‹ Trente romans: Le cœur; La chair; L'espritChapitre 2 sur 8 · TII · texte numérisé non relu

TII

Il rentrait de son travail, à sept heures, un soir de juillet. Devant la maison un énorme rassemblement, autour de quelque chose à terre, qu'il ne pouvait voir. Certains, le nez en Tair, regardaient le sixième étage, se montrant une de ses fenêtres.

Peu curieux de sa nature et ayant faim, croyant sentir déjà la bonne soupe aux choux qu'avait dû lui préparer Justine, il jouait des coudes pour atteindre la porte et monter Tescalier quatre à quatre. « Tas de badauds! Il leur en faut peu, d'ordinaire... Justine me racontera... « Des voisins le reconnurent. Et chacun de lui livrer passage avec déférence et consternation.

— Le père!... C'est le père !...

Le quelque chose à terre qu'il n'avait pu voir tout d'abord lui apparut. Une large mare de sang, sur le trottoir et dans le ruisseau, avec, çà et là, des débris de substance grise : des morceaux de cervelle.

Déjà le cœur serré et pressentant un malheur, il s'élançait dans l'escalier. Mais le concierge, cramponné à son bras :

— Dieu garde! Ne montez pas, monsieur Thurner, attendez que je vons dise.

D'une poussée, il dégagea son bras. Mais d'autres personnes se jetèrent sur lui, Tattirèrent dans la loge. Là, on lui apprit la vérité : son fils Jacques, brûlé vif, pendant que la mère était descendue pour le lait. Et en remontant, folle de douleur, Justine, se jetant par la fenêtre, s'était brisé le crâne sur le pavé. Morte du coup. Tout cela en quelques minutes.

Dix-huit mois s'écoulèrent. Il y avait grande séance à la Chambre. Le duc de Broglie et M. de Fourtou devaient parler ; Gambetta aussi, probablement, et l'on redoutait un coup d'État pour (( le Roy ». La monarchie semblait faite. Les tribunes étaient bondées. Oh ! le beau monde! Le public des séances historiques. Au premier rang de la tribune de gauche, pourtant, faisait tache un homme blême, vêtu de noir,maisrâpé et ne montrant pas de linge. Debout, cet homme avait les mains dans les poches de son pardessus, et dans le creux de chaque main une bombe explosible par percussion.

Jean Thurner était donc venu là pour faire

sauter les ministres — et le ministère — sans compter le bureau et une bonne partie de l'Assemblée . Pourquoi? Oh! ses mobiles étaient des plus simples, et il n'en était arrivé à cette conclusion excessive que par un abus de la logique et un retour à ses tendances originaires.

Depuis la fin tragique de Jacques et de Justine, survivre seul lui était devenu impossible. Pendant longtemps il avait essayé, — mal, d'ailleurs : ne retournant pas à l'atelier, changeant de domicile, de quartier et d'habitudes, ayant vendu ses meubles, s'abrutissant chez les marchands de vin, ne recherchant que les visages nouveaux par terreur qu'on vînt à faire devant lui allusion au passé. Avec ce régime-là, loin de s'être rattaché à Texistence il la trouvait de plus en plus odieuse. Alors, bien décidé à en finir, il s'était dit : « Au lieu de faire un plongeon désagréable dans la Seine, ou d'allumer niaisement un réchaud, je veux que mon sacrifice de la vie serve à quelque chose, soit utile à mes chères idées : saper le vieux monde, faire table rase de ce qui existe pour tout reconstruire. » Et cette seconde idée l'avait fait venir au Palais-Bourbon avec ses deux bombes dans la poche, absolument résolu à lancer la première sur le banc des ministres, dès qu'un orateur du gouvernement se serait

levé pour parler. Dans la panique du premier moment, mais sans se presser et quand la fumée se serait un peu dissipée, afin de mieux combiner son coup, il lancerait la seconde et se retirerait les mains dans les poches. Puis, après avoir prévenu par un mot jeté tout de suite à la poste, le lendemain, à midi, il serait venu se livrer au préfet de police.

Eh bien, malgré un programme aussi complet, et arrêté d'avance en plein sang-froid par un homme aussi tenace que logique, MM. de Fourtou et de Broglie eurent beau prendre chacun plusieurs fois la parole, les bombes ne furent pas lancées. Dans une tribune voisine du banc des ministres, la présence d'un garçonnet de cinq ou six ans, que sa maman avait amené là, joli comme un cœur et ressemblant un peu au petit Jacques, ayant aussi de belles boucles dorées, arrêta le bras de Jean Thurner et sauva la Chambre.

Vers la tombée de la nuit, en relraversant le pont de la Concorde, il noya ses explosifs dans la Seine, et retourna chez son ancien patron, où il devint d'abord contremaître, et dont il finit par épouser la fille unique.

Très millionnaire aujourd'hui, Jean Thurner ne trouve plus la société aussi mal faite. Il a conservé d'ailleurs son étroitesse de puritain,

sa caboche faussée de mathématicien. Seulement ne lui parlez plus de propagande par le fait : aussi excessif que parle passé, mais dans un autre sens, il voit rouge et demande « la torlure pour ces misérables ».

Fernande, Camélia, Brunetle, et la juive Eslher, et Paquita l'Espagnole, et Carmen l'Alsacienne étaient unanimes. Dans la maison, il n'y avait qu'une voix sur le compte de « Madame » — et même qu'une phrase :

— Madame... on dira ce qu'on voudra...

Madame est une honnête femme!

Monsieur, par exemple, ne valait pas cher.

Fils d'une ancienne famille de tenanciers, honorablement connue jadis dans une ville voisine, lui, avant d'embrasser la profession de ses aïeux, avait travaillé trois ans dans une boucherie et contracté là-dedans toutes sortes de vices. Paresseux comme un loir, se pochardanl plus souvent qu'à son tour, et d'intelligence obtuse, mauvais comme la gale et querelleur.

En somme, une brute, qui en faisait voir de toutes les couleurs à sa gentille femme. Par exemple, il était superbe et fort, avec un corps d'athlète et un de ces profils de médaille au front bas qu'ont certains empereurs romains.

Malgré la beauté césarienne de Monsieur, Madame n'avait jamais pu aimer son mari — et pour cause!

