‹ Trente mois en Chine [microform]Chapitre 9 sur 17 · DE MANCIET I. — LE COLLÉGIEN · texte numérisé non relu

DE MANCIET I. — LE COLLÉGIEN

Pays natal. — Petit-Séminaire d'Éauze. — Parfait écolier.

Au mois d'avril de l'année 1890, le P. Othon et le P. Colomban, missionnaires franciscains, prêchaient une mission à Manciet, au diocèse d'Auch : c'était le temps des vacances de Pâques. Un soir, le P. Othon, entrant dans la sacristie, y trouva un adolescent dont l'attitude réservée et le regard modeste attirèrent son attention ; il s'approcha de lui et l'ayant salué:

(( Votre uniforme me dit que vous êtes collégien

d'Éauze et en vacances, n'est-il pas vrai? lui dit-il.

— Oui, mon Père.

— Gomment vous appelez-vous ?

— Jean-Marie Dufrançois.

— Dufrançois! répliqua vivement le missionnaire, mais c'est un nom prédestiné ! il faut que vous deveniez fils de François d'Assise ; il faut que vous soyez Franciscain. »

L'adolescent sourit et baissa les yeux ; une légère teinte colora subitement ses joues, sembla monter à son front et disparaître dans ses blonds cheveux. Indiscrètement peut-être, ' le Missionnaire allait encore insister, lorsque le sacristain vint brusquement lui dire :

ce Mon Père, on vous attend pour exercer les cantiques de la mission. »

Sept ans. plus tard, le P. Othon était Provincial des Franciscains de la Province d'Aquitaine ; le 21 septembre 1897, Jean-Marie Dufrançois, devenu le Frère Apollinaire, faisait entre ses mains sa profession dans l'Ordre des Frères Mineurs.

Né à Manciet, en Armagnac, le 24 février 1874, Jean-Marie eut le. bonheur de grandir sous les regards d'un père et d'une mère qui lui donnèrent toujours les exemples d'une conduite sérieusement chrétienne ; c'est à leur école qu'il apprit de bonne heure la pratique de la vertu et l'amour du travail. Leur vie exemplaire inspira à son âme naturellement délicate et élevée une tendresse filialement admirative : il eut vraiment le culte de son père et

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d'Éauze et en vacances, n'est-il pas vrai? lui dit-il.

— Oui, mon Père.

— Comment vous appelez-vous ?

— Jean-Marie Dufrançois.

— Dufrançois! répliqua vivement le missionnaire, miais c'est un nom prédestiné ! il faut que vous deveniez lîls de François d'Assise ; il faut que vous soyez Franciscain, d

L'adolescent sourit et baissa les yeux ; une légère teinte colora subitement ses joues, sembla monter à son front et disparaître dans ses blonds cheveux. Indiscrètement peut-être, le Missionnaire allait encore insister, lorsque le sacristain vint brusquement lui dire :

(( Mon Père, on vous attend pour exercer les cantiques de la mission. »

Sept ans plus tard, le P. Otlion était Provincial des Franciscains de la Province d'Aquitaine ; le 21 septembre 1897, Jean-Marie Dufrançois, devenu le Frère Apollinaire, faisait entre ses mains sa profession dans l'Ordre des Frères Mineurs.

Né à Manciet, en Armagnac, le 24 février 1874, •Tean-Marie eut le bonheur de grandir sous les regards d'un père et d'une mère qui lui donnèrent toujours les exemples d'une conduite sérieusement chrétienne ; c'est à leur école qu'il apprit de bonne heure la pratique de la vertu et l'amour du travail. Leur vie exemplaire inspira à son àme naturellement délicate et élevée une tendresse fdialement iadmirative : il eut vraimen t le culte de son père et

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de sa mère, tel que Dieu le permet. Celui de Jean- Marie était bien dans le plan divin, puisqu'il devait être pour lui l'occasion des plus douloureux sacrifices et, par conséquent, l'occasion des plus grands, témoignages d'amour que là divine Providence devait réclamer à son cœur.

Manciet avait pour curé M. i'abbé Montant, lorsque Jean-Marie fit sa première Communion. Cœur d'or, toujours bienveillant, fidèle à ses devoirs de pasteur, M. Montant était vénéré de ses paroissiens. II entrevit dans le jeune bufrançois les qualités et les aspirations d'un futur élève du sanctuaire. Sa paroisse comptait déjà une lignée d'excellents prêtres; Jean-Marie lui sembla devoir' la continuer. Il le présenta donc et le fit admettre au Petit-Séminaire d'Éauze pour commencer sa septième.

Tempérament ardent, quelque peu batailleur, Jean-Marie, en débutant dans la vie de collège, dut nécessairement compter avec l'assujettissement à l'étude régulière et surtout avec les difficultés du support mutuel. Un jour, son professeur se montra mécontent de son devoir et lui reprocha son défaut d'application. Jean-Marie fut profondément affecté de ce reproche : c'était jour de promenade. Pendant que ses camarades jouaient, il trouva le moyen de cacher deux petites gaules sous son veston d'uniforme. Rentré au collège, il monta directement à la chambre de son professeur :

c( Monsieur, lui dit-il, je suis bien fâché de vous avoir fait de la peine ce matin ; mais voici le moyen

dont oh se" sert chez moi pour me faire marcher. » ' En même temps, il lui présentait les deux petites saules, cachées sous son veston, r '

M. l'abbé Baradat raconte aujourd'hui ce fait avec une émotion qui n'est pas plus grande^ que celle qu'il éprouva le jour même-où il se pasâa; en effet, dans cet enfant' de douze ans, il faisait entrevoir un vaillant, un héros, peut-être- Im martyr.

Du reste, nous sommes autorisé h trouver dans le propos tenu par Jeun-Marie, les exagérations d'une humilité précoce. Nous l'avons dit, il avait pour ses parents un vrai culte : c'était donc la tendresse filiale plutôt que la crainte qui le faisait marcher ; et lorsque ses parents durent recourir à l'argument frappant que saint Augustin considère comme un témoignage de paternelle tendresse, ce fut pour corriger cei^taines escapades qui ne tiraient pas à conséquence: -Lui-même nous en a raconté une qui ne peut que faire son éloge.

Un mauvais garnemeiit, de treize ou quatorze ans, rudoyait un jour, sur la place de Maticiet, un petit camarade de Jean-Marie ; celui-ci prit naturellement sa défense, bien qu'âgé de trois ou quatre ans de moins ; mais alors ce fut lui-même qui eut à subir les brutalités qu'il voulait éviter à son camarade. Jean-Marie se défendait vaillamrnent, et son lâche agresseur commençait à comprendre que la victoire lui serait chèrement disputée, lorsqu'il sentit que Jean-Marie lâchait prise : son père était intervenu, et ladite baguette exerçait sUr ses jam-

.b^s l'œuvre d'une répression imméritée ; le père, ;en homme bien élevé, ne voulait pas de ces batailles ; de plus, il ignorait la chevaleresque origine de Celle-ci.

. Au collège, Jean-Marie ne tarda pas à se placer parmi les meilleurs élèves ; une fois acclimaté à ce nouveau milieu, il se mit résolument à l'œuvre pour faire marcher de front et l'acquisition de la vertu et l'acquisition de la science. Son cœur demeura toujours pur : il avouait plus tard, dans l'intimité, que Dieu lui avait accordé la grâce d'éprouver une horreur profonde pour tout ce qui pouvait porter atteinte à la vertu angélique. Mais son tempérament ardent lui suscita bien d'autres difficultés : c'était là son défaut dominant ; il ne s'en cachait pas.

Pour qui connaît la vie de collège, il est facile de comprendre que ce défaut fut pour lui l'occasion d'une lutte continuelle; cette lutte, il l'accepta vaillamment et finalement, il en sortit victorieux. Ceux qui l'ont connu au Séminaire ou dans la vie religieuse, n'ont jamais soupçonné ces années de combat : Jean-Marie était au milieu d'eux un exemple de mansuétude et de bonté.

Jean-Marie voulut être bon camarade ; il le fut et orienta du meilleur côté l'ardeur de son tempérament ; il aima la prière. Par un travail opiniâtre, il devint l'un des meilleurs élèves de sa classe ; enfm, dans les jeux, nul n'avait plus d'entrain que lui. Ainsi réalisait -il l'idéal du parfait écolier qui, demeurant toujours vertueux, s'applique à bien faire cha-

•que chose en son temps: la prière, l'étude et les

jeux.

