DE LA MISSION DE FRANCE A TANGER
Les musulmans prennent pour intermédiaires entre eux et la divinité ceux de leurs marabouts dont la sainteté a éclaté par des miracles et par les meilleures actions. Ils sont affiliés ainsi à plusieurs congrégations dont chacune prend le nom du marabout qui l'a fondée.
Les principaux sont : Sidi-Abd-el-Kader El Djilani, né à Bagdad dans le troisième siècle de Thégyre. Ce grand personnage, qui occupe un rang supérieur parmi les autres saints musulmans, a voyagé dans toute l'Afrique du nord et à chaque pas, en Egypte, à Tripoli, dans le royaume de Tunis, dans le royaume d'Alger et dans l'empire du Maroc, on trouve des coupoles (koubba) élevées en l'honneur de Sidi- Abd-el-Kader dans les endroits où le marabout de Baghdad avait fait des stations. Ses khoddems (serviteurs) forment sans contredit la corporation la plus importante de l'islamisme.
Sidi Mohammed ben Aïssa, qui vivait vers le sixième siècle et dont les aMiés portent le nom de Aïssaoua ;
Et Muley El-Tehmi, qui vivait au commencement du dixième siècle et qui a fondé la zaouia de Ouezzan (ville du Maroc considérée comme ville sainte). Les serviteurs de ce marabout ont pris le nom des Touhemiin.
Muley-el-Tehmi était de la grande famille de Muky-Drïss, descendant du prophète, qui, dans le deuxième siècle de l'hégire, vint jeter les fondements de la ville de Fez.
Les Touhemiin ne sont autres que les disciples appelés communément « khoddems de Mouluy Taïeb, j> frère de Muley Tehmi, et jouissant de la même réputation de sainteté que lui.
Nous n'avons à nous occuper ici que de la congrégation des Touhemiin, autrement dit khoddems de Moulai/ Taïel,
Le but de cette congrégation est essentiellement religieux, et il est interdit aux membres de la famille nombreuse de Mulej Taïeb d'accepter, sous quelque prétexte que ce soit, un pouvoir temporel. Il est à remarquer que les disciples de ce marabout ne se sont jamais mêlés de politique.
Sid-eUHadj-eî-Arlny vieillard de quatre-vingt-dix ans, descendant de Muley Taïeb, est aujourd'hui le chef de cette congrégation. C'est l'homme le plus aimé et le plus vénéré de tout le Maroc ; il ne s'est jamais appliqué, pendant toute sa vie, qu'à maintenir la paix et l'obéissance dans tout l'empire. Depuis la rupture des traités de la Tafna, il a constamment refusé d'implorer Dieu pour les succès d'Abd-el-Kader. Personne n'ignore que ce vénérable vieillard a changé le nom d'Abd-el-Kader ; il ne l'appelle pas, comme les autres, Mahhi-ed-Din, qui signifie en arabe celui qui fait revivre la religion, il le nomme Moumhhi-ed-Din (celui qui détruit la religion).
Voici un fait bien caractéristique. Au milieu de FOuaransenis, dans la tribu des Beni-Ouragh, se trouve une petite ville nommée Zaouiat-Bessness. Le chef de cette ville, Sidi-Ahmed-Ben-Merabet, est un des descendants de Muley Taïeb et il est le khalifa de Sid-el-Hadj-el-Arbi d'Ouezzen. Il est en Algérie le premier représentant de la congrégation de Muley Taïeb.
En 184:1, il eut à se plaindre d'Abd-el-Kader, qui n'eut aucun respect pour ses envoyés et ses serviteurs.