Sophie — le prénom de Madame — - était une petite blonde, chélive et pâle, mais un vrai paquet de nerfs. De grands beaux yeux intelligents éclairaient et parfois transfiguraient son mince visage.

Sa mère, une fille de ferme, trop délicate pour travailler aux champs et qui avait dû venir se mettre en condition à la ville, l'avait eue à trente-six ans, séduite sur le tard par un <t pays », un garçon épicier âgé de quarantecinq ans, qui ne savait ni lire ni écrire. Que faire pour assurer le sort de cette petite que, dès le jour de la naissance, ces deux cœurs simples se mirent à aimer profondément? Réunir leurs maigres économies et prendre un commerce : mais lequel? Lui, complètement illettré, elle, ne sachant que la domesticité; leur em-

barras fut grand. Puis, un hasard providentiel leur mit dans les mains une affaire d'or : la suite à prendre d'une « maison », jadis la meilleure de la ville, mais depuis des années complètement tombée. Aussi Teurent-ils pour un morceau de pain. Leur mariage, alors rendu indispensable par les règlements administratifs, légitima Sophie.

Les commencements furent durs. Que de mal d'abord pour joindre les deux bouts! De quinze et dix-huit femmes — le chiffre d'autrefois, lorsqu'elle était la 'plus réputée de la ville — la maison était réduite à deux pensionnaires. Souvent celles-ci, d'une beauté contestable et pas de la première jeunesse, passaient toute leur soirée à se morfondre ou à dormir, à rouler des cigarettes désœuvrées. Mais celte petite encore au maillot, qui, lorsqu'elle avait bien tété sa mère, tendait vers eux ses menottes innocentes, les sauva du découragement. Que deviendrait-elle, par la suite, s'ils échouaient? Pour elle, il fallait vaincre ou mourir.

Après bien des soucis et des amerlumes, le jour où Sophie eut sa première dent, ils purent remplacer la plus décatie des deux ruines par une jeunesse, Boulotte, un peu louche, mais pas feignante, pleine de bonne volonté. Quand

66 LE CœUR

Sophie commença à mettre un pied devant Taulre, ses parents purent prendre une troisième femme.

Sophie avait donc grandi avec la fortune de la Tour de Nesle. Ainsi s'appelait la maison, à cause d'une sorte de pavillon en forme de tour, séparé du reste de rétablissement par un jardin spacieux : le tout hors la ville et près de la gare, presque à la campagne, à l'entrée d'une route écartée, au milieu de laquelle était suspendue la lanterne, oîi, la nuit, rougeoyait un 9 énorme et visible de très loin, comme un phare. Sophie et ses parents logeaient dans la tour, qui avait sa sortie spéciale sur la route, tandis que ces dames et la sous-maîtresse (depuis que la petite marchait seule^ ses parents avaient pris deux nouvelles dames el une sous-maîtresse) occupaient le bâtiment principal. Mais, malgré celte séparation, pendant le jour, à table, dans le jardin, et même dans la salle du rez-de-chaussée, quand il n'y avait pas de clients, la promiscuité était complète. La jeune Sophie courait partout, comme un petit lapin, *et toutes les dames — de grands enfants elles-mêmes — en raffolaient, jouant avec elle, la mangeant de caresses, la comblant de jouets, de sucreries, de gâteries.

Esther, tous les matins, passait trois grands

UNE HONNÊTE FEMxME 67

quarts d'heure à lui natter ses cheveux dorés. Puis Paquila, restée dévole, hii faisait dire ses prières. Et Brunetle se mettait à quatre pattes, galopait des heures avec Fenfant montée à califourchon sur son dos. Camélia lui apprenait à tirer les cartes. D^ailleurs, la petite les appelait toutes « maman » et grandissait en s^imaginant avoir une demi-douzaine de mères. Dans le nombre, de temps en temps, surgissaient des figures inconnues; mais, la nouvelle Taimait bien vile autant que les anciennes, et, comme les noms (des noms de guerre!) variaient peu, Fenfant de la maison continuait d'avoir ses « maman Camélia... maman Esther... maman Boulotte... »

Aussi, parmi toutes ces dames, ce fut une tristesse quand Sophie venant d'avoir sept ans, « l'âge de raison », ses père et mère se décidèrent à la mettre en pension à une vingtaine de lieues, dans un couvent d'Ursulines. Un enfant qui part, ça fait toujours un vide, même dans une maison.

Les parents de Sophie n'avaient qu'une idée, fréquente chez leurs pareils : faire donner une brillante éducation à leur fille, loin d'eux, pour ne pas la tacher de leur ignominie. Plus tard, grâce à la jolie dot qu'ils étaient en train de lui amasser, Sophie se marierait honorablement :

68 LE CŒUU

eux, si rimmolatioû était nécessaire, resleraient dans l'ombré. Mais, ô inanité des rêves I au bout de trois ans à peine de pensionnat, Sophie, tombée gravement malade, dul revenir.

Amaigrie, étiolée^, avec de grands yeux trop brillants au milieu d'un visage de papier mâché. La convalescence fut longue, et la maison ne la laissa plus repartir.

Elle avait retrouvé toutes « ses mères », plus nombreuses, grâce à la prospérité croissante du 9. Tontes, dans le jardin, où le patron avait construit lui-même une sorte de kiosque tapissé de vigne-vierge, passaient leur aprèsmidi à la soigner, à la distraire. Une des plus gentilles et des plus empressées, Georgette, une nouvelle, avait pour « ami » un étudiant en droit, M. Léon Courtois, fils du maire et député de la ville. Oh! mais c'était une passion. Très jeune alors, M. Léon avait fait cadeau à Georgette de sa photographie, que celle-ci portait ostensiblement à son cou, dans un médaillon. C'était l'été. Léon, en vacances, venait flâner des après-midi entières uu 9, dans le jardin, fumait des cigarettes, offrait des consommations à Georgette, jouait avec la petite

malade. Et celle-ci, alors dans sa onzième année, se mit à Taimer d'un amour d'enfant, d'enfant pas précoce que ne troublait pas encore la puberté. Cne jolie passionnette naïve, révélée par des rougeurs subites, faite d'innocence et d'adorable timidité. Cela dura quelques semaines. Puis, quand les feuilles commencèrent à jaunir, Léon alla continuer son droit à Paris, Georgette pleurnicha tout un jour, se consola avec d'autres, en continuant à porter au cou « le portrait du fils du maire », et finit par changer de résidence. Mais Sophie n'oublia jamais Léon.