(( Toujours bon,, pieux, édifiant, nous écrit le vénérable chanoine qui fut son premier Supérieur (1), ses condisciples, même ceux qui ne lui ressemblaient pas, l'aimaient et l'estimaient. Son caractère était souple et facile ; il y avait en lui un ensemble de bonté et de simplicité, des rapports aimables qui cachaient un sens droit, une volonté ferme, inébranlable dans le devoir. Il montra admirablement la force de cette volonté, quand il s'imposa tant de sacrifices pour répondre à sa vocation religieuse. »

La lettre suivante nous dira l'attitude nettement exemplaire que Jean -Marie conserva au collège : c'est un hommage d'autant plus précieux rendu à sa mémoire, que le prêtre éminent qui nous l'a écrite a été, au collège d'Éauze, et son professeur, et son directeur, et son supérieur.

« Mon cher Révérend Père,

«Vous savez combien j'aimais et vénérais le cher P. Appollinaire. Mon afïection vous dit toute ma douleur et tous mes regrets. Il avait toutes les qualités qui font les saints et les apôtres...

«J'ai été son professeur et son directeur spirituel. C'est une des plus belles âmes qu'il m'a été donné

(1) M. l'abbé L. Gilibert, chanoine honoraire d'Auch. (Lettre du 29 juillet 1904.)

de contempler. J'avais l'habitude de prendre parmi les élèves des enfants d'élite pour en faire des apôtres parmi leurs camarades. Pour lancer une œuvre et la soutenir, il fut l'un des trois que j'appelais Pierre, Jacques et Jean. Jean-Marie Dufrançois était Pierre : il en avait la foi ardente, un peu trop ardente parfois ! il en avait l'amour généreux. 11 suffisait de lui indiquer le bien pour le lui faire accepter ; il se montra toujours prêt à défendre la bonne cause par l'exemple, par la parole et même par des arguments plus décisifs... Un jour, à l'occasion d'une œuvre que j'avais créée pour donner plus de vie aux amusements, il y eut de la part de certains élèves, qui n'y trouvaient pas leur compte, mauvais esprit et une opposition assez vive, La cour se par- 'tagea en deux camps ; il fut question d'une bataille en règle. Le chef des mécontents, plus audacieux eh paroles qu'en actes, demanda :

« Qui va-t-on me donner pour adversaire ?

(( — Dufrançois, » lui fut-il répondu.

c( Il en eut assez : la bataille n'eut pas lieu.

(( Pour la fondation de la Congrégation de la sainte Vierge, il fut un de mes plus ardents auxiliaires. Ayant été Eommé préfet de cette Congrégation, il prit ses fonctions au sérieux et se préoccupa de faire aimer la sainte Vierge comme il faisait aimer le bon Dieu.

« J'ai retrouvé seulement trois lettres écrites pour ce que j'appelais La Fête des fleurs. A la fin du mois de mai, chaque congréganiste écrivait une

lettre dans laquelle il indiquait ses sacrifices et ses bonnes œuvres. Ce qui me frappe dans celles que je vous envoie, c'est que déjà il pensait aux missionnaires : c'est pour eux qu'il offre des jeûnes. (( Doué d'une bonne intelligence ordinaire, il occupa, grâce à un travail opiniâtre, un rang excellent dans sa classe. Il me semble le voir encore dans ma chère classe de rhétorique que j'avais fait peindre en bleu ; les élèves étaient divisés en deux camps : rose blanche et rose rouge. J'avais même fondé une revue, La Revue des Deux-Roses. Jean- Marie Dufrançois fat F un de nos meilleurs rédac" • teurs (1). y>

M. le chaaoine Lisle a eu l'obligeauce de nous envoyer le texte original de deux de ces articles. — L'un est une réfutation des doctrines antisociales de ceux qui combattent l'idée de patrie. — L'autre est un appel à une résistance désespérée contre l'invasion de l'étranger. — Louis XIV envahit la Hollande : l'orateur rappelle l'exemple de Thémistocle excitant le patriotisme des Athéniens contre la flotte innombrable de Xercès qui, bientôt après, essuyait à Salamine, la plus humiliante des défaites: « Chers amis, un Xercès bien plus terrible « que celui qui menaçait Athènes a envahi notre « chère patrie... il a passé le Rhin... 40 villes lui <( ont ouvert leurs portes... Nous lui avons demandé

(1) Lettre de M. le chanoine Lisle, supérieur du Petit-Séminaire d'Éauze (28 juillet 1904).

« la paix... mais ce monarque orgueilleux, non con- « tent de vouloir notre ruine, prétend encore nous c( déshonorer. (Il énumère ici les conditions humi- « liantes posées par Louis XIV.) — Hollandais, nous « souffrirons et, s'il le faut, nous mourrons, mais « nous déshonorer ? jamais ! — Nous n'avons que c( 25 000 hommes peu aguerris à opposer à 125 000 « Français qui sont des soldats accomplis... Mon- « trons à l'Europe qui nous contemple, ce que peut « un petit État, quand on le réduit au désespoir, «quand on veut lui enlever son indépendance... « Hollandais, rompons nos digues, fuyons sur nos « vaisseaux : que la mer soit notre dernier recours « et notre dernier rempart. »

Un vrai souffle de patriotisme, on le voit, anime ces lignes ; le sujet allait à merveille à ce jeune tempérament tout vibrant d'émotion et d'enthousiasme au souvenir du pays natal.

D'autre part, la dissertation dénote déjà un esprit réfléchi dont une application assidue devait nécessairement développer les belles facultés ; c'est ce qui arriva. Quand il fut appelé aux Ordres sacrés, Fr. Apollinaire comptait parmi les étudiants les plus intelligents de son cours : ses examens d'ordination et d'approbation furent des meilleurs : telle a été l'appréciation donnée par le Lecteur lui-même de théologie, le R. P. Charles, de Bordeaux, qui depuis plus de quinze ans, par son enseignement clair, niéthodique et élevé mérita toujours la plus complète admiration de ses élèves.

Nous avons également sous les yeux les trois lettres écrites par Jean-Marie, à l'occasion de la Fête des fleurs, lorsqu'il faisait sa troisième, sa seconde et sa rhétorique. Ces lignes révèlent une piété sérieuse, une tendresse toute filiale pour la sainte Vierge, unie à l'esprit de pénitence. Les regards de son âme se portaient déjà vers les rédons lointaines où les missionnaires se dévouent pour la conversion des infidèles. Jean-Marie ne se contentait pas de leur envoyer son obole par l'Œuvre de la Propagation de la Foi, il leur donnait encore le secours de ses ferventes prières et de ses mortifications.

Nous résumons ces trois précieux documents :

« Bouquet de Mai.

« Il va donc finir ce beau mois, et nous ne viendrons plus chaque soir unir nos cœurs et nos prières pour vous remercier de vos immenses faveurs...

« Il me serait bien doux, bonne Vierge, de vous ofirir un magnifique bouquet, tout plein de belles fleurs: fleurs de prières, de pénitences, de sacrifices, de défauts corrigés. Que de fleurs j'aurais pu cueillir pendant ce mois, et je ne l'ai point fait 1 Je voudrais avoir, comme mes chers compagnons d'armes, un beau bouquet composé de ces belles fleurs ; mais, hélas ! quand je contemple le mien,

•je le trouve bien petit; cependant, je vous l'offre de tout mon cœur...

« Je vous offre :

r «il communions pour consoler le Sacré-Cœur des 'profanations delà sainte Eucharistie.

(( 5 commuaioiis pour ceux qui ne s' approchent .pas des Sacrements.

« 84 études passées dans le silence : pour les hlasphémateurs du saint Nom de Dieu; pour ceux qui font le mal par leurs discours et par leurs écrits.

i( 4 jeûnes les 4 samedis pour les missionnaires qui ont souvent à souffrir de la faim et de toutes les privations.

«9 jeûnes pour les missionnaires qui n'ont pas toujours leur nourriture (l'année suivante).

« Je me suis imposé des mortifications à table pour mes péchés.

« J'ai triomphé en moyenne 2 fois par jour de mon défaut dominant, c'est-à-dire que je ne me suis pas fâché ou mis en colère.

