LES
A MADAlfB
LA COMTESSE MATHIBD DE VANTÀVON. '
Il y a tout juste un an et demi que le docteur nous a conté cette histoire. En ce temps-là, madame, nous étions vos proches voisins, puisque nous vivions ep famille à deux, lieues de Grenoble, dans la maison de notre excellent ami Ladevèze. J'avais cru bien faire en amenant un médecin de Paris, car ma nièce Jeanne ne se portait pas trop bien, et ma sœur était grosse de la petite Germaine qui a eudix--sept mois au jour de Van.
Je suis sûr que vous n'avez pas oublié la physio*nomie du docteur : Il suffit de l'avoir vu une fois. Son corps maigre et nerveux, ses cheveux blancs, sa figure fine« ses yeux vifs, son menton bien rasé, ses dents un peu ébréchées qu'il racommodait luimême par des procédés mystérieux, ses gros souliers à lacet de cuir, sa houppelande de fourrure et le cha-
peau de Broussais, formaient un ensemble assez original. La coiffure périssable de l'immortel professeur nous égaya plus d'une fois par sa forme antique et sa couleur fauve. Mais le docteur, qui en avait hérité vers 1838 , à la mort de son maître, la portait comme une relique, ou plutôt comme une auréole. Cette homme religieux (il a surtout la religion du souvenir) nous distribua en trois mois plusieurs volumes d'anecdotes. Il avait beaucoup vu et beaucoup appris, d'abord dans leshôpitaux et les armées, puis dans la vie civile, après être sorti du service. Il contait avec plaisir et sans se faire prier. Laprincipale qualité de ses récits était une, concision rapide que je. voudrais pouvoir égaler dans mes livres. Il avait de plus le mérite de dire finementles choses. Jamais il ne brutalisait les oreilles de ses auditeurs; Jamais ses discours ne contrastaient trop violemment avec ses cheveux poudrés par l'âge. On aurait dit que le chapeau de Broussais exerçait sur son cerveau une action anliphlogistique. Si j'avais eu l'heureuse idée* de noter son répertoire, j'en ferais un livre adonner en prix dans les pensionnats. Malheureusement j'ai la mémoire courte. De tous les récils du docteur, un seul m'est resté dans l'esprit^ parce qu'il m'a vivement frappé. Le voici, tel que nous l'avons tous entendu sous la charmille de Ladevèze, dans ces belles montagnes du Dauphiné où l'on prend le meilleur oafé du monde.
En mil huit cent.... (dispensez-moi de la date précise : ces maudits chiffres nous Yieillissent trop), j'étais attaché à Thôpital militaire de Montpellier. La guerre n'était pas finie ; le trop-plein des ambulances affluait chez nous ; nous n'avions ni assez de place ni assez de linge , ni un service médical suf* fisapt. Il fallut prendre des auxiliaires parmi les étudiants de la ville. Le Val-de-Gfâce nous en prêta aussi quelques-uns.
Parmi ces derniers, je remarquai un jeune homme du nom de Bernard. Il avait peut-être vingt-cinq ans, mais vous ne lui en auriez pas donné dix-sept, tant il était mignon, joli, frais et rose. L'ange de la chirurgie, en deux mots. Il ne lui manquait que des ailes.
On le mit dans mon service, et je demandai sérieusement au major si c'était pour se moquer de
SD6 les parents de BERNARD.
moi. J'avais soixante lits , tous occupés , et une • moyenne de trois ou quatre opérations par jour. Ce qu'il me fallaitpour le moment, c'était un homme robuste, et non une religieuse en frac. On me répondit de le mettre à l'épreuve et de faire mon rapport, s'il y avait lieu. Trois jours après, je retournai, un peu confus, chez mon chef, pour le remercier du cadeau qu'il m'avait fait. Le nouveau venu était d'une dextérité meiTeilleuse dans les pansements : il jouait avec les bandes comme un prestidigitateur avec ses muscades ; le blessé n'y voyait que du feu. La première fois qu'il m'kida dans une opération, je reconnus que ces petites mains si légères ne manquaient pas de solidité, et qu^on pouvait, sans barbe au menton, avoir un poignet de fer. Ce n'est pas tout ; il se présenta bientôt deux ou trois circonstances où, changeant de rôle, il fut le maître et moi l'écolier.
« Parbleu 1 lui dis-jeun beau matin, vous êtes un fameux gaillard, pour un élève de première année! Où avez-vous appris ce que vous savez? ce n'est pas au Val-de-Grâce. » Il rougit jusqu'au blanc des yeux et répondit avec embarras, quoiqu'il essayât de prendre un ton dégagé : « Mon père m'a donné des leçons; je suis un enfant de la balle.
— De quel pays ôtes-vous? »
Use mit à rougir de plus belle et répondit : « De Lyon. »
Nous habitions deux chambres voisines, nousdînions à la même table, et le service nous ret^it ensemble, excepté penclant les heures du sommeil. Cette vie en commun nous fit devenir intimes, sans toutefois que nous fussions amis. Nous étions au tu et au ioif mais sans confidence. U ne savait pas si j'avais des frères ou des sœurs, si J'étais riche ou pauvre, indifférent 5u amoureux. Ses affaires aussi étaient pour moi lettre close. Je le voyais travailler vigoureusement toutes les fois qu'il y avait un coup de main à doniiier, et lire des romans de cabinet de lecture quand il n'avait rien autre chose à faire. De la sciepce et de ses secrets, il s'en souciait autant que de l'épervier qui vole là-haut. Moi qui étais déjà un mangeur de livres, j'étudiais activement le passé et l'avenir de la chirurgie. Je lisais Guy deChauliac, et même je le commentais. Vingt fois je mis ma biblio* thèque à sa disposition ; il n'y prit jamais un volume.
Son caractère était doux, égal, mais peu ouvert. Il ne parlait pas sans être interrogé. Lui faisait-on une question, il souriait et répondait tout de suite, avec une hâte fébrile, qui est presque toujours un symptôme de timidité. C'était d'ailleurs le. garçon le plus honnête , le plus digne et le plus obligeant du monde. Il n'offrait ses services à personne, mais il les refusait encore moins. Sa sobriété et sa bonne conduite auraient pu être citées en exemple. U était
308 LES PÀBËNTS D£ BERNARD.
le plus jeiïne de Thâpital ; cependant je ne lui ai connu ni liaison , nj aventure, ni caprice. Je m'étonnais quelquefois de sa sagesse; mais ce qui m'émerveillait le plus, c'était son adresse et sa fermeté dans les travaux de notre art. Je pensais, à part moi, que M. Bernard père devait être un grand homme inconnu.
- Le hasard fit tomber entre mes mains un Annuaire du déparlement du Rhône, et j'eus la curiosité de chercher M. Bernard parmi les chirurgiens de Lyon. Ce nom n'était pas dans le livre. J'en fis la remarque à mon jeune camarade, sans ^mauvaise intention. Il rougit et sourit comme à son ordinaire : « Cela n'a rien de surprenant, me dit-il; mon père exerce sans diplôme, en amateur.