Elle se remit lentement, continua de grandir dans la maison. Et elle se souvenait encore avec délices de sa passionnette, quand, vers la vingtième année, ses parents songèrent à la marier. Avec qui? Ils étaient loin, les projets d'autrefois. Chercher encore à sortir de sa condition : jamais de la vie! Ils avaient été assez punis d'une première imprudence, en risquant de perdre leur fille unique. Non! voilà qu'ils se faisaient vieux, eux, et devaient songer à la retraite : eh bien! leur fille se marierait avec quelque brave garçon de la partie, qui prendrait leur suite. Et voilà comment Sophie avait épousé « Monsieur », un fils de tenanciers aisés et honorables.

70 LE CCËUR

Donc, Monsieur ne rendait pas Madame heureuse.

Bien qu'elle eût souvent les yeux rouges d'avoir pleuré, Madame, foncièrement honnête, n'avait jamais, ni avant le mariage, ni depuis, appartenu à un autre qu'à son mari.

Plusieurs années après, en juin, par une de ces soirées tièdes oîi il y a de la volupté éparse dans l'atmosphère, Madame, un peu suffoquée de chaleur bien qu'en peignoir léger et clair, était étendue sur sa chaise longue, dans le petit bureau où elle se tenait d'habitude. En voyage depuis une grande semaine, « pour la remonte », Monsieur n'avaijt pas daigné donner de ses nouvelles. El pendant que toutes ces dames, ce soir-là sur les dents — et la sousmaitresse elle-même — étaient en société aux étages supérieurs. Madame, solitaire, sentait un grand vide, pour un rien aurait fondu en larmes. Tout à coup, contre la porte de la Tour de Nesle, le heurt d'une canne. En l'absence de son personnel occupé. Madame dut aller ouvrir. Un homme très chic.

— Monsieur, dit-elle gracieusement, en en-

Iranl la première dans le petit salon... ces dames sont en société : il faudra que vous ayez l'obligeance d'altendre cinq minutes...

— Cinq minutes... dix... toutes les minutes que tu voudras... ma chérie!... Allons, laisse toi embrasser.

— Monsieur! s'écriait-elle, en se reculant.

Et, de saisissement, elle fut sur le point de

tomber. En entendant sa voix, elle venait de le reconnaître. « Léon! » Oui, c'était M. Léon, l'ancien ami d,e Georgette, aujourd'hui quadragénaire, avec un commencement de calvitie et une tendance à l'obésité! M. Léon Courtois, maintenant marié, père de quatre enfants, et devenu un homme sérieux, maire et député de la ville, à son tour, en remplacement de son père! Certes, depuis des années, il ne mettait plus les pieds en des endroits pareils; mais, ce soir-là, pendant l'absence de sa femme depuis un mois aux bains de mer, et à la suite d'un dîner fort truffé chez un électeur influent, pris d'un revenez-y et tenté par la nuit noire, il s'était glissé à la chuchu... Mais lui, un peu gris, était à cent lieues de reconnaître la petite Sophie, qu'il avait jadis fait sauter sur les genoux, dans cette femme souple et frémissante, en peignoir clair, qu'il s'efforçait de renverser sur le divan : « La patronne? Eh bien!

st-ce que ça fiche... puisque je le gobe? »

ermer tout à coup les yeux et se laisser idre, là, enfin, par le seul homme qu'elle lamais aimé : quelle tentation !

adame avait donc un pied dans Fadullère, jue le tintement clair d'un bougeoir déposé une tablette de marbre, au palier du pre- • étage — sans doute une de ces dames qui iscendait — la rappela au sentiment du ►ir. El, se dégageant, très digne :

- Non, Monsieur... Ce n'est pas Thabitude a maison!

Quand le bruit se répandit que M. de Montaiguel était au plus mal, les innombrables cousins, arrière-petits cousins et neveux par alliance du gentilhomme campagnard s'émurent. Et tous, désirant savoir au juste ce qu'il en retournait, s'abattirent bien vite sur la gentilhommière, comme une nuée de sauterelles avides.

L'héritage d'abord en valait la peine. Outre que M. de Montaiguet passait pour le plus riche propriétaire terrien de la contrée, il vivait, depuis son veuvage, comme un hibou, ne voyant personne et ne dépensant presque rien. Puis, comme on savait que le vieux dur- à-cuire n'avait aucune affection, et était, en outre, un rude original, les compétitions élaient ouvertes, et

le chœur se disait : « Qui sait si, au dernier moment, grâce à un hasard favorable?... » Et, en pareille matière, les absents ^ont certains d'^a voir tort.

Il en arriva donc de tous les coins de la province, même de très loin. Ceux-ci par le chemin de fer, les autres en diligence, ou dans des véhicules de louage les plus variés : en calèche, en char à bancs, en break, en tapissière, en tape-cul, en « mort subite ». Certains vinrent même à pied, guêtres comme des touristes, le fusil de chasse en bandoulière. Une famille de cinq personnes, le père, la mère et trois enfants, débarqua un matin en bicyclette. Et tous, après avoir défilé devant le moribond, indifférent et atone, la respiration sifflante et Toeil déjà vitreux, sortaient de la chambre d'agonie avec cette sensation : « Trop tard ! Voilà C€ pauvre Montaiguet déjà dans un état comateux.. . N'importe! Nous ferons notre devoir jusqu'au bout!... Tâchons donc de camper quelque part dans le château... »

Le vaste château, maintenant, était plein comme un œuf, bondé d'héritiers à en craquer.

Nalurellement, les premiers accourus ayant pris les meilleures chambres, celles du premier et du second étage, les suivants montèrent sous les combles, se contentèrent des chambres de bonnes. D'aulres envahirent la lingerie, la bibliothèque, les granges, les écuries, jusqu'à la ferme. Et il en arrivait toujours. Certains s'installèrent même au fond des vastes corridors où s'engouffrait le vent, calfeutrèrent les fentes de leur mieux, répandirent à terre des bottes de paille. « Bah ! une mauvaise nuit est vile passée... » Mais les mauvaises nuits se succédèrent, et M. de Montaiguet vivait toujours.