(( J'ai triomphé plus de 20 fois de mon défaut dominant (l'année suivante),

ff Jai été fidèle à dire mon Petit- Office du Sacré- Cœur. (Les trois lettres mentionnent son exactitude à faire cet exercice de piété.j

Signé : « Un enfant bien indigne du Sacré-Cœur « et de vous, ma Souveraine. »

Un autre document bien précieux' aussi nous a .été communiqué par son ancien professeur de troi-

sième, M. l'abbé Éloi Salles, actuellement directeur au Grand-Séminaire d'Auch. — « Lorsque j'établis la confrérie de la Garde d'honneur dans ma classe, nous écrit ce digne prêtre,. Jean-Marie fut le premier de mes élèves à répondre à mon appel : il n'y eut pas de plus ardent apôtre pour le Sacré-Cœur, ni de plus fidèle à l'heure de garde. — Le jour de la sortie, on jouait une comédie fort divertissante qui le faisait rire aux larmes. Soudain, il se pencha vers moi et me dem.anda comment il pouvait faire son heure dans de telles circonstances. Je lui répondis qu'avec l'esprit de foi et la pensée, il lui était facile de concilier les réjouissances du moment avec les sentiments de la piété. 11 me remercia et je. remarquai que sa joie fut moins exubérante ; puis, je le vis de temps en temps, jeter un regard rapide vers la chapelle. Ses condisciples étaient loin de se douter qu'en ce moment il portait son cœur par la pensée près du Cœur du divin Maître. »

En même temps que ces lignes, le vénéré directeur a eu la bonté de nous envoyer un autre document religieusement conservé par lui, depuis . près de quinze ans. C'est l'Acte de Consécration au Sacré-Cœur de Jésus, composé et lu par Jean-Marie, lui-même ; nous en détachons les passages les plus remarquables :

c( Cœur adorable de Jésus... le monde, dans son. « aveuglement et son ingratitude, méconnaît vos « bienfaits, oublie votre amour. Les blasphèmes se « multiplient; les cris de haine, échos de l'enfer,.;

(( sont poussés contre votre Sacré-Cœur qui a tant « aimé les hommes... Vos Gardes d'honneur du « Petit-Séminaire d'Éauze ne vous abandonneront (( pas, ils combattront pour vous, et, s'il le faut, <( ils mourront avec bonheur pour votre sainte « cause... Nous vous consacrons notre cœur, notre c( intelligence et notre volonté... Nous vous demande dons, Seigneur, un cœur épris de vous, un cœur « fidèle et fier, un cœur indomptable, toujours prêt (( à lutter, un cœur libre, jamais séduit, jamais K esclave... ))

Cette dernière page dépeint au vif tout ce qu'il y avait dans notre collégien de piété sérieuse, de vertu solide et d'énergie.

Un jour, Mme Barat, la vénérable fondatrice des Dames du Sacré-Cœur, résumait ainsi les vœux qu'elle adressait à un pensionnat de jeunes filles- à l'occasion du nouvel an :

x( Mesdemoiselles, je vous souhaite de bonnes prières, de bonnes études et de bonnes récréations. »

En effet, l'élève qui fait de bonnes prières, s'applique à l'étude et joue en récréation avec entrain, est l'élève parfait : les bonnes prières, les bonnes études et les bonnes récréations apportent certainement à son âme, avec la pratique de la vertu, le bonheur le plus désirable à son âge.

Jean-Marie fut cet. élève parfait, et ses années de cpllège comptèrent parmi les plus heureuses de sa

vie : ses lettres, nous le verrons, font de fréquentes allusions à ce bonheur.

A l'âge de quinze ans, il se révélait comme l'un de ces violents qui emportent le ciel d'assaut. Dès ce moment, il commence toutes ses lettres par le même en-tête, qui est, en quelque sorte, le monosframme de sa devise. V. -[-. J. T. S. E. S. e. F. — Vive Jésus. Tuus sum ego. Suaviter et fortiter. La seconde partie était une protestation de sa filiale dépendance de la sainte Yierge ; la troisième exprimait une manière d'agir analogue à celle de saint François de Sales. « Je suis vôtre. — Suaviter et fortiter, doucement et fortement. » Cet en-tête se trouve encore exactement sur la dernière lettre qu'il écrivait de Chine à ses parents, le 13 avril 1904, cinq semaines avant sa mort.

Le collège d'Éauze demeura pour lui, dans son souvenir, comme le berceau de sa vie religieuse et de sa vocation à l'apostolat parmi les infidèles. Rien ne pourra effacer de son cœur cette première impression, ni les belles années passées au Grand- Séminaire, ni celles de la vie franciscaine, ni même les saintes émotions du missionnaire, arrivant enfin au milieu de ses bien désirés et hien-aimés Chinois, que son âme d'apôtre ne saura jamais qu'aimer ou plaindre.

Chaque année, à l'occasion de la fête de saint Louis de Gonzague, il était exact à venir, par une de ses lettres, offrir ses souhaits à M. l'abbé Lisle, supérieur du Petit- Séminaire d'Éauze et son ancien

directeur. Nous lisons dans celle du 19 juin 11)01 , datée du Collège séraphique de Bordeaux :

« Votre souvenir et celui de notre bien-aimé Petit-Séminaire d'Eauze me sont bien souvent présents à l'esprit, au cœur et au saint Autel. La Congrégation des Enfants de Marie que je dirige ici, me fait revivre quelques années des plus heureuses de ma vie. Je suis heureux de répéter à nos braves enfants que je dois beaucoup, beaucoup à notre chère Congrégation du Petit-Séminaire. Nous avons eu le Bouquet de Mat qui a dû bien réjouir le Cœur de Marie. Les Tertiaires et les Gardes d'honneur, que l'on m'a confiés aussi, font leur bou(:[uet du Sacré-Ca:îur ; ils veulent « enfoncer» les congréganistes ! Nous aurons donc à la lin du mois une cérémonie analogue à celle de la Congrégation d'Éauze. (Te pense qu'on n'a pas laissé tomber cet usage si précieux et si consolant.) »

Dans cette lettre, le P. Apollinaire annonce confidentiellement à M. le Supérieur son prochain départ pour la Chine, et, par conséquent, son prochain passage en Armagnac pour des adieux dont les déchirements font déjà sentir à son cœur aimant leurs premières atteintes. Il termine ainsi :

(( La pensée me vient de faire coïncider mon passage avec laPœunion des anciens élèves d'Eauze. Comme je serais heureux de pouvoir saluer réunis tant de chers amis! Si vous vous en souvenez, pour-

riez-vous, je vous prie, me faire connaître là date dès qu'elle sera fixée ? — Airection respectueuse à MM,. les Professeurs.

« Votre enfant en J. M. J. F.

« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »

L'année suivante, l'ancien collégien d'Éauze est fidèle au rendez-vous auprès de son vénéré Supérieurs. Ses souhaits sont écrits à Tché-Fou, Ghang- Tong oriental, le 23 avril 1902.

(( Bien cher Monsieur le Supérieur,

« Voici un pauvre Chinois qui vous arrive du fond du monde : Chinois de patrie (nouvelle), Chinois de nom et, de plus en plus, Chinois de cœur. »

Le P. Appollinaire donne ensuite de longs et intéressants détails sur la traversée qu'il a effectuée de Marseille à Tché Fou, et sur divers usages de l'empire chinois. Il termine ainsi :

« Ce billet vous arrivera sans doute vers la fin de mai ou au commencement de juin: or, je ne puis pas oublier que le 21 est votre fête. Bonne et sainte fête ! Je porterai mes vœux au saint Autel, où je vous retrouve d'ailleurs tous les matins, ainsi que notre cher Petit-Séminaire que je suis si fier, si heureux surtout de l'eprésenter en Extrême- Orient et dans les Missions en général, si je ne me trompe...

(( Vous aurez certaineuient la Réunion des anciens élèves, comme toujours. Si je savais à temps la date précise, je serais avec vous d'esprit et de cœur en ce jour. Dans tous les cas, je vous prie de dire à nos chers maîtres, camarades et amis, combien je demeure fidèle au souvenir du cœur.

ft Le Petit-Séminaire d'Éauze restera toujours pour moi le premier et béni monastère où j'ai commencé à connaître et à aimer Dieu; c'est aussi dans ce Petit-Séminaire que ma vocation apostolique a pris naissance !

