CHAPITRE XL
Lettres à ma mère adoptive. — Le général Bugeaud est nommé maréchal. — Je suis nommé cheyalier de la Légion d'honneur.— Visite du khalifa Ali an maréchal. — Protection accordée par le maréchal Bugeaud anx ordres religieux. — Ses lettres au sujet des Jésuites.
Alger, 20 août 1843.
Enfin, mère chérie, j'ai la douce satisfaction de t'annoncer que ton fils est chevalier de la Légion d'honneur. C'est seulement après neuf citations à l'ordre de Tannée, pour faits de guerre et services rendus en campagne, et cinq propositions de la part du général Bugeaud, que j'ai pu obtenir cette faveur. Elle m'est d'autant plus précieuse que j'ai fait plus d'efforts pour la mériter.
Tu ne liras pas sans intérêt la façon dont j'ai appris cette bonne nouvelle.
Le général m'avait donné une mission auprès du khalifa placé par lui à la tête de toutes les tribus de la Mitidja, Sidi Ali, Oul'd Sidi Lekhal, descendant des célèbres marabouts Oulad Sidi Embarek de Coléah (1). Une ghazia, habilement conduite par le khalifa contre une portion de la tribu des Hadjoutes qui s'était refusée à exécuter ses ordres, avait amené les dissidents à résipiscence, sans grande effusion de sang, et nous avions établi notre camp sur les bords pitto-
(1) Voir la notice sur les Oulad Sidi Embarek, note du premier volume, page 444.
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resques du lac Halloula, au pied du Medrashem (1), appelé Klor er Roumïa (tombeau de la chrétienne), où, disent les Arabes, sont cachés d^immenses trésors défendus par de terribles Djenns (démoBs).
La tribu nous avait apporté une superbe Dhyfa. Le khali& et moi, mollement étendus sur des tapis placés en avant de sa tente, nous fumions nos longs chibouks, tandis qu'un chanteur arabe, accompagné par d'habiles guessâb (joueurs de flûtes à trois trous), nous récitait l'histoire des aïeux de Sidi-Ali.
Tout à coup, nous entendons le galop précipité d'un cheval et nous voyons apparaître un spahi au burnous rouge qui s'élance à terre et vient respectueusement mettre aux pieds de Sidi-AJi un pli revêtu du large sceau de la Direction arabe. Le khalifa brise le cachet et retire de l'enveloppe une lettre à mon adresse.
Je reconnais la grosse écriture de Damnas, et je lis : « Victoire ! notre bien-aimé patron est nommé maréchal ! » Sans achever la lettre, que je jette de côté, je pousse une exclamation de joie, et je donne la bonne nouvelle au khalifa, qui se lève et crie d*une voix retentissante : « Que Dieu soit loué ! le sultan de France a élevé notre seigneur le général Bugeaud au grade suprême ; il l'a nommé maréchal. » Et, dans tout notre campement, s'élève successivement et comme une traînée de poudre cette joyeuse exclamation : « Allah iansor el Marichan ! » (Que Dieu donne la victoire au Maréchal !) A ce moment, je me sens tirer par le pan de ma tunique. Je me retourne, et Isidore me dit, la voix tremblante d'émotion : « Oh ! Monsieur, quel bonheur ! vous voilà enfin décoré. — Laissez-moi tranquille, lui dis-je brusquement, il ne s'agit pas de moi. — Mais, si, Monsieur, il s'agit de vous :
(1) Hansolée des anciens rois de Numidie.
tenez, lisez la lettre que vous venez de jeter. » Je pris cette lettre, dont je t'envoie la copie (1), et j'avoue que mettant de côté toute étiquette, j'embrassai mon brave domestique et j'annonçai à Sidi-Ali la faveur dont je venais d'être l'objet. Je reçus ses chaleureuses félicitations et celles de tous les chefs du goum.
Le khalifa donna une large B'chara (2) au spahi et expédia immédiatement aux kaïds de la Mitidja l'ordre de se rendre sur-le-champ à Bou-Farik, où ils devraient l'attendre.
A trois heures du matin (nous sonames dans le mois d'août), nous montâmes à cheval, précédés des drapeaux du khalifa et suivis de notre gpum. « Je ne dormirai pas avant d'avoir baisé la main de notre père et seigneur le maréchal, me dit Sidi-Ali, et je veux arriver auprès de lui, suivi de tous les kaïds de la Mitidja. y>
A mesure que nous traversions le territoire d'une tribu, ses cavaliers se joignaient à notre goum et faisaient la fantasia aux cris de : « Allah iansor el Marichan ! d
Nous arrivâmes à Alger à huit heures du soir. Nous avions parcouru soixante kilomètres.