Chaque matin, le médecin du village voisin, distant de onze kilomètres, arrivait dans son cabriolet. Un simple officier de santé, nez rubicond, ventre proéminent et satisfait, qui ne moisissait pas dans la chambre du malade. A peine en ressortait-il, les héritiers, tassés au bas du monumental escaher, l'arrêtaient au passage, anxieux, l'œil interrogateur.

— Il va plus mal que jamais...

— Notre pauvre parent ne peut-il pas s'en relever?

— C'est plus qu'impossible !

— Rien à faire ?

— C'est comme si vous demandiez à un oiseau

de voler sans ailes ou à un poisson de nager sans nageoires...

— Quel malheur épouvantable !

— Jje vous dis que ce soir il sera mort. C'est mathématiquement forcé.

Le lendemain malin Théritage n'était pas encore ouvert.

A la longue, ces messieurs et ces dames en prirent leur parti. Leur sollicitude à l'égard de ce cher parent s'éleva à la hauteur de cette longévité inattendue. Seulement, décidés à ne pas lâcher pied, tous s'efforcèrent de rendre leur installation moîijs sommaire, plus commode, sinon plus confortable.

Plusieurs louèrent des lits aux paysans des environs, firent venir du linge, des vêlements. Et, comme on se trouvait en nombre, de conditions etd'humeurs différentes, l'existence devint très supportable, accidentée et même amusante.

Dans la journée, pour ne pas se laisser gagner par la tristesse, les hommes allaient pour la plupiart à la chasse ou à la pêche, dépeuplant les bois, les étangs, pendant que les dames faisaient du crochet dans le parc, lisaient ou flirtaient avec ceux qui né chassaient qu'à la fourchette. Le soir, tous ensemble, dans l'immense salle à manger voûtée, quels réconfortants dîners ! La mélancolie, ça creuse autant

JL.l

i.E CERCUEIL DANS LA CAVE ^ 77

que l'air vif de la campagne ; et, quand on sent planer la mort près de soi, n'est-il pas nécessaire de réagir ?

M. de Montaiguet continuait h se porter de plus en plus mal — sans conclusion. Un matin, comme un des héritiers avait eu Tirrévérence d'émettre des doutes sur la gravilé de son état, l'officier de santé^e fâcha tout rouge :

— Nom de Dieu ! quand je vous dis que c'est un homme fichu... Que voulez-vous que j'y fasse ?. . . je ne peux pourtant pas vous le tuer ! . . .

Et le lendemain, l'officier de santé au môme petit cousin issu de germains :

— Un bon conseil !... qui vous fera au moins prendre patience... Pour ne pas être pris au dépourvu, moi, si j'étais vous autres, je commanderais tout de suite la bière... On ne vous fera ça qu'au chef-lieu de canton, et on mettra au moins trois jours à la livrer,.. Par conséquent, pas une minute à perdre.

Ce qui fut fait. Au bout de trois jours, le cercueil arriva, flambant neuf. Et M. de Montaiguet qui, décidément, avait Fâme chevillée au corps, respirait toujours.

Jusqu'alors, malgré la promiscuité obligée de cette attente, plusieurs rameaux éloignés tles diverses branches de cette parenté si touffue faisaient bande à part, se regardaient de travers

' f '^wt

78 ^ LE CœUR

en grognant comme des chiens qui vont se disputer le même os. D'autres, ne s'étant jamais parlé de leur vie, affectaient de s'ignorer. Mais, comme un lien magique, ce cercueil — dissimulé pourtant au fond de la cave — mit fin aux discordes anciennes, rompit la glace, dissipa les méfiances, cimenta l'union générale. Et^ comme le tout est de s'enteftdre, le séjour au château devint tout à fait charmant. Plus d'amabilités de commande, ni de mots à double tranchant, soulignés par des ricanements féroces 1 Mais des visages affables, épanouis, des poignées de mains chaleureuses. Plusieurs mariages furent projetés, décidés, et il se consomma dei& adultères. Avec cela, des chasses et des pêches plus miraculeuses que jamais^ des excursions aux environs, de discrètes parties de lawn-tennis tout au fond du parc. Enfin, après les plantureux repas du soir, des jeux de société les moins bruyants possible: ainsi pas de musique ni de sauterie « qui eussent dérangé notre cher malade » ; mais des pantomimes et des tableaux vivants pour la jeunesse, pendant que les gens graves whistaient. A la fin, un petit bac de famille, également silencieux.

Et le cercueil, dans la cave, continuait à attendre, inutile.

D'inutile, il devint on ne peut plus gênant et encombrant, le cercueil, le jour où Tofficier de santé rendit Tarrêt suivant :

— Il vivra... Je n'en reviens pas moi-même ; mais votre parent est sauvé... Un miracle !... la science en fait quelquefois...

Les héritiers se regardaient, consternés. Leur oncle ou cousin sauvé, comme ça, au moment où l'on s'y attendait le moins : c'était très heureux, assurément, mais pourquoi le cercueil, • «ce maudit cercueil »^ était-il là, les empêchan de manifester quelque joie ? Comment le faire disparaître à jamais, l'escamoter ?

— Si vous le repreniez, votre cercueil? proposèrent-ils à l'officier de santé .

Celui-ci se fâcha tout rouge. Est-ce qu'on se fichait de lui? On le prenait donc pour un croque-mort ! Les médecins, « qui n'assistent même pas aux enterrements », prolongeaient la vie et étaient dispensés de tous rapports avec la camarde.

— Plus souvent que, pour vous autres, j'irais risquer de perdre ma clientèle!... Adressezvous plutôt au curé...

Mais ils n'eurent pas. le temps de, suivre ce conseil. Dès le lendemain, le vieux dur-à-cuire put se lever pendant nne heure et recouvrer assez d'énergie pour les flanquer tous à la porle.

Sa convalescence fut rapide. Il vécut encore quinze ans, fil faire du cercueil une hdiche à pain et légua sa grande fortune aux hospices.