— Ma foi, répondis-je aussitôt, je connais plus d'un docteur à diplôme qui enseigne moins bien que lui. »
Quand nous étions tous réunis à ^a salle de garde, il nous arrivait de discuter bruyamment sur quelque point de science. Bernard écoulait en fumant sa pipe, mais sa timidité l'empêchait de se mêler à la conversation. Un jour pourtant il prit la parole; voici dans quelle circonstance : Nicolas Vien, qui depuis est mort du typhus aux Dardanelles, soutenait qu'une tête séparée du tronc peut vivre encore quelques minutes. C'est mi paradoxe que le docteur Sue a mis à la mode, et que les adversaires de la
peine de mort ont répété sur tous les tons. Bernard rougit et répondit par quelques arguments sans réplique. Lisez Bichat, vous comprendrez qu'une tête coupée a sept ou huit raisons excellentes pour mourir instantanément. Vien ne voulut pas s'avouer vaincu : c'était un esprit faux, mais un raisonneur infatigable. Mais Bernard , au lieu de défendre sa thèse, prétexta une affaire et tourna les talons. C'est la seule fois qu'il se soit hasardé à parler en public.
Après un an de travaux et de fatigues au-dessus de ses forces, il fut pris d'une fièvre adynamique ou putride, si vous comprenez mieux l'ancien nom. Je le soignai comme un frère pendant deux mois, et je lui fis subir un petit traitement antiphlogistique qui est infaillible, je m'en vante. Il me témoigna beaucoup de reconnaissance, et je crois même qu'il me prit tout de bon en amitié. Mais il ne me permit jamais d'écrire à ses parents pour leur donner de ses nouvelles. Il aimait mieux, disait-il, les laisser dans une inquiétude vague que de leur apprendre le danger où il était. Enfin il entra en convalescence et fit tous les jours quelques pHs dans la chaAbre. Nous comptions sur une surprise agréable pour le remettre tout h fait : il était porté pour la croix, et l'on attendait sa nomination d'un moment à l'autre. * /
Un matin, j'étais allé aux nouvelles, et j'avais
appris qu*il n'y ayait rien de noavean. En rentrant à l'hôpital, je rencontrai sur le trottoir une ombre vacillante qui semblait flotter dans des habits trop larges : c'était mon Bernard qui se traînait vers le bureau de poste. Je lui criai, du plus loin que je le vis : « Animal! tu veux donc te tuer! » Il sourit, fit un effort héroïque, avança de trois pas, jeta sa lettre dans la botte et s'appuya au mur pour ne pas tomber. « Tu as raison, me dit-il, j'avais trop présumé de mes forces. > Je le rapportai dans son lit, et il y resta encore au moins quinze jours.
11 entrait dans sa deuxième convalescence quand les nominations et les promotions arrivèrent de Paris. Il y en eut sept ou huit pour le corps médical, mais le nom de Bernard n'était pas sur la liste. Cette omission lit crier tout le monde, moi surtout. Le pauvre garçon me dit avec son sourire pâle : « Oh ! je ne suis pas étonné. Je te parie que je n'aurai jamais la croix.
— Tu es absurde.
— Tu verras bien.
— Pourquoi?
— Parce que. »
Je n'en pus jamais tirer une autre explication.
La paix se conclut, et l'hôpital de Montpellier rentra dans son état normal. Le personnel fut réduit de moitié ; nos camarades se dispersèrent dans toute la France. Bernard, qui avait repris ses joues de
chérubin, fut invité à venir à Paris se mettre aux ordres du conseil de santé. Son départ m'attrista un peu et m'embarrassa beaucoup. Je lui devais trois cents francs, je ne les avais pas, et je tenais d'autant plus à les lui rendre que je l'avais soigné dans sa grande maladie. Au premier mot que je lui touchai de l'affaire, il comprit le sentiment qui mé poussait, car il était plein de délicatesse. « Ne t'inquiète de rien, me dit«il; je ne suis pas homme à refuser ton argent. Quand tu pourras me Iç rendre sans te gé-» ner, tu l'enverras à Paris.
— Où? Paris est grand.
— C'est juste. Eh bien, je serai dirigé sur un régiment ou sur un hôpital, et tu auras mon adresse par le Moniteur de r Armée. >• Je lui fis remarquer que sa nomination pouvait se faire attendre, que mon père m'enverrait la somme avant huit jours, et que je serais heureux de m'acquitter le plus tôt possible, poui^ que l'argent ne fdt plus en tiers dans notre amitié.
Ce fut à lui d'être embarrassé, et, dans son trouble, il me parla pour 1^ première fois de ses affaires de famille. Il me dit qu'il allait profiter de quelques jours de congé pour se marier à Paris avec une cousine qu'il aimait. Cette union était décidée de longue date entre les parents de la jeune fille et les siens. On s'était hâté de publier les bans depuis qu'on avait appris soiJ prochain retour. Il comptait
descendre tout droit chez son oncle et attendre sa nomination dans les sept joies du mariage.
« Hé bien, lui dis-je, sois heureux, et donne-moi radresse de ton oncle : je t'écrirai chez lui. »
Il hésita de nouveau, et me dit avec un trouble toujours croissant : « Tu peux adresser ta lettre à mon nom, rue des Couvents, iv* 37, faubourg du Temple. »
Je ne compris nullement la timidité qui lui faisait monter le sang au visage dans une circonstance si vulgaire. Ses moustaches naissantes étaient semées de petites gouttes de sueur. On aurait dit que le simple énoncé de l'adresse de sa future lui coûtait autant que l'aveu d'un crime.
Le lendemain, il nous embrassa tous et partit.
Mon père ne me fit pas longtemps attendre les trois cents francs que je lui avais demandés ; mais, le jour même où celte somme arrivait à Montpellier, je reçus une lettre de M. Broussais, mon illustre maître et mon meilleur ami. Il m'appelait à l'honneur de travailler sous ses yeux , au Val-dc- Grûce. «Bravo! m'écriai-je en sautant de joie; j'irai moi-même porter l'argent à Bernard !»
Le docteur s'interrompit pour vider sa tasse db café et demander une cigarette. Cet homme sans défaut se permet de fumer un peu de papier blanc dans ses jours de débauche.
Son exorde ne nous avait ni attendris, ni effrayés, ni charmés, et pourtant chacun de nous éprouvait comme une émotion sourde. La précision des détails et la véracité b en connue du narrateur nous prouvaient que nous n'écoutions pas un roman fait à plaisir. Nous ne doutions point que ce Bernard aux joues roses n*eût existé, soit à la fin de l'Empire, soit en 1824, pendant la guerfe d'Espagne. Mais le mystère dont il s'environnait, sa timidité, sa rougeur nous mettaient mal à notre aise. Son ancien ami nous laissa le temps de faire toutes nos conjectures sur ce personnage inquiétant. Chacun dit son mot et donna son avis :
« C'est un prince !
