CHAPITRE II
Malte. — Xie conaul M. de Fabregcettes. — Piospet Hérimée. — Première lettre k mon nmi, le capitains Vergé : Alexandrie, le Caire, les fellali.
En outre de la circulaii-e de M. le gouverneur général de l'Algérie, je piéBentai une lettre de M. de Lagau à M. de Fabreguettea, alors conaul de France à Malte, Ce diplomate, auBai spirituel qu'aimable, m'accueillit avec une francbe cordialité et m'inspira tout d'abord les plus vives sympathies. Le récit des principaux épisodes de mon séjour eu Afrique et la perspective des dangers que j'allais affronter de nouveau, me valurent de la part de M. de Fabreguettea les témoignages de l'intérêt le plus affectueux. U me conduisit dans les meilleurs salons de Malte, où il était accueilli d'oue façon tout à fait exceptionnelle, et j'eus le plaisir de me trouver à sa table avec deux voyagears français, MM, Le Korand et Mérimée , auxquels j'avais été présenté, lors de mon lyage à Paris, en 1840. Un compatriote, qui, en France, rait traité comme une simple connaissance, devient preal'un ami lorsqu'on le retrouve à l'étranger; aussi s'était-il bientôt, entre l'illustre écrivain et le jeune interéte à l'esprit aventureux, des relations qui devinrent
intimes quand je parlai à M. Mérimée de sa mère chez la quelle m'avait conduit ma tante Champagneux, une de ses meilleures amies.
Cette rencontre de M. Mérimée, était encore une marque de la protection providentielle dont j'avais pu constater déjà maintes fois la bienfaisante intervention; car, ainsi qu'on le lira plus tard, c'est à son cousin germain, M. Fulgence Fresnel, pour lequel il m'avait remis une lettre de chaleureuse recommandation, que je dus d'échapper à une mort affreuse.
Avec quelle rapidité s'écoulèrent les jours que je dus passer à Malte pour y attendre le paquebot anglais qui se rendait à Alexandrie !
Je visitai la Valette et tout l'intérieur de l'île avec MM. Mérimée et Le Normand auxquels je servais d'interprète auprès des habitants, qui sont généralement de race arabe mélangée d'Italiens et de Grecs, et qui parlent un jargon mixte dans lequel on reconnaît les idiomes de ces divers peuples, mais dont le fond est arabe. Les Grecs donnaient le nom de Mélite à cette île à cause, dit-on, de la bonté de son miel; les Arabes l'appellent Malta (1) et donnent à ses habitants le nom méprisant de Mâlti (2).
Tandis que mes savants compagnons recherchaient les vestiges des Phéniciens de Tyr qui avaient fondé un établissement à Malte, 1400 ans environ avant notre ère, je trouvais un grand intérêt à causer avec cette population vaillante et industrieuse qui, la première, a suivi les Français en Algérie et y a exécuté ces travaux modestes mais indispensables auxquels nos premiers colons ne daignaient pas se
(1) De LjL», malata Çgenere mixtoet impure ormndu8fuU\ originahe d'une race mélangée et impure.
(2) JfljL» {improhiM, génère împuro), méchant, de race impure. T. II. 2
livrer. Quoique très fervent catholique, le peuple maltais a conservé des coutumes et des mœurs qui attestent son origine.
Grâce à mes illustres compagnons et à l'intervention de notre aimable consul, je visitai la ville de la Valette dans les meilleures conditions. Quels grands et beaux souvenirs y a laissés la France représentée par les chevaliers et les grands maîtres de l'ordre de Malte ! A chaque pas, nous trouvions des monuments et des inscriptions qui rappellent les hauts faits de ces héros chrétiens.
