‹ Trente mois en Chine [microform]Chapitre 13 sur 17 · RÉSOLUTION DE MA PROFESSION · texte numérisé non relu

RÉSOLUTION DE MA PROFESSION

(( L'esprit de foi. — (C'est certainement la grâce de ma chère retraite. C'est comme une révélation dans ma vie.)

« Tout pour Dieu, rien pour les hommes.

« Me poser très souvent cette question : Est-ce pour Dieu ? Et si je me surprends ad oculum serviens ou agissant pour satisfaire ma vanité, je m'en punirai, en récitant un Ave Maria pour chaque surprise. »

Laudentur Jésus Christus, Maria, Joseph, Franciscus et Apollinaris. Amen!

Le Maître des Novices approuva ces résolutions en écrivant au-dessous :

Fili carissime, hoc fac et vives.

Fr. Celestinus-Maria, Mag. novit.

Pau, 21 septembre 1897.

Mais voici îe bouquet de ces saintes résolutions, véritable hoxiquet de myrrhe au suave parfum :

In via recta semper cum Cruce firmus.

<k Mon Jésus,

« Je ne lis jamais sans émotion que les malheureux francs-maçons, le jour de leur enrôlement, signent de leur sang l'infâme engagement qui les lie à Satan pour le temps et pour l'éternité !

c C'est cette pensée, ô Jésus, qui m'inspire au jour béni de nos noces mystiques, de signer aussi de mon sang le vœu à jamais irrévocable d'être à vous pour toujours !

« Moi, Frère Apollinaire, votre indigne enfant, je fais vœu et je promets à Dieu tout-puissant, à la bienheureuse Marie, toujours Vierge, à notre bienheureux Père saint François, à tous les saints, d'observer toute ma vie la Règle des Frères Mineurs,

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confirmée yar N. S. P. le Pape Hono)ius, vivant en ORKissANCi':, ^an^ piî.opr.iÉTÉ cl en ciiastkté ! »

^i(jna arec mon t>ang, la 21 aepicmùrc 1891 .

Fiu':i\E A POLJJNA iiu:, T. S. E. V. t /• S. c. F.

Ce (locLiineiiL csL sous nos yeux ; il nous ;i été envoyé (le Chine pur le P. Henri Vielle, de Léguevin, qui a assisté le P. Apollinaire à ses derniers moincnls. Nous pensons que le proies porta toujours sur lui, sous enveloppe, celte formule de profession : les plis en sont usés, m'.is l'écriture fort belle s'est bien conservée ; la signature, écrite en effet avec du sang, est d'une écriture un peu plus fine, mais d'une fermeté et d'une netteté remarquables.

Prévoyant le cas où il viendrait à perdre cette feuille, sacrée pour lui, le Fr. Apollinaire avait éci'it sur l'enveloppe : Sec)-el... A remeUre au P. ApolUnaire de Manciet, franciscain de la Province de Saint- Louis d'Anjou.

Le P. Henri, de Léguevin, profès du couvent de Pau, lui aussi, était le directeur de son àme. C'est à lui que nous devons l'édifiant récit de ses derniers moments ; il les a publiés à Tché-Fou même, dans une plaquette (1) à laquelle nous ferons de nom-

(!) Une âme cVapôlre. Le B. P. Apollinaire Dufrançois. 11. F. Imprimerie Orphelinat Saint-Joseph. Tclié-Fou.

breux emprunts pour cette troisième partie de notre travail.

Le P. Apollinaire avait recommandé au P. Henri de brûler ses manuscrits. « C'était humilité de sa part ; en les publiant, nous faisons œuvre d'apostolat (i). )) On ne peut qu'applaudir à cette décision. Le Missionnaire, moissonné à trente ans, après trente mois de séjour au pays des missions rêvées par lui, continuera encore son apostolat par lettres. Defitnctus adJiuc loquitav. (Hebr,, xi, 4.) Le mort parle encore.

Le 21 septembre 1897, le Fr. Apollinaire prononçait les trois vœux de religion entre les mains du P. Otbon; il eut la joie de voir M. le Curé de Manciet assister à la cérémonie en môme temps que celle de l'entendre lui adresser l'allocution de circonstance, véritable épancbement d'un cœur de prêtre, tout heureux de faire au Seigneur le sacricrilice de l'agneau le plus aimé de son troupeau.

Le sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes n'est pas loin de Pau. Habituellement, les nouveaux profès allaient se prosterner devant la Grotte bénie, au lendemain de leur profession et se consacrer à l'Immaculée, la Patronne plusieurs fois séculaire de l'Ordre séraphique. Par une heureuse coïncidence, le 22 septembre, un pèlerinage d'Armagnac arrivait à Lourdes, quelques instants avant que le

(i) Une âme d'apôire, page 1.

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Fr. Apollinaire n'y arrivât lui-même. La douce Providence lui ménageait la consolation de revoir là sa mère de la terre, sous les regards de notre Mère du ciel.

Après quelques heures passées dans ces lieux bénis, le Fr. Apollinaire partait pour le couvent de Béziers où il devait continuer ses études théologiques. Le lendemain de son arrivée dans ce couvent, il rendait compte de son voyage au Père Provincial en ces termes :

(( Très Révérend Père,

« Il me tardait de trouver un instant pour vous dire comment j'ai fait le voyage et vous dire aussi un mot de mon séjour à Lourdes. Tout s'est passé à merveille : Dieu soit béni ! et Notre-Dame de Lourdes aussi ! J'ai trouvé à la gare ma mère... elle a pleuré un peu en me voyant avec l'habit religieux, mais vous ne sauriez croire comme elle a été vite consolée par les quelques paroles que j'ai pu lui dire de ma chère fête de Profession qui est et qui sera toujours unique dans ma vie ! (Que ne suis-je mort le 21 septembre !!!) — Elle est devenue calme et même joyeuse cette bonne mère et tous les bons paroissiens de Manciet étaient dans la jubilation de me voir avec la bure de saint François. Le cher Monsieur le Curé était là aussi : quel homme! J'ai pu prier un peu avec lui devant la Grotte et m'entretenir quelques instants. Gomme il était heureux de me voir enfm dans notre chère

famille franciscaine, tout à fait ! et quand je lui ai dit que, dans trois ans, avec la grâce de Dieu, je compléterais le sacrifice, il a pleuré et il m'a dit : (( C'est tout à fait clair, le bon Dieu vous a conduit « d'une manière trop visible pour que je doute un (( seul instant que vous serez Franciscain-mission- (( naire. Mais il nous faut le secret jusqu'au dernier (( moment, afin de tout préparer dans le calme. « Vos parents se résignent peu à peu... Dieu bénit « leurs affaires... Le doigt de Dieu est là... mais « pour l'avenir. . . le silence est nécessaire ! » — Quel homme ! quel saint homme 1

