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Trente romans: Le coeur; La chair; L'esprit

Dans le Tout-Paris dont ils faisaient partie à bon droit, on ne parlait jamais de M. et M""" Désaubiers sans faire suivre ou précéder leur nom de celui de M. Okampo, et cela sans raillerie aucune, sans le moindre sous-entendu malicieux. C'était un vénérable ménage à trois, consacré par le temps, admis par le monde. Lorsqu'on gravit une montagne, arrivé à un certain nombre de mètres au-dessus du niveau de la mer^ on rencontre une nouvelle flore; de même, à certaines hauteurs sociales,, la morale change.

Portant un nom historique, fils et petit-fils d'anciens ministres, et ayant hérité d'une des plus grosses fortunes du règne de Louis-Philippe, M. Louis Désaubiers, — il s'appelait

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Louis parce que le roi avait été son parrain, — sous le second Empire, pour faire quelque chose, accepta le poste de premier attaché dans une ambassade; puis, au bout de dix-huit mois, pris de la nostalgie du boulevard, renonça à la carrière, épousa une fille du Faubourg, relativement sans fortune , mais aussi belle que noble, et ne quitta plus son hôtel de l'avenue du Bois, où il commença à vivre à sa guise, en dilettante, épris d'érudition, de littérature et d'art, ne se plaisant que dans la société des esprits supérieurs. Par suite de quelles mystérieuses affinités en partie triple l'existence de M. Okampo, une célébrité de la science, un inventeur médical, le pionnier d une nouvelle thérapeutique, s'était-elle soudée à celle des Désaubiers, depuis une trentaine d'années?

D'origine espagnole, lui, naturalisé Français, et démocratiquement fils de ses œuvres, Okampo — depuis ses belles découvertes, les journaux supprimaient le « monsieur » en parlant de lui — était entré dans la vie par la porle sévère, avait dû déployer une énergie endiablée pour conquérir ses premiers grades: internat, doctorat. Puis, une fois arrivé à tout, au professorat dans les hôpitaux et à la belle clientèle, par un coup de tête, lui aussi, il avait renoncé à tout, et rompu avec la médecine officielle

LADIEU o

pour obéir à son génie qui lui soufflait de chercher par lui-même, d'aller à la découverte, d'explorer des régions scientifiques inconnues. Et bien plus dans l'intérêt de ses recherches que par passion pour la divine M""" Irène Désaubiers, il avait d'abord accepté — quelque trente ans auparavant — ' Fofl're gracieuse du mari, mettant à sa disposition tout un pavillon au fond du jardin de rhôtel, afin qu'il y fît son laboratoire. Bien que reconstruit de fond en comble pour celle destination nouvelle, le pavillon, à cause des ombrages séculaires du jardin, élait resté quand même humide. El les Désaubiers, un matin d'automne, s'aperçurent que leur hôte, pour être au travail dès l'aurore, passait presque toutes les nuils dans son laboratoire, au risque d'attraper une sciatique, et exigèrent qu'il emménageât au second étage de l'hôtel, a Un étage toujours fermé et qui ne nous sert à rien; mais là, absolument à rie*n ! » insistait surlout Irène.

Dans ce second élage de l'hôtel princier de l'avenue du Bois, « sur la lête des Désaubiers », le savant avait donc passé près d'un tiers de siècle, achevé d'abord sa studieuse jeunesse, puis vécu son âge mûr, et commencé sa vieillesse, tout cela sans quitter un seul jour ses amis, non seulemenl logé, nourri, chauffé,

blanchi, servi, mais « aimé » par-dessus le marché. Une véritable existence de coq en pâte,, purifiée par les mobiles, sauvée par la hauteur des personnages, scabreuse et abjecte, si elle n'eût été sublime. Pourquoi, ces trois êtres, qui représentaient la Fortune, Tlnteliigence et la Beauté, en vivant ensemble, n'eussent-ils pas mis tout en commun? A Louis Désaubiers, possesseur d'un million de rentes, si Okampo eût parlé de payer un loyer pour les locaux qu'il occupait et « une pension », le premier eût répondu par un éclat de rire inextinguible. En revanche, est-ce que la cohabitation avec un homme de génie, parvenu à une éclatante renommée, admiré dansies cinq parties du monde, ne dédommageait pas au centuple ses hôtes, mis eux-mêmes en lumière par le voisinage de cette gloire? Sans Okampo, ceuxci, malgré leur grosse fortune, eussent-ils échappé aussi bien à la banahté de certaines relations, presque obligatoires, vécu dans le même milieu intellectuellement supérieur ?

C'était donc eux, plutôt, ses obligés. Et Louis le sentait si bien, qu'un soir, au moment de passer à table, il rougit jusqu'aux oreilles de confusion, en voyant Okampo, qui venait de réaliser un petit héritage, lui faire « chut » du geste et glisser dans la serviette d'Irène une

parure de brillants valant au moins quarante mille francs. Mais il eut la délicatesse de ne gronder le savant que du bout des lèvres : puis, lorsqu'irène, dépliant sa serviette/poussa un cri de surprise et de protestation, il lui poussa le pied sous la table pour lui dire d'accepter.

Tandis qu'Okampo était une manière de colosse, bâti à chaux et à sable, avec un torse de lutteur, le mari n'était qu'un avorton, fébrile, souffreteux, tellement que, des deux^ onTeût pris pour l'homme de pensée.

Après de longues années de stérilité, Irène accoucha enfin d'un garçon difforme, avec une tête extraordinaire, prescjue aussi grosse que celle d'Okampo, qui ne vécut que quelques heures. Un an après, elle eut une fille avant terme, lantithèse absolue de l'aîné, et tout le portrait de Louis. On crut d'abord qu'elle ne vivrait pas, et Okampo devint réellement son second père, car s'il ne lui avait pas donné la vie, il la lui conserva grâce à des miracles. Pendant vingt ans, la santé de cette petite Renée si délicate fut l'absorbante idée fixe du médecin supérieur. Combien de fois il se leva

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au milieu de la nuit pour aller observer son sommeil, prendre sa température et doser son souffle ! Que de recherches dans les livres et de méditations! Avec quelle sûreté de méthode et quelles précautions méticuleuses, il sut la préparer par avance à franchir toutes les crises de Tenfance : la dentition, la croissance, la puberté, et cela sans perdre de vue le but presque surhumain qu'il s'était donné dès le premierjour: « refaire un tempérament », c'est-àdire vaincre la nature elle-même, suspendre les lois de l'hérédité. Et il y parvint. Devenue enfin une vigoureuse et superbe jeune fille.

Renée, à vingt-deux ans, put se marier.

Son départ de la maison teinta de mélancolie, mais rendit plus étroitement unie encore l'existence de ces trois êtres.

L'âge, d'ailleurs, arrivait. L'âge, où les joies sont plus rares et plus courtes comme les belles journées d'hiver, et où les douleurs comme les ombres, à l'approche du soir, se prolongent indéfiniment

Ayant quatorze ans de moins que' son mari et près de dix-huit ans de moins que son amant, Irène, toujours jeune à leurs yeux, conservait sa grâce et sa beaulé. Une beauté de souveraine, que la maturité adoucissait et rendait plus touchante,

Avec sa barbe de fleuve, ses cheveux foujours drus, mais blancs maintenant comme de la neige, Okampo semblait un grand chêne indéracinable, pouvant résister au temps comme à la foudre. Sa jeunesse et son génie semblaient s'être concentrés dans ses yeux, deux tisons qui brûlaient toujours de volonté et de passion.