— C'est un scélérat!
— C'est une femme! »
Ma sœur, qui ne méprise pas le merveilleux, car elle a fait tourner des tables et suivi un traitement homœopathique, inclinait à le prendre pour un sorcier. « Il n'était rien de ce que vous supposez, reprit le docteur en jetant sa cigarette. Aujourd'hui Bernard est chirurgien de première classe.
— Et décoré? '
— Non; mais il a quatre enfants, une douzaine de petits-enfants, et du ventre. D'ailleurs, ce n'est pas lui qui est le héros de cette histoire * 11 ne s'agit que de sa famille et de la façon dont elle m'a reçu.»
La première semaine que je passai à Paris fut prise entièrement par M. Broussais. Ce grand homme daigna me mettre au courant du service et m'apprendre en quoi je pouvais l'aider dans ses travaux. Mais le dimanche arriva, je fus libre à raidi, et je pris le chemin du faubourg du Temple. La rue des Couvents, qui n'existe plus depuis l'année dernière, était peu connue et difficile à trouver. Je la demandai à trois commissionnaires du quartier avant de tomber sur le vieillard qui me l'indiqua.
C'était une rue comme on en voit beaucoup, ni bien large ni bien étroite, médiocrement pavée, un peu sale, bordée de maisons hautes et mal entretenues, telles qu'on les bâtissait il y a cent ans pour les petits bourgeois et les ouvriers.
Tous les marchands ayaient fermé boutique en Fhonneur de saint Dimanche. L'épicier seul restait ouvertlmais ses deux commis jouaient au volant dans la rue, sans souci des voitures qui n'y passaient presque jamais. ,
Lorsque j'arrivai devant le n« aP7, la maison me surprit par sa physionomie antique. La porte, épaisse et renforcée de gros clous,* était ornée d'un de ces marteaux que les forgerons du moyen &ge contournaient capricieusement II n'y avait point de fenêtres au re:&-de-chaussée. Celles du premier et du second figuraient de véritables croisées du xiv* siècle: croix'de pierre taillée, armature de fer, châssis de plomb, carreaux verdâtres , plus impénétrables à Tœil que les rideaux les plus épais. Du reste^ le b&timent était en bon état, propre, et gratté depuis six mois au plus. Je frappai.
Mon coup de marteau produisit le même effet dans la rue que le premier coup de fusil de Robin* son dans son lie. Les passants s'arrêtèrent, les fenêtres d'en face s'ouvrirent, le volant des jeunes épiciers demeura suspendu en l'air. Moi qui savais tirer les conséquences de tous les phénomènes naturels, j'en conclus que la famille de Bernard ne recevait pas souvent des visites.
Ce qui me confirma dans cette idée , ce fut l'ouverture d'un guichet pratiqué dans l'épaisseur de la porte. Une grande et belle fille, coiffée comme une
servante , montra sa figure derrière le grillage , et me demanda brusquement ce qu'il y avait pour mon service.
« M. Bernard est-il à la maison?
— Qu'est-ce que vous lui voulez?
— L'embrasser, d'abord, pois m'acquitter d'uQe dette envers lui.
— Gomment c'est-il que vous vous appelez? »
Je dis mon nom , et la soubrette mal avenante fut métamorphosée à l'instant. « Gomment , s'écriat-elle en fermant le guichet et en tirant les verrous de la porte, c*est vous qui avez soigné notre Bernard ! Entrez bien vite ; ils seront tous fièrement heureux. Et moi donc ! »
Jugez si je dus être surpris quand cette créature, qui avait une demi- tète de plus que moi, me prit à deux mains par le col et me baisa rustiquement sur la bouche ! Je n'eus pas même le temps de m'en défendre. Gela fait , elle me traîna dans la pièce voisine , en criant d'une voix qui remplissait la maison :
c Hé ! cousin ! cousine ! Angélique ! tout le monde I En voilà, de la chance ! L'ami de Bernard qui nous tombe de Montpellier ! »
Une réception si peu parlementaire me transporta d'emblée à deux cents lieues de Paris. En effet, nous étions en province. La soupe fumait sur la table à une heure de relevée. Le maître de la maison res-
semblait à un notaire campagnard , avec son habit noir et sa cravate blanche. La bourgeoise (passezmoi le mot) était en robe de soie puce , avec des agréments d'un goût douteux ; les rubans de son bonnet semblaient dater d'un quart de siècle. La fiancée de Bernard aurait passé en tout pays pour •une beauté , mais la couturière qui l'avait endimanchée ce jour-là n'avait pas consulté la mode.
Tels qu'ils étaient, ces bonnes gens me^ Reçurent à bras ouverts. Je me rappelle que Bernard , tout le premier, me serra contre son cœur avec une sorte de reconnaissance. « Merci 1 me dit-il. Yoilà une marque d'amitié que je n'oublierai jamais , quand je vivrais cent ans ! :% Moi , je trouvais ma démarche bien simple, et le remercîment tout à fait inutile.
« Puisque tu as tant fait que de venir ici , poursuivit-il en me prenant par la main, je veux que tu fasses connaissance avec ma famille : tu verras que nous sommes de braves gens , malgré tout. > Personne ne m'avait jamais dit le contraire. D'ailleurs , la soupe grasse répandait dans la pièce un parfum de bonhomie qui prévenait l'odorat en faveur des habitants.
« Monsieur, me dit à son tour la fiancée, vom n'êtes pas un étranger pour nous; il y a six mois que votre nom a pris sa place dans mes prières. »
Elle était décidément très -bien, celte petite
Monde, quoique fagotée médiocrement; ou l'eût fait faire tout exprès pour mon ami Bernard, je ne sais si l'on aurait mieux réussi. Les grands cils bruns qui voilaient à demi ses yeux bleus donnaient à son visage une expression céleste. Peut-être les pieds et les mains laissaient -ils quelque chose à désirer, mais que voulez-vous 1 la nu^e ne s'impror vise pas ; il faut plusieurs générations.
Lorsque j'eus acquitté ma dette et conté à Bernard l'événement inespéré qui me rapprochait de lui, je pris discrètement mon tricorne, que la servante m'avait arraché des mains , et j'entamai le chapitre des adieux. Ah ! bien oui ! la fille géante avait déjà mis mon couvert. Le maître de la maison me jeta de force sur une chaise , et je sentis à son geste que la vigueur des poignets était endémique chez ces gens-là. J'eus beau jurer mes grands dieux que j'avais déjeuné au Val-de-Grâce : « Si vous vous en allez, dit le notaire de campagne, nous croirons que vous avez honte de boire un verf e de vin avec nous. » Bernard, qui était assis à ma droite, ajouta tout bas : c Tu as été noble et bon, sois-le jusqu'à la fin ; n'humilie pas des pauvres diables qui sont plus à plaindre qu'à blâmer. » Je veux être pendu si je songeais à les blâmer ou à les plaindre.
