‹ Trente et quarante. Sans dot. Les parents de BernardChapitre 5 sur 6 · A MADAME SIDONIE FLAHAUT · texte numérisé non relu

A MADAME SIDONIE FLAHAUT

Chacun sait que le 23 juin 1855 fut un samedi, et que la Saint- Jean-Baptiste tomba un dimanche. Une chose moins connue, c'est la prudence et la sagacité de M. Jean**Baptiste Penouille, associé de la maison Penouille frères et Gie, ancien juge au tribunal de commerce. Apprenez que le célèbre M. Prudhomme n'était qu'un étourneau en comparaison de M. Penouille, car M. Prudhomme a posé souvent un pied devant l'autre sans choisir le pavé; M. Penouille, jamais. M. Prudhomme, entraîné par le feu de 1^ discussion, s'est quelquefois mouché à la légère dans le premier coin venu deson mouchoir ; M. Penouille, chaque fois que l'occasion s'en présente, déploie at-

tentivement nn vaste carré de toile de Hollande, examine la marque, sMl fait jour, applique son ongle à Tourlet, s'il fait nuit, et s*assure qu'il ne prend pas l'endroit pour l'eUTers. Alors seulement il réunit le mouchoir à un vaste cartilage, et fait retentir les airs d'une fanfare mélodieuse. Jamais M. Penouilic n'a manqué l'heure du chemin de fer; jamais il n'a passé devant la Bourse sans régler sa montre, ou devant la Civette sans vérifier le contenu de sa tabatière. Il tàte ses poches avant de monter «n omnibus, et, s'il entre chez un pâtissier, il ne mord dans' une brioche qu'après en avoir demandé le prix. Le soir, au moment de s'endormir, il ne se contente pas de souffler sa bougie; il comprime la mèche entre ses doigts, et se brûle héroïquement le pouce et l'index, tant il a peur du feu!

Le 23 juin de l'année dernière, ce bourgeois pm* dentissime cheminait en révànt le long des boulevards. Son ventre le précédait, et sa femme — une très-confortable personne de quarante ans -^ marchait à sa gauche, sans toutefois lui prendre le bras. M. Penouilie était rasé de frais. Son large menton bleu réfléchissait quelque chose de l'azur du ciel. Ses gros yeux regardaient les boutiques avec unt sérénité bovine ; sa main gauche plongeait dans sa poche ; la droite, gantée de filoselle, ballottait régulièrement le long de son corps, comme le pendule d'un énorme coucou /Son paletot de drap léger s'en-

tr*ouvraH à la brise du matin pour laisser voir un gilet jaune et des breloques de poids. Les bords de son chapeau étaient assez larges pour tenir lieu d*un parasol. 11 portait un ample pantalon blanc et des bottines de coutil gri^ Je ne crois pas vous surprendre en ajoutant qu'il avait des lunettes d'or. Mme Pcnouille, petite, grasse, blonde et saupoudrée de taches de rousseur, marchait*dans son corset conune un chevalier dans son armure. Elle portait un peu haut la tète^ pour ne pas perdre un pouce de sa taille ; peut-être aussi pour admirer de plus près la face radieuse de son mari. Depuis vingt-deux ans, Jean-Baptiste était, sans concurrent, l'idésd de sa Cunégonde. Dans ce méYiage exemplaire, la lune de miel était en permanence. On la gardait quelque part, à la cuisine, sur une planche, au milieu des casseroles de cuivre étamé. Le seul travers de Mme Penouille était de porter des robes de soie puce et d'entasser trop de fleurs sous le même chapeau. Que voulez-vous? on n'est pas parfaite.

Les deux époux, qui avaient déjeuné chez eux, à la Vilette, s'avancèrent parallèlement jusqu'à la porte Saint-Denis. Là, Cunégonde donna un ordre à sa modiste. A la hauteur du Gymnase, M.Penouille entre dans une boutique, et soumet quelques observations à son tailleur. Le dernier but de cette excursion matinale était le Palais-Royal. Il s'agissait de commander chez Chevet quelques fines provisions

pour le dîner du lendemain et la fête de M. Penouille.

Mais au coin de la rue Yivienne, le bonhomme s*arrêta tout court, le nez en l'air, comme un chien devant un écureuil. Il raffermit ses lunettes, qui avaientinsensiblement glissé vers la pointe de son nez, puis il montra du doigt unegrande enseigne en lettres d'or, appliquée au balcon* du premier étage. C'était une enseigne comme nos ancêtres n'en savaient pas faire ; une de ces enseignes provocantes qui forcent l'attention publique et vont, pour ainsi dire, chercher le passant dans la rue. Non^eulement elle occupait toute la façade de la maison sur le boulevard, mais elle venait se répéter tout au long sur la rue Yivienne.

t Veuillez lire cette inscription I dit M. Penouille à Mme Penouille.

— Cœheretj chirurgien'dentiste de la Faculté de Paris. Tu n'as pas mal aux dents, mon ami ?

— Pourquoi aurais^je mal aux dents? Et maintenant regardez par ici.

— Cocheret, chirurgien.... La même chose pour changer. Eh bien!

— C'est une maîtresse enseigne, poursuivit M. Penouille en descendant à petits pas la rue Yivienne. Avouez qu'il est difficile de passer auprès sans la voir.

— Sans doute, elle crève les yeux.

•— La place est bonne pour un dentiste. Je parie qu'il passe ici pins de cinquante mille personnes par jour : je dis en temps ordinaire, car pendant l'exposition il faut compter le dbuble.

— Oui, mon ami.

— Sur cent mille personnes, combien y en a-t-il qui aient mal aux dents? Mettons cinquante. Un sur deux mille^ est-ce trop î

— Non, mon ami.

