ARRIVÉE A TUNIS
Tunifi. — M. de Lagau, consul général. — Je revêts le costume musulman. — Bazars et mosquées. — Zaouia de Tedjini. — Fettoua.
C'en était fait, je me lançais dans de nouvelles aventures, mû par le désir d'en finir avec une existence qui me paraissait intolérable, au double point de vue de ma situation morale et matérielle; aussi ressentais-je de terribles angoisses en songeant que je me séparais pour toujours des êtres qui m'étaient chers, et en envisageant froidement les périls que j'allais encore affronter. De tous ces dangers, celui qui me paraissait le plus redoutable était la possibilité de retomber vivant entre les mains de l'émir qui, malgré son affection pour moi, je persistais à y croire, n'aurait pu me
soustraire au fanatisme de ses khalifes et de son entourage.
Le temps de ma traversée d'Alger à Tunis fut donc employé à combiner les mesures que je devais prendre pour n'attirer l'attention ni des Européens, ni surtout des musulmans, sur le but de la mission que j'allais remplir en Tunisie.
En remettant à M. de Lagau, alors consul général et chargé d'affaires de France auprès du bey, la lettre du général Bugeaud, qui m'accréditait auprès de ce diplomate, je lui fis part du projet que j'avais formé de me rendre à Kaïrouan. Il comprit les obstacles que je rencontrerais si mon secret était divulgué et, afin de dérouter les soupçons, il fit répandre le bruit que le gouverneur général de l'Algérie m'avait envoyé à Tunis pour lui donner des renseignements précis et confidentiels sur la situation de la frontière, et que, cette mission remplie, je devais repartir par l'aviso de guerre qui m'avait amené.
Le jour même où ce départ eut lieu, je revêtis le costume musulman, et j'allai m'installer dans une zaouïa fondée par les khouan de Sidi Mohammed Tedjini (1), située dans un des faubourgs de Tunis, dont le mokaddem m'accueillit avec d'autant plus d'empressement et de distinction qu'en plaçant sous ses yeux la lettre du marabout d'Aïn Madhi, je mis dans sa main quelques beaux sultanis d'or. Grâce à ces deux talismans, j'obtins de mon hôte non seulement une large et cordiale hospitalité, mais encore tous les renseignements qui devaient faciliter l'accomplissement de ma mission. Le brave mokaddem me mit, à cet eflPet, en rapport avec plusieurs cheikhs de la grande tribu des Ouled Ayar qui devaient prochainement se rendre à Kaïrouan.
(1) Les beys de Tunis, leur famille et la plus grande partie de leur cour sont affiliés à la congrégation de Tedjini.
KAÏROUAN ET L'ÉGYPTB.
Pendant le temps qui s'écoula entre le jour de mon installation dans la zaouïa de Tedjini et mon départ pour la ville fondée par Sidi Eukba, je me condamnai à une sévère réclusion, dans la crainte de faire , dans les bazars populeux de la ville, des rencontres qui auraient pu trahir mon incognito. Or ces rencontres étaient à prévoir, car je savais d'une façon certaine qu'Abd-el-Kader entretenait à Tunis des agents secrets dont la mission était de surexciter le sentiment religieux contre les chrétiens, mission qui, d'après mon mokaddem sur la véracité duquel j'avais lieu de compter, était loin de produire l'effet qu'en attendait l'émir, car ses émissaires n'obtenaient des Tunisiens que des promesses vaines d'intervention et des imprécations contre les infidèles. Je commençai alors à me rendre compte, par moi-même, de la vérité des observations faites bien avant moi par des écrivains autorisés, lesquels ont constaté que le fanatisme musulman, dont le foyer le plus ardent est au Maroc, diminue d'intensité chez les peuples qui occupent la partie septentrionale de l'Afrique, à mesure qu'ils sont plus rapprochés du berceau de l'islam. J'aurai bien souvent encore à revenir sur cette anomalie.
Je me dédommageais des ennuis de ma réclusion en me rendant le soir dans les cafés où des conteurs arabes attiraient de nombreux auditeurs, ou en me mêlant aux tolbas qui allaient dans les mosquées soit pour écouter quelques ulémas (professeurs de science sacrée) qui faisaient des cours de théologie ou expliquaient les œuvres de Sid el Bokhari, le plus illustre commentateur du Coran. En outre du profit que je retirais de ces séances au point de vue de la langue arabe, je trouvais un grand charme à me recueillir sous les nefs sombres des mosquées soutenues par de splendides colonnes enlevées en partie aux temples de la Carthage romaine. — La lueur incertaine des lampes de bronze sus-
8 LIVEE PREMIER.
pendues aux coupoles ornées d'inscriptions arabes, l'atmosphère imprégnée de parfiims brûlant sans cesse dans d'élégantes cassolettes et la voix monotone des tolbas psalmodiant le Coran produisaient des effets indescriptibles et me plongeaientdans d'interminables rêveries. Je priais, mais je ne me sentais plus réconforté par la prière. C'est que ma prière n'était qu'une vague aspiration vers le Dieu que j'offensais et par mes actes et par mon désir d'une mort qui, je le comprenais, ne pouvait être une mort chrétienne.