(( J'ai fait la sainte communion au Rosaire... A 10 heures un quart, il a fallu s'arracher à Notre- Dame de Lourdes et prendre le train de Toulouse... En arrivant à Béziers, j'ai trouvé à la gare le bon Fr. Innocent qui m'a conduit au couvent ; il était 10 heures : vous le devinez, tout le monde dormait! Après un bon souper, assaisonné d'un bon appétit, le Frère m'a conduit dans notre cellule qui porte le titre de Saint-Pacifique (1)! Le lendemain, j'ai remis mon obédience au P. Marcel qui est président en l'absence du R. P. Gardien.

c( Je ne vous dis pas l'accueil des bons Frères Étudiants... Je n'aurais pas osé espérer tant d'attention, d'abandon, de bontés ! J'ai pleuré en quittant

(I) Saint Pacifique de San Sévérino, prêtre de ]'Ôrdre des Frères Mineurs, naquit en Italie, à San Sévérino, petite ville de la Marche d'Ancône, en 1653, mourut en 1721, et fut canonisé par Grégoire XVI en 1839.

' Eglise des Franciseains à Béziers {Grande nef, autel majeur et chœur des Beligleux.)

le Noviciat : je l'aimais tant et je l'aimerai toujours, mais comme il fait bon ici !

« J'ai fait aussi la connaissance du Père Lecteur, le R. P. Paulin ; il est très clair en classe. Je suis très heureux de reprendre ma Théologie dans laquèlleje trouvais tant de charmes.au Grand-Séminaire ! Je m'y suis mis tout entier et avec courage ; j'ai bien à cœur de faire tout ce que je pourrai d'ici à mon départ pour la caserne

« Très Révérend Père, pardonnez-moi le décousu de ces lignes ; je les écris au grand galop et sans savoir trop ce que je vous dis ; nous avons pour 4 heures une longue leçon d'Histoire ecclésiastique à apprendre. Je finis donc et je m'arrête pour vous demander votre bonne bénédiction et vous rappeler de croire à l'aifection bien respectueuse et bien reconnaissante à tant de titres de votre enfant bien

indigne.

(( Fr. Apollinaire, O. F. M. »

Cette lettre nous donne à comprendre que les parents du P. Apollinaire n'avaient encore qu'une connaissance incomplète de sa vraie vocation. Le départ pour la vie religieuse les avait engagés dans la voie du sacrifice ; ils devaient y marcher et, à leur insu, se préparer peu à peu à la dernière immolation du dernier départ. H fallait, en un mot, les familiariser avec la pensée de la séparation! Telle était la prudente tactique inspiré au jeune Rehgieux par son dévoué pasteur: il l'observa jus-

qu'au bout ; aussi, quand vint l'heure du dernier adieu, ses parents, cette fois, restèrent debout, au pied de la croix, calmes et complètement soumis à la volonté de Dieu.

Le Fr. Apollinaire demeura fidèle au souvenir du Noviciat comme à tous les grands souvenirs de sa vie ; il avait la mémoire du cœur ; son cœur n'oubliait plus ceux qu'il avait une fois aimés. Voici la dernière expression de ce souvenir que nous trouvons dans une lettre adressée au P. Géleslin :

Tché-Fou, Séminaire de Saint-Louis d'Anjou, 21 septembre i903.

(( Révérend et bien-aimé Père Maître,

« Un revenant du fond du monde vous arrive... ! 11 est vrai, et ce sera son excuse, que ce revenant est un de vos fils, fidèle devant Dieu au souvenir reconnaissant et aifectueux de son bien-aimé Père Maître.. — J'ai voulu dater ce billet du 21 septembre, pour vous rappeler la date si chère de mes deux Professions, simple et solennelle. On a beau être au fond du monde, perdu dans Timmense Chine, le culte du souvenir est vivant; les grands et beaucoup de petits événements de notre vie, avec toutes les personnes qui furent associées à ces événements, sont dans le cœur, et, je le pense, jusqu'à la mort. D'ailleurs, ces souvenirs ne nuisent en rien aux

LE FRÈRE MINKUR 113

devoirs nouveaux, aux affections nouvelles que le bon Dieu nous a ménagés dans notre nouvelle patrie... »

Le reste de la lettre se rapporte à l'œuvre du Séminaire qui lui a été confiée; nous le reproduiroîis en son temps.

Deux mois après son arrivée à Béziers, Fr. Apollinaire était appelé à Mirande (Gers) pour y subir son dernier conseil de revision. Il retrouva là M. l'abbé Baradat, son ancien professeur de septième, remplissant les fonctions d'aumônier de l'hôpital. Le petit et turbulent écolier avait bien changé : grandi en âge et en sagesse, revêtu de la bure franciscaine et tout rayonnant de cette douce modestie qui lui était si naturelle, il parut devant le vénérable aumônier comme une apparition séraphique. M. Baradat fut pour lui ce qu'il était douze ans auparavant, l'ange du bon conseil et l'homme du dévouement...