Je laissai le khahfa et ses cavaliers sur la place du Gou-
(1) Copie de la lettre de Daumas :
a; Alger, 19 août 1843.
a Mon cher ami, a Victoire ! notre bien-aimé patron est nommé maréchal. Victoire ! voti« êtes nommé chevalier de la Légion d'honneur. Poissiez-yous juger de mon amitié par l'empressement que je mets & vous communiquer ces bonnes nouyelles pour tous.
« Votre ami dévoué, a E. Daumas. î>
(2) B'charra (bonne nouveUe). Les Arabes appeUent B'chara la somme que donne ordinairement celui qui reçoit la bonne nouvelle à celui qui en est le porteur.
yemeinent et me rendis seul auprès du maréchal. Ah ! mère chérie, il est des moments qu'on croirait ne pas acheter trop cher en les payant de sa vie. Tel fut celui où je me suis senti pressé dans les bras de mon chef qui, au lieu d'écouter mes respectueuses félicitations, me parlait de la joie qu'il éprouvait de m'avoir fait décorer. Oh ! oui, cette étreinte où j'ai senti battre le cœur du grand capitaine m'a paru plus précieuse que toutes les décorations.
Je racontai au maréchal les circonstances au milieu desquelles m'était parvenue la bonne nouvelle, et lui demandai la permission de lui présenter immédiatement Sidi Ali et les kaïds de son aghalic. « Amenez -moi bien vite tous ces braves gens, D me répondit-il. Un moment après, j'introduisais dans la grande salle arabe, annexée à l'ancien palais, le khalifa, descendant des illustres marabouts de Coléah, suivi d'une centaine d'Arabes, dont les costumes amples et pittoresques encadraient les têtes caractéristiques. Le maréchal ne se fit pas attendre et, dès qu'il arriva suivi de son état-major, le cri de Allah iansor el MarichanI retentit avec fracas. Sidi Ali vint lui baiser la main.
A un signe que je fis à mes Arabes, un silence profond succéda aux expressions bruyantes de leur joie, et le khalifa, s'adressant au maréchal, lui dit à haute voix : <r Le sultan de France est juste : il t'a élevé au degré le plus rapproché de son trône. Louanges à I)ieu ! Il a exaucé nos vœux en te donnant de nouveaux honneurs ! Que Dieu prolonge les jours de notre père bien-aimé le maréchal ! »
Et tous les Arabes répétèrent ensemble ces dernières paroles.
« Et moi aussi, mes enfants, leur dit le maréchal de sa voix pénétrante , je remercie Dieu et mon roi de m'avoir choisi pour gagner à la France le dévouement d'hommes tels que vous, qui, après avoir courageusement combattu,
se montrent dignes de la générosité de ceux à qui Dieu a donné la victoire. »
De nouvelles acclamations répondirent à ces paroles , et Sidi Ali demanda au maréchal l'honneur d'adresser ses félicitations à madame la maréchale. Je crois bien avoir encouragé cette demande, car le commandant Fourichon m'avait glissé dans Toreille que la digne compagne de notre chef désirait, pour elle et son entourage, recevoir l'intéressante visite du khalifa et de son cortège. Un désir de madame la maréchale Bugeaud, si bienveillante à mon égard, était toujours pour moi un ordre agréable à exécuter ; mais, ce jour-là, j'y obtempérai avec d'autant plus d'empressement que mes camarades m'avaient déjà annoncé la présence de madame de Liadières, dont le mari, aide de camp du roi, avait été chargé par Sa Majesté d'apporter le bâton de maréchal au général Bugeaud.
Si tu avais pu être témoin, mère chérie, de l'admiration inspirée à cette élégante Parisienne par l'apparition du khalifa et de son cortège, tune me taxerais plus d'exagération, quand je te parle de l'aspect si poétique et en même temps si majestueux de mes chefs arabes.
Notre belle compatriote excita, elle aussi, l'admiration des Arabes. Le khalifa surtout ne pouvait cacher son émotion quand cette admirable créature', type accompli de la beauté orientale chantée par les poètes musulmans, s'approchait de lui, examinait les fines étoffes de son burnous et de sonhaft, et lui adressait de gentilles questions sur son genre d'existence et voire même sur son harem.
Je te laisse à penser si notre chef a été aimable avec la gracieuse messagère qui lui a remis elle-même les insignes dn maréchalat. Tu as sans doute entendu dire plus d'une fois, par des gens qui ne le connaissaient pas, que le général Bugeaud était un militaire aux allures brusques (et peu courtoises.
Eh bien, tu ne peux te faire une idée de son exquise galanterie. J'ai pu saisir quelques-unes des phrases qu'il adressait à madame de Liadières, et je t'assure que c'étaient autant de madrigaux où l'esprit le disputait à la grâce.