Mais le chétîf Louis Désaubiers sembla d'abord devoir être le premier à payer son tribut à Tâge critique.

Un eczéma accompagné de rhumatismes chroniques, le clouait au lit à chaque instant. Et il avait pour des sejnaines à ne pas remuer le petit doigt, sous peine de douleurs aiguës. Plusieurs saisons à des eaux spéciales ne le soulagèrent pas. Mais le tour d'Okampo était proche, et, chez lui, ce fut absolument terrible.

Comme si la souffrance humaine avait un vieux compte à régler avec ce grand médecin, un mal épouvanlablement cruel, qui ne pardonne jamais^ le cancer, — et quelle variété du genre : un cancer de la moelle épinière! — en quinze mois, sans répit, avec une régularité de métronome, le réduisit à Tétat de loque pantelante écartelée de douleur, et hurlant nuit et jour.

Dans sa chambre du second, précisément au-

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dessus de celle de Louis, sur une sorte de lit de camp, qu'il avait voulu en fer et très étroit, sa vie n'était plus qu'une atroce brûlure , d'heure en heure plus cruelle. L'hôtel entier retentissait de son cri continuel.

Irène allait tout le temps d'un lit de malade à l'autre, veillait à tout et se multipliait. El, chaque fois qu'elle s'approchajt d'Okampo, le malheureux, par un prodige de volonté, refoulait ses gémissements, s'efforçait de lui sourire, et la priait de s'av,ancer tout près.

— Plus près!... J'ai quelque chose à vous demander...

Et lorsque ses lèvres effleuraient l'oreille de son amie, il la suppliait à voix basse de lui donner de quoi mettre fin à son martyre :

— Vois-tu, Irène, je souffre trop... De grâce, si tu m'as un peu aimé, va dans mon laboratoire et apporte-moi de la strychnine... un tout petit flacon sur l'étagère d'en haut... je t'en supplie.

Et, comme Irène ne consentait pas, il se ^lettait à pleurer à chaudes larmes, comme un petit enfant à qui on refuse un joujou, ou un gâteau qui pourrait lui faire du mal.

Vers le commencement d'avril, cependant, sans qu'il y eût amélioration réelle dans son état, l'espèce de bête qui le rongeait intérieurement sembla un moment repue, et ses douleurs devinrent moins aiguës. Alors, renonçant à son idée d'un suicide libérateur, le malade n'eut plus qu'un désir: se faire transporter au bout du jardin, dans ce laboratoire où il avait passé les meilleures heures de sa vie, et finir courageusement là, à côté de ses beaux travaux interrompus, comme un soldat sur le champ de bataille.

— Au point où il en est, il ne faut le contrarier en rien ! avaient répondu à JVP® Désaubiers les docteurs appelés une fois de plus en consultation.

Donc, un matin, vers onze heures, par un clair soleil qui égayait Tescalier de Thôtel, toutes les portes furent ouvertes à deux battants, et quatre hommes commencèrent à descendre, avec lenteur et précaution, le malade assis sur son lit, car il ne pouvait garder la position horizontale. Arrivés au palier du premier étage, les quatre domestiques firent halte

pour souffler une minute, et Okampo, ayant un peu tourné la tête, eut comme un saisissement. Les portes de l'antichambre du premier étaient aussi grandes ouvertes, et là, devant ses yeux, roulé jusqu'au milieu de Tantichambre, le lit du rhumatisant qui avait voulu se trouver sur le passage de son vieil ami.

— Louis!... mon pauvre Louis!... put seulement dire Okampo.

Maintenant, les deux lits se trouvaient l'un à côté de l'autre , bord à bord , et les deux hommes, la main dans la main, se regardaient avidement, en silence. Dans leur regard^ trente ans de souvenirs communs, bons ou mauvais, plutôt heureux, et la certitude du « plus jamais ».

— Allons! mon vieil ami, ça va mieux...

A bientôt, et bon courage, dit à la fin le rhumatisant...

— Non, Louis, pas à bientôt... Adieu! murmura Okampo d'une voix faible, pendant qu'on le ramenait sur le palier.

Et, repris par les quatre porteurs, le lit continua de descendre l'escalier, tantôt heurté contre le mur qui rendait un bruit sourd, et froissant tantôt la rampe qui, du haut jusqu'en bas, se mettait à gémir.

Au village de S..., à une demi-journée en diligence de Nancy. Issu d'une longue lignée de cultivateurs, Eugène Tauzin avait certainement de la race. — De taille moyenne, mais bien bâti et fort, des cheveux noirs et de grands yeux bleus, le teint rose. — Dans tous les cas, c'était un simple, ce qui ne Fempêchait pas d'avoir beaucoup lu, réfléchi, d'être très intelligent. Doux et tendre, bon comme le bon pain, il ne s'était pourtant jamais marié, et, à vingtcinq ans sonnés, on ne lui connaissait d'autre bonne amie que la petite Victoire, une gamine de neuf ans, solide et bien bâtie comme lui, même un brin boulotte à l'époque, mais gentille et remuante. Un vrai démon, qui avait du

vif argent dans les veines. Un peu « panpan », trouvait Eugène.

Elle n'avait plus son père et leurs champs se toucliaienl. Ce n'était qu'un jeu pour Eugène d'aider la mère de Victoire à faire valoir son bien. En retour, le jeune homme, qui n'avait plus de famille, trouvait, chaque soir, chez ses voisines, une écuelle de soupe et une place au foyer. Par les longues veillées d'hiver, dans la salle tiède, pendant que ronflait le poêle et que la mère filait, il tressait de beaux paniers pour la fillette. Mais celle-ci ne restait pas une minute en place, et jetant au diable sa broderie — de délicats et minutieux ouvrages de broderie qu'elle savait déjà très bien faire lorsqu'elle voulait — elle venait tourner autour du jeune homme pour le taquiner, quelquefois pour le battre.

Mais lorsqu'ils étaient seuls, l'après-midi par exemple, quand elle venait le relancer à la prairie ou dans les bois. Victoire se montrait plus douce. Le sauvageon s'humanisait. Au lieu de pincer ou de mordre, l'espiègle devenait caressante, se pendait au cou d'Eugène, n'en finissait plus d'embrasser ses joues roses. Celuici la laissait faire, heureux d'abord et attendri; mais son front se rembrunissait tout à coup, et il finissait par repousser l'innocente en pensant

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à la disproportion d'âge. « Bientôt vingt-six ans!... Quand Victoire aura Fâge de se marier, je serai presque un vieillard! »

Puis Eugène eut un autre point noir : Constant. Un gringalet de blondin, pas beaucoup plus âgé que Victoire alors sur ses quatorze ans, et l'entratnant déjà au bal le dimanche. Tous deux faisaientla maraude dansles champs, traversant les haies, grimpant aux arbres, sautant par-dessus les clôtures, volant des noix et des poires. Et la gamine se révoltait lorsqu'Eugène lui faisait des remontrances.

— Qu'est-ce que ça peut te faire, vieux jaloux, que nous allions à la maraude ensemble?... Tu as peur qu'il soit mon mari plus tard? Eh bien! oui, je Fépouserai, là, quand il aura fait son service militaire...

