‹ Trente mois en Chine [microform]Chapitre 10 sur 17 · V. fJ. T. S. E. S. e. F · texte numérisé non relu

V. fJ. T. S. E. S. e. F

« Mon Très Révérend Père,

« le voudrais devenir pendant quelques instants, au moins de cœur, votre petit novice et vous parler comme ils vous parlent, c'est-à-dire en toute ouverture d'âme, simplement et humblement devant Dieu.

« L'année dernière fut pour moi une année de tourment. Pas compris de mon vénéré Directeur avec lequel je n'étais pas, sans doute, assez ouvert ni assez clair ; ballotté entre ces deux alternatives ou Franciscain ou Missionnaire, mais sans consolation et surtout sans décision de la part de mon Directeur, je sortais de chez lui toujours triste ; j'y allais tous les mois, mais presque avec peine. Le bon Dieu vous a envoyé, à la fin de l'année, pour notre retraite d'ordination et il vous souviendra peut-être que je m'ouvris à vous dans un petit billet. Je le fis pleinement, je crois, et de tout cœur.

(( Le bon Dieu m'en récompensa, car aussitôt que vous eûtes prononcé le mot de Franciscain- Missionnaire, le calme se fit en moi et je sentis une joie et une tranquillité qui ne m'ont pas abandonné depuis.

« Ce que je sens, mon Père? c'est une conviction intime qui se fortifie tous les jours, un bon-

heur intérieur que je ne sais pas rendre, mais que je sens plus parfait tous les jours, surtout quand je suis bien sage, quand j'observe bien la Règle et quand je prie avec tout mon cœur. Il y a des moments où je suis débordant, alors, je sens qu'il n'y a pas de doute et que le bon Dieu me veut, moi si vif, si facile à mettre en colère, si orgueilleux, si léger, pour devenir l'enfant de son Cœur et aussi le vôtre. Tous mes défauts sont autant d'objections que je me pose, mais ce que je sens répond à tout.

« Il y a des moments où je serais tenté de me relâcher ou pour la discipline, ou pour la piété, ou pour le travail, et alors ce que je sens me fait rougir : tu serais Franciscain et Franciscain-Missionnaire et tu violerais la Règle impunément ? tu n'aimerais pas le bon Dieu de tout ton cœur, tu serais paresseux ! cela me fait rentrer en moi-même et cela m'aide bien souvent à mieux faire mon devoir.

(( L'année dernière j'avais des idées qui me troublaient profondément quelquefois : je songeais à mes parents, qui s'imposent pour moi tant de sacrifices et qui comptent tant sur moi ; j'étais encore plus mondain qu'aujourd'hui et je me posais en objection ce que m'offrait le monde, même étant Curé dans une paroisse ; je m'objectais moi-même, tel que je suis, ami des aises par nature, aimant mes parents à la folie, si orgueilleux, si pétri de vanité ! Tenez, mon Père, ce défaut me désole :

c'est le défaut dominant que je combats à outrance, mais que je n'étoufferai jamais, sans doute, bien que j'aie obtenu des résultats dont je remercie le bon Dieu qui voit mes combats intimes et qui sait que je veux, à tout prix, devenir un saint. Éh bien, mon Père, ces objections, qui m'ont fait tant de fois pleurer l'année dernière, me laissent l'âme toujours calme et sereine : si le bon Dieu me veut (et il me semble que je ne veux que ce qu'il veut lui-même), il me prendra, malgré mes parents, malgré l'autorité, malgré moi-même. Ah ! par exemple, je m'attends à tout. J'aurai le cœur brisé bien des fois, je le sais ; je ne me fais pas illusion, mais si Je bon Dieu m'appelle, je vous le dis sans exaltation, au pied du crucifix, et, dès lors, en toute humilité, mon Père, je partirai !

« Voilà ce que je sens et voilà pourquoi j'attends avec patience, sans me monter la tête, priant et tâchant de devenir meilleur. J'ai soif de mortifications et d'humiliations ; ce qui me fâchait autrefois, ce qui me révoltait ou m'humiliait, le plus souvent, je l'accepte avec bonheur et quelquefois avec joie ; j'ai soif de pureté et de chasteté ; je n'ai pas grand mérite, car vous ne devineriez jamais l'horreur instinctive que j'ai pour toute idée ou tout mot que je rencontre contraire à la sainte vertu. J'ai demandé au bien cher M. Déauze la permission de consacrer tout spécialement ma chasteté à la très sainte Vierge, en attendant que je puisse la lui consacrer par un vœu formel, et il me tarde. Il me l'a

permis et je fis cette consécration le i^^' janvier.

(( Et maintenant, ce que veut le bon Dieu de moi, je n'en sais rien. Je me jette dans sa paternelle Providence, par l'intermédiaire de ce cher et vénéré Directeur que j'aime tant et plus que jamais. Il lira ces lignes avant qu'elles ne vous arrivent; il m'a lui-même conseillé de vous les écrire et il ne sera pas étonné de ce qu'elles contiennent, car ce que je vous dis, je le lui ai dit aussi, et aussi bien que j'ai su. Je me mets entre ses mains et, plein de confiance dans sa paternelle direction, mon Père, je promets devant ce crucifix (que vous portez sur votre poitrine, que je vois d'ici et que je serais si heureux de baiser en ce moment), je promets de ne pas faire un pas sans son ordre, qui est l'ordre du bon Dieu lui-même.

« Mon Père, donnez-moi votre bonne bénédiction. Si j'osais vous demander une petite grâce, mais pourquoi n'oserais-je pas? il me semble que jusqu'ici je vous ai appelé mon Père et je sens, au fond du cœur, que vous devez l'être et que vous le serez. J'ose donc vous demander d'abord votre bonne prière et celle de vos novices. Dans quelques jours, je passerai mon second conseil de revision. Il s'agit de faire violence au bon Dieu, mais une douce violence, comme qui dirait une douce séduction et, pour cela, je ne compte que sur de bonnes prières. Oh ! je vous en supplie, priez bien saint François ; jamais vous ne diriez comme je l'aime, ce bon saint François !

54 TRENTE MOIS Eîf CHINE

c( Votre respectueux et tout affectueux novice, novice au moins de cœur.

« Jean-Marie Dufrançois. »

Le jeune Séminariste ne se fait pas d'illusion sur les épreuves qui lui sont réservées. Depuis plusieurs années, il a pris pour devise : Tn via recta semper cum Cruce fîrmiis. Sa conduite avait pleinement réalisé la première partie de cette belle devise ; le droit sentier de la vertu était l'unique chemin dans lequel il s'appliquait généreusement à marcher. Heureux de la joie que donnent l'amour de Dieu, l'accomplissement du devoir, la tendresse des parents, la bienveillance des maîtres et la franche amitié de ses condisciples, Jean-Marie ne connaissait pas encore la Croix, et la Croix se présentait ; c'était la seconde partie de sa devise. Jean-Marie l'accepta vaillamment, on peut dire qu'il la porta jusqu'à la fm de sa vie ; ses lettres vont nous le raconter.

Le martyre de son cœur si aimant, mais en même temps si surnaturel, commença le jour où le Seigneur lui dit : « Sors de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai. (Gen., xii, i.) )) Ce martyre eut, pour son âme d'apôtre, la consommation la plus douloureuse et en même temps la plus résignée, le jour où le Maître du champ céleste lui demanda de cesser son apostolique labeur et de quitter cette terre qu'il lui avait montrée, terre

aimée qu'il /aurait voulu, pendant' quarante ans encore, arroser de ses sueurs et de son sang !

Le 6 avril 1896, il écrivait au P. Ottion :

« Monsieur le Supérieur m'ordonne de vous écrire pour vous exposer la situation de ma famille ; il ne m'en coûte pas beaucoup d'obéir et je m'exécute de très bonne grâce, corde aperto, comme toujours. »

(Suivent quelques détails d'ordre familial.)

... (( Mon Père, j'ai obéi en conscience et je crois vous avoir tout dit... Mon père pleurera beaucoup, mais se spumettra à la sainte volonté de Dieu, parce qu'il a une foi forte ; maman et ma grand' mère, par exemple, me feront une opposition que le temps seul pourra vaincre... Je m'attends à tout de leur côté, mais vous ne me voudriez pas si je ne souffrais pas un peu. Je ne sais guère encore ce que c'est que souffrir, souffrir des rebuts, des paroles cruelles de la part de ceux que j'aime tant après Dieu ! Mais ce que je sais, ce que je médite bien souvent pour me préparer au combat, c'est que Notre Seigneur a eu toutes les croix, c'est que tous les saints ont eu leurs croix, et le très bon Père saint François, le bienheureux Jacopone et tant d'autres ont eu des rebuts du côté de leurs familles, qui ont été sûrement plus cruels que ceux que j'aurai à supporter.

