LE FR. ANDRE BAUER
tion que je porte à ce cher martyr, depuis que j'ai eu le bonheur de le connaître par vous, Très Révérend Père, et par les témoignages de ceux qui l'ont connu et aimé. Comme il aimait en vrai religieux, son Ordre, sa Province et ses Supérieurs ! On le voit à chaque lettre. Comme il désire tout ce qui est document officiel dans la Province : les Circu-
iiO TRENTE MOIS EN CHINE
kiires du Très Révérend Père Provincial, en particulier ! 11 n'y a pas de lettre où il ne parle de la Revue franciscaine et comme il y souligne avec soin tout ce qui est une gloire pour l'Ordre et aussi ce qui est pour lui une tristesse ! — Je vous avoue simplement, mon Très Révérend et bien cher Père, que ces lettres m'ont fait du bien et je vous remercie de tout cœur d'avoir bien voulu me les confier, pour que j'en fasse une copie : cela m'a permis de les voir plus parfaitement. >>
On comprendra que ce travail ne lit qu'augmenter les saintes aspirations du P. Apollinaire. Il avait demandé à partir pour la Chine, quelques jours après son ordination sacerdotale; le Provincial crut devoir lui imposer encore un certain délai. Toujours homme d'obéissance, le P. Apollinaire s'inclina devant cette décision et continua joyeusement au Collège son actif et fécond labeur.
Parmi ses collaborateurs se trouvait le P. Henri Vielle, de Léguevin. L'abbé Vielle était prêtre et professeur au Petit-Séminaire de Toulouse, lorsqu'il entra dans l'Ordre.
De bonne heure, son âme avait tressailli en entendant parler de François d'Assise et des missions en pays idolâtre. Des circonstances particulières faisaient que ces sujets devenaient le thème assez fréquent des conversations familiales. Parfois il était alimenté par la visite du T. R. P. Léon, de Clary, ancien Provincial des Franciscains. Henri écoutait
avec avidité et méditait dans son cœur. Sa pieuse et douce mère, née Françoise de Douhet, fille du dernier descendant des seigneurs de Gussac et Saligoux, se trouvait être la cousine germaine de deux vénérables Glarisses du monastère d'Aurillac, ainsi que de Mgr Baldus, missionnaire lazariste, évêque de Joare, Vicaire apostolique du Hu-Nan et du Kiang-Si, décédé dans sa mission, en 4889, L'abbé Henri vénérait sa mère : il voyait moins en elle la distinction native que l'ensemble des vertus de la fem.nie forte ; il eut la douleur de la perdre au moment où, pensant aux missions, il pressentait pour son cœur de fils la plus grande des immolations.
Son frère, prêtre distingué du clergé toulousain, et, à cette époque, aumônier des Dames du Sacré- Cœur, eut le pressentiment qu'il n'entrait aux Franciscains que pour s'en aller plus tard dans leur mission de Chine. Le jour où l'abbé Henri partait pour le Noviciat de Pau, son cœur ne put réprimer l'expression d'une fraternelle angoisse : t( Et au moins, lui dit-il en pleurant, ne va pas plus loin... reste en France... surtout à cause de notre vieux père. » Henri ne répondit rien, fit son Noviciat avec une grande ferveur et devint, lui aussi, professeur au Collège séraphique. Au Petit-Séminaire de Toulouse, il avait montré un réel talent d'éducation. Voilà pourquoi le Provincial l'envoya à Bordeaux. Malgré ses préférences pour la vie de missionnaire, P. Henri, en vrai fils de l'obéissance, s'adonna avec ardeur aux occupations du profes-
sorat et à l'œuvre du Collège. Au contact du Père Apollinaire, ses vieilles aspirations vers la Chine se réveillèrent ; le P. Apollinaire réussit à dissiper en lui les scrupules d'une âme délicate, et le P. Henri fit sa demande officielle et formelle pour être envoyé aux Missions franciscaines de la Chine.
En ce moment il n'était plus au Collège ; depuis quelque temps on l'avait nommé aux importantes fonctions de Maître des Novices.
Pendant que le P. Henri faisait son noviciat, arrivait aussi à Pau un autre postulant, dirigé vers les Franciscains par ses apostoliques aspirations. 11 se nommait Jean-Claude Clavel, de Saint-Médard, au diocèse de Lyon. Il sortait de l'École Apostolique de Monciel, près de Dole, pour revêtir la bure franciscaine et s'en aller plus tard, lui aussi, annoncer le Nom de Jésus aux infidèles. On venait d'apprendre la mort subite du P. Anselme, missionnaire franciscain en Chine, profès -du couvent de Paii, sujet de grand avenir, à peine âgé de quarante ans; Jean-Claude Clavel, destiné à remplacer ce vaillant, hérita de son nom. Il fut à la caserne pendant deux ans, à Lyon, tandis que ses deux futurs collègues étaient au Collège séraphique . Frère Anselme supporta l'épreuve de la caserne en bon soldat et en bon rehgieux, avec un autre étudiant franciscain (1) qui, malgré lui, devint sergent four-
{i) Aujourd'hui le P. Joseph-Marie Gérenton, de Làussonne, aspirant, lui aussi, aux Missions franciscaines de Chine.
rier ; lui, resta caporal. — Le P. Anselme était ordonné prêtre le 22 décembre 1900. Brillant dans ses examens, aimant la prière, esprit primesautier, tournant facilement à une aimable espièglerie, mais véritable obéissant, le P. Anselme était bien fait pour former, avec le P. Henri et le P. Apollinaire, un séraphique trio.
La chose fut d'autant plus facile que le couvent des Franciscains et le Collège séraphique ne sont séparés que par un mur, dans lequel une fenêtre basse, percée selon toutes les exigences de l'Académie, servait de porte de communication. Le Provincial donna à nos futurs Chinois toutes les permissions de se voir, de se concerter et de s'édifier, aux rares loisirs que leur laissaient leurs devoirs respectifs. Inutile d'ajouter qu'ils en profitèrent de leur mieux.
C'est d'un commun accord qu'ils rédigèrent leur demande séparée, pour aller dans les missions. Le Provincial la communiqua à son Définitoire et, conformément aux Constitutions de l'Ordre, la transmit au Successeur de saint François, avec les notes favorables et la bienveillante appréciation que méritaient les trois candidats.
Nous reproduisons ici simplement la demande officielle du P. Apollinaire:
Collège séraphique de Bordeaux, 15 avril 1901. T. S. E. V. t J. S. e. F.
« Mon Très Révérend Père,
(( Je renouvelle uns fois de plus, selon votre désir, la demande écrite de pouvoir, dans les limites et avec la consolation de la sainte Obéissance, faire jusqu'au bout la sainte volonté de Dieu.
c( Je viens de lire ma demande de l'année dernière, je ne trouve pas un mot à ajouter. 11 est bien vrai que c'est devant Dieu et devant ma conscience, uniquement pour obéir à des aspirations que je crois être de Dieu, que je sollicite la faveur, dont je crois comprendre tout le prix.
(( Humblement donc, mon Très Révérend Père, je sollicite de vous, de mes Supérieurs que je vénère et que j'aime, la permission de partir pour nos Missions étrangères.
« Vous le savez, l'enthousiasme ou l'imagination ne dictent pas cette décision, déjà ancienne, et, il me semble, éclairée.
« Je crois prévoir tous les déchirements du départ, les difficultés et les misères de l'apostolat des Missions, mais j'ai une immense confiance dans l'aide et la grâce de Dieu, dont j'ai fait tant de fois l'expérience.
(( Enfm, mon Très Révérend Père, je sais et resterai toujours, avec la grâce de Dieu, soumis aux
volontés et décisions de mes Supérieurs, désireux de faire en tout et pour tout la sainte Obéissance.
(( Je vous écris ces choses, Très Révérend Père, uniquement devant Dieu, sans arrière-pensée ou pensée humaine, au pied du crucifix et devant ma conscience de petit Frère Mineur, désireux de faire la sainte volonté de Dieu, toujours, malgré tout et malgré moi-même,
« Votre enfant respectueux et obéissant en Notre- Seigneur et saint François.
(( Fr. Apollinaire, de Mangiet, 0. F. M. »
Le 14 mai 1901, le Rme p. Louis Lauer, Général de l'Ordre, répondait :
« Romse, maji 14. 1901.
(( R. P.vOthoni a Pavia, M^ro Provinciali. Rurdigalam.
.,; « Révérende Pater,
« Gratias tibi ac Provincise agens de charitate qua Missionum Sinensium necessitatibus subvenire dignamini. »
Le Révérendissime règle ensuite la question des examens, des examinateurs et des notes qui devront être fournies à la S. C. de la Propagande, et il termine ainsi :
« Missionarii in Sinas profecturi sunt circa mensem septembris.
ca
CJ «
« Fausta quteque Paternitati Tuoe, universteque Provincise adprecor, vos omnes amplectens benedicensque, prœsertim vero très Patres in Sinas profecturos ; et maneo add^^^^ in D"°
(( Aloysius Lauer,
Le 14 juillet 1901, en la fête de saint Bonaventure, à 3 heures de l'après-midi, une affluence considérable de lidèles envahissait l'église des Franciscains de Bordeaux. La nef, les chapelles latérales et le chœur des religieux étaient littéralement bondés. Son Éminence le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, se trouvait là, entouré d'une trentaine de prêtres, appartenant au clergé séculier de la ville. C'étaient les adieux des RR. PP. Henri, Anselme et Apollinaire : on venait assister à l'émouvante cérémonie du baisement des pieds. En quelques mots, le P. Othon évoqua d'abord un souvenir médiéval qui avait une certaine opportunité : Un archevêque de Bordeaux, devenu Pape sous le nom de Clément V, envoyant à la Chine ses premiers évêques, au nombre de six, dont trois seulement purent arriver à destination (1) : c'étaient trois Franciscains, qui consacrèrent le premier métropolitain de Chine et premier archevêque de Cambaleck, aujourd'hui Pékin : il se nommait Jean de Montcorvin. Franciscain, lui aussi, depuis de lon-
(1) Ils se nommaient Gérard, Pérégrin et André : ils avaient reçu la consécration épiscopale à Poitiers.
gues années déjà, il fécondait de sa parole et de ses sueurs ce lointain pays.
Visiblement ému, le cardinal Lecot prit ensuite la parole ; dans un discours d'un grandiose véritable, il développa la sublimité de la vocation aux missions, parmi les infidèles, la définissant : Le. geste de Dieu qui commande et le geste de l'homme qui ohéit. Uhum.ble église des Franciscains n'entendit jamais un langage plus élevé. Puis, Son Éminence appela auprès de lui les trois missionnaires et les embrassa avec effusion ; l'émotion de l'assistance était à son comble. Si jeunes, si sympathiques, si modestes dans leur attitude, les trois Franciscains, debout sur le marchepied de l'autelmajeur, provoquaient, c'est le mot, l'enthousiasme de l'admiration, uni au sentiment de la vénération que l'on éprouvait, sans doute, aux premiers siècles de l'Église, quand on voyait les chrétiens aller joyeusement au martyre. Dans cette foule on savait, en effet, que l'année précédente, le P. Théodoric, de la Province d'Aquitaine, avait été massacré avec son Évéque, et l'on n'ignorait pas que l'avenir demeurait, en Chine, aussi incertain que menaçant pour les missionnaires que l'on voyait partir. •
L'enthousiasme général se traduisit par le chant enlevant du fameux refrain :
Partez, amis ! Adieu pour cette "vie !
Portez au loin le nom de notre Dieu !
Nous nous retrouverons un jour dans la Patrie !
Adieu ! frères, adieu !
Le soir, au Collège Séraphique, avait lieu une fête de famille, tout intime, à laquelle assista le Provincial, entouré de tous les religieux du couvent. Organisée par le P. Godefroy, Directeur du Collège, elle eut toutes les délicatesses, toutes les joies de la vraie fraternité et toutes les saintes émotions d'un au revoir dans la patrie où la réunion et la félicité n'auront plus de fm... Sous l'habile direction du P. Didace, professeur au Collège, les élèves nous firent entendre des chants délicieux.
La cantate du R. P. Tissot, des Salésiens d'Annecy, eut un véritable succès. Nous la trouvons dans les notes intimes du P. Apollinaire, transcrite de sa main ; nous croyons être agréables à nos lecteurs en la reproduisant ici.
« Une veillée dans une chaumière de la Haute-Savoie. »
Un Missionnaire de VHindouslan.
La. Mère :
Jean, ne dors pas ; il est à peine nuit.
Sur ]e dressoir, va prendre les Annales ; Viens, mon rouet fera si peu de bruit.
Lis doucement.
L'Enfant :
« Indes-Orientales. »
Mère, est-ce là que mon cher oncle est mort ? Serait-ce lui qu'on voit sur la gravure ?
Mais vous pleurez... Moi, je voudrais son sort. Si j'étais grand, mère, je vous le jure.
Je partirais.
La Mère ;
Tu partirais Et que ferait ta mère Quand, là-bas tu vivrais, Pauvre missionnaire?
L'Enfant :
Je partirais.
Dieu garderait ma mère Et, là-l)as, je vivrais Pauvre missionnaire.
La Mère :
11 me parlait comme toi, mon enfant.
Quand, tout petits, nous lisions les Annales. Je m'en riais ; mais un jour, triomphant, Il est parti.
L'Enfant :
Mère, faites mes malles.
Bientôt, bientôt, je serai grand aussi.
Je vais me mettre au latin et peut-être.
En priant bien, les Pères d'Annecy M'adopteront. Je veux devenir prêtre, Je veux partir.
La Mère :
Tu veux partir, Et que fera ta mère ?
Là-bas, veux- tu souffrir.
Pauvre missionnaire.
La Mère :
Non, ne pars pas, Veux-tu laisser ta mère Et mourir, seul, là-bas.
Pauvre missionnaire ?
L'Enfant :
Je veux partir.
Dieu gardera ma mère Là-bas je veux souffrir En bon missionnaire.
L'Enfant :
Ne pleurez pas, Jésus nous reste, ô mère !
Je mourrai dans ses bras.
Heureux missionnaire.
L'Enfant :
Indes-Orientales, A vous mon sang, ma vie et mon amour !
Bénissez-moi, ma mère, et bon courage !
Priez pour moi. Les Annales, un jour, Vous porteront mon nom et mon image !
Adieu ! je pars.
. L'Enfant :
Au Nom de Dieu !
Bénissez-moi, ma mère, !
Adieu, ma mère, adieu !
Je suis missionnaire.
La Mère :
Au nom de Dieu Sois béni par ta mère !
Adieu, mon fils, adieu !
Sois bon missionnaire.
Le surlendemain, les trois missionnaires étaient prosternés à Lourdes, devant la Grotte bénie. Ils se consacraient à l'Immaculée avec tous leurs désirs, toutes les âmes qu'ils allaient évangéliser, enfin, avec toutes les épreuves qui les attendaient. Chacun d'eux pensa tout spécialement à sa famille et demanda pour elle à la Consolatrice des affligés, la générosité du sacrifice.
M. l'abbé Tajan, curé de Manciet, pensa, avec raison, lui aussi, à démontrer à ses paroissiens que la vocation à l'apostolat parmi les infidèles n'était pas un vulgaire et banal voyage en Chine ; il voulut, en conséquence, donner un grand éclat aux adieux de son jeune et bien-aimé paroissien. La solennité eut lieu le dimanche 11 août. A l'heure des Vêpres, une foule extraordinaire emplissait l'église ; dans le sanctuaire, le jeune mission-
•Église de Mancict.
naire apparaissait entouré d'un nombreux clergé dans lequel figuraient plusieurs de ses anciens maîtres et de ses condisciples d'Eaiize et d'Auch. Le sermon de circonstance fut donné par M. l'abbé Salles, Directeur au Grand-Séminaire et compatriote fin P. Apollinaire. C'est en termes véritablement éloqnents que l'orateur célébra la grandeur et la sainteté de l'apostolat, l'héroïsme des ouvriers évangéliques, disant adieu à leur famille et à leur pays pour s'en aller sauver des âmes.
Après le sermon, le clergé baisa les pieds du missionnaire et toutes les femmes dé(ilèrent à la Table de communion pour baiser son crucifix. On disait à Manciet ce que l'on disait à Bordeaux, au couvent des Franciscains, trois semaines auparavant : « On n'avait pas encore vu une fête aussi belle. »
Quelques instants après, l'École libre de Manciet donmdt également une petite séance en l'honneur (lu missionnaire. Le bouquet de la fête était réservé à Berthe Dufrançois, la sœur du P. Apollinaire, Jeune enfant, à peine âgée de sept ans. Elle lut à son frère comme un discours d'adieu, tout embaumé de piété, mais aussi tout débordant de tendresse fraternelle ; on devine l'émotion du religieux et de toute l'assistance.
Brisé par cette émotion et accablé par les fatigues des jours précédents, consacrés à des visites et à des voyages incessants, le P. Apollinaire se sentit subitement indisposé et comme foudroyé par un abondant crachement de sang.
Appelé en toute hâte, le médecin le condamna à un repos absolu jusqu'à nouvel ordre. Qui nous dira la déception douloureuse de cette àme d'apôtre ? elle eut toute l'amertume des grands sacrifices imprévus. Toutefois, notre jeune missionnaire prononça aussitôt le fiât et resta calme sous la main de Dieu qui semblait s'appesantir sur lui.
M. le Curé de Manciet en écrivit immédiatement au P. Othon. Sa lettre dépeignant sa tristesse et celle du nombreux clergé qui l'entourait, disait que cette tristesse n'avait d'égale que l'admirable résignation du malade.
Le surlendemain, M. l'abbé Gendre, vicaire de Manciet et ami personnel du P. Apollinaire, donnait encore des nouvelles au Provincial, et revenait sur la magnifique fête du 11 août, qui s'était finie en quelque sorte dans les larmes de la plus douloureuse angoisse. Nous détachons de cette lettre les passages suivants :
Manciet, le 13 août 1901.
« Bien Révérend et cher Père,
«... Quand Dieu veut quelque chose, vous savez mieux que moi comment nous devons ra:ccepter... Le docteur, pressé par notre cher malade, lui a déclaré par deux fois, que très probablement, son départ devait être retardé d'un mois.
(c Soyez sans inquiétude, bien Révérend Père,, sur les sentiments du bon P. Apollinaire.. Il fait
généreusement ce sacrifice et accepte très religieusement la volonté de Dieu. . . Il trouve là un grand sacrifice, mais il l'accepte bien et se confie à la Providence de Dieu et à votre tendre sollicitude, pour décider tout ce qui peut être jugé opportun. Dieu soit béni en tout ! » répète-t-il souvent, . . Il serait encore plus fortifié si vous vouliez, Très Révérend Père, lui donner votre bénédiction et le recommander aux prières des deux autres heureux Missionnaires et des Novices.
« Daignez agréer, Très Révérend et bien cher Père, l'expression des sentiments respectueux de votre bien dévoué en N. S. Jésus-Christ. »
« René Gendre, (( Vie. de Manciet. »
Le Provincial arriva bientôt, lui aussi, pour se rendre compte de son état : il trouva le malade souriant, comme d'habitude, disposé à parler avec ferveur des choses du ciel et de l'apostolat, mais disposé aussi à rire un bon coup en parlant de certaines choses de la terre. On fit l'un et l'autre, et devant l'affirmation de vouloir partir quand même pour la Chine, le P. Othon exigea une déclaration, ou mieux un consentement du médecin.
Le dévouement de cet excellent docteur, le repos absolu et surtout les soins maternels, triomphèrent rapidement de cette fatigue. Le P. Apollinaire reprenait tout doucement la récitation de TOffice canonial, la célébration de la sainte Messe et ses
visites au saint Sacrement, qu'il avait dû sacrifier pendant huit ou dix jours. Ses lettres au Provincial révèlent combien son âme était privée et atteinte par l'abstention de ces saints exercices; mais le médecin avait parlé, et il avait ordre de lui obéir comme à son Supérieur.
Un mois s'était écoulé depuis la terrible crise du 11 août ; le médecin avait donné son consentement. Le 12 septembre, en la fête de son glorieux Patron, le B. Apollinaire Franco, martyr franciscain du Japon, notre Franciscain de Manciet écrivviit à son Provincial :
Manciet, le 12 septembre 1901.