Cependant, quand elle le voyait trop triste, la rouée lui remontait le moral :

— Grand nigaud, je ne suis pas près de Tépouser... Songe qu'il n'est même pas encore soldat et que je n'en veux pour mari que lorsqu'il sera revenu avec des épaulettes.

Fils de parents infirmes, Constant fut d'ailleurs exempté du service militaire et ne tarda pas à être emporté par une fluxion de poitrine. Victoire pleura beaucoup.

Le lendemain de Tenterrement, Eugène eut

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le crève-cœur delà voir se diriger vers le cimetière, pliant sous le poids d'une énorme botte de fleurs qu'elle venait de cueillir dans les champs. Mais elle retrouva bien vite son insouciance, son rire clair, son impétueuse mobilité. ' Plus tendrement afl^ectueuse avec Eugène qui, décidément envoûté par l'ensorceleuse, recommençait à faire de beaux rêves.

Alors, appelée par un de ses oncles qui tenait un établissement de bains à Nancy, et n'avait pas d'enfant, et se sentait vieillir. Victoire quitta son village.

La fin d'un beau jour d'été, onze ans plus tard. En train de tailler une haie, Eugène se sentit toucher l'épaule. Une jeune femme en toilette claire, simple, non sans élégance, lui souriait. Et il ne la reconnut pas tout de suite.

— Victoire!... s'écria-t-il enfin.

— Eugène!... Comment vas-tu?... Est-ce que tu m'aimes toujours?

Une profonde émotion pétrifiait le paysan, lui fit lâcher sa serpe. Et il n'en revenait pas de se trouver en présence de cette dame, habillée à la mode de Paris, et qui ressemblait à celle qu'il n'avait jamais oubliée .

— C'est-il possible... Victoire ! balbutiait-il. Alors, se jetant à son cou, comme autrefois,

la jeune femme embrassa à pleine bouche ses joues roses. Et lui, plus gauche encore que jadis, ne rendait pas les baisers, sentait devenir humides ses yeux bleus.

Le rire clair de Victoire tinta plus joyeusement.

— Va, laisse-moi t'embrasser encore... pendant que mon mari n'est pas là!

Eugène crut d'abord avoir mal entendu.

Mais le rire clair s'acharnait :

— D'ailleurs, tu sais, il y serait... C'est moi qui me fiche un peu de mon mari.

Son mari! Les jambes du paysan devinrent molles. Pourquoi songea-t-il tout de suite à Constant, comme s'il n'était pas mort ? Mais le souvenir déjà lointain de l'enterrement, la vision de la pierre tombale blanche, où il avait lui-même porté des fleurs pour faire comme Victoire, le remirent un peu. Et ce fut avec une apparente indifférence qu'il écouta M""^ Lucien Renaud lui parler de son mariage, lui raconter ce qu'elle avait fait depuis onze ans.

Mon Dieu, ce qu'elle avait fait depuis onze ans, — à Nancy d'abord, où l'établissement balnéaire avait bientôt fait faillite, puis à Saint- Quentin, à Tours, ailleurs, enfin à Paris, — ce

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n'était pas très clair, et Eugène n'y prêtait qu'une attention distraite. Mais le mari, ce Lucien Renaud, avant même qu'elle en parlât, il ne pensait qu'à lui, aurait voulu le voir, et redoutait en même temps de le connaître.

On le lui présenta le lendemain. Invité à dîner chez la mère de Victoire, il se trouva en présence d'un inquiétant personnage, trop bien mis, qui, au premier aspect, lui en imposa et, avec sa barbe souple en éventail et ses dents blanches, lui parut très joli garçon. Mais le timbre de la voix lui déplut, et rien que la façon dont lui fut rendu son bonjour le mit hors de lui. Le sacripant d'ailleurs posait, parlait d'un ton tranchant, faisait le dégoûté, débinait le pays et contestait la cuisine. Puis, lorsque sentant qu'il indisposait trop ces braves gens qui s'étaient mis en quatre pour le recevoir, il voulut tout à coup faire le bonhomme, Eugène remarqua ses yeux faux, son front fuyant. La belle gifle qu'il eût appliquée sur ces joues couleur brique, aux pommettes saillantes! Comme il le détestait! Sans compter que Victoire, pendant tout le repas, évidemment gênée, montrait une joie factice, tâchant de s'étourdir, débitant d'une voix de tête aiguë, qu'il lui connaissait bien, un tas de choses gaies dont elle ne pensait pas le premier mot.

Maintenant, on prenait le café dehors, so>is la tonnelle. Assis un peu à Fécart, Eugène Tauzin se disait : ^< Pauvre Victoire! comment a-t-elle un pareil coco pour mari ! »

Puis, en voyant étinceler au soleil le gros diamant de la bague de Lucien Renaud, qui vidait sa lasse pleine de rhum : « Parbleu ! ils ont l'air d'être à leur aise. Mais l'argent n'est pas tout... Elle ne doit pas être heureuse avec ce pierrot-là ! »

Et, lorsqu'on se sépara, le paysan tourna brusquement le dos, feignit de ne pas voir la main que lui tendait Lucien Renaud, une main très lisse, soignée comme celle d'une femme, mais commune et terrible : une main de larbin criminel.

Le lendemain, quand Victoire vint chez Eugène lui faire ses adieux, celui-ci la tint longuement embrassée, et, tout à coup, très ému, pensant àTautre :

— Tu pars ce soir?... Ecoule... Veux-tu qu'il ne retourne jamais à Paris?

Et, devant l'étonnement interrogateur de la

jeune femme, d'un geste, il expliqua sa pensée.

- D'un geste qui assommait ou qui crevait. Mais

Victoire éclata de rire et s'écria de sa voix de

tête :

— Ah! elle est bien bonne... Ah! qu'elle est

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drôle!... Mais, mon pauvre Eugène, je ne te savais pas devenu si méchant... Et les gendarmes?... Dis, tout de même, on le ferait mettre à côté de Constant...

Enfin, elle retrouva son sérieux.

— Va, tranquillise- toi... J'en ai plein le dos, et il ne se doute pas de ce qui lui pend au nez dès notre retour à Paris... un joli petit divorce.

Victoire tint parole, divorça dans le courant de rhiver, mais passa bien des années encore à courir des aventures, sans donner signe de vie à Eugène Tauzin.

Un soir de novembre, par une pluie battante, un véritable déluge qui changeaitles rues du village en autant de torrents, elle débarqua à S... et, comme sa mère était morte depuis longtemps, alla frapper chez son vieil amoureux vers dix heures du soir.

— Qui est là? dit Eugène à moitié endormi, en entre-bâillant la fenêtre de la grange.

— Moi... moi, voyons... Dépêche-toi d'ouvrir... Je suis trempée jusqu'aux os.

Un instant après, dans la cuisine, devant la cheminée où Eugène s'époumonnait à souffler

pour rallumer le feu, la voyageuse, qui avait enlevé sa robe, tâchait de se sécher, les épaules nues. Une puissante commère d'une quarantaine d'années maintenant, encore originale et « panpan », toujours appétissante.

— Eh bien^ voyons!... Si on se mariait!...

Je suis libre, maintenant... libre comme Tair... et Lucien Renaud n'est plus que de l'histoire ancienne... Nous allons donner du travail au maire... et même au curé?... Tiens, pourquoi pas?

Ici, prenant un petit air contrit :

— Seulement, tu sais, je n'ai pas le sou... il faut me prendre comme je suis,., ou me laisser.