— A cinq Irancs par personne — car tout se paye suivant le quartier — nous disons deux cent cinquante francs par jour. Si vous trouvez que j'exagère, TOUS n'avez qu'à parler.

— Tu sais cela mieux que moi, mon ami. Mais où veux-tu en venir î

— A vous prouver que ce M. Cocheret gagne de bonnes journées. Savoir s'il est marié î

-—Qu'est-ce que cela nous fait, mon ami?

— Cela n'est pas au nombre des choses indifférentes. Permettez-moi de vous faire une question sans sortir du domaine de l'hypothèse. Mère de famille, refuseriez-vous votre unique enfant à un homme qui gagnerait deux cent cinquante francs par jour?

— Ma fille I Y penses-tu? Et ce pauvre Gandon ?

— Gandon, madame, serait décidément un gendre trop cher.

— Dans quel pays a-t-on un notah:e pour rien?

— J*ai mûrement réfléchi sur les destinées futures du jeune Gandon. Il est maître clerc depuis trois ans; il va traiter à Paris; ses parents lui viendront en aide : c'^st leur devoir. Mais au prix où sont les études, je vous défie de nous en tirer à moins de cent mille francs. Supposé que je débourse la somme, ce qui me coûterait, croyez-vous que les notaires gagnent deux cent cinquante francs tous les jours?

— Je crois tout ce que tu veux, mon ami.

— Qu'est-ce qu'un cabinet de dentiste? Je parle d'un bon cabinet, comme celui-ci. C'est une étude de notaire qui ne coûte rien à acheter et qui rapporte deux cent cinquante francs par jour.

— Certainement, mon âmi.

— La supériorité d'un dentiste sur un notaire, c'est qu'il peut se marier simplement, honnêtement, sans jeter un beau-père sur la paille et sans lui arracher, sous prétexte de dot, cent mille francs d'argent comptant. »

Mme Penouille se plaça devant son mari dans l'attitude respectueuse d'un conscrit qui regarde la colonne Vendôme. « Est-ce bien sérieux? lui ditelle. Penses-tu à rompre avec le petit Gandon?

— Allez, madame, allez à vos affaires, et oubliez tout ce que nous avons dit : J'ai plaisanté. »

Il prit congé de Cunégonde, traversa la place de la Bourse, regagna le boulevard par la rue Mont-

marlre, et marcha gravement vers le concierge de M. Cocheret.

« De deux choses Tune, pensait-il : ou ce monsieur est marié, ou il est garçon. S'il est garçon, je prendrai des renseignements sur lui. »

Il demanda au portier si Mme Cocheret était chez elle. Le portier lui répondit qu'il ne connaissait que M. Cocheret, dentiste et garçon. Il monta donc au premier.

Le salon du dentiste occupait Tangle de la maison ; il avait quatre fenêtres. Le tapis était d'Aubusson; les meubles et les rideaux de lampas rouge semblaient tout neufs. Trois grands cadres richement dorés s'étalaient sur les murs : le premier contenait une marine rose et jaune de M. Gudin; le second renfermait un tableau très-spirituel de M. Biard ; le troisième entourait un portrait luisant comme une porcelaine. C'était un gros garçon rouge et souriant , peint en pied par M. Dubufe. M. Penouille, qui était connaisseur, admira. Le gros garçon lui parut un gendre souhaitable ; la livrée d'un valet qui rangeait des journaux surun guéridon acheva de l'éblouir. « Ma fille serait bien ici, » murmurait-il en lui-même. Il évaluait le mobilier du salon à vingt mille francs. Il eut l'adresse de faire causerie domestique, et il. apprit que la maison était bomie. Les gens de M. Cocheret étaient engagés à raison de huit cents francs par an.

S70 SANS DtiT.

Mme Penouille n'aTait jamais donné plus de trente

francs par mois à sa cuisinière.

Il en était là de ses réflexions lorsqu'une porte s*ouYrit, et M. Cocheret, très-ressemblant, s'avança vers lui dans une de ces robes à grands ramages qui sont l'uniforme des dentistes et des prestidigitateurs. Le bonhomme, prévenu comme il l'était, crut voir apparaître un prince de l'Orient. Il suivit la robe de chambre dans un cabinet somptueux où trois vitrines d'ébène étalaient une ferraille éblouissante. Il s'installa* carrément dans le grand fauteuil, et entama la conversation avec cette prudence solennelle dont il ne s'est jamais départi.

€ Monsieur, dit-il, si j'étais le premier venu, je ne me serais pas permis d'entrer chez vous sans motif plausible. Je n'ai pas mal aux dents ; mes dents sont excellentes, quoiqu'elles ne soient pas tout à fait neuves : car il y a cinquante-trois ans que je m'en sers sans interruption. Je passais sur le boulevard avec ma femme; votre enseigne a attiré mes yeux , et il m'a pris une envie de faire votre connaissance. Je suis très-vif, quoique prudent, et je ne sais pas résister à mes inspirations. Me voilà en voisin. Ce n'est pas que nous soyons précisément voisins ; mais à Paris , comme dit un auteur, il n'y a plus de distance. Je suis M. Penouille; le frère et l'associé de la grande raffi-

nerie de la Yillette. Si je ne suis pas une bonne pratique pour les dentistes, je n'en suis pas moins capable de vous amener une jolie clientèle : car, tel que vous me voyez, nous sommes trente-huit dans la famille. » «

M. Cocheret, contrairement aux habitudes de sa profession, parlait peu. Il ne mit pas son visiteur à la porte parce qu'on respecte malgré soi un homme en lunettes d'or; mais il répondit discrètement et par monosyllabes aux questions du raffineur. Il laissa entrevoir qu'il était fort occupé,, qu'il avait peu de temps à lui, et qu'il consacrait ses rares loisirs à un ouvrage en trois volumes sur la deuxième dentition.