« £h bien ! répondis-je, il sera fait selon votre désir, et nous nous mettrons à table quand vous voudrez*
— Dagis un instant , dit la belle Angélique, voici grand-papa qui vient. »
La porte du fond s'ouvrit , et toute la famille se leva en signe de respect. Je vis entrer un grand vieillard solennel, un vrai Burgrave. Il était borgne, mais l'œil qui lui restait m'étonna par sa vivacité.
L'âge avait courbé son dos, et cependant nous étions des nains autour de lui. Sa voix semblait sortir d'une caverne profonde. Il marchait à pas lents, comme un cortège funèbre. Sa figure, bien rasée, était d'un brun tirant sur le rouge ; ses cheveux blancs s'échappaient, en boucles vigoureuses, sous une. calotte de velours noir. Il avait encore toutes ses dents. Son costume était celui de son fils.
Il nous salua tous comme un roi salue ses sujets, et il S'avança vers la place d'honneur, marquée par un grand verre de cristal rose. Bernard lui dit ce que j'étais : il me souhaita gravement la bienvenue et m'écrasa la main entre ses cinq doigts.
Toute la famille, y compris la servante, se mit à table. Les femmes murmurèrent le Benedicite entre leurs lèvres et firent le signe de la croix. On mangea la soupe dans un profond silence. J'eus le loisir d'examiner l'ameublement : il était plus riche que je n'avais supposé d'abord. Au-dessus d'une boiserie bien sculptée, s'étendait une tenture en cuir de Grenade, rehaussée de fleurs de lis d'or» La table
nue était en vieux chêne de Hollande, comme aussi les escabeaux ; le tout d*une bonne époque et d*un travail précieux. Un lustre rococo^ d'une rare élégance , pendait au plafond , et une pendule de Boule, évidemment authentique, 'sonnait les heures dans un coin. Je tournais le dos à im dressoir d'ébène massive, royalement garni; j'y comptai du coin de l'œil huit ou dii pièces de haute orfèvrerie.
^ Quand la soupe fut mangée, on fit passer les assiettes à la ronde. La servante les emporta et revint aussitôt avec le bouilli. Ce manège se renouvela jusqu'au dessert. Je me rappelle le menu du repas comme si cette histoire datait d'hier. Le bœuf fut suivi d'un haricot de moutop , d'un poulet rôti et d'une purée de pommes de terre. Une tarte aux poires était le seul entremets. Le dessert fut à peu près nul : nous étions au mois de mars. On ne servit qu'une espèce de vin , mais c'était un excellent cru de Bourgogne. Le notaire campagnard buvait sec , en levant Ife coude, et remplissait obstinément mon verre jusqu'au bord. Quand au Burgrâve, il ne 'prenait que de l'eau.
La conversation fut difficile et entrecoupée de longs silences. On était bien aise de m'avoir, et, malgré tout, j'étais de trop. Bernard lui-niême se retournait sur son escabeau comme saint Laurent
sur le gril.^ Il insista cependaDt pour que je vinsse au mariage qui devait se célébrer le samedi suivant. Je refusai d*abord, et pui%, soit amitié, soit curiosité, je prorais. Quand là servante apporta le café, j'essayai .de parler musique avec la fiancée, pour qu'il ne fût pas dit que j'étais resté muet. Je fis réloge de Dalayrac, de Nicolo, de Grétry. Elle répondit mollement, par la raison qu'elle ne con-* naissait presque rien de ces maîtres. Elle avait entendu JocondCy Aladiny Nina^ et rien de plus. Pourtant elle élaît musicienne, et d'une certaine force sur le clavecin. Le Burgrave fredonna de sa grosse voix quelques romances pastorales, avec une affectation qui sentait le style de Garât. La femme du notaire campagnard me demanda si je connaissais l'abbé Potain, qui prêchait le carême à la paroisse. Sur cette question oiseuse on leva la séance, et j'éprouvai un véritable soulagement.
Au sortir de table , la belle Angélique offrit de nous montrer ses fleurs. Elle en avait une assez jolie collection en serre et sous châssis, dans un jardin enclos de hautes murailles. Je louai l'adresse et le bon goût de la jardinière ; après quoi l'on fit un tour dans les allées. Mais je découvris sur un toit du voisinage un ouvrier qui nous regardait avec ime curiosité avide. Je le montrai à la compagnie en demandant ce que nous pouvions avpir de remarquable sur nos personnes. On ne
me répondit rien, et Ton se hâta de rentrer dans la maison.
Le Burgrave s*aperçut qne j'examinais les meubles en connaisseur :
« Venez là-haut , me dit-il , je vous ferai admirer mes joyaux. »
• Dans Tescalier, il me serra la main aussi fort que la première fois, en disant :
« JTaime les docteurs, parce qu'ils n'ont pas de préjugés. Du reste, sans être docteurs, nous sommes tous un peu chirurgiens dans la famille. »
Je compris que j'avais affaire à une de ces dynasties de rebouteurs qui se transmettent de père en fils une sorte de science empirique.
Il m'introduisit dans une grande chambre au second étage de la maison. Le premier objet qui frappa mes yeux fut un portrait magnifique, signé Porbus. Je courus à ce chef-d'œuvre , et je vis dans un coin l'estampille du musée royal. Dix ou douze autres tableaux d'une valeur au moins égale avaient appartenu à des musées ou à des collections célèbres.
« Où diable avez-vous acheté tout cela? lui demandai-je assez brusquement.
— Un peu partout. Tai trouvé des occasions comme il ne s'en rencontre plus. Ce n'est pas tous les jours 93. Le Porbus m'a coûté trois louis d'or. Le Van Ostade de droite, je l'ai payé quatorze
mille livres en assignats : ils me reviennent tous les deux au même prix. Quant à ce Rembrandt/ on me l'a cédé contre^ une mèche de cheveux; mais c'est toute une histoire. Voici des meubles de la Renaissance : on en fait peu de cas aujourd'hui, et ils vaudront leur pesant d'or avanttrente ans. Le beau est toujours beau , quoiqu'il ne soit pas toujours à la mode. Voulez-vous jeter un coup d'œil sur mes livres? »
Il ouvrit une grande bibliothèque de marqueterie, et je vis un trésor qui ferait pâmer les frères de Bure, M. Cousin, M. Solar, M. de Sacy et tous les lio'nnètes gens qui ont l'amour des beaux volumes bien habillés. Oh! les bons papiers de Hollande! les admirables éditions! les précieuses reliures! les belles armoiries imprimées dans le chagrin! Je n'étais qu'un barbare, ou plutôt, non, j'étais un demirprofane; je n'avais des yeux que pour un Ambroise Paré de 1561, relié aux armes de Navarre, avec le chiffre de Jeanne d'Albret.