Eugène la tenait déjà dans ses bras, la pressant comme autrefois. Elle sentit une larme tiède tomber sur son épaule nue.

Ce ne fut que le lendemain de la noce que M""' Eugène Tauzin montra à son mari certain sac mystérieux, un fort paquet d'obligations de chemins de fer et de rentes trois pour cent, une cinquantaine de mille francs, que celte personne <' panpan », mais avisée, avait su économiser dans la capitale.

Debout, devant la porte disloquée de sa maisonnette, creusée dans le roc de la falaise, Aline, la veuve du quartier-maître Y van Le Noël, s'interrompt de faire du filet pour regarder la mer.

Une mer couleur de mine de plomb; sévère, farouche sous les nuages bas; une mer ne promettant rien de bon, et perfide, féroce comme le passé... Une mer qui lui a pris les siens, son père et ses frères, et son mari, le quartiermaître Yvan, dont elle conserve la croix — la croix de la Légion d'honneur — pendue au mur. Une mer qui lui causa d'aulres malheurs encore, plus anciens, oubliés, et qui, somme toute, lui a gâté sa vie, tellement qu'elle, jadis la plus jolie fille de ce village de pêcheurs, aujourd'hui, à quarante-trois ans sonnés, hâlée sans doute par le vent du large, mais ayant

conservé sa prestance fière, son corps de reine, ses cheveux, ses dents, et son cœur surtout, son cœur d'autrefois, altéré de tendresse et couvant de la passion sous les cendres, elle se trouve à jamais seule dans l'existence et sans espoir, finie avant d'être morte, désormais ni épouse, ni mère, pour toujours inutile... Et, après avoir lentement interrogé l'horizon maussade et inquiétant, où aucune trouée du ciel bleu ne promet une embellie, Aline pousse un long soupir désespéré, puis a un haussement d'épaules. Et, tournant le dos à la mer inexorable, elle se remet à faire du filet avec résignation, lorsqu'elle s'entend appeler par son prénom : « Aline!... Aline!... »

C'est le facteur, qui, de loin, lui montre une grande enveloppe fermée par cinq cachets de cire rouge.

— Une lettre pour toi... Aline, veuve Yvan Le Noël... Une lettre chargée I

— Chargée de quoi?

— D'argent, parbleu!... De beaucoup d'argent!...

Alors, après un moment de réflexion, Aline sourit :

— Tiens, ça doit être la dame... cette dame de Paris qui a passé toute la saison ici... Ayant peut-être du monde à dîner, elle doit m'en-

voyer dix francs pour que je lui expédie un beau poisson...

— Non, Aline, tu n'y es pas!... Ta lettre vient des Etats-Unis et sd valeur déclarée est : « Deux mille sept cents francs... »

Deux mille sept cents francs! Mais elle ne connaît personne aux Etats-Unis! Aline est très pâle. Déjà sa main, en tremblant de maladresse et d'émotion, a fait une croix sur le livre du facteur, car elle sait mal signer. Maintenant, le facteur est loin. Et la lettre, cette mystérieuse et émouvante lettre, lui fait presque peur. Elle la tourne et la retourne longuement entre les doigts avant d'oser Touvrir. A la fia, elle se décide, déchire soigneusement avec une épingle tout un côté de l'enveloppe, en respectant les cinq cachets rouges. Les billets de banque, sept de cent francs et deux de mille, l'éblouissent : une fortune! Elle n'en a jamais vu autant! Mais elle les écarte bien vite, déplie la feuille de papier à lettre grand format écrite sur les quatre pages et court à la signature : « Guillaume... » Alors, des larmes, de bien douces larmes, lui emplissent les yeux, coulent sur la lettre. Elle sèche d'abord celle-ci avec les plus grandes précautions de peur d'eflacer;puis, du revers- de la main, elle s'essuie les yeux et a toutes les peines du monde à dé-

chiffrer — à épeler plutôt — la missive que voici, dont je n'ai corrigé que l'orthographe :

« Ma bien-aimée Aline,

« C'est moi, Guillaume... souviens-toi : Guillaume Bozan, ton « premier »... Moi, je ne t'ai jamais oubliée, comme tu vois... C'est que je t'aimais bien, va! Je peux même dire que je n'ai jamais aimé que toi... Oui, bien vrai, mon Aline adorée!... Aussi, quel malheur que tes parents n'aient pas voulu te donner à moi, sous prétexte que, ayant en effet quelques mois de moins que toi, je n'avais pas encore fait mon service dans l'inscription maritime... Désolé, je m'engageai aussitôt pour devancer l'appel; toi, tu promis de m' attendre, lu n'en as rien fait, hélas! Mais ne crois pas que je t'en aie voulu : est-ce que tu n'allais pas avoir vingt ans! Et tu étais trop belle, trop courtisée aussi, pour te dessécher sur pied comme la fleur qu'on oublie de cueillir. Et puis, la volonté de tes parents... Je me suis dit tout cela, et, malgré le mal que ça m'a fait, tu vas voir que je n'ai jamais cessé de te chérir.

« Alors, voici mon histoire... Engagé, j'ai fait deux fois le tour du monde, aux colonies, pour toi, pour te mériter, car j'espérais encore,

alors; je me suis distingué et ai obtenu la médaille... Puis, 70... la guerre... vite on nous a embarqués pour la France, et je faisais partie de Farinée du général Bourb^ki, quand un <( pays » rencontré dans un autre régiment, m'a appris comme ça, à brûle-pourpoint, que, depuis dix-huit mois, tu t'appelais M"* Le Noël... Nom de Dieu! mon sang ne fit qu'un tour. Et, au bout de quelques instants, avant que j'aie le temps de me calmer, voilà que mon capitaine veut m'imposer une corvée dont les médaillés sont ordinairement dispensés... Fort de mon droit, je refuse... Lui, insiste, me pousse à bout... Alors, énervé par ma douleur intime, paf! une gifle qui le renverse...

« — C'est la peine de mort, et nous sommes « à quinze cents mètres de la frontière... Fous « le camp... » me conseille un camarade. Je ne me le fais pas dire deux fois. Et me voilà donc en Suisse, ma pauvre Aline... déserteur!

« En Suisse, je vends d'abord ma montre en argent pour m'acheter des effets civils ; je trouve du travail : mais quel travail!... Batelier sur un lac!... Marin d'eau douce, je te demande un peu!

« Au bout de trois mois, n'y tenant plus, je gagne un port de la Hollande et je m'y embar-

que comme matelot sur un voilier en partance pour TAmérique du Sud. Là-bas, après huit mois de navigation, est-ce qu'une avarie ne nous oblige pas à faire relâche quinze jours, à la Guyane française? Ce hasard allait décider de ma destinée : tu vas voir!

« Rien à faire abord pendant quinze jours.

Obligation même de quitter le navire pour laisser le champ libre aux cliarpenliers, et aller vivre à terre avec une indemnité de logement. Et c'est ici qu'on peut dire que le doigt du destin me touche au front. Imagine-toi, Aline, que j'avise une petite auberge, au fond d'une ruelle, près du port. « Tiens, là, ça ne doit pas « coûter cher... je vais demander un lit pour « quelques jours. » J'entre et vais droit au comptoir; est-ce que la femme de l'aubergiste, une quarteronne pourtant, n'avait pas une étrange ressemblance avec toi?

