‹ Trente mois en Chine [microform]Chapitre 15 sur 17 · TREÎSTE MOIS EN CHINE · texte numérisé non relu

TREÎSTE MOIS EN CHINE

Tché-Fou, 17 août 1903.

(( Mes bien Chers,

« Avant-hier, 15 août, le bon Dieu m'a accordé une des grandes joies de ma vie : Monseigneur, rentré depuis trois semaines, a ordonné prêtre un de nos braves enfants du Séminaire. Je l'ai préparé avec toute mon âme à ce grand jour, le plus beau de sa vie, et le bon Dieu a fait le reste. Hier, je l'ai assisté à sa première Messe qu'il a chantée à la cathédrale. Pauvres joies humaines, comme elles pâlissent à côté de ces joies indescriptibles de l'âme ! Que le bon Dieu est bon, bien chers, pour votre enfant ; aidez-le à être reconnaissant et à être de moins en moins indigne des fonctions si grandes, si saintes, mais aussi si redoutables qui lui ont été confiées. ~

(c Encore cette année, je resterai au Séminaire ; Monseigneur, qui a pour moi toutes les bontés d'un bon père, m'a averti et m'a accordé en même temps huit jours de repos absolu qui seront huit jours de retraite. Jusqu'à ce jour, les vacances, qui finiront^ bientôt, ont été bien laborieuses pour moi ; mais jeudi 20 août, lendemain de notre fête patronale, je quitterai le Séminaire pour huit jours et me rendrai dans une solitude tout près de Tché-Fou. Un bon prêtre séculier, auxiliaire de notre Mission, m'a gracieusement offert de faire ma retraite dans sa maison de campagne solitaire, qu'il possède sur une montagne dominant Tché-Fou. Je serai bien

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seul là, avec le saint Sacrement cependant, que Monseigneur me permettra de garder pendant les huit jours de retraite. — Comme je soupire après l'heureux moment qui donnera, je l'espère, et à mon âme et à mon pauvre corps, un calme et un repos nécessaires, avant de repi'eudre les travaux de l'année prochaine qui commencera pour nous le S septembre.

« Le 2(3 juillet, fêle de saint Anne, un cyclone terrible a fait ici des victimes nombreuses et des dégâts extraordinau^es. On parle de 500 à 1 000 morts. Avec leur insouciance ordinaiœ, les Chinois ont des maisons peu solides et ils se gardent bien surtout d'endii^uer de petits ruisseaux qui traversent la ville et qui deviennent de vrais torrents quand la pluie est forte. Ce fut le cas le 26 juillet : en quelques heures, des quartiers de ville entiers ont disparu et tout a été charrié à la mer. Le soir, la mer a restitué un grand nombre de victimes, hommes, femmes et enfants ; un plus grand nombre n'ont pas reparu. Les perles sont effrayantes ; c'est la ruine et pour longtemps. Pour comble, hier 10 août, fête de saint Joachim, il est tombé ici des torrents d'eau: peu d'accidents de personnes, mais les dégâts seront considérables ; les moissons, si belles, sont à peu près perdues. L'hiver sera redoutable. — Je m'arrête ; merci à la petite Berthe pour sa belle lettre et pour ses promesses de bien travailler. Affection au bon M. le Curé et à Mlle i\nna que je n'ai pas oubliée poui' ^a fête. Souvenir allectueux à tous -nos

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parents et amis. Je n'oublie personne. Je vous embrasse tous et chacun depuis mon oncle Marsan jusqu'à Berthe, Aurélie, papa et maman.

« Fr;' Apollinaire, 0. F. M. » ,

« P. -S. — Au moment où je vais mettre cette lettre sous enveloppe, notre jeune nouveau Prêtre entre chez moi. Je lui ai déjà demandé une bonne bénédiction pour vous tous ; je lui en demande une autre pour vous, ceux qui me sont chers, en particulier le cher M. le Curé. Dites-le-lui. — Je dis au brave enfant que j'écris à mon père et à ma mère :

(iT'oung t'amen chono: izin ha! Que le Père leur dise joie et bonheur, » me dit-il, non sans émotion. — Quelles belles et bonnes âmes le bon Dieu se choisit au milieu des misères du paganisme ! »

Voici une lettre dans laquelle il semble vouloir tout spécialement égayer ses bons parents. Il n'a pas oublié que, dans le mois de septembre, il y a" deux anniversaires douloureux, celui de son départ pour le Noviciat et celui de son départ pour la Chine ; aussi veut-il les empêcher d'y penser en les faisant rire un peu.

