LETTRE DU KHALIFA BEN ALLAL-OUL'D SIDI EMBARCK
Traduction d'une lettre adressée par Sidi Mohammed ouPd Sidi Allai
ouVd Sidi Emharek, ancien khali/a de Mélianah, aux membres de sa
famille faits prisonniers à la prise de la Smala. (Ben Allai fat tné six
mois après le combat de Ouad E!acheba).
De Moliamed ben Allai (que Dien le traite avec bonté dans ce monde et dans l'antre, lui ainsi que tous les musulmans I) A nos frères prisonniers) capturés sous l'étendard du Prophète (que la prière soit avec lui I).
A Sid Mahhi-ed-Din ben El Hadj Kaddour, à Mahhi-ed-Din ben Allai, à Mohahmed ben El Habchi; à Sid Allai ben El Hadj ; à Kaddour El Zarrouk; à Ahmed ben Bouïla; à Allai El Chérif ; à El Taïeb ben El Akhdar ; à Ahmid El Akhdar ; à Halima, notre yénérable mère ; à nos épouses Khaddoudja bent Aammêma et Khaddoudja bent El Seid El Kebir, enfin à toutes les personnes des deux sexes qui se trouvent avec eux, salut.
J'ai reçu vos lettres et j'ai compris leur contenu; j'ai rendu grâces à Dieu du bon état de votre santé, car la santé est le plus précieux des biens ; je l'ai remercié également de la manifestation de sa toute-puissance qui a amené votre captivité, car dans tous les événements il faut bénir le nom de Dieu.
Oui, ce qui vous est arrivé n'est que l'accomplissement de sa volonté suprême ; c'est ainsi que sa tonte-puissance s'est manifestée lorsque, seul, il a créé le ciel et la terre; cette création ne fut que le résultat de sa volonté et de sa toute- puissance. Dieu est seul, il n'a point d'associé, il n'a pour allié ni les Français ni aucun autre peuple de la terre. Yotre captivité n'est donc que le résultat de ses décrets immuables. Inspirés de cette pensée, n'occupez votre esprit que de lui seul ; c'est lui qui fait vivre, c'est lui qui fait mourir, il réduit en esclavage, il rend à la liberté, il abaisse, il élève. La mort, la vie, la pauvreté, la richesse, le bien, le mal, la tristesse, la joie, en un mot tout ce qui, ici-bas, constitue les phases de l'existence humaine, dépend de lui.
Je n'ai pas le pouvoir de vous accorder ce que vous me demandez (1)
(1) La famille de Ben Allai le suppliait d'abandonner Abd-el-Kader et de venir, la rejoindre à Alger où elle était retenue prisonnière.
notre auguste Prophète en a seul le privilège; invoquez-le donc, c'est lui qui intercède pour les hommes. Dites : (C 0 Dieu, c'est par l'intercession de votre bien-aimé Prophète que nous vous conjurons ; ô Mahommet, veuillez intercéder pour nous auprès l'Étemel ; ô le plus pur des envoyés, employez auprès de Dieu toute l'influence que vous avez sur lui pour notre délivrance. j>
Faites cent fois cette invocation dans vos prières ; priez aussi sur le Prophète mille fois par jour, car il a dit lui-même : d Que ceux qui désirent quelque faveur prient, c'est par la prière qu'on obtient ce que l'on veut. »
Ainsi donc priez et surtout le vendredi, choisissez à cet effet un iman que vous prendrez parmi vous : le Prophète a dit :<s. Ne discontinuez jamais de prier, j> et récitez à chaque instant des versets du Coran.
Je vous conseille aussi d'être réservés dans vos discours ; n'adressez la parole à des étrangers que rarement et dans le plus impérieux besoin, ne tenez pas de propos indignes d'un musulman ; c'est ainsi que vous vous conserverez purs de toute souillure. Entretenez l'accord et l'harmonie parmi vous, soyez bons entre vous, consolez-vous réciproquement et ne désespérez pas de la bonté de Dieu. Les impies seuls sont privés de cet espoir. Ne formez entre vous tous qu'un seul et même être afin que vous ne donniez pas sujet à l'ennemi de se moquer de vous par suite de votre désunion.