Notre conscrit ne se souvenait pas avoir été malade depuis sa quatrième 1 Et, depuis seize mois, il marchait pieds nus, l'hiver comme l'été, se levait à minuit pour Matines, allait psalmodier au chœur six fois par jour et faisait pour la seconde fois le grand carême de l'Ordre qui dure cinquante-quatre jours ! Il se disait à part lui : « J'ai donné la mesure d'une excellente santé pendant ces seize mois; si saint Joseph ne s'en mêle pas je suis perdu et, dans quarante-huit heures, je serai sac au dos. » Saint

Joseph s'en mêla et il fut réformé. Tout de suite, il écrivit au Provincial une lettre dans laquelle il raconte avec humour la séance de revision et il termine en disant: a Je suis sauvé! Vive saint Joseph! Ditesmoi, n'est-ce pas le cas ou jamais -de chanter un Te Deum, et du premier ton encore ! Oh ! oui, oui! Te Deum ïaudamus et vive saint Joseph ! »

Désormais, l'aspirant aux missions parmi les infidèles n'avait plus à redouter l'interruption de ses études ; il s'y livra avec ardeur, désireux de mettre à profit la moindre minute des trois ou quatre ans qu'il prévoyait devoir demeurer en Europe.

Sur ces entrefaites, Mgr Césaire Schang, Vicaire apostohque du Chang-Tong oriental, vint en France et s'arrêta au couvent de Béziers ; nous avons dit plus haut que c'était à Pau que, lui aussi, était entré dans l'Ordre des Frères Mineurs. Sa présence et sa parole avivèrent extrêmement les désirs du Fr. Apollinaire. De son côté, l'Évêque franciscain, devinant tout ce qu'il y avait de ressources pour sa mission dans l'humble étudiant de Béziers, se proposa de l'emmener à son retour en Chine. Mais le Provincial avait promis au Fr. Apollinaire que ses parents auraient, avant son départ, la consolation de le voir monter à l'autel. D'accord avec lui, Mgr Césaire en référa à la Congrégation des Évèques et Réguhers pour obtenir les dispenses nécessaires. ][^a réponse fut que tant que le Fr. Apollinaire n'aurait pas, au moins, dix-huit mois de vœux simples, il ne pouvait pas ê[re question de

LE FnfîRE MINKCIl ll5

dispense. Par contre, elle donna une réponse favorable aux instances que Mgr Césaire fit quelque temps après poni' Jean-Marie Gautié qui allait finir son noviciat, sous le nom de Fr. Louis de Saint- Oretis.

Fr. Louis, comme clerc, relevait de son évêque, tant qu'il n'avait pas fait sa profession. Si son évêque lui donnait des lettres dimissoriales, la Congrégation permettait qu'il fût ordonné, mais avant sa profession et dans la ville où il faisait son noviciat. De même que Jean-Marie Dufrançois, son ami, Jean-Marie Gautié était sorti du Grand-Séminaire avec d'excellentes notes : aussi le vénérable archevêque lui donna-t-il les dimissoriales.

Le Fr. Louis de Saint-Orens terminait son noviciat le 12 août; le 15, fête de l'Assomption, à 7 heures du matin, il était ordonné prêtre par Mgr Césaire, dans l'église des Franciscains. La cérémonie achevée, il déposait les ornements sacrés et faisait profession entre les mains du P. Othon. L'église était comble. Le soir, à la cérémonie du départ, même affluence de cette si religieuse et si sympathique population de Pau. On pense qu'il y avait plus de 2 000 personnes. Près de 400 hommes défilèrent dans le sanctuaire pour baiser les pieds du jeune Missionnaire.

Fr. Apollinaire assistait à la cérémonie ; malgré ses ardents désirs et sa vive' émotion, son humilité trouvait parfaitement justifiés non seulement les faveurs dont son ami était l'objet, mais encore et

surtout le délai qui lui était imposé. Le Provincial lui confia la douce mission d'accompagner le Père Louis dans sa famille, voulant par là lui donner un consolant dédommagement et procurer une dernière fois, à l'un et à l'autre, cet emolumentum socielatis dont parlent nos saints Livres.

De même que le Fr. Apollinaire, le P. Louis avait à compter avec la tendresse de ses parents et, presque autant, avec celle do son Curé, vénérable vieillard bientôt octogénaire, qui avait caressé le rêve de le demander comme auxiliaire pour ses dernières années.

Après trois jours passés à Saint- Orens, Fr. Apollinaire laissa le P. Louis dans sa famille et revint rejoindre le Provincial.

(( Oh l qu'ils sont courageux ! disait-il en parlant des parents du P. Louis. Quelle excellente famdle ! Leur soumission à la volonté de Dieu est admirable ! Ils comprennent le sacrifice qu'ils font à tous les points de vue en consentant à son départ l Quel saint que notre petit P. Louis!... Oh! sa Messe! Quelle Messe ! C'est saint Louis d'Anjou à l'autel... Il a son âge et, je pense aussi, un peu de son angéllque visage... surtout à l'autel. — Mais en dehors des choses sérieuses, quel caractère gai ! Pendant ces trois jours, nous avons ri presque autant que pendant tout notre Grrand-Séminaire... mais seulement quand nous étions seuls... Il a ouvert le feu de cette ahnable gaieté en passant au moulin...

LE P. LOUlS-GAUÏJh:, de S.u.nt-Oï'.ens

(10 août -1898.)

dis TRENTE MO[S EN CHINE

Nous nous acheminions au petit pas vers Saint- Orens quand, tout à coup, je l'entends crier : Adéchats, mouliéro ! ê dôun : coumo batz (1) ? Et j'aperçois dans les champs une brave femme qui répond très poliment à son salut. Et ainsi pour tout le monde, aimable, poli, prévenant.

(( Le lendemain de notre arrivée, je l'ai vu préoccupé... Sa mère venait de le prendre en particulier : c( Tu vas donc nous quitter, lui dit-elle, et «pour toujours!... Tu t'en vas si loin, pauvre c( enfant!... Mais puisque le bon Dieu te réclame, (c nous ne pouvons pas te refuser... Je sais que tu « prieras beaucoup pour ton père et pour moi ; (c prie aussi pour ton frère, afin qu'il reste sage... c( mais je te recommande tes sœurs. Demande au (c bon Dieu qu'elles soient toujours vertueuses et c( qu'elles nous fassent honneur par leur bonne c( conduite. C'est là la première richesse. » Ces paroles impressionnèrent profondément le Père Louis.

