‹ Trente mois en Chine [microform]Chapitre 16 sur 17 · TRlvNTE MOIS EN CHINE · texte numérisé non relu

TRlvNTE MOIS EN CHINE

dir'igé déjà la Fraternité, et j'ai vu de quelle ulililé pour le bien est le Tiers-Ordre, et surtout sou Conseil. Pensez-vous que notre nombre soit suflisant pour ériger une Fraternité? Avec le nouveau prêtre chinois qui est à la Résidence, nous aurions huit profès et deux novices.

« Le P. Jules n'a-t-il rien fait dans le i-enre? — Cependant, je ne voudrais pas être indiscret; ne connaissant pas la situation qui vous est faite, par la persécution, il serait peut-être facile de l'êti'e. Si oui, ne craignez pas de me traiter comme tel ; je n'en continuerai pas moins à être votre fils affectueux. J'ose cependant compter sur les bons conseils dictés par votre expérience. J'espère que vos occupations multiples n'empêcheront pas voir.; bonne réponse que j'entendrai avec impatience.

(,( Fi\. Apollinaike, 0. F. M. y>

Voici maintenant quatre de ses anciens élèves de Bordeaux qui viennent le relancer, le presser de questions. La rondeur avec laquelle répond leur ancien maître n'est pas faite pour déplaire, et les anciens élèves, aujourd'hui étudiants franciscains à l'Université de Fribourg, conservent la réponse comme une relique.

LE MISSlONiXAIPxE 275

Séminaire Saint-Louis, 5 octobre 1903.

(( Bien cher Alfred,

(( Vous me demandez si j'ai rencontré ici des

enfants plus aimables, plus gentils, plus sages que ceux du Collège séraphique. Question insidieuse, que je ne veux pas éluder cependant. Les petits Chinois, séminaristes, sont aussi sages que les séraphiques de Bordeaux ; qu'ils soient plus sages ? je le crois, au moins en général. Qu'ils aient des défauts? sans doute... des gros... et des petits!... Les gronde-t-on? Sans doute... le vieux préfet de discipline d'autrefois ne peut pas changer de nature en si peu de temps ; cependant, il faut le dire^ il gronde moins fort! Est-ce parce qu'il se corrige, ou bien parce que les élèves méritent moins d'être grondés?... Répondez à cette question??? — Les grands, en général, ne nous donnent guère que des consolations; les petits nous demandent plus d'occupations, préoccupations, soucis de tout genre, mais tous ont bonne volonté. — Je suis ici avec le

bon P. Anselme; nous faisons bon ménage Le

P. Henri est toujours procureur: les trois nouveaux arrivés l'aideront un peu dans ses multiples occupations, tout en préparant leur futur ministère, par l'étude de notre belle langue chinoise. J'ai dit: belle langue, et j'ai dit très vrai^, malgré les calomnies dont on l'accable e:i Europe. Les difficultés que nous renccntrons, nous, Européens, dans cette

étude, expliquent ces calomnies. Les difficultés sont sérieuses, c'est vrai, très sérieuses même, mais à mesure qu'on avance, on éprouve une vraie jouissance... Savez-vous que le P. François s'appelle (( Fou y> et le P. Michel « Mei, » les beaux noms ! riches de sens...

« Il faut que je m'arrête ; encore, merci, bien cher, pour le bon souvenir que vous me conservez dans vos prières. Priez pour nous et notre œuvre.

(( Je vous embrasse en Notre-Seigneur et saint François.

(( Fr. Apollinaire, 0, F. M. »

Séminaire Saint-Louis Tché-Fou, 5 octobre 1902.

((Bien chers Frères Hermann, Firmin et Adrien,

... (( Il y a quelques mois, deux Pères de la Province de France nous sont arrivés ; ils . sont dans l'intérieur depuis un mois ; tout juste pour faire de la place aux trois arrivants d'avant-hier. Avec quelle joie nous les avons reçus ! Notre Vicariat compte en ce moment dix-neuf missionnaires, sans compter Monseigneur et le Fr. Antoine (Frère convers). Béni soit le bon Dieu qui nous accorde peu à peu la bénédiction du nombre ; puisse-t-il nous accorder la bénédiction de la ferveur et du zèle ! Vous pouvez nous aider à obtenir cette grâce par vos prières. Parmi les dix-neuf missionnaires, il y a trois prêtres indigènes. L'un d'eux a quitté le Se-

minaire le 45 août, pour être ordonné ; en ce moment, il aide le P. Henri dans ses multiples occupations. Le bon P. Henri!... toujours le même... procure, aumônerie des Franciscaines, imprimerie, etc., etc., il faut que tout mai'che et... ça marche. Je suis toujours au Séminaire avec le bon P. Anselme : nous faisons bon méiiaj^e. Vous ne connaissez pas le P. Anselme ! Demandez donc à ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, en ajoutant discrètement: qu'il est toujours le même... Nous avons quatre théologiens, deux philosophes et quatre latinistes. Le P. Adéodat à Centchoufou et le P. Solano à Colbou nous préparent de futurs élèves : ils en auraient, paraît-il, une quinzaine en ce moment. Il faut donc prévoir pour Tannée prochaine une rentrée nombreuse: Dieu le veuille! En attendant, me voilà redevenu professeur de grosses lettres. Le P. AiiHehne s'occupe des théologiens et des philosophes, et je me suis réservé les latinistes :

on décline, on conjugue, on corrige les co[jies

il est entendu ([ue nui vocation est celle du professorat ; si on n.e l'avait dit il y a huit ans, j'aurais certainement répondu qu'on avait perdu la tête, tant j'avais peu d'attrait pour cette profession... Il sera toujours vrai, n'est-ce pas, que l'homme propose et que Dieu dispose ! Oh! ce n'est pas que je me .plaigne de mon sort... non, non, bien au.contraire; comme j'ai aimé de tout mon cœur le Collège séraphique, j'aime de tout mon cœur notre bien-aimé; Séminaire de Tché-Fou, et j'essaye de

lui donner le moins mal possible tout ce qu'il reste encore du pauvre homme que vous avez connu... Bien chers, quel pays que le nôtre ! Que d'ouvriers, que de bons ouvriers il faudrait... et alors, quelle moisson ! 11 faut que je m'arrêle...