(( Mon Père, je suis entre les mains du bon Dieu et j'essaye tous les jours de m'y mettre davantage ;

si sa sainte volonté est que je souffre, il faudra bien qu'il m'aide à souffrir, et s'il me veut tout à lui, comme je sens qu'il me veut tous les jours davantage, malgré ma misère, tous les obstacles tomberont et sa sainte volonté s'accomplira. Il me semble que je n'ai soif que de cela. La sainte Volonté de Dieu. Fiat! Fiat!

« Mon bon Père, je fmis ce long et matériel bavardage : si je vous ai ennuyé, et je l'ai fait sûrement, envoyez-moi un grand coup de votre discipline (ce n'est pas dangereux... par la poste); n'oubliez pas quand même de me bénir ; je me mets à genoux à vos pieds.

c( Votre enfant et novice de cœur in A'^".

« J.-M. DUFRANÇOLS.

« Je passe mon conseil de re vision le 4 mai ; je compte sur vos promesses. »

Jean-Marie avait été ajourné, au premier conseil de revision. La perspective de la caserne était loin de lui sourire ; toutefois, comme en toute chose, il subordonnait sa volonté à la volonté de Dieu.

Le 18 mai 1896, il écrivait au Père Provincial :

(( Nous devons être à Nogaro, mardi prochain 28 mai, à 1 heure du soir, pour être examinés (1). Il faut s'exécuter de bonne grâce... Une fois de plus.

(1) Le conseil de revision fixé d'abord au 1er niai avait été remis au 28 de ce même mois.

je viens demander vos bonnes prières et celles des petits Frères qui sont si heureux ! oh ! si heureux d'être vos enfants, tout à fait vos enfants! Demandez-leur pour moi, je vous prie, quelque petit Ave Maria, surtout mardi. J'essayerai d'être reconnaissant dans la mesure de mes misérables forces.

(( J'ajoute un mot : ce conseil a, pour moi, une importance réelle et toute spéciale. J'ai été ajourné une fois ; si je le suis encore, l'argument du service militaire contre mon départ n'en est plus un en réalité, comme je le disais à M. le Supérieur, puisque, soit que je sois ici, soit que je sois chez vous, je n'aurai jamais qu'une année de caserne à faire, en supposant que je sois pris la troisième fois...

« En attendant, je suis entre les mains du bon Dieu ; s'il me veut soldat, si c'est pour mon bien et pour sa gloire que je fasse deux années de service, eh bien ! je suis prêt au sacrifice et je bénis d'avance sa sainte volonté et ses desseins sur mon àme...

(( Votre enfant, bien tout à vous en Jésus, Marie et Joseph.

(( Jean-Marie Dufrançois. »

Saint Joseph est le patron du Grand-Séminaire d'Auch, Jean-Marie avait déjà une grande dévotion au glorieux Époux de l'Immaculée Vierge Marie. Le P. Othon lui inspira peut-être une confiance plus grande, lorsque, lui conseillant de confier à

saint Joseph l'afTaire de sa revision, il lui eût raconté quelques traits assez frappants dans lesquels il se plaisait à voir une assistance particulièr-c du grand Patriarche,

Le 4 juin 1896, Jean-Marie lui annonçait l'heureux résultat du conseil de revision: « J'étais bien sûr que saint Joseph ne me voudrait pas soldat celte année-ci. Ce n'était pas concevable. Jugez donc s'il allait m'abandonner au dernier moment, après m'avoir tant gâté pendant tout le courant de cette année ! Il n'a pas osé me réformer tout d'un coup, à cause de l'ébahissement qui aurait pu s'en suivre, mais il m'a bien ajourné et je ne pouvais guère lui en demander davantage.

(( Je vous assure que je n'étais pas trop lier. Je n'ai pas été malade depuis ma quatrième au Petit- Séminaire, et cette année je n'ai pas eu l'ombre même d'un rhume !

« Je puis, je crois, chanter des Te Joseph célèbrent autant que je saurai et ce ne sera pas trop. Enfui! me voilà délivré du côté du service militaire; c'est un argument qui n'en est plus un. Veo grattas ! Il m'en reste encore deux autres : l'autorité et mes parents.

« L'autorité, jusqu'ici, parait bien disposée. Je vais voir M. le Supérieur de temps en temps. Je suis très ouvert avec lui et il est pour moi d'une bonté excessive. Il me donne des conseils, m'encourage et me promet son appui, autant qu'il dépendra de lui, pour m'aider à suivre l'appel de Dieu.

Il faudra maintenant attendre notre nouvel archevêque (1).

Mon vénéré Directeur m'a permis d'avertir mes parents. Il m'a recommandé la prudence, surtout à cause de maman et de ma grand'mère. Dès lors, voici à quoi nous nous sommes arrêtés : quand je suis allé à Manciet, le 4 mai, j'ai tout dit à M. le Curé et M. le Curé préparera peu à peu mes parents, jusqu'à ce que je finisse par les avertir définitivement moi-même.

« Vous connaissez M. le Curé de Manciet, le si bon M. Tajan (poignet de fer et cœur de feu, comme le dépeint le P. Marie-Antoine) ; c'est un saint, bien sûr. Il a bien pleuré quand je me suis ouvert à lui ; il m'a dit combien il tenait à moi et à ma pauvre famille. « Ce sera un sacrifice bien dur pour « moi, pour tes bons parents qui t'aiment à la « folie; mais si le bon Dieu t'appelle, mon ami, il « faut partir, partir le plus tôt possible, demain s'il « le faut !... )) Je ne veux pas essayer de vous raconter tout ce qu'il me dit dans cette soirée qui s'est prolongée jusqu'après minuit, mais ce que je puis vous dire, c'est que j'en garderai longtemps le souvenir et que je bénirai toujours le bon Dieu de m'avoir donné un si saint prêtre. Il m'a promis d'avertir mes parents. Il a sur eux beaucoup d'influence et je compte extrêmement sur lui après le

(1) Mgr Balaïn, transféré da siège de Nice à J'archevêché d'Auch (1896).

bon Dieu. Quand je suis revenu à Manciet, ces jours-ci, il m'a renouvelé ses promesses ; il a même déjà commencé son œuvre auprès de ma mère, qui ne se doute cependant de rien ou très vague m en L encore. M. Déauze m'a chargé de lui dire d'insister; il prie beaucoup, et il m'a promis de ne rien tenter qu'après avoir longuement prié. Je ne sais plus rien depuis, mais tous les jours je m'attends à une lettre pleine de reproches de chez nous.

(( Il me tarde maintenant de prendre la croix et de marcher; je la voulais un peu dure et j'ai tout lieu de croire qu'elle le sera ; ce que je désire surtout, c'est de la porter avec amour. C'est ce que je demandais avant-hier à Notre-Dame de Lourdes, Il me semble que j'ai puisé un peu de force auprès de la Grotte bénie. J'ai passé là à peu près toute ma journée ; j'ai eu le temps de m'épancher un peu et j'en sentais le besoin. J'ai confié ma vocation à Marie : je lui ai offert mes parents, en souvenir du Millier ecce filins tuus : il va sans dire que je ne vous ai pas oublié non plus.

« J'ai pu voir une minute le saint P. Marie- Antoine ; il m'a montré le ciel, m'a parlé de croix et de sacrifice ; il me semble que j'ai compris. Mon Père, il me semble que je n'arriverai à vous que par la croix, et voilà pourquoi je la désire, cette croix, tous les jours davantage. J'ai pris depuis longtemps pour devise : In via recta sempev cum Cruce firmus. Si je suis dans la voie, obtenez-moi par vos bonnes prières... d'être toujours et jusqu'au

bout fidèle et ferme dans cette voie, malgré toutes les croix et tous les sacrifices.

« Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que je serai bientôt à vous, comme je le suis déjà de tout cœur. Mon Père, bénissez-m.oi.

« Votre enfant bien indigne.