Malgré les charmes de cette soirée, j'attendais avec impatience le signal du départ. Deux journées passées à cheval et deux nuits sans dormir me prédisposaient à un sommeil qui fut embelli par d'heureux songes. Je voyais la belle Parisienne marcher légèrement sur les flots de la Méditerranée, un bâton de maréchal dans une main et une croix de la Légion d'honneur dans l'autre. La croix ! Il me semble qu'on n'est pas digne de la porter quand on n'éprouve pas une indicible joie en la recevant. Pourquoi, mère chérie, toi la seule dame de mes pensées, n'as-tu pu donner la première accolade au nouveau chevalier ?
Adieu.
Alger, 25 août 1843.
Tu te souviens, mère chérie, que notre cher abbé Landmann nous répétait souvent qu'il existait de vives sympathies entre le prêtre et le soldat, soumis qu'ils sont, tous deux, au régime salutaire de la discipline et prêts, tous deux, au dévouement et au sacrifice?
J'ai pu constater moi-même la réalité de ces sympathies, qui, en Algérie, s'affirment d'autant plus qu'ici soldats et prêtres s'avancent, côte à côte, vers un même but, la conquête matérielle et morale d'un peuple.
Il faut voir l'expression de joie ineffable qui distend tout à coup les traits contractés de nos pauvres soldats blessés ou mourants, quand ils voient s'approcher leurs braves aumôniers ! Oh ! ce serait une action cruelle que commettrait le gouvernement qui négligerait de procurer cette dernière consolation
à ces nobles enfents, dont la plupart versent leur sang pour la patrie, sans autre mobile que le sentiment de l'honneur et du devoir.
Le maréchal, je te Tai déjà dit, naturellement porté à respecter la religion et ses ministres, a compris quel concours précieux pourront lui apporter les ordres religieux dans l'œuvre de la civilisation; aussi favorise-t-il leur établissement en Algérie, et leur donne-t-il des témoignages constants de sa sollicitude et des marques de sa générosité.
Je sers souvent d'intermédiaire entre le gouverneur général et les supérieurs des Jésuites et des Trappistes , je suis donc mieux que personne à même de constater les services importants que mon chef leur rend chaque jour. Mieux que personne également, je peux me rendre compte de l'excellent effet produit sur l'esprit des populations musulmanes par la charité et la tolérance du clergé et des ordres religieux des deux sexes. Le Coran, du reste, leur rend hommage dans plusieurs passages et entre autres le verset 85, chap. v : Ceux qui nourrissent la haine la plus violente contre les musulmans sont les juifs et les idolâtres, et ceux qui sont les plus disposés à aimer les musulmans sont les hommss qui se disent chrétiens, C est parce qu'ils ont des prêtres et des moines et parce qu'ils sont sans orgueil. Et ailleurs : Respectez leurs prêtres et leurs moines, qui jeûnent et qui prient et s'adonnent aux bonnes œuvres.
Crois pourtant, mère chérie, que, malgré ces bonnes dispositions, il serait, pendant longtemps encore, inutile, dangereux même, de se livrer à la propagande parmi les musulmans. Inutile, car, durant mon séjour prolongé dans toutes les parties de l'Afrique, je n'ai connu qu'un seul adulte musulman qui ait embrassé sincèrement le cathoUcisme. Dangereux, car, en essayant de les convertir, nous risquerions de les arracher à l'indifférence religieuse dans laquelle ils vivent
pour la plupart et qu'Abd-el-Kader s'efforçait de combattre.
Mais nous pouvons préparer Tère des conversions chez les Arabes, chez les Kabyles surtout, en installant au milieu d'eux des missionnaires dont la seule propagande consisterait à leur donner l'exemple des vertus chrétiennes, à soigner leurs malades et à leur enseigner notre langue et les éléments des connaissances usuelles.
Tel est d'ailleurs le système adopté par M*' Pavy, et tout le monde sait les heureux résultats que cet illustre prélat a déjà obtenus.
A l'appui de ce que je viens de te dire au sujet de la protection accordée par le maréchal Bugeaud aux ordres religieux établis en Algérie, je te transmets confidentiellement la copie d'une lettre que j'écrivais dernièrement soies la dictée de mon chef à un pubUciste éminent :
« Alger, fin juin 1843.
« J'ai été peiné de l'article sur les Jésuites que j'ai lu dans votre numéro du 13 juin...
« Vous savez bien que je ne suis ni jésuite ni bigot, mais je suis humain et j'aime à faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m'expliquer laTterreur qu'inspirent les Jésuites à certains membres de nos assemblées. Ils ont pu être dangereux quand ils se mêlaient à la politique des gouvernements et qu'ils dmgeaient la conscience des souverains. Mais aujourd'hui leur influence politique est nulle, et nous pouvons tirer d'eux un grand avantage pour l'éducation de la jeunesse, car, de l'avis de leurs ennemis les plus acharnés, ils sont passés maîtres dans l'art d'enseigner.