Je me souviens surtout d'une journée consacrée à écouter le récit que nous fit un officier anglais très érudit, du siège de Malte par les Turcs en 1565. Placés sur une terrasse de la citadelle qui domine les ports et l'ensemble des fortifications, nous avions sous les yeux les positions occupées par les assiégeants et les assiégés, et là nous suivions les péripéties du grand drame dont le héros, Jean de la Valette, en infligeant un terrible échec à la puissance navale de Soliman II, arrêta les armadas ottomanes dans la Méditerranée, comme un siècle plus tard le grand Sobieski refoula les armées formidables du sultan Mahomet IV qui menaçaient d'envahir l'Europe. Mais, ici encore , je m'abstiens de descriptions qui ne seraient que le pâle reflet de celles qu'ont publiées des historiens autorisés.
Je venais de goûter, auprès de M. de Fabreguettes, le charme de la vie sociale que je fuyais; aussi éprouvai-je un véritable chagrin en me séparant de ce charmant homme, que je connaissais à peine depuis quinze jours, et qui était devenu mon ami : efifet mystérieux de sympathies réciproques dont la source semble découler d'existences antérieures !
M. de Fabreguettes, étant lié avec plusieurs personnages français occupant des positions élevées auprès du pacha d'Egypte, me donna des lettres d'introduction auprès d'eux
et me recommanda particulièrement à M. de Eohan-Cbabot, notre agent et consul général à Alexandrie.
J'arrivai à Alexandrie le 20 septembre 1841, Je répète pour la dixième fois que je m'abstiens de faire la description de lieux que tant de voyageurs ont parcourus et décrits après moi. Je me borne à transcrire ici des extraits des lettres que j'adressai à mon ami le capitaine Vergé (1) quelques semaines après mon arrivée en Egypte et dans lesquelles je lui faisais part de mes impressions.
Le Caire, 15 octobre 1811.
Mon cher Vergé, vous avez lu les diverses lettres que j'ai adressées à notre illustre patron, et notamment le rapport dans lequel je lui rends compte des importantes résultats de ma mission à Kaïrouan. Vous avez jugé sévèrement, j'en ai l'intuition, la détermination que j'ai prise de prolonger la mission que m'a confiée M. le gouverneur général, parce que, en obtenant la fettoua des ulémas de Elaïrouan, le but de cette mission vous semblait atteint. J'aurais dû, suivant votre sévère raison, revenir aussitôt à mon poste, apporter à mon chef le concours de mes aptitudes, etc., etc. Mais, mon cher ami, songez à la situation que les honorables mais malheureuses spéculations de mon pauvre père m'ont faite en Algérie ; rappelez- vous les souffrances morales dont vous avez été si souvent le confident, quand je constatais que j'étais encore en butte aux soupçons injurieux de l'opinion publique égarée par l'interprétation malveillante de mes antécédents. Vous comprendrez alors pourquoi j'ai demandé
(1) M. Vergé, alors capitaine au 3« régiment de chasseurs d'Afrique, officier d'ordonnance du général Bugeaud, dont il a été parlé plusieurs fois dans le cours du premier volume de cet ouvrage.
au générafl Bugeaud la mission qu'il m'a confiée, et pourquoi je veux la prolonger.
J'ai, en outre, l'intime conviction que la fettoua de Kaïrouan, approuvée par les ulémas des grandes universités de l'Orient, produira un eflPet décuple de celui qu'elle produirait, si elle n'obtenait pas cette sanction.
Et d'ailleurs si je reviens sain et sauf de ma téméraire entreprise, je rapporterai à mon pays une somme de connaissances et une dose d'expérience qui compenseront largement l'argent que j'aurai dépensé et le vide que ma modeste personnalité aura laissé auprès de mon chef. Déridez donc ce front sévère que je vois d'ici, et lisez le récit succinct de ce que j'ai vu depuis ma dernière lettre, au moment où je quittais Malte.
Si j'avais encore cette imagination ardente que vous déploriez lorsqu'en 1837 je vous quittais pour me rendre auprès d'Abd-el-Kader, que de brillantes descriptions je vous ferais des splendides aspects de la terre des Pharaons, si souvent évoquée dans mes rêves de jeunesse ! Mais, hélas î le positivisme de la vie m'étouffe, et les sombres prévisions de l'avenir absorbent mes facultés. Il me semble que je vois tout en noir. Et pourtant quelles teintes éclatantes dans ces paysages d'Egypte !