« Jean-Marie Dufrançois. ))

Jean-]\[arie pratiqua jusqu'à la mort l'exercice de la Retraite du mois. Quelques lignes éparses dans ses notes, nous permettent de croire qu'il commença ce pieux exercice, sinon au collège d'Éauze, du moins dès son entrée au Grand-Séminaire.

Sa retraite de juin 1896 est la première que nous trouvions consignée et détaillée dans un de ses carnets intitulés : Impressions^ Résolutions, Rouquets spirituels. Le résumé vraiment remarquable des méditations de ce genre occupe les huit premières pages de ce carnet ; il débute ainsi :

T. S. E. L.\us Deo s. e F.

IN VIA RECTA SEMPER FIRMUS CUM CRUCE Retraite du mois de juin {i9 juin 1806.)

Quatre méditations partagent la journée : le péché, la luxure, la mort, la pureté. — Nous regrettons que le cadre de notre travail ne nous permette pas

de reproduire ces comptes rendus. Dans la conclusion de chacun d'eux, on voit la préoccupation de Jean-Marie de devenir un homme intérieur, détaché, surnaturel. Mais nous sommes heureux de transcrire en partie l'acte de donnation qui couronna cette fervente retraite et que providentiellement, croyons-nous, nous avons retrouvé parmi ses manuscrits, sur une feuille volante. Voici donc les élans de cette âme qui, le regard fixé sur Dieu, marche courageusement au sacrifice. L'en-tête est le même que celui du compte-rendu.

ce Mon très doux Jésus,

(( Que je suis heureux Vous serez désormais

mon Maître et je serai votre esclave. Lisez au fond

de mon cœur votre esclave! c'est-à-dire votre

chose, votre serviteur le plus indigne, le plus méchant, mais le plus décidé à vous demeurer fidèle jusqu'à la mort. Je me donne à vous, ô Jésus, corps et âme, avec tout mon cœur. Ce cœur, oh ! je vous en supphe, prenez-le tout souillé qu'il puisse être... Je vous le donne aujourd'hui pour que vous le crucifiiez, pour que vous le broyiez dans l'épreuve, mais aussi pour que vous le souteniez dans les combats et les crucifiements. La croix, le calice, je les sens déjà sur mes épaules et sur mes lèvres... Oh ! Jésus, merci ! mais je vous en supplie, donnez-moi de souffrir par amour. — Donnez-moi d'être fou de la croix ! Donnez-moi le courage de suivre la voie que vous me tracez in via

recta de la suivre firmus, toujours oh ! oui toujours.

« Jésus ! en ce jour de donation, encore une prière. Vous m'avez donné un père, une mère, des sœurs, des grands-parents que j'aime tant après vous, Jésus ; voyez les larmes de mes yeux et surtout celles de mon cœur: àJeur amertume, vous voyez que je les aime plus que moi-même, mais beaucoup moins que vous... Jésus ! Jésus ! vous voyez l'étendue de mon sacriiice !... Mon cœur est brisé, mais il est tout à vous...

(( Jésus, Marie, je vous donne mon père, ma mère et ces chères Aurélie et Berthe... Je vous donne aussi cette bonne grand'mère qui ne pense qu'à moi, qui ne rêve que de moi ! — Ah ! parents bien-aimés, ne m'appelez pas ingrat, parce qu'avant d'être à vous, je suis à mon Dieu ! — Jésus, Marie, Roi et Reine de douleurs, donnez-leur la grâce de faire bien le sacrifice : de le faire avec amour, comme je voudrais le faire moi-même.

. « Et maintenant, tanquam nihilum ante Te. Je m'abîme dans mon indignité, ô mon Dieu ! je me cache dans la croix, pour y vivre et mourir comme Jésus ! Oh ! je sens bien que je dois souffrir puisque je me donne en ce jour à un Maître crucifié !...

« Deo gratias !

« C'en est fait et je signe cet engagement.

« Jean-Marie Dufrançois. »

Juin 1896.

((. Résolution de retraite : Je veux vouloir et obéir malgré tous les sacrifices. »

Aux postulants sérieux, le Provincial envoie un questionnaire qu'ils doivent lai retourner avec les réponses précises à chacune des questions. Jean- Marie crut devoir expliquer celles de ses réponses qui lui paraissaient trop laconiques : il en fit en quelque sorte le commentaire scrupuleux et l'adressa au Père Provincial, le 29 juin 1896.

Nous ne reproduisons que ce qui révèle l'humilité et la générosité de cette âme si ardente à l'œuvre de son avancement spirituel.

(( Mon caractère, j'ai essayé de le résumer en quatre mots : gai, vif, expansif, voilà surtout pour l'extérieur; susceptible, voilà surtout pour l'intérieur.

« Même quand je suis triste, je parais gai et je le suis en réalité en me faisant une petite violence ; vif, brusque, je le suis aussi et les mouvements primo-'pH'mus ne sont pas rares, mais il est bien extraordinaire que je n'en triomphe pas aussitôt et je crois ne jamais porter rancune ; expansif, oui encore. Je n'ai pas grand mérite à cela, mais je ne crois pas savoir dissimuler ; j'ai essayé pourtant, mais j'ai si peu réussi que j'en suis complètement dégoûté : on lisait tout de suite sur ma ligure ce que je voulais cacher. Par exemple, ce qui me révolte le plus, c'est de voir qu'on dissimule, qu'on n'est pas franc. Souvent je me tais, mais intérieurement je suis blessé et il faut quelquefois des efforts et du temps, pour que. je redevienne moi-même avec ceux-là. Voilà pourquoi j'ai mis sur

le questionnaire : susceptible, surtout intérieurement. Autrement, il ne m'en coûte pas d'aimer tous mes frères, de leur rendre tous les petits offices que je puis ; je ne crois pas avoir d'ennemi ici, pas plus qu'au Petit-Séminaire.

« Pour les motifs de mon choix de vie, j'ai mis : entraînement irrésistible de la grâce. Je ne pouvais pas mettre mieux pour dire ce que j'éprouve. Ce n'est pas un coup de tête qui me détermine : il y a au moins deux ans que j'étudie ma vocation d'une manière sérieuse. Ce n'est pas non plus une fantaisie, l'orgueil ou la vanité ; oh ! non, car je suis persuadé que le meilleur moyen de fouler aux pieds ces deux péchés capitaux dont je suis pétri et que je veux ruiner à tout prix, c'est bien de prendre l'humiliation et la pauvreté aux yeux du monde, pour m' élever d'autant devant Dieu.

« Je veux devenir un saint à tout prix ! il le faut et je le serai, coûte que coûte, avec la sainte grâce de Dieu. Ce ne sont pas non plus des rebuts, des ennuis de Séminaire qui me font désirer de changer de vie ; j'ai tout ce qu'on peut désirer dans un Séminaire pour être vraiment heureux : des Directeurs qui sont pour moi de véritables pères et des amis excellents. Ce ne sont pas, enlin, des rebuts de famille : mes parents m'aiment à la folie, je vous l'ai déjà dit ; ils m'ont toujours, et maintenant plus que jamais, accordé tout ce que je pouvais désirer. Aux yeux du monde, je serai certainement le plus

ingrat des fils pour des parents si bons pour moi ;

mais le monde ne sait pas ce qu'il dit ; il ne sait pas que c'est le cœur brisé que j'abandonnerai mes pauvres parents (que j'aime encore plus qu'ils ne m'aiment), pour obéir à mon Dieu qui m'ordonne de toutes manières, et intérieurement et par la bouche du saint Directeur de mon âme, de prendre ma croix et de le suivre.

■ c( Je veux me sauver et je veux sauver d'autres âmes ; c'est ma soif de tous les instants et pour cela je crois fermement, d'une foi humble et confiante, que la voie m'est tracée toute droite et je veux la suivre : voilà le motif de mes désirs et de mes aspirations...

€ Je recevrai, le 19 juillet, les Ordres mineurs. Je compte tout spécialement sur vos bonnes prières. A mon tour je vous promets, ainsi que pour vos si bons Novices qui ont si bien prié pour mon conseil de revision, un souvenir tout spécial, mais tout à fait spécial, en ce jour de grâces et de bénédictions. Je suis avec eux de cœur, bien souvent ; je suis souvent aussi à vos pieds et, à cette heure, je m'y jette pour recevoir votre bonne bénédiction.

c( Votre enfant bien respectueux et bien obéissant.