« Très Rëvérekd et bien cher Père,
(( Je vous ai déjà dit plusieurs fois que ma santé s'améliorait de jour en jour, que les forces revenaient assez rapidement. Aujourd'hui, il m'est possible d'aflirmer que je me sens bien : je mange comme autrefois, et vraiment bien ; — je dors bien aussi ; je ne transpire plus comme autrefois pendant la nuit. — Après Dieu, je dois certainement l'heureux état dans lequel je me trouve, au dévouement du bon docteur qui m'a soigné et à ma si bonne mère dont vous n'imaginez pas les petits soins !
« Mon Très Révérend et bien cher Père, pour
être absolument vrai, je dois vous dire que je tousse encore. C'est un reste tout naturel de la secousse du 11 août ; mais je tousse de moins en moins.
« Ces choses exposées en toute simplicité et vérité, je crois devoir à ma conscience qui la réclame, la démarche que je fais aujourd'hui. Mon Très Révérend Père, l'épreuve, loin d'avoir fait taire dans mon âme les aspirations vers la vie des missions, aspirations que vous connaissez, n'a fait que les affermir, si c'est possible. Aussi, en toute humilité, simplicité et soumission entière à votre décision, je viens encore une fois solliciter de votre Paternité la faveur dont je suis bien indigne, de suivre jusqu'au bout ce que je crois être ma vocation. Encore une fois, je m'en remets à la sainte Obéissance, à laquelle je veux toujours m'attacher comme à une bonne mère.
(( Puisse Dieu et sa sainte volonté vous inspirer ce qui convient le mieux à mon âme ; mais mon vif désir, vous le savez, est de pouvoir m'embarquer le 29 septembre avec mes deux bien-aimés compagnons et frères.
«. Bénissez-moi, mon Très Révérend Père ; je veux toujours être votre fils respectueux et soumis en Notre-Seigneur et saint François.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. y>
Pendant que le P. Apollinaire écrivait ces lignes, le P. Othon, étant aux Grottes de Saint-Antoine, à
Brive, recevait, pour lui, de Rome les lettres d'obédience par lesquelles le Successeur de saint François l'envoyait dans les missions de Chine. Le départ de Manciet fut fixé au vendredi 20 septembre ; P. Apollinaire était avisé d'avoir à rejoindre son Provincial ce jour-là, à la gare de Port-Sainte- Marie. Il demeurait arrêté qu'après une station au couvent de Béziers, on se rendrait directement à Marseille, où le P. Apollinaire attendrait avec les PP. Henri et Anselme le jour de l'embarquement. Cette décision combla de joie notre jeune Franciscain. Après une lettre de remerciements, écrite comme accusé de réception, il envoyait encore le lendemain au P. Othon la lettre suivante :
Manciet, le 16 septembre 1901. Anniversaii-e de ma Prise d'habit.
(( Très Révérend et bien cher Père,
(( Pardonnez-moi, je vous prie, le retard de cette lettre. Ces jours passés, par les soins du cher M. le Curé, ont été pleins jusqu'au bord : tout juste le temps de dire le saint Office et de faire les exercices de prière essentiels, m'a été laissé entre les promenades à pied ou en voiture. C'est ce qui m'a fait renoncer au bonheur de vous conter tout au- long
LE FRÈBE MINEUR 159
et avec les détails convenables notre voyage à Cravencères ; tous les deux, avec M. le Curé de Cravencères, sur un hourriquet, conduit par lui, figurez-vous le tableau ! Quel original et joyeux voyage ! Je vous réserve tous ces détails pour vendredi.
« Merci aussi et de tout cœur de l'obédience et de la feuille de pouvoirs que vous avez bien voulu m'adresser. Gomme vous, j'ai béni la Providence qui vous a fait parvenir ces feuilles tout juste le jour de la fête de mon bienheureux et bien-aimé Patron, à Brive.
(( Merci enfin, Très Révérend et bien cher Père, des vœux de bonne et sainte fête que vous avez formés devant Dieu pour votre enfant. Merci tout à fait du cœur en particulier pour le saint Sacrifice que vous avez offert à notre intention. Mes bienaimés parents ont été bien sensibles à cette faveur ; merci, et pour eux et pour moi.
« Je verrai le docteur aujourd'hui ou demain ; il n'est pas facile de le joindre ! Je vous porterai un certificat dans les formes. J'espère qu'il n'aura pas grande difficulté à me le donner, car je suis de mieux en mieux.
« Notre départ pour vendredi est définitivement réglé. Le si bon M. le Curé m'accompagne jusqu'à Port-Sainte-Marie. Une voiture fermée d'Éauze viendra nous prendre à 4 heures 3/4 ; quelque membre de ma famille m'accompagnera au moins jusqu'à Éauze...
« Bénissez-moi, ainsi que ma chère famille.
« Votre enfant bien affectueux et obéissant en Notre-Seigneur et saint François,
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Tout se passa selon qu'il avait été réglé. Les parents du P. Apollinaire furent admirables à l'heure de la séparation. Et cependant, combien était plus grand qu'en 1896 le sacrifice qu'ils faisaient ! Plus que jamais leur fils se montrait digne de leur tendresse, presque de leur vénération ; il était vraiment leur gloire et leur consolation... Il partait, non plus pour le Noviciat de Pau, mais pour la Chine, d'où il semblait bien probable qu'il ne reviendrait plus... Mais, comme leur fils, ils regardaient en haut : eux aussi, dans la plus grande immolation de leur cœur, ils voulaient la volonté de Dieu.
Pendant les cinq semaines qu'il passa auprès d'eux, P. Apollinaire admira cette transformation opérée par la grâce, cette force surnaturelle s'alliant avec le sentiment du plus douloureux des sacrifices. Dans chacune de ses lettres, il fait allusion à cette générosité : « Mes parents sont toujours (( bien chrétiens, bien grands en face de l'épreuve. » Telles sont généralement les expressions qu'il emploie toutes les fois qu'il parle d'eux. « Ma mère, « racontait-il au P. Othon, venait me réveiller tous « les matins, pendant les premiers quinze jours de « ma fatigue ; sa voix résonnait dans ma chambre « comme une douce harmonie... mais ce qui m'é-
(c tonnait par-dessus tout, c'étaient ses paroles « encourageantes : elle paraissait en quelque sorte (( désireuse de me voir bientôt guéri, afin de me f( voir partir pour la Chine... et certainement qu'elle (( était portée à un désir contraire... à me voir « rester dans le pays. Oh ! que Dieu est bon ! Que (c la grâce est puissante ! »
Un jour qu'il était seul avec M. le Curé, il donna libre cours à ses larmes: « Pauvres parents! s'écriait-il, que je vais les faire pleurer.. Oh! s'ils savaient comme je les aime et comme je souffre de les quitter! Mais Dieu m'nppelle. Je suis avant tout à lui. Que son saint Nom soit béni ! y>
Le jour de son départ, ses amis vinrent en foule l'embrasser pour la dernière fois. Gomme quelquesuns lui disaient : « Au revoir ! » il se contenta de leur montrer le ciel (1).
M. le Curé de Manciet l'accompagna jusqu'à Port-Sainte -Marie, où il rejoignit effectivement le P. Othon. On passa quarante-huit heures au couvent de Béziers ; le 24, on était à Marseille ; les PP. Henri et Anselme étaient déjà arrivés depuis quelques jours.
Grande fut leur joie en se voyant réunis pour s'envoler enfin au pays de leurs rêves apostoliques !
Le 6 août, ils s'étaient séparés au couvent de Brive; le P. Apollinaire avait eu la joie d'y voir
(1) Semaine religieuse de l'archidiocèse d'Auch, 9 juillet 1904, page 576.
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pour la dernière fois son ancien Maître de Noviciat, lé P. Gélestin-Marie, qui en était le Gardien actuel. Après avoir voulu, par un sentiment de iiliale reconnaissance, servir la Messe à leur Provincial, dans la grotte de Notre-Dame de Bon- Secours, chacun d'eux avait marché à la redoutable épreuve des adieux aux parents. Au 24 septembre, ils se retrouvaient joyeux d'avoir souffert, pour le Nom de Jésus, la souffrance du cœur.
P. Henri laissait son vieux père dans une grande désolation, rendue à peine supportable par le tendre dévouement de son fils, l'abbé Gélestin Vielle. P. Anselme avait failli recevoir le dernier soupir de sa mère bien-aimée qui, malgré un mieux rassurant, demeurait encore grandement affaiblie par la maladie. Nous connaissons les sacrifices du P. Apollinaire.
Le P. Bonaventure, Supérieur du couvent des Franciscains de Marseille, leur prodigua tous les soins de la plus fraternelle hospitalité. Ils se trouvaient là dans la Province de Saint-Bernardin, Malgré ses nombreuses occupations, le T. R. P. Léon , de Malay, Provincial de cette Province, vint tout exprès de Monaco pour passer quelques heures avec eux et les combler en quelque sorte des témoignages de sa bienveillance.
La Révérende Mère Abbesse du monastère des Glarisses ne contribua pas peu, avec sa communauté, à compléter le trousseau de nos mission-
naires. Elle obtint de Monseigneur l'Évêque la faveur de les introduire dans la salle capitulaire, et nos missionnaires purent admirer cette communauté possédant la bénédiction du nombre, qui suppose toujours la ferveur.
Semblable consolation leur avait été accordée à Aztlle, au diocèse de Carcassonne. La Révérende Mère Abbesse obtint que les missionnaires vinssent bénir sa jeune communauté. Bien jeune, en effet, puisqu'elle était à peine âgée de dix ans ; mais l'humble colonie, envoyée à Azille par le monastère d'Orthez, s'était multipliée au point d'être presque aussi nombreuse que la fervente communauté dont elle avait été détachée et qui elle-même comptait à peine vingt ans d'existence. Fondé en 1891 par le R. P. Jules du Sacré-Cœur, Définiteur de la Province d'Aquitaine, avec ses fenêtres ogivales, ses cloîtres gothiques, son chœur intérieur et sa belle psalmodie, le monastère d'Azille fut pour les missionnaires comme une apparition du moyen âge. Saint-Damien de Marseille et Sainte-Claire d'Azille devinrent pour eux comme une image vivante de la communauté dont était entourée la séraphique Mère sainte Claire, à Assise.
Les trois missionnaires prirent passage à bord de V Ernest- Simons, l'un des plus grands bateaux de la Compagnie des messageries maritimes, mesurant 145 mètres de long sur 17 ou 18 de large. Le dimanche 29 septembre, en la fête de l'archange saint Michel, après avoir fait leurs dévotions à
Notre-Dame de la Garde, les trois missionnaires montèrent à bord; à 5 heures du soir, VErnest- Simons levait l'ancre.
A bord du même bateau se trouvaient aussi deux Franciscains de la Province de Belgique, le P. Séraphin et le P. Gassien ; celui-ci avait déjà passé plusieurs années en Ghine ; il était revenu en Belgique pour ramener la dépouille du P. Victorin, rehgieux de la même Province, et dont le P. Apollinaire lui-même nous a raconté plus haut le glorieux martyre (4). Le P. Séraphin était un tout jeune Père qui avait brigué l'honneur d'aller remplacer ce vaillant d'Israël dans les pacifiques conquêtes de l'Évangile.
(1) Voir l'intéressante brochure: Un nouveau marhjr franciscain. Le P. Victorin, Frère Mineur, martyrisé en Chine le ii décembre i898. — Imp. Franciscaine Missionnaire, 16, route de Glamart, Vanves (Seine). 1899.
La traversée. — La Chine. — Dernière immolation.
La suite de ce récit appartient désormais au P. Apollinaire lui-même. Le style c'est l'homme, dit-on ; le P. Apollinaire se dévoile dans ses lettres tel qu'il était: toujours pieux, mais d'une piété aimable et naturelle, toujours gai, toujours alïectueux pour ses parents et amis, et toujours bon pour tous.
L'une de ses résolutions du Noviciat était de ne pas écrire de lettre pour le plaisir d'écrire. Selon le conseil de saint Bonaventure, il ne voulait rien faire que par un motif de charité ou d'utilité. Se préoccupant donc de consoler ses parents, d'être agréable à ses Supérieurs, d'instruire ses amis et de répondre à ceux qui lui écrivaient, il écrivit pendant ces trente mois de longues et nombreuses lettres qui, à elles seules, pourraient former un gros volume aussi intéressant qu'édifiant. Nous nous permettons de voir en cela un dessein de la Providence. Le P. Apollinaire continuera, par ses lettres, l'apostolat qu'il avait exercé par ses paroles et par ses exemples.
Ne pouvant reproduire toutes ces lettres, nous avons fait un choix ; généralement nous ne donnons que des extraits de celles que nous avons choisies. Pas une de ces pages dans lesquelles il n'y ait cette exclamation: « Oh! que Dieu est bon pour moi! » pas une dans laquelle il ne montre une tendresse véritable, mais tout apostohque pour les pauvres païens qui l'entourent.
Nous l'avons déjà dit, toutes ses lettres portent en initiales Fen-téte que nous avons cité aux premières pages de ce travail, Vive Jésus ! Je suis vôtre! Doucement et fortement. — La relation qui suit a été copiée dans ses notes privées.
En route pour notre Mission de Chine.
Souvenirs et impressions.
« S'il est un moment pénible dans les derniers sacrifices et les séparations du missionnaire, c'est bien celui qui l'arrache à sa patrie, sur le bateau qui s'éloigne insensiblement, peu à peu, du rivage. Alors une émotion profonde étreint son âme, les larmes lui montent aux yeux, le souvenir de tout ce qu'il laisse s'offre à son esprit, et si des personnes chères l'ont accompagné au port, elles sont le dernier fil qui l'attache encore à la patrie et il les salue jusqu'à ce que la distance l'empêche de les distinguer. Ce moment, pénible pour la nature, solennel pour le missionnaire, car c'est l'instant du
sacrifice suprême, sonna pour nous le- 29 septembre 1901, à Marseille, à 4 heures du soir.
« Le ï. R. P. Othon, qui a eu pour nous, toujours, mais d'une manière particulière durant les jours qui précédèrent le 29 septembre, les sollicitudes, les attentions, les tendresses d'une vraie mère, voulut bien encore nous accompagner au port, nous installer dans le bateau et bénir notre cabine. Il est resté sur le rivage, entouré de M. l'abbé Vielle, le si digne et vénérable frère du P. Henri, de nos bons Pères de la Résidence de Marseille, qui avaient voulu nous dire un dernier adieu au port. Quand le bateau se fut un peu éloigné, nous nous mîmes à genoux sur le pont et le Très Révérend Père nous bénit encore une fois; puis, peu à peu, le port disparut et, quand nous nous relevâmes, nous pleurions tous les trois : (( C'est pour Dieu ! » fut la première parole qui sortit de nos lèvres, et bien émus, nous nous tournâmes vers Notre-Dame de la Garde, dont la chapelle, la tour et la statue dorée dominent Marseille et surplombent la mer ; nous récitâmes ensemble le Magnificat et VAve maris Stella; puis, réconfortés par cette prière du cœur, nous regardâmes la terre de France jusqu'à ce qu'elle disparût à nos yeux. Il y a des choses que l'on ne peut pas exprimer, des sentiments intimes que la plume est incapable de rendre ; il vaut mieux se taire alors, ceux qui connaissent nos cœurs comprendront ce qui se passa en nous pendant ces quelques heures ;
grâce à Dieu, le sentiment religieux dominait ces émotions naturelles et nous bénissions Dieu avec amour et reconnaissance.
(( A la nuit tombante, nous étions déjà loin de Marseille, et notre beau bateau VErnest-Simons (liait avec une bonne vitesse. Par malheur, la mer, un peu agitée, se mit à nous secouer d'importance. Le redoutable tangage.se fit bientôt sentir et, deux ou trois heures à peine après notre départ, nos deux chers compagnons, le P. Henri et le P. Anselme, payaient tribut à la mer. Oh ! ce ne devait pas être la dernière fois, hélas ! Le terrible mal de mer fit bien d'autres victimes ; j'eus le bonheur d'être épargné et d'ailleurs, jusqu'à la fin, une bonne Providence que je bénis de tout mon cœur m'a préservé de ce terrible mal.
(( Pendant la nuit, la mer avait retrouvé son calme et, le lendemain, tout le monde était debout. Nous pûmes célébrer pour la première fois la sainte Messe dans notre cabine. Cette consolation, que l'on ne peut bien apprécier que lorsqu'on a passé par la situation qui nous a été faite pendant quarante-huit jours, nous l'avons eue tous les matins de notre longue traversée, sauf trois ou quatre fois.
(( La journée du 30 fut excellente pour nous ; en passant, nous saluâmes la Corse dont l'aspect n'est guère poétique ; la cote, toute formée de rochers escarpés et de montagnes arides, doit cacher modestement aux yeux des passagers cet intérieur, paraît-
il, si beau, dont j'ai entendu tant de fois faire des descriptions d'une poésie achevée ! Peut-être que c'est vrai, mais les apparences sont bien trompeuses.
(( Nous saluons aussi la Sardaigne que nous apercevons dans le lointain. Après le détroit de Bonifacio, vers 9 heures du matin, nous ne voyons phis que ciel et eau, spectacle nouveau pour nous et particulièrement saisissant. Après une nuit très calme, la journée du l<?i' octobre fut splendide. Vers 7 h. i/2, nous étions en face du Stromboli, volcan mal éteint que nous avons longé pendant assez longtemps. Le sommet de la montagne était couronné de fumée et laissait couler sur son flanc, du côté de la mer, de la lave incandescente, reconnaissable à la trace de fumée qu'elle laissait derrière elle. Le sommet et un des côtés sont absolument arides ; un versant a quelque verdure et le petit village de Stromboli, avec ses jolies maisons
blanches, se trouve là, inspirant quelque pitié aux passagers qui ne peuvent pas regarder sans crainte le formidable volcan, toujours en activité, qui le surplombe. Les îles Lipari apparaissent à peine disséminées, très loin, à l'horizon. Vers 10 heures, nous entrions dans le magnifique détroit de Messine, longeant l'Italie à notre gauche, et la Sicile à notre droite. La côte de Sicile l'emporte comme beauté, comme pittoresque, richesse de végétation et de paysage. »
Au P. Othon :
De V Ernest-Simons, 3 octobre 1901.
(( Très Révérend et bien-aimé Père,
« Je ne vous écrirai pas longuement : je viens d'écrire à Manciet, et la mer est mauvaise ! Je n'en puis presque plus. Mieux que n'importe qui, vous saurez me comprendre.
« Je ne vous dirai rien des sentiments qui se pressèrent dans nos cœurs, et le mien en particulier, quand vous disparûtes à nos regards et quand la terre de notre chère France disparut à son tour. Le bon Dieu a dû bénir ces sacrifices faits uniquement pour lui !
c( Mes deux bien-aimés compagnons ont été pris par le mal de mer dès le soir même et pendant la nuit. Le bon P. Henri ne s'est guère relevé de cette première secousse. Cependant, jusqu'au détroit de Messine, la mer a été bonne ; mais, hélas ! depuis la sortie du détroit, un vent malheureux ébranle presque continuellement notre bateau. Le tangage est surtout fort depuis hier au soir et ce
sont de tous côtés des restitutions abondantes !
Je ferme les yeux, le nez et les oreilles, et le bon Dieu aidant (il a été si bon pour moi jusqu'ici !) je n'ai pas encore payé le tribut à la mer. J'assiste fidèlement à tous les repas et je mange bien. Je soigne tant que je puis le bon P. Henri, car je suis le plus fort des trois encore !
(( Nous avons pu célébrer tous les jours, sauf ce matin. La mer était trop démontée : nous avons cru prudent de sacrifier ce grand bonheur. Il faut" s'habituer à tout ! Nous n'avons guère que des protestants à bord, surtout des Anglais ; heureusement
que les moines sont en nombre Que le bon
Dieu me continue sa protection si manifeste.
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. y> Au même :
« Près d'Aden, 8 octobre 1901.
(( Envoyez une bénédiction particulière à la Mer Rouge : elle le mérite bien. Gomme les Hébreux et plus heureux qu'eux, nous l'avons traversée dans toute sa longueur à pied sec, et... sans le moindre mal de mer, surtout. Elle a été aussi clémente qu'on pouvait le désirer. Sans doute, les trois derniers jours surtout, il a fait une chaleur considérable : tout le monde est en nage ; quelques-uns même n'ont pu dire la sainte Messe hier ; plus heureux qu'eux, nous n'avons pas cessé de célébrer chaque matin : quel bonheur ! Je suis à peu près comme tout le monde : mangeant comme un et dormant comme deux. Jusqu'ici le bon Dieu, est bien bon pour moi : Il voulait que je fisse cette traversée. Sans doute, je sens un peu de fatigue, mais je suis convaincu que beaucoup sont plus fatigués -que moi.