« Quant à moi, qui cherche par tous les moyens à mener à bonne fin la mission difficile que mon pays m'a confiée, com-
ment prendrais-je ombrage des Jésuites, qui, jusqu'ici, ont donné de si grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants qui viennent en Algérie, croyant y trouver une terre promise, et qui n'y rencontrent tout d'à bord que déceptions, maladies, et souvent la mort ?
« Les sœurs de charité ont soigné les malades qui ne trouvaient plus de place dans les hôpitaux et se sont chargées des orphelines.
« Les Jésuites ont adopté les orphelins.
ce Le P. Brumeau, leur supérieur, a acquis, moyennant 120,000 francs, une vaste maison de campagne (Ben Aknoun) entourée de 150 hectares de terre cultivable, et là il a recueilli plus de cent trente orphelins européens qui, sous la direction de différents professeurs, apprennent les métiers de laboureur, jardinier, charpentier, menuisier, maçon, etc.
« Il sortira de là des hommes utiles à la colonisation, au lieu de vagabonds dangereux qu'ils eussent été.
(( Sans doute les Jésuites apprendront à leurs orphelins à aimer Dieu. Est-ce là un si grand mal ? Tous mes soldats, à de rares exceptions près, croient en Dieu, et je vous affirme qu'ils ne s'en battent pas avec moins de courage.
« Je ne puis m'empêcher de sourire quand je lis dans les journaux l'énumération des dangers dont la corporation des Jésuites menace la France. Il faudrait, en vérité, qu'un gouvernement fût bien faible pour redouter quelques prêtres qu'il est, du reste, facile de surveiller...
« Mais au gouvernement du roi, seul, appartient de résoudre cette question.
« Pour moi, gouverneur de l'Algérie, je demande à conserver 7nes Jésuites, parce que, je vous le répète, ils ne me portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succès de ma mission.
« Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les
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moyens de remplacer les soins et la charité gratuits de ces terribles fils de Loyola.
« Mais^ je les connais, ils déclameront et ne feront rien qu'en grevant le budget colonial, sur lequel ils commenceront par prélever leurs bons traitements, tandis que les Jésuites ne nous ont rien demandé que la tolérance. »
Tu vois, mère chérie, que la question religieuse entre dans les préoccupations du maréchal et qu'il tend à la résoudre d'une façon pratique, comme c'est sa méthode, du reste, en toutes choses, c'est-à-dire en utilisant dans l'intérêt général du pays les forces morales et matérielles dont dispose l'Église. Quelle leçon de tolérance pour nos gouvernants I
Adieu.
CHAPITEE XLI.
Lettres à mon ami M. M. de L. — 11 septembre 1843. Je retrouve Lella Béïa Bent-El-Hakem, que j'avais dû épouser à Tegdempt en 1839. — 15 octobre 1843. Arrivée à Alger du capitaine Schiaffino, qui m'avait ramené d'Alexandrie à Civitta-Vecchia. — 10 décembre 1843. Mort de mon serviteur Isidore. — Don de mon cheval Salem au haras de Bou-Farik.
Lettre adressée à mon ami M. M. de L.
Alger, 11 septembre 1843.
Mon cher ami,
Dans une de tes dernières lettres, tu me reprochais de ne pas m'être assez préoccupé des moyens de retrouver la jeune musulmane que j'avais été forcé d'épouser à Tegdempt, et tu me disais très sévèrement que si l'acte de répudiation passé chez le kadhi d'Oran[rompait, aux yeux de la loi de Mohammed, les liens qui m'attachaient à cette femme, je n'en étais pas moins responsable des malheurs que cette union pourrait attirer sur elle et sa famille.
Comme toujours, mon précieux ami, tu juges sainement les questions les plus compliquées en te plaçant simplement au point de vue de l'honnêteté, non point relative, mais absolue.
Oui, tu avais raison : j'avais de grands torts à réparer nsà-vis de la femme à qui la fatalité m'avait momentanément
uni ; aussi, depuis mon retour en Algérie, n'avaîs-je cessé de rechercher ses traces.