Le vieillard jeta quelques réflexions mélancoliques au travers de mon plaisir. Il s'attristait à ridée que le mari de sa petite-fille n'aimait ni la lecture ni les livres, et qu'une collection si chère s'éparpillerait un jour dans les bibliothèques pu bliques dont elle était sortie un peu violemment.
Une pente naturelle l'amena bientôt à parler de
Isugrande époque qu*ii avait traversée, et où il semblait avoir joué un rôle assez actif. Jugez si je Técoûtais de toutes mes oreilles! Tétais alors républicain (pardonnez à ma jeunesse), et je fréquentais les fous les plus exaltés. Quelle fête de causer avec un vieillard qui avait vu Robespierre, coudoyé Harat, connu personnellement tous les honunes de la révolution !
Marat le dégoûtait un peu, je Favoue; mais il gardait précieusement un gilet jaune, le dernier que Robespierre eût porté. Il me fit toucher un mouchoir de toile marqué aux initiales de Charlotte Corday : il me donna à lire quatre lignes, écrites au crayon, de la propre main d'André Chénier.
Il parlait de toutes les victimes de la Terreur avec une impartialité frappante , sans haine et sans pitié; cependant il loua Bailly, comme un vrai savant et un vrai brave. J'essayai de l'interroger sur Condorcet.
« Quel Condorcet? répondit-il. Celui qui s'est tué dans sa prison? Je ne l'ai pas connu. *•
En revanche, il se souvenait parfaitement de Lavoisier.
Sa béte noire était Danton.
« Je comprends tout, disait-il, excepté les journées de septembre. Qu'on exécute, c'est dans la nature, mais l'assassinat me fait horreur. >•
Je lui serrai la main à mon tour, et je le remerciai de parler en vrai républicain.
« Moîî' s'écria-t-il en riant, je ne suis pas plus républicain que votre lancette! J'ai travaillé sous tous les gouvernements, et avec honneur, j'ose le dire, car je n'ai jamais obéi qu'à la loi. »
Il était cinq heures, et ma visite commençait à tirer en longueur. Je pris congé de l'intéressant Burgrave, et je descendis faire mes adieux à ces dames qui jouaiant au loto dans le salon avec la servante et Bernard.
^ggs»
Bernard m'écrivit dans la semaine pour me rappeler et ma promesse et la date de son mariage. Il tenait d'autant plus à me voir ce jour-là qu'il devait partir le lendemain pour rejoindre son nouveau régiment à Valenciennes.
Le PostScriptum delà lettre m'apprit qu'il ne se mariait pas en uniforme, et que je ferais bien d'arborer l'habit bourgeois, comme lui. Cette recommandation ne me fut pas désagréable; car j'avais un habit neuf et un beau pantalon à la cosaque, et j'étais bien aise de les montrer à Paris.
Il ne me manquait plus que la permission de M. Broussais. Je la demandai le vendredi matin après la visite. « Déjà! » s'écria^t-il en fronçant le sourcil, c Vous êtes donc un amateur conmtie les autres? »
Je protestai de mon zèle et je donnai mes raisons.
n voulut savoir quel camarade J'allais marier, et, comme je n'y voyais aucun mystère, je le dis.
Aunom de Bernard, il dressa l'oreille et s'écria en homme étouné :
« Bernard de Lyon?
— Oui, monsieur. Il a étudié ici.
— Je m'en souviens. Et où diable a-t-îl pu trouver femme?
— Je croîs qu'il épouse la fille d'un ancien notaire.
— Eh bien, c'est un beau mariage pour lui. »
En ce temps-là, j'avais pour principe de défendre
mes amis contre ceux même qui ne les attaquaient pas. J'étais si jeune ! Je fis l'éloge de Bernard avec une certaine emphase, et j'osai parler de lui devant mon maître comme d'un jeune chirurgien du plus grand avenir.
« C'est égal , dit M. Broussais en me tournant le * dos, il ne guérira jamais autant de gens que son père en a tué. ».
Je n'eus garde de relever ce propos. Je savais que le premier théoricien de notre siècle avait les empiriques eu horreur.
Le lendemain, Je me fis beau, et je pris un fiacre # au Panthéon pour arriver dans toute ma fraîcheur ; on n'avait pas encore inventé les voitures de remise, et le fiacre était le dernier mot du luxe bourgeois. Lorsque nous fûmes à l'entrée de la rue des Cou-
vents, je crus qu'il me faudrait sauter à terre et gagner à pied le n° 37. Il y avait un tel encombrement de piétons que les chevaux n'avançaient qu'au petit pas. Je mis la tète à la portière pour admirer cette cohue. Une vieille femme s'écria :
« C'est le marié ! »
Un gamin me fit la nique et dit tout haut à ses voisins :
« En voilà un qui a de là chance ! Il vivra longtemps! »
Ce rassemblement de petit monde et ces exclamations de bonne augure me prouvèrent que la famille de Bernard était populaire dans les classes inférieures de la société. J'avais déjà remarqué, à la campagne, que certains rebouteurs à miracles obtenaient des succès plus bruyants que les princes de la science. Des deux côtés de la rue des Couvents, je ne vis pas une fenêtre qui ne fût envahie par les curieux. Les toits eux-mêmes en étaient surchargés. Le mariage d'un roi n'aurait pas attiré plus de peuple. On dit que nul n'est prophète dans son pays ; les voisins de mon ami le Burgrave donnaient un beau démenti au proverbe.
En approchant du n« 37, j'observai un nouveau phénomène qui me parut également digne de remarque. La foule, au lieu de s'entasser sur le seuil de la maison, se tenait à distance respectueu!^e. Vous auriez dit qu'une haie de soldats invisibles défendait
aux curieux de se rendre importuns. Il y a mieux, je ne vis personne aux fenêtres d'en face; les volets même étaient fermés.
Je descendis facilement de mon fiacre, et je gagnai la porte de la maison sans être coudoyé. Le marteau, le guichet, la servante firent leur devoir comme à ma première visite, et j'entrai dans un salon peuplé de géants. Ils étaient soixante environ, tant hommes que femmes, et tous de la famille, autant j*en pus juger, car ils se traitaient de cousins et cousines. Le beau sang! Bernard, sa femme et moi, nous avions Tair de trois épagneuls de marquise dans une meute de boule-dogues. Je comptai une ou deux douzaines de gaillards qui ressemblaient à des hommes, d'armes du moyen &go. Ils auraient porté sans ployer les plus lourdes cuirasses du musée d'artillerie. Du reste, leur tenue était moderne et correcte : habit noir et cravate blanche. Peut-être , cependant, avaient-ils trop de clous à leurs souliers, et la grimace qu'ils faisaient pour mettre leurs gants me permit de supposer qu'ils n'en portaient pas tous les jours.