« Je prierai à toutes les intentions recommandées dans vos lettres. — Que le cher Fr. Hermann accepte vaillamment l'épreuve de la caserne : Esto fidelis ! Tous les jours, je le porterai au saint Autel d'une manière bien spéciale : qu'il porte quelquefois le sac à l'intention de notre chère œuvre du Séminaire et du pauvre homme dont il connaît l'affection. — A Dieu !

c( Bien à vous en Jésus-Christ.

« Fr. Àpollinairf, 0. F. M. »

De nouveaux missionnaires sont arrivés : plus il y aura d'ouvriers et plus abondante sera la moisson. Le P. Apollinaire exprime au P. OL][ion toute la joie que lui a causée l'arrivée des trois Franciscains.

Séminaire Saint-Louis d'Anjou.

6 octobre 1903.

(( Très Révérend et bien-aimé Père,

«... Vous devinez comment nous avons reçu le renfort de trois missionnaires, arrivés ici le 2 octobre? i^vec tout notre cœur... Le P. Wilfrid, avec les PP. Irénée et Yves de la Province de France,

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arrivés, il y peu de temps, sont pnrLis pour Tintérieur, il y a un mois à peu près. En ce moment, nous sommes donc 19- Missionnaires, sans compter Monseigneur et le Fr. Antoine (Frère con vers) qui est ave.c le P. Solano, à Colbou. Peu à peu le bon Dieu, nous accorde la bénédiction du nombre, je Yous entends ajouter: puisse-t-il vous accorder surtout la bénédiction de la ferveur et du zèle... vous îivez bien raison ! pour nous ti'ois, les vieux... on dirtit vrinment que nous avons échoué au port! Oh ! nous ne nous en plaignons pas, bien sûr, car notre ministère est ;^s^^ez absorbant et ne manque pas de consolation ! nous travaillons sur des àines chinoises, que poiirriojis-nous rêver de mieux?

« Le P. Louis, lui, est un gr;md missionnaire: le 12 septembre il m'écrivait une bonne lettre, où il me donnait en résumé le compte rendu de sa tournée de missions cette année : il est admirable d'inti'épidité et de zèle. Les confessions et les communions se chiffrent par mille et plus ; les baptêmes d'enfants et d'adultes, lils de chrétiens et de païens, sont nombreux aussi ; il a récueilli une douzaine de petites filles îdjandonnées qu'il a mises en nourrices, sans compter celles qu'il a baptisées et envoyées au ciel après le baptême. L'heureux mortel !

« Le minislèr-e du W Anselme et le mien sont pins modestes, îui Séininaire. Malgré tout, nous essayons de faire ce que nous pouvons pour former nos futurs missionnaires indigènes. Le 15 août, vous avez dû le sav(»ir, un de nos braves enfants

280 TUKNi'ib: MUiS i-:-N chine

recevait roi'diiiaLiuii sacenJoLale ; quelle joie pour nos cœurs, mais aussi quelles responsabilités ! Oh î il faut que je vous le dise, pour que vous nous aidiez à remercier le bon J3ieu : venus ici uniquement par l'obéissaiice, nous sommes visiblement ai<lés par layràce de Dieu, dans le ministère diClicile qui nous est conlié...

^(. Puis-je vous prier de transmettre au T. l\. P. Provincial nion plus obéissant et mon plus lilial respect? Pardon et merci. Pour le l\. P. Godel'roy, ce que j'ai de meilleur... Pour vous, Très Révérend et bien-aimè J*èie, je vous réserve toule grande la part qui vous revient de mon cœur ai'iectueux et rcconnaissaid. en Notre-Seigneur et saint François.

« Vi[. Apollinaire, 0. F. M. »

« Nous avons vu qu'en septembre il se préoccujnut d'organiser le Tiers-Ordre autour de lui; trois mois après c'était fait; il l'annonce au P. Célestin en lui oili'ant ses vœux du nouvel an.

Sihninaire. Saint-Louis d'Anjou, Décembre 1903.

« Bien CM EU Père M.\ître

.. «..,., Je suis toujours au Séminaire avec le Père Anselme.; noire petit monde est assez bien, grâce à Dieu ; tout le monde travaille ferme à la préparation des examens de Noël, que l'on redoute quelque pe,u, car Monseigneur les présidera sans doute. —

282 ÏREÎsTE MOIS EIN CHINE

Le cher et intrépide P. Louis donne de ses nouvelles de temps en temps. Pour la Saint-François, il faisait sa retraite annuelle avec le P Adéodat et les autres Pères de l'intérieur, au centre du Vicariat; il m'écrivait de là qu'il avait l'intenlion de recommencer sa tournée de mission, aussitôt après la retraite: et Dieu seul sait s'il ftiit' froid dans son district! m;iis il ne crains rien... quel intrépide! — Le froid commence à se faire ?entir: nous avions la neige ces jours ci; l'hiver est rigoureux jci, mais nous sommes armés contre lui: contemplez votre ancien novice, une paire de gros sabots four^rés aux pieds, sabots chinois, pas jolis du tout, mais bien chauds; ajoutez un bonnet en peau de chat..., etc. J'allais oublier de vous dire que nous avons une petite Fraternité du Tiers-Ordre depuis quelques jours, au Séminaire. Monseigneur lui-même est venu l'ériger. Le pati'on de noti-e Fraternité est saint Antoine de P;idoue, notre bon saint de Brive. Le P. Henri m'a aussi invité ces jours-ci à l'érection d'une Fraternité à la chapelle de l'hôpital : il a réussi à grouper une quinzaine de braves Tertiaires isolées, toutes Chinoises. Que le bon Dieu bénisse nos efforts et nos désirs. Bénissez-moi, je vous prie, bien cher Père JMaitrey et croyez-moi votre enfant religieusement alfectueux.