La Providence m'a donné une nouvelle preuve de la protection dont elle m'a jusqu'à ce jour entouré; j'ai retrouvé cette jeune femme qui te préoccupe, à si juste titre, et si je ne t'ai pas donné plus tôt cette bonne nouvelle, c'est que j'attendais de pouvoir te rassurer complètement sur son sort. Calme donc ton inquiétude et écoute :
Il y a six mois environ, en entrant dans le cabinet du maréchal Bugeaud, pour lui rendre compte, ainsi que j'en ai chaque jour l'habitude, des nouvelles apportées par mes nombreux émissaires, mon illustre patron me tendit une dépêche par laquelle le général Changamier annonçait qu'il venait de faire une importante ghazia dans le sud de la province de Tittery et que, parmi les prisonniers, se trouvait une famille dont le chef réclamait la protection de M. Léon Roches. A cette dépêche était jointe la liste nominative de ces prisonniers.
J'ai raconté fidèlement, tu le sais, l'histoire de tout mon passé au chef qui m'honore de sa confiance et de son affection. Il connaissait donc toutes les particularités de mon mariage musulman .
« Savez-vous, mon général, quels sont les gens qui réclament ma protection ? lui dis-je avec un air de parfaite satisfaction : c'est ma femme et sa famille !
— Elle est donc bien joHe et vous l'aimez toujours, puisque vous semblez si heureux de la retrouver ? me répondit malicieusement mon excellent chef.
— Oh ! oui, mon général, je suis bien heureux de retrouver sains et saufs des êtres envers lesquels j'ai à réparer des torts, involontaires, c'est vrai, mais qui n'en pèsent pas moins sur ma conscience, et ^'e compte entièrement sur votre bienveillance pour accomplir cette réparation. »
Ce n'était jamais en vain qu'on faisait appel aux sentiments nobles et généreux du maréchal Bugeaud. Des ordres furent donnés pour que Sidi-Mohammed Oul'd El-Hakem (1) et sa smala fussent amenés à Alger, où une maison du beylic avait été préparée pour les recevoir. Le comte Guyot, directeur de l'Intérieur, fut chargé de subvenir aux besoins de la pauvre famille jusqu'au moment où elle pourrait rentrer en jouissance des immeubles assez considérables qu'elle possédait à Médéah et à Alger, et qui avaient été confisqués par une mesure générale prise à l'égard des musulmans émigrés, confiscation dont un décret du gouverneur général pouvait annuler les effets.
Je t'avoue que, cédant aux inspirations de mon cœur, je serais allé moi-même recevoir et réconforter mes anciens alliés, sans les sages observations de mon excellent professeur arabe, Sidi Abd-el-Razak (2), ami sûr et dévoué dont les conseils et l'expérience m'ont été et me sont d'une si grande utilité dans toutes les questions musulmanes.
« Garde-toi, me dit-il alors, de compromettre de nouveau cette famille par une démarche que t'inspire ton cœur, mais que te déconseille la liaison. Si , comme tu me l'as souvent répété, et ce n'est que justice, tu tiens à ce que la femme répudiée par toi se remarie convenablement, aie soin d'abord de l'entourer de considération, et pour cela il fiiut qu'il soit bien évident pour tous, — or on épiera tes démarches, — qu'aucune relation n'existe et n'existera désormais entre elle et toi. j>
Je reconnus la sagesse des conseils de mon cher professeur.
(1) Nom patronymique de cette famiUe dont le chef avait été bey de Médéah. Mon alliance n'ayant porté aucune atteinte à son honneur et à. la considération dont elle jouit à juste titre, je n'ai aucun motif de dissi* muler aujourd'hui son nom.
(2) Voir le tome P', page 26.
CAMPAGNES D'aFRIQUE. 313
Je mandai auprès de moi le frère aîné de Lella Béïa (1), et en présence de Sidi Abd-ei-Eazao je lui fis la déclaration suivante :
« Des circonstances indépendantes de ma volonté m'ont obligé, dans le temps, à épouser ta sœur, que j'ai répudiée ensuite, par un acte authentique, passé devant le kadhi d'Oran. Quoique libre, elle a refusé de se remarier dans l'espoir, m'a-t-on dit, de redevenir ma femme. Il est de mon devoir de mettre fin à cet espoir, si effectivement elle le conserve encore. Je suis chrétien, elle est musulmane ; je repousse donc toute nouvelle union avec elle. Mais, si un rapprochement est désormais impossible entre nous, je considère plus que jamais comme un devoir sacré de réparer, autant qu'il m'est possible, le tort que j'ai involontairement causé à ta sœur et à ta famille.
« Le maréchal Bugeaud m'a autorisé à te dire que les immeubles appartenant à Mohammed El-Hakem, votre père, et qui avaient été confisqués, vous seront restitués, et que ton frère et toi êtes nommés chaomhs de l'agha (2).
« Grâce à ces faveurs, vous retrouverez tous l'aisance des jours heureux, et ta sœur pourra se marier conformément à son rang ; c'est le plus ardent de mes souhaits. »
Sidi Mohammed (le frère aîné) se retira pénétré de reconnaissance, et revint le lendemain me remercier, au nom de toute la famille.