J'étais loin de penser alors qu'un jour viendrait où la France me choisirait pour la représenter dans ce pays où je me cachais sous le beumous des Arabes.
Le 8 du mois d'août 1841, tous mes préparatifs étant terminés , je me mis en route en compagnie des cavaliers des Ouled Ayar qui m'avaient procuré des chevaux pour moi et mon fidèle Isidore que les Arabes prenaient obstinément pour un youldash turc dont il avait, du reste, l'air sérieux et refrogné.
Le 11, nous arrivions à Sousse (1).
Le 13, au coucher du soleil, nous faisions notre entrée dans la ville de Kaïrouan (ancienne Cyrène).
Je fus désagréablement impressionné par l'aspect misérable de cette ville, autrefois capitale florissante de royaumes musulmans, fondée par Sidi Okba, l'un des plus célèbres con-
(1) Ici je dois répéter ce que j'ai dit déjà plusieurs fois dans le cours du premier volume de cet ouvrage, c'est que j'omets la plupart des renseignements et des descriptions qui eussent offert un grand intérêt à l'époque où je parcourais l'Algérie , la Tunisie et l'Egypte, mais qui aujourd'hui seraient une superfétation, de nombreux voyageurs et écrivains ayant parcouru et décrit ces contrées. Parmi ceux-ci je citerai, en première ligne, M. Pélissier, chef d'escadron d'état-major, devenu consul de France & Sousse, puis consul général à Tripoli de Barbarie, homme d'étude et de science dont j'aurai plus d'une fois & entretenir mes lecteurs.
quéranfcs de l'Afrique septentrionale, en l'an 50 de l'hégyre, et qui était considérée comme la troisième ville sainte de l'islamisme. Mes compagnons me conduisirent immédiatement à la zaouïa de Sidi Mohammed et Tedjini, dont le mokaddem, prévenu de mon arrivée, m'accueillit avec empressement et déférence. Je forçai les cavaliers des Ouled Ayard'accepterquelques pièces d'étoffe en souvenir des soins et des prévenances dont ils m'avaient entouré durant le voyage et, après un repas relativement somptueux auquel avaient pris part plusieurs personnages arabes qui m'étaient inconnus, je me trouvai seul avec mon hôte et un de ces personnages auquel il avait fait signe de rester.
« Sidi Abd- Allah ben Mahdjoub est an des alliés les plus illustres de la confrérie des Tedjedjna (1), me dit mon hôte en me présentant son convive, c'est lui qui m'a remis la lettre de Sidi Mohammed el Tedjini qui t'accrédite anpiès de moi, c'est lui qui doit demander la réunion des ulémas de Kaïrouan pour obtenir d'eux la fettoua, objet de ta venue. Luiet son secrétaire, Sidi Ameur ben Ouali, que je te présenterai plus tard, connaissent seuls ta personnalité. J'ai dit aux ulémas qui doivent rendre la fettcnia etauxquels j'ai annoncé ton arrivée que tu étais un des membres de la grande famille des Ouled Sidi el Aâribi dont le chef a été persécuté par l'émir Abd-el-Kader. Tu seras ainsi autorisé à appuyer auprès de chacun d'eux la demande adressée pour l'envoyé dç Sidi Mohammed el Tedjini, »
Je compris la sorte d'aj^ui que je devais employer auprès
les ulémas ; j'étais déjà trop habitue aux coutumes arabes
Dour m'étonner du moyen de persuasion que m'indiquait
mon hôte.
Il fut donc convenu que, dès le lendemain, j'accompa-
(I) Pluriel de Tedjini, nom donné ans khonan de cette confrérie.
gnerais Sidi Abd- Allah ben Mahdjoub chez les jaiisconsiiltes dont j'attendais la décision.