« Bénissez-moi, je vous prie, bien cher Monsieur le Supérieur, et croyez-moi toujours

a Votre enfant affectueux et reconnaissant en Notre-Seigneur.

(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »

Dans la lettre de 1903 qui apportait à son ancien Supérieur les souhaits de bonne fête (ils devaient être les derniers), le P. Appollinairo entre, en matière d'éducation, dans des détails techniques dont la précision rappelle bien l'ancien collégien d'Éauze.

Séminaire de Saint-Louis d'Anjou, mai 1903.

(( Bien cher Monsieur le Supérieur,

« Permettez à un de vos enfants de venir du fond du monde vous olfrir ses vœux les plus sincères et les meilleurs de bonne et sainte fête. Il faudra que ce billet traverse la Sibérie pour vous arriver, la

froide Sibérie, le pays de la glace ! Si les vœux qu'il vous transmettra vous paraissent froids, comme tous ceux d'ailleurs qu'il faut confier au papier, je vous prie de songer que, malgré notre pauvreté, nous avons ici un Autel où, le 21 juin, je monterai pour confier à Dieu ces vœux du cœur que, depuis bien des années déjà, je confie à votre saint Patron, au jour béni de votre fête.

(( Donc, bonne et sainte fête pour vous, très cher Monsieur le Supérieur, pour ceux qui vous sont chers et votre chère œuvre du Petit-Séminaire.

(( Depuis l'année dernière, à pareille époque, que d'événements pour moi ! Le 19 juillet, la sainte Obéissance m'envoyait au Séminaire du Vicariat pour y porter des responsabilités que Dieu seul connaît, que mon âme sent bien lourdes et que vous n'avez pas de peine à deviner,

(( Avec ma santé toujours débile, mon inexpérience, l'ignorance de la langue, du caractère chinois, je devais trouver et j'ai trouvé des difficultés qui m'auraient certainement écrasé si le bon Dieu, qui choisit toujours ce qu'il y a de plus misérable pour faire ses œuvres, n'avait tout fait.

(( Monseigneur (4) a été bien bon pour moi ; avec sa haute et sage direction, tout marche à peu près. Nous avons ici maintenant 19 élèves, 5 autres viendront incessamment grossir notre nombre. Nous

(1) Mgr Césaire Schang, 0. F. M. évoque titulaire de Vaga et vicaire apostolique du Ghang-Tong- oriental.

avons 3 petits cours de latin, 2 philosophes, 4 théologiens minorés et un théologien diacre.

(( Vous dire que nos enfants sont sans défauts, serait aussi peu vrai qu'invraisemblable ; ils ont trop coudoyé le misérable, le triste paganisme, pour n'avoir pas reçu quelque éclaboussuro; Ils sont donc espiègles et coquins comme les écoliers de France. Malgré toutes les dissertations, plus ou moins imaginaires que j'ai lues au sujet de l'enfant chinois, en comparant celui-ci à l'écolier du Petit- Séminaire d'Éauze et du Collège séraphique de Bordeaux que je connais bien, j'en suis venu à conclure que l'enfant est partout le même. Nos braves petits ont peut-être même un avantage incontestable : ils sont tous fils de vieux chrétiens ; la sève chrétienne est donc abondante chez eux; l'éducation essentiellement chrétienne qu'ils ont reçue dans la famille, les a préservés delà boue du paganisme, et les rend dociles à toute formation.

« Pour ce qui est du point de vue intellectuel, le petit Chinois trouve de grandes difficultés à s'assimiler les rudiments de la langue latine. Pourquoi? C'est très simple. L'étude du latin n'est pas seulement une affaire de mémoire, mais encore et surtout d'intelligence ; or, depuis son enfance, on n'a cultivé que sa mémoire. Il a étudié des caractères ; il en sait peut-être des quantités ; il vous les lira le plus souvent sans les comprendre... Au bout de deux ans, nos enfants ayant vaincu les premières difficultés du latin, sont comme nos élèves de France.

La philosophie est aride pour eux... ; ils abhorrent tout ce qui est plus ou moins métaphysique et transcendant. C'est que le Chinois est essentiellement positif... (Suivent d'autres détails que nous donnerons en leur temps.) ~

c< Je m'arrête, bien cher Monsieur le Supérieur. Bénissez votre enfant et l'œuvre si délicate qui lui est confiée. Je n'oublie pas le Petit- Séminaire d'Éauze: Affectueux souvenirs à vos chers professeurs : aux abbés JBourgeac, Laborde, Dupuy, Lanusse, etc. Bonne et sainte fête à M. l'abbé Dupuy ; pour la Saint-Pierre, j'aurai un souvenir tout particulier pour le cher abbé Bourgeac. Je n'oublie pas non plus vos bonnes religieuses (1).

« Votre enfant affectueusement respectueux et reconnaissant,

« Fu. Apollinaire, 0. F. M. d

« Je vous envoie ma carte de visite où vous lirez mon noble nom : Fang, Tchoung-Shou, ce qui signifie : Monsieur Fang, charité... ! y>

Il y a dix ans que Jean-Marie a quitté le collège d'Éauze : les événements les plus importants le séparent de cette date. Il est allé au Grand-Séminaire : là, pendant trois ans, il a vécu dans l'enthousiasme des choses saintes et contracté les plus pures et les plus durables amitiés ; il a revêtu la bure

(l) Les Sœurs de la Providence de Gap auxquelles étaient confiées l'infirmerie, la lingerie et la cuisine du Petit-Séminaire.

franciscaine. Dans la profession religieuse et l'ordination sacerdotale, son âme a goûté les joies du ciel. Pendant quatre ans, avec ses frères en religion, il a pu véritablement chanter : Qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter ensemble avec des frères! Enfin, en Chine, il est au terme de ses plus ardents désirs. Son arrivée dans ce pays a marqué le commencement de la réalisation de son plus beau rêve : toutefois, aucune de ces grandes et saintes émotions n'a porté la plus petite atteinte au souvenir reconnaissant que l'ancien collégien conservait à la maison qui, selon son expression, a été pour lui le 'premier et béni monastère où il a commencé à aimer Dieu. Le collège d'Éauze résumait pour lui toutes les affections du pays natal, de son cher Armagnac, dont il parlait toujours avec enthousiasme. Ses fêtes religieuses, ses vignobles, la profondeur de ses bois, qui lui ont valu le surnom d'Armagnac le nègre ou lenoir, ses légendes populaires, avaient toujours le don de faire vibrer chez lui la fibre patriotique.

(jc Notre incomparable Armagnac Mon cher

Manciet ! écrivait-il au P. Othon, le 1er juin 1903. On a beau dire : Une nouvelle patrie, si chère soitelle, quels que soient les travaux, les occupations, les affections nouvelles... on n'oublie jamais la première patrie. . . On y songe avec plaisir dans les rares instants de solitude; on y songe surtout devant Dieu, en particulier le matin au saint Sacrifice. »

Sa correspondance avec ses parents était très

suivie : à tout prix il voulait, par ses lettres, les dédommager du sacrifice continuel que leur imposait son absence. Ceux-ci, de leur côté, lui écrivaient régulièrement, lui donnaient des nouvelles du pays, qu'il lisait toujours avec le plus vif intérêt. Chacune de ses lettres exprime la joie qu'il éprouve d'être ainsi tenu au courant de ce qui se passait en Armagnac.

Deux mois avant sa mort, il reçut YArmanach de Gascougno , calendrier gascon qui publie chaque année les légendes, les contes grotesques et les vieux proverbes du pays de Gascogne.

(( Quel bon moment j'ai passé, écrivait-il à l'un de ses amis, en lisant V Armanach clé Gascougno ! Comme j'ai ri en revoyant toutes ces vieilles histoires ! Tout aco qu'èm hazè hremha cVaquèros brabos beillados d'iouer, aou cournè dou houèc (-J).