« Nous n'avons pas revu le mal de mer depuis
avant Port-Saïd, et les quelques heures que nous avons passées avec nos bons Pères nous ont rendu les forces physiques et morales qui commençaient à nous faire défaut. Nous avons été reçus à bras ouverts par le R. P. Gardien du couvent, le jour même de la fête de notre Séraphique Père ; cette coïncidence n'a pas été indifférente pour nous et ce n'est pas sans une joie singulière que nous avons pu nous agenouiller au pied de Fautel, devant le très saint Sacrement et la relique de notre Séraphique Père. Le P. Joseph de Caen et deux Frères convers français ont été particulièrement aimables. Nous avons dîné chez' nos Pères, malgré le peu de temps que nous avons eu à passer à terre : de 9 heures 1/2 à midi. Le lendemain matin, samedi, nous nous sommes réveillés à Suez, à l'autre extrémité du canal, avec la bonne, la chère, l'excellonte, etc., etc., Mer Rouge en face. J'ai lu le passage de la Mer Rouge par les Hébreux, à peu près à l'endroit où les historiens prétendent qu'il s'est opéré. J'ai fait revivre dans mon esprit un spectacle grandiose! J'ai pensé aussi, en bénissant le bon Dieu, à cette phrase que vous avez répétée souvent : « Si vous étiez parti le 25 août, vous alliez sûrece ment rejoindre les soldats de Pharaon, engloutis .« sous les eaux. » 11 paraît, en effet, que la Mer Rouge est épouvantable aux mois de juillet, août et au commencement de septembre ; d'après les marins, notre traversée est la meilleure, à bien des titres. Encore une fois, comme le bon Dieu est bon 1
1 Malgré tout, vous le devinez, il nous tarde bien d'arriver au terme désiré, et cependant, il est encore bien loin !
(( Depuis trois jours, nous n'avons pas revu la terre : nous n'apercevons que ciel et eau. Ce serait monotone à la fin, mais le bon Dieu est si bon... hier, vers 4 heures, s'abattaient sur notre bateau toute une bande d'hirondelles. Aussitôt tous les visages se sont épanouis ! Les pauvres bêtes étaient harassées et dévorées par la soif: elles volaient autour de nous, se posaient sur nos chaises, se laissaient prendre et caresser. Tout le monde s'est empressé de leur procurer de l'eau douce et de les faire boire. Ce matin, après une nuit de repos, elles volent autour de notre bateau et nous réjouissent fort, comme vous le devinez. Peut-être qu'elles viennent de notre chère France ! »
Au même :
Bombay, i5 octobre '1901.
(( Je VOUS écris de Bombay, sur le pont du bateau, au pied duquel grouillent une bande de négrillons. Nous sommes ici depuis hier vers midi....
« La traversée d'Aden à Bombay a été assez bonne, sauf toujours pour le P. Henri, dont les restitutions multiples à la mer, nous donnent à
croire qu'il a dû contracter bien des dettes en
Europe ! Malgré tout, sur terre, tout est oublié et
l'on se délasse un bon coup de temps en temps
Je termine, bien-aimé Père ; laissez-moi vous saluer dans la Ville éternelle (1), où vous n'oubliez pas vos trois pauvres Chinois. Demandez, je vous prie, pour votre enfant, à saint Pierre et aux martyrs, qu'il fasse toujours la volonté de Dieu,, .dans la santé, la maladie et la mort, quelle qu'elle puisse être. Si le corps défaille, que l'âme soit toujours grande et pure : je ne crois pas désirer autre chose à cette heure.
« Bénissez-moi, bien-aimé Père, et croyez bien que toujours, je serai votre enfant, petit mais affectueux comme un grand, en Notre-Seigneur et saint François.
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Au même :
De Colombo, 22 octobre 1901.
c( Je vous écris ces lignes de la procure de Colombo où un malheureux contretemps nous a cloués. Un bateau, venant de Marseille, devait nous rejoindre ici dimanche dernier, '20 octobre, et nous devions repartir le lendemain, 21 octobre. L" Ernest- Simons, à la hauteur de ses passagers et
digne d'eux , est arrivé samedi, vers 11 heures
du matin. Un docteur anglais ayant constaté que
(1) Le P. Othon venait d'être appelé à Rome en qualité de Défmiteur général de l'Oi'dre.
RELIGIEUSES FRANCISCAINES MISSIONNAIRES DE MARIE massacrées à Taï-uien-fou, le 9 juillet iQOO.
nous n'avions pas la peste, (quelle comédie!) il nous a été permis de mettre le pied sur la terre ferme, à là joie du P. Henri que le mal de mer ne quitte pas un seul jour sur mer... Notre première visite en quittant le bateau a été pour les bonnes Sœurs Franciscaines, qui nous ont reçus avec grande joie : sur vingt et une, dix sont Françaises, aussi vous devinez la multitude des questions qui nous furent posées pendant les instants que nous passâmes près d'elles. Hier, nous sommes revenus pour leur rendre visite, et elles nous ont fait parcourir toutes les salles de leur immense hôpital, qui a bien 6 à 700 mètres de long sur autant de large, — les salles sont reliées par des galeries en couloirs, — le tout parfaitement aéré, simple et propre. — Nous avons rencontré là toutes les misères humaines : les bonnes Sœurs m'ont fait grâce de certaines salles dont l'air empesté aurait pu m'incommoder. Pauvres bonnes Sœurs 1 elles sont là au milieu de ces centaines de malades qui n'ont rien d'attrayant, je vous l'assure, comme des anges, souriantes, joyeuses, bien animées de l'esprit de notre Séraphique Père. Nous nous sommes retirés vraiment édifiés, et en bénissant Dieu de faire de pareilles merveilles de charité. Je ne connaissais pas les Franciscaines Missionnaires de Marie, mais j'ai déjà jugé qu'elles étaient admirables, et je me réjouis d'avance de les trouver dans notre Mission. « Les bonnes Sœ.urs, malgré leur désir, ne pouvaient nous recevoir chez elles ; elles nous
confièrent à leur domestique, qui nous conduisit à l'évêclié qui est à quelques mètres de l'hôpital. On nous amena au Père Procureur qui . nous reçut bien, nous Ht prendre quelque chose et nous donna une des salles de la Procure nouvellement bâtie. Le lit est très simple et facile à faire : une natte étendue sur un montage en bois, un drap de lit pour se couvrir, deux oreillers et une moustiquaire. Je vous assure que ce dernier instrument n'est pas de luxe, et j'ai bien des fois pensé à vous en entendant les vilaines bètes que vous connaissez
faire une musique autour du lit !
(( Monseigneur l'archevêque, Marie-Théophile Mélizan, a été très bon pour nous, ainsi que son aimable coadjuteur, Mgr Couderc. y>
Du détroit de Malacca, 28 octobre 1901.
« Nous avons quitté Colombo, vendredi soir, vers 6 heures, après huit jours de séjour. Ces huit jours ont été très heureux, mais nous étions aussi heureux de continuer notre route. En sortant du port, la mer a été un peu agitée, cela a suffi pour mettre le bon P. Henri hors du combat : il est entendu que le mal de mer ne le quittera pas jusqu'à Tché-Fou, Il excite la compassion de tout le monde sur le pont, et il la mérite bien, car il supporte avec une résignation vraiment religieuse le mal terrible que vous connaissez. Je bénis le bon
Dieu de tout cœur de ne pas être affligé de cette épreuve, qui m'aurait certainement terrassé si je l'avais eue avec quelque intensité. Comme le bon Dieu est bon d'avoir pitié des petits ! »
Au P. Othon :
Tché-Fou, (AUeluia !) 17 novembre 1901.
Alléluia 1 Alléluia !
(( Très Révérend et bien cher Père,
(( Nous voici enfin au terme de notre long et pénible voyage : que le bon Dieu a été bon pour nous, et surtout pour moi ; je ne sais comment le remercier, et je compte sur votre précieux concours. — La fm de notre voyage, depuis Saigon en particulier, a été plus pénible que le commencement, jusqu'à Colombo. Après Saigon, la mer a été plus agitée : il parait que nous avons eu la queue d'un typhon que nous aurions eu à essuyer si nous n'avions pas eu l'arrêt providentiel de Colombo : Dieu soit encore et toujours mille fois béni !
« Vraiment, je me demande comment j'aurais pu supporter le quart de l'épreuve du bon P. Henri ; ce dernier et le P. Anselme m'aident à bénir la Provid^ence qui a été si manifestement bonne pour moi. — Nous avons été très bien reçus à toutes les escales : les Pères des Missions Étrangères que nous avons trouvés sur notre passage, à Saigon et à Hong-Kong, ont rivalisé d'empressement avec les
bons Pères Lazaristes de Schangaï. C'est là, à Schangaï, que nous avons quitté VErnest-Simons, pour nous embarquer sur un bateau français, le Guadalquivir, qui se rendait à Tché-Fou extraordinairement pour prendre des soldats français qu'un bateau de queue devait lui amener de Takou. Nous avons profité de cette heureuse coïncidence pour terminer notre voyage sur un bateau français et avec les mêmes conditions de paiement que sur VErnest-Simons : toujours, que le bon Dieu a été bon !
(( Nous avons débarqué à Tché-Fou, jeudi, 15 novembre, vers 4 heures du soir. Le P. Mansuet, très aimable, est venu nous prendre à bord avec tous nos bagages. Après les premières questions d'usage, je lui demande des nouvelles du P. Louis, et il m'annonce que l'heureux Père a quitté définitivement Tché-Fou, pour faire mission à deux jours d'ici : il est parti depuis huit jours ! J'olïris ce petit sacrifice à Dieu ; j'aurai à lui écrire une longue, très longue lettre pour lui dire un peu ce que j'aurais été très heureux de lui dire de vive voix. Monseigneur, en très bonne santé, nous a reçus avec grande "joie, et je comprends son bonheur
(( Bonne et sainte année encore! Bénissezmoi, Très Révérend et bien-aimé Père, priez pour votre enfant et faites prier, afin qu'il ne soit pas un ouvrier inutile en face de tant de travail : douze millions de païens ! Votre enfant rehgieusement affec-
tueux et reconnaissant en Notre -Seigneur et saint François,
■(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Au P. Godefroy, Directeur du Collège séraphique :
Tché-Fou. — Ghang-Tong oriental. — Chine, 17 novembre 1901.
Révérend et rien cher Père,
(( ..... Durant les jours qui vont suivre, j'espère rédiger le petit journal de notre voyage. J'ai noté escale par escale tout ce qui me paraissait saillant, ainsi que les impressions particulières que je ressentais. Ce journal sera naturellement assez court, car malgré tout mon désir, je n'ai pu que noter sans rédiger hic et nunc ce qui me frappait ; enfin, je tâcherai de faire revivre de mon mieux les notes mortes de mon carnet.
« Le bon Dieu nous a bien manifesté tout
le long de la route que nous étions les enfants de la Providence: à chaque escale, nous avons trouvé une sympathie, une fraternelle réception, et je vous assure que cela fait du bien de rencontrer, si loin de la France et dans un voyage si pénible, un piedà-terre, des Français, des cœurs de frères en religion, qui vous font oublier un moment les fatigues, les ennuis, le mal de mer et toutes les autres misères de la traversée. Nous n'avons donc qu'à bénir le bon Dieu de nous avoir accordé une mer vraiment
bonne, des escales excellentes, des compagnons de route charmants ; les six bons Pères Trappistes en particulier, et même la plus grande partie des passagers ont été très aimables. Nous avons pu dire la Messe à peu près tous les jours, sauf trois ou quatre : je fais exception pour le bon P. Henri qui a dû s'abstenir un peu plus souvent. Tous les dimanches et le jour de la Toussaint, nous avons eu la consolation de dire la Messe sur le pont. Le commandant du bateau avec quelques officiers y assistaient, ainsi qu'un grand nombre de passagers. Le commandant surtout était éditiaiit; sa tenue religieuse de grand chrétien en même temps que de soldat, édifiait tout le monde. Il fallait voir son beau signe de croix et la manière dont il suivait la sainte Messe dans son livre de prières ; on est si peu habitué à rencontrer de pareils exemples de nos jours ! »
Au P. Othon :
Tché-Fou, -16 janvier 1902.
Fête de saint Othon, 7 heures du matin.
(( Très Révérend et bif.n-aimé Père,
(( Il me tardait de remonter en cellule, pour pouvoir confier à ce froid papier tous les vœux de bonne et sainte fête, que mon cœur a déjà formés hier au soir et surtout ce matin au saint Autel, pour vous. — Dans l'impossibilité où nous étions de vous faire parvenir ces vœux pour le jour béni de votre fête, nous avons résolu de les formuler
dans unefroide lettre le jour même de la Saint-Othon. Je les ai confiés, ces vœux, à mon bon ange gardien, pour qu'il les transmette au vôtre aujourd'hui même: si celui-ci vous murmure à l'oreille la fidélité de votre enfant, dans l'affection, la reconnaissance, le souvenir devant Dieu, croyez-le, il dit absolument vrai ; s'il ajoute qu'en ce jour, au saint Office et au saint Autel, j'ai formé pour vous, dans une prière toute filiale, les vœux les plus étendus et les plus conformes aux désirs de votre cœur, croyez-le encore. Bonne et sainte fête ! Il en sera ainsi, si le bon Dieu exauce ma pauvre prière, dette prière je l'ai oiïerte pour vous à toutes vos intentions, en particulier dans le sens que vous indiquiez dans votre dernière lettre, je l'ai offerte pour tous ceux qui vous sont chers et aussi pour vos morts...
«... Pour moi, je ne sais trop vous dire l'état d'âme et de santé dans lesquels je me trouve. Pour l'âme, elle est encore toute à Ja joie de la grâce qui m'a été faite de vivre désormais, de travailler et de mourir au miheu des pauvres infidèles qui nous entourent. De plus, depuis Béziers, jamais je n'avais pu faire mes lectures spirituelles et l'oraison aussi facilement qu'ici ; comme vous, je puis avoii" de longs moments de calme, de recueillement, de solitude ; j'essaye d'en profiter le mieux possible, car une fois lancé dans le ministère actif, il paraît que ce n'est plus possible...
«... J'ai eu des nouvelles du bon P. Louis, un de ces jours ; nous n'avons pas encore eu le bonheur
de le voir ; son maître d'affaires est pourtant venu ici avant- hier : il m'a adressé un petit mot par cette occasion ; il a reçu, me dit-il, une de vos lettres. Nous comptions le voir venir aux environs du premier jour de l'an pour se confesser, mais voilà que le P. Sébastien est allé passer huit jours chez lui et... ils ont dû régler leurs petites affaires!... A moins que le diable soit assez roué pour lui faire commettre un gros péché mortel, nous sommes exposés à ne le voir qu'aux calendes ! Je lui ai cependant fait remarquer dans ma réponse : ce Que la confession des péchés véniels était bonne et presque nécessaire..., dans certains cas! »
« Nous avons ici le P. Eugène depuis une huitaine de jours ; il nous édifie et nous intéresse beaucoup. Le P. Adéodat est aussi à Tché-Fou depuis trois ou quatre jours, toujours plein d'entrain et de bonne gaieté ; il doit repartir demain pour sa mission ; hier au soir, il s'est joint à nous pour dire le saint Office, où vous avez eu une large intention.
(( Il faut que je m'arrête. Très Révérend et bienaimé Père, mais encore une fois : Bonne et sainte Fête !
« J'allais oublier de vous remercier de la photographie du vénéré 1\I. Déauze que vous avez bien voulu me faire parvenir. J'ai bien reconnu là la déhcatesse de votre incomparable et cher neveu, auquel j'ai adressé un petit mot de reconnaissance.
(( Bénissez-moi, Très Révérend etbien-aiméPère,
et priez pour votre fils religieusement affectueux et reconnaissant en Notre -Seigneur etsaint François,
(( Fr. Apollinaire, 0, F. M. ))
Fidèle à sa promesse, après deux mois de séjour en Chine, il adresse au Directeur du Collège séraphique le tableau de ses premières impressions ; la précision avec laquelle il est présenté nous permet de nous bien représenter le pays dans lequel il devra désormais habiter.
Tché-Fou, 2 février 1902.
« Bien cher Révérend Père et Ami,
« Je vous avais quasi promis la relation de notre voyage : malheureusement, je n'ai pu la faire au jour le jour sur le bateau, et lorsque j'ai voulu rédiger mes notes, elles m'ont paru si insipides, si banales, si dépourvues d'intérêt, que j'ai renoncé à les produire. Croyez-moi, il vaut mieux que je vous adresse une bonne gerbe d'observations que j'ai faites et d'impressions que j'ai éprouvées depuis notre arrivée en Chine ; la matière est vaste, trop vaste même pour que j'aie la prétention de l'épuiser; j'irai donc à tort et à travers.
(( Et d'abord, je vous présente mon « noble » nom chinois ! Les trois hiéroglyphes ci-dessus signifient : Fang, tchoung shou, autrement dit : Monsieur Fang, dont le prénom est « tchoung shou, » charité, cha-
rltable, qui se donne sans compter. Mon nom « Fang » est celui d'une des grandes familles antiques de la Chine; mon prénom devient pour moi un idéal, car il ne faudrait pas que le nom jurât trop avec la chose!... Le mot « Fang » signifie aussi François; vous devinez que je préfère ce sens au premier, pour si glorieux que puissent être mes ancêtres chinois'.... Mes deux chers compagnon?, Li et Nga, vous diront sans doute toute la richesse de sens que contiennent leurs noms et prénonjs... (( Nous voilà donc Chinois de nom, un peu de cœur, mais hélas ! pas encore Chinois de langage, malgré tous nos désirs et tous nos elTorts. Il est vrai qu'il y a à peine deux mois et demi que nous sommes ici et les difficultés de la langue, qui n'a rien de commun avec les langues européennes, sont assez considérables. Qu'il nous tarde cependant de comprendre et d'être compris... ce n'est pas le travail qui nous manque autour de nous, vous savez combien le champ est vaste et les ouvriers peu nombreux !
(( Tous les jours, nous revenons à l'école; un séminariste vient nous faire une lecture que nous devons répéter mot pour mot : il nous corrige, nous fait prononcer parfois à satiété le même monosyllabe, jusqu'à cinq, dix fois et un peu plus...
(( Heureux les musiciens en Chine... Figurezvous que le mêm.e mot a presque toujours un sens différent suivant le son et le ton que vous émettez. Ainsi mal signifie acheter et mai signifie vendre.
Pour distinguer l'un de l'autre en parlant, il n'y a qu'une légère inflexion de voix ; de là des quiproquos... parfois amusants, parfois humiliants aussi...
« A peu près tous les jours, vers une heure, nous allons faire une petite promenade sur le bord de la mer : notre Résidence est à peine à 100 mètres du rivage. Ces promenades, qui durent une heure environ, ont un charme particulier et nous font beaucoup de bien. Parfois, nous allons dans la campagne, à travers champ, car les routes ici sont tout à fait élémentaires : figurez-vous des bandes de terre de m. 50, 1 m., 2 m. de largeur tout au plus, qui n'ont pas été ensemencées ; des deux côtés, sans la moindre séparation, vous voyez du blé, du riz, etc. ; et à travers la même pièce de terre, on voit quelquefois deux ou trois de ces chemins étroits, irréguliers et boueux au possible en temps de pluie.
« Par ci, par là, vous trouverez aussi sur le bord du chemin ou éparpillés à travers les champs, des tombeaux qui ressemblent fort à d'énormes taupinières ; sur ces tombeaux de forme conique, on voit une quantité de petits papiers figés en terre avec de petits morceaux de bois : ce sont des pnères que les parents viennent déposer à certains jours. Vous devez savoir que chacun enterre ses morts dans sa propriété : ceux qui n'ont pas de terre, portent leurs morts dans les cimetières communs disséminés çà et là.