« Je n'exagère rien, mon adorée. Carmen, à peu près de ton âge, n'avait ni la taille, ni la nuance de tes cheveux, ni ton visage. Aucun de ses traits, examinés en détail, ne reproduisait exactement l'un des tiens. Et pourtant, moi qui avais le cœur plein encore de ton image, quelle émotion profonde à sa vue : l'air de mon Aline, les yeux et le regard de mon Aline, un je ne sais quoi dans l'ensemble de la physionomie,

une sorte de ressemblance immatérielle et mystérieuse qui évoquait ta chère personne. Et, dès les simples mots qu'elle me répondit : « Un (( lit pour quelques jours, oui, on pourra vous a en dresser un! » mes yeux se fermèrent...

Une seconde j'eus l'illusion que c'était loi qui me parlais, et je fus même sur le point de fondre en larmes.

« Carmen s'aperçut tout de suite de mon émotion. Elle me servit à dîner, causa un peu avec moi, m'accompagna elle-même à ma chambre, et, à peine fûmes-nous seuls... Son mari, Taubergiste, très malade, d'une maladie de foie, n'était guère gênant. Dix jours après comme je lui annonçais tristement que le voilier réparé partait dans la nuit, qu'il fallait nous dire adieu, Carmen me dit : «Non, reste... « Depuis que mon mari est malade, je ne puis « suffire à tout : je te prends comme garçon... (( en attendant... Et, quand je serai veuve, « nous vendrons l'établissement et irons vivre « ailleurs, afin de pouvoir décemment nous « marier... »

« Les choses se sont passées ainsi. Six mois après, le pauvre diable d'aubergiste mourait... sans que, bien entendu, nous n'ayons rien fait pour hâter sa fin... Nous réalisions, et venions nous fixer aux Etats-Unis, où, pen-

dant dix- sept ans, Carmen devenue ma femme légitime, m'a rendu bien heureux, — elle — et loi aussi— oui, toi! car j'ai continué à t'aimer en elle...

« Pendant ces dix-sept ans, j'ai fait valoir l'argent de notre petit fonds; des exploitations agricoles m'ont rendu presque riche... Et Carmen, pendant ces dix-sept ans, ne m'a causé que deux chagrins : elle n'a jamais pu me rendre père, et, voilà quelques mois, elle est morte dans mes bras, après une courte maladie, mais en me faisant jurer de l'écrire celle lettre (car un de chez nous, rencontré au Canada, venait de nous apprendre que lu étais veuve de ton côté). Donc, et pour me conformer aux dernières volontés de cette brave et généreuse Carmen, je t'envoie deux mille sept cents francs... (Deux mille pour ton voyage en première classe, et sept cents francs d'argent de poche.) Si, de ton côté, tu n'as pas complètement oublié ton Guillaume d'autrefois, viens vite, nous pouvons être encore heureux...

« Mais si, au contraire, recommencer la vie avec moi t'effraye, ce n'est pas une raison pour qu'on soit brouillés, dis... Et cette somme, qui ne m'est pas indispensable, est dans tous les cas bien à loi : disposes-en et considère-la comme un cadeau — comme un legs — de celte

LE SOUVENIR 3t

gentille Carmen, que j'ai aimée après toi, mais un peu beaucoup à cause de toi... dont tu n'auras donc pas à être jalouse, et à qui tu me permettras de garder, en échange, une petite place dans mon souvenir.

« Guillaume. »

L'aînée, Christine, avait cinq frères : Guy, Georges, Gustave, Gonlran et Gonzague.

Quand M"* Delorme mourut en donnant le jour à Contran et Gonzague, deux jumeaux, Christine avait treize ans et Guy, le plus âgé de ses frères, neuf seulement. Elle devint leur petite mère à tous.

Absorbé par les affaires, M. Delorme était du matin au soir hors de chez lui. Du jour au lendemain, comme si elle n'eût jamais fait que ça. M"** Delorme devint une maîtresse de maison hors ligne, veillant à tout, faisant marcher au doigt et à Tœil les domestiques et même les fournisseurs, élevant et dirigeant ses cinq jeunes frères avec une intelligence, une méthode et une autorité bien au-dessus de son âge. Tout

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cela, sans interrompre ses études personnelles, en continuant à prendre des leçons à domicile, à faire ses devoirs, en tenant la main à ce que Guy, Georges et Gustave fissent les leurs ^ sans perdre de vue cependant les tout petits. Propreté, santé, régularité des habitudes, surveillance des ébats de toute la marmaille, rien n'était négligé par cette jeune fée. Bref, M. Delorme, qui d'ailleurs avail adoré sa femme, ne songea jamais à se remarier. Et, les années s'écoulant, son intérieur, si bien dirigé par Christine, fut cité comme un modèle, et même devint légendaire dans la moyenne bourgeoisie parisienne oti il avait de nombreuses relations. Les années s'écoulant encore , Christine réalisa un autre miracle. Son père, ainsi chargé de famille, était sans fortune au soleil, n'avait que ce qu'il gagnait. Grâce à des prodiges d'économie, d'ordre et de vigilance, de volonté surtout, M"^ Delorme fut cause que ses cinq frères firent chacun d'excellentes études. Puis, à mesure que son père vieillissait, devenue la tête de la famille, avec cela de fort bon conseil, elle sut guider ses frères dans le choix d'une carrière. Tous les cinq l'ayant écoutée, se firent rapidement une position. Mais, ne s'en tenant pas là, Christine, au lieu de penser enfin à elle, ne crut sa tâche terminée que lorsque 'Guy^

Georges, Gustave, Gontran et Gonzague furent tous convenablement mariés.

Les deux jumeaux convolèrent à quelques mois de distance, très jeunes encore, dans leur vingt-sixième année. Mais Christine allait atteindre la quarantaine.

Le soir de la noce de Gonzague, chez Ledoyen, après avoir embrassé la dernière les nouveaux mariés, qui prenaient tout de suite le train de la Méditerranée, Christine rentra seule, avec son père, dans la maison désormais trop grande.

Mélancolique lui-même, M. Delorme affectait cependant d'être très gai.

— Allons! tout s'est admirablement passé... • s'écria-t-il en se frottant les mains.

Et, ayant enlevé son pardessus, il étala ses bonnes impressions. Un menu excellent, d'abord... Et quelle gentille enfant que cetle Juliette... « Une bonne petite nature... avec une famille charmante, des mieux posées..., qui avait dû lui inculquer des principes!...-»

Gonzague, évidemment, serait très heureux...

Dix heures moins cinq ! Oh ! ils étaient déjà loin... plus loin que Fontainebleau..'*

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Alors, après une journée si bien remplie, Christine devait avoir joliment besoin de son lit... Et lui-même...

Mais en embrassant sa fille, avec laquelle il allait vivre seul désormais, le vieillard, changeant de ton, et balbutiant presque :

— Voilà que ta tâche est finie... ma Christine... Depuis que ta mère... ta pauvre mère... tu as été parfaite... admirable... Mais maintenant il faut songer à toi... ma pauvre Christine... plus rien qu'à toi!...

— Ohl moi... dit-elle seulement.

Et, n'en pouvant plus, mais s'efforçant de sourire, elle embrassa très vite son père et courut dans sa chambre où elle s'enferma à double tour. Et, s'étant couchée, elle pleura toutes les larmes de son corps. A cinq heures du matin, elle n'avait pas fermé l'œil.