« Jean-Marie Dufrançois. »

Des lignes qui précèdent ne pourrait-on pas dire que c'est la psychologie résumée d'un saint?

A la date du 4 juillet suivant, nouvelle lettre : " « Mes parents ne sont pas encore avertis, mais

voici la dernière décision du si saint M. Déauze : nous allons commencer une neuvaine demain, dimanche 8 juillet, et, au dernier jour de cette neuvaine, M. le Curé de Manciet avertira mes pauvres parents ; il me l'a promis.

(( Mon Très Révérend Père, je compte tout à fait

sur vos bonnes prières et sur celles de mes bons

Frères ; j'essaierai plus tard d'être reconnaissant

devant le bon Dieu. Quelques amis bien chauds du

^<^rand-Séminaire m'ont promis leur concours...

(( Pour moi, je veux me jeter à corps perdu dans cette neuvaine. Neuf jours me séparent encore du Calvaire : qu'il me tarde de prendre la croix et de suivre Jésus ! mon Dieu ! donnez-moi de faire le sacrifice avec des intentions bien pures ! que ce soit bien pour vous et pour vous seul, ô Jésus!!! que je brise tout ce qui m'est si cher ici-bas, tout ce que j'aime plus que moi-même. La croix ! la croix ! oh ! mon Révérend Père, obtenez-moi de la porter, non pas avec résignation, mais avec amour... (( Je me sens pleurer en écrivant ces lignes : oui ! oui ! Oh ! certainement, c'est mon Dieu seul qui me veut sur la croix et je veux obéir.

(( Mon Révérend Père, je me jette à vos pieds: donnez-moi votre bonne bénédiction. Je vous écrirai sans tarder une plus longue lettre, mais alors je porterai la croix.

c( Votre enfant tout à vous in Cruce X'^K

« Jean-Marie Dufrançois. »

Aux termes des Constitutions Apostoliques, les Réguliers ne peuvent être promus aux Ordres sacrés qu'après la Profession solennelle, et la Profession solennelle n'a lieu que trois ans après la Profession simple qui termine l'année canonique et intégrale du Noviciat. Le Père Provincial fit remarquer à Jean-Marie le retard que. son entrée au Noviciat allait apporter à sa promotion à la prêtrise. En restant au Séminaire, il serait prêtre dans deux ans, tandis qu'il attendrait encore quatre années, s'il entrait immédiatement en religion. N'y avait-il pas là une raison suffisante de différer son départ, au moins jusqu'après le sous-diaconat? A ces obser- ■ vations Jean-Marie répondit :

c( Mon Bévérend Père, je vous dois toute ouverture : eh bien, je vous avoue, bien simplement, que ces quatre ou cinq années me pèsent, mais je les accepte sans hésiter et de tout cœur, si le bon Dieu nie les donne pour me préparer à la lutte toute pour lui, rien que pour lui, mais rien qu'en lui surtout.

« Le bon Père Carme qui était venu prêcher le Carême à la cathédrale, cette année, m'avait dit à peu près tout ce que vous me dites vous-même; il me conseillait même de ne pas partir avant d'être sous-diacre. Je le dis à mon Directeur qui répondit : «Vous partirez quand le bon Dieu voudra.» Sa réponse sera toujours la mienne : « Quand le bon Dieu voudra. »

Ces lignes nous disent que Jean-Marie était prêt pour le sacrifice. L'élève du sanctuaire attend impatiemment l'heure où il lui sera donné de gravir les degrés de l'autel et d'immoler, pour la première fois, la Victime trois fois sainte. Ce que nous connaissons déjà des dispositions de Jean-Marie suffit pour nous révéler à quel degré son âme éprouvait cette sainte et légitime impatience. Pendant huit ou dix ans, la prêtrise a été l'objectif de toutes ses aspirations, de tous ses désirs et de toutes ses pensées. Parfois même le temps qui l'en séparait lui paraissait bien long, et tout à coup il se voit mis en demeure d'accepter un ajournement indéfini ! Jean-Marie n'hésite pas ; c'est donc par un sacrifice qui se rapporte directement à Dieu qu'il s'achemine vers celui qui va le séparer de sa famille bien-aimée.

Jean-Marie allait quitter le Grand -Séminaire, dans lequel venaient de s'écouler trois 'années véritablement fructueuses pour son âme et pour son apostolique avenir. De même que le collège d'Éauze, cette sainte maison aura toujours dans son souvenir une place à part. Pendant son Noviciat, il apprit que plusieurs de ses condisciples allaient participer à une grande ordination. Il écrivait le 3 avril 1897 dans son Petit jardin de Novice :

« Jésus, vous le savez, à cette heure même, \ dans ce Grand-Séminaire d'Auch que j'ai tant aimé et que j'aime plus que jamais encore, il se passe des

choses bien grandes que le ciel seul peut comprendre ! J'ai là de véritables frères qui se donnent aujourd'hui à vous par un Vœu définitif : in œternum! Jésus ! Jésus ! je sais que votre miséricorde est inhnie, je sais que vous faites des miracles pour ceux qui vous aiment, pour soutenir leur faiblesse et les fortifier contre tous les périls ; mais je sais aussi que pour se donner à vous il faut être aussi pur et plus pur même que les anges; je sais aussi que, pauvres comme nous le sommes sur cette terre, nous tombons à chaque pas ! Jésus, voilà pourquoi je sens le besoin, et mon cœur vous dira mieux que je ne l'exprime, ce sentiment bien intime qui me presse: je sens le besoin, dis-je, de venir vous supplier à deux genoux, en répandant des larmes, d'avoir pitié de tous ces chers amis ! Puritîez-les, Jésus, de votre sang divin qui fait germer les vierges ! faites-les dignes de vous ! Jésus ! Jésus ! Ecoutez ma pauvre prière î Amen. y>

Gomme on le voit, dans la solitude du Noviciat, il continuait, par la prière, l'apostolat qu'il avait commencé au Grand-Séminaire par la parole, et les souvenirs qu'il avait emportés de cette maison bénie lui devenaient de plus en plus chers.

Jean-Marie Dufrançois devança de quelques mois Jean- Marie Gautié au Noviciat. A la date du 3 avril 1897, il écrivait dans son carnet intitulé par lui : Mon Petit Jardin de Novice.

« Mon bien-aimé Jésus, j'ai encore une grâce

bieri grande à vous demander, et si la sainte Communion a mis dans mon âme quelque mérite, je vous supplie de l'appliquer un peu à cette cause ! Tout à l'heure, l'abbé Gautié, ce si cher ami qui sera bientôt notre frère, aura à subir une bien terrible épreuve: le conseil de revision! Je le jette dans votre Cœur, ce bien cher, pour que vous le

conserviez pur au milieu de tous les dangers ,

Saint Joseph, soyez mon avocat auprès de Jésus ! Amen. ))

L'abbé Jean-Marie Gautié, devenu le P. Louis, ayant appris la mort de son ancien condisciple,, écrivait quelques heures après, au P. Othon, une lettre dans laquelle il donne sur son compte des renseignements bien édifiants ; nous reproduisons ceux qui se rapportent à son temps de Grand- Séminaire.

« lan-Kia-Kouang-Tchouang, le 8 juin 1904. »

(c Vive Jésus !

(( Mon Très Révérend et rien-aimé Père,

« Le courrier de Tsing-Tcheou-Fou m'apporte la triste nouvelle de la mort du cher P. Apollinaire. J'ai été douloureusement surpris par cette nouvelle si imprévue. Je perds .en lui un compatriote bien-. aimé et le modèle de toutes les vertus.

« Au Grand-Séminaire, je n'avais cessé d'admirer sa régularité et sa fidélité à la Règle, son application au travail, sa piété et son esprit de prosélytisme. Je me souviendrai toujours de ses bonnes causeries dans les longs corridors du Séminaire ou dans les grandes allées de Beaulieu ; c'est alors surtout qu'il m'a été donné d'entrevoir cette âme d'apôtre, son ardent amour pour Jésus- Christ, sa tendre dévotion à la sainte Vierge, à saint Joseph, à saint François, aux âmes du Purgatoire. Il parlait souvent des Missions. Souffrir et mourir pour la conversion des infidèles était son désir le plus

ardent...

c( Fr. Louis, 0. F. M. »

Lorsqu'arrivé dans les Missions, l'ancien Séminariste d'Auch se vit chargé par son évêque de la direction du Séminaire indigène, il tourna ses regards vers la sainte maison qu'il avait habitée pendant trois ans et voulut, dans sa modeste sphère d'action, en reproduire la belle organisation dans son ensemble. Il écrivit donc à M. l'abbé Salles :

Tché-fou, Séminaire de Saint-Louis d'Anjou, 1er novembre 1902.