Fr. Apollinaire assista aussi à sa prernière entrevue avec le vénérable curé de Saint-Orens. M. l'abbé Gesse avait baptisé le jeune missionnaire; il l'avait préparé à la première Communion, initié aux éléments de la langue latine, dirigé enfin aux débuts de sa vocation cléricale ; dans sa pensée, il devait être le bâton des dernières années de sa vieillesse. Ce digne prêtre était retenu depuis quel-

(1) « Bonjour, meunière ! Eh bien ! comment allez-vous 1 »

LE l-UÈrit: MLXKUPi 110

ques jours dans son lit par la maladie, lorsque le P. Louis arriva au presbytère.

En voyant le P. Louis entrer dans sa chambre, il s'écria en sanglotant : « Ah ! c'est toi, Jean-Marie, mon enfant... et tu viens me dire adieu... et tu vas nous quitter pour toujours ! moi qui comptais tant sur toi pour m'aider à faire encore quelque chose dans la paroisse, dans l'église de ton baptême, avant de mourir... moi qui espérais que tu serîds là pour me fermer les yeux... J'ai déjà un pied dans la tombe ! oh ! tu n'aurais pas attendu longtemps... et tu aurais pu partir ensuite... » Et le pauvre prêtre pleurait à chaudes larmes.

Le P. Louis, ému, tremblant, pleurant lui aussi, répliqua doucement: (( C'est vrai. Monsieur le Curé, je vous dois tant... je vous dois la plus grande reconnaissance ! Mais le bon Dieu m'appelle : j'ai prié, j'ai réfléchi, je me suis ouvert à mon Directeur; l'appel n'est pas douteux ; c'est pour moi un immense sacrifice de me séparer de vous et de mes parents ; mais, devant la volonté de Dieu, il ne m'est pas permis d'hésiter ; je dois lui obéir. » M. Gesse resta un moment pensif, essuyant silencieusement ses larmes; et, tout à coup: « Tu as raison, mon enfant... je ne pensais qu'à moi, et ne voyais que moi: quand Dieu parle, il faut obéir... Obéis, mon enfant ! obéis ! Que Dieu te bénisse ! Avant tout, sa sainte volonté ! »

Nous résumons h, scène racontée en détail par le Fr. Apollinaire ; il en parlait avec l'enthousiasme

'J20 TRENTE iJOlS EN C INE

d'une âme élevée, qui, admire dans une autre âme la générosité ' des plus grands sacrifices. — Trois ans plus tard, partant lui-même pour la Chine, il allait avec le Provincial, saluer l'excellente famille du P. Louis. M. Gesse avait dû prendre sa retraite ; son grand âge et ses infirmités l'avaient obligé à se retirer près de Mauvezin, dans sa maison natale. Son successeur, jeune et aimable prêtre, fit au deux Franciscains l'accueil le plus gracieux. Ils allèrent tous les trois passer quelques instants auprès de M. Gesse. Ce vétéran du sanctuaire vivait en quelque sorte du souvenir de son ancien enfant de chœur; à la façon dont il nous en parlait, nous comprenions que ce souvenir illuminait le soir de sa vie d'une bien douce et bien consolante clarté.

M. Gesse mourut quelques mois après ; la Semaine religieuse d'Auch reproduisait plus tard une lettre dans laquelle le P. Louis laissait éclater sa filiale douleur avec l'expression de sa reconnaissance.

De Béziers, le Fr. Apollinaire fut envoyé à Bordeaux et placé comme professeur au Collège séraphique.

Il était tout entier aux occupations de sa nouvelle charge, lorsqu'il reçut une lettre du P. Louis de Saint-Orens, lui racontant le glorieux martyre du P. Victorin, jeune P^anciscain de la Province de Belgique. Au premier moment de loisir, Fr. Apollinaire parle de cet événement à son intime con-

tideiit et lui laisse entrevoir, tout empreintes d'humilité, les saintes impatiences de son âme.

Collège sérapbique, 4 avril 1899.

« Bien cher Monsieur l'abbé et frère,

« Vous avez certainement lu dans les journaux, que nous possédions un nouveau martyr en Chine, le R. P. Victorin, mis à mort en haine de la foi, à l'âge de vingt-sept ans. Le bon P. Louis (ex-abbé Gaulié) m'a écrit une longue lettre où iJ me donne tous Jes détails du glorieux martyre de notre Père. Saisi par les païens armés, il a eu à souiMr des tourments aiïreux et qui étonnent ! Après une llagellation cruelle, les dérisions les plus grossières, il dut assister au massaci'e de huit chrétiens, torturés et mis à mort sous ses yeux. Pendant six jours, il resta suspendu à un arbre, où les barbares venaient le percer de pointes de fer et le pincer avec des tenailles rougies. Après ces jours d'agonie, condamné à avoir la tête tranchée, dix-sept chefs l'ont frappé à tour de rôle, et ce n'est qu'au dixseptième coup que la tète a roulé à terre: deux glaives ont été brisés et plusieurs ébréchés. Alors une scène d'horreur a eu lieu : les misérables ont bu son sang^ puis, ayant brisé la tête ils ont mangé le cerveau. Ce n'est pas tout : pour avoir le cœur qu'ils ont aussi rôti et mangé, ils ont fendu le corps, du ventre au menton, et pour maintenir les deux parties du corps séparées, ils ont introduit un

bâton en travers. Une partie des cuisses enlin a en le sort du cœur. Chose merveilleuse! le corps, retrouvé vers le milieu de janvier, a.vait conservé sa blancheur et sa flexibihté, pas une trace de corruption, et cependant le P. Victorin était mort le 11 décembre. Avec la lettre du P. Louis, nous avons aussi reçu une lettre du R. P. Procureur de nos missions au Chantong : il nous adresse une photographie des restes réunis de notre martyr : c'est un amas informe et triste à voir. Mon Dieu, quelle belle mort ! Heureux frère ! Je n'ose rien demander au bon Dieu, mais cependant, au fond du cœur, je sens toujours je ne sais quelle voix!... Mon Dieu ! que votre volonté soit faite !