Enfin, le 19, jour désigné par Sidi Mohammed el Tedjini (1), les principaux mokaddemde MoulayTaieb résidant en Algérie, les mokaddem de Sidi Eokba, des Ookid Sidi Scheikh, de Bessness (Beni-Ouragh, etc., etc.), qui avaient été convoqués par le marabout d'Aïn Madhi, étaient rénnis dans la zaouïa de son délégué à Kaïrouan. Les principaux ulémas de l'université de la grande mosquée avaient été également convoqués. J'étais confondu parmi les khouans de la zaouïa, mais nul des assistants ne prenait autant d'intérêt que moi à ce qui allait se passer.
Le mokaddem de la zaouïa de Tedjini à Eaironan, Sidi Abd- Allah ben Mahdjoub, demanda la parole au président de l'assemblée, muphti de la grande mosquée. Yoici le résumé presque littéral de son discours :
<t Au nom de Dieu clément et miséricordieux, qu'il soit loué et qu'il répande ses bénédictions sur notre prophète, sur sa famille, ses compagnons et ceux qui suivent la vraie voie. Et d'abord, nous devons adresser le tribut de notre admiration à Sidi el Hadj Abd-el-Kader ben Mahhi-el-Din qui a marché glorieusement dans les voies du Seigneur en combattant les infidèles (que Dieu les maudisse !). Que Dieu nous fasse participer aux grâces qu'il a répandues sur les moudjehedin (guerriers saints). » Emin I Emin î exclamèrent tous les assistants.
« Mais la guerre sainte, soutenue avec tant de courage par les musulmans contre les chrétiens qui ont envahi leur pajs, guerre qui dure depuis onze ans, a-t-elle amené une situation plus avantageuse pour l'islam ?
« Nos frères d'Algérie peuvent-ils conserver l'espoir de
(1) Voir tome I^', livre IX, page 443.
chasser les conquérants chrétiens ? Et si leurs chefs n'ont pas cet espoir, se conforment -ils aux préceptes de notre sainte religion, en continuant une guerre dont les résultats les plus certains sont la mort, la misère et la ruine des populations placées sous leur direction ?
« C'est au nom de ces malheureuses populations dont ils sont les oukil et les consolateurs, que les mokaddem de nos saintes confréries, témoins de leurs misères, élèvent leurs voix vers les illustres interprètes de nos livres sacrés, afin d'apprendre de leur bouche si la continuation de la guerre est commandée par le Très Haut, ou si, en conservant leur religion, les tribus algériennes peuvent accepter de vivre momentanément sous la domination des chrétiens, qu'elles ont vaillamment combattus et qu'elles n'ont plus l'espoir de
vaincre. Telle est la question (souèl), J*|^, pour laquelle les mokaddem 8idi-el-Miloud ben Salem-el-Leghouati et Sidi lahïa ben Ahmed-el-Bouzidi, délégués par le cheik, couvert de la bénédiction du Très Haut, le seigneur Sidi Mohammed-el-Tedjini, ici présents, demandent une fettoua à Vos Seigneuries, d
Chacun des mokaddem sus-nommés s'approcha successivement des ulémas de l'université de Kaïrouan, et mit sous lem's yeux les d'hairs (brevets) délivrés par les grands chefs des diverses confréries, qui les instituaient leurs délégués dans les diverses provinces.
Alors commença une discussion dont j'eus grand'peine à suivre toutes les péripéties. On lut le texte du Coran et de ses divers commentateurs. Je remarquai que la majorité des textes était favorable à la solution que mes amis et moi désirions. La discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et l'opposition de trois ou quatre ulémas fanatiques faillit plusieurs fois compromettre les résultats pacifiques vers les-
KAIBOUAN ET L EGYPTE. 13
quels tendaient nos efforts. Enfin, le président de rassemblée, dont les sympathies étaient acquises à ma cause, résuma les débats et termina son allocution par Texposé des motifs qui militaient en faveur de la soumission temporaire des musulmans aux conquérants (mohedena), trêve permise par le Coran ; puis il désigna le secrétaire chargé de rédiger la f ettoua qu'on devait remettre au mokaddem de Tedjini.
Le lendemain, eut lieu la lecture de cet important document, en présence seulement des mokaddem réunis à la zaouïa de Tedjini.
Le voudrais- je qu'il me serait impossible d'en donner une traduction exacte. Je dois me contenter d'en indiquer la contexture et les principales dispositions.
Le soual (la question) était longuement, mais clairement exposée.
Puis venaient les citations des versets du Coran relatifs à la guerre sainte et aux rapports avec les infidèles. Alors se déroulaient interminables les opinions des commentateurs.
Les considérants des ulémas appelés à rendre la fettoua ne tenaient pas une place moins importante.