L'envoi en possession des immeubles confisqués demandant de nombreuses formalités, et la nomination d'un mandataire étant indispensable, mon digne professeur voulut bien accepter cette charge et celle de tuteur de Lella Bda.
Quelque temps après, Tintéressante famille était rentrée en possession de ses immeubles, en avait avantageusement
(1) Nom de celle qui a été ma femme.
(2) Fonctionoaires attachés à la direction des afiEaires arabes.
314 LIVEE SIXIÈME.
vendu une partie et jouissait enfin d'une aisance qui attira plus d'un prétendant; mais Sidi Ahd-el-Razak, soucieux du bonheur de celle à qui s'intéressait son élève bien-aimé, en refusa plusieurs, attirés seulement par la dot de sa pupille. Un fils de bonne famille lui offrit enfin les garanties qu'il désirait et, le 11 mars dernier, le mariage de LelJa Beïa a été consacré.
Ai-je besoin de te dire avec quelle effusion je remerciai le maréchal de m'avoir généreusement donné les moyens de réparer les conséquences de l'acte de ma vie aventureuse qui m'inspirait les plus vifs regrets (1). Adieu.
Lettre adressée à mon ami M, de L.
15 octobre 1843.
Mon cher ami,
Tu n'as ceitainement pas oublié l'excellent capitaine génois Schiaf&no, qui, à mon retour de la Mecque, me conduisit d'Alexandrie à Civita-Vecchia , et, sans aucune garantie, me prêta la somme sans laquelle il m'eût été impossible de faire le voyage deKome (2). J'avais, tu t'en souviens, acquitté envers lui ma dette matérielle, pourrais- je dire ; inai& j'étais attristé par la pensée que je ne trouverais peut-être jamais l'occasion de lui prouver, comme je l'aurais voulu , la profonde reconnaissance que m'avait inspirée sa noble façon d'agir à mon égard. Cette occasion si désirée vient de se présenter, au moment où je m'y attendais le moins.
(1) Ainsi que je l'ai dit dans une note insérée à la page 397 de mon premier volume, lors d'un voyage que je fis en Algérie, au mois de janvier 1873, je reçus la visite du vieux frère de Lella Beïa, qui eut encore la force de venir m'apporter l'expression touchante de la reconnaissance de toute sa famille. H m'annonça que sa sœur Leîla Beïa était rheurense grand'mère de plusieurs petits-enfants.
(2) Voir tome II, ch. xxvi.
CAMPAGNES d'AFRIQCB. 315
L'intendant en chef de Tannée d'Afrique, M. Appert, qui dirige l'important service des vivres et des approvisionnements, à la grande satisfaction et du gouvernement et des soldats, problème si difficile à résoudre, est un ancien ami du maréchal, dont il est, sans contredit, un des plus habiles et des plus utiles collaborateurs. Les officiers attachés à la personne du gouverneur général sont d'autant mieux accueillis par ce haut fonctionnafre que son neveu Félix Appert (1), capitaine d'état-major, est un de nos excellents camarades. J'avais été chargé par le maréchal de faire une communication à M. l'intendant général, qui m'avait fait l'honneur de me retenir à déjeuner. Pendant le repas, on lui remit une lettre, sur laquelle il jeta les yeux, et me dit en me la remettant : ce Tenez, mon cher Roches , vous qui êtes polyglotte, déchiffrez-moi donc ce charabia. » Quelle ne fut pas ma joie en voyant au bas de cette lettre , écrite en assez mauvais italien, la signature bien connue de mon capitaine Schiaffino!
Dans cette lettre, le capitaine Schiaffino, commandant le brick génois le San Oiovanni Battista, exposait qu'ayant pris à Livourne un chsCrgement de foin à destination d'Alger, il avait essuyé de gros temps, qu'une partie de ce foin avait été avariée et qu'à son arrivée l'administration avait dressé un procès-verbal qui l'accusait injustement, disait-il, de n'avoir pas rempli toutes les formaUtés nécessaires afin de couvrir sa responsabilité.
Je traduisis la lettre à M. l'intendant général, et je m'empressai de lui raconter mon voyage à bord du Saint- Jean- Baptiste , et les nobles procédés de son capitaine. Sa cause
(1) Félix Appert a été l'aide de camp du maréchal duc de Malakoff pendant son ambassade à Londres , a conquis tous ses grades sur les champs de bataille, a présidé d'une façon remarquable les conseils de guerre appelés à juger les crimes de la Commune, a commandé le 17 « corps d'armée à Toulouse; il est aujourd'hui ambassadeur de France en Bussie.