(( Je m'arrête, bien cher frère, ne m'oubliez pas, je vous en prie, au saint Autel : encoreun petit souvenir, je vous prie, pour ma bien-aimée grand'mère. Recommandez-moi à Maria, je ne l'oublierai pas de mon côté. Pour le si vénéré M. le Supérieur, pour mon bon Père M. Déauze, pour M. Carchet et tous les bons Directeurs, je ne vous dis pas tout ce que mon cœur voudrait leur dire. Je m'en remets à votre cœur même, qui saura trouver pour chacun ce que le mien sent et essaie de formuler pour eux, chaque jour, devant le bon Dieu, Je suis toujours leur fils bien resj|èfctueux, bien affectueux et reconnaissant. Mon meilleur souvenir aux Abbés que je connais encore. Je n'oublie pas non plus la bonne Mère Supéri:>ure, à qui je dois une particulière reconnaissance.

(c Tout, vôtre dans les saints Cœurs de Jésus et Marie.

(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »

C'est pendant son séjour au Collège sérapliique qu'il (it sa profession solennelle le 21 septembre 1899, dans la chapelle même du Collège,, entre les mains du P. Thadée, Gardie.i du couvent, ancien Directeur du Collège, et spécialement délégué par le Pi'ovincial. Voici ce que nous trouvons dans ses notes personnelles.

« Écrit la veille de ma Profession solennelle, 20 sept. 1899.

« A la veille de ma donation totale à Dieu : à genoux devant mon crucifix, je voue tout mon être

à Notre Seigneur pour être son esclave Jésus,

ce qu'il vous plaira, à la vie, à la mort

« Obéissant, Pauvre et Chaste! Mon Dieu, faites que je sois fidèle ! Soutenez-moi, Seigneur, car avec plus de vérité que saint Philippe de Néri je puis vous dire : (c Défiez-vous de moi, sinon je vous trace hirai ! y> Je vous consacre mon âme avec toutes ses facultés et toutes ses puissances ; je vous consacre mon cœur avec ses affections ; mon corps avec toutes ses misères, tout le sang de mes veines, toutes les forces et les énergies de mon être, afin de les employer uniquement pour votre gloire et

les âmes! Seigneur, je me donne à vous pour lu vie, sans restriction, en toute simplicité de cœur: prenez-moi, gardez-moi et défendez-moi. Ainsi soit-il !

a Marie Immaculée, saint Joseph mon Père, saint Jean et bienheureux Apollinaire, mes saints Patrons, saint François, mon séraphique Père, saint François de Sales, mon bon Ange gardien, soyez les témoins de ces promesses que je forme devant Dieu et que je signe avec mon sang.

« V. f /. Frère Apollinaire, 0. F. M. »

20 septembre 1899.

Jésus tout à vous !

La signature et ce qui l'accompagne est, en effet, écrit avec du sang, et, comme dans la formule de sa profession simple, elle semble encore plus nette et plus ferme que l'écriture ordinaire, pourtant si remarquable au point de vue calhgraphique.

Au Collège séraphique, Fr. Apolhuaire fut l'homme du devoir. Conservant ses ardentes aspirations pour l'apostolat, il se mit à l'œuvre du professorat comme s'il avait été l'idéal de ses rêves. Ses Supérieurs le voulaient en ce moment au Collège ; l'éducation des jeunes aspirants à la vie franciscaine lui apparaissait donc comme la manifestation actuelle de la volonté de Dieu ; il s'y adonna dès lors avec le plus grand zèle et surtout avec cet esprit de foi

qui était comme la dernière empreinte de son noviciat.

Esprit observateur, il n'avait rien oublié de ce qu'il .avait vu en fait de discipline au collège d'Éauze pendant sept ans et de ce que, pendant trois ans, il avait admiré dans la sage et surnaturelle direction du Grand-Séminaire. Il se trouvait en face d'éléments qui, par l'âge, se rapprochaient des collégiens d'Éauze, tandis que, parla vocation^ ils devaient ressembler aux plus fervents élèves du sanctuaire. Mettant à profit ses observations personnelles, il adopta une manière de procéder qui révéla immédiatement de véritables aptitudes éducatrices. Du reste, plein de déférence envers le Directeur du Collège et ses collaborateurs, il se serait fait un scrupule d'appliquer la moindre mesure qui n'eût été auparavant formellement approuvée.

A cette époque, le Collège séraphique était dirigé par le P. Marie-Joseph Dumoulin^, de Bourges, Défmiteur de la Province. Fr. Apollinaire trouva en lui un Supérieur des plus sympathiques, unissant les qualités du fervent Religieux à toutes les délicatesses de la bonne éducation ; ses débuts dans l'enseignement reçurent de lui les plus précieux encouragements.

Au P. Marie- Joseph succéda le P. Godefroy Descamps, de Çondom, compatriote et presque condisciple du Fr. Apollinaire. Reportant sur son nouveau Supérieur l'affectueuse confiance qu'il

avait donnée à son prédécesseur, le Fr. Apollinaire continua à recevoir de lui la sage direction que réclamait, en matière d'éducation, son humble défiance de lui-même.

S'inspirant des conseils de plusieurs auteurs ainsi que de son expérience personnelle, Fr. Apollinaire ébaucha, en février 1900, un petit directoire, très pratique, pour le. Préfet de discipline et les professeurs du Collège séraphique, précieux manuscrit que l'on conserve presque comme une relique.

Nous citons la dernière phrase ; elle nous montrera le P. Apollinaire (prêtre depuis deux mois), malgré l'attrait et l'absorption de son labeur actuel, aboutissant toujours à la pensée qui remplissait son àme, celle de l'apostolat.

