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que vous; l'autre, c'est qu'après un duel, si par mal- ' heur vous persistiez à aller jusque-là ^ la pauvre enfant n'aurait plus même la ressource de devenir votre femme, et vous la condamneriez à un célibat étemeL
— C'est évident, cria Roblot.
— Parbleu ! ajouta Boucart.
-^ Eh bien, reprit le capitaine, elle n'en mourra pas! Il y en a bien d'autres qui sont restées filles. Mais quant àvoiis, monsieur....
— Moi, monsieur, je ne chargerai pas ma conscience d'un tel remords. En présence de ces messieurs, j'accepte la main de mademoiselle votre fille. »
M. Bitterlin ne s'attendait pas à ce coup de théâtre, et peut-être aurait-il assez mal reçu le consentement de l'Italien, mais les quatre officiers tombèrent siu* lui tous à la fois, et le félicitèrent si chaudement qu'il en fut abasourdi. Les plus bruyants, les plus empressés, les plus triomphants étaient Boucart et Roblot, qu'^n n'avait pas mis dans le secret.
Pour que l'ennemi n'eût pas le temps de se re- • connaître, Meo souleva un incident. Il supposa des ' obstacles, et demanda un délai de trois mojis. Boucart et Roblot se récrièrent; MM. de Médine se mirent en devoir de lui faire entendre raison; M. Bitterlin, emporté par le mouvement, lui dit : « Les
dettes d'hoimeurnesepayentpasà longue échéance. J'exige que votre faute soit réparée dans les vingts quatre heures. »
Il fallut de nouveau se mettreen frais d'éloquence pour prouver au capitaine que les mariages ne s'improvisent pas comme les victoires. Après une discussion d'un quart d'heure où Meo se fit beaucoup prier, on ajourna la fête à quinzaine.
«Mais entendons-nous bien, dit le beau-père.
Ces messieurs nous feront l'honneur d'assister au mariage. Et si, d'aujourd'hui eh quinze, vos papiers ne sont pas arrivés ou votre habit de noce n'est pas fini, il faudra en découdre, nom d'un tonnerre ! »
Meo s'inclina comme un roseau sous la tempête.
« D'icMà, poursuivit le capitaine, j'exige que vous veniez tous les jours faire votre x:our à ma fille, pour la disposer à la cérémonie. .
— Tous les jours! demanda Meo.
— Tous les jours. Et si vous y manquez une fois, je me charge de vous relancer jusque chez vous. Touchez-moi dans la main! Bon. Affaire conclue. Maintenant venez à trois pas d'ici que je vous dise un mot à l'oreille. « J'ai votre argent dans la poche de ma capote. Vous allez me faire le plaisir de l'emporter. »
Sur ce point seulement, Meo fut inébranlable. Il déclara qU'il ne prendrait les cent vingt mille francs qu'au sortir de la mairie.
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On se sépara sans déjeuner : M. Roblot et le jeune M. Hédine étaient de service. Un traiteur voisin, qui avait tordu le cou à deux poules, en fut pour ses frais de tuerie.
Pendant quinze jours, M. Bitterlin resta comme un arc tendu : Q, vibrait. La joie delà victoire et les compliments de ses témoins l'étourdirent jusqu'au milieu du faubourg Saint* Antoine. Lorsqu'il eut jeté ces messieurs à leur portQ, il sentit comme un vide dans son cerveau. Mille idées contradictoires défilaient devant lui comme à la parade, sans qu'il pût en regarder une en face et la méditer à loisir.
«Allons, pensait-il, voilà mafiUe mariée. Je veux que le diable m'emporte si je comprends comme cela s'est fait. Dans tous les cas, je me suis bien conduit : c'est une journée mémorable. Us sauront au régiment que je ne me mouche pas du pied.