La réserve et la froideur du dentiste firent la conquête de M. Penouille. Il se connaissait en hommes; il n'aimait pas les bavards , et il méprisait les étourdis.

Cependant, comme il était plein de sagesse et qu'il savait depuis lontemps que le mérite d'un homme ne réside ni dans sa figure ni dans son esprit, mais dans sa caisse, il voulut connaître au plus juste les revenus de M. Gocheret. Il n'avait pas le droit de le questionner ; à quel titre lui aurait-il demandé des comptes? Il usa de stratagème.

« Monsieur, lui dit-il, vous jouissez déjà d'une grande réputation dans Paris. Il 'me semble pourtant que vous êtes depuis peu dans la carrière.

— Deux ans, répondit M. Gocheret.

— Avez-vous acheté une clientèle toute faite, ou est-ce vous qui avez fondé la vôtre?

— C'est moi.

— Bravo, jeune homme f c'est un trait de ressemblance entre nous, car moi aussi, tel que vous me voyez, j'ai été l'artisan de ma fortune. Quand je suis entré dans les affaires, je n'avais rien; et vous?

— Peu de chose.

— Je vous en fais mon compliment. »

Tout en causant, M. Penouille examinait en cotn^ missaire-priseur le mobilier du dentiste. Il calcula que les splendeurs de son futur gendre pouvaient s'évaluer à quatre-vingt mille francs. Le loyer était de six mille, pour le moins. Les dépenses annuelles du locataire, tant pour sa table que pour sa toilette, devaient se monter à une quinzaine de mille francs, car il était bien mis et bien nourri. M. Penouille compta sur ses doigts et se convainquit aisément que M'. Cocheret avait dépensé plus de cent mille francs en deux années.

« S'il les a dépensés, se dit-il , c'est qu'il les a gagnés. J*en étais bien sftr! il fait de l'or. »

A voir le digne homme se promener de long en large dans le salon, vous ne l'auriez pas soupçonné de calculer si solidement. Il touchait à tout, il disait des paroles en l'air; il jouait la naïveté bourgeoise.

« Monsieur, disait-il d'mi ton noble et innocent, les beaux meubles sont, pour ainsi parler, le critérium du bon goût. »

S'il ayatt été un homme superficiel, comme on en Yoit beaucoup en ce* monde, il aurait peut-être oublié de prendre des irenseignements sur «on gendre. S'il avait été confiant, comme la plupart des pères de famille, il aurait demandé à M. Gocheret la liste des personnes recommandables qu'on pouvait interroger sur sa conduite. Il fit mieux : il lui soutira habilement et sans en avoir l'air, les noms de tous ses fournisseurs. Il apprit que la robe de chambre était de Girbs, les pantoufles de Lorski, les meublesde Rosenquin, les instruments "de chirurgie de Perroy, les tapis de la maison Juliette frères. Il incrusta tous ces noms dans sa mémoire, et, se dit en riant sous cape :

c Le jeune homme a peut-être des dettes. Si j'allais prendre des renseignements chez ses amis, * ils ne me le diraient pas. Peut-être même n'en savent-ils rien! Ses fournisseurs, gens établis, personnes honorables, ne voudront pas me tromper et ne pourront pas se tromper; car à qui doit-on, lorsqu'on doit? à ses fournisseurs! » '

Il n'oublia pas de s'informer si le propriétaire habitait dans la maison ; il savait que les propriétaires ne se font pas d'illusions, et qu'ils se renseignent quatre fois par an sur la solvabilité de leurs locataires.

U sortit enfin ^ miarcha gravement jusqu'au cabinet de lecture le plus proche, feuilleta l'almanach

des 25000 adresses, monta dans le premier cabriolet qu'il vit passer, et visita successivement tous les fournisseurs de M, Gocheret! Le préambule qu'il improvisa pour cette circonstance vous donnera une haute idée de ses talents diplomatiques :

« Monsieur, dit^-il en entrant dsms le cabinet de M. Perroy, je suis M, Penouilte, de la Villette, ancien juge au tribunal de commerce du département de la Seine. Un honorable capitaliste de mes amis est sur le point de donner sa Pauline à M. Gocheret, votre client. Entre gens riches, on se doit la vérité, et je me flatte de l'espoir que vous m'apprendrez sans restriction tout ce que vous savez sur cet excellent jeune homme. »

M. Perroy, M. Girbs et tous les fournisseurs firent l'éloge de M. Gocheret comme s'ils avaient été ses meilleurs amis. Le plus éloquent fut sans contredit le propriétaire de la maison, un petit vieillard à l'œil vif appelé M. Torlotlin» .

« Si j'avais une fille, dit-il, je la lui donnerais. Mais je n'ai que deux fils, et ils sont en Grimée. >

Tandis que le prudent beau*père faisait sa récolte de renseignements , M. Gocheret cherchait le mot de la visite énigmatique qu'il avait reçue. Sa première idée fut qu'il avait eu afl'aire à mi impor-* tun de haute futaie ou à un mystificateur de grand talent. Puis il s'assura que sa montre et seii bijoux

étaient restés à leur place. Puis la peur le prit; il examina sa conscience ; il se demanda s'il n'avait pas parlé légèrement de la république de Venise, et si ce prétendu Penouille n*était pas un inquisiteur du Conseil des dix. Au milieu de ses délibérations, la porte s'ouvrit, et M. Penouille reparut, plus solennel que jamais. Il tendit la main à M. Cocheret, et lui dit avec une majesté douce et bienveillante :

« Mon jeune ami, demain nous célébrons ma fête. Si TOUS n'aviez pas disposé de votre dimanche, je vous prierais de venir dîner avec nous en famille. Nous serons trente-neuf, en vous con)ptant. Voici ma carte. Je vous présenterai à Mme Penouille, qui est le phénix des épouses, et à ma allé Pauline, que nous avons surnommée entre nous la perle de la Villette. »

Le dentiste ouvrait la bouche pour demander des explications : M. Penouille l'arrêta court.