En 1842, M, le maréchal Bugeaud conféra au frère cadet de Sid- Ahmed- Ben-Merabet le khalifa de TOuaransenis, qui comprenait toutes les tribus qui occupent le grand pâté de montagnes qui est borné au nord par Orléansville, au sud par Tiaret, à l'ouest par les Flittas et à l'est par la province de MéUana. Il fut convenu qu'avant d'accepter définitivement ces fonctions temporelles, Sid-Ahmed-Ben-Merabet demanderait son approbation à Sid-Hadj-El-Arbi. Une lettre fut écrite en duplicata par voie de Tanger et par voie de terre. Deux mois après, Sid-Ahmed-Ben-Merabet reçut la réponse dont copie a été remise à M. le maréchal Bugeaud ; en voici le résumé : « Tu sais la punition que Dieu réserve à ceux des descendants de Muley Taïeb qui acceptent le pouvoir temporel : nous en avons eu deux exemples frappants sous le règne de Mulej Soliman. Tu m'es trop cher pour que je t'expose à un pareil malheur, n'accepte donc que momentanément le titre que le chef des chrétiens veut te donner pour le bien des musulmans, mais remplis scrupuleusement les promesses que tu lui as faites. Dieu a ses desseins en lui donnant la domination de l'Algérie ; tu dois seconder les desseins de Dieu en ne manquant pas au serment de fidélité que tu lui as prêté. Je ne suis pas étonné des mauvais traitements que s'est permis à votre égard Abd-el-Kader, fils de Mahliied-Din, c'est un de ces fléaux que Dieu envoie sur la terre pour punir les musulmans de leurs fautes. Ses commencements ont été suivant la religion, sa fin sera contre la religion. Continue à combattre cet ennemi des musulmans, qui croit feire la guerre sainte et qui n'arrive à d'autre but que celui de compromettre la vie et les fortunes des insensés qui écoutent ses conseils. Si Dieu fait arriver le jour de la victoire pour les musulmans, ce sera notre maître le sultan du
Maghreb qui, suivant les règles de rislamisme, déclarera onvertement la guerre aux infidèles et les chassera jusque dans leur pays. »
Il est important de remarquer que les Douairs, les Smalas, et tous les Coulouglis , dont la fidélité n'a jamais varié, appartiennent à la congrégation de Muley Taïeb.
Lora des derniers événements, Sid-Ahmed-Ben-Merabet et ses serviteurs sont restés inébranlablement dévoués à la France au milieu des autres tribus, qui toutes avaient fait défection.
Dans le grand soulèvement qui vient de troubler notre conquête, des gens de toutes les congrégations ont été les fauteurs du désordre et de la révolte. La communauté de sectes a pu servir à établir de l'ensemble dans les efforts dirigés contre nous ; mais accuser Sid-El-Hadj-El-Arbi de connivence dans ces événements, c'est prouver une ignorance complète des choses et des hommes du pays.
En racontant, trop longuement peut-être, l'épisode des Beni-Ouragh, j'ai voulu, d'un côté, faire ressortir l'influence qu'exercent, en Algérie, les chefs des confréries religieuses (Khouan), et, de l'autre, mettre en évidence les sentiments d'humanité du général Bugeaud.
Que de fois n'ai-je pas entendu reprocher à mon illustre chef de se laisser tromper par les protestations des Arabes, qui se soumettaient aux Français afin d'éviter d'être ghaziés par eux, et faisaient acte de repentir et de soumission à Abdel-Kader dès qu'il apparaissait.
Non, le maréchal ne se laissait pas tromper par les protestations des Arabes, mais son grand cœur s'apitoyait devant l'horrible position de ces malheureuses tribus qui, également incapables de résister à nos attaques et à celles d'Abd-el- Kader, cherchaient par une soumission apparente à sauver
leur vie et leurs biens. Elles ont compris, elles, l'indulgence de ce grand chef qu'elles voyaient si terrible dans les combats, et si compatissant et si magnanime après la victoire ; et longtemps encore on entendra répéter sous le gourbi du Kabyle et la tente de l'Arabe ces paroles légendaires :
Bou-chiba (1) Draâou chedid Kalbou Hanin oua Raiou rechid.
« Le père la Blancheur a le bras fort, le cœur miséricordieux et le conseil sage ! »
(1) Nom familier que les Arabes donnaient souvent au maréchal, à cause de sa belle chevelure blanche.