Puis enfin cet immense document se terminait par la conclusion dont voici le résumé :
a: Quand un peuple musvlman^ dont le territoire a été envahi par les infidèles, les a combattus aussi longtemps qt^il a conservé t espoir de les en chasser, et, quand il est certain que la continuation de la guerre ne peut amener que misère, ruine et mort pour les musulmans, sans aucune chance de vaincre les infidèles, ce peuple, tout en conservant V espoir de secouer leur joug avec F aide de Dieu, peut accepter de vivre sous leur domination à la condition expresse qu'ils conserveront le libre exercice de leur religion et que leurs femmes et leurs filles seront respectées. »
La fettoua donnait une satisfaction complète à nos vœux, toutefois les mokaddem tombèrent d'accord sur la nécessité de lui donner une sanction plus formelle et une plus grande authenticité en soumettant l'opinion des ulémas de Kaïrouan à celle d'un ou plusieurs medjelès (1) (assemblée d'ulémas) des grands centres universitaires de l'Orient, le Caire, Bagdad^ et Damas.
Cette décision secondait trop bien mes aspirations pour que je n'y donnasse pas ma complète adhésion.
Les deux mokaddem envoyés par Sidi Mohammed Tedjini devaient, cette année même, aller en pèlerinage à la Mecque ; il fut convenu entre eux et moi que nous nous rencontrerions au Caire, dans le courant de novembre, à la zaouia de Moulay Abd-el-Kader-el-Djilani , pour le mokaddem de laquelle, connu sous le nom de cheikh-el-Kadiri, le délégué de Moulay Taieb me remit une lettre de recommandation.
Je dois avouer que les beaux sultanis (pièces d'or valant 10 francs environ), habilement déposés par mes mokaddem et par moi dans les mains des ulémas, ont puissamment appuyé les textes des commentateurs favorables à la paix. Je ne veux point dire que j'ai acheté leur conscience, mais j'ai adouci leur fanatisme.
Le lendemain de cette importante décision, je jugeai prudent de m'éloigner de Kaïrouan où ma présence avait, malgré mes précautions, excité la curiosité des tolbas qui qui abondent dans les nombreuses zaouïa de la ville de Sidi- Okba. Je me rendis à Sousse d'où j'adressai au général Bugeaud un rapport circonstancié sur mes démarches et les résultats déjà obtenus à l'assemblée des ulémas de Kaïrouan. Je terminais mon rapport en prévenant mon chef que, conformément à l'avis des mokaddem gagnés à notre cause, je
(1) Medjeles, JLsr^j dérivé de Djeles, JUw (il s'est assis).
♦ KAlROUAN ET L EGYPTE. 15
prenais mes dispositions pour me rendre au Caire et plus loin s'il le fallait.
J'écrivis en même temps à M. de Lagau, consul général de Fi-ance à Tunis. En lui rendant un compte succinct de ma mission, je le priais : 1° de faire parvenir ma lettre au gouverneur général de l'Algérie ; 2"* de m'envoyer l'argent qui na'était nécessaire pour continuer mon voyage (1), et 3® d'accorder à mes deux amis les mokaddem de Tedjini un passage à bord des steamers de l'État que le gouvernement français met chaque année à la disposition des pèlerins du Maroc, de l'Algérie et de Tunis qui se rendent à la Mecque. Cette mesure politique n'a pas peu contribué à développer l'influence française dans les contrées septentrionales de l'Afrique.
Afin de dépister les gens qui pouvaient avoir intérêt à suivre mes traces, je dis au gardien du Fondouq où j'étais descendu que je retournais en Algérie en passant par Tunis. En effet, je pris en plein jour la route de cette ville, mais à la tombée de la nuit, je m'arrêtai près de Kherarba où mon fidèle Isidore installa ma petite tente de voyage au milieu de ruines romaines. Là, nous revêtîmes nos costumes européens et nous entrions, le lendemain^ à Sousse où j'allais me présenter à l'agent de France, M. Saccoman, dont l'hospitalité est légendaire parmi les Français qui ont habité la Tunisie, et qui me força d'accepter chez lui la table et le logement jusqu'au départ d'un brick goélette italien, qui se rendait à Malte, où je devais rencontrer le paquebot faisant le service entre Marseille et Alexandrie.
Nous mîmes à la voile, le 23 août, et le 27 nous entrions dans le port de Malte.
(1) Le gouverneur général, supposant que je n'irais pas au-delà de Kaïrouan, ne m'avait remis que la somme à peu près nécessaire pour subvenir aux frais de cette mission.