« Permettez-moi, lui dit-il, de m'enfermer dans un silence diplomatique. Si l'avenir vous gardé une surprise, elle n'aura rien de désagréable. Qu'il vous suffise de savoir qu'en refusant mon invitation, vous refuseriez peut-être votre bonheur. »

M. Gocheret voulut savoir jusqu'où irait la plaisanterie : il accepta.

Le lendemain, dès neuf heures <lu matin, le clan des Penouille était réuni au chef-lieu de la famille.

Le héroé du jour, le vônérable Jean-Baplisle, encadré dans un habit bleu à boutons d'or, présidait à la fête. Il n'avait prévenu ni sa femme ni sa fille de la surprise qu'il leur ménageait pour six heures. Mais à midi, lorsqu'il vit entrer Léopold Gandon, il laissa errer sur ses lèvres ce sourire mystérieux que les sculpteurs égyptiens ont dessiné sur le visage des sphinx.

Léopold Gandon est un jeune homme de trente ans, ni beau ni laid, mais grand, bien fait, bien mis et bien élevé. Son père, inventeur des bougies de VArc^en-ciely et l'un des plus honorables industriels de la banlieue, lui a fait faire de bonnes études dans un collège de Paris. Il est licencié en droit depuis 1849, et premier clerc dans l'élude de W Ledoux qu'il achètera un jour ou l'autre. En attendant qu'il s'enterre tout vif dans les tracas uniformes du notariat, il va dans le monde, conduit le cotillon , joue le whist, et organise au besoin les charades en action. Les parents le recherchent parce qu'il sera riche, et les jeunes filles parce qu'il est bien.

Mlle Penouille semblait née pour lui; vous auriez dit qu'on la lui avait faile sur commande. Elle était juste assez grande pour qu'il la baisât au front sans se pencher. Sans êlre de ces femmes qu'on remarque dans la rue, elle avait, comme lui, de beaux yeux, de beaux cheveux bien épais ,

trente-deux dents blanches, une figure agréable et intelligente. Elle le connaissait dès Tenfance; elle avait été en pension à Paris , comme lui; elle n'était ni plus sotte ni moins aimable que lui. Elle avait vingt-deux ans et lui trente, et elle trouvait tout simple de devenir sa femme. Son mariage avec lui était décidé par une convention tacite; les Gandon et les Penouille le prévoyaient avec plaisir, sans empressement, sans inquiétude, comme une chose naturelle et qui doit arriver. Léopold ne lui faisait pas la cour, mais il dînait auprès d'elle tous les dimanches, et il Fembrassait le soir avant de partir. Je ne sais pas s'ils avaient de l'amour l'un pour l'autre ; ils n'en savaient rien eux-mêmes , par la raison qu'ils se voyaient sans contrainte et à satiété. Le jour de la fête de M. Penouille, ils jouèrent au volant, aux gr&ces, au tonneau et aux quilles ; ils se promenèrent tout seuls au fond du jardin sous la grande tonnelle, et les moineaux du voisinage n'entendir^it pas le bruit d'un seul . baiser. Vous reconnaîtrez à cette marque qu'ils étaient nés pour se marier ensemble et avoir beaucoup d'enfants.

Une demi-heure avant le dîner, M. Penouille, qui était la prudence même, s'avisa qu'il y aurait peut-être un danger à séparer deux cœurs si bien faits l'un pour l'autre. Il s'était formellement promis de ne pas doter sa fille; mais si, par impos-

sible, Gandon Faimait assez pour la prendre sans dot, n'ètait-il pas plus sage de la donner à Gandon? Il chercha le jeune homme au jardin, le saisit paternellement parle bras, Tentratna dans un coin, et le que&tionna ayec cette circonspection qui était, pour ainsi parler, le plus beau fleuron de sa conduite.

« Mon jeune ami, loi dit-il, y a-t*il des circon* stances où un notaire bien épris puisse épouser une fille sans dot?

*--- Certainement, répondit Gandon.

— Ah! ah! s'écria le bonhomme avec un gros sourire de satisfaction, vous me faites plaisir, Léo* pold , et œtte' réponse vous honore. »

Le maître clerc qui connaissait la manie de M. Penouille, et qui comptait bien en triompher par la force du raisonnement , se h&ta d'ajouter :

« Un notaire peut épouser une fille sans dot, s'il a payé son étude. Sinon, non.

< Vous connaissez trop bien les affaires, ajoutat-il, pour ne pas me comprendre. Un jeune notaire doit cent mille francs à son prédécesseur. S'il se contente de payer les intérêts, il prélève tous les ans cinq ou six mille francs sur le produit de son étude, et il se gène. S'il veut amortir le capital* en quelques années, il donne dix mille francs par an , et il s'épuise. Je ne vois qu'un parti à prendre, c'est d'épouser une honnête femme et cent mille francs; une femme pour le bonheur, cent mille francs

pour le repos. Supposez qu'il s*embarrasse d'une fille sans dot : il ajoute à ses charges sans aug* menter ses revenus; la dette qu'il a contractée devient de jour en jour plus lourde; il s'aperçoit un beau jour qu'ils des capitaux dans sa caisse : les capitaux de ses clients. 11 les emprunte sans rien dire, il veut tenter la fortune; il sait un endroit où l'on gagne beaucoup d'argent, il suit le monde, il va à la Bourse ; et pour un notaire, mon cher monsieur Penouille, la Bourse est l'antichambre des galères. Voyez un peu à quoi l'on s'expose en prenant une fille sans dot ! >

Là-dessus, Léopold Gandon se frotta les mains. Il ne doutait pas qu'un raisonnement si vigoureux n'eût ébranlé son beau-père.

