CHAPITRE VI
Je me décide à me rendre à la Mecque. — Préparatifs. — Sid-el-Hadj- Hassan, bean-frère du cheikh Tounsi. — Ma lettre au général Bugeaud.
J'étais donc virtuellement engagé à me rendre à la Mecque, puisque le mokaddem de Tedjini avait déclaré devant le medjelès de El Ezhar que son maître désirant donner la plus grande autorité possible à la fettoua des ulémas de Kaïrouan et du Caire, il allait, conformément à ses ordres, se rendre à la Mecque, et là, présenter la fettoua à Tapprobatiori d'un suprême medjelès, composé des ulémas du Cherg (1) et du Moghreb (2), réunis dans la ville sainte, à Toccasion du pèlerinage. Loin de me contrarier cette décision, que j'avais prévue du reste dès mon départ d'Alger, comblait mes vœux.
Le désir de trouver la mort en accomplissant ma mission était-il aussi ardent qu'à l'époque où je l'avais sollicitée ? Je dois avouer que mes idées s'étaient considérablement modifiées depuis mon départ d'Algérie. Si j'étais parfaitement résolu à ne pas retourner dans ce pays où j'avais tant souffert et où j'aurais retrouvé la terrible situation à laquelle je m'étais soustrait, j'entrevoyais pourtant l'avenir sous des couleurs moins sombres. L'accueil si chaleureux, si bienveillant que j'avais reçu à Malte et en Egypte, le contact des hommes distingués que j'y avais fréquentés, avaient exercé une douce influence sur ma nature impressionnable et, sans
(1) Cherg ou CherJc, orient.
(2) Moghreb ou Gharh, couchant.
avoir aucune idée arrêtée sur mes projets d'avenir, je voyais désormais dans ma mission, bien moins le moyen d'en finir avec la vie qui naguère me semblait un fardeau insupportable, que la perspective d'un voyage exceptionnellement intéressant et l'accomplissement d*une importante mission.
On jugera très sévèrement, j'en suis certain, toutes ces tergiversations, résultat de mon imagination et de mon esprit, je pourrais dire dévoyé ; mais , ainsi que je l'ai dit dans mon avant-propos, puisque je suis résolu à me présenter à mes compatriotes, je veux qu'ils me voient tel que j'ai été et tel que je suis. Mes erreurs même peuvent offrir des leçons profitables à ceux qui me liront.
Il fallait donc m'occuper, sans retard, des préparatifs de mon voyage à la Mecque.
J'avais d'abord songé à m'ad joindre comme un pauvre pèlerin à la grande caravane qui partant du Caire emploie soixante jours pour ce voyage ; mais mes amis me dissuadèrent de donner suite à ce projet, car il ne me permettait d'arriver à la Mecque que deux jours avant les cérémonies du pèlerinage, et dès lors je n'aurais pas le temps de présenter la lettre de M. Fresnel au grand chérif et de visiter les ulémas qui devaient donner l'approbation suprême à la fettoua.
Ce fiit encore à mon sage ami, le cheikh Tounsi que j'eus recours en cette circonstance, et je n'eus qu'à me louer, comme on le verra par la suite, d'avoir suivi ses conseils ; il avait surtout le talent d'inventer des combinaisons qui, en même temps, étaient avantageuses à ses intérêts et facilitaient l'accomplissement de ma mission. Ainsi, 'par un hasard heureux, il se trouva que son beau-frère Sid el Hadj Hassan ben Ibrahim, mon hôte, devait de nouveau (1) se
(1) Je dis de nouveau, car le mot Hadj. qui précédait son nom indiquait qu'il avait déjà accompli le pèlerinage de la Mecque.
rendre en pèlerinage aux villes saintes de l'islamisme avec sa femme et ses esclaves, deux nègres et deux négresses du Darf our. Mon savant professeur me fit facilement comprendre que je ne pouvais pas rencontrer une meilleure occasion, et il rédigea une convention par laquelle son beau-frère s'engageait à m'admettre dans sa petite caravane et à me nourrir, me loger et me blanchir pendant toute la durée de notre voyage à la Mecque et de notre séjour dans cette deniière ville, jusqu'à la fin des cérémonies du pèlerinage , à charge par moi^ de payer la moitié de la dépense totale nécessitée par le transport, le logement, le blanchissage et la nourriture du muphti, de sa femme, des quatre esclaves et de moi.