« Au retour d'une de ces excursions à travers la
campagne, nous passâmes, l'autre jour, devant une pagode située à l'entrée de la ville. Monseigneur était avec nous; il voulut nous laisser jouir d'un curieux spectacle. C'était iontinsie jour de prière. La porte de la pagode était ouverte et l'entrée absolument libre; nous nous arrêtâmes dans la rue; cinq ou six bonzes étaient assis autour d'un meuble bigarré, auquel je serais embarrassé de donner un nom précis ; sur ce meuble, placé devant la statue d'un bouddha quelconque, était une pièce de fer sur laquelle un bonze battait dessus en cadence, avec deux autres bonzes qui tapaient, l'un sur son tam tam et l'autre sur un grand tambour multicolore ; un quatrième braillait les prières, en tournant posément les pages d'un gros livre, tandis qu'un cinquième, avec calme et cérémonie, faisait des libations en vidant (toujours en cadence, sans doute !...) le contenu d'une tasse blanche. — Bouddha doit être indulgent pour les distractions involontaires et... volontaires dans la prière, car nos braves bonzes-priants ne perdaient rien de ce qui se passait dans la rue et regardaient à droite et à gauche sans difficulté. Quand ils nous virent surtout, tous nous fixèrent avec étonnement; mais, il faut le dire, leur prière n'y perdit rien : c'était toujours la même musique et le chant continu du bonzechantre qui tournait les pages en nous regardant toujours. Spectacle curieux qui se reproduit, paraîtil, chaque fois qu'un Chinois fait quelque bonne aumône à la bonzerie pour ses défunts. Avec les
comédiens, rien de plus méprisé en Chine que la classe des bonzes, et, mon Dieu, ce n'est pas sans raisons. Ceux-ci vivent d'aumônes, de l'exploitation de la crédulité des simples et aussi du produit des comédies qu'ils font jouer à certaines époques. Rien de plus ridicule que ces comédies, chinoises au possible ! Plusieurs fois, nous avons été témoins de ce spectacle curieux. En face ou à côté de la pagode, il y a une vaste cour ; au fond de la cour, un théâtre, élevé de deux mètres environ au-dessus de terre, est dressé ; devant le théâtre, les Chinois, la bouche ouverte, les mains pendantes ou dans les manches, regîU'dent, causent, fument, traitent leurs affaires comme à la foire, pendant que les comédiens, revêtus d'habits drôles, aux couleurs voyantes, jaune, rouge, vert, etc., parlent un langage que les auditeurs ne comprennent pas et n'entendent pas à cause du tapage. Mais, en revanche, ceux-ci font des gestes amples, artistiques... affectés au possible, que les Chinois aiment tant et qui ne sont rien moins que ridicules. L'autre jour, le P. Adéodat nous fit visiter la viUe chinoise de Tché-Fou, et tout juste, au milieu de la ville, nous fûmes arrêtés par une foule compacte, entassée dans une cour et regorgeant dans la rue : c'était la comédie... A peine étions -nous arrivés depuis un instant, que la moitié de la foule avait tourné le dos au théâtre, nous regardait curieusement, faisait des commentaires sur notre compte : « Allons-nous-en, dit le P. Adéodat, c'est nous qui donnerions bientôt la comédie ! »
Et nous continuâmes à suivre la pauvre rue que nous avions prise.
(c Puisque je vous parle de rues, un mot de la ville chinoise que nous avons visitée.
« Quand je vous parle de rues, ne songez pas, je vous en prie, à n'importe quelle rue de Bordeaux, même aux plus étroites et aux plus tristes l'uelles de cette ville : vous vous tromperiez. Les rues des villes chinoises ont un caractère à part, unique ! et je renonce à vous en donner une idée exacte : cela ne peut pas se dire, il faut le voir et le... sentir! La rue est la possession de tous ; aussi, le maçon y fait son mortier en laissant tout juste l'espace étroit et très étroit pour passer ; le charpentier y installe ses pièces de bois ; vous y voyez des tas de fumier en réserve !... etc., etc.
c( De chaque côté, les boutiques ne manquent pas, et... quelles boutiques parfois!... Le Chinois fait commerce de tout; aussi, les étalages varient à l'infmi ; ici les cloutiers dominent; il paraît que la fabrique des clous forme l'industrie principale de notre ville. Je viens de vous décrire la rue principale, comme qui dirait la rue Sainte- Catherine ou le cours Victor-Hugo de Tché-Fou... les ruelles transversales que nous dûmes prendre pour sortir de la ville, gagner la plage et la Résidence, ne souffrent pas de description... je vous en fais grâce! tout ce que vous avez vu et senti... n'est rien en comparaison.
Pauvres Chinois ! malpropres, peu attrayants, en
soi, mais ayant pourtant une âme !. et c'est à cause de cette âme que nous les chérissons déjà beaucoup... comme il nous tarde de pouvoir faire quelque chose pour eux, pour tant de coeurs simples en particulier qui vivent dans les pratiques du paganisme avec la meilleure bonne foi. L'autre jour, un Père de la Résidence allant se promener sur la plage, rencontra, dans un endroit bien découvert où les chiens se réunissent en plus grand nombre, le cadavre d'un petit enfant, parfaitement bien habillé et à neuf ; il devina aussitôt qu'il s'agissait là de quelque superstition et il ordonna à un policier qui était dans les environs, d'enlever le petit cadavre. A son retour, le Père missionnaire nous raconta le fait et il ajouta que, lorsqu'un enfant aîné meurt dans une famille, on l'expose aux chiens pour que la divinité accorde d'autres enfants!... Ces faits sont, paraît-il, assez communs... Comme on voit bien là l'esprit de Satan, qui sait faire allier, chez les pauvres païens dont il est le maître, des faits contre nature dont je viens de parler, et le culte extraordinaire et superstitieux des morts qui forme, en somme, toute la religion de nos Chinois. — A ce sujet, je pourrais m'étendre longuement et vous faire la description détaillée d'un enterrement chinois ; j'ai été témoin de deux de ces enterrements, ou, pour mieux dire, de un et demi ; mais le P. Henri vous contera tout au long ces curieuses cérémonies. Il vous parlera de même, sans doute, d'une séance de distribution de
prix dans une école chinoise, où nous avons été invités par le directeur, qui est un riche Chinois de Ïclié-Fou, païen et chinois des pieds à la tête. Rien de plus curieux que ce brave homme : il est extrêmement riche et n'abuse pas de sa fortune ; il a fondé une école gratuite où 'J50 enfants environ viennent apprendre les langues chinoise, anglaise, russe et aussi les sciences ; lui-même paie les professeurs et il va tous les matins constater le progrés des élèves. Païen ainsi que sa femme, deux de ses enfants, un garçon etuneîîUe, ont recule baptême ; la petite fille, une vraie perle, est élevée chez les Sœurs, et le garçon vit avec nos séminaristes, très bon, très pieux. Il partira un de ces jours pour la France. Nous prions beaucoup ici pour la conversion de cet honnête païen, intelligent, mais si intéressé!... Dernièrement, il est venu demander la Perfection chrétienne de Bodriguez, traduite en chinois par les PP. Jésuites : « Il a trouvé cela très beau ! » — J'ai promis de ne pas insister et... voilà que je m'égare...
(( Depuis notre arrivée à Tché-Fou, nous avons eu deux fois la visite du P. Adéodat, toujours plein d'entrain et de franche gaieté. Sa mission de Weihai-wei semble devoir prendre de l'importance ; aidé par un riche monsieur français, qui va finir ses jours dans ces parages, il va avoir une école de Frères Maristes ; il espère aussi que les environs chinois vont s'ébranler un peu vers la vérité...
(( Nous avons aussi, depuis bientôt un mois, le
bon p. Eugène-Marie qui nous édifie et nous intéresse au possible. Il est le seul, comme vous savez, qui soit resté au milieu de ses chrétiens pendant les troubles des Boxeurs. Plein de bonté, de gaieté, il est aussi profondément religieux. Il a une foule de traits charmants, dont il a été acteur ou témoin, qu'il nous raconte avec une simplicité ravissante. Malgré sa modestie, nous comprenons, par les récits qu'il nous fait et par les leçons de l'expérience qu'il nous donne, tout le bien qu'il doit faire dans son district. J'ai eu aussi des nouvelles de notre bon P. Louis de Saint-Orens, qui est parti en mission, pour la première fois, huit jours avant notre arrivée ; écoutez ses premiers débuts :
« J'arrive à Iven par un temps impossible ; neige « jusqu'à mi-jambe, neige tombant à gros flocons, « terrible vent du Nord, sentiers impraticables, c( dégringolade de mule, rien n'a manqué à mon « bonheur.
(c Mais, écoutez la récompense :
« J'ai fini la visite du Jubilé : il ne me reste que <( les chrétiens de Maracuanzi. Voici le résultat de « ma visite : 155 confessions, 177 communions. « Plusieurs catéchumènes se sont présentés. Au « printemps prochain, pendant la mission, je verce rai ce qu'on peut attendre d'eux. Les chrétiens (( de cette partie du vicariat sont bien pauvres:, « trois stations sur cinq n'ont pas de chapelle, et; c( les trois chapelles qui existent sont d'une pau- « vreté qui rappelle l'étable de Bethléem. »
194 TRENTE MOIS ENCHINE
Nous avons vu la grande dévotion du P. Apollinaire pour saint Joseph ; il lui attribuait son exemption du service militaire et bien d'autres grâees ; le glorieux Patriarche était le Patron de son père et de plusieurs de ses amis ; de plus, il a été également donné pour Patron à toutes les missions de la Chine ; le P. Apollinaire se rappelle avec bonheur son père et tous ceux que cette fête intéresse: il écrit à ses parents :
■ ^ ■ ■ Tché-Fou, 19 mars 1902.
Fête de saint Joseph.
« Mes bien chers,
<( Je rentre à l'instant de célébrer la sainte Messe : vous devine'z à quelles intentions! Naturellement j j'ai réservé l'intention du mois de mars pour ce jour': j'avais tant de Joseph à recommander! En' premier lieu venait Papa qui a toujours la première' place dans mon €œur comme dans mes prières ; puis, c'était mon oncle Marsan ; puis c'étaient des amis, ou parents, ou voisins, qui me seront toujours' bien chers: les abbés Darqué, Béreilh, Bàradat^' M/ Gâmpaignollé, Joseph Dassy, J. Dutrey, J. Escôubé^, etc., étc-. Vous pouvez leur dire, quand' vous les verrez-, que je les ai portés au sairit Autel^' Où j'iài formé pour eux les- vœux les plus désirables' édmïne les plus étendus. Malgré l'immense distance' qui nous sépare, je suis, plus: que jamais, iîdélè au' souvenir du cœur. . ;j:; r; i ^
LE MISSIONNAIRE ! i 195
« L'année dernière, à pareil jour, j-avais le bonheur d'être auprès de, vous. Gomme cette journée fut heureuse ! Quelle charmante fête de 'famille fut la nôtre! Cette année, le bon Dieu nous en a demandé le sacrifice : qu'il en soit béni ! — Ici, la fête de saint Joseph est d'obligation, et les chrétiens la célèbrent comme le dimanche. C'est notre grande fête patronale ; aussi y a-t-il, eu quelques communions ce matin. Tout à l'heure, nous aurons Messe chantée avec diacre et sous-diacre,: et j'aurai le bonheur de faire sous-diacre. • Sans; doute, les fêtes n'ont pas ici la solennité, l'entrainv' la- pompe qu'elles ont en France, à Manciet; mais elles ont un cachet de piété et de recueillement qui iréjouit l'âme du missionnaire. Bien chers,' s'il. n'y avait pas de missionnaires ici, le bon Dieu nèi serait pas; connu et les bonnes âmes, chrétiennes ^maintenant,, qui nous entourent et qui réjouissent le: Cœur de. Dieu, grouilleraient encore dans -les ; misères du paganisme. Oh! comme je remercie le bon Dieu de m' avoir' appelé et conduit ici, malgré mon indi-, gnité- ; remei'ciez-le. avec moi, bien chers ';i il nouS: à fait- une grâce que nous n'apprécierons bieii qu'à la fm de 'notre pauvre et • courte: yiel) Comme je voudrais VOUS' le : faire comprendre !■ Comme je; le comprends, domme je le sens moi-même!) ;.
« iPeu à peu, le chinois f entre iidaris ma -pauvre tète -.les difficultés- sont beaucoup plus qu'ordi^ haires • une langue qui n'a que . dies. : soins, ; qui n'a pas de règles précises, pas de grammaire^ ne peut
qu'être diflîcilé ; et cependant. comme il nous tarde de comprendre et d'être compris ! — Ma santé est de mieux en mieux : je puis facilement travailler et faire de bonnes promenades sur le bord de la mer. D'ailleurs, depuis quelques jours, le temps est magnifique, même un peu chaud ; il parait que c'est le printemps, je me demande ce que sera l'été ! De l'avis de tous, le soleil d'Orient est terrible pour les Européens : il est, en effet, de plomb. La campagne commence à avoir bel aspect: la verdure commence à se montrer et aussi quelques fleurs ; je vous envoie, cher Papa, la première que j'ai vue : je n'en avais jamais aperçu de pareilles et j'ignore son nom. J'ai aussi trouvé une violette tout à fuit semblable à celles d'Europe. — Je regrette que la petite Berthe soit si loin : quelle collection de coquillages je pourrais lui offrir ! Elle pourrait aussi m'accompagner dans mes promenades et faire ellemême sa provision, mais nous sommes si loin!... «... Je rencontre tous les jours un brave policier (un vrai païen chinois) ; je l'interroge assez souvent en chinois, pour m'exercer à la langue: il me répond toujours avec beaucoup d'empressement et d'aménité. Chaque fois que je le rencontré, il me salue avec un bon sourire. Il en est de même avec un autre Chinois qui est domestique chez le Consul d'Amérique. L'autre jour, il conduisait un cheval par la bride: il allait le faire boire sans doute ; il me croisa deux fois pendant que je disais; le saint Office en me promenant; la seconde fois,' 'il'm'adres-
LE missionnaire; '• 197
sa la parole et essaya de me faire comprendre par ses paroles et ses gestes de prier pour lui (il croisaiit ses mains et levait ses yeux au ciel). Je compris, en effet, et lorsque je lui eus dit: ce Hoà,' Hoa, 'Tieyi Tchou Kiang fou gnî fia. Oui, oui,^ qiië' lé- l)on Dieii te bénisse, » il me remercia, très' heurèux'. Chaque fois que je le rencontre, iî me' sàlUè ctommè le policier. Ceci pour vous dire que ' les "'Chinois sont naturellement bons, malgré leurs défauts. S'ils sont parfois l'edoulables pour les Éurdpéëris, crôyëzmoiV lès premiers coupables ce sont 'les Européenb eux-mêmes, qui ne leur ménagent ni lés mépris', n'i les insultes, ni les coups. — Je m'arrête, bien chërs ; encore une fois, bonne et sainte fête à Papa, à mon oncle Marsan et à tous nos bons amis que j'ai nommés plus haut. Merci à la bonne Mme Dassy pour lès Annales de Lourdes que j'ai reçues ; j'espère pouvoir la remercier directement sans retarda
«Affections à tous ceux qui nous sont chers : au cher M. le Curé, à Mlle A.nna, aux bonnes religieuses, aux familles Duchey, GampàignoUe, Escoubés, Gouanère, Rousset, à AurélieLapeyrère, à la famille Dassy, etc., etc. Quelque chose de bien particulier aux abbés Gendre et Béreilh quand ils viendront à Manciet.
« Je vous embrasse tous et chacun de tout cœur.
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
« La petite Berthe a essayé de mettre mon nom ichinois dans sa lettre : c'est presque cela! mais..-.
les Chinois ne sauraient pas lire ! Je lui envoie un petit papier rouge sur lequel j'ai écrit mon nom. î>
Les nouvelles du pays apporteront toujours à son cœur une grande joie. Son compatriote et fidèle ami, M. Salles, veut se faire un devoir bien doux de le tenir au courant, en lui envoyant régulièrement la Semaine religieuse d'Auch, des journaux et VArmanac dé Gascougno. P. xVpollinaire lui en exprime toute sa reconnaissance et passe immédiatement à son sujet favori : travailler, soulfrir et mourir pour sa chère mission.
Tché-Fou, 4 avril '1902.
« Bien cher Frère,
« Plus que jamais l'étude du chinois absorbe mes journées ; tous les jours il me faut revenir à l'école et balbutier les rudiments d'une nouvelle langue qui ne manque pas de difficultés... Obtenezmoi la Pentecôte, bien cher Frère, ou bien je suis perdu ! Très volontiers je laisse là- mes livres pour m' envoler, par l'esprit et par le cœur, tout près de vous, dans ce (ïher Grand-Séminaire, béni monastère où j'ai passé trois années si heureuses ! — Et merci, d'abord des deux lettres que vous m'avez adressées. Empreintes d'une tendre affection, elles m'ont procuré une joie bien sensible ; — merci aussi pour les Semaines religieuses et VArmanac dé Gascougno que vous m'avez fait parvenir. Vous
avez bien compris que tout ce qui regardait notre cher diocèse ne pouvait que m'intéresser : j'ai déjà tout lu... même VArmanac qui m'a fait éclater de rire plus d'une fois. Vous me promettez de m'adresser la Semaine religieuse de temps en temps ; comme je vous remercie !
« Vous êtes vraiment bien bon de ne pas oublier le pauvre Chinois, que je suis, perdu au fond du monde, dans un petit coin de l'immense empire chinois où, désormais, je dois travailler, souffrir et probablement mourir. Ce n'est pas le travail qui manquera : des millions de païens grouillent autour de nous et nous sommes si peu nombreux ! Je ne parle pas des occasions de souffrir : elles ne feront pas défaut. Obtenez-moi, bien cher, de travailler, de souffrir et de mourir le moins mal possible...
« Songez que des millions d'âmes païennes attendent notre apostolat et vous comprendrez nos désirs ! Comme la moisson est belle, et nous sommes si peu nombreux pour la recueillir ! Notre cher Vicariat semble prendre un élan nouveau, et les conversions s'annoncent nombreuses. Le bon P. Louis de Saint-Orens m'écrivait ces jours-ci les espérances que son district lui faisait concevoir ; il commencera la mission avec le retour des beaux jours. Le Samedi-Saint, nous avons eu dans notre modeste cathédrale cinq baptêmes d'adultes; Monseigneur a présidé la cérémonie, qui m'a fait urié impression profonde. J'avais le bonheur de l'assister, et par conséquent, j'ai pu suivre de très près toutes les
fparties de la cérémonie touchante. Il y avait sur le front des baptisés un rayon de joie indéfinissable; depuis assez longtemps ils. désiraient le saint baptême avec une ardeur incroyable, paraît -il ! Quelle joie pour les missionnaires de pouvoir arracher au paganisme de si bonnes âmes, qui désormais consoleront le cœur de Dieu. Quelle joie surtout pour celui qui est l'instrument direct de la Providence, qui, a instruit, arraché à Satan, une pauvre âme païenne et qui a la joie unique en ce monde, de la donner à Dieu et à son Église î... Oh ! depuis longtemps déjà je demande au bon Dieu d'avoir, au moins 'une fois, cette grâce ; il me semble que je pourrais mourir content alors ! j'aurais fait une grande œuvre...
. .((Je m'arrête, bien cher; je n'oublie pas votre chère famille de Lourdes qui veut bien ne pas m' oublier aux pieds de Notre-Dame. Que le bon Dieu continue à la bénir.
(( Votre bien affectueux en N. S. et S. F.
(( Fr. Apollinaire, 0. F, M. »
Au P. Othon : .
Tché-Fou, 16 avril 1902.
(( Très Révérend et bien-aimé Père,
(( ... Comme le temps passe vite ! Plût à Dieu que les progrès dans la langue chinoise fussent aussi rapides... Nous voilà toujours à l'école et il
iaut aller lentement ! Encore si nous savions mériter la Pentecôte et le... don des langues en particulier ! Enfin, peut-être que le bon Dieu aura pitié de nos désirs et de notre bonne volonté. Nous pouvons maintenant nous tirer d'aiïaire pour les choses essentielles, ordinaires, mais nous sommes encore incapables de suivre une conversation, à plus forte raison de la tenir.