« Les jeunes gens d'aujourd'hui , reprit M. Penouille, sont terriblement positifs. Moi, jeune homme, j'ai épousé une fille sans dot, et cela ne m'a pas empêché de siéger honorablement au tribunal de commerce.

— Vous n'étiez pas notaire! Vous étiez contremaître. Vous avez fondé une raffinerie; on ne fonde pas une étude : la loi s'y oppose absolument. Un industriel, un commerçant, un avocat, un médecin peut épouser une fille sans dot : c'est un luxe interdit aux notaires.

—Tu n'auras pas ma fille! » s'écria M. Penouille, mais en lui-même.

Gandon Voyant qu'il ne répliquait pas, crut l'avoir converti.

M. Cocheret arriva comme on allait se mettre à table. Une bombe tombée au niilieu du salon n'aurait pas produit plus d'efifel. De temps immémorial cette fêle de famille se passait en famille; aucun étranger n'y était admis que Gandon. Or, il était à la connaissance de tous que Gandon ne serait pas longtemps un étranger. Le dentiste avait fait une toilette éblouissante. Il portait un habit marron -à boutons de métal, un pantalon gris à bande noire et un chapeau blanc à longs poils. Ses gants étaient de soie paille, ses souliers de cuir verni ; sa cravate longue faisait penser à l'arc-en-ciel, et ses cheveux sentaient bon. Il portait un scarabée d'or en épingle, des boutons d'or à sa chemise, une chaîne d'or à son gilet, et une énorme bague d'or au doigt. Au milieu de ces splendeurs, il n'était pas précisément à son aise, car il ne savait pas encore s'il ne venait pas chercher une mystification. Il était rouge comme une pivoine, et, en cherchant M. J. B. Penouille, il roulait de gros yeux effarés. Il fit peur aux enfants; un bambin de six ans se réfugia dans les jambes de sa mère, et une petite fille se mit à pleurer. Pauline étouffait de son mieux un éclat de rire; Léopold ne riait pas. Un vague instinct l'avertissait de là présence d'un ennemi. Quant à M. Penouille, il marcha au-devant du nouveau venu

avec la grâce d*un maître de danse ; il le prit par la main, le conduisit devant sa femme, et le présenta en ces termes :

< Madame Penouille , je vous présente an jeune homme de mes amis. »

U ajouta tout bas :

K Placez-le à côté de Pauline. »

La bonne dame se leva précipitamment : il fallait ajouter un couvert, déranger les petits papiers qui njarquaient à chacun sa place, rapprocher les chaises : que d'affaires! Pauline s'asseyait d*oréinaire entre son aïeul maternel, âgé de quatre-vingts ans, et Gandon. Il était moralement impossible de priver le vieillard du voisinage et des soins de sa pe<fite-jSUe : ce fut Gandon qui pet^dit sa place. On le mit en face de Pauline pour qu'il ne se trouvât pas trop dépaysé.

« Quelle idée a donc Jean-Baptiste? » murmurait Mme Penouille en trottinant par la salle à manger* « Mais ce ne sont pas mes affaires : il sait ce qu'il fait.»

Quand la servante annonça que le dîner était servi , M« 'Penouille dit solennellement à M. Go«cheret :

« Offrez votre bras à ma fille ! >

Le pauvre Gandon sentit que la terre manquait sous ses pieds. Il se retourna le plus vivement qu'il put et chercha femme ou fille à qui il pût donner

. la maio ; mais toute la compagnie s'était déjà divisée par couples^ et û dut suivre tout seul, debout au' milieu des petits enfants comme un clocher au milieu d'an village. Ses bra* lombèreul piteusement le long de ses jambes lorsque Mme PenouiUe lui désigna sa nouvelle place. Il déploya sa serviette avec désespoir, il mangea sa soupe avec rage. Ses yeux étaient braqués sur H. Cocheret ^comme les deux canons d'un fusil sur une.béte malfaisante.

Excepté lui, tout le monde dîna bien. M. Cocheret n'ouvrait la bouche que pour manger, mais son appétit flatta Mme Penouille comme le compliment le plus délicat II offrit de tout à sa voisine.

Pauline, qui avait fini par surmonter son envie de rire, remarqua l'abattement de Léopold. Elle en fut touchée, et son ami d'enfance lui parut plus intéressant de face que de profil. Elle lui envoya pour le consoler un joli sourire plus amoureux que fraternel, et d'une nuance que Gandon ne connaissait pas encore. Il répondit par un regard foudroyant qui tomba d'aplomb sur la tète du dentiste. Elle répliqua par un imperceptible mouvement d'épaules qui témoignait de son mépris pour le gros voisin. Ils continuèrentlongtemps cette conversation silencieuse, et ils se dirent une foule de choses auxquelles ni l'un ni l'autre n'avait pensé le matin. Leur amour naissant circulait au milieu des réchauds et des surtouts sans rien renverser sur son

Je suis convaincu que si le vin de M. Penouille avait été moins bon, le sieur Gocheret n'aurait pas émis une proposition si audacieuse. En demandant la main de Pauline, il balbutiait un peu. Était-ce timidité? était-ce autre chose î Le fait est qu'il avait dîné rustrement; et je sais plus d'un poltron qui ne craint rien au sortir de table.