Déjà, le soir des noces de Contran, de Gustave, de Georges et même de Guy, elle avait passé des nuits pareilles, dans une révolte de la chair et de Tesprit, de tout son être sacrifié.

Sa chair brûlait et tressaillait, torturée de regrets, aiguillonnée par de cuisants désirs*

Vierge absolument, elleMésirait ce qu'elle ne savait pas ; mais son trouble n'en était que plus profond, et Tinslinct suppléait à ses ignorances. Exaspéré d'ailleurs par le mystère, son besoin d'aimer dépassant la réalité, Tégarait par des visions énervantes, lui faisait rêver des joies surhumaines, divines, extraordinaires.

Ces exaltations passées, quand elle retombait sur la terre, vite et durement, son esprit, clairvoyant et pratique, lui criait : « La jeunesse s'en va, est déjà partie, et comme je n^ai pas de dot, chaque jour de retard emporte mes dernières chances de mariage. Avant peu, laide et desséchée sur pied, quel parli trouverai-je encore? Tout au plus quelque veuf chargé d'enfants et obligé de tirer le diable par la queue... ou quelque vieillard aisé mais repoussant de laideur et perclus de rhumatismes... N'avoir pas songé à moi, m'être toujours dévouée aux autres : quelle bêtise!... J'en ai assez d'entendre dire : « Celte Christine est une si bonne fille! » Les autres s'habituent bien vite au sacrifice île vous-même, le trouvent tout naturel et même une chose due : feraientils pour vous ce que vous avez fait pour eux? »

Mais, après chaque mariage de ses frères, malgré ces révoltes de la chair et de l'esprit, ces effluves sensuels et ces velléités d'égoïsme,

— plus amères à mesure qu'elle avançait en âge, — Christine, la crise passée, reprenait bien vite son collier d'abnégation. Et elle le reprit encore le lendemain des noces dé Gonzague. Son père remarqua seulement qu'elle était un peu pâle.

— Tu n'as donc pas bien dormi?

— Ce n'est pas étonnant... Chaque fois que j'ai bu du Champagne, tu sais bien...

Et elle embrassa le vieillard en souriant, car elle avait retrouvé la paix du cœur.

Mais elle la perdit, celte paix du cœur, un an après, lorsque M. Delorme fut mort.

Malgré les offres hospitalières de Guy et de Contran, elle voulut vivre seule, « enfin pour elle ». Le déménagement, — car elle ne pouvait conserver l'appartement de la rue Saint-Lazare, trop vaste et trop cher pour elle, — le partage des meubles paternels, et son installation à Auteuil, cité Michel-Ange, où elle découvrit un petit logement, au nord, dans une maison décente, mais triste, l'occupèrent quelques jours. Cette fièvre d'activité une fois tombée, elle se retrouva seule, endolorie par la

rupture de ses affections et de ses habitudes, toute dépaysée.

Que faire? Elle avait compté sur la proximité du Bois pour se distraire; mais ce mois de novembre était affreux, la terre disparaissait sous la neige. Des visites à ses frères et à ses bellessœurs, elle en fil, malgré le mauvais temps, espérant que ça la sortirait d'elle-même. On la retenait à dîner, et, pendant quelques heures, elle se réchauffait un peu àTintimité d'autrefois. Mais, le soir, lorsqu'elle s'asseyait devant son foyer glacé, l'isolement lui semblait plus cruel.

Ses nuits surtout étaient misérables. De longues insomnies Ténervaient. Elle venait d'avoir quarante et un ans, mais belle encore, ne paraissait pas son âge. Des chaleurs subites lui montaient aux joues, des secousses nerveuses lui faisaient brusquement repousser les couvertures. Et, à la lueur de la veilleuse, elle restait là des heures, à moitié nue, ne sentant pas le froid, semblable à une belle fleur capiteuse que nul ne devait jamais cueillir et qui en mourait.

Alors, ce calme et cette paix qu'elle n'eût jamais osé demander à un docteur, elle alla, une après-midi, au fond d'une chapelle sombre, les demander à un médecin de l'âme. La cha-

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pelle, dans un quartier lointain, elle n'y était jamais entrée; ne pratiquant pas depuis longtemps, n'ayant jamais eu le loisir de fréquenter beaucoup les églises. Le confesseur, devant lequel elle s'agenouilla, elle ignorait son nom, son âge et jusqu'à ses traits. Aussi, à travers le treillage qui les séparait, elle laissa déborder son cœur, raconta tout : son enfance heureuse, après la mort de sa mère, sa gravité précoce, toute une existence de devoir et de sacrifice troublée par des tentations, les révoltes périodiques mais tôt réprimées de la chair et de Tesprit, enfin, depuis la mort de son père^ les effets de la solitude, la revanche de Tégoïsme, les luxures commises en pensée... Tout à coup, elle interrompit ses aveux, stupéfaite : son confesseur, le visage dans son mouchoir, pleurait à chaudes larmes, sanglotait comme un enfant qui viendrait d'entendre sa propre histoire. Et elle s'aperçut seulement alors qu'il était jeune, « plus jeune qu'elle ». Mais, s'étant levée aussitôt, elle partit, sans attendre l'absolution.

Elle revînt à pied à la cité Michel-Ange, la tête basse, désorientée et comme attrapée, ayant honte de ce qu'elle venait de révéler inutilement à un prêtre qui n'était qu'un homme. Où trouver, désormais, du secours et des consolations, puisque la religion elle-même n'en contenait pas, lui réussissait si mal? Que devenir? Quelle direction prendre?

— Mademoiselle, lui dit son concierge par le carreau de la loge, il est venu un a petit bleu » , que j'ai glissé sous votre porte...

Arrivée chez elle, Christine lut cette cartetélégramme :

« Ma grande sœur,

(( Une surprise!... Edmée accouchée tantôt^ trois semaines avant nos prévisions... Viens vite, je ne sais plus oîi donner de la tête... C'est une petite fille admirable — Christine aussi, parbleu ! — qui demande à grands cris sa tante et marraine.

a Ton petit frère, fou de joie.

« Guy. »

Et, ayant descendu les escaliers quatre à quatre, elle sauta dans un fiacre.

En route, pendant que le cocher, alléché par la promesse d'un bon pourboire, fouettait son cheval à tour de bras, Christine pensait déjà à la magnifique douillette qu'elle allait broder pour sa filleule. Et elle semjDlait transfigurée, car, une fois de plus, la crise mauvaise était passée — maintenant pour toujours — et elle se disait : « Comme je sens que je vais l'aimer, celle-ci: une fille!... Moi qui jusqu'à présent n'ai eu que des garçons!... »

— En ce temps-là — dit-il en passant la main sur son crâne chauve comme un genou — il y avait encore le bagne à Toulon, et, bambin «n pantalons courts, j'étais embelli par une touffue et soyeuse chevelure blonde, frisant naturellement... Oui, vanité dans le coin, il paraît que j'étais un superbe petit garçon dont ma mère et même ma bonne s'enorgueillissaient... Hein? qui le dirait, aujourd'hui?

Quant aux forçats, il n'y avait qu'à visiter l'arsenal pour en voir tant qu'on voulait, la plupart en bonnet jaune — quelques-uns en bonnet vert... ce bonnet vert réservé aux condamnés à perpétuité... et tous avec leurs' chaînettes et leurs petits boulets, tous navrants à voir, les yeux hagards et vides de pensée, travaillant à l'arsenal mais avec quelle nonchalance de bête indifférente, se mettant à douze pour soulever

unejpetite poutre ou rouler un tonneau vide.