C'était payer chèrement les services que pourrait me rendre mon compagnon de voyage ; mais son titre de muphti et de Hadj, et sa connaissance du pays et des cérémonies obligatoires du pèlerinage étaient autant de conditions qui devaient singulièrement faciliter l'accomplissement de ma mission. Je trouvais, en outre, dans sa société et celle de son excellente femme une diversion à mes chagrins et une compensation au vide qu'allait laisser auprès de moi mon brave Isidore que M. Fresnel avait gardé chez lui, lorsque j'étais allé loger chez le muphti, et que j'étais bien décidé à ne pas emmener avec moi.
J'écrivis alors à mon excellent chef le général Bugeaud, gouverneur général de l'Algérie, la lettre dont je donne ici copie :
Le Caire, 10 novembre 1841.
Mon général,
J'ai reçu la bienveillante lettre que vous m'avez adressée et j'ai encaissé le mandat de quatre mille francs qu'elle contenait. Cette somme est arrivée à temps pour m'assurer la
bonne volonté des ulémas du Caire qu'à l'exemple -de ceux de Kaïrouan, j'ai dû achever de convaincre par les arguments irrésistibles. Enfin, j'ai pu accomplir en grande partie la mission que vous avez bien voulu me confier. Le grand medjelès de Djemaâ el Ezhar composé des docteurs les plus vénérés de l'islamisme a donné son approbation à la fettoua du medjelès de Kaïrouan, dont je vous ai transmis la substance dans une lettre datée de Sousse (août 1841).
Cette importante décision dont Sidi Mohammed Tedjini et les mokaddem de Moulay el Taieb auront connaissance avant peut-être que ma lettre ne vous parvienne, car vous connaissez la rapidité extraordinaire des relations des musulmans entre eux, malgré l'absence de poste régulière, cette importante décision, dis-je, qu'ils publieront dans toute l'Algérie, exercera, il n'y a pas à en douter, une grande infiuence sur les déterminations des tribus algériennes, et vous en constaterez bientôt les bons effets. Je pourrais donc m'en tenir au résultat acquis et retourner auprès de vous, mon général ; mais, je dois aujourd'hui vous l'avouer, en réclamant de vous la mission que vous avez bien voulu me confier, j'étais poussé par le double désir de rendre un service à mon pays, et de m'éloigner pour toujours de l'Algérie où ma situation, conséquence de celle si malheureuse et pourtant si imméritée de mon pauvre père, m'était devenue insoutenable. Je vais donc poursuivre jusqu'au bout l'accomplissement de ma mission.
La décision (fettoua) de Kaïrouan sanctionnée par les ulémas du Caire exercera une influence plus grande encore sur l'esprit des populations musulmanes de l'Algérie, si je parviens à la faire revêtir de la sanction du grand chérif de la Mecque et des docteurs des universités de Médine, de Damas et de Bagdad. Tel est le but que je me propose d'atteindre en me rendant à la Mecque.
Je compte, en outre, remplir une mission philanthropique en constatant la façon inhumaine dont on entasse, conmie un vil bétail, nos pèlerins algériens sur les bateaux qui les transportent dans les divers ports de la mer Eouge, Suez, Kocéir, Yamboa et Djedda, soit à l'aller soit au retour. Je serai témoin des traitements barbares auxquels ils sont en butte de la part des autorités turques et égyptiennes, et j'espère que des représentations appuyées sur des faits indéniables et adressées par nos agents diplomatiques à la Sublime Porte et au vice-roi, ainsi que des instructions données à nos agents consulaires en Egypte et à Djedda, suffiront pour mettre fin à une situation qui porte atteinte au prestige de la France.
Mon voyage à la Mecque offre de tels dangers que je cours de grandes chances d'y trouver la mort. Dans tous les cas je suis bien résolu à ne plus retourner en Algérie.
Je pars donc, mon général, avec la persuasion que je ne reverrai plus ni mon pays, ni vous, ni mon excellent père que je recommande à cette bienveillance dont vous m'avez déjà donné tant de preuves.
Je vous adresse une dernière prière, c'est de vouloir bien accepter mon beau Salem (le cheval que m'a donné Abdel-Kader) en souvenir de votre malheureux interprète.
Le consul de France au Caire se charge de renvoyer à Alger mon serviteur Isidore, dont vous connaissez le dévouement et la fidélité. Je pars sans lui faire connaître le but de mon voyage, car il voudrait me suivre, et, si j'y consentais, ce serait non seulement le conduire à une mort certaine, mais créer une nouvelle difficulté à l'accomplissement de ma mission. J'ose également le recommander à votre bienveillante protection.
Adieu encore, mon général.
Veuillez agréer, etc., etc.