M. Penouille, homme de sens profond, ne put s'empêcher de faire une comparaison entre la conduite du dentiste et les procédés du maître clerc. L*un connaissait Pauline depuis assez longtemps pour Faimer d'amour solide ; l'autre venait de dîner auprès d'elle pour la première fois. L'un végétait encore dans une condition médiocre, au fond de Tétude de !!• tedoux; l'autre avait une position faite, un bel appartement, un mobilier riche, et son portrait par H. Dubufe. Et cependant le pre-

mier n'avait pas honte de mettre sa main au prix décent mille francs, tandis que le second était assez grand pour sç donner gratis. M. Penouille, qui avait autant de justice que de sagacité, se fit un devoir de retirer son estime au jeune Gandon pour en faire hommage au généreux Gocheret. Il lui prit tendrement la main et la serra si fort, que le dentiste sentit les moulures de sa bague s'incruster dans ses doigts :

« Jeune homme, lui dit-il, ma Pauline est à vous ! Vous ne vous repentirez pas de l'avoir épousée sans dot. Souvenez-vous que si je ne vous donne rien le jour du mariage, c'est parce que tout ce que j'ai vous appartient. Vous aurez un jour une belle fortune; et en attendant, si vous avez besoin d'un service, vous me trouverez ! »

Pendant cet entretien, les deux amants, qu'on n'avait pas coutume de surveiller, étaient assis côte à côte, sous la tonnelle. Ils se contaient leurs crain^ tes, ils maudissaient l'importun, ils se juraient une éternelle fidélité. Leur amour brisait sa chrysalide et développait bardiment ses ailes. Leurs mains se trouvèrent et ne se quittèrent plus. Leurs lèvres, qui ne s'étaient jamais rencontrées, se rejoignaient pour la première fois au moment où un feu de Bengale éclaira la tonnelle et montra à Mme Penouille un groupe qu'elle n'avait pas dessinée Heureusement M. Cocheret et Hé Penduiile ne regar-

daient point de ce eôlé-Ià. Tout le monde fut bien heureux jusqu'à onze heures du soir. Pauline et Léopold chantaient à voi)^ basse cet éternel duo donl les paroles sont si simples et la musique si douce : Je t'aime!

« Ils s'aiment! » pensait Mme Penouille en les couvant des yeux. M. Penouille, trop grave pour accorder son attention aux détails de la fête, usait ses deux mains l'une contre l'autre, et se disait : « Je garderai mon argent! »

M. Cocheret voyait briller à l'horizon l'argent de M. Penouille. On se quitta pourtant. « Il n'est si bonne compagnie, dit M. Penouille, que la faux du Temps ne sépare à la fin. Cocheret, mon vieil ami, je vous permets de cueillir un baiser sur les joues de ma fille. » Pauline tendit son front d'un air si maussade, que ce baiser donna peu de jalousie à Gandon. M. Cocheret, qui s'avançait la bouche en cœur, vit la grimace. « Tant mieux ! se dit-il. Principes sévères, éducation de province : celle-là ne me trompera pas! «

Une demi-heure après, M. et Mme Penouille s'étendaient parallèlement dans leurs lits jumeaux : H Qu'est-rce donc que ce monsieur-làî demanda Mme Penouille.

-— Mon gendre.

— Bonté divine !

— Un homme qui a plus de cent cinquante francs

à manger par jour, et qui prend ma fille sans dot. Tai gagné cent mille francs dans ma soirée.

— EtGandon?

-— Je désire formellement que ce nom ne soit plus prononcé devant moi : Pauline n'épousera jamais un honime d'argent, amoureux de mes écus. M. Léopold s'est coté trop haut pour qu'il me prenne envie de l'acheter. *

Il se fit un grand silence, c Mais, mon ami.... » reprit la digne femme.

Un ronflement lui répondit. Y a-t-il une musique plus douce et plus sereine que le ronflement auguste du père de famille qui va marier sa* fille sans dot!

Mme Penouille n'eut pas même la tentation de résister à son mari : elle considérait ses volontés comme les arrêts de la sagesse. Mais elle fit une longue visite aux parents de Léopold. Elle leur conta l'étrange résolution de M. Penouille, qui ne voulait se dessaisir de sa fille qu'à la condition de garder son argent. Elle espérait que la famille Gandbn tiendrait compte de l'amour des deux enfants, et ne sacrifierait pas leur bonheur à un calcul d'intérêt. Après tout, Pauline, pour être sans dot, n'était pas moins- un excellent parti. Ne pouvait-on pas attendre quelques années pour compléter le payement de l'étude? ou, si l'on voulait payer comptant, M. Gandon n'était-il pas assez riche pour avancer la somme?

« Je ne le suis pas plus que vous, répondit M. Gandon. Pourquoi ferais^je des folies, quand votre mari refuse de faire ce qui est juste ? Léopold a 80 000 francs de son oncle ; je lui en donne cent mille : c'est un joli denier. M. PenouiUe dit que son argent lui rend vingt pour cent : j'ai vu des années où le mien m'en rapportait vingt-cinq. Il est certain que l'industrie est un meilleur placement que le notariat; mais un fabricant n*est pas l'égal d'un notaire. J'ai fait de grands sacrifices pour l'éduca* tion de Léopold, parce que je voulais qu'il fût plus que moi. Si M. Penouille ne comprend pas cela, il peut garder sa fille; nous ne sommes pas embar-rassés de notre fils. »

^ Mme Penouille pleura éloquemment, mais ses larmes ne persuadèrent pas les Gandon. £lle se tourna d'un autre côté, et essaya de fléchir son mari : c Je sais bien que tu as raison, lui dit-elle; tu as toujours raison. Mais accorde-mpi, par grftce, la dot de Pauline. Vous autres, profonds raison* neurs, vous êtes des gens terribles. Moi, je n'entends rien aux affaires, mais quelque chose me dit que le bonheur de ma fille est avec Léopold.

^ Trouvez -vous que mon candidat sdit mal tourné ? demanda le raffineur.

— Je le trouve bien, mon ami, puisque tu l'as choisi; mais si Pauline en aime un autre?