Je vous conseille aussi de vous armer de patience. Le Prophète a dit : « C'est par la patience qu'un peuple sera délivré de la persécution. » Dieu vous a prescrit la résignation dans un grand nombre de piassages du Coran ; il a dit : o: O vous qui êtes dans le malheur, résignezvous, etc., etc. » Il promet à ceux qui se résignent les bienfaits de sa miséricorde et son pardon, etc., etc. Si Ali a dit : a: La résignation est la conséquence de la foi. » Omar a dit : oc J'ai patienté et les décrets de la Providence se sont accomplis ; » ces décrets doivent nécessairement recevoir leur exécution. Au reste, comme je vous l'ai dit, votre captivité est le résultat des décrets providentiels. Suivez mes conseils, et nul doute que vous ne soyez du nombre des élus, vous que l'Être suprême a frappés de la captivité et de la séparation. Je vous prédis que si vous êtes résignés vous recevrez en partage toutes ^es félicités promises, ainsi donc résignez-vous à la toute-puissance de Diep.. Ce Dieu a dit : ce Ceux , qui quitteront leur pays pour combattre et détruire les infidèles, je les introduirai dans le paradis où sans cesse coulent des fleuves de miel et de ïait. d
Ne vous laissez pas accabler par le malheur qui vous a atteints ; con-
sidérez ce qu'ont souffert Job et Joseph, et cela pendant bien des années; ils ont été emprisonnés et ont ridé la coupe de la séparation. Ahl rendez grâces à ce Pieu qui vous a traités avec plue de bonté que les rois d'Egypte, les Pharaons.
Prenez exemple sur les compagnons du Prophète. A quelles épreuves n'ont-ils pas été soumis ? et ils ont patienté et leurs maux ont eu un terme ; tous aurez autant et plus de mérite qu'eux.
Au nombre de ces compagnons était Dirar-ben'El-AzouZ'El'Khaîili et sa sœur El Sâida et tant d'autres. Les infidèles s'en étaient emparés, ils se résignèrent jusqu'à ce que les décrets de Dieu se fussent accomplis. Ils furent délivrés de l'esclavage.
Ben Kedama, un des compagnons du Prophète, fut également fait prisonnier sous le khalifa de Sidi Omar. Les chrétiens voulant le convertir mirent dans une chaudière une grande quantité d'huile qu'ils firent bouillir et lui dirent : ot Fais-toi chrétien ou nous t'y précipitons, d Sur sa réponse négative ils se saisirent d'un des prisonniers musulmans et le jetèrent dans la chaudière. Il fut brûlé jusqu'aux os. Ils renouvelèrent alors leur proposition à Kedama; il la repoussa et il expira martyr de la foi.
Si vous saviez ce qu'ont souffert ces compagnons et d'autres hommes célèbres, vous seriez persuadés que Dieu fait ce qu'il lui plaît et qu'il vous récompensera comme eux si vous vous résignez à sa volonté.
Faites bien attention à tout ce que je vous dis et conformez-y vos actions, 6ar à Dieu rien n'est caché.
Au reste, nul doute que nous nous revoyons, si toutefois Dieu nous prête vie. Suivez la marche que je vous ai prescrite et vous y gagnerez dans cette vie et dans l'autre ; dans le cas contraire, vous n'aurez qu'à y perdre. Que Dieu vous donne la force nécessaire pour marcher dans ses voies I
Quant à ce que vous exigez de moi de me rendre chez vous pour mettre terme à votre captivité, je vous dirai : Oui, rien n'est plus cher au monde que les auteurs de nos jours, nos frères, nos femmes et nos enfants I S'il s'agissait de vous racheter avec de l'argent ou en sacrifiant même ma vie, je le ferais ; mais me rendre auprès de vous serait un acte conraîre à la loi de Dieu et de son Prophète, ce serait quitter Dieu et le Prophète pour aller aux infidèles I J'espère que jamais je ne ferai pareille chose. Je mourrai musulman s'il plaît à Dieu. Je ne suis pas disposé à renier Dieu par amour pour vous, et il doit en être de même de votre part. On retrouve toujours les parents dont on a été séparé, mais si on se sépare de Dieu et de l'islamisme on ne les retrouve plus.
ij
Sachez donc qu'il fant vons résigner, priez, lisez le Coran et suivez en tout mes conseils ; il est probable que je ne recevrai plus de vos lettres, j'ai récité sur vous Poraison des morts. Demandez grâces à Pieu qui fait ici-bas ce qu'il veut et dites avec Job : a O Dieu, vous êtes le seul savant, le seul capable de guérir les maux. i>
Je vous informe que j'ai épousé la fille de Mohammed ben Âïssa El Barkani, khalifa, j'ai formé une smala plus considérable que celle que je possédais antérieurement, elle renferme des troupeaux, des chameaux, etc., etc., en nombre considérable. J'ai laissé dans cette smala Seid Eaddour ben El Hadj ; il la dirige, et j'ai rejoint l'armée.
Nous sommes tous parfaitement bien, j'en rends grâces à Dieu et nous vous saluons tous.
Notre seigneur Abd-el-Kader se porte bien, il est victorieux, il s'est emparé des Bou-Aïche, Aziz et Harrar. H a avec lui plus de Hachem qu'auparavant ; tant que Dieu nous accordera victoire, vous en entendrez parler, fussiez-vous à Paris.
Seid Eaddour el shérif est ici, il se porte bien ainsi que son frère Mohamed. Nous n'avons pas de nouvelles de Sld Salem.
Salut.