Cette gaieté de bon aloi, Jean-Marie la conserva jusqu'à la lin de sa vie ; toutefois elle ne se manifestait qu'aux heures de récréation. Dès le collège, nous l'avons dit, il s'apphqua à bien faire chaque chose en son temps : à la chapelle, il priait comme un ange ; à l'étude il travaillait avec ardeur ; en récréation, nul ne dépassait son entrain pour les jeux. Lorsqu'il eut revêtu l'habit ecclésiastique et, bientôt après, la bure franciscaine, n'étant plus à

(1) Tout cela me faisait souvenir de ces bonnes veillées d'hiver au coin du feu.

l'âge de folâtrer ou de jouer comme au collège, il passa, c'est le mot, son enjouement naturel, à la conversation. La récréation fut toujours pour lui la récréation, aussi bien au Grand-Séminaire et au cloître qu'au Petit-Séminaire d'Éauze : il la considéra, avec raison, comme le temps fixé par la volonté de Dieu pour le délassement de l'esprit ; dès lors il se récréait et récréait les autres, en donnant habituellement à la conversation une tournure plaisante et animée, tout en se préoccupant cependant de ne jamais manquer à la charité. La récréation terminée, Jean-Marie redevenait aussitôt et avec autant de facilité l'homme du silence et de la règle. Son âme ne perdait pas de vue le divin modèle qui fit bien toute chose. (Marc, vu, 37.)

IL — LE SEMINARISTE

Vocation. — Luttes généreuses. — Premier sacrifice. •

Vers la fin d'octobre 1893, Jean-Marie revêtait la soutane et entrait au Grand-Séminaire d'Auch. Depuis bien des années, il entendait parler de cette sainte maison, de sa régularité, de ses fortes études, de la réputation de science et de vertu que s'étaient justement acquise ses Directeurs, prêtres du diocèse, qui, presque tous, avaient cueilli les palmes doctorales, soit à Rome, au Collège romain^ soit à la Faculté catholique de Toulouse.

Jean-Marie considérait donc le Grand-Séminaire comme le sanctuaire de la science et de la vertu. Son attente ne fut pas trompée et son âme se sentit tout de suite dans son véritable élément. 11 allait accomplir ses vingt ans. Malgré son attachement extraordinaire au collège d'Éauze, le Grand- Séminaire devenait un milieu beaucoup plus en harmonie avec son âge et ses aspirations ; il trouva tout naturel qu'aux bruyantes récréations du Collège, succédassent ces récréations dans lesquelles la belle humeur, autant que la bonne éducation,

assaisonnent la conversation et procurent à l'esprit un salutaire délassement. En dehors de ces heures récréatives, Jean-Marie admira le silence de cette nombreuse communauté se mouvant dans les vastes corridors de la maison en se rendant aux exercices. Son âme éprouva comme une émotion céleste au spectacle grandiose des cérémonies religieuses toujours rehaussées par les chants liturgiques d'une parfaite exécution . - Après quarante ans , cette communauté était encore fidèle aux leçons artistiques qu'elle reçut pendant plusieurs années du célèbre maestro, Aloys Kunc. Le sanctuaire, avec ses chants et sa belle ordonnance, lui apparut alors comme une image du ciel.

Un mois ne s'était pas écoulé qu'il éprouva le besoin de confier les joies de son âme à M. l'abbé Salles, encore professeur au Collège d'Éauze. Il lui adressa les lignes suivantes :

« Grand-Séminaire, 29 novembre 1893.

c( Bien cher Monsieur l'Abbé,

« Je ne m'arrêterai pas à vous dire combien votre lettre m'a fait du bien. Comme je vous remercie de tout cœur ! Il me manquait cela pour me rendre complètement heureux dans ce Grand-Séminaire que j'aime tant déjà. Comment pourrait-il en être autrement? et je suis de l'avis du bon abbé

Dauzan qui me disait l'autre jour « qu'on n'aurait pas la vocation si on était malheureux ici. » C'est la famille, l'intimité le Cor wmm et anima una. Quelles belles âmes nous avons autour de nous : comme on est heureux de se trouver à ce conctat, mais aussi comme on se sent rougir d'être si lâche dans le service du bon Dieu. Sans doute tout n'est pas parfait, mais les ombres sont indispensables au tableau. »

Cette impression surnaturelle ne l'empêchait pas d'apprécier certains avantages de la terre, en particulier les cours et les jardins du Séminaire, exposés au beau soleil du Midi ; sa belle maison de campagne appelée Beaulieu, nom quelque peu prétentieux, mais répondant à la réalité.

Cette maison de campagne occupe le sommet d'un coteau qui semble commander aux vallons du Gers et du Sousson traversés par la ligne du chemin de fer d'Agen à Tarbes. Son versant méridional est planté de vignobles, tandis que de vieux chênes et d'agrestes buissons s'écheJonnent sur le versant occidental. Un parterre, des charmilles mystérieuses, des arbres nombreux, entourent une modeste chapelle et le cimetière rustique où, depuis soixante ans. Supérieurs et Directeurs viennent dormir leur dernier sommeil, en attendant le jour de la résurrection glorieuse. Au printemps, le chant des oiseaux, le parfum des fleurs et les agréments particuliers à son site gracieux, font de

LE SÉMINA^RISTE 29

Beaulieu un séjour ravissant. Dès le premier jeudi après Pâques, les élèves du Grand -Séminaire y arrivent à 5 heures du matin et n'en repartent qu'à 7 heures da soir; et cette journée de congé complet se renouvelle chaque semaine, jusqu'aux vacances.

Jean-Marie en goûtait les charmes autant que n'importe qui ; ses visites à la chapelle étaient nombreuses et ferventes; elle possédait, ce jour-là, le Trésor de la terre et du ciel, le saint Sacrement. Entre temps, le jeune Séminariste prenait part aux causeries, aux promenades et aux jeux qui s'organisaient pendant la journée. Que de fois, admirant le riant paysage que l'on peut contempler de cette maison de campagne, et qui n'est limité au midi que par les dentelures neigeuses des Pyrénées, il s'est écrié :

(( C'est vraiment beau ! ça me rappelle mon pays ! Cependant, mon Armagnac est encore plus beau avec ses grands bois, ses chênes séculaires... Vue de Dureth, l'antique métropole d'Éauze domine tout le pays... et pour mon cœur, elle domine le monde ! . . . (i). »

L'amour du pays natal a facilement de ces élans hyperboliques ; toutefois, il arrive souvent qu'ils ne sont guère justifiés. Ici ce n'était pas le cas; de

(l) La Gallia Christiana, nous dit qu'Éauze resta métropole de la Novempopulanic jusqu'au ix^ siècle ; à cette date, les Normands ayant détruit cette ville, Je siège métropolitaia passa au siège épiscopal d'Auch.

l'endroit indiqué par Jean-Marie, on jouit d'un magnifique point de vue : la vieille église d'Eauze, s'élevant au milieu d'un cadre aussi granditose qu'étendu, domine majestueusement tout le paysage.

A 2 kilomètres de Beaulieu et sur le territoire de la paroisse de Pavie, s'élève une modeste chapelle dédiée à la sainte Vierge, sous le vocable de Notre-Dame du Cédon : cette chapelle possède une statue miraculeuse représentant la Mère de Dieu. Au mois de mai, les communautés de la ville d'Auch font successivement leur pèlerinage à ce pieux sanctuaire; celui du Grand- Séminaire est remarquable entre tous. Indépendamment de cette manifestation collective envers la Reine du ciel, bien souvent, le jeudi, on voit des Séminaristes se détacher de la communauté et s'en aller prier Notre- Dame du Cédon : c'est surtout à l'époque des ordinations, des examens et des vacances que se font ces pèlerinages privés. Jean-Marie aimait ce sanctuaire en véritable Enfant de Marie. Au mois d'août 1898, étant déjà Religieux, il le visitait pour la dernière fois avec son Provincial. Le jeune Franciscain se plaisait à évoquer devant lui de bien doux souvenirs. Avec quelle ferveur, agenouillé devant l'image miraculeuse, il avait recommandé à la Vierge Immaculée sa vocation sacerdotale d'abord et, plus tard, sa vocation religieuse !

Devenir un prêtre selon le cœur de Dieu, tel fut

le but vers lequel Jean- Marie marcha courageusement dès les premiers jours de son entrée au Séminaire. Pour l'atteindre, il se disait qu'il ne suffisait pas de travailler comme un vulgaire écolier, de façon à savoir ses leçons et à réussir dans ses examens, mais qu'il fallait, avant tout, se revêtir de l'esprit de Jésus-Christ, par l'application à la prière et à la pratique généreuse des vertus sacerdotales. Nous l'avons vu au collège d'Éauze se conformer déjà aux conseils des maîtres de la vie spirituelle et déclarer une guerre d'extermination à la violence de caractère, qu'il croyait être son défaut dominant. Cette précoce énergie nous donne la mesure de ce que fut tout de suite l'élève du sanctuaire, sérieusement désireux de progresser simultanément dans la science et la vertu. Selon l'expression du grand Apôtre, il travailla résolument à former en lui cet homme parfait, préparé pour touteœuvre bonne. (II Tim., m, 17.)