(( Quelle que soit la part d'activité que le bon Dieu me ménage dons le beau champ où il m'a appelé, il me semble que je le bénirai toujours avec tout mon cœur, car au contact des pauvres païens que je coudoie tous les jours, j'apprécie davantage la grâce qui nous a été faite. Tous les jours, après le dîner, nous faisons avec les PP. Henri et Anselme une petite promenade. Que de fois, en rencontrant des Chinois dont la figure est ordinairement bonne, nous avons dit: (c Quel dommage que ces « braves gens ne connaissent pas le bon Dieu : ils ont <c l'air si simple, si bon ; il suffirait peut-être de « leur parler de notre sainte ReMgion ! » Je crois de fait qu'on calomnie trop facilement les Chinois. Sans doute, ils ont leurs défauts : la saleté, la paresse, le manque de franchise, ne sont pas leurs moindres ; mais on ne peut pas nier leurs qualités : la simplicité, la douceur, le respect de l'autorité; quelle qu'elle soit. Ils ne sont pas insensibles non plus aux témoignages de l'affection, et on est surpris assez souvent de rencontrer chez eux une délicatesse qu'on n'est pas habitué à rencontrer même
en France. Dernièrement, nous arrivait ici un pauvre chrétien exténué de fatigue : il avait marché pendant dix jours, malgré la rigueur du temps, et savez-votis pourquoi ? Sur de faux témoignages de païens, il avait été mis en prison, je ne sais plus pour quelle cause. Monseigneur était intervenu auprès du mandarin pour que le procès fût instruit selon les règles. Naturellement, l'innocence du chrétien avait été reconnue. Aussitôt délivré, notre brave homme s'était mis en route pour venir remercier Monseigneur : il lui avait fallu dix jours ! Après avoir dit aussi bien qu'il sut sa reconnaissance à Sa Grandeur, il repartit le lendemain pour marcher encore dix jours !... Que de délicatesse ! .f'en ai été profondément touché. Que d'autres auraient trouvé, même en France, mille excuses pour se dispenser d'un si long et si pénible voyage ! — Mon très Révérend et bien cher Père, priez pour nos bien-aimés Chinois ; convertis, ils consoleront le Cœur du divin Maître des ingratitudes de tant de chrétiens, hélas ! . . .
« L'unique et vénérable curé de Cravencères m'a écrit l'autre jour. Il m'a envoyé des violettes « cueillies par lui auprès de' sa chère église. » Il a ainsi évoqué dans mon esprit et dans mon cœur de bien doux souvenirs. Heureux quinze jours de la mission de Cravencères ! 3e ne sais trop com^ ment lui exprimer que je paye bien de retour, le souvenir et raffeçtion qu'il veut bien me conserver. . — Le jour où il m'adressait sa lettre, il avait invité
à dîner trois ou quatre professeurs du Petit-Sémi^ naire d'Éauzè, l'abbé Gendre et le curé de Réans : tous, dans une lettre commune, m'ont écrit un petit mot affectueux. Je dois tout cela à la délicate affection du cher curé de Sainte-Glaire. « Tel « oncle, tel neveu! y> — J'ai cueilli quelques fleurs pour les lui adresser, des fleurs de Ghine, cueillies par un Ghinois de cœur : ce n'est pas banal !
« Nous avons eu des nouvelles du bon P. Louis il n'y a pas longtemps. Il parait qu'il est très bien de santé et que tout marche pour le mieux dans son district. Je lui ai écrit ces jours derniers, en lui envoyant par un chrétien quelques numéros de la Semaine Religieuse cl'Auch que M. .Salles a bien voulu me faire parvenir.
« Votre enfant en Jésus-Ghrist,
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Monsieur le Supérieur du Gollège d'Éauze, qui a été le premier Directeur de son âme, garde toujours dans le cœur du jeune Franciscain la place indiquée par une constante reconnaissance ; il se fait un devoir de le lui témoigner par la lettre suivante dont on appréciera les récits pleins d'actualité.
Tché-Fou, 23 avriH902.
ce Bien cher Monsieur le Supérieur,
« Gomme vous l'avez appris, c'est le 45 novembre que je débarquais à Tché-Fou, après une traversée
-de 45 jours. Malgré toutes les prévisions justement ' pessimistes au sujet de ma santé, j'ai supporté les fatigues inséparables d'un si long voyage avec une facilité vraiment providentielle. J'en ai la conviction profonde, le 29 septembre, date de mon départ, fut bien l'heure de Dieu, pour la réalisation des vœux et des aspirations de mon âme. — Me voici donc au milieu de pauvres païens, dans un petit coin de l'immense empire chinois, où désormais je devrai ti^availler, souifrir et probablement mourir. Grôyez-le, ce n'est pas le travail qui fait défaut dans notre Vicariat, comme d'ailleurs dans toutes les missions. Pour notre part, nous avons à cultiver un pauvre pays qui ne compte pas moins de 10 milUons d'âmes païennes : quelle moisson ! et nous sommes, hélas! si peu nombreux... Puissions-nous suppléer le nombre par la qualité, c'està-dire le zèle, l'abnégation et le dévouement sans compter. Obtenez-moi, bien cher Monsieur le "Supérieur, d'être un vrai religieux-apôtre. Ici, Comme en France, et peut-être un peu plus, les missionnaires vertueux et profondément religieux font seul' un bien solide ; pour réaliser l'apostolat de saint Ï'rançois-Xavier, il faudrait être un saint. Obtenez-moi cette grâce, je vous prie : des saints ou au moins^un saint dans notre Ghang-Tong oriental ! — D'ailleurs, tout s'annonce si bien ; il semble que notire Vicariat reçoit en ce moment une impulsion nouvelle : la mission du printemps, qui a commencé depuis quelques- jours, laisse entrevoir les
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plus beaux résulluts. Un dé nos compatriotes, le P. Louis de Saiiit-Orens (près Mauvezin), qui fait missiou à deux journées de Tché-Fou, m'écrivait ces jours-ci les belles espérances qu'il fondait sur son district. — Il est bien vrai que nos braves Chinois ne sont pas si loin du christianisme qu'on veut bien le dire, en France et ailleurs. On les calomnie un peu trop, c'est sur !
« Sans doute, ils ont leurs défauts, la paresse, la saleté, leur manque de franchise, ne sont pas leurs moindres, mais ils ont des qualités qu'il est impossible de nier. Ils sont en général doux, bonasses, respectueux et tolérants. Si on les traite avec bonté, si on leur témoigne quelque affection, ils sont loin d'être insensibles : j'en ai déjà plusieurs preuves.
« Gomment alors expliquer les massacres de l'année dernière et la révolte permanente et toujours menaçante des Boxeurs? — Je ne connais pas à fond la Chine, vous le devinez, ses mœurs, ses coutumes, pas plus que le fin mot de ses susceptibilités contre les Européens ; mais, d'après ce que j'ai entendu et ce que j'ai pu observer moimême, les torts, les responsabilités les plus graves ne sont peut-être pas du côté des Chinois. Ce sont les agissements des sociétés secrètes, dit-on ordinairement, et la haine héréditaire du Chinois pour l'étranger, qui ont produit la révolte des Boxeurs. Sans aucun doute, ce sont là des causes immédiates, mais cette haine de l'étranger, d'où peutelle bien venir? — On nous répondra assez souvent:.
préjugé héréditaire, jalousie de race, etc., etc., des insensés iront même jusqu'à dire que les missionnaires sont les seuls coupables ! Qu'ils viennent
jusqu'à nous, ces pauvres esprits, et ils changeront vite de pensée et de langage.
: « Une cause qui ne doit pas manquer d'importance, qui saute aux yeux, semble-t-il, pour expliquer l'état d'esprit des Chinois -à l'endroit des Européens, c'est la manière dont ceux-ci traitent les braves. i indigènes. Abusant de leur simplicité, de leur timidité naturelle, aussi bien que de leur laiMesse,.] les Anglais, les Allemands, les Russes, etc., il faut l'avouer, parfois même les Français, traitent les Chinois comme de vraies brutes. Que de. fois déjà, j'ai senti l'indignation me monter au cœur, en voyant le dédain, le mépris, la brutalité avec lesquels ces Européens, commerçants avant tout...,; pour la plupart, traitaient les pauvres gens qui étaient à leur service. J'en ai vu qui les frap-* paient cruellement et du poing et ;du pied. J'ai vu des; pauvres maltraités et rudement- battus.... j'ai; vu. des enfants d'Européens menacer, frapper des homnies, leur dire des injures les plus grossières,; etc..:../; les Chinois, stupéfaits sans; doute de tant de madice|;irçstaîent interdits' et s'éloignaient sans' mot ;dire.:: - r:: ■;.
« Ces :faits sont communs, quotidiens; et oir; ïri'a cité bien d'autres faits d'arrogancCj de quasityrannie exercée dans Pintérieur,^ sur les particuliers
et les petites autorités chinoises. — Je ne voudrais rien exagérer à ce sujet, mais ne croyez-vous pas que ces humiliations quotidiennes, s'accumulant dans le cœur de ces hommes, y engendrent peu à peu la haine. De la haine à la vengeance il n'y a qu'un pas et je m'explique les révoltes et les raffmements de cette vengeance chez ces pauvres païens.
(c Vous le devinez, les missionnaires ont d'autres principes. Leur douceur et leur vraie charité surprennent d'abord les bons païens, habitués à des procédés bien autres ; peu à peu ils se laissent gagner et s'ils n'ont pas roulé trop bas dans la boue du paganisme, on obtient d'eux, des choses surprenantes. Les qualités du cœur, l'alïection, le dévouement et la reconnaissance se manifestent parfois d'une façon on ne peut plus délicate chez nos bons chrétiens, anciens et nouveaux. Vous seriez certainement touché des témoignages d'attachement véritable que nous prodiguent tous les' jours nos chers enfants du Séminaire et quelques domestiques de la Résidence : ils iraient au fond du monde pour lioùs faire plaisir.' Au témoignàgédes' Pères missionnaires qui sont dans l'intérieur dtt Vicariat, la même chose se reproduit dans leurs* districts. Sans doute, ils trouvent de mauvais chrétiens, des ingrats, et les amertumes ne leur font' pas défaut, mais' ils sont consolés aësez souventpar de belles âmes qui valent les meilleures de' France. »
Le cœur du Missionnaire appartient déjà tout entier aux âmes qui l'entourent, à ces pauvres Chinois qu'il a entendu si souvent attaquer en Europe ; il prendra désormais leur défense, sans cependant dissimuler leurs défauts ; mais, en même temps, il donne à comprendre que les chrétiens font aussi bien des fautes que les défauts des païens ne sauraient excuser ; il plaint les pauvres Chinois et ne peut s'empêcher de blâmer les Européens qui viennent les insulter chez eux. Il écrit à ses parents :
Tché-Fou, 25 avril -J902.
« Mes bien Chef. s,
a La position exceptionnellement bonne de
notre port fait apprécier Tché-Fou par tous les Européens qui viennent très nombreux et de plus en plus tous les ans, pour passer la bonne saison ; ils commencent à arriver déjà. La mission n'a pas trop lieu de se réjouir de celte aftluence qui n'amène guère que des Anglais et des Allemands protestants, des Russes schismatiques et quelques mauvais catholiques. Je ne sais pas trop non plus ce que pensent nos braves Chinois à ce sujet. Abusant de la simplicité des indigènes, de leur timidité naturelle, aussi bien que de leur faiblesse, la plupart de ces étrangers les traitent comme de vraies brutes... Comme je m'explique un peu maintenant la haine du Chinois pour l'étranger ; car les faits
dont je vous parle sont très communs, très, très communs !
ce Vous le devinez, bien chers, les principes des missionnaires sont bien autres et les résultats sont bien différents. On a beau dire, le Chinois est naturellement bon et simple, mais si on l'exaspère, il se venge comme un païen, massacrant tout, sans distinction.
« 27 avril. — Je reprends ma lettre où je l'avais laissée ; mais je ne veux pas oublier, cette fois, de remercier la petite Berthe de son mot si aimable. J'ai reconnu cette hirondelle qui accompagne un bateau ; si nous étions hirondelles, chère Berthe, malgré la longueur du voyage, nous nous serions déjà visités, n'est-ce pas? Mais je n'envie rien aux oiseaux ; le bon Dieu nous a donné une pensée et un cœur qui valent plus que toutes les hirondelles et qui vont plus vite qu'elles ! — Je te félicite aussi, chère petite Berthe, de ton tableau d'honneur au Catéchisme, mais... en chinois! Écoute: continue à bien l'apprendre en français, et puis tu viendras ici et je te l'apprendrai en chinois : tu pourras avoir alors une belle classe de petites Chinoises, avec leurs petits pieds, leur belle queue, leurs belles joues, leurs costumes aussi bariolés que possible... comme ce sera intéressant!... Puis, crois-moi, les petites filles sont aussi sages qu'en France et peutêtre un peu plus !
(( Je n'ose pas en dire autant des garçons depuis
que j'ai reçu la dernière lettre du P. Louis de Saint- Orens, qui a dans son district un orphelinat d'enfants ; je cite textuellement:
« Dans une quinzaine de jours, je commencerai « la mission. En attendant, je m'occupe des enfants : « je tâche de les civiliser un peu ; mais je dois vous « avouer que, jusqu'ici, je n'ai guère réussi. Quelle « patience ne faudrait-il pas avoir avec ces enfants c( venus, pour la plupart, du paganisme et apportant (( en conséquence des mœurs païennes à l'école ! Qué- « soiin, houlurs, ménturs, téstuts, féniants, arnégaï- « rés, hataillairés è escamustrats (i) ! Trentece cinq gamins me donnent plus d'occupations et de « soucis que tout le district ensemble ! »
a Voilà un tableau aussi complet que possible... je n'y ajouterai pas un mot. Heureusement que le bon P. Louis a d'autres consolations. Dans la même lettre, il ajoute :
« Nous avons eu ici une jolie petite fête, le jour « de Pâques : sept enfants et le vieux boiteux de la c( Résidence ont fait leur première Communion. (( Beaucoup de chrétiens et de catéchumènes sont (( venus. Le Jeudi-Saint et le saint jour de Pâques, j'ai « eu 74conressionset71 communions. — J'espère que c( dans la ville de Houan-Hien nous aurons bientôt « une petite chrétienté : le chef d'une famille, compo- (c sée au moins de vingt personnes., se fait chrétien ,; « celui-là je le crois sérieux : il a fait ses preuves. »
(1) Traduction du gascon : Us sont voleurs, menteurs, entêtés, i^aresteux, blasj'ihéniateurs, querelleurs et imjierti'nents.
« Heureux P. Louis, il peut déjà travailler, en bon missionnaire qu'il est, à la conversion de nos pauvres païens ! Plaise à Dieu que ce bonheur me soit bientôt donné !
« Maintenant, une nouvelle !... On vient d'acheter à 3/4 d'heure de distance, une maison pour le Grand et le Petit- Séminaire. Dans très peu de temps, peutêtre un mois, le transfert sera fait. Il est fortement question de nous envoyer là avec le P. Anselme... Nous sommes prêts à obéir avec la bénédiction de la sainte obéissance. Je vous dirai la prochaine fois ce qui aura été décidé.
« M. Salles m'a écrit deux fois et m'a fait parvenir un certain nombre de Semaines religieuses cVAuch, ainsi qu'un almanach patois VArmanac dé Gascougno. Il a été bien aimable et je lui ai écrit toute ma reconnaissance. J'ai reçu aussi la lettre affectueuse de l'abbé Béreilh, toujours si aimable. Vous lui ferez parvenir, je vous prie, le petit billet que vous trouverez dans ce pli. — Merci de tout cœur à la bonne Mme Dassy ponr les Annales de Lourdes : je suis reconnaissant devant Dieu ; je prie pour ses enfants, ses épreuves. (Gabriel doit être remis, je pense !)
« Affection, je vous prie, au si cher Monsieur le Curé, à Mlle Anna, aux religieuses. Souvenir airectueux à tous nos parents et amis, aux familles Durtrey, Escoubés, Gouanèrè, Rousset, Laporte, Campaignolle, Zacharie ; un mot particulier à Aurélie Lapayrère, et mon respect à Mme Ducom. Pour
Yous tous, mes bien chers, je vous embrasse avec toute l'affection dont je suis capable, depuis la petite Berthe, ma chère Auréhe, papa, maman, jusqu'à mon cher oncle Marsan.
(( Votre enfant,
(( Fi\. Apollinaire, 0. F. M. y>
(( Dites à l'abbé Gendre toute mon affection, quand vous le verrez. »
Conformément à l'antique usage de l'Église catholique, il y a eu à Tché-Fou, le Samedi-Saint, baptême d'adultes avec toute la solennité indiquée dans la liturgie du jour; le P. Apollinaire en fait le récit au P. Godefroy :
Tché-Fou, 30 avril 1902.
(( Bien cher Révérend Père,
« Depuis ma dernière lettre, les belles fêtes de la Semaine-Sainte et de Pâques ont mis un peu de vie à la Mission. Toutes les cérémonies du Jeudi- Saint, du Vendredi-Saint et du Samedi-Saint ont été faites exactement à la cathédrale. Monseigneur les a présidées à peu près toutes, ce qui leur donnait un éclat particulier. Les lidèles sont venus très nombreux. Les trois jours. Matines et Laudes étaient psalmodiées en deux chœurs bien fournis. Le Jeudi-Saint, nous avons eu la bénédiction des Saintes-Huiles et, pendant la nuit du Jeudi au Vendredi, l'adoration nocturne. Le Samedi-Saint, une
cérémonie bien touchante nous était réservée: Monseigneur a donné le baptême à cinq adultes ; je remplissais l'office de sous-diacre, aussi ai-je pu être témoin de très près de chacune des parties de l'administration sainte. J'ai éprouvé des émotions profondes, surtout quand Monseigneur a fait couler l'eau baptismale sur le front des baptisés. — Les communions pascales ont été des plus consolantes : à peu près tous les chrétiens chinois ont fait leur devoir. Malheureusement, les quelques Européens catholiques que nous avons ici n'ont pas été si fidèles : toujours les mêmes ! Le jour de Pâques, naturellement, nous avons eu grand'messe pontificale avec toute la pompe possible : le chant des bonnes Religieuses Franciscaines Missionnaires rehausse très avantageusement toutes nos fêtes et nos chers séminaristes font vraiment tout ce qu'ils peuvent et... ils réussissent parfois.
« Nous avons eu des nouvelles de tous les chers missionnaires de l'intérieur par les courriers qui sont venus prendre les Saintes-Huiles. Tous sont bien et commencent la mission du printemps avec les meilleures espérances.
« Bien vôtre en Notre-Seigneur,
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Voici le tableau des œuvres catholiques de Tché- Fou envoyé à ses parents :
Tché-Fou, 28 mai 1902.
(( Mes bien chers,
« J'ai reçu votre dernière lettre qui m'apportait la nouvelle de la mort de notre chère tante Anna Dutrey. Cette mort imprévue et si rapide m'a fait une peine cruelle : enfin, pourvu qu'elle ait obtenu miséricorde devant Dieu I Tous les jours, à la sainte messe, je prie pour elle. Une de mes grandes consolations de prêtre, c'est toujours de pouvoir porter chaque matin nos chers morts au saint Sacrifice; j'espère que cette fidélité me vaudra quelque miséricorde quand mon tour de paraître devant Dieu sera venu.
CL Ici, nous n'avons pas grand'chose de nouveau. La chaleur commence à se faire sentir très fortement : le soleil est terrible ! Heureusement qu'un petit vent frais du Nord tempère toujours cette chaleur. Les campagnes sont magnifiques et les récoltes s'annoncent très belles. Le blé, le riz, le millet, etc., ont déjà leurs épis depuis quelque temps ; la moisson aura lieu au mois de juin sans difficulté.
ce La Mission est en plein dans les bâtisses. Les murs d'une imprimerie montent rapidement; on construit à côté une maison pour les œuvres ; le nouveau Séminaire s'approprie tous les jours ; les bonnes Sœurs ne peuvent plus recevoir de nouvelles pensionnaires européennes : tout est plein ;
— elles doivent bâtir une nouvelle aile, afin de faire face aux demandes. Nous attendons tous les jours les bons Frères Maristes qui doivent venir fonder une école à Tché-Fou : école européenne et école chinoise ; tout semble alors devoir aller à merveille ! Les protestants ont ici un grand collège de garçons et un grand pensionnat de filles; il paraît qu'ils commencent à s'inquiéter des développements de notre Mission.