Le Burgrave me reçut cordialement, mais il ne jugea pas à propos de me présenter à personne. Toutes les cérémonies se bornèrent à un grand salut que je fis à la foule et qu'elle me rendit fen rond. Quelques invités parurent un peu surpris de voir au milieu d'eux une figure nouvelle ; mais on leur dit
qui j*étai8, et j'eoteodiscircaler ces trois mots répétés à demi-?oix :
< L'ami de Bernard. »
Je priai mon ami de me présenter à son père, n accomplit cette fonnalité avec une émotion visible. 11 me montra un sexagénaire grand et fort, de la figure la plus noble, qpii s'était assis à l'écart dans un angle du salon, et qui tenait son pied dans sa main, par contenance. < Le voilà, me dit4; c'est un bomme qui a fût pour mcm éducation les sacrifiées les plus honorables. Il ne m'a jamais donné que de bons consdls et de beaux exemples. Toutes les fois qu'il trouve l'occasion d'obliger un malhoireux, il y court S'il y a une autre vie et que les œuvres de chacun soi^it mises dans la balance, mon père n'a ri^i à redouter de la justice de Dieu. Cause avec lui, et tu verras qu'il est aussi djgne de ton estime que beaucoup d'autres. »
Bernard répondait ainsi, sans le savoir, an propos un peu vif de M. Broussais. D me conduisit à son père, et l'accueil de ce brave homme me toucha profondément. Lorsqu'il me remercia des soins ^e j'avais donnés à son fils, deux grosses larmes roulaient dans ses yeux. Je lui parlai de la belle conduite que Bernard avait tenue à Montpellier, de ramitié que ses camarades et ses chefs lui portaient tous, de l'espérance que nous avions conçue d'attacher la croix d'honneur aux rideaux de son lit
LES PARËNTa DE BERNARD. 331
 ce discours» les larmes du vieillard se mirrnt à couler lentement sur ses moustaches grises.
Sa conversation était d'im homme peu lettré, fûais non d'un esprit vulgaire. On voyait qu*il avait étudié bien des choses sans autre maître que luimême. Je le mis sur le chapitre des opérations chirurgicales. A peine s'il avait une teinture d'anatomie, et pourtant il m'attacha par le récit de faits curieux qu'il avait observés tout seul. Lorsque les voitures de la noce arrivèrent pour nous prendre, je ne me séparai pas sans regret de ce digne et intéressant vieillard.
Je montai en fiacre, moi sixième, avec des jeunes gens d*un commerce beaucoup moins agréable. Us me fatiguèrent par l'empressement d'une politesse lourde et campagnarde. L'étui de leurs pipes mettait le nez hors de leurs poches; quelques pièces de cent sous carillonnaient impertinemment dans leur gousset; te vin blanc qu'ils avaient bu le matin dé^ bordait en plaisanteries grossières. Ils s'administraient réciproquement des coups de poing homériques pour égayer le voyage. L'un deux tira la langue à la foule et provoqua des grognements épouvantables. Certes, je n'étais pas aristocrate, mais je fus pris d'une sorte>de nausée au contact de ces garçons bouchers.
Enfin, je mis pied à terre devant la porte de la mairie. La foule était drue autour du palais munici*
pal. Il fallut traverser une double haie de curieux pour arriver à la salle des mariages, et les intrus s*y glissaient en tel nombre à la queue de la noce que je faillis être étouffé dans mon coin, s
Ce fut bien pis à Téglise. Les gamins grimpaient aux piliers, comme dans le premier chapitre de Notre-Dame de Paris. Si nous n'avions pas» eu des chaises réservées, je ne sais pas où nous aurions pu nous asseoir. J'étais émerveillé d'une telle afQuence, mais elle m'intriguait un peu. Raisonnablement, je ne pouvais pas supposer que tant de personnes, de tout âge, se fussent réunies pour admirer mon pamtalon à la cosaque et mon habit neuf.
Mes réflexions prirent un autre cours, lorsque, après la bénédictiou nuptiale , on nous fit entrer dans la sacristie. J'embrassai la jolie Mme Bernard sur le duvet de pêche de ses deux joues, et je pensai, connue Titus, que je n'avais pas perdu ma journée.
Dès ce moment, tout alla bien, ou du moins tout alla mieux. Le cortège de la mariée s'acheminait au petit trot vers le bois de Boulogne, et l'attention du public s'était détournée de nous. J'étais seul dam un fiacre avec le Burgrave et un grand vieillard à lunettes bleues, qui semblait être un professeur d'écriture. Le burgrave parlait peu, mais bien; l'autre ne manquait ni de faconde ni d'instruction. Il habitait la Bourgogne et s'occupait de questions archéologiques à ses moments perdus. En traversant
la place de la Concorde, le Burgrave nous esquissa les changements qu'elle avait subis. Il fut assez aimable pour me la' dépeindre telle qu'il l'^avait vue en 93, vers la fin du mois de janvier. Le maître d'écriture nous entretint de choses moins actuelles ; cependant, je me rappelle avec plaisir certaine dissertation qu'il nous fit entendre sur le vérit(d)le emplacement d'Alésia. Mes deux compagnons s'exprimaient avec l'onction paternelle et solennelle des beaux vieillards que Fénelon a mis en scène dans Télémaque. Une promenade de trois heures s'écoula comme un instant, au bruit doux et monotone de leur conversation.
n était cinq heures du soir quand la noce descendit devant les Vendanges de Bourgogne^ où le dtner et les violons étaient commandés. Il faut croûre que toute la rue des Couvents avait appris l'heure et le lieu de cette fête de famille, car une foule décidément importune nous attendait sur le seuil du restaurant. Nous fûmes passés en revue comme des bêles curieuses, et j'appréciai la vigueur de mes jeunes garçons bouchers, qui fendirent la presse à coups de poing sur le pas^e de la mariée.
Le repas était servi avec une certaine magnifi-* cence, dans la plus grande salle du premier étage. Chaque couvert était accompagné de quatre verres de diverse grandeur : luxe banal aujourd'hui, mais assez rare en ce temps-là. La place de mon ami le
Burgrave 8e reconnaissait à un grand fauteuil, imposant comme un trône. Les autres eonyiyes avaient leur nom écrit sur un papier. Enéherchant le mien, je lus toute une série d'inscriptions bizarres : monsieur de Paris (c'était le père d'Angélique), monsieur de £yofi, monsieur de Bardeaux^ monsieur de Poitiers^ monsieur de Marseille, mademoiselle t Orléans. Un autre que moi aurait pu supposer qu'il dînait avec la plus haute noblesse du pays; mais je devinai que tous ces gens-là s'appelaient Bernard, et qu'on les distinguait par le nom de leur résidence. Mon voisin de droite était M^ de Dijon , en qui je reconnus l'homme à lunettes bleues , l'archéologue, le maître d'écriture. J'avais à ma droite un certain M. de Beauvais^ gros buveur, parleur inépuisable, et le plus bel esprit de la fîBunille, car tout le monde riait à l'unisson chaque fois qu'il ouvrait la bouche.