Emma va pousser les hauts cris ; quant à ça, je m'en moque. Si son ancien amour lui trotte encore parla tête, elle le mettra dehors. Le jeune homme est noble ; il ne me l'avait pas dit. Je me débarrasse de ce maudit argent; ils seront riches, et je ne touche pas à mes rentes. Gela vaut encore mieux qu'un coup de sabre dans la ligure d'an nigaud. Mme la comtesse Narni, née Bitterlin. J'aimerais mieux comtesse Bitterlin de Narni : c'est plus honorable pour la famille. Qu'est-ce qui m'a manqué pour être comte de l'Empire? Une occasion. J'en ferai ce que je vou-
drai, de ce garçon : il le sait bien. L'ai-je assez mené, dans le voyage ! Je suis un homme supérieur. Mais s'il allait se sauver en Italie avant la noce! Ty aurai rœil, car enfin il n'est pas amoureux de ma fille. Morbleu ! Je le retrouverais jusqu'au fond des en-v fers. Eh ! mon vieux sabre ! nous n'avons rien fait ce matin. J'avais trouvé un joli coup hier au soir : une, deux ! Tu peux te vanter d'appartenir à un rude lapin. Allons déjeuner. On parlera de moi ce matin à la table des capitaines. Il n'y a plus de gaillards de ma trempe au 104*. » Etc., etc., etc.
La présence d'Agathe dans sa maison ne lui causa ni surprise ni curiosité : il avait assez d'autres soucis. Il démontra à sa fille, en quatre mots, tous les avantages de l'union qu'il venait d'arrêter pour elle. Emma pâlit , rougit , craignit un piège , et n'ouvrit la bouche que pour exprimer sa soumission en formules banales. Il la quitta presque aussitôt pour aller quérir M. Nami , qu'il amena de force, à la façon des gendarmes. « Voici votre future, lui dit-il en le poussant dans le sal(Ai. Yous la connaissez , elle vous connaît. Maintenant , si vous êtes un honnête homme, vous allez me faire le plaisir de la courtiser , et vivement. »
Le premier regard des deux amants fut tout un poëme en abrégé ; il faudrait des vqlumes pour exprimer tout ce qu'il contenait. Mais le bel amoureux , instruit par Texpérience , se garda bien de
témoigner sa joie devant M. Bitterlin. Il attendit ^rinstant favorable poor expliquer à sa maîtresse le secret d'an bonheur si imprévu. La petite rusée comprit les choses à demi mot, et se mit aussi à jouer la comédie.
Conune un âne devant un raîsseau , le capitaine faisait un pas en avant chaque fois qu'on le tirait par derrière. Emma et Meo manceuvrèrent si savamment, qu*au bout de la première entrevue M. Bitterlin les força de s'embrasser. < Rien ne me résiste ! » dit-il en se frottant les mains.
Si Meo s'était écouté , il eût passé sa vie dans le salon de la rue des Vosges. Il se maîtrisa si bien, que le capitaine en vint à blâmer la brièveté de ses visites. <Ge n'est pas ce que vous m'avez promis, disait quelquefois ce beau-père intraitable. Vous arrivez en retard , et vous vous sauvez comme si le feu était à la maison. On ne se conduit pas de la sorte, que diable 1 Est-ce que vous vous moquez de moi î »
Il gourmandait aussi la froideur de sa fille, c Mademoiselle Pimbêche, lui disait-il , vous prendrez l'homme que je vous donne , ou vous direz pourquoi. Je sais bien ce qui vous chiffonne. Il y a quelque souvenir sou,s roche. Si jamais vous vous avisez de repepser à vos premières amours, ce n'est ' pas votre flandrin de mari qui vous battra , c'est votre père. »
Les deux enfants jouèrent si bien leur jeu, que M. Bitterlin devint magnifique d*impatience. Tout le jour il trottait de la mairie à Téglise , et du tailleur à la couturière, pour hâter les apprêts et aplanir les obstacles. La nuit , il se relevait.en sursaut et courait jusqu'à la rue Culture , pour voir si son gendre n'avait pas déménagé. Jamais il n'avait témoigné autant d'empressement poui" son propre mariage. C'était mieux qu'un fiancé , mieux qu'un père ; vous auriez dit un général en chef à la veille d'une bataille.