« Nos bonnes Religieuses font merveille : schismatiques, protestants et même... juifs, multiplient leurs demandes; elles ont cinq petites filles juives qui assistent aux offices et récitent le catéchisme comme les meilleures catholiques. La communauté de l'hôpital n'est pas moins zélée. Il y a quelques jours, un jeune Anglais luthérien tombait malade (il était employé de la douane) ; touché des bons soins des Sœurs et de la charité de Monseigneur qui allait le visiter de temps en temps, il a demandé à s'instruire de notre religion. Au bout de quelques jours, il reconnaissait la fausseté du protestantisme et demandait le baptême. Monseigneur le baptisa, le lendemain lui fit faire sa première Communion et lui donna la Confirmation ; peu de temps après il mourait, bénissant le bon Dieu de la maladie qui lui avait valu la grâce de trouver la vérité. Au ministre protestant qui venait l'exhorter quelque temps avant sa mort, il dit simplement : « Je vous remercie, Monsieur; avec la grâce de Dieu, je suis maintenant catholique et je veux mourir en catholi-
que. ■» — Il y a trois jours, quatre matelots d'un bateau chinois étaient victimes d'un accident assez grave ; l'un d'eux surtout avait le ventre percé et les intestins sortaient par la blessure. On transporta les blessés à l'hôpital. Les bonnes Sœurs, après avoir tàté le terrain, appelèrent Monseigneur auprès du mourant, qui lui déclara qu'il connaissait les catholiques qui sont nombreux dans son pays ; sans la moindre difficulté, il accepta de s'instruire. Monseigneur lui donna en toute hâte les vérités nécessaires pour pouvoir recevoir le baptême ; tandis qu'il était encore en pleine connaissance, Monseigneur le baptisa : la nuit suivante, il était mort. — Qu'il est consolant le ministère du prêtre et des religieuses en mission !...
« A Dieu ! je vous embrasse tous.
(( Votre enfant,
« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Le Fr. Herman, qui a été son élève à Bordeaux, fait son noviciat au couvent de Pau : son cœur suit en Chine son ancien maître, et lui demande quelles sont les qualités requises pour faire un bon missionnaire.
Le P. Apollinaire répond :
Tché-Fou, 1902.
€ Mon bien cher Frère,
« Bien cher ami, il n'y a pas le moindre doute à se faire : le bon Dieu peut évidemment se servir
de qui il veut pour faire son œuvre, mais les ouvriers de son choix comme de son cœur sont, croyez-le bien, en Chine comme en France, les bons, les fidèles Religieux. Ce sont ces Religieux qui font le bien solide, sans éclat, sans tapage, mais véritablement. — Pendant votre noviciat qui touche à sa fin, vous avez cimenté les fondements d'une vertu solide ;. bien cher, continuez à former en vous un religieux trempé, vous préparerez ainsi votre futur apostolat.
« Ne négligez pas votre santé, une santé commune suffit. J'ai déjà offert à Dieu depuis longtemps mes souifi'ances et ma mort pour la conver^ sion de nos pauvres païens. — Quand vous écrirez chez vous, dites à vos bons parents que je prie pour eux : je leur demande aussi une petite prière.
« Je vous embrasse en Jésus, Marie, Joseph, François.
(( Votre petit frère,
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
La loi de 1901, élaborée en France contre les Congrégations religieuses, commence à recevoir une lamentable exécution. A Manciet, l'école catholique, confiée aux Religieuses, est particulièrement atteinte. P. Apollinaire vénérait ces humbles filles si dévouées et si populaires dans son pays natal ; il est désolé quand il apprend qu'elles vont être forcées de s'en aller et d'abandonner une population dont depuis un demi-siècle elles justifiaient si bien
là confiance. Ses lettres à ses parents feront souvent allusion à ce qu'il considère comme une véritable catastrophe pour son cher Manciet ; il leur écrit :
Tché-Fou, 25 juin 1902.
« Mes BIEN Chers,
«: Quel malheur que notre pauvre patrie ne
comprenne pas ses vrais intérêts ! Ici nous ressentons certainement le contre- coup du triste triomphe des sectaires qui abuseront de leur pouvoir un peu partout. Mais, pour nous, c'est peu de chose ; alors même que la protection des consuls nous ferait défaut, ainsi qu'à nos chrétiens, nous nous tirerions bien d'affaire quand même (ce que nous faisons
bien souvent déjà), et puis, s'il fallait mourir
vSaint François-Xavier, et tant d'autres apôtres, se préoccupaient peu des protections humaines et des consuls !
(( Je commence maintenant à comprendre un
peu mieux et à être compris : les grosses difficultés de la langue ont disparu, et, peu à peu, je m'assimile le petit bagage nécessaire au missionnaire. Qu'il me tarde !...
((f Je continue aussi à faire mes promenades journalières au bord de la mer. Avant-hier, il m'arriva une singulière aventure; jugez plutôt: J'étais assis sur un petit rocher, au pied duquel venait mourir le flot de la mer lorsque, à quelques mètres, un gamin jeta une grosse pierre à l'eau. A l'instant,
les rochers qui étaient à mes côtés se couvrent d'une multitude de poissons, longs de douze ou quinze centimètres, et gros comme un petit manche de couteau. Je quitte mon siège et je me mets à remplir un mouchoir de ces pauvres poissons. En quelques minutes, vingt-cinq, trente, cinquante Chinois sont accourus avec des paniers et ils ont fait une prise considérable. C'était tout simplement un banc de poissons qui était de passage ; ils ont réussi à l'entourer et à l'effrayer avec leurs barques et leurs cris (vous n'avez jamais entendu pareils cris). Je suis rentré à la Résidence avec mon butin, lier... comme un moine! Le bon cuisinier n'a su trouver qu'une expression pour me témoigner sa joie : (c Chenn fou ta fa tsai, » ce qui signifie : « Ce Père est bien riche ! »
« Je m'arrête, bien chers, en vous embrassant tous, de tout cœur, depuis la petite Berthe jusqu'à mon oncle Marsan.
<L Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
c( Mon affection bien respectueuse au cher M. le Curé et à Mlle Anna. Hier 24 juin, j'ai célébré la sainte Messe à l'intention de M. le Curé : je n'avais pas de meilleur et de plus agréable bouquet à lui offrir pour sa fête.
(( Affectueux souvenirs à nos bonnes religieuses (je charge Berthe de la commission), ainsi qu'à tous nos parents et amis : Dutrey, Escoubés, Campaignolles, Courrèges, Gouanère et aussi à la chère
220 TPiENTE MOIS ES CIIJ.NE
famille Dassv. — Pour les abbés Gendre et JBéreilh tout ce que j'ai de meilleur comme alïectiou.
(( Au moment où je vais fermer ce billet, le bon P. Louis nous arrive comme un bondje : nous ne l'avions pas encore vu depuis notre arrivée. Il est
bien toujours le même ; sa santé est bonne
malgré toutes les fatigues de son mitiistére. Il vient de visiter toutes les clii-étientés de son district. Il est content de sa visite, mais il reste encore bien à faire !... Il sera avec nous une huitaine de jours: vous devinez que nous les emploierons le mieux possible. ))
Un commencement de Séminaire indigène existait à Tché-Fou. A la demande de ses missionnaires, Mgr Césaire lui avait donné pour patron le patron même de la Province d'Aquitaine, saint Louis d'Anjou, évêque de Toulouse. Il fallait à cette œuvre un Supérieur particulier et un nouveau local. Depuis sept ou huit mois, Mgr Césaire voyait à l'œuvre le P. Apollinaire ; il remarquait chez lui une précoce maturité et un jugement qui, à l'occasion, pouvaient remplacer l'expérience et compenser le jeune âge ; du reste, religieux exemplaire et, dans les limites de l'obéissance, dévoré des saintes ardeurs de l'apostolat, le P. ApoUinaire lui paraissait devoir être un modèle pour les aspirants au sacerdoce. Son choix se porta donc sur lui ; le 16 juillet, Sa Grandeur lui envoya son titre de Supérieur ; nous le transcrivons :
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LE P. APOLLINAIRE DE MANGIET, photographié aux Grottes de Brive (Août iOOi).
In nomine Domini.
Au Révérend Père Apollinaire Dufrançois, 0. F. M.
Missionnaire apostolique.
Très cher Père,
Par les présentes, je vous nomme Supérieur et Directeur du Séminaire de Saint- Louis-d'AquiUdne,
Je vous donne donc toutes les facultés spirituelles et temporelles pour que vous puissiez gouverner avec consolation tous ceux qui vous sont confiés dans cette résidence du Séminaire, c'est-à-dire élèves et personnel.
Je prie le Seigneur de hénir vos œuvres et quil vous ait en sa sainte garde.
Fait à Tclié-Fou,en la fête cleN.-D. du Carmel, iO juillet 1902.
-j- Fn. Césaire Schang, 0. F. M.
Év. Vie. A2^- du Cliant. or.
Assurément ce n'était pas le labeur qu'avait rêvé le P. Apollinaire : si honorable fût il, il ne répondait en rien aux aspirations intimes dont son âme vivait, en quelque sorte, depuis près de quinze ans. De même que ses compagnons de route, les PP. Henri et Anselme, il était impatient de s'en aller dans les régions idolâtres pour y prêcher le Nom de Jésus. Mais, avant tout, homme d'obéissance, il inclina sa volonté et la soumit joyeusement à ce qui lui paraissait être la volonté même de Dieu. i
C'est dans les termes suivants qu'il annonçait au P. Othon cette importante nouvelle :
Tché-Fou, 3 août 1902, Du Séminaire Saint-Louis d'Anjou.
(( Très Révérend et bien-ajmé Père,
c( Je vous écris de la solitude de notre Séminaire. Aujourd'hui, dimanche, les enfants et les domestiques sont allés à la cathédrale et je reste seul ; je me réjouis du silence qui m'environne pour être bien tout entier avec vous pendant quelques instants
« Monseigneur, comme vous le savez, a jugé bon d'acheter une maison à trois quarts d'heure environ de la Résidence, un peu hors ville, pour en faire un Séminaire. Depuis quinze jours, le transfert a été fait, et Monseigneur a mis sur mes pauvres épaules les charges et les responsabilités de cette nouvelle fondation. Vous me connaissez assez, mon Très Révérend et bien-aimé Père, pour deviner comment j'ai accepté l'obédience qui m'impose des devoirs dont je crois comprendre devant Dieu toute l'étendue. Comptant mille millions de fois plus sur la grâce et le mérite de l'obéissance que sur mes pauvres forces, je suis venu ici, avec crainte sans doute, mais aussi avec la joie d'obéir et les meilleurs désirs.
« Depuis quinze jours, je me trouve en face de bien des difficultés. D'abord, notre maison n'a pas
été faite pour un Séminaire ; il a fallu tout distribuer, organiser. Dès le premier jour, nous avons improvisé un autel pour notre petite chapelle; un large chambranle sert de table d'autel, la cheminée est bouchée ; devant, nous avons un marchepied en briques et en planches ; le tout est bien convenable, si bien que Monseigneur nous permet d'avoir la sainte Réserve. Peu à peu, nous avons organisé le dortoir, le réfectoire, l'étude et les diverses chambres ; aujourd'hui, tout semble à peu près Uni : ce n'est pas trop tôt. Monseigneur est venu dîner ici, mardi dernier, avec Mgr Hoffmann (Visiteur) et le P. Anselme ; le pauvre P. Henri, toujours sur la brèche : quel exemple !... n'a pas pu venir; j'espère cependant l'avoir demain, fête de saint Dominique ; je l'ai invité à venir nous bénir une statue de la sainte Vierge, très jolie, que Monseigneur nous a offerte. Mgr Hoffmann a trouvé admirable la situation de notre maison ; les paysages qui nous entourent sont, en effet, incomparables. Au sud et sud-ouest, nous avons une plaine verdoyante et accidentée, entièrement couverte, en ce moment, de moissons splendides ; c'est du sorgo, c'est du millet, c'est du maïs, ce sont des haricots, ce sont des plants de ti-kono dont le fruit est en terre comme la pomme de terre. Cette plaine, qui a bien près de deux kilomètres, est limitée par une chaîne de montagnes verdoyantes. Au nord et nordest, c'est la m.er avec une très jolie vue sur le port ; du Séminaire au rivage, la distance est de 800 mè-
très à peu près et, de ce côté encore, les moissons sont^ verdoyantes et s'annoncent bien . A l'est, conme à nos pieds, s'étend toute la ville de Tché- Fou ; le clocher de la cathédrale paraît très bien ; avec une longue vue, il nous serait très facile dé nous faire des signnux.
Les premières riuii«OMS dé la ville sont à 300 ou 400 mètres du Séminaire, ce qui nous met à l'abri de certaines odeurs, les plus chinoises possibles ! Vous n'avez rien vu ni senti de pareil. Tous les dimanches et jours de fête, les séminaristes vont à la cathédrale ; je les accompagne le plus souvent ; pour eux, c'est une partie de plaisir, mais pour le *Père... Ces rues, de vraies étuves, où chacun fait sa cuisine (quelle fumée parfois !) ces rues, de vrais chels-d' œuvre de saleté, où il faut enjamber un peu de tout, poutres de charpentiers, pierres et mortier de maçons, mares de... saleté, qui sont loin d'être incolores et sans odeur !... ces rues, dis-je, sont un vrai supplice et une fatigue peu ordinaire, surtout avec la chaleur extraordinaire que nous avons depuis quelques jours. Hier, je suis allé gagner l'Indulgence de la'Portioncule; il m'a fallu changer deux fois de linge ; aussi Monseigneur m'a-t-il donné une très large permission pour me dispenser d'aller à la Résidence. Vraiment le bon Dieu me donne des forces que j'avais désespéré voir revenir. Je puis travailler sans difficulté un assez long temps et sans fatigue ; deux fois la semaine, une fois en latin pour lies théologiens et les philosophes; une
été faite pour un Séniinaire ; il a fallu tout distribuer, organiser. Dès le premier jour, nous avons improvisé un autel pour notre petite chapelle; un large chambranle sert de table d'autel, la cheminée est bouchée ; devant, nous avons un marchepied en briques et en planches ; le tout est bien convenable, si bien que Monseigneur nous permet d'avoir la sainte Réserve. Peu à peu, nous avons organisé le dortoir, le réfectoire, l'étude et les diverses chambres ; aujourd'hui, tout semble à peu près Uni : ce n'est pas trop tôt. Monseigneur est venu dîner ici, mardi dernier, avec Mgr Hoffmann (Visiteur) et le P. Anselme ; le pauvre P. Henri, toujours sur la brèche: quel exemple !... n'a pas pu venir; j'espère cependant l'avoir demain, fête de saint Dominique ; je l'ai invité à venir nous bénir une statue de la sainte Vierge, très jolie, que Monseigneur nous a offerte. Mgr Hoffmann a trouvé admirable la situation de notre maison ; les paysages qui nous entourent sont, en effet, incomparables. Au sud et sud-ouest, nous avons une plaine verdoyante et accidentée, entièrement couverte, en ce moment, de moissons splendides ; c'est du sorgo, c'est du millet, c'est du maïs, ce sont des haricots, ce sont des plants de ti-kono dont le fruit est en terre comme la pomme de terre. Cette plaine, qui a bien près de deux kilomètres, est limitée par une chaîne de montagnes verdoyantes. Au nord et nordest, c'est la m.er avec une très jolie vue sur le port ; du Séminaire au rivage, la distance est de 800 mè-
très à peu près et, de ce côté encore, les moissons sont verdoyantes et s'annoncent bien. A l'est, conme à nos pieds, s'étend toute la ville de Tché- Fou ; le clocher de la cathédrale paraît très bien ; avec une longue vue, il nous serait très facile de nous faire des signnux.
Les prernièrns tiKii?oiis de la ville sont à 300 ou 400 mètres du Séminaire, ce qui nous met à l';ibri de certaines odeurs, les plus chinoises possibles! Vous n'avez rien vu ni senti de pareil. Tous les dimanches et jours de fête, les séminaristes vont à la cathédrale ; je les accompagne le plus souvent ; pour eux, c'est une partie de plaisir, mais pour le ^Père... Ces rues, de vraies étuves, où chacun fait sa cuisine (quelle fumée parfois!) ces rues, de vrais chets-d'œuvre de saleté, où il faut enjamber un peu de tout, poutres de charpentiers, pierres et mortier de maçons, mares de... saleté, qui sont loin d'être incolores et sans odeur !... ces rues, dis-je, sont un vrai supplice et une fatigue peu ordinaire, surtout avec la chaleur extraordinaire que nous avons depuis quelques jours. Hier, je suis allé gagner l'Indulgence de la Portioncule ; il m'a fallu changer deux fois de linge ; aussi Monseigneur m'a-t-il donné une très large permission pour me dispenser d'aller à la Résidence. Vraiment le bon Dieu me donne des forces que j'avais désespéré voir revenir. Je puis travailler sans difficulté un assez long temps et sans fatigue ; deux fois la semaine, une fois en latin pour les théologiens et les philosophes; une
fois en chinois pour tous réunis, je fais une instruction d'un quart d'heure ou vingt minutes. Nous sommes en vacances ; à la rentrée, qui aura heu au commencement de septembre, je ne sais pas trop ce que Monseigneur désirera organiser. J'espère que le P. Anselme viendra ici pour continuer son professorat...
« En ce moment, il y a douze séminaristes au Séminaire ; trois sont à la Résidence pour servir les messes et aider pendant les vacances; un est avec le P. Louis ; quatre ou cinq nouveaux doivent nous arriver sans trop tarder. Selon loule espérance, le 8 septembre, nous aurons au Séminaire plus de vingt élèves.
« Je me mets à genoux et je vous prie de me bénir d'une manière bien particulière; plus que jamais, je vous supplie de prier pour votre enfant le plus affectueux et reconnaissant en Notre-Seigniur et saint François.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. )>
Notre nouveau Supérieur se mit immédiatement à l'œuvre. 11 fallait installer, organiser et travailler. Au milieu des païens, sa bcsoijne n'eût certainement pas été plus grande. Mais tout cela allait merveilleusement à son esprit d'obéissance et à son activité; aussi, dès les premiers jours, réalisa-t-il une somme énorme de travail, et cela devait continuer de ce même tiain jusqu'au jour oà, terrassé par la maladie, il eut l'iutuilion doLilouieuse, mais
résignée, que l'heure de Téternel repos aikut sonner.
Le Séminaire de SainL-Loiiis d'Anjou fut la dernière grande airection de Fon ànie apostolique; il écrivit à ses parents qu'elle dépassait toutes les antres. A la première heure, il se donna corps et àme à celte œuvre: dans ses lettres, on voit qu'il ne vit que pour elle : il est tout entier à ses chers élèves ; il les veut bons, pieux, studieux, bien portants ; il veut surtout qu'ils soient de dignes élèves du sanctuaire pour être plus lard des prêtres selon le Cœur de Dieu.
- Les lettres suivantes nous feront entrevoir ses travaux et ses consolations :
Séiuin;iire Saint-Louis d'Anjou Telle Fou, 13 octobre 1902.
(( Votre lettre, chère maman, estvenue me trouver au milieu de la retraite préparatoire à l'ordination d'hier, 12 octobre, que j'ai prêchée à six de nos enfants, dont l'un a été fait sous-diacre et cinq successivement tonsurés et minorés. Elle a apporté la note triste (1) à une de mes plus grandes joies. Gomme le bon Dieu est bon pour votre enfant ! — Vous me demandez des nouvelles de ma santé :
(l) Le départ de Manciet des Religieuses qui dirigeaient l'École libre.
pour ^'Ous dire au juste en quel état je suis, songez que depuis le 8 septembre jusqu'au l^'" octobre, j'ai lait la classe deux ou trois fois par jour, j'ai pu préparer mes instructions aux enfants et mener de front l'adminisLiTiLion du Séminaire; fai ini faire cela sans /'aligne e.rce^.'-.ive : y^i même pu préparer nos six ordinanrls à l'ordination, malgré les fatigues inhérentes à une i-elraile. — C'est lentement que je sens les forces revenir; tant que le bon Dieu voudra ! Mais je lui ai promis de consacrer toutes mes forces à son service. — Depuis le 1"' octobre. Monseigneur a envoyé le P. Anselme comme professeur de philosophie au Séminaire : cela me décharge d'autant, mais il y aura encore de quoi m'occuper, croyez- moi ; je dois faire la théologie, l'histoire ecclésiastique, l'instruction religieuse, etc. (( Je dois vous annoncer une nouvelle qui fera bien plaisir à tous, mais particulièrement, je le crois, à la chère maman. — Figurez-vous que le 11 septembre, vers midi, (notez que c'était la veille de ma fête), un domestique entre précipitamment dans ma chambre : (c Père, une femme chrétienne • a est à la porte, et te demande le baptême pour un (f enlbnt très malade. )^ Je prends vite le cliapeau et le Rituel et je trouve ma brave Chinoise qui me raconte tout au long que l'enfant de sa fille est très malade, a Marche devant, lui dis-je, tu nous indice queras le chemin de ta maison. — Mais, Père, je a: ne veux pas que tu viennes, ajoute la femme, il y « a des païens dans la maison de ma fdle. — Qu'im-
ce
(( porte, lui dis-je. — Non, non, je te l'apporterai. » Je compris qu'il ne s'agissait pas d'un cas de nécessité.