En ce lemps-là... C'était il y a un bon demisiècle, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe... Vous n'êies pas sans avoir rencontré des vieillards qui ont vu cette époque antédiluvienne. Pas de lumière électrique, ni téléphone, ni télégraphe, pas de chemin de fer. Pour aller de Paris à Marseille, huit jours de diligence. 11 n'était pas encore question de dynamite ; la photographie s'appelait daguerréotypie. Mais le panamisme commençait à poindre, car un grand ministre de l'époque disait à ses collègues de la Chambre le fameux : « Enrichissez-vous ! » et le soi-disant « petit journal » n'étant pas encore inventé, le journalisme lourd, grave, pontifiant, doctrinaire, ennuyeux, était une force et tenait le haut du pavé.

Rédacteur quotidien de la Patrie^ à moins que ce ne fût du Constitutionnel^ Caïus Corniquet — signant C. C. comme Jules Janin signait J. J. aux Débats — aurait végété aujourd'hui, ou eût été réduit à faire du journalisme politique en province; mais, en ce temps-là, il était quelqu'un, et ses Premiers-Paris, ou il commentait chaque jour les jeux de bascule du parlementarisme, avaient de Tautorité sur les abonnés. La lourdeur de sa forme passait pour de la sagesse, sa gravité pour de la profondeur.

Dans la vie, au contraire, Caïus Corniquet était un joyeux compagnon, plein de verve et d'imagination, la coulant douce, ne sortant guère des fameuses galeries de bois du Palais- Royal, alors dans leur plein, pilier des maisons de jeu et du Café des Aveugles, lion des coulisses. Portant beau, très répandu et très aimé, it était de toutes les fêtes, le jour et la nuit, et représentait assez le type burlesque et invraisemblable du « journaliste » selon les notaires de Pithiviers qui s'imaginent un monsieur écrivant ses articles avec une danseuse sur chaque genou.

A la suite d'un héritage, son oncle maternel étant mort, Caïus Corniquet se trouva amené à prendre un congé et à faire un voyage en Provence.

Quelle impression profonde et vraiment inouïe produisit Marseille sur ce Méridional de Paris ! 11 y fui tout de suite comme le poisson danè l'eau. Le soleil et la mer, là grande lumière, le caractère des habitants, les sonorités chantantes de la langue, la cuisine provençale, même les odeurs du vieux port, tout Fémerveillait, le transportait et le grisait. Question d'atavisme, il est vrai, car sa grand'mère était née dans une petite ville des Bouches-du- Rhône.

La petite ville aussi lui plut, et les champs ensoleillés, les grandes routes poudreuses, le paysage brûlé, mais si accidenté, plein de contrastes, parfois entrecoupé de fraîches oasis de verdure et d'eau jaillissante, l'enthousiasmèrent, l'émurent, en firent presque un autre homme, disposé aux idées sentimentales. Non seulement il s'attarda dans la contrée plus que ne le comportait son congé, mais il se laissa marier.

Sans porter le costume artésien, car elle était l'unique héritière d'un ancien magistrat retraité, Dosia Richaud passait pour une des

; 84 LE CŒUU

plus jolies filles d'Arles. Cheveux noirs et teint de lait, avec ses yeux veloutés et son profil grec singulièrement pur^ elle était physiquement charmante, et tout se trouvait réuni :

santé, dot, éducation, caractère. Avec cela, un futur beau-père doux, crédule, et pas de bellemère. Les vieux garçons les plus récalcitrants s'y fussent laissé prendre, et Caïus Corniquet n'était ni farouche, ni vieux.

La lune de miel fut très gentille. Le soir de la double cérémonie, après avoir embrassé le père Richaud, mélancoliquement, Caïus et Dosia moulèrent en chaise de poste, et leur voyage de noces fut délicieux, à petites journées, au gré du hasard, du vent et du soleil ; ils parcoururent la Provence, sans se presser^ en s'attardant dans les sites qui leur plaisaient ou lorsque l'hôtellerie était bonne. Remontant d'abord la Durance, ils visitèrent ainsi les Hautes et Basses-Alpes, puis redescendirent le Var, arrivèrent au bord de la Méditerranée. Et^ là, ce fut un enchantement. Prenant la route de la Corniche, il allèrent de Nice à Menton et à Vintimille, poussèrent jusqu'à Gênes. Et c'est au retour surtout qu'ils n'avancèrent qu'à petites journées, suivant les moindres méandres de la Côte d'Azur, craignant d'abréger leur plaisir.

Le père Richaud, par exemple; avait beau leur écrire, du fond de la campagne où il passait les trois quarts de Tannée, des lettres impatientes, désolées, — la poste, en ce temps-là, ne fonclionnaitpas aussi bien qu'aujourd'hui, — ces épttres désespérées ne les rejoignaient qu'au bout de trois semaines, lorsqu'ils avaient déjà envoyé quelque court billet annonçant une prolongation d'itinéraire.

Bref, partis avant la moisson, les deux nouveaux mariés ne furent de retour qu'au commencement de l'hiver.

— Enfin, vous voilà, les enfants prodigues... ce n'est pas trop tôt, dit le père en les embrassant.

Le soir, très fatiguée, Dosia se retira de bonne heure. Mais le gendre fuma plusieurs pipes avec son beau-père, lui narrant les péripéties du voyage. Au moment de se retirer à son tour, celui-ci demanda à Caïus Corniquet ses projets :

— Vous n'allez pas parler de repartir, dites. . . Je me fais vieux et la solitude me pèse.,, il faut me laisser un peu ma fille.

Affectueux et gentil comme toujours, Caïus Corniquet avait pensé à tout. De Paris et de sa vie enfiévrée, certes, il avait assez. Se souvenant de leurs conventions en se mariant, il ne

demandait pas mieux que de renoncer pour toujours à la capitale et au journalisme pour se retirer à Arles, et aider son beau-père dans l'exploitation de ses vastes propriétés ; seulement, avant de changer ainsi d'existence, et pour mettre ordre à ses affaires, un dernier voyage à Paris était indispensable, et puisque sa femme semblait avoir besoin de repos, ce voyage, il consentait à le faire seul.

— Que je vous embrasse! s'écria le père Richaud; vous m'avez compris à demi mot, et vous êtes un brave garçon...

Le brave garçon partit seul le surlendemain.