Bien cher Frère,

- ... (( Nous nous sommes organisés peu à peu. Mais la grande difficulté est encore, a été au commencement surtout, la langue !... Heureusement que le bon Dieu a tout fait et m'a donné la santé suffisante

(quoique peu brillante!) et la volonté de surmonter l'obstacle ; il a fallu cuire son pain péniblement : des instructions en chinois... pas commode ! et cependant il en faut, pour les petits séminaristes et pour les grands... avec ces derniers, je m'en tire en gascon, je leur sers des instructions en latin et une instruction seulement tous les dimanches en chinois... Notre cher patois gascon et même... notre beau français ne sont pas de mise ici : Quin malhur (1) ! Quoi qu'il en soit, comme je bénis le bon Dieu de m'avoir fait passer par le Petit-Séminaire, le Grand-Séminaire et le Collège Séraphique de Bordeaux... comme les observations que j'y ai faites me sont utiles maintenant. Après les troubles de l'année des Boxeurs, où tout a été désorganisé pour nos Séminaires, ISIonseigneur a désiré une organisation nouvelle. Il a fallu tout faire depuis l'horaire, l'organisation des études et le règlement... Grâce à Dieu, tout est à peu près fini à ce sujet, sauf le règlement qui est cependant en bonne voie.

Comme je vous serais reconnaissant, bien cher frère, si vous pouviez me faire parvenir l'horaire du Grand -Séminaire (notre bien -aimé Grand -Séminaire!...) avec la distribution des matières enseignées, surtout en ce qui concerne la théologie et la philosophie : un petit peu l'organisation des études. Si vous pouviez joindre à ceci l'ordre des exercises pour les retraites de fin ou de commencement

(1) Quel malheur !

d'année, et les retraites mensuelles, ce serait plu s que parfait. J'ajoute, que si vous prévoyez, avec votre expérience, que quelqu'autre chose pourrait m'être utile dans cet ordre d'idées : organisation^ études, direction... j'ose compter sur votre bonne affection. Pour la direction surtout, je n'ai à peu près rien ici. Il est vrai que la théologie est le meilleur livre à ce sujet : j'ai encore une assez bonne quantité de notes, recueillies depuis mon Grand- Séminaire, mais si vous connaissez un bon livre traitant de ces matières et quelque bonne âme disposée à faire une bonne œuvre, n'oubliez pas le pauvre mendiant du fond du monde!... Pardon, bien cher frère, de m'adresser à vous avec tant de simplicité ; si je suis indiscret, traitez-moi comme tel, sans vous gêner...

« Priez pour votre pauvre frère et pour son œuvre ; recommandez- moi aux prières de votre chère famille de Lourdes, ainsi qu'à celles des chers Messieurs du Grand-Séminaire que je n'oublie pas près du bon Dieu ; tous les jours, je nomme le Grand- Séminaire d'Auch au Mémento des vivants. — A tous et à chacun de ces Messieurs, depuis M. le Supérieur, respect et filiale affection.

« Pour vous, je vous embrasse dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

« Fr. Apollinaire, 0. F. M. )>

La neuvaine dont nous parlons plus haut était terminée. Le 23 juillet, Jean-Marie en rendait compte en ces termes au Père ProAdncial :

(( Quand M. le Curé reçut ma lettre du 4 juillet, le priant de se mettre en neuvaine et d'avertir mes pauvres parents, il eut le dimanche, à Vêpres, une idée subite et sûrement du bon Dieu. Si je faisais prier la paroisse ? Et alors, en quelques mots, il pria ses paroissiens de s'unir à nous. « Le bon Dieu, (( ajouta-il, dans les grandes calamités publiques, « se choisit des âmes de sacritice, qui s'immolent « pour fléchir sa miséricorde... nous aurons peut- (( être, dans cette paroisse, une âme de ce genre; « prions le bon Dieu pour l'en remercier et le sup- (( plier de bénir les larmes qui seront versées. » (( Ces paroles ont fait une impression profonde et on les a commentées à l'infini. C'est une telle ou une telle, disait-on, qui se fait Carmélite... une telle ou une telle qui s'en va dans tel Ordre religieux, etc.,

« Personne n'a deviné vrai, si ce n'est une femme et cette femme... c'était ma pauvre mère! Le soir, elle a l'occasion d'aller chez M. le Curé et sans plus de cérémonies : « Monsieur le Curé, lui ditce elle, je ne m'y suis pas trompée, il s'agissait, ce « soir, de Jean-Marie. Vos paroles d'il y a quelques «mois, des prières pressantes qu'il nous demandait « dans sa dernière lettre, tout enfin ! tout me dit « que c'est de lui que vous avez parlé ! — Oui, lui (( répondit M. le Curé, c'est bien de lui ; » et en quelques mots, il lui trace les devoirs d'une mère chrétienne devant une telle épreuve.

(c Ma mère se retira plus calme et en promettant une discrétion absolue. Quelques jours après, se

trouvant seule aux champs avec mon père, ne pouvant plus y tenir, elle lui confia tout ; mon père est terrassé et ne sait plus que pleurer. . .

(c Père! Père! je l'écrivais à M. Déauze, voilà bien des larmes que j'avais rêvées une nuit, qui m'avaient laissé bien triste ! C'est une épine, mais je sais trop que ce n'est qu'avec une couronne formée de ces épines que j'arriverai à vous ! Deo gratias !

(Si Le surlendemain, ma mère revint au presbytère, mais cette fois le cœur bien plein. « Mon- (( sieur le Curé, s'écria-t-elle, c'est de l'ingratitude ! « nous avons tout fait pour cet enfant... et maince tenant il nous quitte, il nous laisse : c'est un « ingrat ! y> et elle pleurait à chaudes larmes. M. le Curé la calma peu à peu ; lui rappela ses devoirs de mère chrétienne^ lui dit l'honneur que le bon Dieu faisait à notre famille, et les pensées surnaturelles avec lesquelles il fallait apprécier l'avenir d'un fils prêtre. Maman fit encore quelques objections : je ne vous les énumère pas, mais vous devinez bien de quoi il s'agissait, en songeant au cœur d'une mère qui parle, après mille projets d'avenir heureux et, il faut le dire, quelque peu légitimes ! M. le Curé répondit à tout avec calme et ma mère se retira un peu consolée.

« Mais ma grand'mère est venue encore aggraver la situation en disant à mes parents que c'était fini et que je me disposais à partir pour les missions. Cette pensée tourne la tête de mes pauvres parents !

« Vous devinez, dés lors, l'accueil que j'ai reçu mardi, en arrivant en vacances. Pas d'orage, mais la tristesse sur tous les fronts ! mon père surtout est bien triste ! il ne me dit rien et, quand je l'interroge, il fait des efforts pour me répondre comme autrefois. Maman est bien émue aussi, quoiqu'elle se fasse violence. Je lis dans ses yeux ce qu'elle éprouve de tristesse ; mais pas la moindre allusion n'a été faite encore...

« Mon Père, oui, oui, je sens bien que j'ai pris la croix : je la trouve déjà sur mes épaules et surtout dans le cœur! mais cependant je me sens le cœur calme et sans effroi. Avec la grâce de Dieu j'arriverai jusqu'au bout. In via recta semper cum Cruce flrmus, vous connaissez ma devise...

(c Votre enfant le plus indigne mais le plus affectueusement dévoué et obéissant.

(( Jean-Marie D. »

« JP. S. — J'ajoute un mot : le jour de la sortie, je vis très longuement M. le Supérieur et je m'ouvris à lui complètement ; il pleurait d'émotion en m'écoutant... Il m'a promis de faire presque l'impossible auprès de Monseigneur ; il m'a dit même qu'il lui écrirait avant son arrivée pour lui parler de ma vocation. »

Jean- Marie faisait les premiers pas dans la voie du sacrifice ; mais dès la première heure il y marchait résolument. Voici le tableau de la première quinzaine de ses vacances qu'il adresse au Père

Provincial, afin de le tenir exactement au courant de sa situation :

Manciet, 7 août 4896.