« Fil. Apollinaire, 0. F. M. »

Le dévouement du jeune Supérieur trouva un consolant écho dans le cœur de ses élèves ; nous

avon«; sous les yeux le précieux témoignage de leur reconnaissance et de leur vénération. Ce sont quatre lettres en latin, écrites après la mort du P. Apollinaire. L'une est comme une déclaration fnile au nom de tous les élèves du Séminaire Saint- Louis d'Anjou ; une autre e.^^t sans signature; une troisième porle le nom de Josephus Can^ enfin la quatrième a été écrite par le jeune prêtre que le P. A[)ollinaire avait préparé à la grâce du sacerdoce ; elle est signée Antonius Tchanfj. Nous nous faisons un devoir delà reproduire, traduite exactement en français.

« Le R. P. Apollinaire, le très affectionné Directeur de notre Séminaire Saint Louis, à Tché-Fou, a été un grand zélateur des âmes qui lui éttiient confiées. Ardent à son devoir et fidèle observateur de la. règle, il ne négligeait pns même un iota, de telle sorte que tout se faisait à l'heure réglée. C'est dans cette fidélité qu'il a vécu au milieu de nous pour nous corriger, avec une grande patience, de notre infidélité et « posséder nos âmes par sa patience » Il nous donna l'enseignement par ses paroles et l'exemple par ses œuvres, nous disant: Je ne veux qu'une chose, le bien de vos âmes; et, pour vous, je sacrifierai même ma vie : soyez fidèles.

(( Malgré sa santé délicate, ce bon Père apportait à toute chose une grande activité. Indépendamment des nombreuses classes qu'il avait à faire chaque jour, il donnait chaque semaine un sermon, qu'il

n'eût jamais prêché s'il ne l'avait suffisamment préparé.

(( Dans ]a direction des élèves, il îi^issait avec la plus grande chanté ; aussi les élèves avaient-ils pour lui une i-rande. confiance, et allaieni-ils avec joie trouver ce Père miser icordicux , saitUalion qu'ils lui adressaient couramment.

« Oh ! le bon pasLeur qui eut ij-i-and soin des petites brebis à lui conliées, et qui les. conduisit beaucoup plus par les exemples que par les paroles !

« il disait souvent à ses disciples.: Pureté de cœur et simplicilé eii toute chose. Il avait une grande dévotion à Jésus-Christ au saint Sacrement, et aimait la Bienheureuse Vierge Marie comme sa mère. Sa conduite fut pour nous un enseignement continuel ; et ainsi, pendant deux ans, travaillant avec ardeur jusqu'à ce qu'il fût atteint d'une maladie mortelle, qu'il supporla avec une grande patience. Le soir qui précéda sa mort, le jeune prêtre chinois qu'il avait préparé \int le voir; le malade, lui prenant la main avec une grande affection, l'exhortait à la hdélité en lui disant : Très cher, certes, je ne suis pas l)ien... soyez fidèle dans vos saints ministères... Je vous bénis... priez pour moi.,.:

« Ce que j'ai écrit est une des milles choses que j'ai vues ou entendues et que mon cœur garde.

(( Signé : Antomus Tchang. ))

Les trois autres lettres parlent dans, le même sens : toutes font ressortir la piété, la patience, le

dévouement et l'ardeur au travail du P. Apollinaire. Joseph Can termine en disant : « Soit quand il priait, soit quand il célébrait la Messe, il y avait toujours en lui une grande modestie. »

Cette observation se rapproche d'une pensée consignée par le P. Apollinaire à la première page de son journal de missionnaire. Sur cette page, il a marqué les dates mémorables de sa vie religieuse, depuis sa prise d'habit au couvent de Pau, le 16 septembre 1896 ; il a même indique celle, encore inconnue, qui devait marquer sa sortie de ce monde, en mettant : mort... alin, sans doute, de l'avoir toujours présente à l'esprit. Au-dessus du tableau de ces dates, il a écrit:

c( Modèle pour célébrer le saint Sacrifice

« Depuis cinquante ans, s'écriait un témoin habituel de son angélique piété, Mgr Berteaud (1) dit tous les jours sa première Messe ! »

L'ordination d'Antoine Tchang avait été pour notre missionnaire la grande joie de l'année 1903. Son cœur n'en perd pas le souvenir. Cinq mois plus tard, en offrant à M. Salles ses vœux de bonne année, il revient encore sur ce grand événement :

« Vous devinez, bien cher frère, avec quels sentiments j'ai préparé comme j'ai pu ce cher enfant aux grâces et aux responsabilités du sacerdoce...

(1) Évêque de Tulle, décédé en 1879.

Dieu est bien bon, croyez-le, en Chine comme en France ; que de raisons, depuis que je suis ici surtout, pour l'appeler, mais avec tout mon cœur, le Bon Dieu!... Ma santé se maintient toujours, ce Le pharmacien du coin » ne s'enrichira pas, si cela continue : j'ai perdu la foi aux remèdes, et, depuis un an, je n'en use plus...

(c AHectueux et respectueux souvenir à M. le Supél'ieiu" et à tous ces Messieurs du Grand-Séminaire. .Bonne et sainte année à tous et à chacun ! Si, au Séminaire, il y avait encore quelques bons amis ou condisciples, comme l'abbé Lagisquet et autres, dites-leur à tous un mot d'ariection ; je n'ai pas oublié le bon M. l'abljé Gai'ros. Poui' votre famille de Lourdes et pour vous,

(.(, Bien à vous en N. S. et S. F.

(.c Fj\. Al'OI-LlNAlRK, O. F. M. ))

(( Le P. Louis de Saint Oreiis m'écrit à l'instant:

f{ Te sdhrii luiKUO uiiuilo (( Milhi iiiir 1(1 jxisf.udu (I AijKC^hi c jnrço (Vuoiilos.

(I JioiDtdjnnr r lioiin an !

