible fusillade, et va couper la retraite aux fuyards, que les Hachem défendent courageusement.
Le prince, à la tête de sa réserve, renverse tout ce qui s'oppose à lui dans le centre.
Comment se faire une idée de l'horrible confusion qui régna pendant une heure dans cette foule effarée ? Les guerriers ennemis, n'ayant pas eu le temps de se réunir, étaient réduits à se défendre individuellement; les cris des femmes, les pleurs des enfants, le bruit des armes de tant de combats séparés, remplissaient l'air d'un horrible fracas.
Les assaillants, trop peu nombreux pour tout prendre, firent une coupure dans cette ville ambulante et chassèrent devant eux la partie qu'ils avaient séparée de la masse. Le reste put s'enfuir.
Les cadavres de 300 guerriers ennemis, 3,000 prisonniers, des drapeaux, des armes, étaient les trophées de notre victoire.
Nous n'avions eu que 9 hommes tués, 12 blessés et 28 chevaux mis hors de combat.
La mère et la femme d'Abd-el-Kader se sauvèrent, escortées par quelques cavaliers audacieux qui avaient profité du désordre général pour les enlever.
Lella Zohra avait, quelques instants avant, imploré la pitié de Yussuf. qui, sans la connaître, l'avait rassui-ée et avait passé outre.
Tout le monde avait déployé, dans cette lutte inégale, autant de courage que d'intelligence militaire , mais au jeune prince appartient réellement l'honneur de la journée. Ce n'est pourtant pas dans son modeste rapport, où il n'oublie personne excepté lui, qu'il faut chercher la part qu'il a prise à ce fait d'armes dont le récit véridique paraît incroyable ; c'est par le témoignage unanime des combattants d! Aïn-Taff/fuin qu'on a appris l'intrépidité, le sang-froid et la décision qu'il a montrés dans cette difficile conjoncture.
CAMPAGNES D'aFRIQUE. 271
La prise de la smala donna lien à nn fait généralement ignoré en France, qnoiqn'il ait en alors nn grand retentissement parmi les Arabes de l'Algérie. Je le cite, car il témoigne du respect que professaient le prince et le maréchal Bugeaud pour le droit des vaincus.
Dans la lettre que le général en chef adressait au duc d'Aumale, après ce brillant succès, il lui disait entre autres : <rll vous appartient, mon Prince, de disposer de vos prisonniers comme vous l'entendrez ; vous connaissez l'importance de chacun, désignez donc ceux que vous croirez prudent d'envoyer en France, et ceux qu'il conviendra de conserver à Alger dans un but politique, d
Afin de classer ces prisonniers suivant leur importance, le duc d'Aumale chargea l'agha de Teniet-el-Had, Ameur ben Ferhat, de les reconnaître. Ce hardi cavalier, chef de la grande tribu des Oulad Ajêd et qui commandait les goum de son aghalic à l'attaque de la smala, avait rendu d'importants service au prince, soit en lui fournissant d'utiles renseignements, soit en combattant vaillamment à ses côtés.
Parmi les prisonniers, Ameur remarqua une délicieuse jeune fille dont la mère était l'unique sauvegarde. Il entoura les deux captives de soins et d'attentions délicates, d'autant mieux accueillis qu'il était jeune et beau. C'étaient la femme et la fille de Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubl, premier secrétaire de l'émir, qui, prévoyant les fatales conséquences de la lutte désespérée que soutenait Abd-el-Kader contre la France, avait pris la résolution d'abandonner l'émir.
Avant de s'éloigner de la smala, Sid El Kharroubi avait confié sa femme et sa fille à deux serviteurs dévoués, avec l'ordre de saisir la première occasion pour les ramener à Alger, mais tous deux avaient été tués. Kharroubi avait de-
mandé raman au général de Lamoricière, qui l'avait envoyé à Alger, où le gouverneur général l'accueillit avec autant de bienveillance que de distinction.
Ameur ben Ferhat, désireux de régulariser la protection qu'il accordait aux prisonnières, demanda au duc d'Aumale la permission d'épouser la jeune fille. Le prince, après s'être assuré de son consentement et de celui de sa mère, autorisa d'autant plus volontiers cette union qu'il trouva ainsi ime nouvelle occasion de récompenser le brave agha. Le mariage fut célébré suivant le rite musulman.