Enfin , le grand jour se leva» Ce n'était peut-être ni Bmma ni Meo qui l'avaient attendu le plus ardemment. Peu d'hommes furent admis à contempler le capitaine dans sa gloire : les quatre témoins du duel, le médecin de la maison, M. Arthqr Le' Roy et M. Silivergo composaient tout le cortège. Encore M. Silivergo n'avait-il été prié que par hasard : Meo l'avait rencontré dans la rue et lui avait ' fait part de sa joie. L'imprimeur s'était invité à la noce, en disant : « Je veux vous assister dans ce beau jour , en qualité d'ancien patron et de futur allié. J'épouse dans un mois votre parente, Mlle Aurélia. »
• Ce fut M. Bitterlin qui fourra les invités dans les voitures; ce fut lui qui les passa en revue à la porte de la mairie, n entra dans la salle de la municipalité comme jflexandre dans Babylone. Quand l'ad-
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joint fit à M. Narni la question solennelle : <x Consentez-vous à prendre pour femme Jeanne-Françoise-Emma Bitterlin ?» on entendit le capitaine murmmrer à démi-voix : « Je voudrais bien voir qu'il n'y consentit pas! il aurait affaire à moi. »
La plume dont on se. servit pour signer au registre de l'état civil était une grande et belle plume d'oie, munie de toutes ses barbes, et faite en lame de sabre. M. Bitterlin la présenta fièrement à son gendre avec un geste impérieux qui ressemblait à une feinte d'escrime : « Une , deux , trois ! » Meo sourit , signa , et tomba à demi pâmé sur la chaise la plus voisine. Il était heureux !
Les invités félicitèrent le capitaine avant d'aller à l'église ; car, pour les hommes , le mariage civil est tout. La simplicité saisissante de cd acte définitif a bien souvent fait couler des larmes sur une moustache grise , tandis que l'émotion des fenunes n'éclate que devant l'autel , avec la musique des orgues. M. Bitterlin répondit au compliment de M. Le Roy : « Mon cher monsieur, on ne saura jan^ais tout le mal que cette affaire m'a donné. J'ai soulevé des montagnes ! Mais l'honneur parlait , j'ai voulu, j'ai vaincu. Ceci est ma bataille d'Austerlitz. Cependant, permettez, nous n'avpns pas fini; il faut que je pousse Fépée dans les reins à mes traînards. » ♦
C'est dans ces sentiinents qu'il conduisit son monde à la paroisse.
Il écouta la petite allocution dti prêtre avec une attention active , je dirais presque violente. Tout ce qui fut dit sur les devoirs des époux , il l'appuya d'un geste énergique à l'adresse de Nami.
Au sortir dé l'église, il le prit à part et lui dit à l'oreille : < Maintenant , monsieur , si vous étiez assez infâme pour trahir ma fille , je vous tuerais , non plus sur le terrain, comme un homme, msds n'importe où et n'importe comment , comme un chien !
— Vous auriez joliment raison , » répondit le gendre.
Un grand repas , cuisiné par Agathe , était servi dans l'appartement de la rue des Vosges. Ce fut ce que la bourgeoisie appelle un déjeuner dînatdire , car les convives, qui s'étaient mis à table vers midi, ne se levèrent pas ayant onze heures. Meo jouissait pour la première fois, sans coutrainte, du bonheur de regarder Emma. Rien n'aurait manqué à sa félicité, s'il n'avait pas eu cent vingt et un mille deux cent vingt francs dans les poches de sor habit. Ce fardeau , imposé par M. Bitterlin après le messe , l'incommodait passablement.
MM. Boùcart et Roblot donnèrent des coups de dent héroïques : les coups d'épée de Roland n'ont jamais rien fait d'aussi merveilleux.
Au dessert , M. Silivergo , allié de Nami par les femmes , demanda la permission de déclamer tin sonnet de sa façdn. Ce beau morceau de poésie italienne fut applaudi d'autant plus violemment , que personne n'en avait compris un mot. C'est ainsi que la vanité française a toujours fait des succès aux littératures étrangères.