«... A 2 heures, ma bonne chrétienne, lentement, sur ses petits pieds, m'iipporte sa petite-fille, emmaillotée.dans de vieilles nippes. Oh ! comme j'étais heureux! a Quel nom voulez-vous lui donner ? dis- (( je à la bonne femme. — Que le Père choisisse « lui-même, répondit-elle aussitôt. — En l'honneur c( de mes deux bonnes mères, celle du ciel et celles « de la terré, nous l'appellerons Marie, si tu veux, (( ajoutai-je. — Ring, Hing. Gela convient, c'est « bien, » dit la grand'mère. — Chère maman, l'âme d'un petit ange sera désormais votre protectrice ici-bas. Quelle joie pour mon cœur! — Le lendemain de cet hem eux jour était la fête de mon saint Patron : grande lete au Séminaire ! Le P. Henri et un autre Père missionnaire sont venus diner ici. Après diner, nous avons l'ait l'érecticn d'un Chemin "de Croix dans l'oratoire du Séminaire.
« Je vous embrasse tous et de tout cœur depuis la petite JBerlhe jusqu'à mon oncle Marsan.
(( Affection à tous nos parents, amis et voisins. Un mot de particulière affocli(ui aux abbés Béreilh et Gendre, à M. lionssel, aux familles Dassy, Gampaignolle, Goi-règcs, Kscoubés, Gouanère, Dutrey, etc., etc.
(( Votre enfant,
(( Fil. Apollinaire, 0. F. M. »
LE MISSIONXAIRI'] 2.'il
Le recrutement du Séminaire de Tché-Fou a certaines analogies avec le recrutement du Collège séraphique de Bordeaux : l'ancien professeur du Collège raconte à so premières recrues :
Collège raconte à son ancien Directeur l'arrivée des
Séiuinnire Suint-Louis d'Anjou, 2t octobre 1902.
« Bien cher Bévérend Vè]\v: et Ami,
(( En sortant de la Messe, on est venu m'annoncer que quatre petits nouveaux séminnristes, que nous attendions un de ces jours, étaient arrivés. 11 M fallu s'occuper aussitôt de leur installation : ils n'apportent avec eux à peu près rien comme linge, habits, etc.. ; nous nous arrangeons comme nous pouvons; il faut s'ingénier et la bonne Providence fait le reste. Oh! croyez-moi, les élèves du Collège sérapliique sont autrement instrdlés que nos enfants, mais tout est bien convenable dans la simplicité et la... propreté, à laquelle il faut veiller d'une manière .bien particulière. L'arrivée des quatre nouveaux porte notre nombre à vingt et un ; nous pouvons encore en recevoir d'autres. Je pousserai à la roue tant que je pourrai pour dépasser le nombre tt^enle le plus tôt possible. Si les sujets sont nombreux, on peut plus facilement faire des triages, aussi nécessaires, et un peu plus encore, ici qu'en France.
(( Bien vôtre en Noire-Seigneur.
c( Fw. Apoli.lxaire, 0. F. l\L »
2o2 TRENTE MOIS E.N CIJINE
Deux mois plus tard, il raconte au P. Otlioii les premières grandes joies que lui apportait l'oeuvre si importante confiée à son dévouement.
Séminaire Saint-Louis d'Anjou, -4 décembre '1902.
« Très Hkvérend et biex-aimé Père,
û Pour ce qui est des souvenirs que vous évoquez dans votre petit mot: Cravencères... Sainte-Claire... rheureux moment passé dans le bois... oli ! comme tout cela est vivant dans mon esprit et dans inon cœur. Le souvenir (ie ces dix jours passés dans l'intimité di? clier Ci-aveiu'ères, me reste comme s'il était d'hier: c'est le dernier rayon de joie <lans notre chère patrie que je... ne reverrai plus !
« Nous pai'tngeons vos tristesses, mon Très llévél'end l'ère, au sujet de noti'O chère l'rance, vos crajnles aussi au sujet du péril qui menace les ConuréLiTilJons en <:;énéral, et notre chère Province. Paire, Domine, parce I'Opulotuo ! — Et dire qu'ici, au pays de C.oid'ucius, qui est aussi le pays du diable quehjue peu, nous avons la liberté la plus i^rande, de plus en plus. Si bien que V originale pluTise de Voriginal abbé Gendre, dans une de ses lettres, pourrait bien n'être pas si drôle : « Formez bien vos élèves, car si le courant qui entraîne la France dure cinquante ans, vos élèves, devenus maîtres, enverront leurs élèves missionnaires dans la nouvelle France, et ils pourront espérer d'y trou-
"■■^'Vî 5^"&;-r rjîyvtï \^->~'- vj
ta
ver le martyre. » Je m'aperçois que je m'égare ; c'est sans doute la solitude qui m'environne qui en est cause.
« Le P. Anselme est en ellet sorti pour faire une promenade avec les enfants : il faut voir comme il les fait marcher! Je le regardais tout à l'heure, quand ils sont partis ; il marchait en tête, à grands pas, heureux, riant, causant chinois avec son petit monde qui le suivait aussi vite que possible et aussi heureux que lui. J'ai joui de ce spectacle quelques instants, de notre véranda, puis je me suis mis à la préparation de l'instruction que je dois faire ce soir, en latin, comme tous les jeudis. Après un bon moment, j'interromps et je suis avec vous pour me distraire un peu : c'est d'ailleurs assez rare !
« Je veux vous annoncer une bonne joie que le bon Dieu m'a ménagée, depuis que je vous ai écrit.
(Le Père raconte le baptême dont il a été question dans la lettre du i3 octobre.)
(( Que le bon Dieu est bon et quel bouquet heureux ménagé par mon bienheureux Patron 1
ce Entre d'autres joies intimes, je dois aussi vous signaler, pour vous la faire partager autant que possible, celle qui me fut accordée, le 12 octobre. J'ai dû préparer cinq de nos enfants, bien braves, à la Tonsure et aux Ordres Mineurs : ils sont allés à l'ordination comme des anges... Je n'étais certainement pas, je crois, dans leurs dispositions saintes, lorsque j'ai reçu ces grâces.
« J'aurais tort de vous laisser croire. Très Rêvé-
rend et bien-aimé Père, que tout n'est que joies ici, il y a aussi, vous le devinez, des heures d'épreuve, de tristesse, de préoccupations morales : il faut bien que je sente mon inexpérience et le pauvre homme que je suis; eh bien ! oui, je les sens parfois les responsabihtés qui m'incombent, mais mon âme est rarement troublée outre mesure, car je sens la grâce (le Dieu qui supplée ma misère, et puis je ne lais qu'obéir ! — Bien aimé Père, ayez pitié de votre enfaiiL dans vos bonnes prières, bénissez-le de temps en temps, ainsi que notre cher Séminaire.
« Grâce à Dieu, nous faisons bon ménage avec -le P. Anselme. Le P. Henri a reçu une magnifique statue de saint Louis, notre bien-aimé Patron ; il l'a olfei'le au Séminaire, ainsi qu'une belle statue de la Vierye (r:inciscaine (Monna). Vivent Marie et saint Louis d'Anjou !
(L Le P. Louis m'a écrit un de ces jours: il est, l'heureux mortel, en pleine mission, au centre du Vicariat. Il me racontait en quelques lignes son pénible, périlleux, mais heureux voyage pour gagner le district où il devra travailler désormais ; et peut-être que- la marmite à fricasser l'ex-abbé Gaulié l'attend là (1) !
((. Je prépare un enfant à la grande grâce du sacerdoce : au mois de mai prochain, si le bon Dieu le
(1) Allusion au supplice que le P. Louis, étant encore au Grand-Séminaire, se représentait comme pouvant lui être destiné; il avait avoué à son Supérieur que parfois il se voyait frire dans une immense marmite.
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prrmet, il sera fait sous-diacre, diacre, prêtre ! Vous connaissez assez mon âme, bien.-aimé Père, pour en avoir pitié dans une affaire si importante. Je sens toujours le désir de devenir meilleur et je suis toujours le même !»
Avec ses vœux de bonne année et avec son aimable enjouement, le P. Apollinaii'e présente un tableau résumé de ses œuvres au T. R. P. Raphaël Delarbre, dWurillac, ancien Procureur général de l'Ordre des Frères Mineurs, Provincial actuel d'Aquitaine :
Séaiitiaire Saint- Louis d'Anjou, -10 décembre 1902.
(( Murs ThÈs RÊvÉnEND Père,
(( On vous écrase de lettres à l'occasion du P' Jour de l'an. Elles vous viennent de tous pays, même du pays de Confucius, qui est aussi quelque
peu le pays du diable ! Heureusement qu'il est
aussi le pays de nos martyrs, et nous sommes les frères et les fils de ces glorieux... Permelle.z, Très Révérend Père, à l'un de plus petits parmi ces derniers, de venir vous dire ses vœux les meilleurs à l'occasion de l'année nouvelle.
(( Bonne et sainte année, mon Très Révérend Père, pour vous d'abord et puis pour notre chère mère-province. Que le bon Dieu éloigne d'elle l'orage terrible qui semble la menacer. — Tous les
matins, au saint autel, je prie à cette intention, et pour la fête de tous nos Saints, j'ai été heureux d'offrir mon intention du mois pour intéresser nos Saints à cette grande cause, d'une manière plus spéciale.
« Encore donc, et de tout cœur, bonne et sainte année ! ;
(c "Ma santé se maintient toujours ; je prépare en ce moment un de nos cliers enfants aux grâces du Sous- Diaconat, Diaconat et Prêtrise ; il les recevra,; si le bon Dieu ne met pas d'obstacle, dans les premiers mois de l'année nouvelle, vers le mois de mai, je pense. Je le recommande à votre Paternité, mon Très Révérend Père, ainsi que le pauvre homme que je suis. Bénissez-nous, je vous prie, avec notre cher Séminaire. Nous avons vingt et un élèves en ce moment ; nous sommes assez satisfaits et pour la discipline et pour les études : que le bon Dieu nous aide toujours, et qu'il continue à suppléer à notre inexpérience.
« Votive enfant humblement respectueux et obéissant en Notre-Seigneur et saint François.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
•Récit pittoresque des fêtes du Premier de VAn chinois adressé à ses parents :
Séminaire Saint-Louis d'Anjou. Tché-Fou, 7 février -1903,
c( Mes bien Chers,
(c Nous sommes en vacances depuis dix jours ; je saisis un instant pour vous écrire au galop, car les vacances ne sont guère des vacances pour moi. Je viens de terminer à l'instant mon instruction chinoise pour demain dimanche. (Comme c'est dur à cuire le pain quotidien !) Hier, j'achevais aussi un travail long et que j'avais bien à cœur de terminer. Me voilà donc un peu libre pour la matinée, jusqu'à ce soir où j'aurai les confessions de tout notre monde. Bien chers, aidez-moi à remercier le bon Dieu pour les forces qu'il contiruie à me conserver et les grâces qu'il ne cesse de prodiguer à la chère Œuvre qu'il m'a confiée. Notre Séminaire compte toujours vingt et un enfants : quelques-uns sont enrhum.és, mais à peu près tous se portent à merveille. Ils jouissent des quinze jours de vacances que leur a valu le l^^'' de l'An chinois qui, commencé le 29 janvier, ne hnira que le 12 février. Quelle curieuse chose le i^'" de l'An chinois !
«Trois jours avant la fête, il y a grande foire: il faut tout acheter, pour huit jours au moins : la viande, les légumes, le pain... les pétards, etc., etc. Malheur à celui qui ne fuit pas ses provisions, car la veille du l^^' Jour de l'An, toutes les boutiques sont fermées et c'est en vain que vous chercheiiez
du pain, de la viande, etc., pendant cinq jours. — Dès la veille encore, tout le monde fait sa provision d'eau pour trois jours; personne ne doit aller aux puits où 'pendant ces trois jours se trouvent des serpents dont le seul contact est mortel. (Pauvres païens!) J'ai pu me rendre compte de l.i singularité de ces choses d'une manière pratique : notre brave homnie d'aiîaires a dû faire ses provisions pour huit jours, pour tous les articles du ménage et, comme le huitième jour, le pain chinois est venu à nous manquer, nos enfants ont failli diner... par cœur ! Par g-ràce et par privilège, et parce que c'était presque la On du cinquième jour de la nouvelle lune, notre boulanger a daigné mettre la main à la pâte... et le dîner a été seulement retardé d'une heure !
« Le '1^^'" Jour de l'An, nous sommes allés à la Résidence ; nous avons dû, par conséquent, traverser à peu près toute la ville. Les maisons sont couvertes d'affiches bariolées de caractères dont le sens général est : (( Passants, que la divinité vous accorde « la félicité et les richesses. » Le caractère fou qui signifie bonheur, se lit un peu partout : sur les portes, les cheminées, les bornes du chemin, les piquets disséminés ça et là. Pauvres gens! ils croient avoir le bonheur lorsqu'ils ont devant les yeux le caractère qui le signifie. Que ne le cherchent-ils ce bonheur là où il est véritablement ! Dès le milieu de la nuit, armés d'une lanterne, les bons Chinois ont commence leurs visites à leurs parents, à leurs
amis. A 7 heures, lorsque nous passons dans la
rue, nous rencontrons des familles entières, grandpère, fils, petit-fils, etc., — vêtus de leurs plus beaux habits — qui continuent leurs visites : elles se font ainsi en corps, la famille réunie. Ce sont des pratiques heureuses que celles-là et qui ont poui^ fondement le culte familial auquel le Chinois est fortement attaché.
(( A 4 heures, le soir, lorsque nous rentrons au Séminaire, c'est un bien autre spectacle. Les rues où grouillent continuellement une foule de gens sont absolument désertes ; toutes les portes sont fermées à clef : à l'intérieur, on entend une curieuse musique de cymbales, de flageolets ou plus géiiéralement de marteaux frappant en cadence sur des plaques de fer. On est à table à l'intérieur, depuis plus de quatre heures de temps, et on a mangé... Dieu sait quoi et combien... on a bu... du vin de millet, de l'eau de vie chinoise, mais en quantité !... Vous n'avez pas idée de la voracité de ces pauvres gens... ils ne mangent guère de viande que pour le Ic^ de l'An, mais que de viande il leur faut !... Impossible d'exprimer mes impressions en traversant ces rues désertes, en songeant à ces intérieurs de droite et de gauche, où des gens repus et ivres à peu près tous, jouissent de leur bonheur païen aussi vil que grossier.
(( Le dimanche, troisième jour de la lune, passant par le même chemin, nous étions témoins du même spectacle. — Le sixième jour de la lune, quelques
boutiques commencent à s'ouvrir : on peut se procurer le nécessaire, mais chèrement. Il faut attendre que le quinzième jour soit passé, pour acheter dans les grandes boutiques, et à un prix convenable. c( J'oubliais de vous parler des pétards, les îdimeux pao-tchan, sans lesquels toute fête chinoise est incomplète. — Le Chinois a une vraie passion pour ces pétards ! Plus d'un mois à l'avance, les enfants ont commencé à me rappeler que les pétards étaient de règle et, chaque fois que nous passions dans la rue, ils me faisaient remarquer avec envie les multiples étalages de pao-tchan. Le Chinois est très habile pour la fabrication de cet article dont la consommation est inouïe, c'est le mot. — Je me demandais, phis nous approchions du Jour de l'An, comment il faudrait régler nos petites iinances pour faire l'achat tant désiré ! Le bon Dieu est venu à mon aide ; la veille du fameux jour. Monseigneur est venu dîner au Séminaire, avec un prêtre séculier alors à la Résidence. Ce dernier, spontanément, m'offre 2 tiao, un peu plus de 4 fr., avec la clause « pour acheter des pao-tchan. » Dire la joie de notre petit monde serait difficile. Comme je leur demandais : « Mais enfin, pourquoi éprouvez- « vous tant de plaisir à entendre ces pétards qui vous « cassent les oreilles ! » Ils me répondaient avec une physionomie expressive : « Oh ! chen-fou, hao fing, c( hao Kan ! Oh ! Père, c'est si beau à entendre (( et à voir 1 )) — Pendant trois jours, ils s'en sont donné à cœur joie...
« Je m'arrête, bien chers ; je ne vous ai parlé que de la Chine!... N'y aurait-il plus de place que pour elle dans mon cœur! car « on parle toujours de ce qu'on aime. » Console-toi, chère Aurélie, tu peux répondre sans crainte à l'abbé Béreilh que je ne t'oublie pas, pas plus que je n'oublie ma chère petite fîerthe, papa, maman, mon oncle Marsan, et je vous embrasse tous et chacun. Je n'oublie pas davantage le cher M. le Curé, Mlle Anna, nos parents, nos amis, nos chers voisins : tous ceux qui me sont chers. — Merci de leur souvenir à la famille Escoubés et à la famille Mandron, dont les cartes de visite étaient dans votre dernière lettre.
(( Je vous embrasse encore. Votre enfant,
c( Fr. Apollinaire, 0. 1^. M. »
Les deux lettres suivantes sont adressées à deux . de ses anciens élèves du collège de Bordeaux, jeunes profès dans l'Ordre des Frères Mineurs, et étudiants en philosophie.au couvent de Béziers. Elles renferment certaines comparaisons qui ne manquent pas d'intérêt ; mais toujours la note surnaturelle accompagne ou domine la note enjouée.
Au Fr. Hermann
Séminaire Saint-Louis d'Anjou.
30 mars 1903.
(( Mon bien cher Frère,
(( Je vous écris ces hgnes au soir d'un bien heureux jour p.our moi. Ce matin, Monseigneur est
venu au Séminaire pour ordonner un jeune diacre. Le jour de la Saint-Joseph, paLron de la Chine (et le vôtre..,), ce brave enfant avait déjà reçu le sousdiaconat. Il est allé aux deux Ordinations avec une piété et des dispositions ravissantes. Que le bon Dieu est bon, bien cher, et comme sa grâce est puissante ! Gomme il est miséricordieux aussi pour le pauvre homme que vous connaissez
« Je ne fais pas que du spirituel par ici, croyez-le; avant-hier, je plantais, devinez quoi?... de la vigne ! Quand vous serez assez aimable pour nous... faire visite, pour vous rappeler et vous faire oublier en même temps les raisins et le vin de Béziers et de Bordeaux, nous serons heureux de vous offrir une grappe chinoise!... et peut-être... pourquoi pas ? un verre de vin chinois !. . . il faut devenir chinois par ici, tout à fait chinois et s'assimiler le plus de chinoiseries... bonnes, possible; je dis, bonnes, car il y a des choses que nos braves Chinois s'assimilent — chinoiseries celles-là — et que vous vous assimileriez difficilement.
(( Pauvres Chinois, que nous aimons tant malgré tout, parce qu'ils ont une âme. Il est vrai que cette âme est païenne ; et Dieu sait combien est triste l'état de cette pauvre âme.
(( Mais, bien cher, comme le bon Dieu aide le missionnaire dans les mille difficultés qu'il rencontre. Gomme il serait insensé s'il comptait unique-
ment sur lui-même, pour faire une œuvre où la seule grâce de Dieu peut agir efficacement. — Au Séminaire, je n'ai pas la vie active des missions ; je me console sans peine en songeant que je travaille, avec la grâce de Dieu, à préparer nos prêtres de demain, prêtres indigènes ; s'ils pouvaient allumer dans leur âme le zèle pour le salut de leurs frères, quel bien ils pourraient faire ! En venant ici, je n'ai fait qu'obéir. Oh! comme cela me console dans les difticultés et les responsabilités de ma charge.
c( Je vous embrasse en Notre-Seigneur et saint François.
(( Fn. Apollinaire, 0. F. M. »
Au Fr. Firmin :
Séminaii'e Saint-Louis d'Anjou, ?,0 mars 1903.
