CHAPITRE VII
Préparatifs de mon voyage à la Mecque. — Je laisse Isidore. — Départ du Caire. — Rejoint la caravane des Hassan-ben-Ali à Aadjeroud.
Puisque je tenais à arrivera la Mecque quelque temps avant les cérémonies du pèlerinage, afin de présenter au grand chérif les lettres de recommandation que m'avaient données pour lui les princes abyssiniens, ses beaux-frères et M. Fresnel, et de me mettre en relations avec les ulémas qui devaient donner une nouvelle sanction aux fettoua de Kaïrouan et du Caire, il importait de hâter mon départ et de choisir les moyens d'eflfectuer notre voyage dans les conditions les plus rapides. Dans ce but nous aurions pu nous rendre à Suez ou à Kocéir, et là nous embarquer pour Djeddah. Mais, outre la répugnance qu'éprouvait mon compagnon de voyage à s'embarquer sur les aflPreux navires qui font les traversées de la mer Rouge, il tenait à se rendre à Médine où il avait des connaissances.
Plus que mon muphti encore, je désirais visiter la ville où est enterré le prophète de l'islamisme.
Il fut donc convenu avec le cheikh Tounsi et mon compagnon de route qu'au lieu d'attendre le départ de la grande caravane égyptienne qui part solennellement du Caire, le 27 du mois de chouel de chaque année (correspondant cette année 1841 au 14 décembre), et n'arrive à la Mecque que
deux jours avant les cérémonies du pèlerinage, nous nous joindrions à la caravane des Oulad-ben-Ali, immense tribu occupant le littoral entre Dema et Alexandrie (ancienne Cyrénaïque), et dont le trajet du fort d'Aadjeroud où nous devions la rejoindre jusqu'à Yamboâ, point le plus rapproché de Médine, s'effectuait en 25 ou 26 jours. Mon muphti se mit donc en rapport avec l'oukil (représentant) des Oulad-ben-Ali, au Caire, lequel se chargea de nous choisir un mekououm. Le mekououm est une sorte d'entrepreneur de pèlerinage qui, moyennant une somme convenue à l'avance, loue aux pèlerins les chameaux nécessaires pour les transporter eux et leurs bagages, et se charge de leur fournir la nourriture et l'eau durant tout le voyage.
Une convention fut passée à cet effet devant le kadhi. Le mekououm s'engagea à nous louer douze chameaux du Caire à Yamboâ et à nous fournir l'eau et la nourriture pendant le trajet moyennant la somme de 380 dollars , 2,000 francs environ, dont je consentais à payer les deux tiers.
Nous devions rejoindre la caravane des Oulad-Ali à Kalaât Aadjeroud, petite forteresse située à 75 kilomètres du Caire environ; c'est une des principales stations des caravanes se rendant à la Mecque.
Je fis mes adieux à mon excellent ami M. Fresnel et à MM. Perron et deQuinsonnas, les seuls Européens auxquels j'eusse confié mon projet de voyage à la Mecque. Je leur recommandai mon brave Isidore auquel j'avais caché le but de mon voyage ; on devait lui apprendre la vérité quelques jours seulement après mon départ. En outre d'une somme d'argent plus que suffisante pour payer les frais de son séjour au Caire et son retour en Algérie, je laissais entre les mains d'Isidore tous mes vêtements européens, mes cahiers de notes, mes armes et quelques objets d'une certaine valeur qu'il devait remettre à mon père. Je pris congé de mon
illustre professeur le cheikh El Tounsi qui donna à son beaufrère de précieuses lettres de recommandation pour Yamboâ, Médine et la Mecque. J'étais moi-même porteur d'une lettre de M. Fresnel pour le grand chérif auquel j'avais été déjà directement recommandé par ses beaux-frères, les jeunes princes abyssiniens que j'avais rencontrés chez mon ami.