Séminaire Saint-Louis d'Anjou.

Tché-Fou (Ciiine), 4 septembre 1903.

(( Mes bien Chers,

c( Quatre petits nouveaux me sont arrivés hier au soir : ils sont petits comme des poules, bien qu'ils

aient douze, treize, quatorze et quinze ans. Ils ont voyagé pendant deux jours dans une machine dont vous vous ferez difficilement une idée et très commune en Chine : la « chenntzen. » Figurez-vous une grosse boîte de 1 m. 50 à 2 m. de long, 1 m. 20 de haut et 1 m. ou 1 m. 10 àpeu près delarge; deux mules, Tune devant, l'autre derrière, traînent la, boîte qui contient plus ou moins d'individus, — les quatre enfants étaient blottis là dedans.

i(. Vous n'avez pas idée comme on est remué dans ces véhicules, surtout avec les chemins de Chine, les plus curieux que vous puissiez imaginer : il paraît qu'on roule bien des fois dans la boite, quand on ne roule pas dans quelqu'un des multiples torrents qu'il faut traverser tout le long du chemin ! Les Chinois ne doutent de rien, le danger pour eux est un inconnu, et les conducteurs de chenntzen sont pires que les autres. Quoi qu'il en soit, nos quatre petits Chinois sont arrivés sans accidents ; je les ai installés comme j'ai pu, car ils n'apportent jamais rien avec eux : je m'occupe de leur petit bagage et de leurs paillasses en ce moment.

(( Je ne m'occupe pas seulement du spirituel au Séminaire, mais aussi du matériel et parfois très matériel. Ainsi, mon maître d'affaires me rend compte, chaque matin à peu près, de ses achats : il est si fier quand il peut mettre les marchands dedans. Un de ces jours, il m'arriva avec trois poulets : un grand, un moyen et un petit. Tout heureux, il me montra d'abord le petit : « Tôno chen

« Is'ien ? Combien te coùte-t-il ? — Oh ! pou koei ! (( pou koei ! Pas cher, pas cher, disait-il en riant : € il me l'a vendu quarante-cinq sapèques (juste « trois sous !) — Pou koei, ce n'est pas cher, en « effet, faut- il lui répondre. — Et le moyen? Pas (c cher non plus, il me l'a vendu soixante-cinq sapé- <r ques (un peu plus de quatre sous!) — Et le (( grand? » Ici, mon homme change de ton : « Tati « koei ! j) le grand est cher ! — Combien ? — Ré- (c ponse : cent cinq sapèques (juste sept sous !) -» Il ne faut pas lui répondre que c'est cher, « il perdrait la face, » et je vous assure que c'est grave, en Cliine. <( Pou t'ai koei, » ce n'est pas trop cher !... Voilà le mot propre !... La même scène se reproduit bien des fois par semaine, un peu pour tous les achats.

(( Je veux vous dire, en finissant, une bonne nouvelle : j'ai parmi les domestiques, un brave petit, inteUigent, laborieux, obéissant; pour me faire plaisir, il irait au fond du monde. Hélas ! il est païen ! mais depuis quelques mois, il apprend la doctrine : il aime beaucoup son catéchisme et désire beaucoup le baptême. Comme je voudrais avoir plus de temps pour le préparer et l'instruire de la doctrine qu'il aime tant à entendre! Aidez-moi, bien chers, de vos bonnes prières ! Oh ! comme c'est beau les âmes ! Comme je mourrais avec joie pour en sauver une ! Quel beau ministère que le nôtre ! Je l'aime chaque jour davantage, tout pécheur que je suis. — Affection toute filiale au cher M. le Curé;

souvenir affectueux à Mlle Anna, aux bonnes Religieuses, aux abbés Béreilh et Gendre.

(( Souvenir très cordial aussi à tous nos parents amis et voisins : — Dutrey, Escoubés, Dassy, Lnporle, Gampaignoie, Gouanère, Aurélie Lapeyrère, Gourrèges, etc., etc.