M. Arthur Le Roy , chargé du département des liquides, porta les toasts suivants :
« Au soldat Bitterlin !
4 Au caporal Bitterlin !
« Au sergent Bitterlin !
V. Au sous-lieutenant Bitterlin 1 « Au lieutenant Bitterlin !
« Au capitaine Bitterlin , chevalier de la Légion d'honneur ! «
Le capitaine, qui avait religieusement vidé son verre à chaque mot, s'attendrit. Mais M. Le Roy, qui comptait bien le mettre sous la table, jura que le plus grand capitaine de notre époque ne resterait pas en si beau chemin. Il le rappela sous les drapeaux , et but successivement au chef de bataillon, au colonel, au général, et môme au maréchal duc de Bitterlin ! Le pauvre homme se défendait de tant de gloire , tout en buvant comme un tambour. MM. Boucart et Roblot venaient de temps en temps trinquer avec lui et le féliciter de
son avancement, dont ils commençaient à ne plus douter.
On l'aurait noyé dans le vin , comme Glarence , si le médecin n'y avait mis bon ordre. Cet excellent ^ docteur s'effrayait de voir un tempérament si brutal entraîné daiis un tel excès. Il demanda en conâdence au capitaine s'il avait pensé à se faire saigner ; le vieux héros lui répondit d'un ton de voix inimitable : « Jamais ! monsieur ; je ne verse mon sang que devant Fennemi. »
n'était ivre f et pourtant M. Médine , spectateur dé sang-froid , admirait sa solidité. Il se penchait vers son neveu et lui disait à l'oreille ; « Regardemoi ce vieux soudard : c'est un des derniers échantillons de la grande armée. Il représente une race ,qui a péri entre Moscou et Waterloo. Les femmes n'en font plus de pareils , on dirait que le moule est brisé. Il a soixante ans, et il vient de boire la ration de vingt-quatre hommes. Quel aplomb sur sa chaise! quelle fermeté dans le commandement! cette voix s'entendrait à demi-lieue sur un front de bataille. Note bien qu'il est un des fruits secs de son temps , et juge d'après lui ce que devaient être les autres! Je suis sûr qu'en ce moment , à travers les vapeurs qui troublent son cerveau, il s'élève une idée fixe, stable, immobile; elle perce dans chacun de ses mouvements, elle éclate dans tous les regards qu'il jette sur son gendre. Cet invalide
a Je sentiment de ia domination ; il se réjonit d*avoir imposé à tout le monde un mariage que nous avons fait malgré lui. S'il apprenait que le comte» sa fille et tout le monde l'a berné» il éclaterait comme un obus.
« Chut ! dit le sous-lieutenant» il vous parle.
— Colonel! criait Bitterlin, vous direz au 104* que je suis toujours solide au poste, et que lorsque j'ai mis quelque chose dans ma tète, il faut que tout marche droit. Vive moi , ventrebleu ! et à la vôtre ! » •
La chaleur et la fumée devenaient intolérables , malgré deux fenêtres ouvertes. D'ailleurs» les mariés commençaient à se regarder languissamment.
Gomme un vieux ressort rouillé qui n'a rien perdu de sa force» le capitaine se leva pour prendre congé de ses hôtes. Il les embrassa tous sur le seuil , et leur serra la main à les faire crier.
Resté seul avec sa fille et son gendre, il leur cria de sa voix la plus mâle : « Changement de garnison ! Par file à droite ; en avant » marche! Attendez que je trouve mon ceinturon : la compagnie ûe voyage pas sans son capitaine ! »
Il les conduisit lui-même, à pied, jusqu'à la rue Culture-Sainte-Catherine. C'était là que la grosse Agathe avait fait leur nid, en attendant que Meo en trouvât un autre. Il les bénit militairement sous la
porte «ochère, et dit à son gendre, en manière d'allocution :
« Vous seriez un grand lâche si vous ne la rendiez pas heureuse! »
Mco ne se le fit pas dire deux fois.
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