Enfin, le 6 novembre 1841,Sid-el-Hadj Hassan, sa femme, ses deux négresses, ses deux nègres, Sid-el-Miloud ben Salemel-Leghouati, mokaddem de Tedjini (1) avec son serviteur et moi, nous partîmes du Caire avec nos douze chameaux et notre mekououm, bédouin taillé en Hercule, armé jusqu'aux dents, monté lui-même sur un méhari, et escorté de quatre Nubiens chargés de conduire nos chameaux, soit pendant la nuit, soit dans les pas difficiles, nous hisser sur ces incommodes montures et nous en faire descendre. Mon muphti, malgré ses fonctions pacifiques, avait tenu à ce que nous fussions armés ainsi que ses deux nègres dont il avait éprouvé le courage et le dévouement.
En trois étapes nous atteignîmes la forteresse nommée Kalaât Aadjeroud, où nous trouvâmes campée la caravane des Oulad-ben-Ali ; elle ne comptait pas moins de quatre cents pèlerins et de mille chameaux. Notre mekououm nous présenta au chef de la caravane, Sid-el-Hadj Miloud, kaïd d'une des importantes fractions de la grande tribu, qui nous accueillit avec une aménité et une distinction parfaites.
Avant d'aller plus loin, je dois prévenir mes lecteurs que la relation de mon voyage à la Mecque sera loin de leur offrir le charme et l'intérêt qu'ils trouveraient dans le récit d'un voyageur animé seulement du désir de voir un pays
(1) L'autre mokaddem, Yahia ben Ahmed El-Bouzidi, était parti du Caire le lendemain de l'obtention de la fettoua, dont il avait emporté une copie à son maître Sidi-Mohammed-el-Tedjini.
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nouveau, et dMtudier les mœurs et les coutumes de ses habitants. Tel n'était point le but que je me proposais dans le voyage que j'avais entrepris. J'avais sollicité une mission, c'est à la remplir que tendaient tous mes efforts. Elle était l'objet presque unique de mes préoccupations ; aussi n'ai-je pas craint de multiplier je le répète, les détails relatif aux medjelès, aux ulémas, aux mokaddem et ^ux/eitatta. En écrivant le livre que je publie, je ne me suis nullement préoccupé d'un succès littéraire auquel je n'ai pas l'outrecuidance d'aspirer ; mais bien de l'utilité des renseignements qu'il offrira à mes compatriotes, soit dans le présent, soit dans l'avenir.
De sérieuses complications peuvent un jour sorrenir en Afrique ; un nouveau champion de l'islamisme peut y surgir et menacer notre domination ; on pourra alors consulter avec fruit les moyens qui ont été employés pour comhattre moralement et matériellement l'illustre émir, détruire son prestige, et ramener à nous les populations musulmanes qu'il avait fanatisées.
Les moindres détails, en pareilles circonstances, ne sont point à négliger, et ce qui, ajijourd'hui, paraît peu digne d'attention, peut être plus tard d'une grande utilité.
C'est donc accidentellement que je consacre quelques pages à la description des contrées et des villes que j'ai traversées, et que, du reste, dans les conditions où je me trouvais, je ne pouvais voir que très superficiellement.
Ce serait, en outre, fastidieux de décrire le parcours et les stations de notre caravane, parcours et stations parfaitement connus aujourd'hui, et n'offrant, en sonmie, qu'un médiocre intérêt.
Nous quittâmes Aadjeroud le 9 novembre ; la route me parut assez monotone jusqu'au moment où nous pénétrâmes dans la chaîne occidentale de l'Aâkaba, située à 250 kilomètres environ du Caire, et à quelques kilomètres du point
le plus septentrional du golfe de la mer Rouge nommé B'harel-Aâkaba.
Là, je fus frappé par l'aspect terrifiant des rochers abrupts au milieu desquels nous dûmes passer avec les plus grandes difficultés ; cette partie de la chaîne est l'image du chaos.
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