Que de drames secrets, pourtant, et d'atroces douleurs morales sous cette résignation de surface I Des hommes de toutes les conditions sociales échoués là et confondus sous le honteux uniforme : à côté des escarpes de grand chemin, des] financiers, des notaires, d'anciens magistrats, un médecin et plusieurs prêtres. Mais^ en 'ce temps-là, ces réflexions ne me venaient guère, lorsque mon père me mena pour la première fois Yisiterle bagne. Et ce qui m'impressionna le plus, ce fut la petite boutique à l'intérieur de l'arsenal où étaient en vente un tas de menus ouvrages fabriqués par les forçats : noix de coco sculptées, coffrets, ronds de serviette, étuis, chapelets, et de petits vaisseaux tout gréés, avec leurs mâts, leurs vergues^ leurs cordages et leurs voiles.

D'ailleurs, en dehors de l'arsenal, sur le port , dans une échoppe au fond d'une sorte de culde-sac aujourd'hui disparu, une boutique du même genre était tenue par un ancien forçat, qui, tout libéré qu'il fut, avait conservé le costume, le bonnet vert ; en même temps, en guise d'enseigne sans doute, l'ancienne chaîne et son boulet étaient pendus au-dessus de l'échoppe. Moi, adorant déjà la mer et rêvant de devenir marin, je n'étais content que lors-

que ma bonne me conduisait sur le port, et, dans ma promenade, je ne manquais jamais de stationner devant Téchoppe. Et l'ancien forçat m'avait pris singulièrement en affection.

Etait-il père de quelque garçonnet de mon âge? Mes boucles blondes lui rappelaient-elles quelque souvenir heureux? Je ne sais; mais il est certain que ma vue lui produisait une émotion extraordinaire.

Chaque après-midi, à la même heure, il était sorti de son échoppe, et posté à l'entrée du culde-sac, sondant Tespace dans la direction par où nous avions Thabitude d'arriver ma bonne et moi, il semblait m'attendre. Du plus loin qu'il m'apercevait, son bon sourire et un imperceptible signe de tête semblaient dire : « Venez vite ! on vous attend. »

L'habitude était prise: une fois devant lui, lâchant la main de ma bonne, je courais droit à Téchoppe, où j'entrais comme chez moi, et ne me gênais guère pour mettre tout l'étalage sens dessus dessous. Avec quel bonheur je tripotais ses outils I II m'arrivait de faire des dégâts : jamais l'ombre d'un reproche. Sa seule crainte était que je me fisse du mal; aussi épiait-il mes moindres mouvements, tout en causant avec la bonne, non pour lui faire la cour, mais pour

l'occuper et la distraire, afin qu'elle me laissât plus longtemps dans Téchoppe et ne manquât pas de me ramener le lendemain. 11 lui faisait même des petits cadeaux : un dé à coudre, des -étuis pour ses aiguilles.

Cependant, je grandissais, j'entrais dans Fâge de raison, mon intelligence s'éveillait et j'étais chaque jour plus intime avec « mon ami le forçat ». Maintenant, sans cesser de toucher à tout dans sa boutique, de déranger et de casser, mon bonheur était de l'accabler de questions enfantines, auxquelles il répondait avec une complaisance inaltérable.

<( Dites-moi : pourquoi appelez-vous ce bateau un brick-goélette?... Où est le côté bâbord et le côté tribord?... A quoi reconnatl-on le mât de beaupré et le mât d'artimon?... » Je lui demandais aussi s'il avait fait de grandes traversées, assisté à des tempêtes et fait naufrage. Pouvait-on nager longtemps quand on tombait à l'eau tout habillé, et n'y avait-il moyen d'échapper aux requins ? Tous les sauvages aimaient-ils à manger de la chair humaine? Ni mes naïvetés, ni mes curiosités ne le lassaient. Il avait réponse à tout et moi, ravi, l'imagination en travail, je restais suspendu à ses lèvres, sa parole me jetait dans une sorte de griserie spéciale, comme ces suggestives

odeurs de goudron dont parle Baudelaire, — qui, humées le long des quais d'un port, vous transportent tout à coup par la pensée au delà des mers, évoquent des contrées magiques, des aventures inouïes et des paysages merveilleux.

Je fis une maladie, peu grave, mais assez longue, — la fièvre scarlatine, je crois. La convalescence me parut interminable : six semaines sans sortir, songez donc ! sans pouvoir retrouver mon cher forçat, qui, de son côté, devait être joliment en peine de moi.

En effet, le jour où je pus enfin reprendre mes promenades quotidiennes, avec ma bonne, sur le port, il courut au-devant de moi comme un fou les bras ouverts. D'e mon côté... à sept ans, on n'a pas de respect humain... j'allais me jeter à son cou, lorsqu'à deux pas, lui, s'arrêta net et détourna la tête en essuyant furtivement ses yeux.

Mais la joie eut bien vite refoulé son émotion... lé retentissement d'un drame ancien, de quelque gros chagrin ignoré... Et, à peine fûmes-nous devant l'échoppe, après avoir offert son unique chaise à ma bonne, il repartit en courant.

— Attendez-moi deux minutes.

Il revint bientôt avec un paquet énorme ; au

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moins pour trois francs de gâteaux à la crème ou au chocolat, achetés chez le pâtissier, afin de m'offrir à goûter.

Nous les trouvâmes excellents, ces gâteaux, ma bonne et moi. Il n'était pourtant pas riche; mais, en ce temps-là, je ne m'en doutais guère, ne m'étant jamais arrêté à cet ordre d'idées. Depuis, j'y ai souvent réfléchi, et je sais maintenant pourquoi mon ami n'arrivait pas h joindre les deux bouts.

Son échoppe et, par derrière, l'espèce de soupente au fond de laquelle il couchait sur une vieille paillasse, ne lui coûtaient presque rien; le propriétaire les lui laissait occuper en échange de quelques travaux de nettoyage et de réparations qu'il lui faisait exécuter. D'un autre côté, aucun vice caché ou apparent n'expliquait la misère de l'ancien bonnet vert : ne buvant que de l'eau, il mangeait comme un anachorète, et la question femme ne semblait guère exister pour lui. Son seul luxe était de fumer une petite pipe, qu'il laissait éteindre à chaque ini^tant en travaillant, et qui, rallumée plus de quinze fois, finissait par lui durer toute une après-midi. En outre, toujours penché sur son établi, il bûchait du matin au soir, et, comme il fabriquait des objets ravissants, ne manquait jamais de commandes. Aussi, sa

gêne croissante ne pouvait s'expliquer que par celte raîson : il élailtrop artiste.

Au lieu de faire « du métier », de songer surtout au profit qu'il pouvait retirer de ses ouvrages, de bâcler la besogne au plus vite afin de gagner davantage, le malheureux, comme s'il eilt travaillé uniquement pour son plaisir, cherchait avant tout à se satisfaire. Ces élégants vaisseaux, pontés et gréés, ces minuscules sculptures, toutes ces merveilles de patience et d'ingéniosité, est-ce qu'il ne s'avisait pas de les compliquer encore, en voulant se surpasser, en rêvant toujours mieux, en cherchant à leur insuffler la vie et à mettre dans les moindres détails quelque chose de lui-même ! Tel était son vice — celui d-es grands arlistes — un vice qui procure des jouissances surhumaines, mais au détriment de la santé, de la sécurité, et avec quels amers déboires! Un fou dans son genre — d'ailleurs, en % bonne compagnie :

comme Delacroix, comme Berlioz, comme Flaubert! — n'ayant dans l'espèce ni mérite, ni démérite. Il obéissait à son instinct, tout simplement. « C'était plus fort que lui ! » Ses père et mère l'avaient ainsi fabriqué.