(( L'cslri'd (lé cif// d'an (1 ) »

(( Même au l'ond de la Chine, on reste tjascuuii, (juand même et toujours ! Il aimonce en môme tenq3S que dans son district c'est la misère noire

(1) Soiiluiil.s (|iit' l'on l'ait i-n (lascugMie, au l'^''' janvier: Je. le .vou/ku'/c liai, ne mmce, incillciir<' <}ti.c lu jnécc.'-e'nlc, celle-ci il hieii (l'didres. Bon j'^nr et bo-n an ! l'élrenne du comii enceinenl de Fun.

pour plusieurs: « Celte ^année ils n'ont presque (( rien récolté. » Les conversions s'annoncent pourtant très nombreuses. Un catéchiste lui écrit que dans l'endroit où il enseigne les prières, il y a au moins cent quarante familles de nouveaux catéchumènes ; un autre lui demande un aide pour

instruire les catéchumènes. Le bon Père lui-même est d'une intrépidité extraordinaire-: malgré l'hiver, toujours rigoureux, surtout à l'intérieur, il fait mission et le bon Dieu bénit son laborieux ministère.

ce Je vais lui envoyer le précieux Armanac par le premier courrier ; il le dévorera, comme il a dévoré celui de l'année dernière.

(( Encore tout à vous. « Fr. A. ))

Voici encore une longue relation adressée au P. God'efroy, qui lui demandait de ne pas oublier la Revue franciscaine et de lui continuer sa charitable collaboration par des nouvelles fréquentes et abondantes du Céleste-Empire. On lira cette relation avec le plus vif intérêt ; elle peint au vif le triste état de ces pauvres Chinois, pour lesquels le P. Apollinaire, selon l'expression du grand Apôtre, se sentait des entrailles de mère. C'est le dernier tableau à couleur locale, dessiné par notre cher missionnaire. Au commencement et à la fm, le Père apparaît avec son enjouement habituel ; au cours du récit, il parle avec son esprit de fm observateur, mais surtout avec son âme de missionnaire.

Tché-Fou, Séminaire Saint-Louis.

^2 février 1904.

« Bien cher Père et Ami,

« Je prends le grand format, décidé à vous écrire longuement : !« pour répondre aux désirs du T. R. P. Provincial qui veut que nous écrivions le plus possible des choses de la Chine; 2» parce que nous sommes en vacances depuis hier et que j'ai pris la résolution de me reposer pendant quelques jours ; 3» pour vous faire rougir jusqu'au blanc des yeux de nous écrire si rarement. — Mais d'abord à la question? ! En rusé Gascon que vous êtes, vous avez deviné qu'il était inutile, dans votre dernière lettre, de faire des excuses pour votre long silence de muet. Il valait mieux confesser, en effet, votre négligence et faire votre coulpe. Le rusé!...

(( Nos vacances du l^r de l'An chinois, qui dureront quinze jours, ont commencé hier, après un examen que Monseigneur est venu présider au Séminaire. Je vous ai déjà dit en commençant que je me propose de bien profiter de ces quelques jours de repos. Et pour commencer, me voici parti pour Fribourg, afin de jacasser quelques instants avec vous. — Une phrase que j'ai lue dans la Revue du Canada, et écrite par un de nos bons missionnaires du Chang-Tong oriental, me fournira le thème de notre conversation : « Vous le voyez, dit-

(( il, après avoir cité des faits, dans le Céleste- Empire, <c le diable a l'air d'être absolument chez lui, il a (( plus d'audace que partout ailleurs et il lait constam- (( ment de riches moissons. Pauvres Chinois! » Cette audace de l'esprit de mensonge se manifeste dans les obstacles qu'il ne cesse d'opposer au zèle des missionnaires, elle se manifeste surtout dans l'aberration de croyances, de pratiques ridicules et, parfois criminelles, dans lesquelles il entretient les gens simples. J'ai vu, très souvent, des enterrements ; je suis témoin, plus souvent encore, des rites superstitieux qui se font à certains jours sur les tombes : j'ai visité quelques pagodes : j'ai entendu raconter, par nos missionnaires et nos séminaristes, les superstitions les plus extraordinaires, les pratiques les plus extravagantes, et je me sens de plus en plus au cœur, une grande pitié, une compassion profonde pour nos pauvres Chinois. Quel travail pour les missionnaires, quel travail pour la grâce, car il faut l'action de Dieu, bien sûr, pour détruire l'œuvre du paganisme dans ces âmes ordinairement simples, mais si plongées dans l'ignorance ; si grossières, pour ne pas dire davantage.

« Si vous demandez aux Chinois ce qu'ils croient au point de vue religieux, ils sont vite à court, ils ne le savent guère. Ils ont entendu raconter. Dieu sait comment, par les bonzes, par leurs aïeux, par quelque devin, des traditions aussi variées que possible sur leurs idoles. Ils adorent Fo, Lao-Tzeu, etc., sans les connaître, car s'ils connaissaient leur his-

toire, ils s'en moqueraient, comme faisait d'ailleurs un de leurs sages, entre bien d'autres , qui affirme dans un vers « que ces idoles peuvent bien trom- « perles femmes mais pas les hommes. » Ils ont parfois peine à savoir si ces idoles ont été des hommes ou des femmes, des rois ou des voleurs, comme, par exemple le : « dieu de la cuisine ; » le fameux ((• Tsao nam ié » dont le culte est certainement le plus répandu en Chine ; tous les foyers conservent son image, on lui fait des sacrifices à certains jours. A-t-il été roi, empereur, était-ce une femme ? Des traditions sont en faveur de chacune de ces opinions. D'autres traditions prétendent que c'était un aveugle qui se procurait la nourriture en recourant à la divination... Enfin, il paraîtrait à peu près sûr que c'était un homme de condition obscure, né dans le Kiang-si, qui, ayant commis un vol dans son pays, s'enfuit en mendiant son pain. Un maître d'école le prit à son service et lui confia le soin de sa cuisine. Bientôt il atîectionna un des élèves pauvres, nommé Tchang, il lui donnait chaque jour les restes du maître. Celui-ci, reconnaissant, lui promit de se souvenir de lui lorsqu'il serait mandarin. De fait, l'écolier devenu mandarin voulut récompenser le cuisinier bienfaisant; mais, celui-ci avait disparu depuis longtemps ; on ne savait ce qu'il était devenu. Désolé, le mandarin le créa dieu de la cuisine, écrivit beaucoup à son honneur et son culte s'est répandu... Toutes les idoles, même lés plus vénérées, ont des histoires de ce genre, même leur Fo

et leur Lao-Tzeu, sans parler d'autres dont les traditions sont plus lubriques.