était gagnée. M. Appert fit prévenir le capitaine Schiafl&no qu'il désirait Tinterroger lui-même, et m'indiqua Theure où je devais me trouyer à l'intendance pour lui servir d'interprète.
Le pauvre capitaine, déjà très ému par la pensée de comparaître devant un haut fonctionnaire, le fut bien davantage quand, d'une voix sévère, M. l'intendant lui fit entrevoir les graves conséquences des avaries constatées dans son chargement.
En revoyant cet excellent homme, j'avais envie de lai sauter au cou ; je dus pourtant me contenir et traduire, du ton le plus rogue que je pus prendre, l'admonestation de M. Appert. Il avait été d'abord impossible à Schiaffino de reconnaître, sous mon élégant uniforme d'interprète en chef de l'armée, le passager qu'il avait vu seulement sous le vêtement grossier d'un domestique ; mais j'eus beau contrefaire ma voix, il reconnut les accents qui réveillaient le souvenir de notre traversée, et son émotion fut si vive qu'il demeura stupéfait sans pouvoir énoncer une parole.
Je lus dans le regard bienveillant de M. l'intendant que je pouvais braver les convenances ; je m'élançai vers mon brave capitaine et le serrai dans mes bras, tandis que lui, riant et pleurant, en même temps, répétait : « Ah ! Madonna santissima, siete voi, signer Leone (1) ? »
M. Appert me chargea de rassurer le commandant du Saint'Jean-Baptiste sur les conséquences du procès-verbal d'avaries dressé par l'administration de la guerre; je lui promis d'aller le visiter à son bord, et il se retira en me comblant de bénédictions.
J'avais hâte de raconter au maréchal ma rencontre avec le capitaine Schiaffino, dont je lui avais si souvent parlé.
(1) Oh I sainte Madone, est-ce bien vous, monsieur Léon ?
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ce Je veux connaître ce brave homme, me dit-il, et le remercier moi-même du service désintéressé qu'il vous a rendu. Invitez-le de ma part à dîner. j> Je hasardai quelques observations au sujet de l'éducation et de la tenue peu soignée de mon capitaine. « N'avez- vous pas encore appris à me connaître ? me répondit brusquement le maréchal ; ne savez-vous pas que je mets le cœur et le bon sens au-dessus de l'esprit et de la science ? Combien de bons paysans du Périgord, en blouses et en sabots, et ne parlant que leur patois, sont venus s'asseoir à ma table ! quel intérêt ne trouvais-je pas dans leur conversation, et que d'avis utiles ils me donnaient, tandis que de beaux messieurs, irréprochablement vêtus, et croyant m'éblouir par l'exposition éloquente de leurs théories, m'assourdissaient de leur creux verbiage. Sachez-le une fois pour toutes, mon cher Eoches, je me préoccupe du fond et non de la forme. »
Ce ne fut pas sans une vive émotion que je montai à bord du San Giovanni Batiista, où je fus accueilli avec des transports de joie par le capitaine, le second et l'équipage. Je m'étais fait précéder par Isidore ; ce fidèle serviteur, mon ancien maître, ne pouvait manquer à cette fête. Minuit sonnait que le cher capitaine et moi n'avions pas fini d'évoquer nos souvenirs.
Je me gardai bien de lui communiquer l'invitation du maréchal; il aurait, sans aucun doute, décliné cet honneur. Je me contentai de lai dire qu'il dînerait avec moi et quelques amis.
Le lendemain, j'allai le prendre à son bord. Il se revêtit de ses plus beaux vêtements, dont la coupe rappelait celle du siècle dernier ; mais vêtements et linge étaient d'une propreté exquise. Je renonce à décrire son étonnement quand, sous prétexte de le conduire chez moi, je pénétrai dans le palais du gouverneur général, délicieuse habitation d'un ancien dey
d'Alger. Je fus obligé alors de lui avouer que nous étions chez le maréchal, qui m'avait donné Tordre de le lui amener. Le pauvre homme voulait s'en aller ; il n'était plus temps. Je le fis entrer dans le cabinet où se tenaient les officiers attachés au gouverneur général. Tous étaient prévenus, et, sachant la reconnaissance que je gai'dais au brave capitaine génois, l'accueillirent comme un ancien ami.
Schiaffino parle très mal le français, mais son langage imagé exprime ses pensées toujours justes d'une façon très originale.
Un peu rassuré par l'accueil de mes amis, le capitaine ne fut pas trop décontenancé quand je le présentai au maréchal, dent les manières rondes et affables l'eurent bientôt mis à l'aise. La présentation à M'"® la maréchale et à ses filles fut pour lui une nouvelle source d'émotion bientôt dissipée par leurs grâces et leur amabilité.