Quelques jours après ma sortie de convalescence, voyant s'augmenter encore mon goût pour la marine, et sentant sa gêne croître, la

dette monter, devinant que cela aurait une fin, il voulut, avant de me quitter, sans doute pour toujours, me laisser un souvenir.

Sans me dire pour qui, il se mit à une œuvre comme il n'avait jamais osé encore en entreprendre : un vaisseau de ligne à trois ponts, avec les cent vingt canons, comme ceux d^ cette époque, exact et complet, a Une commande que m'a faite un amiral... » prétenditil. Et il ajoutait : « Si je le réussis, vous verrez, ce sera extraordinaire... Mais je ne sais pas si je pourrai m'en tirer. »

Ce vaisseau, pendant six mois, je le vis pousser, me passionnant avec l'artiste, partageant ses découragements et son espoir. Comment vécut-il pendant ces six mois, de quelles privations, par quels miracles de persuasion obtint-il à crédit tous les matériaux nécessaires et les accessoires? j'en frémis encore en y songeant. Puis, je me souviens qu'un jour il courut au-devant de moi, comme le jour des gâteaux : le vaisseau était fini. Et, pendant que je l'admirais tout flamblant neuf, merveilleux, avec son pavillon déployé, ses sabords ouverts, ses bouches à feu, sa dunette, ses canots à vapeur, prêt à prendre la mer, je sentis tout à coup comme une pluie chaude me tomber sur les mains. Oui, il pleurait, et, cette fois, il osa me

baiser au front, goulûment, comme si ce baiser était la récompense de son long effort. Et c'étaient aussi des adieux qu'il me faisait, à mon insu. Je ne le revis jamais.

Le lendemain, de très bonne heure, deux commissionnaires m'apportaient chez mon père le merveilleux vaisseau à trois ponts, avec ce billet à mon adresse : « L'amiral qui me l'a commandé, c'était... vous! Acceptez-le en souvenir de quelqu'un qui a perdu un fils qui vous ressemblait. » Le jour même, je me fis conduire à son échoppe : elle était fermée. Mon ami le forçat avait filé, mettant la clé sur la porte.

Et deux jours après, il n'était bruit dans Toulon que d'un vol audacieux, tenté en plein jour, avec escalade et eiîraction, dans une maison habitée de La Garde, près Toulon. Surpris, mon ami le forçat avait fait mine de résister, puis s'était laissé emmener. 11 en eut pour vingt ans, pendant lesquels, rentré au bagne et affranchi des soucis de la vie matérielle, il fut enfin libre de suivre sa vocation.

Jean Thurnerétait un garçon doux, un de ces êtres qui « ne feraient pas de mal à une mouche ». D'origine genevoise, il fut élevé dans cette religion calviniste qui marque à jamais les hommes et produit des puritains. En outre, jeté de bonne heure dans Tétude exclusive des mathématiques, — car son père le destinait à rÉcole polytechnique, — il s'y était un peu faussé l'esprit dans l'abus de l'abstraction, car la vie n'est nullement une équation du quatrième degré, et les hommes au milieu desquels il s'agit de faire sa trouée ne sont pas de simples chiffres.

Alors, sur ce jeune bourgeois ayant commencé à pousser ainsi, avait éclaté la foudre : son père, cueilli un beau matin par les gen-

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darmes et envoyé à Lambessa, où il ne tardait pas à mourir. Ce fut un grand ravage moral, un bouleversement complet de deux frêles existences : la veuve et le fils. Là veuve ne tarda même pas à mourir de désespoir, d'impuissance à surmonter la misère. El Jean resté seul, à seize ans^ dut entrer dans un atelier comme apprenti mécanicien. Ce changement subit de direction, les excitations politiques et sociales d'un milieu nouveau, Tinlerruption de ses études remplacées par une sorte de demi-instruction mal assimilée qu'il s'ingurgita à ses moments perdus, ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Il n'eut pas de jeunesse et poussa solitaire, couvant des révoltes, le cœur ulcéré, mais, par fierté, ne se plaignant pas. Peu sympathique d'ailleurs à ses nouveaux camarades, qui, ne parvenant pas à l'entraîner chez le mastroquet, le traitaient de poseur et d'aristo. Donc, partout de l'injustice, en bas comme en haut. Puisque le monde entier était mal fait, il se mit à rêver de le refaire. Et c'est au milieu de ce beau rêve qu'il fut appelé sous les drapeaux au commencement de la guerre de 1870.

Les charniers inutiles de ReischoPTen et de Sedan, les horreurs de la captivité ne firent que l'exaspérer davantage. Pourquoi cette folie de la guerre, ces haines idiotes de peuple à peuple?

Est-ce que Tennemi « unique «^ ce n'était pas le <( capitalisme » exploiteur, la répartition inique des richesses de la terre? Sans une fièvre typhoïde contractée en Prusse et qui retarda son retour à Paris, il se fût jeté à corps perdu dans la commune. Mais quand il arriva à la gare de TEst, les canons du Père-Lachaise ne tiraient plus. Seulement, les incendies fumaient encore et lui arrachèrent un cri d'enthousiasme : « Est-ce beau! Ah! si le vieux monde tout entier, avec ses laideurs et ses injustices, pouvait ne faire qu'une flambée ! Puis, sur ses cendres, quelle société parfaite et sublime ne pourrait-on édifier! »

Un an plus tard, Jean Thurner, libéré du service et rentré à Fatelier, était devenu méconnaissable. L'homme n'étant point fait pour vivre seul, il s'était marié, et le mariage l'avait guéri en apparence. Ayant eu la chance de tomber sur une « vraie femme >>, saine, vail- * lante et gaie, il vivait heureux.

D'origine plébéienne, Justine le considérait comme un être très supérieur à elle et même au reste de l'humanité, comme une sorte de

demi-dieu. Excellente ménagère avec cela, et faisant merveille avec leurs faibles ressources, elle sut rendre leur intérieur gentil. La naissance de leur petit Jacques exerça sur lui une heureuse influence.

Ce sectaire qui rêvait de transformer la société avait au moins un cœur de père. Ce petit être tout d'instinct, délicat et si intéressant, qui avait douze dents aujourd'hui, courait partout et où commençait à poindre la volonté et rintelligence, le captivait étrangement. Pour jouer avec lui il n'ouvrait pas ses livres, et ses rêves prenaient un autre cours. Que serait-il un jour, celui-là? Verrait-il F ère heureuse où l'humanité affranchie connaîtrait le paradis sur Ja terre?

En attendant, Jean Thurner, à l'atelier, travaillait plus courageusement. Son patron, un samedi de paye, le retint après les autres et lui dit :

— Je suis content de vous : je vous augmente de \ingt sous par jour, pour commencer... Et, si vous continuez, sachez que le contremaître, très vieux, parle de se retirer dans son village l'année prochaîne : vous le remplacerez. »

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