(( Mon BIEN CHER Frère,
(( Vous voulez bien prier pour le pauvre Chinois que je suis. Oh! continuez-moi, je vous prie, vos bons suffrages : ils me sont bien nécessaires pour porter le moins mal possible les responsabilités que l'obéissance a mises sur mes faibles épaules. Je reste, d'ailleurs, fidèle aussi, à parler au bon Dieu, surtout au saint Autel; du Collège séraphique, de ses élèves anciens et nouveaux : mes anciens élèves ont une place de choix. Nos séminaristes me rap-
pellent assez souvent le souvenir du Collèg-e : quoi qu'on en dise, les séminaristes chinois sont aussi . coquins, aussi espiègles que les séraphiques, ils ont uussi, comme eux, un excellent cœur. Comme au Collège, il me faut faire la lecture des notes de la semaine; notes de classe, notes de discipline: quelle corvée ! Quelquefois il me faut lire quelque mauvaise note (je dois dire, pour être vrai, que c'est assez rarej, mais je ne me fais pas à cette lecture, et quand je gronde quelque petit Chinois, qui baisse timidement ses petits yeux en forme d'amande, je suis presque aussi puni que lui. Comme au Collège, il y a les compositions, le tableau d'honneur et les terribles examens ! Monseigneur les préside ordinairement (les examens), vous devinez, dès lors, comment on les prépare. Quelquefois, le P. Henri, avec sa longue et forte barbe, nous fait l'honneur d'assister à ces redoutables assises. Notre petit monde, qui a bien travaillé, répond assez bien ordinairement.
« D'ailleurs, je vous invite pour la Semaine- Sainte ; nous aurons l'examen trimestriel, vous verrez un peu. Nous avons, en ce moment, vingt séminaristes : depuis ce matin, nous avons un diacre qui sera prêtre dans quelques mois si vous priez un peu pour lui; il y a quatre minorés qui commencent leur théologie après Pâques ; trois latinistes commenceront leur philosophie ; les douze autres font de VEpitome, De viris, Phèdre, etc., pas de grec.
(( Union de prières, bien cher, croyez-moi bien vôtre en Notre-Seigneur et saint François.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
A son ancien Supérieur et Directeur du Petit- Séminaire d'Eauze, il donne sur le fonctionnement (le son œuvre des détails techniques. Après ce récit, on devra conclure que, si Fobéissance avait imposé au P. Apollinaire la plus grande part des responsabilités, son dévouement à l'a'uvre le portait à s'adjuger l'une des plus grandes parts du li-avail.
A Al. Taldjé Lisic, Ciiauoinc houorairc et Supérieur' du Petit-Séminaire d'Eauze :
Séminaire Siiint-Lodis d'Anjuu .lu in 1903.
((. PiEN CHER Monsieur lk Supérieur,
<i Outre les cours de latin, do pliilosophie, de théologie, nous avons aussi le cours de chinois. C'est un lettré qui, deux jours par semaine, matin et soir, l'ait ce cours. Vous vous demandez ce (|ue c'est qu'un lettré. Pour nous, ce Ji'est pas autre chose qu'un Chinois, chrétien uu païen, qui a étudié les livres chinois et qui s'est assimilé une quantité de caractères : il explique aux entants ce qu'il sait. Pour les Chinois, c'est une autre affaire ; le
lettré est un personnage, il est consulté pour les alïaires, on a recours à lui dans toutes les difficultés, et comme, à peu près, tous sont médecins!!!... on leur demande des médecines qu'eux-mêmes fabriquent avec des plantes du pays. Je vous souhaiterais de pouvoir assister à ces consultations : c'est toujours grave et solennel... à faire rire ! Ici, le lettré est servi comme un monsieur ; on lui porte son dîner, son thé dans sa chambre. C'est d'ailleurs un bon chrétien, avec lequel nous nous entendons bien. Il faudrait bien se garder de toucher aux coutumes établies à son égard !
« Depuis le 8 septembre, je fais la classe tous les jours, matin et soir, et parfois trois classes par jour. Le bon Dieu me donne assez de force et d'énergie à cet effet. Il faut aussi prêcher en chinois toutes les semaines. Oh ! le pain dur à cuire ! Il faut à tout prix se chinoiser sous peine d'être ici un ouvrier inutile. Je suis avec un autre jeune Père qui fait la philosophie, une partie du dogme et les cours d'arithmétique et de géograpliie. Nous faisons ce que nous pouvons ! Pendant que notre ministère nous absorbe au Séminaire, nos bons Pères de l'intérieur travaillent avec activité et succès, le bon Dieu bénissant leurs efforts. La mission du printemps fait espérer les meilleurs fruits.
(( Monseigneur, malgré son grand âge et son laborieux apostolat, est parti, il y a un mois, pour faire la visite des chrétientés. En ce moment, il fait mission comme un jeune Père dans un district de
Mgii GÉSAIRE SGIIANG, 0. F. M.
Vicaire apostolique du CIiang-Tong oriental.
l'intérieur où les catéchumènes sont très nombreux. — Les protestants, de leur côté, font une propagande effrénée : ministres et femmes de ministres ne ménagent ni argent ni bibles. Le Chang- Tong est inondé de ces gens-là, qui ne font aucune vraie conversion, mais qui indisposent nos braves Changtonnais pour recevoir la vraie doctrine. A Ïché-Fou, ils ont tout rempli de leurs œuvres : pensionnats de filles et de garçons, ouvroirs, écoles industrielles, cercles de jeunes gens, de commerçants, etc., etc., hôpitaux... Jusqu'ici, le manque d'ouvriers et de ressources avaient rendu infructueux les efforts tentés pour contrebalancer cette influence. Aujourd'hui, le bon Dieu aidant, un grand pas a été fait. Le l^i' mai, deux bons Frères Maristes ouvraient une école-pensionnat. Ils ont déjà plus de vingt jeunes gens (en trois semaines) et le Frère Directeur me disait hier que les demandes étaient chaque semaine plus nombreuses. De leur côté, les bonnes Rehgieuscs Franciscaines Missionnaires de Marie ont une école ilorissante de jeunes filles, un orphelinat de filles nombreux, un hôpital avec dispensaire pour les Chinois, un ouvroir où, depuis deux ou trois mois, 50 ou 60 jeunes filles ou femmes païennes viennent travailler (et entendre chaque jour l'explication d'un chapitre du catéchisme).
« Nos orphelins de l'intérieur, en grand nombre, ont été appelés ici où ils font marcher une imprimerie, font des tapis, commencent de petits ateliers
de tailleur, de cordonnier, etc. Que Je bon Dieu continue à bénir ces œuvres, faites uniquement pour sa gloire.
(L II faut que je m'arrête ; bien cher Monsieur le Supérieur, bénissez votre enfant et l'œuvre si délicate qui lui est confiée.
(( Fil. Al-OLLINHIRE, 0. F. M. »
On aura remarqué, dans les premières lettres, la tendresse spirituelle que le P. Apollinaire éprouva à son premier contact avec les Chinois ; cette tendresse ne se démentit pas un seul instant ; au contraire, en maintes occasions, il n'hésite pas à dire que la Chine est devenue pour lui une patrie bienaimée ; il écrit au P. Othon :
Séiuinaire Saint-Louis d'Anjou.
l'M'juin 1903.
(( TrvÈs Révérend et biea-.umé Père,
(c Pour ce qui est de la Chine, je ne vous étonnerai pas si je vous dis que je l'aime de plus en plus. Je ne sais plus dans la. vie de quel missionnaire j'ai lu cette phrase : Ubi lahor et dolor ihi patria, c'est vrai ! Je trouve, en effet, au Séminaire l'un et l'autre ; pour être vrai, je dois ajouter que j'y trouve aussi de grandes consolations.
« Comme le bon Dieu a été vraiment bon pour
moi, n'est-ce pas, Très Révérend et bien-aimé Père ! La santé s'est maintenue. Le pauvre frère le corps fait le rétif quelquefois, il regimbe, mais eu tin il marche toujours.
« Grâce à Dieu, notre petit monde est assez bien, malgré quelques rluuiies
« l*'aiiL-il plaindre le V. Henri V Pauvre P. Henri... personne ne le plaint! Que de misères, pas seulement le P. Anselme, mais d'autres... lui font! Il faut voir comme nous le taquinons à table, le dimanclie, surtout ([uand il avance, comme hier, sans explications préalables, « qu'il s'ét.ut fait banquier pour ses oi'plielins ! ))01i!... pour un moine!... un zélateur de la pauvreté, banquier! quelle horreur !... etc., etc. Le plus fort c'est qu'il se défend ! déclarant son horreur pour l'argent... les exigences de son devoir d'état... etc.. Tous les dimanches et jours de fête, nous nous trouvons réunis à la Résidence : Qnani hoiinni et quam jucunduni habKare fralre^ in uuum [:l j !
((. Le P. Henri vous parlera des œuvres de la Mission, ainsi que des autres bonnes nouvelles du Vicariat; moi, je ne sais pas ce que je vous ai dit : je vais relire pour voir un peu. Quel bon moment je viens de passer avec vous, mais il faut m'arréter. Le P. Louis fait le mort depuis quelque temps ; j'ai
(!) Q'^'i! e.^-t l'on, qu'il est douji: d'habiter cn&emhle cornme des /Vere.s / (Pp. 132.^
eu cependant de ses nouvelles par une lettre d'un de ses chrétiens à un séminariste : toujours intrépide et en bonne santé.
(( Bénissez-moi, bien-aimé Père, ainsi que notre chère œuvre.
« Votre enfant,
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Ni la Chine, cette nouvelle patrie qu'il aime si ardemment, ni le Séminaire Saint-Louis qui est l'objet constant de ses paternelles sollicitudes, ne pourront lui faire oublier ses anciens amis et perdre son aimable gaieté ; il écrivait au P. Godefroy :
Séminaire Saint-Louis d'Anjou, 9 juillet 1903.
« Bien cher Révérend Père et Ami
« Êtes- vous mort?... en prison?... en exil?... Que c'est mal à vous si, n'étant pas mort, vous faisiez... le mort, et si... longtemps! Figurez-vous que j'avais résolu de faire comme vous, lorsqu'au jour de votre fête, j'ai senti ma résolution fléchir et, malgré les occupations si multiples d'une fin d'année, je vous écris. Tout de suite, laissez-moi vous dire bonne et sainte fête. Mes vœux ils sont aussi sincères et aussi étendus que ceux que j'ai eu le bonheur de vous offrir de vive voix les trois années que j'ai passées avec vous, si heureuses années, si pleines de souvenirs !
« Deux Pères de la Province de France : le P. Irénée et le P. Yves viennent de nous arriver; on nous annonce l'arrivée prochaine du P. Mansuet et de deux autres Pères de Saint-Louis d'Anjou : Dieu soit béni... Vive les missionnaires nombreux, mais... bons! Ils ont raison de venir chercher la liberté chez les païens ; ils la trouveront aussi complète que possible. Ils ont raison aussi de venir chercher un champ de travail, vaste et fructueux. Il y a du travail pour tous ici.
(( En ce moment, Monseigneur est dans l'intérieur, visitant tout notre Vicariat ; il y a deux mois qu'il est parti, intrépide comme un jeune missionnaire, malgré son âge ; son domestique seulement l'accompagnait — on ne pouvait s'empêcher de penser aux Apôtres... Il ne tardera pas à rentrer, après s'être rendu compte des nécessités multiples du Vicariat. — Dès son retour, je pense qu'il ordonnera prêtre un de nos jeunes séminaristes qui a été fait sous-diacre à la Saint- Joseph et diacre à la Passion. Je le prépare aussi bien que je sais aux grâces et aux responsabilités de l'Ordination. Aidez-nous, bien cher, de vos bons suffrages ; faites aussi prier pour nous nos chers Séraphiques.
« Nous touchons à la fin de Tannée ; le 14 juillet, nous aurons notre examen annuel, et puis, ce seront les vacances jusqu'au 8 septembre. Ces vacances
sont désirées, et j'avoue que j'en sens moi-même un grand besoin. Quand je songe à cette année qui finit, je n'ai pas de peine à remercier le bon Dieu qui a été si bon pour moi et pour notre œuvre. Malgré ma santé toujours à peu prés la même, j'ai pu faire la classe, préparer mes instructions et m'occuper de mille autres petits détails d'administration ; le bon Dieu a fait le reste. Dans les difficultés multiples que je devais rencontrer, Monseigneur a été ma lumière : j'ai usé largement et de son expérience et de ses conseils. Je dois aussi beaucoup au P. Henri : « Heureux ceux qui !...))
a Pour tous les Pères et Frères du Petit-Rome et' ceux de la Résidence, respect, affection... selon les personnes! Pour vous, outre les vœux et la religieuse affection que je suis heureux de voux ofirir, laissez-moi formuler l'espérance que vous serez moins avare de lettres, moins muet... moins cruel, pour vos amis du fond du monde.
(( Bien vôtre en Notre-Seigneur et saint François.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M.
Après un an de labeur à Saint-Louis d'Anjou, le P. Apollinaire connaît son œuvre et l'affectionne plus que toute autre. La formation des élèves du sanctuaire s'est révélée à lui comme un apostolat béni entre tous : n'est-il pas, en effet, indirectement l'apôtre de tous ceux qui seront plus tard évangélisés par ses élèves, devenus missionnaires? Voilà pourquoi il concentre sur ses élèves toutes ses
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sollicitudes, toutes ses pensées du présent et tous ses rêves d'avenir. Mais, malgré les attaches profondes de son àme, il est disposé au premier signal à l'abandonner pour aller au poste indiqué par l'obéissance. Voici comment il l'annonce à ses parents :
Séminaire Saint-Louis, !5 juillet 1903.
« Mes bien Chers,
a Dimanche prochain, 19 juillet, sera l'anniversaire de mon arrivée au Séminaire : je n'oublie pas cette date ; elle me rappelle les responsabilités que l'obéissance mit sur mes pauvres épaules et que le bon Dieu m'a aidé à porter pendant une année, malgré ma faiblesse ! Comme le bon Dieu est bon !... Est-ce que Tannée prochaine, je serai encore ici? je n'en sais rien. Deux Pères de France viennent de nous arriver, trois autres nous arriveront bientôt, il se pourrait bien que Monseigneur me confiât quelque ministère à l'intérieur... Pour ma part, je suis absolument sans désir, avec la grâce de Dieu. Je me suis bien attaché à notre chère œuvre du Séminaire, autant et un peu plus qu'à notre Collège séraphique de Bordeaux, -mais avec la grâce de Dieu, je crois que j'obéirais sans arrière-pensée et sans trop de peine aux volontés de Monseigneur. Quelle bonne chose l'obéissance !
(( Malgré les chaleurs excessives des jours précédents, nous n'avons pas eu trop de malades ici.
Trois ou quatre enfants et le cuisinier ont été pris par les fièvres du pays ; j'ai cru un moment qu'un enfant avait la fièvre typhoïde; i^râce à Dieu, tout le monde est bien : l'air pur du Séminaire nous met à l'abri de bien des misères. Quelle pitoyable chose, la ville chinoise qui n'est qu'à quelques centaines de mètres. Vous n'avez pas idée de l'état des rues, de la saleté des pauvres gens et surtout de leurs petites maisons où grouillent pêle-mêle tout ce qu'il vous sera possible dMmaginer. Ils n'ont pas d'idéal plus élevé : leurs ancêtres vivaient ainsi, il faudra bien que leurs (ils et leurs arrièi'e-pelitsfils vivent de même. Les Chinois sont c»'nservnteurs et fidèles aux traditions ; leur f-alelé héréditaire, paraît-il, eu est une et ils la conservent avec soin 1 Malgré tout, ils sont bien bons nos braves Chinois, doux, libéraux, bienveillants, respectueux. Je ne parle pas des exceptions qu'on appelle les Boxeurs ou de quelques autres méchants païens ; mais il est bien vrai d'affirmer que beaucoup d'Eui-opéens civilisés ne valent pas nos braves Changtonnais de la campagne. Plus je vais et plus j'aime ces gens simples, bons, qui sont si heureux de parler avec un Européen qu'ils sont étonnés de trouver bienveillant, doux st simple.
« Boiuie fête à la petite Berthe ; bien que la Sainte-Berthe soit passée depuis quinze jours ; je l'embrusse de tout cœur en lui offrant mes vœux
(lu cœur qui l'aime tant ! Aiïection à mon cher oncle Marsan. Au vénéré M. le Curé, reconnaissance alTeclueuse ; à Mlle Anna, à Mme Rousset, familles Campaii^^nolle, Escoubés, reliijieux souvenir. A nos parents et amis, aireclion ; aux abbés Gendre et Béreilh, amitiés affectueuses. J'ai appris avec tristesse la mort du si bon M. Bonnefond et j'ai prié pour lui : l'abbé Gendre pourrait le dire à Mme Bonnefond; merci. — Je voiis embrasse tous et de tout cœur, papa, maman, Aurélie, Berthe.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. )>
La note surnaturelle est encore plus accentuée dans les lignes suivantes, adressées à M. l'abbé Salles.
Séminaire Saint-Louis, 50 juillet 'IQOS.
(( Bien cher Frère,
« Hier, il y a eu un an, je recevais de Monseigneur les graves responsabilités du Séminaire... Le bon Dieu a eu pitié de ma pauvreté physique, morale et spirituelle. Quid retrihuam Domino?... Oh ! je le sais bien, il me demande la reconnaissance du cœur et la simplicité de l'obéissance
Ce qu'a été cette année pour moi, il vous est facile de le deviner : une année laborieuse, pénible, où les difficultés ont abondé, mais aussi, je dois le dire. pour glorifier mon Dieu, une année de grâces e't de grandes consolations. J'ai eu les diflicultés de la langue, de l'administration, de la
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direction, les difficultés aussi de ce pauvre corps qui regimbait quelquefois, lorsque le devoir d'état lui imposait deux et même trois classes par jour, mais enfin, il n'y a pas trop à se plaindre : il est resté debout jusqu'à la fm sans demander grâce. Maintenant il soupire après un peu de repos : l'âme fait chorus. La retraite, la retraite ! comme je soupire tout entier après un peu de calme, de repos et de récollection !
« Je dois préparer un de nos braves enfants à la prêtrise. Quel pauvre homme je suis pour préparer à de si grandes grâces : mais mon cœur surabonde de joie ; tout entier avec mon cœur de prêtre et de religieux, j'accomplis ce devoir d'état, gros de responsabilités mais le plus consolant pour le missionnaire. Mieux que n'importe qui, vous comprenez ces choses, bien cher, et vous me connaissez , assez pour savoir ce qui se passe dans mon âme en ce moment.
« Je vous l'ai peut-être dit, le rêve de ma vie, mais surtout au moment de mon départ pour la Chine, à cause du délabrement de ma santé, était le rêve de Chicard (1) : « Passer les mers, sauver UNE AME et mourir. »
« Je n'avais jamais songé que le bon Dieu me ferait la grâce de préparer un de ses clercs à la Tonsure, aux Ordres Mineurs, au Sous-Diaconat, au Diaconat, et, selon toute apparence, à la Prê-
(1) Godefroy Chicard, Missionnaire apostolique, de la Société des Missions Étrangères, décédé en 1887, dans le Yun-Nan.
trise ! Que Dieu soit béni dans ses desseins... Je recommande l'Ordination d'une manière bien spéciale à vos bonnes prières et à celles de votre chère famille de Lourdes...
(c Je bénis de tout cœur et je prie pour le petit Pierre et sa sœur Marcelle. J'ai béni le bon Dieu pour ce nouveau trésor accordé à votre chère sœur. De temps en temps, dans vos pèlerinages à la Grotte, je vous prie, je prie le bon M. Tarbès, Maria, Pierre et la petite Marcelle (quand elle le pourra) de ne pas oublier le pauvre missionnaire du fond du monde, qui est bien vôtre en N. S. et S. F.
(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »
Nous avons dit qu'il se faisait un devoir d'écrire à ses parents tous les mois. Sa lettre du mois d'août nous le montre accompagnant à l'autel le premier prêtre préparé par lui au sacerdoce. Ce fut, croyonsnous, un beau spectacle pour les anges du ciel qui, mieux encore que les hommes de la terre, purent apprécier les dispositions de l'assistant et de l'assisté.
S. G. Mgr Césaire, après un an d'expérience, comprenait que son Séminaire était en bonnes mains et que le P. Apollinaire faisait excellemment l'œuvre de Dieu ; il lui en confirma donc la direction ; le Père l'annonce à ses parents :