(( Je vous embrasse tous et de tout cœur, depuis la petite Berlhe, ma chère Aurèlie, papa, maman et mon cher oncle Marsan. — Quand vous verrez les Sœurs d'Éauze, affectueux souvenir. »

Le P. Apollinaire terminait son noviciat au couvent (le Pau, lorsqu'un jeune bachelier du Petit- Séminaire d'Ajain (Greuse), vint y faire une retraite pour étudier sa vocation (4). Collège d'Ajain, collège d'Éauze, les collèges catholiques se ressemblent tous, et leurs bons élèves aussi. Le collégien d'Ajain revint à Pau où il lit son noviciat et sa professi(Mi sous le nom de Fr. Théobald. Les deux anciens élèves d'Éauze et d'Ajain s'étaient bien compris sous les cloîtres silencieux du cjuvent de

(I) Fondé dès les pi-emières années du xix^' siècle par un saint, prêtre, qui avait traversé sans faiblir les orages de la granie Révolution, le Petit-Séminaire d'Ajain, dans la Creuse, acquit rapidement une excellente réputation et ai-ria à une grande prospérité. Bien que loin des villes, et n'ayant d':s lors qu'un inter lat, cet établissement n'a pas vu sa prospérité décliner. Sa Communauté est toujours nombreuse : ses anciens élèves figurent avec honneur, non seulement dans le clergé, mais aussi dans la magistrature, dans l'armée et dans la meilleure société. Voir Ajain (Creuse), Paroisse et Séminaire, par l'abbé Dah- DY, chanoine honoraire. Limoges, Ducourtieux, libraire. 1902.

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Pau ; ils ne s'oublièrenL jamais. Voici une lettre du P. Apollinaire au P. Théobald, récemment ordonné prêtre.

Tché-Fou, 5 sept'-nibre WO'A.

« Bien cher Père et bon Frère,

« La Chine, cette chère Chine de nos cœurs, aura, je l'espère, mes derniers efforts et mes derniers jours. Je n'ai pas encore goûté du ministère attachant des missions dans l'intérieur, mais il est curieux comme j'aime déjà notre belle. Œuvre, le Vicariat, notre Mission, enfin. Et ce n'est pas du lyrisme ou de la poésie renforcée ! Non, il est bien vrai qu'il y a des âmes bien belles au milieu de la boue du paganisme, des âmes privilégiées qui doivent consoler le Cœur de Notre-Seigneur, et il ne tient qu'aux Missionnaires, avec la grâce de Dieu qui ne manque jamais, de multiplier le nombre de ces âmes. En ce moment, le Séminaire compte dix-huit séminaristes, à peu près tous fils de famille de vieux chrétiens ; ils font à peu près tous notice joie, notre consolation et donnent les meilleures espérances. Il y a quelques jours, le 15 août. Monseigneur ordonnait prêtre notre unique diacre. Digne fils de son vieux père, qui est lettré, et, ce qui vaut mieux, excellent chrétien, ce brave enfant est allé à l'ordination avec les dispositions les plus consolantes : que Dieu est bon ! Le 49 août, fêle de saint Louis d'Anjou, patron de notre Séminaire, il

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est venu chanter la Messe ici. Ses condisciples lui ont fait fête, mais je renoace à vous dire avec quelle joie! Le soir, Salut du saint Sacrement, panégyrique de saint Louis par le nouveau prêtre, chants, vénération de la relique de saint Louis, gracieusement prêtée par le bon P. Henri, et enfui promenade à travers champs. Fête complète, je crois, et

pour l'àme et pour le corps. — Il nous reste

quatre minorés, deux philosophes et douze latinistes; nous en attendons un nouveau un de ces jours. Dans trois jours, le P. Henri viendra leur prêcher la retraite annuelle, du 8 septembre au 13 septembre ; après, nous recommencerons les études. De temps en temps, bien cher, portez notre chère Œuvre au saint x^utel ; n'oubliez pas, en particulier, le pauvre homme qui doit porter, pour obéir, des responsabilités qui sont parfois bien lourdes. — Dites, je vous prie, mou souvenir le plus affectueux aux deux nouveaux prêtres, PP. André et Arsène : je m'associe de tout cœur aux joies de leur ordination. Alfectueux souvenir à tous les étudiants de Fribourg. Le P. Henri et le P. Anselme se sont grandement réjouis de votre ordination, et me chargent de leur souvenir alfectueux. Pour moi, je vous prie de croire à ma fidélité de souvenir et d'affection devant Dieu.

« Bien à vous en Notre-Seigneur et saint François.

« Fr. Apollinaire, 0. F. M. »

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Le p. Godefroy tenait ]e P. Apollinaire au coiirant de la transmigration en pays étranger du Collège séraphique de Bordeaux, de la nouvelle organisation qui lui était imposée par les événements, et des nouveaux collaborateurs qu'on lui adjoignait pour cette œuvre. Le P. Apollinaire répond avec son entrain habituel :

Tché-Fou. — Séminaire Saint-Louis d'Anjou.

5 septembre 1903.