Mon Père,

... (( Tout n'est plus pour moi qu'une couronne douloureuse dont les épines percent, à chaque instant, mon cœur.

« Vous n'imaginez pas les efforts désespérés de tendresse inouïe de mes pauvres parents. Je ne sais, mais j'ai la persuasion qu'ils ont formé le projet de me détourner de la voie, non pas par les rebuts, comme je m'y attendais, mais par un excès de bonté, de douceur. Le bon Dieu sait, mille fois mieux que moi, ce qu'il me faut et, dès lors, je bénis sa Providence ; mais je ne vous le cache pas, mon cœur souffrirait moins de la persécution déclarée que de cette tactique de tous les instants qui apparaît dans tous les actes... Plus j'avance et plus je me sens meurtri et plus aussi je me sens de force pour le sacrifice. Je me connais trop pour me faire illusion sur mon courage et sur la force de ma volonté ; je sais trop combien je suis misérable pour être présomptueux, voilà pourquoi je comprends que mon unique ressource c'est la prière, la mortification et les épines qui m'arrivent tous les Jours. Oui, oui, je dois bénir le bon Dieu des grâces dont il me comble sans mesure ; l'épreuve me fortifie tous les jours et, aujourd'hui, j'ai promis d'une manière solennelle et plus que jamais, de

suivre l'appel de Dieu .jusqu'au bout, malgré tous les déchirements et tous les sacrifices. Tout à l'heure, au chemin de la Croix, j'ai pleuré et je me suis demandé si j'aurais le courage du sacrifice définitif ; eh bien, avec la grâce de mon Dieu, le sacrifice que j'ai déjà fait dans le cœur, il me semble que je suis disposé à le faire définitivement demain, si mon Directeur me disait de le faire ; je le ferais sans hésiter et jusqu'au bout. Mon Père, sans vouloir tenter Dieu, pourquoi demain n'est-ce pas le jour béni après lequel je soupire maintenant ?...

- « Il n'y a pas de doute : je ne serai pas prêtre séculier, je serai fils de saint François et je le serai -bientôt , parce que l'appel est irrésistible ; parce que le bon Dieu me veut malgré mon indignité. Je le serai bientôt, parce que Monseigneur arrivera bientôt et il me laissera partir. »

Entre temps, M. Déauze avait donné son assentiment pour le départ immédiat de Jean-Marie, le subordonnant cependant à celui de Monseigneur l'Archevêque. La décision de ce Directeur, si calme, si réfléchi, nous explique les saintes impatiences qui se traduisent dans la lettre précédente. M. Déauze voyait une vraie vocation dans le jeune Dufrançois ■et, par conséquent, la manifestation de la volonté de Dieu : il ne crut pas devoir en différer l'accomplissement. M. le Supérieur du Grand -Séminaire partageait pleinement sa manière de voir ; il écrivait à Jean-Marie le 26 août 1896 :

Mon cher Enfant,

(( Aussitôt que la chose m'est possible, mais bien tard au gré de mes désirs, je réponds à votre bonne lettre. — Elle m'a causé, cher Ami, une grande et profonde joie pour tout ce qu'elle m'apprenait et me montrait. Elle m'apprenait les merveilles de la grâce dans l'âme de vos chers parents, le progrès vraiment consolant que fait en eux la pensée — accablante encore, mais près d'être acceptée — de votre départ. Votre lettre me montrait en même temps les sentiments qui vous animent, votre générosité, votre ferme volonté d'accomplir en entier la sainte volonté de Dieu, même au prix des déchire* ments du cœur et de l'accablement de l'âme... Comment ne pas rendre grâces à Dieu ! Comment ne pas se réjouir de voir ainsi la gloire de Dieu mise avant tout dans vos désirs et dans vos aspirations ! Oh ! oui, mon bien cher Enfant, je remercie bien Notre-Seigneur du fond de Tâme pour cet honneur qu'il vous fait de vous appeler à lui dans la vie parfaite, et j'estime bien heureuse et bien digne d'envie la part qui vous est ainsi faite. Que le bon Dieu vous continue ses grâces vraiment surabondantes ; qu'il sauve en votre âme, de toute défaillance, le courage robuste qu'il y a mis... Qu'à toute heure, à tout moment, il vous inspire et vous conduise comme il fait pour les âmes vraiment dociles et qui ne cherchent que lui... C'est là mon vœu sincère et ce sera aussi le but de ma prière.

(( Tout mon meilleur vouloir et tout mon meilleur concours vous sont absolument assurés. Monseigneur fera son entrée solennelle à Auch, samedi, 2 septembre. Je vous renouvelle formellement la promesse, cher Ami, de soumettre à Sa Grandeur vos désirs et votre demande dès les premiers jours de son arrivée à Auch.

<( Une grande joie pour mon cœur est dans la pensée du concours si sacerdotal, si plein de dévouement aussi, que vous a prêté M. lé Curé. Que le bon Dieu l'en récompense et le bénisse, comme il le mérite. Les saintes âmes ne demeurent jamais au-dessous de ce que la Providence attend d'elles...

«... Priez aussi, cher Enfant, je vous le demande instamment, pour toutes mes nécessités et pour toutes mes intentions. Vous ferez ainsi une œuvre véritable, œuvre de charité dont je vous serai reconnaissant et qui accroîtrait, si la chose était possible, mon affection et ma tendresse pour vous.

« Adieu, cher Ami, je vous embrasse et vous bénis de tout cœur.

« EuG. Sembrés, Sup. »

En communiquant cette lettre au P. Othon, Jean-Marie lui écrivait :

« Manciet, 27 août 1896.

Mon Très Révérend Père,

« Je suis heureux de joindre ce billet à la lettre de M. le Supérieur du Grand-Séminaire. Je vous

assure, mon bon Père, que c'est une consolation pour moi de m'être ouvert à lui comme je l'ai l'ait... .F'ai reçu aussi un petit mot du cher M. Déaiuze qui vient d'être très malade. Je dois tout à ce bon Père, après le bon Dieu qui m'appelle depuis si longtemps !, Il me veut chez vous depuis ma Quatrième au Petit- Séminaire ; il me veut surtout, je l'entends bien, je le sens, depuis mon entrée au Grand-Séminaire : et, lorsque j'enchaîne les circonstances de mon existence, depuis ma Quatrième jusqu'à ce jour, vraiment je suis confondu de tant de grâces reçues et je ne vous cache pas que je tremble d'avoir abusé de tant de bienfaits !

(( Il s'agit, dans ces derniers jours qui me restent, de prendre ma volonté et mon cœur à deux mains et de faire le sacrifice, comme vous me le disiez dans une de vos bonnes lettres, corde magno et animo volenii. Au contact de l'épreuve et des petits sacrifices de chaque jour, je sens bien que mon âme s'est trempée un peu, mais il y a encore des libres qu'il faut briser, et ce brisement, je sens bien qu'il ne se fera pas sans secousses. Le sacrifice ne m'effraie plus, mais je le redoute, quoique la grâce de Dieu soit là pour me soutenir, je le sais.

(( Mes pauvres parents ne sont pas loin non plus du Fiat qui me donnera à Dieu. L'heure venue, M. le Curé le croit et je le crois avec lui, ils se soumettront, je ne dis pas avec amour, mais avec résignation. Ils sont préparés peu à peu à l'épreuve par ce si bon Pasteur. Ma mère surtout m'étonne.

LE SÉMINARISTE 8c»-

Je la crois résignée, elle qui me semblait la plus redoutable. Véritablement le doigt du bon Dieu est là, et c'est véritablement providentiel de voir comme tous les obstacles tombent.

<L II ne me reste plus que Monseigneur, mais j'ai la plus entière confiance dans le concours de M. le Supérieur. Pendant ces quelques jours, je compte absolument sur vos bonnes prières et sur celles de mes bons Frères que j'aime bien déjà. Aussitôt la réponse donnée par Monseigneur, M. le Curé (et je le désire aussi de toute mon âme) veut que je parte.

« Je vous prie de me dire un peu ce que vous pensez de tout cela. — Je suis plus que jamais, mon trop bon Père, votre fils le plus indigne, mais le plus aifectueusement respectueux et obéissant in Griice Christi.