Vous m'excnserez si je ne vous parle pas des dames; elles étaient en petit nombre, quatorze ou quinze tout au plus, et leur conversation, non plus que leur beauté, n'avait rien, de remarquable. Excepté la femme de Bernard et la grande servante *qui avait un faux air de Charlotte Gorday, les jeunes ressemblaient à des cuisinières, les vieilles à des loueuses de chaises, et les intermédiaires à des nourrices. Ëvidemment les hommes valaient mieux. If. de Sauvais j mon voisin de gauche, était superbe
LES PARENTS DB BEl^NARÛ. 335
avec ses moustaches roasses Je le pris, au premier coup d'œil, poar un ancien militaire.
Le dîner fut trop long, mais parfait et correctement servi. C'est un des meilleurs repas dont il me souvienne. Je ne sais si le restaurant des Vendanges de Bourgogne est toujours à la hauteur de sa réputation, car je n'ai pas osé y retourner depuis la noce de Bernard. Une franche cordialité, sans excès de vin ou de paroles, anima les deux premiers services; mais au dessert, quand le vin de Champagne fit sauter ses houchons , lorsqu'un jeune garçon eut dérobé la jarretière d'Angélique, les figures se colorèrent en rouge vif, et les hommes jetèrent plus de sel dans la conversation que je n'en aurais désiré. Mon voisin de gauche lâcha trois ou quatre mots qui auraient fait rougir tout un escadron de Cosaques, sans excepter les chevaux. On en rit à gorge déployée, et les dames ne se voilèrent point la face de leurs ailes. Quant à moi, j'étais tout aux discours de l'archéologue. Ce digne homme m'expliquait comment l'humeur de chaque nation se révèle en s'exagérant à la fin d'un repas. Il comparait le vin à une lentille de microscope qui grossit les défauts et les qualités des hommes, et, par une sorte de caricature, les rend plus saisissables à l'œil. « Les Grecs, me disait-il, avaient le privilège de boire impunément. Ce peuple délicat ne tomba jamais dans la grossièreté des barbares, quelques excès
qu'il se permit. Lorsque Alcibiade était gris, son esprit, comme son front, se couronnait de roses, et Socrate se reculait pour le faire asseoir auprès de lui. Lisez le Banquet de Platon. Vous me direz qu'Alexandre avait le vin terrible, et je suis bien de votre avis. La conquête de l'Asie ne m'a jamais consolé du meurtre de Clitus. Mais, cher monsieur, Alexandre n'était pas un Grec. Il s'était emparé de la Grèce, ce qui est bien différent. L'homme du Nord, le dompteur de Bucéphale, le roi demi-sauvage de Pella perçait toujours sous le fils rétrospectif de Jupiter. On lit dans le Journal de la conquête des Lides : c Tel jour Alexandre a bu; les deux jours suivants, il 9 a cuvé son vin. » Jamais, monsieur, un Athénien n'eût perdu soixante-douze heures à des occupations si peu libérales. Les Spartiates eux-mêmes, qu'on nous donne pour gens grossiers, prenaient soin d'enivrer des esclaves pour inspirer aux enfants l'horreur de l'ivrognerie. »
Il passa la revue de toutes les nations anciennes et modernes, depuis les Hébreux de Mo'ise jusqu'aux Américains de Washington : quelques-unes des idées qu'il mit en avant me frappèrent par leur justesse autant que par leur nouveauté : « Monsieur, lui dis-je, il paraît que décidément je ne suis pas mauvais physionomiste. La première fois que j'ai eu l'honneur de me trouver avec vous, j'ai deviné un professeur. »
Il rougit modestement; mais mon voisin de gauche, ce M^ de Beauvais qui parlait si haut,, me dit en riant aux .éclats : « Professeur! professeur! Oui, il donne des leçons, mais je ne vous conseille pas d'en prendre. Nom de nom ! ça vous coûterait plus de dix sous le cachet ! »
Toute l'assemblée éclata de rire à ce bon mot, dont le sel m'échappa entièrement. Mais trois coups frappés sur la table par la puissante main du Burgrave arrêtèrent le cours de l'hilarité publique. II se leva, et personne n'osa rester sur sa chaise dès que le colosse fut debout. Je le vis tirer de sa poche une grande feuille de papier pliée en quatre. Il se ât un profond silence, interrompu seulement par les mots : « Chut! Écoutez ! »
Alors le doyen de la famille , l'homme qui avait connu Robespierre et tutoyé Marat, promena doucement autour de la table le regard de son œil unique. Lorsqu'il se fut assuré de notre attention respectueuse, il toussa gravement, vida son verre d'eau, et débita, non sans une certaine affectation, les vers qu'il avait écrits pour la circonstance.
Pourquoi n'ai-je point conservé la copie qu'il m'en avait donnée? Je vous ferais connaître tout au long un curieux modèle de poésie, sans compter l'autographe qui valait bien son prix. Ce papier s'est perdu, avec beaucoup d'autres, dans une affaire que je vous raconterai tout à l'heure. A peine
si quelques vers sont demeurés en réserve dans un coin de ma mémoire. J'ai su la pièce d*un bout à Tautre, et je ne me rappelle plus que le couunencement.
A DAHIS,
Le jour de son mariage avec la jeur^ Églè.
Cher Dàmifl, aujourd'hui que ton bonheur oommenoe, D*un conseil paternel permeta-moi la licence. De ta lèvre joyeuse écarte le nectar ; Écoute en fils soumis les leçons d'un vieillard. Tu brûles pour Ëglé ; je sais qu'elle t'adore. Demain, lorsque Phébus, sur le char de l'Aurore, Des mortels du vallon viendra dorer le toit, Ses yeux n'en verront point un plus heureux que toi. Demain, quand ta moitié, palpitante et confuse, Ira plonger ses mains dans les flots d'Aréthuse, Les bergères ses sœurs , en la voyant rougir, Liront dans ses doux yeux un tendre souvenir.
Mes souvenirs, à moi, ne vont pas plus loin, et peut-être suis-je le seul ici qui regrette la suite du morceau. Vous verrez mille et un exemples de ce genre de littérature dans la collection des poêles français. Mais le nom de mon Burgn&Ye ne s*y trouve pas.
La lecture fut interrompue cinq ou six fois par des applaudissements unanimes, dont Tauteur donnait le signal, suivant Tusage. Il y a une façon d'arrêter les alinéas , qui veut dire : « Applaudissez I » Oç
pleura à thaudes larmes durant toute la péroraison ; le poète nous montrait, dans un avenir prochain, les rejetons de Bernard suspendus au sein de leur mère.