Son manuscrit se termine par l'alinéa dans lequel il indique comment le Préfet de discipline doit diriger le Tiers- Ordre et le parti qu'il peut en tirer pour le bien général des élèves. Fr. Apollinaire conclut ainsi :

« Le Préfet pourra joindre au Discrétoire, pour ce genre d'apostolat, quelques enfants qui lui paraîtront plus généreux, plus exemplaires. Cette marque de confiance les forcera à se maintenir irréprochables eux-mêmes et à faire déjà l'apprentissage de l'apostolat modeste autour d'eux. »

Déjà apôtre lui même, le jeune professeur Yoi*lait communiquer autour de lui le feu sacré dont son cœur était embrasé. Fondé surtout pour alimenter les Missions franciscaines de Terre-Sainte et de

Chine, le Collège séraphique doit être un vrai séminaire de missionnaires ; le P. Apollinaire estimait avec raison que, débutant par l'apostolat de l'exemple dans cette humble maison, les élèves se préparaient à exercer saintement, plus tard, celui de la parole sur un plus vaste théâtre. Hâtons-nous de dire que Directeur et professeurs n'avaient jamais PU d'autre pensée. Disons aussi que les eiïbrts du P. Apollinaire eurent de bien consolants résultats lorsque, nommé lui-même Préfet de discipline, il eut à passer de la théorie à la pratique. Ses anciens élèves, devenus Religieux, sont unanimes à proclamer qu'il réalisa parfaitement le programme tracé dans les premières lignes de son manuscrit. Parlant de l'action du Préfet de discipline, il s'exprime eh ces termes : « Elle sera une bénédiction pour ne s enfants, pourvu qu'aimant leurs âmes, s'oUbliant lui-même et ayant bien à cœur son devoir et sa responsabilité, le Préfet de discipline se donne sans compter, suavUer et fortiter. »

Le 14 juillet, fête de saint BonavenLure, est la date où commencent les vacances pour les étudiants franciscains ; les élèves du Collège séraphique retournent dans leurs familles. Le P. Apollinaire passa une grande partie de ses vacances de professeur au couvent de Saint-Palais, au diocèse, de Bayonne.

Saint-Palais, l'une des anciennes capitales de la Navarre française, fut la première ville qui, au

xix^ siècle, donna l'hospitalité aux Franciscains ; c'est dans ses murs que le vénérable P. Joseph Arézo fonda son premier couvent. Les habitants de Saint-Palais avaient conservé cette fermeté de foi religieuse que la reine Jeanne d'Albret ne réussit pas à entamer par dix ans de sectarisme despotique. La ciiarité des Saint-Palaisiens est à la hauteur de leur foi. L'un d'eux donna aux Franciscains un de ses champs (1): les autres et plusieurs bienfaiteurs leur bâtirent dans ce champ leur couvent actuel, ce qui leur permit de quitter les vieilles maisons aménagées pour la première installation.

En 1898, Mgr Césaire Schang passa quelques joui'S dans ce couvent. Le curé-doyen de Saint- Palais, M. l'abbé i^idégarray qui, à la distinction personnelle unit les qualités du prêtre éminent, ménagea à Sa Grandeur une fête paroissiale, après avoir fait un appel chaleureux à la générosité de ses paroissiens, en faveur des missions du Chan- Tong. Précédé de M. le Doyen, Monseigneur passa dans les rangs de l'assistance, présentant humblement son escarcelle. La recette fut abondante : proportions gardées, les bons habitants de Saint- IMais avaient donné phis que certaines paroisses des plus importantes de Paris, appelées à contribuer à certaines œuvres par les plus retentissantes réclames.

Telle était la religieuse et sympathique population

(1) Le ï. 11. V. Etchécopar, Supérieur Général des PP. de IJétlian-ain, décédé en 1S97, en réputation de sainteté.

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au milieu de laquelle le P. Apollinaire prit plusieurs congés. Pendant ces congés, il devait faire dans les montagnes des promenades, impossibles à Bordeaux, et respirer l'air pur dont les grandes villes sont privées. Levé à 4 heures du matin, on le voyait quelques instants après agenouillé près du tabernacle, du côté de l'évangile : c'est là qu'il faisait sa préparation à la Messe et son action de grâces. A 6 heures, il était en route avec deux ou trois compagnons de congé. Parmi eux, s'en trouvaient deux dont le caractère et les goûts s'harmonisaient admirablement avec les siens : c'étaient le P. Léonard Gasarré, de Meillon, et le P. Bertrand Garros, de risle-en-Dodon ; celui-ci était un ancien élève da Collège séraphique, l'autre un ancien rhétoricien du collège de Bétharram. Quand on les voyait passer dans les rues de Saint-Palais, modestes, silencieux, recueillis, on pensait, nous disait-on, à François d'Assise, invitant ses Frères à aller prêcher sans rien dire.

Cependant, quelqu'un qui aurait rencontré nos trois jeunes Franciscains à un kilomètre hors ville, les eut entendus causer, rire et parfois même chanter avec l'entrain de collégiens joyeux, mais bien élevés. En ce moment, rien de plus conforme à la volonté de Dieu. Rentrés au couvent, on les eut vus au chœur recueinis comme des anges du ciel.

(( Saint-Palais, Ton nom charme l'oreille..... ! disait le P. Apollinaire dans une lettre, faisant discrètement allusion à certaines prédilections de son

Provincial. Quels heureux jours passés sous la paternelle houlette du P. Jean de Sainte-Eulalie, le poète et poétique Gardien de céans ! quelles attentions maternelles de la part des bienfaitrices, pour les malades d'occasion que nous étions ! quelles délicieuses promenades à Saint-Sauveur, à Garris, à Béguios et surtout au coteau de Gibraltar, d'où nous pouvions contempler les anciens royaumes de France, de Navarre, d'Espagne et (l'imagination

aidant) presque Pampelune ! Et le chemin que

saint François suivit nécessairement pour entrer en Espagne, puisqu'il y entra en passant par la Navarre 1 ))

Mais voici l'expression surnaturelle de son âme.