L'un de ses condisciples et amis, M. l'abbé Joseph Béreilh, curé de Cravencères, près Manciet, nous a transmis comme le résumé des impressions que Jean-Marie laissa au Séminaire à plusieurs de ses condisciples. Dans ce résumé, nous prenons celle qui nous paraît reproduire le plus fidèlement la physionomie du Séminariste.

c( Son affabilité, son sourire perpétuel, sa gaieté en récréation, sa piété à la chapelle, son amour de la Règle... tout le monde vous dira que le P. Appl-

linaire avait ces qualités à un degré supérieur. » Un autre condisciple, laissant entrevoir toutes les délicatesses de cette àme demeurée toujours jeune, fait cette réflexion :

(c Oh ! qu'il avait peur de scandaliser !... d Tel était Jean-Marie au premier jour de son séminaire, tel fut-il jusqu'à son dernier jour. Nous savons que François d'Assise devint un modèle d'humilité à force de lutter contre la vaine gloire qui, jusqu'à ses vingt-cinq ans, fut son défaut dominant ; nous savons aussi que le doux François de Sales fut un modèle de douceur par sa persévérante énergie à lutter contre un tempérament violent. Loin de nous de vouloir comparer le petit Frère Mineur de Manciet à ces géants delà sainteté ; qu'il nous soit simplement permis de rapprocher l'appréciation que nous citons plus haut des confidences et des écrits de Jean-Marie, et l'on reconnaîtra que le Séminariste a marché dans la voie dans laquelle les saints ont marché ; que lui aussi, selon l'expression de saint Augustin, s'est fait une échelle de son défaut dominant, en le tenant constamment sous ses pieds ; et que lui qui, par tempérament, se sentait porté à l'irascibilité, est devenu, la grâce aidant son énergie, un modèle d'alTabilité et d'aimable gaieté.

Du reste, voici une appréciation que l'on ne pourra pas suspecter d'avoir été inspirée par les complaisances de l'amitié. Jean-Marie avait passé trois ans au Grand-Séminaire ; il allait quitter cette

sainte maison pour entrer dans l'Ordre des FrèreS' Mineurs. Le dossier- de l'enquête canonique renferme la lettre suivante adressée par son Supérieur au Provincial d'Aquitaine :

Grand-Séminaire d'Auch, 8 septembre 1896.

(( Mo]S Très Révérend et bien cher Père,

« A. cette date du 8 septembre et en la douce fête de la Nativité de Marie, je vous apporte une bonne nouvelle.

(( Monseigneur l'Archevêque a consenti, quand je lui en ai fait la demande, à laisser partir pour le Noviciat le cher abbé Jean-Marie Dufrançois. Le voilà donc libre de suivre sa vocation. Je l'en ai informé, hier, aussitôt que Monseigneur eut confirmé, devant le Conseil , la décision qu'il avait prise. Que le bon Dieu soit béni mille fois ! Vous connaissez le sujet qui vous arrive. Je n'ai donc pas besoin de vous en faire l'éloge, mais je le pourrais sans aucunement m'écarter du vrai, même par une simple exagération. C'est une excellente nature, très droite et très généreuse. Je ne doute pas que cet enfant ne réponde pleinement à vos désirs pendant son noviciat et plus tard. Le Séminaire d'Auch vous fait là un beau cadeau...

c Signé : Eug. Sembrés, Sup, »

Donnons cMicore une appréciation reproduite pir la Semaine reUgieusG cVAuch:

« Au (i ranci-Séminaire, Jean-Marie DulVançois a laissé un tel souvenir de piété et de régularité, que M. l'abbé Seinbrés, son Supérieur., parlant de lui, disait qu'il no ci'oyait pas avoij' connu une âme plus sacerdotale, plus surnaturelle, et il ajoutait, plussérapliiquc (1)... »

Le témoignage des condisciples et celui des Supérieurs sont plus que sul lisants pour nous dépeindre l'édifiante conduite de Jean-Marie au Grand-Séminaire ; ils nous disent exactement l'impression que 1;ussa son passage dans cette communauté. Colle que .Tean-^lai'ie en emporta se résume dans cotte pbraso (le l'une de S(»s lettres :

a Au Séminairo, je vénère tons les Directeurs et parmi les élèves je n'ai que des amis. »

La lettre suivante, écrite à son Provincial, doux mois après sa profession religieuse, nous retrace le souvenir protond qu'il conservait de son Séminaii'e. Il avait dû se rendre dans son pays pour y subir une troisième fois le conseil de revision dont il sortit réformé. Le P. Othon lui avait recommandé de passer par Auch, adn de pouvoir saluer ses anciens Directeurs du Séminaire. C'est du couvent de J^iéziers que le 1*. Apollinaire lui écrivit le

d) La Semaine religioi^c de l'a rcliidioccsc d'Aiir.h S2'^' année, n" 30, 9-juillet -J90i, p. 570.

16 novembre 1897, pour lui raconter la journée du ciel qu'il avait passée dans cette sainte maison :

« Je suis parti samedi malin pour Auch,

comme vous me Tordonniez, et j'ai passé là une journée tout à fait du ciel : la journée du dimanche. .Te ne vous dis pas l'accueil de M. le Supérieur et du cher Directeur que le bon Dieu me fait la grâce d'aimer encore, et plus que jamais, du fond du cœur. J'ai revécu une journée du Grand-Séminaire. Dieu veuille que je n'ai pas trop scandalisé. J'ai été accablé par les bons abbés, qui tous m'interrogeaient et me parlaient à la fois ; j'en ai vu un grand nombre en particulier, un plus grand nombre encore eussent voulu s'entretenir avec votre indigne ; oh ! je vous en fais l'aveu, simplement et sans vanité, parce qu'il n'en vaut pas la peine, comme j'ai regretté de n'être pas plus chaud pour parler avec des cœurs si chauds et qui me témoignaient une estime que je ne mérite certainement pas ! Je dois vous confesser aussi, que j'ai bien regretté (et ceci pour m'humilier un peu, parce qu'il y a peutêtre quelque chose d'humain), j'ai regretté, dis-je, que le temps fût si court ; mais il y a de si bonnes âmes au Grand-Séminaire ! quelques-unes si héroïques ! ))

Le jeune Franciscain demeurera fidèle au souvenir et aux saintes affections de la maison de Dieu.

Dans l'épanchement et l'évocation du souvenir, son admiration pour les Directeurs se traduisaient

à la moindre. occasion. Le Supérieur était pour lui un prêtre éminent entre tous : « Homme de prière, homme de règle, homme de devoir, homme d'énergie ; oh ! comme il connaît vite son monde, disait-il souvent ! et quelle facilité et quel brillant de parole ! ))

Jean-Marie disait vrai. Toutes ces qualités se trouvaient véritablement dans le jeune Supérieur du Grand-Séminaire d'Auch. Une mort prématurée est venue, hélas ! l'arracher brusquement à la famille lévitique à laquelle il se dévouait sans mesure.

Parmi les autres Directeurs, qui tous inspiraient à Jean-Marie la plus sincère vénération, il s'en trouva un vers lequel sa confiance alla tout naturellement. M. l'abbé Déauze, après son temps de Grand- Séminaire, était allé à Paris, à l'École des Carmes, afin de se perfectionner encore dans les études théologiques. A son retour au pays, l'archevêque d'Auch le nomma vicaire à l'église métropolitaine et, deux ans après, lui confia la chaire de théologie morale. Jugement droit, tempérament très calme et très réfléchi, M. Déauze, aux qualités techniques du professeur, alliait une grande finesse d'esprit qui lui valut partout, mais surtout au Séminaire, une certaine popularité. Si nous ajoutons que, neveu d'un ancien curé de Manciet, il avait passé son enfance au pays de Jean-Marie, on comprendra aisément que le jeune Séminariste ait été attiré vers lui et naturellement et surnaturellement. Après le

culte de la famille, nous ne pensons pas que dans cet ordre d'idées et de sentiments, le cœur de Jean-Marie ait eu pour un autre une vénération plus grande que celle qu'il éprouvait pour son Directeur. Il ne sut jamais l'appeler que son cher M. Déauze, le bon M. Déauze, le bien vénéré M. Déauze ; et lorsque des infirmités précoces vinrent immobiliser dans sa chambre l'éminent Directeur, et qu'on le vit s'acheminer tout doucement vers son dernier jour, son ancien pénitent en éprouva une bien vive douleur : on en trouve l'empreinte dans toutes les lettres qu'il écrivit à ses parents ou bien à ses condisciples.