(( Rien de plus curieux que ces histoires, rien de plus curieux encore que les élucubrations des bonzes, transmises de génération en génération, au sujet de la transmigration .des âmes; Les Chinois, en grand nombre, croient à la métempsycose.

Il y a quelque temps, j'ai visité, non loin de Tché- Fou, une pagode peu ordinaire, où cette doctrine était curieusement représentée. Je ne vous ferai pas la description de cette pagode perdue dans des gorges de montagnes ; qu'il me suffise de vous dire un mot de ce qui lui donne son cachet original. Dans deux corps de bâtiments, séparés par une cour intérieure, est représentée la tradition des supplices de l'enfer. Sans parler des peintures qui tapissent les murs et qui sont très suggestives, chaque supplice est représenté en action, par des momies en terre cuite ou en bois assez bien travaillé. Un juge de grandeur humaine, au visage terrible, assis sur un fauteuil, préside à chacune des exécutions : devant lui des diables torturent leurs victimes. Là, ils sont occupés à scier un homme ; plus loin, ils en plongent un autre dans de l'huile bouillante; puis c'est le supplice du moulin où la victime est moulue ; le supplice du gril ; des flèches dans les yeux ; de la rivière remplie de serpents. Plus loin, des diablotins font boire du fer fondu à leur malheureuse victime ; ils ouvrent le ventre à un autre pour lui arracher le cœur; ils pèlent et coupent la langue à un autre ; ils pèlent un

malheureux des pieds à la tête avec un couteau ; ils en couchent un autre sur une montagne et ils le fixent au sol avec des couteaux qui percent tout son corps. Je passe bien d'autres petites scènes de supplices vraiment curieuses à voir, pour arriver à la peinture de la métempsycose, qui vient tout à fait en dernier lieu, comme complément de ces supplices. Contre la muraille, a été fabriquée une maisonnette, de 30 cent, de hauteur à peu près. Par la grande porte ouverte, comme à la partie supérieure, on voit de^ grandes flammes. Des diables sont occupés à intro- ,. duire des victimes par la porte. A la partie supérieure et à droite, s'élève une grande colonne de fumée, laquelle ne tarde pas à se subdiviser en six colonnes qui s'échelonnent en demi-cercles. Dans la première, on a peint des mandarins avec de riches habits et les insigneS' de leur dignité ; dans la seconde on a peint des femmes ; dans la troisième, des quadrupèdes de toute espèce ; dans la quatrième, des oiseaux; dans la cinquième, des insectes ; dans la sixième, enfin, des papillons. Les âmes, après l'épreuve du feu,^ sont passées, selon leurs mérites, dans le corps de mandarins, de femmes, de quadrupèdes, d'oiseaux, d'insectes, de papillons : heureux les premiers qui participeront à la dignité mandarinale ; mais, trois fois malheureux les derniers qui, après avoir mal vécu ici-bas, devront vivre dans un corps de papillon pour leur châtiment ! (( Je voudrais bien m'arrêter là, mais avant de quitter notre pagode, laissez-moi vous faire faire un petit pèlerinage. Suivez-moi à travers un couloir

obscur, tapissé de petites barques en bois, déposées ]à probablement en ex-voto. Nous voici arrivés à la chambre à coucher de V esprit de la pagode. Assez étroite, mais bien éclairée, elle est remplie de banderoles bariolées de caractères chinois. Un lit assez bizarre avec de beaux rideaux de soie jaune tendre font tout l'ornement de la pièce. C'est là que vient reposer l'esprit du lieu. N'est-ce pas qu'en lisant ces lignes vous êtes pris de compassion pour nos chers, mais bien pauvres Chinois? Puisse cette compassion vous faire prier davantange pour ce pauvre peuple que l'esprit de mensonge aveugle à son gré. Quel travail pour mener à Dieu ces pauvres âmes plongées dans les ténèbres et parfois dans la boue du paganisme ! Puisse la grâce de Dieu, que vous obtiendrez par vos bonnes prières, féconder le zèle de vos frères missionnaires. Je vous recommande notre chère œuvre du Séminaire d'une manière bien spéciale. Affectueux et religieux souvenir à nos bons frères de Fribourg. Quelque chose de bien particulier au T. R. P. Othon.

« Pour vous, malgré vos infidélités, je vous réserve cependant une large part de ce que j'ai de plus affectueux en Notre-Seigneur et saint François.

<( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »

« Digo, té nei fikat uo léttro, couaté pajos et... sarrat (ij ! »

(1) Traduction du gascon : Dis donc, t'en ai-j'e fiché ii lettre! quatre pages !... et sei^ré!

Cette relation est comme le résumé des impressions personnelles du Missionnaire et des descrip-^ tions renfermées dans ses précédentes lettres ; il semble qu'il ait pressenti qu'il parlait pour la dernière fois, et qu'il ait voulu donner comme une idée d'ensemble du pays qu'il évangélisait.

Au 13 avril, il écrivait encore une longue lettre à s-es parents ; elle devait être la dernière. Il leur parlait à peine de la maladie qui l'emporta bientôt après, P. Apollinaire la croyait enrayée et il escomptait déjà un mieux qui ne revint pas ; mais sa lettre ne laisse pas soupçonner la moindre fatigue, sa plume est aussi alerte, son cœur aussi aimant et son âme toujours en haut.

Séminaire Saint-Louis d'Anjou, 13 avril 1904.

c( Mes bien Ghers,

(( Voilà de bien longs mois que je n'ai pas eu de vos nouvelles : je ne sais que penser ; mais on dit : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! Cela ne me suflit pas.

« J'ai eu une laryngite très forte avec extinction de voix. Un rhume que j'attrapai, il y a deux mois, se mêlant de la partie, j'ai eu pendant trois semai-

nés une crise très aiguë, avec fièvre continuelle. Enfin, grâce à Dieu, il semble que je suis hors de danger, bien qu'il y ait des choses qui laissent à désirer, en particulier la gorge, surtout quand je mange ! Quel supplice !