Quand Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubi en eut connaissance, il fut non seulement blessé dans son affection paternelle, mais son orgueil se révolta contre la pensée que la fille d'un père appartenant à la plus haute aristocratie religieuse et d'une mère cheriffa (descendante du prophète), avait été donnée, sans son consentement, à un Arabe illettré au service des chrétiens.
Suivant la loi musulmane, une fille mineure ne peut se marier sans le consentement de son père, et celui-ci a toujours le droit de faire rompre le mariage contracté sans cette formalité. Sid El Kharroubi, fort de son droit, demanda une audience au général Bugeaud. Arrivé devant lui, il lui exposa la situation en termes clairs et concis, et termina par ces paroles :
« Je me suis séparé du chef que j'ai servi fidèlement pendant dix ans, parce que je crois en conscience qu'il s'écarte de la voie du Seigneur en continuant une lutte désespérée. Toi, khalif a du sultan de France, tu as promis à tous les musulmans qui se soumettraient à ta domination de respecter leurs biens, lem's femmes et leur religion. C'est, confiant dans tes promesses que je viens, au nom du droit et de la justice, te demander ma fille, qu'on a mariée sans mon consentement. » Le gouverneur général était courroucé de
l'audace d'un homme, hier encore notre ennemi, osant aujourd'hui, grâce à sa tardive soumission, protester contre la décision d'un fils de roi, qui avait usé de tant de modération dans l'application des lois de la guerre.
Il congédia Sid El Kharroubi en des termes qui exprimaient son profond mécontentement.
J'essayai, en particulier, d'amener Sid El Kharroubi à consentir au mariage de sa fille. A tous mes arguments, il opposait invariablement cette réponse :
a: On a lésé mes droits, je demande justice, i^
Quelques jours étaient à peine écoulés depuis la réclamation de Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubi qu'elle était déjà, parmi les Arabes, l'objet de toutes les conversations. La situation me paraissait très grave ; car si le gouverneur général restait sourd à la réclamation de l'ancien secrétaire de l'émir, c'était, aux yeux des Arabes, une sorte de déni de justice et, par conséquent, une première atteinte portée à sa grande renommée d'équité, renommée qu'il était si important de conserver dans l'intérêt même de notre domination.
D'un autre côté, faire droit à la demande de Sid El Kharroubi, n'était-ce pas infliger un blâme à M^"^ le duc d' Aumale ? Aidé des conseils et du concours de mon cher professeur, Sidi Abd-el-Razak, je parvins, après de longues réflexions, à trouver une combinaison qui me parut de nature à mettre fin à cette délicate situation.
Je n'entrerai pas ici dans le détail des démarches réitérées que je tentai pour la faire agréer, soit auprès de Sid El-Hadj M'hanmied El B3iarroubi, soit auprès d'Ameur ben Ferhat ; je me borne à en indiquer les résultats : il fut convenu que tous deux se présenteraient devant un Medjelès (assemblée de jurisconsultes), présidé par lemuphti d'Alger, qu'ils entendraient prononcer la nullité du premier mariage contracté
entre Ameur et Aischa (1), et que, séance tenante, Sid El- Hadj M'hammed El Kharroubî donnerait son consentement au second marîage de sa fille avec Tagha.
Ainsi, en principe, les droits du père étaient reconnus et, en fait, le mariage autorisé par le fils du roi était légalement contracté.
Le général Bugeaud voulut bien approuver cette solution. Elle le fut également par M»' le duc d'Aumale. Son Altesse avait les sentiments trop élevés pour s'arrêter à des considérations personnelles en face d'un intérêt aussi important que celui de constater aux yeux des musulmans notre respect pour la justice.
Je sus, depuis, que des gens malveillants (il y en a partout, hélas !) avaient, à cette occasion, tenté de me desservir dans l'esprit du prince, et que Son Altesse s'était contentée de leur répondre :
« Ils sont rares les subordonnés qui, comme Léon Boches, osent faire connaître la vérité à leurs chefe, au risque même de leur déplaire. j>
Je suis heureux et fier de pouvoir dire que, pendant toutes nos campagnes d'Afrique, M*"* le duc d'Aumale n'a laissé échapper aucune occasion de me témoigner estime et bienveillance.
Chaque fois que, depuis Cette époque, je suis allé en Algérie, mes Arabes des glorieux jours ne manquaient jamais de me rappeler les exemples de justice donnés par le maréchal, et ils ajoutaient : Ould Et Sultan Vdètsou Jcabeî Beukom El Scheraâ, « et le fils du roi lui-même a accepté a sentence de la justice. »
(1) Nom de la fiUe de Sid El Kharroubi.