— Patience! ils ne seront pas mariés depuis six

SANS DOT. SQl

mois, qu'elle aura oublié Gandon. J'ai rexpérience des choses de la yie, et un ancien juge au tribunal ' de commerce n'est pas sujet à l'erreur. »

Pauline et Léopold apprirent en même temps qu'ils étaient condamnés à ne plus se voir. Pauline ne protesta que par ses larmes ; Lëopold' courut à la raffinerie, mais M. Penouille n'y était pas pour lui. M. Gocheret fut admis à faire sa cour. Il ne rencontra aucun obstacle ; il ne soupçonna pas l'existence de son rival. Il faisait tous les soirs le voyage de la Villette. Mme Penouille le recevait avec une politesse contrainte,* Pauline essayait de le rebuter par sa froideur; mais M. Penouille était tout feu. C'était lui qui mettait dans l'eau les bouquets de son futur gendre.

Quand Léopold vit bien que M. Penouille serait inexorable, il écrivit à Pauline. Il confia sa lettre à la servante, qui se garda bien de le trahir. Toute la maison était pour lui, excepté le farouche Jean- Baptiste. Pauline n'eut pas le courage de lui refuser uiie réponse; et c'est ainsi que la correspondance s'établit. Au bout de quinze jours, les deux amants s'ennuyèrent de verser leurs larmeâ sur le papier : on prit un rendez-vous. M. Gocheret se retirait tous les soirs à dix heures, et il n'avait pas plus tôt fermé la porte, que tout le monde était au lit. Le 9 juillet, à onze heures^ Pauline se glissa sous la tonnelle du jardin, et trouva Léopold qui l'attendait

M. Penouille, en père sage et en propriétaire pru- * dent, n'oubliait jamais de lâcher dans son jardin un horrible Médor aux yeux rouges, aux oreilles droites, au poil hérissé* Ce monstre de fidélité prenait si chaudement les intérêts de son maître, qu'il aurait dévoré un malfaiteur en deux bouchées. Même en plein jour, dans sa niche, à la chaîne, il montrait les dents à tout mollet inconnu. M. Gocheret ne passa qu'une fois à sa portée, mais cette imprudence lui coûta un pantalon de quarante-cinq francs. Par compensation, la brave bête prenait plaisirà lécher les mains de Lèopold, son ami d'enfance.

Le jour où Médor écrira ses mémoires, nous saurons au juste ce qui s'est passé dans les dix ou douze tête-à-tôte qu'il embellit de sa présence. Quant à moi , je pense que Léopold respecta scrupuleusement sa chère Pauline^ parce qu'il ne désespérait pas de l'épouser. Il avait pris des renseignements sur le dentiste, et il ayait eu la satisfaction de les obtenir mauvais. On lui avait certifié, entre autres choses , que M. Gocheret gagnait peu , dépensait beaucoup , et devait à tout le monde. Il écrivit à M. Penouille pour lui faire part de ses découvertes, mais le judicieux raffineur savait depuis longtemps qu'il ne faut pas condamner un homme $ur le témoignage de ses ennemis : il mit la lettre en petits morceaux.

SAÎÎS DOT. • 293

Sur ces entrefaites, M. Cocheret envoya une corbeille magnifique , que les experts de la famille es<timèrent huit ou dix mille francs. Pauline examina avec une curiosité douloureuse son cachemire des Indes , ses dentelles , ses robes en pièces et ses bijoux. Toutes ces jolies choses, qui l'auraient ravie venant d'un autre, l'attristaient fort. Elle avait le cœur aussi serré qu'un conscrit breton à la vue d'un uniforme. Ces robes étaient la livrée du maître qu'on lui imposait. M. Penouille, en revanche/ était radieux. Il prit son gendre à part et lui dit à l'oreille :

« Jeune homme , vous m'avez trompé ! »

Cocheret devint pâle et balbutia une réponse.

« Oui , reprit le raffineur , vous m'avez trompé. Il y a quelque chose que vous ne m'avez pas dit.

— Je.... ne.... sais pas.... monsieur.... murmura le dentiste.

— Vous m'avez caché l'état de vos affaires.

— Mais, monsieur....

— Vous ne m'avez pas dit que vous aviez déjà fait des économies !

— Ouf ! » fit M. Cocheret , qui s'attendait à autre chose.

Le lendemain, on signa le contrat : ce fut une fête pour tout le monde , excepté pour Pauline. On avait mis des fleurs dans le salon , et les allées du jardin étaient soigneusement ratissées. M. Penouille

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avait minuté avec M' Ledoux un contrat de l'âge d*or.

< Mes enfants, dit-il aux futurs époux avec des larmes dans la voix , vous n'avez rien ni l'un ni l'autre. Stanislas Gocheret apporte le talent et le travail; Pauline Penouille apporte l'ordre et l'éconoqiie , et vous vous mariez sous le régime de la communauté. Vous mettrez en commun , comme dit le code, les peines et les plaisirs de la vie. Cest ainsi que j'ai fait avec Mme Penouille, et nous avons amassé six cent mille francs , qui vous reviendront un jour.

— Le plus tard possible , » ajouta pieusement M. Gocheret.

Pauline pleurait de ses deux yeux.

Toute la famille Penouille , convoquée pour la solennité, murmurait à demi-voix, comme le chœur des tragédies antiques:

c II est fort ; il marie sa fille sans un sou de dot. »

 minuit, dans une obscurité profonde, Léopold et Pauline , par-devant maître Médor , dressèrent un plan audacieux qui devait les lier indissolublement Tun à l'autre. U fut convenu que le lendemain , à la même heure , Pauline s'enfuirait de la maison paternelle. Une fois compromise, il faudrait bien qu'on la donnât à son amant , car il ne se trouverait plus un homme assez désintéressé pour l'épouser sans dot.

