‹ Trente et quarante. Sans dot. Les parents de BernardChapitre 4 sur 6 · A MONSIEUR JULES GIRAUD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JULES GIRAUD

Permettez-moî, monsieur, de vous dédier cette histoire. C'est dans le temps où je l'écrivais que j'ai appris à aimer les qualités charmantes et solides qui sont en vous. Que l'on serait heureux si, dans une vie consacrée au travail, on pouvait à chaque œuvre nouvelle attacher le noi^ d'un nouvel ami !

Mais il faut que je rouvre le volume pour vous faire part d'une triste nouvelle. On me l'annonce à l'instant; j'étais loin de m'y attendre, et vous m'en voyez-tout consterné. Que l'homme est peu de chose ! La santé la plus robuste, le corps le plus solide, l'esprit le plus compacte et le plus vigoureux peuvent-ils donc s'anéantir en si peu de temps, et par

une cause si futile? Pauvre capitaine! A soixante ans, il était plus jeune que nous, qui avons la moitié de son âge. Tous ceux qui le connaissaient, excepté peut-être son médecin, lui auraient conseillé d'acheter des rentes viagères. Il était bâti pour durer un siècle, et il se flattait de la douce espérance d'enterrer sa fille et son gendre.

Toutes les puissances de l'Europe avaient tiré le canon contre lui sans l'atteindre, et il était heureux et fier de n'avoir jamais été tué. Lui-même avait tué beaucoup d'étrangers sur les champs de bataille, quelques amis sur le terrain, et sa femme dans l'intimité. Quelquefois il avait reçu des blessures, mais^ jamais il n'était tombé malade. Rien n'égalait la gaieté franche et cordiale avec laquelle il effagait sur l'Annuaire le nom des imbéciles qui s'étaient laissés mourir.

Certes il avait quelques défauts, choisis parmi les plus désagréables ; mais sa mort subite est d'autant plus fâcheuse qu'il lui fallait du temps pour se corriger» Je comptais qu'il pourrait vivre assez pour devenir un excellent homme. Je me promettais de l'admirer dans ses fonctions de grand-père, lorsqu'il aurait un petit^fils à fouetter jusqu'au sang. Pauvre capitaine! Il ne peut plus faire enrager personne; les pleurs que ses enfants ont versés à sa mort sont les derniers qu'il fera couler sur cette terre I

Au moins permette le ciel que son ombre habite

ayeaMmeBitterlin dans le même compartiment! Je ne te plaindrais plus, âme trois fois maussade et acariâtre, si tu trouvais là-bas une victime à persécuter !

Sa fille était mariée depuis quinze jours. Emma et Heo, follement heureux, prenaient soin dé lui cacher leur ivresse, car ils savaient par expérience combien le bonheur d'autrui le chagrinait.

L'argent du trente et quarante avait déjà racheté bien des choses : le domaine, le nom et les portraits des Miranda. La belle propriété du comte, arrachée aux griffes d'un faquin et affermée à quelques honnêtes gens, promettait un revenu assuré de dix à douze mille francs. Le fidèle Marsoni* avait arrangé les affaires et joué le rôle d'un véritable ami. 11 s'obstinait même à offrir de l'argent à Meo, depuis que Meo n'en n'avait plus besoin.

La jeune comtesse embellissait tous les jours, aux rayons de la lune de miel. La beauté des femmes est un fruit délicat : elle fleurit à peu près partout, mais elle ne mûrit qu'en espalier, contre un mari. Meo prenait l'aplomb et la sagesse d'un père de famille. Le bonheur qui fait extravaguer les philosophes, (lisez le dernier ouvrage de M. Michelet) rend quelquefois la raison aux fous. Ce prodigue apprenait à compter : il se privait des chaînes d'or les plus nécessaires et des épingles de cravate les plus indispensables, pour donner un cachemire des Indes à sa femme. Sa seule dépense extra-conju-

gale fut rachat d'un de ces bracelets solides, simples et magnifiques, ccmime on n'en fait qu'à Londres, chez Hancock. Il fit écrire en poussière de brillants sur l'or mat du bijou : / Remember^ « je me souviens. » Ce fut soil cadeau de noces pour Mlle Aurélia. M. Silivergo trouva ce présent de très-bon goût; Emma n'en entendit jamais parler. Ah ! tout le monde était bien content !