(( Bien cher Père,

« J'ai vu hier le P. Henri à la Résidence : quel homme ! toujours le même. Il devait venir demain au Séminaire pour prêcher une retraite aux enfants,

mais les occupations! il a fallu renvoyer à un

mois Nous commercerons donc les cours aprèsdemain. Un petit nouveau doit nous arriver aujourd'hui ou demain pour remplacer notre diacre qui a été fait prêtre le 15 août. Nous aurons donc cette année : quatre théologiens minorés, deux philosophes et treize latinistes. Nous n'avons pas à notre disposition une Université et les cours d'un grand

collège , on est plus modeste en .Chine! Il

faudra que notre monde se contente de la besogne laborieuse des deux humbles professeurs que vous connaissez, qui ont cependant à cœur de faire pour le mieux, c'est-à-dire le moins mal possible. Je me suis réservé les latinistes, laissant au P. Anselme

et la Ihéolog'ie et la philosophie. Me voilà donc revenu professeur de grosses lettres, il faut le dire, c'est avec un réel bonheur. Dieu veuille que ma santé, qui n'est jamais extrêmement solide, se maintienne, au moins pour réaliser les quelques petits projets que nous avons formés. — Mes vacances, qui s'achèvent, ont été aussi pleines que possible. Depuis mon retour ici, il a fallu songer à l'organisation pour l'année nouvelle : Dieu soit béni !

« J'allais oublier de vous dire que je m'étais réjoui de voir votre pensionnat se peupler de Gascons et, quels Gascons !... Il est entendu qu'il n'y en aura plus dans la Province, qu'au pensionnat et en Chine ! Vivent les Gascons... et... les autres !

(( Est-ce que les enfants chantent quelquefois Rien n'est beau... comme notre Chine (bis !j Gomme ils ont raison!...

« Croyez- moi toujours bien vôtre en Notre- Seigneur et saint François.

« Fr. Apollinaire, 0. F. M. y>

Nous avons reproduit en son temps la première partie d'une de ses lettres au R. P. Célestin, son ancien Maître du Noviciat : elle est une affirmation de son affectueuse reconnaissance et de sa fidélité aux doux souvenirs de l'année passée au couvent de Pau. Voici la seconde partie de cette lettre qui montrera une fois de plus le zèle et l'activité de notre missionnaire.

Ïché-Fou, Séminaire Saint-Louis d'Anjou. |

21 septembre 1903.

(i Révérend et rien aimé Père Maître,

a. Ces souvenirs allectueux ne nuisent en rien aux devoirs nouveaux, aux affections nouvelles, que le bon Dieu nous a ménagés dans notre nouvelle patrie. Il est bien vrai que de plus en plus je bénis le bon Dieu de rn'avoir appelé en Chine ; je le bénis même des lourdes responsabilités qu'il a mises sur mes épaules et quïl m'aide à porter cliaque jour d'une manière si visible. De plus en plus, j'aime notre cher Séminaire et les belles âmes qui seront nos prêtres de demain. — ,Te suis ici avec le P. Anselme^ tandis que le P. Henri, toujours procureur, nous procure admirablement ce qui nous est nécessaire. Depuis notre arrivée ici, il y a bientôt deux ans, quatre Pères et un Frère nous sont arrivés d'Europe; ils sont tous dans l'intérieur... Pour nous trois, il est entendu que nous avons échoué au port de ïché-l^'ou! Nous atLendons la semaine prochaine le renfort que vous nous envoyez de notre chère Province en exil. Dieu soit béni ! ils seront reçus comme des frères bien-aimés, c'est-îi-dire de tout cœur. Il faudrait tant que noire nombre augmentât, et pour la conversion des infidèles, et pour le bien spiiiluel des missionnaires aussi...

(t Le P. Solano, à Colbou, le P. Adéodat, à Cent-

LE :mission]saire

choufou, ont une école préparatoire au Séminaire; en ce moment, ils ont plus de quinze élèves. Le bon Dieu semble vouloir bénir notre cher Vicariat. (( Avant de terminer, une question pratique. Nous

Inlériour de l'cglise des Fnincif^cains, ù lirive.

avons, au Séminaii'e, sept Tertiaires et pour la Saint-François nous aurons encore deux novices. L'année dernière j'avais déjà la pensée de les réunir en Fraternité, le P. Henri me dit d'attendi'e ; plus que jamais je sens Futilité de l'érection de la Fi-aternité, pour le bien de ces enfants et pour la communauté. Au Collège sérapbiquc de Bordeaux, j'ai

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