Voici, du reste, comment il en parle au premier instant à M. l'abbé Salles, son très affectionné confident, dans sa lettre du 29 novembre, dont nous avons donné plus haut la première partie :

« J'ai pris pour Directeur M. l'abbé Déauze.

Chaque fois que je le vois, il me semble voir le bon Dieu et je m'ouvre à lui avec une liberté, avec un bonheur qui me fait un bien étrange. La dernière fois que je le vis en direction, il fallut que je lui raconte ma vie, et je lui ai tout dit, tout absolument. Je lui ai fait votre commission, et il m'a chargé de vous dire (je vais rapporter ses propres termes) : ce Qu'il vous aime toujours beaucoup; qu'il vous recommande d'aimer beaucoup ces pauvres petits enfants d'Éauze et de leur faire beaucoup de bien. »

Sept ans plus tard, M. Déauze arrivait au terme de sa carrière : Jean-Marie en apprenait la douloureuse nouvelle le 8 novembre 1900 ; c'est encore dans le cœur de son ancien professeur de troisième, devenu Directeur au Grand-Séminaire, qu'il vient, dès le lendemain, épancher sa filiale douleur:

« Nous avons ou nous aurons dans un bref

délai un prolecteur au ciel ! Il est bien permis çle pleurer un père que nous aimions tant et qui méritait tant notre affection ! Vous savez les titres que le cher M. Déauze avait à ma reconnaissance fiUale : je lui dois tout, après Dieu, pour ma vocation ! Il est le père de mon âme ; il fut vraiment pour elle son premier guide, son ange gardien, l'interprète vivant et éclairé de la volonté de Dieu... Dès que j'ai appris la douloureuse nouvelle, j'ai songé à vous écrire, sachant bien que notre douleur est commxune. J'ai pensé que vous seriez assez bon pour me représenter auprès du cercueil et à la sépulture du cher défunt, qui fut et restera à

jamais notre Père commun devant Dieu Il laisse

un grand vide au Grand-Séminaire et dans le diocèse. Sa place sera désormais au ciel et dans les. cœurs. Je vous prie de dire à M. le Supérieur, combien je prends part à ce deuil de famille. Je le partage comme un fds religieusement affectueux et reconnaissant devant Dieu qui nous avait donné un si bon Père et qui nous le reprend. »

Nous allons voir, en effet, M. Déauze justifier

pleinement les titres que Jean-Marie lui avait donnés dans l'expression de sa reconnaissance et de sa douleur.

Il y avait à peine quelques mois que Jean-Marie était au Séminaire, lorsque des aspirations encore vagues à l'apostolat parmi les infidèles commencèrent à se graver sérieusement dans son âme. Lui-même nous a raconté qu'un jour il fut saisi par la pensée que des millions et des millions d'infidèles ne pouvaient sortir de l'idolâtrie, parce qu'il ne se trouvait aucun prêtre pour faire luire à leurs yeux la lumière de la vérité, tandis qu'en France seulement il y en avait plus de trente mille ! Cette pensée fut le point de départ de sa vocation apostolique. Sans doute, le futur Franciscain réalisait ce que les Frères Mineurs chantent pour la fête de François d'Assise : ISlon sibi soli vivere sed aliis proftcere vult zelo Dei ductiis. « Co7iduit par le zèle de Dieu, il ne veut pas vivre pour lui seul, mais pour faire du bien aux autres. » Or, à cette époque, dans la belle communauté du Séminaire d'Auch, se dessinait parmi les élèves un courant très prononcé pour les Missions étrangères. Les âmes élevées, à idéal commun et à communes aspirations, se sont vite comprises. Jean-Marie eut l'intuition de ce courant et prit joyeusement passage parmi ceux qu'il entraînait.

Il ne nous est pas possible de citer les noms que le P. Apollinaire a prononcés plusieurs fois devant nous ; mais s'ils n'ont pu rester dans notre mémoire, nous pouvons affirmer qu'ils ne sont jamais sortis

du cœur de notre Missionnaire. Des circonstances particulières nous permettent de nous rappeler seulement MM. Bacqué et Gautié. M. Bacqué, des Missions Étrangères, est, depuis trois ou quatre ans, un des plus vaillants pionniers de l'Évangile, dans l'empire chinois. Jean-Marie Gautié, dont il sera encore question, suivit Jean-Marie Dufrançois au Noviciat des Franciscains de la Province d'Aquitaine et le précéda de trois ans dans le céleste empire. Chez les Frères Mineurs, il est connu sous le nom de Père Louis Gautié, de Saint-Orens(l). « Véritable apôtre, nous écrivait un jour son Évêque, perdu dans un lointain district, vivant dans les plus grandes privations de la gêne ou de la misère, mais ne se plaignant jamais, toujours content, toujours tout entier aux âmes et à Dieu ! »

Il est aisé de se représenter l'entrain de cette intéressante jeunesse : la facilité avec laquelle ces imaginations de vingt ans formaient les plus beaux rêves et les plus saints projets d'apostolat. Mais en attendant, dans ce milieu de prières, d'études et de silence, nos futurs apôtres préparaient leurs âmes : déjà leur ferveur et leur régularité exerçaient autour d'eux un véritable apostolat ; à l'occasion, à cet apostolat de l'exemple, ils ajoutaient celui de la parole auprès de tel ou tel de leurs condisciples, susceptibles de recevoir un encouragement à la prière, à la fidélité au règlement du Séminaire.

(1) Saint-Orens, près Mauveziu ,Gers), son pays natal.

■il2 TRENTE MOIS E^ CID^'E

Au temps des vacances, une occasion de conli- ]uier cet apostolat se présenta à Jean-Marie DnlViinçois. La paroisse de Cravencères avait perdu sou Caré et le Curé de Manciet en était chargé jiisqn'à la nomination du nouveau titulaire. Mais l'importante paroisse do Manciet ne laissait à son pastcnr que de rares et bien courts loisirs. Il fallait ce|ieridant pourvoir à la première nécessité, celle de l'aire le catécliisme aux enfants. M, le Cui'é de Manciet proposa à ,Iean-]\[arie de s'occuper de cette (ouvre ; le jeune abbé l'accepta avec tout rempresseincnt de son âme d'apôtre, et il alla plusieurs fois par semaine faire le catéchisme à Cravencères. C'est donc l'église de cette modeste paroisse qui, à proprement parlei-, a eu les prémices de son apostolat.

L'église de Cravencères est une des plus anciennes du pays; elle serait l'une des plus remarqual)les, si son abside, duplusbeau etdupluspurroman, iTavait été dégradée par un rétable, genre renaissance. On est porté à croire que cet édifice, qui pai-ait antérieur au xii""" siècle, est l'un des premiers bâtis par ces moines au.vquels il faut attriluier borigine de la plupart des paroisses.

A son insu, le futur missioiuiaire de Chine, aurait donc commencé son apostolat dans l'un des plus vénéral)les monuments élevés par les premiers moines missionnaires d'Aquitaine.

Lai' une singulière coïncidence, l'église de Cravencères, qui avait eu les prémices de son apostolat, fut aussi la dernière à entendre sa voix. M. le

Eglise de Gravcnccres (Clicvet et sncrlxlie).