«'Agathe, créature infatigable, se partafgeàit entre la maison du capitaine et le nid du jeune ménage. La rentrée tle cette fille dans l'appartement de la rue des Vosges fut un grand malheur pour M. Bitterlin. Elle n'était pas méchante, vous le savez bien, mais elle était cruellement bornée ; c'est pourquoi elle tua son mattre sans .songer à mal. Agathe, je prévoyais depuis longtemps que votre sottise jouerait quelque mauvais tour à la famille. Agathe, où aviez-vous la tôte? Agathe, qu'avez- vous fait?

Un matin qu'elle époussetait le salon à tour de bras, le capitaine, qui s'ennuyait tout seul, lui dit enmâchant son cigare :

« Il faut avouer que pour une dévote vous avez fait un drôle de métier.

— Moi, monsieur? répondit-elle en jetant le plumeau sous son bras.

— Dame! vous n'avez peut-être pas servi les amours de votre maltresse avec son premier galant? Est-ce pour autre chose que je vous ai mise à la porte?

— Quel premier galant?

— Celui dont on n*a jamais voulu me dire le nom.

— Tous le savez maintenant de reste, puisque c'était M. Nami.

— Nami!

-* Croyez- vous pas que mademoiselle aurait aimé deux hommes? Non-dà, notre maître ; il n'y en a jamais eu qu'un. Mais le pauvre monsieur a joUment politique pbur vous foire avaler la pilule ! »

Le capitaine réfléchit en une minute plus qu'il n'avait fait dans toute sa vie» mais il ne s'en trouva pas bien. Le sang lui monta au cerveau avec les idées. Il se dit que si l'amoureux d'Emma était véritablement Narniy ce garçon -l'avait berné de la bonne manière ; que le voyage en Suisse, où il s'était cru si fort, avait été une longue mystifica^ tion; qu'il avait joué au trente et quarante pour l'amusement de son gendre et peut-être sous ses yeux; qu'il avait cherché pendant quinze jours un gibier fort malin qui l'attendait au gîte ; qu'on n'avait refusé son argent que pour obtenir sa fille, et dédaigné sa fiUe que pour le contraindre à l'offrir ; que la querelle où il avait cru jouer le rôle d'un héros n'avait été nullement à son honneur ; que M. Narni, ses témoins, et peut-être même Roblot et Boucart s'étaient amusés à ses dépens au bois de Yincennes; que le jour du mariage avait mis le comble à sa honte, et qu'il était sans doute en ce

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moment la risée du 104'' de ligne, depuis le colonel jusqu'aux tambours. Ce raisonnement traversa son crâne avec la rapidité de l'éclair, et il en fut pour ainsi dire foudroyé. Il se leva tout droit comme un point d'exclamation , et cria d'une voix étranglée : « Mais alors, tout le monde s'est f.... »

Sans doute il voulait dire que son gendre, sa fille, sa servante, les officiers et ses témoins euxmêmes s'étaient moqués de lui. Mais il n'acheva ni le mot ni la phrase, car il fut frappé d'apoplexie et mourut sans avoir pu développer sa pensée. Peutêtre un tel malheur ne fût-il pas arrivé, si le capitaine avait écouté l'avis de son médecin qui lui conseillait depuis longtemps la saignée. Tel fut du moins l'avis de ce brave docteur. Lorsqu'il arriva chez son malade, ou plutôt chez son mort, il ne put s'empêcher de pousser un cri de joie. « Bon ! dit-il. C'est un grand malheur pour lafamille; mais comme j'avais raison ! »

Emma et Meo sont en grand deuil et pleurent du matin jusqu'au soir. Ces cœurs angéliques ne se consoleront peut-être jamais d'un événement qui assure leur bonheur.

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