(( Le docteur compte sur le grand air et la bonne nourriture pour un rétablissement assez prompt. Inutile de vous dire que je ne fais pas la classe, ni instructions, ni catéchismes: je suis au silence. Depuis huit jours que je suis ici, je puis affirmer, je crois, que je suis mieux, bien mieux. Malheureusement, le temps est peu favorable : depuis trois ou quatre jours, il change comme le vent. Enfin, espérons que les beaux jours ne tarderont pas à venir.

« Je suis convaincu que l'on parle beaucoup en France de la guerre russo-japonaise. On se figure même, paraît-il, que nous devons savoir bien des choses ici, ignorées en France. Jusqu'ici, la guerre russo-japonaise est un mystère. Rien de sûr, rien de certain n'est affirmable, à part quelques attaques partielles où des torpilleurs ont été démolis de part et d'autre, quelque gros vaisseau coulé, Port- Arthur bombardé par les Japonais à plusieurs reprises Pour tout le reste lancé par les journaux, on l'a démenti, corrigé de telle sorte qu'il ne reste plus rien. — Les Chinois n'aiment pas les Russes et désirent unanimement leur défaite. Ceuxci ont été vraiment durs pour les Chinois, en Mandchourie, à Port-Arthur, à Vladivostock ; de là

des rancunes, des haines. — Les Japonais sont très nombreux à Tché-Fou : on ne voit que ça ! Les uns sont dans un accoutrement, Jes autres dans un autre, beaucoup sont vêtus à l'européenne, mais ils ont beau faire, ils sont faciles à reconnaître : tous petits et la figure... unique...

« ... Ce que nous avons le plus à redouter ici, ce sont tous ces Japonais qui ont débouché de partout et beaucoup n'ont rien; il faut cependant qu'ils vivent, et pour vivre, ils voleront : c'est ce qu'ils font. Nous n'avons pas trop ici de trois bons chiens et du veilleur de nuit. Mon compagnon fait feu quelquefois avec un vieux fusil chargé à poudre seulement. Nous avons trois chiens redoutés à la ronde : ils sont comme des lions pendant la nuit. J'ai toujours peur qu'on nous les empoisonne. Enfin, à la garde de Dieu !

(c Est-ce que je vous ai dit que nous avions trois petits nouveaux ?. ils nous sont arrivés il y a deux mois à peu près. Ils se portent à merveille comme d'ailleurs leurs compagnons. Nous avons donc maintenant vingt et un élèves. Je suis le Père nourricier en second de tout ce monde : le bon Dieu, la Providence, est bien le premier. Pour faire vivre ces vingt et un jeunes gens, tous ayant quatorze, seize, dix-huit, vingt, vingt-deux, vingt- trois ans, il en faut des ressources ! 11 ne faut pas seulement des vivres, il faut des vêtements, il faut l'entretien de chacun, il faut des livres, il faut mille millions d'histoires dans lesquelles on se perdrait. Et le

bon Dieu pourvoit à tout. Demandez avec votre enfant la continuation de cette bonne Providence. — Je m'arrête, mais je vous embrasse tous de tout mon cœur, depuis papa, maman, Aurélie, Berthe, jusqu'à mon cher oncle Marsan. — Affection bien respectueuse au cher M. le Curé. Affection à tous nos parents, amis, voisins. Quelque chose de particulier à Mlle Anna, à Mme Rousset, aux abbés Gendre etBéreilh... aux familles Laporte, Escoubés, Dutrey, GampaignoUe, Gouanère.

« Votre enfant,

(( Fr. Apollinaire, 0. F. M. »

L'adieu qui termine cette lettre fut le dernier que le P. Apollinaire envoya à ses parents ; il est à remarquer qu'il est complet. Afin de n'oublier personne, le missionnaire charge ses parents de le transmettre à tous les parents, amis et voisins : cinq semaines plus tard, il disait adieu à la terre et s'en allait dans la patrie du ciel.

Après ce suprême adieu à ses parents et à ses amis, il convient de transcrire ici ce qu'il écrivait, le 26 février 1902, dans son journal particulier :

« Vers à adresser à ma mère dans la dernière lettre, avant ou après ma mort. »

Adieu ! noble pays qui berças mon enfance ; Adieu ! parents, amis , vous tous que j'aime, adieu ! Mère, de votre fils ne pleurez point l'absence ; Nous nous retrouverons au sein même de Dieu !!.!...

« Dans le cas oïl Dieu m'accorderait IHncomparable gloire du martyre :

Et si, loin de vos yeux, le fer tranche ma tête. Si pour la Vérité iamais je dois mourir.

Oh ! quel bonheur !... j'aurai dans l'éternelle Fête La couronne d'apôtre, et celle du martyr !!!..,

Ce n'est pas le martyre du sang, mais bien le martyre du cœur qu'il allait recommencer et consommer bientôt après. Les premières pages de ces notes biographiques nous ont raconté comment il avait .enduré ce martyre par suite de la tendre affection qu'il portait à ses parents ; nous savons aujourd'hui que les Missions de la Chine, et tout particulièrement son apostolat au Séminaire Saint- Louis d'Anjou sont devenus la sainte passion de son âme. Sa prompte guérison, après la catastrophe du 11 août 1901, et ce qu'il a fait, depuis qu'il est arrivé au pays de ses rêves, peuvent lui laisser espérer de nombreuses années, pendant lesquelles, selon l'expression du grand Apôtre, il se dépensera et se surdépensera pour ceux qu'il engendre à Jésus-Christ. Brusquement, la maladie vient lui dire qu'il faut mourir !

A quel jour le P. Apollinaire entendit-il cette formelle sommation ? à quel moment comprit-il que sa mission allait fmir ? Nous ne pouvons le préciser. Sa lettre du 13 avril à ses parents annonce la disparition de la maladie ; cette implacable messagère revenait bientôt après et donnait un assaut

décisif à ce frère le corps que le P. Apollinaire avait toujours rudement mené, à ce frêle tempérament, usé surtout par un travail excessif auquel notre vaillant n'avait ni su, ni voulu se soustraire.