Curé de Gravencères se trouvait être le neveu de son Provincial ; il eut une mission prêchée par son oncle au mois de mars 4901. Pour le bien de la paroisse et aussi pour la consolation de la famille, le Provincial appela à son aide le P. Apollinaire pendant la seconde partie de la mission. La présence, dans l'église, de ce jeune Franciscain, son attitude modeste et recueillie, furent une véritable prédication ; c'est lui qui fit le sermon de circonstance pour la belle cérémonie en l'honneur de la sainte Vierge. En lui tout prêchait ; mais dans la chaire de vérité, il produisait l'impression que donnaient les saints ; la piété et l'élévation de son langage, alliées à la gravité de son geste, faisaient oublier sa jeunesse ; sa robe de bure grossière, son visage nimbé de modestie, déjà marqué de l'ascétisme de l'homme intérieur, et son front couronné de la couronne monastique, présentaient à l'auditoire comme l'apparition de l'un de ces jeunes saints si nombreux dans l'histoire des Ordres religieux.

Aux heures de récréation, le P. Apollinaire redevenait l'homme de la bonne humeur. Chaque jour, après diner, on allait visiter la paroisse. Les deux anciens d'Éauze évoquaient à l'envi les plus joyeux souvenirs de leurs années de collège : les philippiques de tel professeur, les prouesses buissonnières de tel camarade, les cocasses entreprises de tel autre, etc., étaient la matière inépuisable qui alimentait les conversations de ces promenades aussi

récréatives • qu'édifiantes. Jamais dans les bois de l'Armagnac noir n'avaient retenti de plus francs éclats de rire : et le Provincial d'Aquitaine, malgré ses cinquante ans passés, ne croyait déroger ni à sa dignité ni à la gravité de son âge en s'associant de tout cœur à la gaieté des deux anciens d'Éauze.

Le P. Apollinaire figura aussi dans une cérémonie inoubliable qui se fit au cours de la même mission. La paroisse de Gravencères possède une église annexe qui a pour titulaire sainte Glaire d'Assise ; cette église paraît encore plus ancienne que l'église paroissiale. Bâtie en brique cuite, comme celle des Saints-Vincent- et- Anastase-aux-Trois-Fontaines, dans la campagne de Rome, les trois fenêtres étroites et superposées qui percent son chevet, reproduisent exactement la disposition et la forme des trois qui éclairent le transept des Saints-Vincent- et- Anastase, sanctuaire que l'on assure remonter à la plus haute antiquité.

A quelle date la séraphique vierge- d'Assise futelle donnée comme titulaire à la vieille église, connue en Armagnac sous le nom de L'hôpital ? on n'a pu encore le déterminer. Au cours de la mission, le Provincial d'Aquitaine put enrichir l'antique sanctuaire d'une relique de sainte Glaire : ce fut l'occasion d'une fête presque régionale. La cérémonie était présidée par M. le Curé-doyen de Nogaro. L'entrain de la population, travaillée déjà par quinze jours de mission ; les jeunes filles de la paroisse en robe blanche et en long voile blanc entourant

le gracieux pavillon qui portait la relique ; l'affluence et la bonne tenue des étrangers ; enfin toute la foule chantant avec enthousiasme un cantique composé en l'honneur de sainte Claire, transformèrent la fête en une manifestation de foi dont le P. Apollinaire ne perdit jamais le souvenir.

Le Ici' juin 1903, du fond de la Chine, il écrivait à son ancien Provincial :

« Ces souvenirs et ces points de repère me restent bien chers. Vous savez à quelle date ils remontent pour moi : Mission de Manciet... Retraite du Grand-Séminaire... Noviciat... Profession... Prêtrise... Cravencères... Dernier voyage à Marseille... et je ne nomme pas le pèlerinage à la patrie de notre cher martyr de Saint-Martin-duïaur (1)... Saint-Palais et bien d'autres.

« Je garde toujours dans le Bréviaire la copie autographe (c'est authentique... on ne le niera pas)

de:

« Devant vous, Yierg'c séraphique « Nous venons piier à genoux ! etc.

(( Malheureusement toute la copie n'est pas de vous, mais elle me rappelle bien souvent et votre souvenir et celui de notre Sainte-Claire de l'Hôpital qui fut si fêtée lors de votre si belle et si consolante mission. Je ne reverrai plus ce béni sanc-

(1) Le P. Théodoric Balat, de Saint- Martin- du-Taur (Tarn), Religieux franciscain de la Province-d^Aquitaine, missionnaire apostolique, massacré le 9 juillet 1900, à Taï-iuen-fou, dans le Ghan-si (Chine).

tuàire, pas plus que notre incomparaÏDle Armagnac et notre cher Manciet, mais comme tous les souvenirs du passé, personnes, choses et lieux restent vivants dans mon souvenir et dans mon cœur... »

Revenons à notre Séminariste. Jean-Marie terminait sa première année de théologie : cinq ans s'étaient écoulés depuis le jour où le P. Othon l'avait rencontré dans la sacristie de l'église de Manciet, lorsque ce Religieux vint prêcher au Grand-Séminaire la retraite de Un d'année; c'était pendant la seconde semaine de juillet 189L). Un jour, il entendait les confessions des Séminaristes qui se succédaient dans sa chambre ; l'un d'eux, avant de se mettre à. genoux, se tourna modestement vers lui en lui disant presque à demi-voix :

« Vous ne me reconnaissez pas, mon Révérend Vèrel

— Mais non, répondit le Religieux.

— Je suis Dufrançois, de Manciet.

— Oh ! oh ! mon cher enfant ! comment voulezvous que, cinq ans après, je reconnaisse dans un jeune abbé le collégien d'Éauze. C'est que vous avez grandi... et, je l'espère, à tous les points de vue... Mais' si je ne vous reconnais pas, je n'ai certes pas oublié votre nom qui, pour un Franciscain, est un nom inoubliable. Dufrançois! je me rappelle fort bien que je Vous ai dit dans la sacristie de Manciet que ce nom vous prédestinait à être à' saint François... Franciscain...

— Oh ! j'aime -beaucoup saint François d'Assise, répliqua Jean-Marie, mais je ne vois pas comment je pourrais être' Franciscain. Je me sens fortement appelé à être missionnaire, pas en France, mais chez les sauvages ou païens... en Chine, par exemple.

— Qu'à cela ne tienne, mon cher ami, il vous sera très facile de suivre votre attrait en venant chez nous. Au moyen âge, les Franciscains ont été les premiers missionnaires de la Chine, ils ont encore dans cet immense pays neuf Vicariats apostoliques. Le Saint-Siège vient de créer celui du Chang-Tong oriental pour les Franciscains français et c'est un Franciscain, ancien novice du couvent de Pau, qui en a été nommé le premier évêque.

— Et vraiment, reprit Jean-Marie, je pourrais aller Missionnaire en Chine si j'étais Franciscain?

— Parfaitement, mon cher; il y a même cela de particulier, dans notre Ordre, c'est que le Religieux peut choisir le pays qu'il se sent appeler à évangéliser ; et si on lui reconnaît l'ensemble des qualités et des vertus qui font les hommes vraiment apostoliques (entendez bien ceci), les Supérieurs ne peuvent pas s'opposer à son départ. »

Le P. Othon ajouta d'autres considérations que Jean-Marie tout étonné écoutait comme une révélation, oubliant qu'il était venu se confesser et que d'autres attendaient leur tour ^ la porte de la chambre. Sa confession terminée, il se releva et tout ému :

« Oh ! mon Père, comme je vous remercie de m' avoir appris que l'on pouvait être Franciscain et Missionnaire parmi les infidèles : moi qui aime tant saint François d'Assise !

— Eh bien, mon cher enfant, il faut prier, réfléchir et consulter votre Directeur pour connaître la volonté de Dieu ! Laissez-moi vous dire encore que le Ghang-Tong oriental que le Saint-Siège a confié aux Franciscains de France, compte plus de douze millions d'habitants dont à peine quinze ou vingt mille catholiques dispersés sur une superficie égale à celle de dix départements français, et seulement avec huit ou dix missionnaires 1

(( Vous le voyez, cher ami, messis quidam mnlta, operarii autem pauci : rogate ergo Dominum messis ut mittat operarios in messem suam... »

(Math., ix, 37.)

Jean-Marie rentra dans sa chambre vivement impressionné par cet entretien. Dès ce moment, il songea sérieusement à la vie franciscaine, tout en subordonnant ses pieux désirs à la sage et prudente direction de M. Déauze,

La lettre suivante écrite au P. Othon, six mois après, nous dira sa docilité, le sérieux de ses aspirations et sa générosité. Nous la donnons en son entier; elle est la première manifestation d'une âme qui commence ses sublimes ascensions.

« Auch, Grand-Séminaire, 14 février i896.

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