Au commencement, ses lettres à Dosia furent longues, expansives, débordant de tendresse et farcies de bonnes raisons: — « Va, tu me manques, ma chérie! Quel malheur que ta santé délicate — sans compter la nécessité de ne pas laisser ton père trop longtemps seul... à son âge! — t'ait empêchée d'accomplir un long et harassant voyage! Que ne t'ai-je à mes côtés, d'abord pour vivre heureux, puis pour remonter mon courage elm'aider à mener à bien la lâche surhumaine entreprise... » Et il l'étalait com-

plaisamment, la « tâche surhumaine ». D'abord, quand on rédigeait depuis quelque douze ans les « C. C. » du Constitutionnel^ on ne pouvait se retirer comme cela du jour au lendemain, laisser en pleine session parlementaire le journal dans l'embarras. Son successeur, certes, était déjà désigné. Mais il avait dû accepter la mission de confiance de « le former », de lui inculquer « la ligne », la fameuse « ligne politique » du journal. Grâce à ce haut service, lui, c'était convenu, resterait rédacteur, môme de loin, enverrait des « Variétés » et conserverait ses émoluments. « Puis, aux élections prochaines, qui sait? Grâce à la reconnaissance de ces messieurs, ma candidature est possible... même certaine... »

De ce thème alléchant, sur lequel il brodait des variations infinies; de ce chatoyant mirage dont il savait si bien faire étinceler les facettes, pas un mot de vrai. Paris avait repris Caïus Corniquet, là, tout simplement. Les galeries de , bois et le perron de Tortoni ne voulaient plus le lâcher. Décidément, il préférait les maisons de jeux à la vallée du Rhône, et même les soirs de déveine noire aux coups de mistral. Les « impures » lui firent même si bien oublier sa femme, que ses lettres devinrent plus rares, plus laconiques et plus ternes. Des redites, grif-

fonnées avec dégoût sur des tables de café, et qu'il ne se donnait pas la peine de relire. Toujours des contes à dormir debout, mais sans verve maintenant, et remplis de contradictions, d'impossibilités. Puis, il en vint à ne répondre aux lettres de Dosia les plus pressantes et les plus désolées que par d'insignifiants billets d'une amabilité vague. Enfin, après une lettre courroucée du beau-père « qui mettait les points sur les i », les courts billets eux-mêmes cessèrent. Mais, tous les six mois, au jour de l'An et la veille de la fête de Dosia, Caïus Corniquet, en galant chevalier français, envoyait des fleurs à •celle-ci, avec, sur sa carie, un : « Je vous aime toujours! » ou quelque chose dans ce goût-là.

Sept ans plus tard, un matin, vers six heures, Caïus Corniquel, qui venait de s'endormir, fut réveillé par un léger « toc-toc ».

Sa femme de ménage n'étant pas arrivée, il alla ouvrir, en chemise.

— Dosia! ma petite femme chérie!

Il la reçut à bras ouverts et à lit encore chaud.

-"''^PÇE^r^^v

UN MARI liNTERMITTENT 89

— Quelle bonne idée d'être venue me surprendre!... Quelle joie de te revoir! et comme tu sens bon... posilivemenl, lu sens le thym et la lavande... Te souviens-tu de notre voyage de noces?

Us ne se levèrent qu'à six heures du soir.

Caïus Comique t ne fit pas son C. C. Après un petit dîner fin, le théâtre, puis un tour au Palais-Royal et un souper en cabinet particulier, où, en portant parfois aux lèvres sa coupe de Champagne, Dosia lui raconta comment elle était venue. Une vraie escapade.

Profitant d'une absence de son père, juré aux assises d'Aix, elle avait pris la diligence.

— Méchant!... songe que je viens d'avoir trente ans, et que, lorsque tu nous quittas, je n'en avais que vingt-trois.

Leur lune de miel recommençait.

Elle dura encore trois mois, pendant lesquels il fit visiter Paris en détail à la provinciale. Toujours le théâtre, et des soupers, des bals. Dosia ouvrait des yeux démesurés, trouvait cette existence charmante. Et que de mains tendues vers son mari, de bons sourires. Elle ne savait pas son Caïus si populaire parmi les hommes, surtout parmi les dames. Elle lui en fit même l'observation.

— Bahl ma petite femme, lu n'as rien à

craindre... je te le jure... ce ne sont que des camarades.

Pleinement rassurée, prise de nouveau aux belles protestations du charmeur, elle eût voulu vivre toujours ainsi; mais son père commençait à la réclamer à cor et à cris, sans compter que, peu accoutumée aux veilles et à cetle existence en Tair, elle fut bientôt sur les dents et il fallut songer enfin au retour. Désolé lui-même par Tidée d'une séparation nouvelle, son mari lui conseilla pourtant de profiter d'une occasion. Le président du tribunal et sa femme, depuis quelque jours à Paris, retournaient à Arles la semaine suivante.

— Accepte, ma pauvre amie, puisqu'ils veulent bien t'emmener... Ta santé avant tout!... Puis, cette fois, ce ne sera pas long. Tu as vu que, pendant ces trois mois, mes affaires sont restées bien en retard. Un coup de collier de quelques semaines pour rattraper le * temps perdu, et, liquidant mon mobilier de garçon, je vais te rejoindre pour toujours.

Le « coup de collier » dura sept autres années. Le Méridional de Paris ne se décida à revenir planter ses choux en Provence qu'après la révolution de Février, mais vieilli, fourbu, déplumé.

Et son journal n'ayant plus d'influence, il ne brigua aucune candidature. Les douceurs d'une union enfin parfaite le dédommagèrent en partie. Par exemple, Dosia et lui n'eurent jamais d'enfants.

A quarante ans sonnés, Henry Bernai eut la Joie de faire, un héritage complètement inattendu.