Alexandrie nous est apparue le 20 septembre à six heures du matin. Elle semblait émerger de la mer ; ses minarets se détachaient presque sombres sur un ciel éclairé par les rayons obliques et éblouissants du soleil qui se levait derrière la ville. J'avais hâte de pénétrer dans cette cité musulmane que je me figurais belle et immense. Hélas! je fus désillusionné. Alexandrie (1) contient à peine soixante-dix mille âmes. Elle est bâtie sur un rivage sablonneux et complètement dénué
(1) Il ne faut pas oublier que cette lettre est écrite en 1841.
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de végétation ; à l'exception de quelques beaux jardins créés sur les bords du canal de Mahmoudia, ses environs sont désespérants de sécheresse et d'aridité. L'intérieur de la ville est loin d'oflfrir ce cachet de l'Orient qui frappe si agi'éablement les yeux du voyageur à Tunis. Les maisons des indigènes sont basses et mal construites. Les bazars sont sales et en mauvais état. Le quartier franc est très beau, mais c'est de l'Europe, et n a par conséquent aucun intérêt pour moi.
Je fus parfaitement accueilli par M. de Rohan-Chabot, notre agent diplomatique en Egypte, ainsi que par tout le personnel du consulat général. Grâce à la puissante intervention du représentant de la France, les autorités locales mirent à ma disposition une dehebïa (1) à dunette, où je m'installai fort commodément avec ma suite composée d'un kaouass (sorte de gendarme) albanais placé auprès de ma personne par le consulat général pom* rehausser mon caractère aux yeux des indigènes, d'un cuisinier italien et de trois domestiques nubiens. Mon'fidèle Isidore qui, par parenthèse, ne manque jamais de me demander de vos nouvelles, trône audessus de ces ions à rien (c'est ainsi qu'il les qualifie), dans un majestueux silence. Je suis souvent forcé d'être son interprète, car, vous devez vous en souvenir, il est trop disposé, quand il est en contact avec les indigènes, à remplacer par le bâton la langue arabe dont il persiste à ne pas savoir un traître mot.
Nous quittâmes Alexandrie le 27 septembre. Notre dehebïa, montée par un reïs (capitaine) et par huit beaux nègres du Soudan, fut remorquée par deux chevaux pendant le parcours du canal nommé Khalidj-el-Mahmoudié, ahmenté par une branche du Nil. Arrivé à Foum-el-Khelidj (2), petit
(1) Nom des barques qui naviguent sur le Nil.
(2) Embouchure du canal.
porfc OÙ le canal communique avec le Nil, nous entrâmes à la voile dans ce fleuve que les Égyptiens appellent B'harel-Nil (1) (la mer de l'abondance). Quelle intéressante navigation que celle d'une dehebïa confortable sur le Nil surtout à l'époque de son inondation périodique. Elle était alors à son apogée. Tantôt nous usions de la voile quand le vent était favorable, tantôt notre barque était halée par nos huit nègres qui, sur un signe du reïs, se jetaient dans le fleuve et atteignaient la berge qui sert en même temps de digue et de chemin de halage. Cette manœuvre, qui exige l'enlèvement de la chemise, seul vêtement de nos marins, doit furieusement choquer les dames anglaises qui, m'a-t-on dit, remontent le Nil en dehebïa. Les reïs ont toujours soin de maintenir leurs barques dans le voisinage des berges du fleuve où le courant est moins rapide. La largeur du Nil, au moment de la plus forte inondation, atteint, dans certains endroits, deux ou trois kilomètres, et, fait incroyable, arrivées à leur plus grande hauteur, les eaux du Nil sont retenues par des digues que les fellah exhaussent au fur et à mesure de sa crue. Notre dehebïa se trouvait ainsi naviguer au-dessus du niveau des champs qui bordent le fleuve à perte de vue. Les deux rives sont parsemées de jolis villages aux huttes blanches en forme de cône entourés de dattiers et d'arbres de toute sorte. Mon cuisinier italien, habitant l'Egypte depuis longues années, calma mon admiration en me disant que ces villages à l'aspect si coquet et si prospère étaient habités par des fellah (2), misérables serfs dont le travail est exploité par des fermiers gé-
(1) Nil vient de Li racine arabe JU, nêla (prœbuit)^ il a donné avec abondance.