Le 17 mai, il y avait trente mois que le P. Apollinaire annonçait son arrivée en Chine. A cette date, chaque année, les Frères Mineurs célèbrent la fête de saint Pascal Baylon, cet humble Frère convers que Léon XIII a donné comme Patron à toutes les Œuvres eucharistiques. Un jour, traversant l'Aquitaine, Pascal Baylon arrêté par les huguenots, entrevit la palme du martyre: toute sa vie, il regretta de ne pas l'avoir cueillie. Ne fût-ce pas en la fête de cet ange de l'Eucharistie que le P. Apollinaire, complètement désillusionné, consomma le martyre de son cœur, en acceptant de ne plus travailler la terre que le Seigneur lui avait montrée et qu'il aimait comme son âme?...

Le lendemain, Mgr Gésaire lui administrait les , derniers Sacrements. En pleine possession de toutes ses facultés intellectuelles, le malade vécut encore trois jours pendant lesquels il put boire à longs traits au calice du sacrifice, répéter mille fois le fiât de Jésus agonisant, s'étendre sur la croix de la suprême et de la plus douloureuse immolation.

(c Oui, oui, disait-il, je fais le sacrifice de ma vie.' »

Mais il dut y avoir dans son cœur les déchirements les plus douloureux. Sept ans auparavant, au moment d'affronter ceux de la piété filiale, il écri-

vait à son Curé, qui devait révéler à ses parents son procliain départ pour la vie franciscaine (1).

« Ce lundi nous serons en promenade, à Beaulieu ; je resterai toute la journée devant le très saint -Sacrement. Pendant ' que vous agirez, je prierai, Je m'ofïrirai comme hostie volontaire, quoique misérable tout cela pour que le bon Dieu

vous éclaire et dirige vos paroles, tout cela pour que mes pauvres parents soient forts dans l'épreuve si cruelle ; oh ! que ce sacrifice, qui m'écrase, soit bien pour Jésus, tout pour- Jésus et rien qu'en Jésus ! )) — Les souffrances de ce cœur de fils nous font entrevoir les soufîrances bien plus grandes de ce même cœur devenu un cœur d'apôtre.

Lorsqu'il traçait ces lignes, le futur missionnaire se sentait aller au plus grand sacrifice de la piété filiale, mais en même temps il courait avec ardeur à la réalisation d'un rêve sublime. Le 17 mai 1904, il voyait ce rêve finir ; son cœur endurait le martyre du missionnaire zélé dont Dieu seul peut approfondir les apostoliques tendresses. P. Apollinaire aime de toute son âme et son Séminaire et sa Mission : il a eu le plus ardent désir de cultiver ce champ pendant de longues années; afin de pouvoir offrir une abondante moisson au Père céleste : efson labeur n'a duré que trente mois!

(1) Nous avons eu le regret de recevoir trop tard cette lettre: le chapitre ii^ était imprimé quand elle nous est parvenue ; nous en donnons les extraits les plus édifiants.

Dans la nuit du 20 au 21, il fit appeler le P. Henri. Voici comment ce bon Père raconte ses derniers moments : « J'arrivai en toute hâte et je compris vite que c'était la fin. Je lui fis renouveler le sacrifice de sa vie pour son salut et le salut des âmes et lui donnai l'Absolution. Avec quelle piété, les mains jointes, les yeux au ciel, il récita l'acte de contrition!... Je lui suggérai quelques invocations qu'il répéta, mais bientôt il ne pouvait plus parler. Sa respiration était saccadée. Puis, telle qu'une lampe qui semble éteinte, et par instants, jette un éclat subit, soudain, comme revenant d'un doux sommeil, il ouvrit tout grands ses yeux et un sourire des plus gracieux s'épanouit sur son visage. Fixait-il une image de la sainte Vierge appendue au mur, ou bien Dieu le favorisait-il d'une lumière d'au delà, je ne sais ; mais ce regard et ce sourire m'ont frappé, je ne les oublierai jamais. Deux minutes après, c'était fini, son âme avait paru devant Dieu (1). »

A cette heure, les Frères Mineurs d'Europe célébraient la fête de saint Bernardin de Sienne et, lorsqu'on descendit dans la tombe le corps du P. Apollinaire, celle du bienheureux Jean Forest, confesseur de Catherine d'Aragon, reine d'Angleterre, martyrisé sous Henri VHl, et béatifié, en 1888, par Léon Xni.

Ces deux fêtes semblent projeter sur la mort du

(1) Une âme d'apôtre. Le P. Apollinaire Dufrançois, p. 30 et 31.

jeune missionnaire et sur son tombeau comme un lointain reflet de la gloire réservée à l'apôtre et au martyr ; le P. Apollinaire a été l'un et l'autre : c'est l'impression que nous laisse le souvenir de tout ce qu'il a souffert dans son cœur et de tout ce qu'il a fait pour être tout à Dieu et au salut des âmes.

Nous n'avons donc pas à faire ici son éloge : iious ne transcrirons pas les nombreux témoignages d'estime et de vénération que nous avons reçus de ses anciens professeurs, condisciples, élèves et amis. Les pages qui précèdent nous montrent suffisamment ce qu'il a été, réalisant la dernière ligue écrite dans son journal le 25 février 4904... Il est bien vrai qu'au cœur je sens le désir d'être tout à Vous, tout à mon Dieu, vrai prêtre, vrai religieux, vrai missionnaire. Amen.

Mais nous voulons qu'il ait le dernier mot, et que lui-même termine ces lignes que nous lui avons consacrées ; nous donnons en conséquence un extrait de la première page de son journal : elle fait suite au règlement qu'il se traça quelques jours après son arrivée en Chine. Cette page sera la dernière de cette biographie.

« Retraite du mois, 25 février 4902.

«28""-' anniversaire de mon baptême.

« mon Dieu, je vous en supphe, brûlez, rayez du livre divin ces vingt-huit années qui se sont écoulées depuis mon saint baptême... En repassant

ces vingt-huit ans, je les trouve vides!... À part quelques époques où je^me suis senti plus fervent et meilleur, combien peu d'actes, même entre les meilleurs, ont été faits sans mélange d'orgueil, d'amour-propre. mon Dieu ! je suis votre prêtre et votre religieux, de combien de grâces n'ai-je pas abusé ! Pardonnez-moi ! je sens une douleur, une contrition bien vive pour le passé.