Et buvant à longs traits» à cette source pare, Le respect de la loi, l'amour de la nature I
Sur cette chute admirable, le BurgraTe fut entouré, fêté, embrassé, et baigné d*un toirent de larmes, où je n'apportais pas mon contii^ent. Ce n'était pas que je fusse resté froid ; les vers me semblaient médiocres, mais la peMe du sentiment me gagnait. C'est la discrétion qui me retenait à ma place. Je servis mon compliment à part, lorsque la grande embrassade fut terminée.
Une série de toasts vint ensuite, car on ne se lassait ni de boire ni de crier. Le seul discours digne de mémoire fut celui de mon voisin l'arcbéologue*
c Amis, dit-il, je bois à l'&ge d'or, si élégamment décrit par Ovide dans le premier livre des MéUmorphases. A ce siècle regretté, où l'homme, exempt de vices, contemplait, dans le miroir des fontaines, un front sans ride et sans remords! Que les temps sont changés, comme disait Racine, et comme le prouvait tout dernièrement le rapport de S. Exe. Mgr le ministre de la justice ! Le nombre des vols qualifiés, des homicides, des infanticides, et même des parricides, s'accroît annuellement dans une proportion effrayante, que les poètes eux-mêmes n'avaient
pas préTue, lorsqu'ils peignirent le tableau de l'âge de fer. C'est à nous qu'il appartient de faire rétrograder l'espèce humaine vers son innocence primitive, et cela non-seulement par le châtiment des coupables, mais encore, et de préférence, par le spectacle de nos vertus ! »
Uinuit n'était pas loin lorsque le pousse-café, l'âge d'or, le vin chaud, le punch et la vertu nous permirent de quitter la table. Tandis qu'on s'avan- •çait, en trébuchant un peu, vers le salon réservé pour le bal, je pris la liberté d'ouvrir une fenêtre, et je me trouvai en face de quatre ou cinq curieux qui avaient escaladé le premier étage. Notez bien que, depuis neuf heures du soir, il tombait une pluie de Bretagne. Je ne compris pas pourquoi, dans une capitale si riche en spectacles de toute sorte, on se faisait tremper jusqu'à la moelle pour regarder une noce à travers les rideaux.
Les violons ne me laissèrent pas le temps de sonder ce mystère ; j'avais engagé une grosse femme pour la première contredanse, et je courus à mon devoir.
Mais au moment où j'offrais le bras à ma danseuse, M, de BeauvaiSf plus ivre que de raison, vint me barrer le passage. « Monsieur, me dit-il, savez-vous quelle est la personne avec qui vous allez danser?
— Monsieur....
— C'est ma nièce! ma propre nièce!
— Hé bien ! monsieur?
— Si je vous demandais la permission de prendre votre place ? car enfin, les oncles ont des privilèges, que diable!
— Assurément, monsieur. Si vous désirez beaucoup.... et si madame.....
— Alors, vous me laisseriez le champ libre?
' — Sans doute, monsieur.
— Mais vous ne tençz donc pas à danser avec ma nièce ?
— Pardonnez-moi.
— Si vous n'y tenez pas, c'est que vous méprisez la famille?
— A Dieu ne plaise. Je m'estime très-heureux de l'honneur que madame me fait.
— Mais, si vous dansez avec elle, qu'est-ce que je deviendrai pendant ce temps-là?
— Ce que vous voudrez , moft cher monsieur.
Voici la deuxième figure qui commence, et je ne la laisserai point passer en conversation. »
Il s'éloigna en culbutant la moitié du quadrille, et je me crus débarrassé de lui. Mais je comptais sans l'obstination implacable du vin. Dès que l'ivrogne me vit seul, il revint à moi et me dit : « Faisons la paix. J*ai eu tort. Voulez-vous m'embrassers? » Je n'éprouvais aucune démangeaison de lui sauter au cou. c Jeune homme, me dit-il, vous ne savez donc pas ce qu*on gagne à embrasser un gaillard comme
342 LES PARHîrrS DE BERNARD.
inoi? Ça prolonge la vie. Mon Diea, oui ! on en a au moins pçor une minate de plos. • Ce galimatias me rompait la tète. Je me dérdbai denonrean, etje valsai avec la mariée. L*adorable enfant! Elle était paie et fotignée, mats sa fotîgne et sa pâleur loi allaient si bien ! Du reste, légère comme im oiseau. On ne valsait qa'à trois temps, à l'époque dont je vous parle. Quand la valse à deux temps s'est installée chez nous, f ai appris le whisL
Je ne vous ennuierai point du détail de cette soirée. Sachez seulement que Bernard bâillait, que son père dormait, que M. de Beauvais donnait des crocsen-jambe, quefarchéologue dissertait, que les jeunes gens levaient le pied jusqu'au lustre, et que le Bargrave, debout contre le mur, avait Taîr d'une montagne qui r^rde une bataille. Moi 'qui aimais la danse pouç elle-même , je m'en donnai cordialement jusqu'à trois heures du matin.
Tout le monde se relira en même temps , et Bernard fit ses adieux à diaque membre de la famille, sauf à Jf. de Lille^ qui allait être son voisin.
L'insopportable seigneur de Beauvais voulut absolument me ramener au Yal-de-Grâce. J'eus beau dire etbeau faire ; il fallut en passer par là. Je comptais dormir un peu dans la voilure ; vain espoir ! 11 parla sans relâche jusqu'au sommet du faubourg Saint-Jacques. Je ne saisplus à quel propos je lui demandai s'il avait servi? Gonunent donc? » répondit-
IJES PARENTS DE ÇERNARD. 343
Q, mais je sers encore I Est-ce que j'ai Tœil d*UQ homme hors de service ?
— Avez-Yous fait la dernière campagne?
— Moi ? J*ai fait plus de campagnes que pas un soldat de l'armée. Je me flatte d'avoir livré à moi seul des combats terribles, et je suis toujours resté maître du champ de bataille. »
Enfin il fut obligé de me déposer à ma porte. « Allons, me dit-il, au plaisir de ne jamais vous revoir. C'est dans votre intérêt, mon garçon. »
Un sommeil pénible termina cette petite, fête que j'avais si joyeusement commencée. Le lendemain et les jours suivants , je repassai dans ma mémoire tous les incidents de la noce, et après y avoir mûre- . ment réfléchi, je me dispensai de faire au vieux Burgrave ma visite de digestion.
Bien des années après le mariage de Bernard, la cour des pairs eut à juger plusieurs hommes que j*ayais fréquentés, aimés, tutoyés, et mal connas. Un horrible attentat avait été commis par des mains que je croyais loyales. La police saisit quelques correspondances : c*est alors que je jetai au feu tous mes papiers et une bonne partie de mes opinions. Personne ne songea à me poursuivre, et je fus quitte pour la peur.
Hais plus d'une fois, dans mes nuits d*insomnie, je songeai à Lally-Tollendal qui fut décapité, avec tous les égards imaginables, par un brave homme chez qui il avait dansé.