Mais le lendemain , comme M. Penouille exécutait au jardin sa promenade matinale , cet esprit observateur remarqua l'absence de plusieurs mor- ' ceâux de verre sur le sommet du mur de clôturé. Cette nouveauté le frappa d'autant plus, que deux bottes à talons avaient laissé leur empreinte au beau milieu de la plate-bande. Il suivit dans la grande allée la trace accusatrice, qui le conduisit à un certain banc de pierre établi sous la tonnelle. Les bottes n'avaient pas été plus loin. Mais M. Penouille avait de trop bons yeux pour ne pas voir l'em- • preinte d'iln joli petit soulier sans talon , qui semblait avoir piétiné longtemps à la même place. Le petit soulier le conduisit jusqu'à la fenêtre de Pauline. Le bon père de famille s'avisa que la jeune fille serait infiniment mieux logée au premier étage, auprès de ses parents, et il opéra le déménagement sur l'heure.

Il fit mieux : il h&ta les préparatifs du mariage , et huit jours après Pauline échangea le nom de son père contre. celui de M. Cocheret. Ce ne fut pas sans verser quelques larmes; mais M. Penouille savait que les larmes d'une mariée sèchent toujours dans la soirée. Le repas des noces fut splendide , et tous les petits Penouille en firent une maladie. On déboucha le vin de Champagne après le potage. Mme Kenouille avait une migraine qui ne lui permit pas de faire les honneurs aussi bien qu'elle

Taurait dû. Quant au raffmeur, il se multipliait, il versait rasade à tous ses voisins. < Buvez mon vin , disait-il , buvez-en beaucoup , ne le ménagez pas ; vous n'en boirez jamais pour cent mille francs ! »

Et de r^re. ' »

^M. Gttcheret, rouge comme une écrevisse, buvait, mangeait 9 et ne parlait point ; personne ne l'aurait •pris pour un dentiste. Pauline avait les yeux dans son assiette.

M. Penouille avait eu soin d'inviter le propriétaire de son gendre et les principaux fournisseurs à qui il avait demandé des renseignements. Au sortir de table , il prit M. Torlottin par le bras, le tira à part dans un coin du salon , et lui dit :

c Âuriez-vous cru cela il y a six semaines? Dire que le 23 juin , à huit heures du matin , je ne savais pas le nom de mon gendre I Je suis un homme prompt en affaires , comme disait autrefois M. Lebeau, président du tribunal consulaire; prompt, mais circonspect , mon cher monsieur Torlottin. Je sais à qui je donne ma fille.

— Moi aussi , dit le propriétaire.

— Un grand talent , n'est-il pas vrai î

— Immense.

— Belle réputation 1

— Magnifique.

— Cet homme-là vaut cent mille écus.

— Au moins.

•^ Ëh bien ! devinez ce qu'il me coûte.

— Moitié?

— Pas un centime, monsieur; j'ai marié ma fille sans dot.

— Vertuchoux î cria M. Toriotlin , comme s'il avait marché sur un aspic.

— Est-ce bien joué î... Vous comprenez cependant que le jour où Cocheret aura besoin de quelques billets de mille francs , il les trouvera ici.

— Ouf ! vous me rassurez.

— Qu'est-ce à dire ? lui auriez-vous prêté de l'argent ? • "

— Jamais.

— J'en étais sûr.

— Il ne me doit que deux années de loyer. .

— Vous lui avez fait crédit de huit termes ?

— J'étais garanti par son mobilier.

— Et vous m'avez . dit qu'il était un honnête homme !

— Le plus honnête homme du monde peut être gêné. On se remet, les affaires reprennent , on se marie.

— Mais il a gagné plus de cent mille francs en deux ans !

— Si vous en êtes sûr î

— Je suis sûr.... je suis sûr.... Il est donc mal dans ses affaires?

— Je n'ai jamais compté avec lui ; mais qu'ini-

porte ? vous êtes riche, monsieur PenouiUe, et vous ne voudrez pas que votre fllle soit veuve au profit de la maison de Cliciiy !

— Pas un mot de plus , monsieur , voici ma femme. »

H. Penouille reçut dans la quinzaine six ou sept mémoires formidables, qu'il paya après avoir marchandé. Le valet de M. Cocheret vint lui-même , en livrée » réclamer deux années de gages. Le digne homme perdit patience. L'addition des sommes qu'il avait déboursées se montait à quatre-vingtdix mille francs. Il serra dans son portefeuille la note exacte de ses déboursés , et courut au boulevard. M. Cocheret était sorti ; Pauline pleurait dans un beau fauteuil. Elle protesta que l'air de Paris ne* lui valait rien, et demanda à passer la fin de l'été à là Yillette. Au milieu de ses confidences, un vigoureux coup de sonnette l'interrompit désagréablement.

«C'est un client, dit M. Penouille. Gomment votre mari n'est-il pas ici T »

Heureusement ce n'était qu'un garçon de caisse des Statues de Saint- Jacques , qui venait toucher le' prix d'une corbeille de dix mille francs. M. Penouille promit de payer.

Un mois après, il rencontra Léopold Gandon, qui remontait le faubourg Saint-Martin. Le jeune homme lé vit venir, et l'évita discrètement, en re-

gardant une devanfurè de boutique. Mais M. Penouille , homme juste , lui frappa sur l'épaule 'et lui dit : « Pourquoi ne. vous voit-on plus, mon chg: Gandon î vous négligea vos amis. Ma femme me demandait encore hier : « As-tu vu Gandon ? »

— Que voulez-vous, dit Léopold avec un gros soupir , je n*étais pas assez riche pour l'épouser sans dot !

— Venez dîner ce soir avec nous , pauvre et intéressant jeune homme. Pauline est à la maison , son mari n'y sera point. Nous n'avons pas été contents de son mari. »

Celte véridique histoire prouve aux pères de fanîile qu'Us doivent donner une dot à leurs filles , et aux clercs de notaire qu'il ne faut désespérer de rien.

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