« Peut-être qu'à jamais je devrai souffrir et être impotent jusqu'à la fin de ma vie : vous savez, Seigneur, combien cette épreuve est cruelle pour mon âme. Fiat! Fiat ^nilii! Mes souffrances, l'offrande et le sacrifice de ma vie, je vous les fais formellement en ce jour.

« Je désire, ô mon Dieu, souffrir et mourir pour notre cher Vicariat, pour la conversion des pauvres infidèles du Chang-Tong où votre sainte Volonté m'a appelé.

« Ivimus ad suavitatem et nos hilariores facii sumus. Mon âme va à Jésus-Christ, source de vraie joie, et la joie sera ton partage. ))

Monogramme du S. Nom de Jésus (dessiné par S. Bernardin de Sienne.)

Armes de l'Ordre des Frères Mineurs

L'Ordre Séraphique et les Missions.

La Famille franciscaine se compose des Frères Mineurs ou Franciscains, des Mineurs Conventuels et des Mineurs Capucins : « elle est essentiellement apostolique et missionnaire ; elle n'a jamais dévié, sous ce rapport, de la voie qui avait été montrée par Dieu à notre séraphique Père. »

« Les Frères Mineurs, tout particulièrement, sont V Ordre qui -fournit le plus de 7}iissionnaires : ils eii ont plus de quatre mille occupés au ministère apostolique dans les pays de Missions des diverses parties du monde (1). »

(1) Voir l'Appendice IV, à la page 403 de l'ouvrage intitulé : Deiuc martyrs français, de l'Ordre des Frères Mineurs : le P. Théodoric Balat et lé Fr. André Bauer, massacrés en Chine, le 9 juillet i900, par L. de Kerval. Imp. Franc. Miss., 16, foute de Clamart, Vanves. (Seine.) — Ouvrage approuvé par le Maître du Palais Apostolique et par le Général de l'Ordre des Frères Mineurs.

Nous donnons ici simplement un rapide aperçu des deux Missions qui, depuis des siècles, sont l'honneur de leur Ordre : nous voulons parler de la Gustodie de Térre-Sainte et des Missions de Chine.

Depuis le commencement du xiii° siècle, les Frères Mineurs ont la garde du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Au cours des siècles, près de cleiix mille d'entre eux ont répandu leur sang pour le Nom de Jésus, à ce poste d'honneur, et plus de six 'mille ont succombé, atteints par la peste, le choléra ou d'autres maladies contagieuses (1). En même temps que le tombeau du Sauveur, les Franciscains desservent aussi plusieurs autres sanctuaires, les plus auffustes de la Palestine. Ces sanctuaires, avec leurs autres Résidences, constituent la Custodie de Terre-Sainte, qui est incontestablement la plus ancienne et la plus vénérable des nombreuses Missions confiées à leur zèle par le Saint-Siège.

Les Frères Mineurs arrivèrent également en Chine vers la fin du xiiic siècle ; ils en furent les premiers missionnaires. Les révolutions les en ont chassés à plusieurs reprises. Aujourd'hui, des nombreux A^icariats apostoliques établis dans cet immense pays, neuf appartiennent aux Frères Mineurs, savoir : 1° le Chen-Si septentrional ; 2° le Chan- Si septentrional ; 3" le Chan-Si méridional ; 4° le Chang- Tong septentrional ; 5° le Chang-Tong oriental ; 6° le Hou-Pé oriental ; 7" le Hou-Pé septentrional ; 8° le Hou- Pé méridional ; 9» le Hou-Nan méridional.

Les Franciscaines Missionnaires de Marie ont une Résidence et des œuvres florissantes dans cinq de ces Vicariats. Cet Institut, qui compte à peine un quart de siècle d'existence, compte cependant déjà quatre-vingt-six maisons, et plus de trois mille religieuses, dispersées dans les cinq parties du monde. Leur apostolat s'exerce merveilleusement

(1) Voir la page 137 et la note (2) du Tableau sijnoptique de l'histoire de tout l'Ordre Séraphique, de i208 à'1818, par la R. P. Marie-Léon Patrkm, Franciscain, Missionnaire Apostoliqvie en Terre-Sainte. — Paris, Imprimôrie Soussens et C'% 1879.

dans les orphelinats, dans les hôpitaux, dans les hospices et dans d'autres œuvres admirables, créées et soutenues par leur zèle.

Nous ne dirons qu'un mot des Missions dans lesquelles s'exerce l'apostolat des Mineurs Conventuels et des Mineurs Capucins (1). Ces Religieux ne possèdent pas de Missions en Chine ni dans la Palestine. Les Conventuels ont créé dans l'Amérique du Nord, de véritables foyers d'apostolat dans les diocèses d'Albany, de Brooklyn, de Syracuse et de Trenton, tandis qu'ils continuent en Roumanie et à Gonstantinople, leurs travaux plusieurs fois séculaires et qui occupent près de cent vingt de leurs Religieux.

ce Depuis leur fondation, en 1528, jusqu'à nos jours, les Capucins se sont vaillamment consacrés à la propagation de l'Évangile. A l'heure actuelle, ils ont environ neuf cents Missionnaires (2), » qui travaillent dans les cinq parties du monde.

c( Ces renseignements et ces chiffres sont tirés de la statistique officielle, publiée en 1902, par la Sacrée Congrégation de la Propagande (3). »

Les fils de François d'Assise, malgré le malheur des temps, demeurent encore la grande armée des Missionnaires. Depuis moins de cinq ans, quatre évèques de l'Ordre des Frères Mineurs et plusieurs de ses Religieux ont teint de leur sang les plis de son glorieux drapeau. Que ce sang généreux soit une semence de fervents religieux et de zélés missionnaires !

(1) Pour le tableau complet et détaillé des Missions confiées à la Camille franciscaine, voir à la page 402 de l'Appendice IV, dans l'ouvrage de M. de Kerval, Deux Martyrs français de L'Ordre des Frères JMmeiii-s.

(2) Deux Martyrs français de l'Ordre des Frères Mineurs, p. 430.

(3) Ibid.

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