Ce délicieux château de la Saulaie, à six kilomètres de xManles, et ces bonnes quinze mille livres de rentes, qui lui tombaient du ciel, c'était Tindépendance assurée pour le restant de ses jours. C'était la possibilité de ne travailler qu'à ses heures et à des œuvres de son choix, où il se donnerait tout entier. En outre, il pourrait maintenant s'offrir certaines douceurs de la vie non goûtées par lui jusqu'alors, réaliser certains vieux rêves. Mais quels rêves? et quelles douceurs de la vie? Ici, justement, commencèrent des hésitations, et, à leur suite, affluèrent des mélancolies. Quand

il eut donné congé de son petit appartement de Montmartre, si gai, ayant vue sur des jardins, — où il avait passé tant de bonnes après-midi à travailler, et tant de nuits joyeuses à aimer à tort et h travers, — pour en prendre un, place delà Trinité, plus confortable et plus cher:, lorsqu'il eut profité du déménagement pour renouveler son mobilier de garçon, un peu vieux et fatigué comme lui, montrant la corde (pour les mobiliers, un commencement de calvitie), et que, vers la fin de juillet, il eut passé quelques jours dans la sous-préfecture natale, où, après vingt ans d'absence, il tie retrouva que des tombes moisies par Thumidité^ et le tutoiement de quelques anciens condisciples, devenus laids, obèses, jaloux, étroits d'esprit et complètement crétins, Henry Bernai, au retour de ce funèbre et malencontreux pèleri-nage, se demanda quelle fantaisie de choix et de haut goût ilallait pouvoir s'offrir. — « Oui*, laquelle? » — Un autre voyage, plus loin, à Naples, à Venise, à Constantinople, dans une de ces villes ensoleillées dont il avait tant rêvé en sa romantique jeunesse? — Mais outre que la saison estivale n'était point propice, pourquoi s'exposer à quelque nouvelle désillusion? — Alors, quoi? Un beau fusil, un permis de chasse et des chiens bien dressés? Un bon

billard? Un cheval? Un bateau? — Hélas! il n'était plus à l'âge où un seul de ces joujoux eût fait sauter d'aise son cœur. Pourquoi la fortune lui arrivait-elle si *tard, lorsqu'il se sentait devenu très pauvre de désirs !

Cette mélancolie, il la promenait au milieu de ses riantes prairies de la Saulaie, où il avait décidé d'attendre l'hiver.

Par une fin d'après-midi délicieuse, sur ses grands arbres, les oiseaux saluaient les obliques rayons jaunes du soleil couchant, il se dit tout à coup: « Il n'y a que la femme!... Il faut que je sois une fois de plus amoureux... »

Mais amoureux de qui? Il alla lentement au bout de son allée de tilleuls, en se demandant de qui il pourrait devenir amoureux dans le voisinage. » Bah! je ne trouve rien... Allons toujours dîner. »

Après le dîner, en fumant au clair de lune, assis sur la terrasse, il pensait: « J'aurai toujours la ressource d'aller en chercher une nouvelle à Paris... » Mais, par une association d'idées assez naturelle, au lieu dépensera cette nouvelle, voilà que, se retournantvers le passé, il se mii< à voir défiler les anciennes... « Depuis la première, cette fillette d'une amie de ma mère dont j'étais fou le jour de ma première communion, et à qui je n'ai jamais rien osé

96 LE CŒUli

dire, quelle légion!... Toutes les conditions sociales... Des superbes, des laides, desjeunes^ des vieilles, des jolies, des pires... Une bossue, une folle, plusieurs négresses Tiendraientelles toutes^dans ce vaste parc?... Cependant,, pour quelques-unes d'inoubliables, dont les traits chéris se détachent sur Tensemble, combien s'effacent, se confondent, comme celte poussière d'étoiles dont est faite la voie lactée... Pourtant, toutes — ne fût-ce qu'un jour, une heure, une seconde — je les ai désirées, pressées sur mon cœur, aimées. Que sont-elles devenues?... Combien, déjà, au fond d'un cercueil, ne sont qu'un squelette... »

Et étant allé se coucher là-dessus, Henry Bernai eut de l'insomnie.

Une longue insomnie, sous l'influence fébrile de laquelle il conçut le plus excentrique projet,, original jusqu'à la bizarrerie, mais d'une extravagante difficulté d'exécution.

Le lendemain, levé au petit jour, il prenait le premier train pour Paris. Et comme, ayant autant d'entêtement que d'activité, il ne regardait pas à l'argent, en quelques semaines, —

pendant lesquelles' il n'eut pas le temps de s'ennuyer ou d'être mélancolique, — après un tas de recherches fort délicates, en remuant ciel et terre, en semant For à pleines mains et en se multipliant tout en faisant travailler certaines agences spéciales, enfin en déployant une puissance d'ana^lyse, une science d'investigation et des qualités diplomatiques dont il ne se serait jamais cru capable^ Henry rendit praticable sa fantaisie de millionnaire toqué.

Il s'était entendu d'avance avec la Compagnie de l'Ouest. Le train choisi par lui devait être l'express partant de la gare Saint-Lazare à dix, heures vingt-cinq du matin, pour Mantes — le premier samedi de septembre.

Le guichet des billets n'était pas encore ouvert quand madame Blanchou arriva, munie de son parapluie noir et d'un paquet, volumineux et lourd, qu'entourait un journal soigneusement ficelé. Dans sa crainte de manquer le train, elle avait dû marcher vite, car, à peine écroulée sur la banquette voisine,, elle s'épongea le front avec son mouchoir, ua mouchoir de toile, à initiales brodées, mais un véritable drap délit, dans lequel, avant de sortir, elle avait vidé un flacon d'eau de Cologne. Oh! quelle différence entre cette dondon de quarante-trois ans, veuve aujourd'hui, envahie

^8 LE CCEUR

parla graisse, etForageuse madame Blanchou, femme d'un inspecteur des eaux et forêts, une « madame Bovary » aux mœurs si relâchées que Tadministration se voyait jadis obligée de changer de poste le pauvre Blanchou, tous les dix-huit mois... Mon Dieu! où Favait-elle donc ^onnu, quelque quinze ans auparavant, cet Henry Bernai, qui avait la gentillesse de se souvenir et de Finviter à déjeuner dans son château? Où? A Versailles? A Villers-Cotterets, ou à Castelnaudary?... Ma foi, elle ne savait, mais Finvitalion n'en était que plus agréable à ses yeux. Et, bien qu'ayant depuis quelque temps renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, elle s'était munie, en femme de précaution — n'est-ce pas, on ne sait jamais ce qui peut arriver ! — de quelque chose. . . qu elle portait là, ficelé dans ce journal!... oui, d'un instrument de prudence, qui ne la quittait jamais, jadis, dans ses frasques extra-conjugales.

Comme dix heures sonnaient, une sœur de la Miséricorde, son livre de piété sous le bras, vint s'asseoir sur la même banquette, à côté du mystérieux paquet ficelé de la veuve Blanchou.