Enfin, on se mit à table : le maréchal le prit à sa gauche, et Schiaffino trouva l'occasion de faire à son hôte illustre quelques réponses qui le charmèrent.
Tu comprends combien je jouissais des succès de mon capitaine, et quels nouveaux sentiments de reconnaissance faisaient naître en moi les témoignages d'estime et de bienveillance que mon patron bien-aimé donnait pubb'quement à l'homme qui n'avait d'autre titre à ses yeux que d'avoir obligé son cher interprète.
C'est par de semblables actes de bonté, accomplis avec une délicieuse simplicité, que le maréchal inspire un si profond dévouement à ceux qui l'entourent. Aussi, avec quel entrain et quelle joie nous donnerions tous notre vie pour conserver la sienne !
Je te laisse à penser si mon père a été heureux de connaître Schiaffino. Il a voulu qu'il fût notre commensal pendant tout son séjour à Alger.
CAMPAGNES D'AFRIQUB. 319
Si Dieu exauce les vœux que le capitaine et l'équipage du San Oiovanni Battista lui ont adressés en ma faveur, au moment où il ouvrait ses voiles et où je descendais de son bord, ton ami jouira du bonheur que tu lui désires.
Adieu.
Lettre adressée à mon ami M, de L,
Alger, 10 décembre 1843.
Mon cher ami,
Je t'écris sous une impression bien douloureuse ; mon Isidore, dans un accès de fièvre chaude, s'est tiré un coup de pistolet au cœur et est mort instantanément. J'étais absent, et i^e suis arrivé à Alger que le lendemain du jour où ce drame a eu lieu. J'ai trouvé mon pauvre père dans la consternation. Ai-je besoin de te dire mon chagrin ? Perdre ainsi ce brave et fidèle serviteur qui m'a donné tant de preuves d'affection et de dévouement ! J'aimais à penser qu'U vieillirait auprès de moi, qu'il me verrait époux et père, et que mes enfants s'uniraient à moi pour l'entourer de soins et de tendresse !
Le bon prêtre qui était le directeur d'Isidore depuis notre retour de Rome n'a pas eu besoin de l'assurance du docteur pour être persuadé qu'il était complètement inconscient lorsqu'il s'est tué, et il a réclamé la triste consolation d'entourer de la pompe religieuse les obsèques de son cher pénitent.
Tous mes camarades aimaient Isidore, qu'ils appelaient le fidèle Mehmed, en souvenir de son séjour avec moi chez Abdel-Kader. Le maréchal lui-même lui témoignait une bienveillance toute particulière ; aussi a-t-il voulu que ses domestiques et ses ordonnances assistassent à ses funérailles. En outre de mes camarades, plusieurs ofl&ciers qui connaissaient l'histoire d'Isidore m'ont suivi derrière le cercueil de mon
bien-aimé serviteur, type touchant de dévouement et de fidélité.
Grâce au maréchal, j'ai obtenu la concession du terrain où repose la dépouille d'Isidore; j'y placerai une pierre bien modeste sur laquelle je ferai simplement graver son nom, et bien souvent j'irai prier sur la tombe de l'être qui m'a aimé et servi avec tant de désintéressement.
Toi, qui prends ta part de toutes mes joies et de toutes mes douleurs, tu le pleureras avec moi.
La mort d'Isidore met un terme à mes indécisions au sujet de mon cheval Salem. Ce bel animal a reçu, il y a trois mois environ, une balle qui a éraflé la couronne du sabot à sa jambe gauche, et cette blessure, légère en apparence, a occasionné une seime (1) que le vétérinaire déclare inguérissable. J'avais donc obtenu du maréchal la faveur d'offrir ce superbe étalon au haras de Bou-Farik. Mais mon pauvre Isidore ne pouvait consentir à se séparer de son cheval, qu'il soignait depuis le jour où Abd-el-Kader me l'avait donné à Tedjemout, décembre 1838 (2). J'avais compris ce sentiment d'affection pour ce noble animal, que je partageais moimême, et j'avais différé l'envoi de Salem à Bou-Farik. Mais, aujourd'hui, qui l'entourerait des soins, je pourrais dire tendres, que lui prodiguait Isidore ? Je vais donc aussi me séparer de ce vieux serviteur.
Je lui donne du moins une belle retraite, et personne ne le montera après moi. Tu dois reconnaître là l'égoïsme jaloux du cavalier (3).
Adieu.
(1) Seime, fente du sabot.
(2) Tome P"*, page 332.
(3) Salem a donné pendant trois ans de magnifiques produits. Il est mort d'un coup de sang. Tous ceux qui ont tu ce noble animal ne peuvent oublier sa beauté et sa vigueur. Je puis dire que c'est un cheval légendaire en Afrique.