(■■ Jean-Marie DuFRANçois. »

A cette dernière demande, le Provincial répondit ce qu'il répondait toujours eu pareille circonstance : En droit, FÉvêque ne peut empêcher aucun de ses sujets (prêtre, clerc ou laïc) d'entrer dans un Ordre régulier ; son consentement n'est pas requis, et il est obligé de fournir sur leur compte les lettres testimoniales au Prélat régulier de l'Ordre dans lequel ils veulent entrer. Mais, en règle générale, il convient d'attendre le consentement de FÉvêque.

Avant son élévation à Fépiscopat, le nouvel archevêque d'Auch était lui-même religieux de la jeune

mais bien fervente Congrégation des Oblàts de Marie. Lui aussi quitta un jour le Grand-Séminaire pour entrer dans cette famille religieuse : il comprenait donc une vocation qui avait bien des ressemblances avec la sienne. Aussi ne fit-il aucune opposition à la demande de M. le chanoine Sembrés. Sa Grandeur donna son consentement au départ de Jean-Marie le 6 septembre, et le lendemain, M. Sembrés le transmettait à l'intéressé. La lettre arrivait à Manciet le 8, en la fête de la Nativité de la sainte Vierge,

Jean-Marie se trouvait en pèlerinage à Notre- Dame de Tonneteau, l'un des plus anciens sanctuaires d'Armagnac dédiés à la Reine du ciel et, depuis des siècles, l'objet d'une dévotion particulière de la part des populations du pays. Se sentant à la veille de la grande épreuve^, le jeune Séminariste était venu se recommander à celle que l'on invoque sous le titre de Secours des chrétiens et surtout Consolatrice des affligés. Il pensait, en effet, à ses bons parents et il redoutait beaucoup plus pour eux que pour lui l'heure de la séparation. Or, le soir, en rentrant à la maison paternelle, cette heure sonnait.

Dès le lendemain matin, il écrivait au P. Othon.

« Comme il est plein le calice ! Oh ! Père, Père !... Depuis hier soir je le vide à longs traits... Mon pauvre cœur est brisé, broyé, anéanti ! Oh ! c'est pour Dieu ! Oui, oui, c'est pour Dieu ; il faut bien

que ce soit pour lui seul, car Père, quel calice !... Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Fiat ! Fiat !

ce Hier, 8 septembre, j'étais auprès de Notre-Dame de Tonneteau; comme j'ai prié ! Mais, mon Dieu, pouvais-je deviner ce qui m'attendait! Le fiât de Monseigneur était arrivé. Pauvres parents ! Pauvre papa ! Pauvre maman ! Oh ! quel coup de foudre! M. le Curé était déjà venu deux fois et, quand j'arrivai, ce fut une explosion de larmes ! Ils pleuraient tous, mais si tristement ! Je les embrassai tous : tous m'ont béni ! Oh ! Père, je ne puis plus continuer, je vous raconterai tout plus tard.

« Nous partons ce soir même, 9 septembre, pour Pau où nous arriverons demain dans la soirée. M. le Curé m'accompagne. Consummatum est !

« Je suis tout à fait à vous. Disposez de tout mon être et priez. Oh ! priez pour moi !

« Votre enfant crucifié, mais résigné sous le décret divin. Fiat ! Fiat!

« Jean-Marie. »

Le dernier jour fut, en effet, le jour du crucifiement. Jean-Marie en envoya l'émouvant récit au Père Provincial et le consigna fidèlement dans ses notes privées : il est là sous nos yeux. En le lisant, on ne peut se défendre d'une émotion quelque peu analogue à celle que l'on éprouve en lisant certaines pages des Actes des Martyrs.

v86 TRENTE MOIS EN CHINE

« Le Calice, » 8 et 9 septembre 1896.

(( Mon Dieu ! je l'ai bu jusqu'à la lie ce calice d'amertume que j'appelais depuis si longtemps en silence... Aurait-il fallu, comme sainte Jeanne de Chantai, enjamber les corps de mes pauvres parents, que j'aime cependant à la folie, après mon Dieu, il me semble que je l'aurais fait pour suivre la voie par où ine veut- conduire Jésus !

« Jour de mon départ pour le monastère, non, non, je ne t'oublierai jamais ! Je n'oublierai jamais ce si bon père, inondé de larmes, me suppliant de rester pour soutenir sa vieillesse, m'appelant ingrat et, désespéré, tombant sur mon lit pour pleurer plus à son aise ; et moi le relevant, lui parlant du ciel et lui faisant baiser un crucifix ; me jetant à ses pieds, le suppliant de me bénir ; le prenant entre mes bras et lui redisant mille fois que je l'aimais à la folie.

« Oh ! mon Dieu, c'était vous qui me souteniez...

(( Je n'oublierai jamais ma mère, cette si chère maman, blessée dans ses entrailles de mère comme par un fer rouge et cependant, dans sa foi de mère chrétienne, contenant sa douleur pour reprocher à mon père la sienne ! J'avais si peur de ma mère, si impressionnable, qui me disait un jour en sanglotant : (( Tiens, je préférerais te voir mort que de te «voir partir ainsi ! » Eh bien, cette maman, en quel-

ques jours, est devenue capable de tous les liéroïsmes ! Elle a pleuré beaucoup, mais elle m'a accompagné jusqu'au bout, jusqu'au sommet du Calvaire. Elle était à la gare pour m'embrasser encore et me dire le dernier A Dieu !

ce Oh 1 Jésus 1 merci de m'avoir donné une telle mère ! Mère, je t'aimerai toujours, et plus que jamais en Jésus et pour Jésus !

« Je n'oublierai jamais Aurélie, cette chère sœur qui a tant pleuré et qui me disait, navrée de douleur: « Oh! Jean-Marie, pourquoi pars-tu? »

« Je n'oublierai jamais cette si chère petite Berthe, pauvre petit ange, envoyé tout exprès par le bon Dieu, afm de consoler mes pauvres parents ! Le jour de mon départ, on aurait dit qu'elle devinait tout. Enlaçant mon cou avec ses petits bras, elle me répétait : « Pauvre parrain ! Pauvre paris: rain ! »

« Enfin, je n'oublierai jamais cette si chère grand'mère. Quel brisement ! Quelle douleur désespérée ! Elle était folle. Elle m'a béni cependant avant mon départ.

« Oh ! mon Dieu, merci de m'avoir soutenu dans ces luttes du cœur, mille fois plus cruelles que toutes les luttes de la terre... Vous m'êtes témoin que c'est pour vous que j'ai fait le plus douloureux des sacrifices ; car si les hommes m'avaient demandé pareille chose, je serais mille fois mort plutôt que de briser tant de cœurs que j'aime, après vous, par-dessus tout... Mon Dieu, pitié pour un misera-

ble que je suis! Pitié pour mes pauvres parents! Ils sont héroïques. Oh ! mon Dieu, protégez-les, je vous les donne ! y>

A l'heure du départ, M. l'abbé Salles avait montré auprès de la famille Dufrançois, l'empressement d'un fils et la tendresse d'un frère ; son attachement pour Jean Marie et ses paroles, si profondément sacerdotales, fiirent comme un baume consolateur répandu sur tous ces cœurs brisés par les déchirements de la séparation. Jean-Marie ne l'oubhait pas. Trois mois après il lui écrivait :

Pau, du couvent de Saint-François, 16 décembre 189G.

« Bien cher Monsieur l'Abbé,

c( Merci pour ces pauvres parents à qui vos

attentions font sûrement un grand plaisir ; je vous supplie de les continuer. Je vous promets d'être reconnaissant autant que possible, dans mes misérables prières. Pauvres parents ! ils ont tant besoin de consolation ! et ce n'est pas une petite croix pour mon cœur de les savoir tristes et affligés. Vous savez ce que sont ces affections pour un père et une mère, des sœurs chéries, une famille si bonne, dans un fils tendrement affectueux. .. Encore une fois merci !