(2) ^ jli, laboureur, agriculteur, de 'U, sulcavit (il a labouré).
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néraux. Ces spéculateurs éhont^, moyennant nne somme
nne foia versée dans les caisses du pacha, deviennent propriétaires des produits de tels ou tels villages et exercent
impunément sur les pauvres cultivateurs des exactions telles que, au bout de l'année, c'est à peine s'ils ont pu se nourrir et acheter une chemise de coton teinte en bleu qui seule cache leur nudité. Ces renseignements sont-ils exacts ? Je me réserve de vous édifier plus tard à ce sujet.
A propos des fellah, je dois vous parler de leurs compagnes. Vous ne vous lasseriez pas, comme moi, d'admirer la grâce de ces femmes grandes et sveltes marchant sur les berges du Nil, les unes portant des amphores antiques sur la tête, les autres tirant un enfant par la main. Leurs membres ont un galbe antique. L'attache du cou est admirable, le buste est sculptural ; il ferait surtout envie à nos belles courtisanes d'Alger, si fières pourtant de leur beauté, car elles se donnent beaucoup de peine pour soutenir des appas que les femmes de fellah abandonnent à leur propre résistance et qui, sans la moindre exagération, usent leur robe bleue justement dans le centre de leur circonférence. Leurs yeux noirs sont splendides ; c'est sans doute par coquetterie qu'elles portent une pièce d'étoffe noire les laissant à découvert et ne cachant que le bas de la figure, seule partie défectueuse de ces belles créatures. Quand j'aurai le bonheur de redevenir votre compagnon de tente (ce jour arriverat-il?) je vous donnerai, sur le pays que j'entrevois du haut de la dunette de ma dehebïa, des détails plus précis. Pourquoi n'étiez-vous pas avec moi quand, le troisième jour de notre navigation sur le Nil, j'aperçus à l'horizon deux montagnes coniques dorées par les rayons d'un splendide soleil couchant ? C'étaient les pyramides de Gyzeh. Lisez bien, mon cher ami, les pyramides! A gauche étincelaient les boules ' dorées des trois cents minarets du Caire et les coupoles de ses mosquées et des mausolées de ses khalifa. Le Caire (1) !
(1) Le nom véritable de la ville du Caire est Mass'r, de ^^^j» (urbs
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Je fus saisi d'une telle admiration et assailK par de si grands souvenirs que je demeurai longtemps dans une sorte d'extase. Aussi me garderai-je bien d'essayer de vous décrire ce magique tableau, je ne pourrais qu'en amoindrir la splendeur. V
Je vous ai dit que la. vue d'Alexandrie m'avait causé une vive déception, le Caire en revanche a dépassé mon attente. J'y retrouve bien l'Orient que j'avais rêvé. Vous vous souvenez du charme que nous trouvions à parcourir ensemble les hauts quartiers d'Alger habités uniquement par les musulmans ; que serait-ce si vous étiez mon compagnon dans les interminables excursions que je fais à travers cette ville immense, où les gens qui y habitent depuis dix ans se perdent encore dans le dédale de ses rues, de ses marchés et de ses bazars! A chaque pas, on rencontre des merveilles de l'architecture arabe : mosquées, sanctuaires, zaouïa, fontaines. Et quelle diversité de races, de costumes et de langages ! Tous les types du monde musulman semblent s'être donné rendez-vous dans les bazars où sont amassés tous les riches produits de l'Orient. (Ici une longue description du Caire et de ses environs.) Mais je m'arrête enfin, car si je voulais vous décrire tout ce que je vois, un volume ne suffirait pas Adieu.
magna, capitale), auquel les Arabes, suivant leur habitude, ont ajouté Tépithète de l'invincible, ï^LiJt, El Kahara, dont les Européens ont
fait le Caire.