Envoyé par le Provincial, en décembre 1900, au couvent de Saint-Palais pour s'y reposer quelques jours et y passer les fêtes de l'Immaculée Conception, fête titulaire de ce couvent, le P. Apollinaire répond en ces termes à l'un de ses élèves (1) :

(( Vous me dites qu'au milieu de vos occupations, vous vous transportez quelquefois à Saint-Palais par rimagination. Je voudrais tant que ce voyage vous fût hygiénique ! 11 le serait si vous pouviez respirer ici les parfums d'édification, de silence, de solitude, de régularité, que je respire dans notre bien-aimé couvent, à pleins poumons, avec l'air si pur et si fort de nos montagnes ! Et moi aussi, bien cher, je

(1) Aujourd'hui Fr. Hermann, étudiant en théologie.

fais souvent un petit voyage dans le genre du vôtre, avec l'esprit et le cœur. Je continue à vous suivre dans notre cher Collège, et je vous vois travailler, prier et vous préparer de jour en jour, vous et votre classe, à la grâce incomparable du Noviciat ; les autres, à leur formation vraiment séraphique. Je fais plus et mieux que cela : tous les jours, je le transporte, ce cher Collège, dans notre solitude, et je le dépose sur la patène et au pied du calice, au saint Autel! Ainsi loin de vous, je vis un peu de votre vie, m'intéressant à tout ce qui vous est cher, car vous n'imaginez pas, bien cher, combien j'aime vos âmes et combien j'aurais à cœur, avec tous vos bons professeurs et votre bien-aimé Père Directeur, de vous voir profiter des grâces inouïes dont vous êtes saturés au Collège. »

Le P. Apollinaire s'attacha à son œuvre comme à toutes les œuvres qui étaient pour lui l'expression de la volonté de Dieu : la prospérité spirituelle du Collège demeura jusqu'à la lin l'une de ses apostoliques préoccupations. Elle se fait jour dans sa correspondance avec le P. Godefroy et dans des lettres aux professeurs ou aux élèves. Nous citerons plus bas celle dans laquelle il leur raconte sa traversée. Mais voici d'une façon générale comment il s'exprime toutes les fois qu'il parle du Collège. Au mois d'avril 1902, il écrivait au P. Godefroy :

« Merci des nouvelles de notre cher Collège que votre lettre, celle de votre charmant Vicaire, le bon P. Edmond, celle du P. Nicolas (toujours si

bon !), celle enfin des chers élèves da I*^'" cours, nous ont apportées. Ici, comme en France, croyezle, la mémoire du cœur est aussi fidèle que possible. Vous ne nous oubliez pas devant Dieu, ditesvous ; vous êtes bien payés de retour. — Comme je regrette en ce moment de ne pouvoir écrire un petit mot au P. Edmond, au P. Nicolas et à nos' chers élèves qui m'ont offert pour le premier jour de l'an un si beau bouquet de fleurs spirituelles. Rien ne pouvait m'être plus agréable, mais j'espère bien que je ne tarderai pas à me procurer ce bonheur. »

Six mois après son arrivée en Chine, son évêque lui confia la direction du Séminaire indigène. En annonçant cette nouvelle au P. Godefroy, le P. Apollinaire lui écrit qu'ayant été chargé par Monseigneur de dresser un horaire, il a immédiatement reproduit celui du Collège séraphique. Quand il parle du programme des études, il s'écrie :

(( Comme je bénis le bon Dieu de m'avoir fait passer par le Collège séraphique ! Tous les jours, quand je ne dois pas faire la classe moi-même, je vais aux cours de latin pour veiller à l'application du programme et à la formation des très novices professeurs. »

Enfin, après une longue et intéressante descrip ■ tion adressée aussi au P. Godefroy, et qui aura sa place plus bas, il écrit :

c( Je m'arrête, bien cher Père et Ami. Comme

j'ai bavardé ! Priez pour nous et faites prier nos chers Séraphiques, nos chers Pères et Frères, pour la mission du Ghan-Tong. Le souvenir du Collège est bien vivant dans mon cœur : je n'oubhe personne au saint Sacrifice. Souvent, je revois par la pensée qui est bien fidèle, grâce à Dieu, la chapelle, la cour, l'étude, les classes, la cuisine avec le bon Fr. Cyriaque, la cordonnerie avec le cher Fr. Victor, la lingerie avec le cher Camille, l'étude de deux heures, le dimanche, avec le terrible Préfet de discipline, etc., etc. — A. tous, Pères, Frères et enfants, affectueux souvenirs et union de prières... »

C'est le 24 décembre 1899 que le P. Apollinaire fut ordonné prêtre, à Bordeaux, dans la chapelle du Grand-Séminaire, par le cardinal Lécot. Il célébra sa première Messe dans la chapelle du Collège séraphique. Les pages qui précèdent nous ont révélé par anticipation la ferveur avec laquelle il accomplit les saints mystères.

Le lendemain, P. Apollinaire arrivait à Manciet, portant à ses parents les bénédictions de son sacerdoce. Inutile de dépeindre ici leur joie et toute la consolation que l'excellent Curé trouva dans cette visite 1 II voulut en faire profiter la paroisse entière, et le nouveau prêtre dut monter en chaire. Il parla de l'amour de Jésus-Christ pour les hommes. Deux jours après, il était au Petit-Séminaire d'Éauze où son ancien Supérieur et Directeur, ainsi que les

professeurs, lui firent l'accueil le plus aimable. Là aussi il dut parler à la Congrégation d'abord, ensuite à toute la communauté. M. le Doyen de Nogaro écrivit au Provincial et obtint que le P. Apollinaire vînt commencer ou finir le siècle, le 31 décembre, dans son antique Collégiale et, à cette occasion, prêcher aussi à son enthousiaste population. De retour à Manciet, nous écrit M. le Curé, il parla aux enfants d'une manière délicieuse des Œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance. Le futur missionnaire parlait en ce moment de l'abondance du cœur. — Le zélé pasteur a établi dans sa paroisse l'exercice de l'Heure- Sainte, tous les jeudis de l'année. P. Apollinaire assista à l'une de ces réunions et, sur les pressant3s invitations de son Curé, il exposa aux âmes pieuses qui l'entouraient la nécessité de cette œuvre de réparation. «. Nous étions ravis de l'entendre, écrivait M. le Curé au Père Provincial, et nous l'avons trouvé beaucoup trop court... Il est déjà un orateur tel que le voulait votre séraphique Père saint François... »

Vers la lin de juillet 1900, on apprit la désolante nouvelle que trois Évêques franciscains, plusieurs Pères et sept Religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie avaient été massacrés, en Chine ; on apprenait, en même temps, que les Boxeurs se proposaient l'extermination générale des missionnaires et des chrétiens. La nouvelle fut bientôt confirmée.