« Sûrement que je vous traite en frère près du bon Dieu ; je prie pour vous comme pour un frère. Oh ! si vous pouviez me traiter ainsi dans vos bonnes prières ! J'ai tout lieu de l'espérer, à cause de

l'affection que vous m'avez témoignée tant de fois, mais surtout au jour de mon départ pour le monastère ! Non, non, je ne l'oublierai jamais, ce jour à jamais mémorable du 9 septembre! Vous savez combien il fut pour moi un jour de- brisement indicible. Plaise à Dieu qu'il ait été méritoire pour le ciel ! i>

M. Salles s'empressa de répondre que désormais ils se donneraient réciproquement le nom de frère. Nés sous le même ciel, baptisés dans la même église, appelés au service des autels, dirigés par le même père (M. Déauze), anciens d'Éauzeetd'Auch, que de raisons qui établissaient déjà entre leurs âmes, les liens d'une vraie et sainte fraternité! M, Salles avait trente-cinq ans, Jean-Marie était dans sa vingt- troisième année. Ce fut chose réglée : dès ce moment dans leurs lettres, les deux enfants de Manciet ne s'appelleront plus que du doux nom de frère.

Les pages qui précèdent ont fait connaître Jean- Marie : elles disent combien il aimait ses parents et aussi combien il était digne de leur tendresse ; elles démontrent, par conséquent, combien était justifiée leur grande douleur. Mais Jean-Marie s'envolait aux saintes joies du cloître et, comme pour tout religieux fervent, le cloître allait devenir pour lui comme le vestibule du ciel, tandis que ses parents demeuraient en face de la douloureuse réalité.

de sa place vide au foyer de famille et... pour toujours. L'expression de Jean-Marie ne nous paraît pas exagérée : Dans leur immense douleur, ils furent héroïques. Le jour du 9 septembre fut l'un de ceux qui, dans les épreuves de la vie chrétienne, valent devant Dieu des années éternelles.

Professeur. — Adieux. — Double sacrifice.

En 1896, les Frères Mineurs possédaient en France cinq Provinces.

I. La Province de Saint-Bernardin (Provence et Bourgogne) avec l(?s couvents d'Avignon, de Chalon-sur-Saône, de Màcon, de Monaco, de Marseille, de Nice-Cimiez, de Nice, de Nîmes et de Saorge.

IL La Province de Corse avec les couvents de Bastia, d'Alesani, de l'Isle-Rousse, de Lavasina, d'Oletta, de Marcasso, de Galacuccia-Niolo, de Pino et de Sartène.

III. La Province d'Aquitaine (Saint-Louis d'Anjou) avec les couvents de Bordeaux, de Béziers, de Bourges, de Brive, du Puy-en-Velay, de Limoges, de Pau, de Saint-Palais et de Bordeaux-Collège.

IV. La Province de Saint-Denys (Bretagne et Normandie) avec les couvents de Paris (rue de

Puteaux), Gaen, Saint-Nazaire, Rennes, Nantes, Rouen, Le Havre, Gaen-Gollège et d'Ewel, en Angleterre.

IV. La Province de Frange (Ile de France, Flandre et Picardie) avec les couvents de Paris (rue des Fourneaux), d'Amiens, d'Épinal, de Lille, d'Orléans, de Roubaix, de Saint-Brieuc, de Montréal, en Canada, de Clevedon, d'Ascot et de Woodford, en Angleterre.

La Province d'Aquitaine avait son noviciat à Pau, au diocèse de Rayonne. C'est là que Jean-Marie Dufrançois revêtit la bure franciscaine, le 16 septembre 1896. Connaissant ses secrètes aspirations pour l'apostolat parmi les infidèles, le P. Othon lui donna pour patron le bienheureux Apollinaire Franco, missionnaire franciscain, martyrisé au Japon, en 1622, avec dix-huit autres Franciscains, béatifiés par Pie IX, en 1867 (1).

Jean-Marie eut pour maître de noviciat le P. Célestin-Marie Sant, de Béziers qui, après quinze ans d'un ministère laborieux et fécond, exercé dans nos couvents d'Angleterre, venait de rentrer dans sa Province. Homme d'expérience et de prière, jugement droit, esprit organisateur et plein d'activité,

(1) Voir l'admirable récit de ce martyre dans V Auréole Sêraphique, par le ï. R, P, Léon, ex-Provincial des Franciscains, 3rae édit. T. III, Y. 12 septembre. B. Apollinaire et ses Compagnons. — Paris, Bloud et Barrai.

ce Religieux avait été élevé à la charge de Custode (1) par le dernier Chapitré provincial, célébré au couvent de Saint-Antoine, à Brive-de-Corrèze. Dés la pï-emière heure, le P. Célestin lut dans l'âme de Fr. Apollinaire comme dans un grand livre ouvert ; cette âme lui offrit immédiatement toutes les facilités de la plus consolante direction, et le novice, de son côté, remerciait le Seigneur de lui faire retrouver dans le Père Maître la bonté, la prudence, l'esprit pondéré de M. Déauze, son vénéré Directeur du Grand-Séminaire. Nous avons rapporté dans le premier chapitre que Jean-Marie considérait le collège d'Éauze comme son premier couvent ; il y avait véritablement commencé son noviciat en s'appliquant résolument à se corriger de ce qu'il voyait en lui de défauts ; ce noviciat il l'avait continué au Grand-Séminaire, il le perfectionna, et le termina sous la sage direction du P. Célestin. Bien disposé et largement étoffé pour recevoir une formation religieuse, le Fr. Apollinaire fut entre les mains de son Maître de noviciat comme une cire molle, mettant toujours la plus grande générosité à suivre les conseils qui lui étaient donnés.

De la lettre écrite à M. Salles le 16 décembre et citée plus haut, nous extrayons encore ces impressions de la première période du noviciat :

(1) Le Custode est, dans le Définitoire ou conseil de la Province, le premier assistant du Provincial, et, à défaut du Provincial, représente de droit la Province au Chapitre général de l'Ordre.

(( Le bon Dieu est admirable dans ses miséricordes, car il me fait éprouver ici des joies que je n'aurais jamais soupçonnées, des joies qu'on a peine à concevoir et qu'on éprouve sans pouvoir les comprendre et surtout les exprimer... Notre vie est une vie de prière, de travail, loin du monde dont nous ignorons absolument les nouvelles. Vie admirable passée tout entière devant Dieu, uniquement employée à dépouiller le vieil homme, pour revêtir l'homme nouveau qui sera, avec la grâce de Dieu, le religieux, plus tard.

« Recommandez-moi à ceux qui me seront chers devant Dieu, tant que je vivrai. Dites à M. l'abbé Lisle que je suis tout sien encore et toujours... Je n'oublierai jamais mon premier directeur et de mon àme et de la Congrégation bénie à qui je dois tant.

c( C'est pour témoigner ma reconnaissance à ma Mère du ciel que j'ai pris la résolution de mettre toujours sa devise en tête de toutes mes lettres ; Je crois n'y avoir jamais manqué encore et j'espère y être fidèle jusqu'à la fin de ma vie.

« Ne m'oubliez pas non plus auprès du si cher M. Bourgeac ; je sais combien je lui dois de reconnaissance et d'affection. 11 doit être étonné de mon silence, mais, comme je le dis à M. le Curé, j'écris le moins possible. Je voudrais, voyez-vous, me livrer tout entier au travail de formation si précieux dont dépend toute ma vie religieuse. Je me dédommage d'ailleurs, en retrouvant devant le très saint

Sacrement tant de bienfaiteurs et d'amis qui me sont si chers.

« Pour vous, bien cher Monsieur l'Abbé, laissezmoi vous dire encore ma reconnaissance et mon plus affectueux respect.

« Tout à vous in Cruce et scmcto Francisco,

(c Fr. Apollinaire. »

Nous avons sous les yeux son journal intime, commencé par ordre du Père Maître, le 5 décembre 1896, et intitulé (nous en avons déjà parlé), Mo7i Petit Jardin de novice ; il se termina avec l'année canonique du noviciat, le 20 septembre 1897. Étant données les limites restreintes de cette biographie, nous ne pouvons reproduire ces pages si pieuses ; nous dirons simplement qu'elles sont les élans d'une âme toute séraphique, uniquement préoccupée de se rapprocher de Dieu et de s'éloigner d'elle-même. Aussi, la note de la reconnaissance domine-t-elle lorsque son regard se porte vers le divin Maître, tandis que celle de l'humilité se manifeste toutes les fois que, selon la parole de saint Bernard et de saint Bonaventure, son regard approfondit ce qu'il y a en elle-même de défauts.

Nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de transcrire en entier les résolutions de la fm de ce. Noviciat ; elles sont comme la conclusion pratique de ce mystique journal, et nous donnent le portrait de cet homme qui, cherchant son appui en Dieu résolut les ascensions de son cœur. (Ps. 83.)

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