Le 9 juillet, en effet, fête des Martyrs franciscains de Gorcum, eut lieu à Taï-iuen-fou, dans le

Ghan-Si méridional, la plus désastreuse hécatombe. Là furent mis à mort Mgr Grassi, Mgr Fogolla ; les PP. Elie Facchini et Théôdoric Balat ; le Fr. André Bauer, tous de l'Ordre des îYères Mineurs ; les Mères Marie-Hermine, Marie de la Paix, Maria- Cliiara ; les Sœurs Marie de Sainte-Nathalie, Marie de Saint- Just, Marie-Adolphine, Marie- Amandine, toutes Franciscaines Missionnaires de Marie. Un troisième évêque franciscain, Mgr Fantosati, subissait le même sort bientôt après.

Nous ne parlons que des victimes appartenant à la famille franciscaine. Les autres furent également très nombreuses.

Le Fr. André Bauer était un excellent frère convers de la Province de France ; le P. Théôdoric Balat appartenait à la Province d'Aquitaine ; il avait revêtu l'habit de saint François à Pau, le 29 juin 1880 (1).

Né à Saint-Martin- du-Taur, près de l'Isle-d'Albi, au diocèse d'Albi, le P. Théôdoric missionnait en Chine depuis quatorze ans, lorsqu'il eut l'honneur de répandre son sang pour la foi.

Dans les premiers jours d'octobre, M. l'abbé Veyries, curé de S.-Martin du-Taur, ancien condisciple et ami du P. Théôdoric, célébrait un service funèbre très solennel pour le repos de son âme. A cette

(1) Voir l'intéress-ant récit de ce martyre dans : Deux martyrs français de l'Ordre des Frères^ Mineurs, le P. Théôdoric Balat et le Fr. André Bauer, massacrés en Chine, le 9 juillet i900, par L. DE Kerval. — Imp. Franciscaine Missionnaire, 16, route de Glamart, Vanves (Seine). 1903.

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LE R. p. THEODORIG BA.LàT

Chan-Si méridional, la plus désastreuse hécatombe. Là furent mis à mort Mgr Grassi, Mgr Fogolla ; les PP. Elle Facchini et ïhéodoric Balat ; le Fr. André Bauer, tous de l'Ordre des Frères Mineurs ; les Mères Marie-Hermine, Marie de la Paix, Maria- Cliiara; les Sœurs Marie de Sainte-Nathalie, Marie de Saint-lust, Marie-Adolphine, Marie-Amandine, toutes Franciscaines Missionnaires de Marie. Un troisième évêque h'anciscain, Mgr Fantosati, subissait le même sort bientôt après.

Nous ne parlons que des victimes appartenant à la famille franciscaine. Les autres furent également très nombreuses.

Le l"r, André Bauer était un excellent frère convers de la Province de France ; le P. Théodoric Balat appartenait à la Province d'Aquitaine ; il avait revêtu riiubit de saint l^Yancois à Pau, le '29 juin 1880 (i).

Né à Saint-Marlin-du-Taur, près de l'Isle-d'Albi, au diocèse d'Albi, le P. Théodoric missionnait en Chine depuis quatorze ans, lorsqu'il eut l'honneur de répandre son sang pour la foi.

Dans les premiers jours d'octobre, M. l'abbé Veyries, curé de S. -Martin -du-Tanr, ancien condisciple et ami du P. ïhéodoric, célébrait un service funèbre très solennel pour le repos de son âme. A cette

(1) Voir l'intéressant récit de ce martyre dans : Veux martyrs français de l'Ordre des Frères Mineur i!, le P. JJièodoric Balat et le Fr. André Bau.er, ^nassacrés en Chim, le 9 juillet iOOO, par L. bE IvERVAL. — ïrap. Franciscaine Missionnaire, 10, route de Glamart, Vanves (Seine). 19Uo.

L1-: II. p. TIIKODORIG IIALA'

occiision, il convoqua le Directeur, les anciens pro- J'esseurs et plusieurs condisciples du P. Tliéodoric, et para son église comme pour une fêle du ciel. Il eut aussi la délicate attention d'inviter le Provincial d'Aquitaine.

Le P. Othon arriva la veille au soir, ayant pris avec lui le P. Apollinaire comme socius. Ensemble ils allèrent visiter la maison paternelle du martyr : ses parents étaient dans leur éternité. Les deux religieux clierchèrent leur tombe dans le cimetière et leur oH'rirent en quelque sorte leurs félicitations par leurs prières. La cérémonie du lendemain était véi'itablement imposante, et pendant plusieurs jours, elle fut le thème des conversations et des lettres du P. Apollinaire. Les prêtres éminents, ainsi que le jeune clergé qui y assistaient avaient été pleins de prévenances. Leur sympathique attention était surtout attirée par la jeunesse et la modestie du P. Apollinaire.

Le Provincial le chargea de faire quelques extraits des lettres du P. Théodoric ; le 19 octobre, il exprimait en ces termes les consolations qu'il avait trouvées dans ce travail :

« Très IIévérend et rien giii::r Père,

« Je viens de terminer les lettres du R. P. Tliéodoric à l'instant même. Comme elles sont belles ! (Jue de simplicité et de délicatesse dans ces lignes écrites à la liàte, on le voit, l^e sentiment qui me

reste, ce n'est pas l'admiration ni l'étonnemeiit, c'est Fémotion ! et je ne vous cache pas que la lecture de ces manuscrits, qui seront bientôt des reliques précieuses, a augmenté l'intérêt et l'al'fec-

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