Puis, Blanche et Rose, deux modistes endimanchées et jolies comme un cœur, deux inséparables, qu'Henry avait connues simultanément, arrivèrentbrasdessus,brasdessous. Mais,

au lieu de s'asseoir, folichonnes et pimpantes, elles se mirent à faire le tour de la salle d*attente, à caqueter devant les affiches des plages à la mode, en faisant des observations tout haut et en riant aux éclats.

Enfin, le guichet fut ouvert. Rose et Blanche, ainsi que madame Blanchou, ainsi que la sœur de la Miséricorde présentèrent chacune une carte signée par Henry Bernai (qui s'était entendu avec la Compagnie), et en échange de laquelle toules les quatre reçurent, sans bourse délier, un billet de première pour Mantes, aller et retour.

D'autres encore arrivèrent munies d'une carte semblable, signée Henry Bernai : trois dames très comme il faut, avec des toiletles exquises, mais pas affichantes, et munies d'épaisses voilettes ; une actrice célèbre et plusieurs acteuses sans conséquence; des boutiquières endimanchées, des bobonnes en tablier blanc; un lot d'horizontales de toutes les marques ; une vicomtesse authentique, d'une maigreur diaphane, avec un sourire mélancolique etdes cheveux précocement blancs ; un modèle de peintre, plusieurs institutrices, quelques bas-bleus ; enfin une sage-femme qui portait lorgnon, avait le verbe haut et vous dévisageait avec une assurance masculine. Trente-sept, en tout. La petite

100 LE CCEUR

Laurence, du Moulin-Uouge^ eût fait la trentehuitième^ mais elle arriva après la fermeture du guichet, et fit une grimace.

— L'express de Manies ?. . . Oh ! il est loin ! . . . lui répondit un employé, amusé.

Oui, il roulait déjà vers Henry Bernai, ce train enchanté^ ce train d'amour et de tendre folie, ce train des généreuses illusions, qui lui amenait tout ce qui survivait de sa jeunesse : les trente-sept « chéries » qui, entre plusieurs centaines recherchées, avaient seules répondu à son invitation.

A Mantes, devant « la sortie » des voyageurs, trois grands breaks, une douzaine de coupés et de tilburys, attendaient depuis une demi-heure, rangés sur une seule ligne, les portières ouvertes et, sur chaque portière, une grande pancarte, ou était écrit en grosses lettres : Château de la Saulaie. — Oh! de quoi transporter dix fois plus de voyageuses. — La plupart des trente-sept invitées envahirent les véhicules. Seules, la vicomtesse et deux autres femmes comme il faut n'entrevoyant pas encore la vérité, mais un peu interloquées de trouver là tant de monde, hésitaient à monter. Mais le valet de chambre d'Henry Bernai, à qui son maître avait donné des instructions, les aborda l'une après l'autre, sa casquette galonnée à la main :

<< Monsieur Bernai, qui n'a pu venir lui-même, prie Madame de Texcuser, et m'a envoyé à sa place, afin que j'installe Madame en voiture. » Et, au bout de deux minutes, fouette cocher!

La tiède matinée d'automne était superbe, et la route, ombragée, droite comme un i, sans ornières ni cailloux, nette et propre comme un miroir. Les chevaux, par là-dessus, avaient reçu une double ration d'avoine. Les six kilomètres à parcourir furent donc bien vite brûlés. Et, à midi sonnant, les douze coupés et tilburys, et les trois breaks, débouchaient ensemble dans la cour d'honneur du château.

Au haut du perron, penché sur la rampe, nutête et un peu pâle, Henry Bernai agitait joyeusement son mouchoir.

Ce matin-là, il s'était levé plus tôt que d'habitude. Extraordinairement nerveux, il regardait à chaque instant l'heure. Cependant, à mesure qu'approchait la réalisation de son rêve, pris d'une angoisse inexplicable^ il regrettait d'avoir entrepris « cette extravagance ».

Oui, toute la bizarrerie de cette expérience maintenant lui apparaissait. « C'est un de ces

rêves burlesques et maladifs que Ton peut caresser une seconde en fumant un bon havane; mais pour passer à Texécution, il faut être un grand enfant ou un triple idiot. » Qui donc allait lui arriver? Peut-être personne. Ou bien quatre malheureuses, vieillies, minables, qu'il aurait à reconnaître, et qui prendraient sans doute mal la plaisanterie. Quel scandale, à dix lieues à la ronde, quand Taventure s* ébruiterait! On le montrerait au doigt, et il ne lui resterait qu*à renoncer à la Saulaie, à la vendre tant bien que mal et à ne jamais remettre les pieds dans la contrée.

Cependant, une vaste table, oîi Ton eût pu mettre cent couverts, venait d'être dressée dans l'orangerie. Un coup de sonnette à la grille le fît tressaillir bien qu'il ne fût pas dix heures du matin. C'était une fillette d'environ seize ans^ porteuse d'une énorme botte de fleurs. « M'sieu,^ v'ià les bouquets que vous avez demandés à la fermière. » Elle était fraîche comme ses roses, cette fillette, et ses yeux brillaient de jeunesse^ du ravissement de vivre.

— Comment t'appelles-tu?

— Suzette, m'sieu.

— C'est la première fois que je le vois.

— Pardi, j'suis entrée d'hier soir à la ferme^ où j'remplaçons Françoise, qu'est partie.

DÉJEUNER DE FANTOMES lOa

— Sais-tu que tu es très jolie, mademoiselle Suzette.

— C'est tout c'que M'sieu désire? Alors j'm'en sauvons...

L'apparition de Suzette l'avait un peu remis, et il présida à l'achèvement des préparatifs. Un vrai soulagement quand tout fut fini. « Maintenant, advienne que pourra. » Un doigt de madère. Et il était en train de faire une cigarette, un roulement de voitures, des claquements de fouets... « Les voici ! » Il était déjà appuyé à la rampe du perron, le buste projeté en avant. Le cœur lui battait très fort.

Et, touten agitant joyeusement sonmouchoir, Henry, à mesure que ces dames mettaient pied à terre, les comptait et en nommait tout bas quelques-unes, « Tiens! cette pauvre vicomtesse... toute grisonnante... Bon! Ma religieuse...? Toujours les mêmes, les deux inséparables^ Blanche et Rose... Oh! comme madame Blanchou a grossi!... Voilà Hortense..., Célestine..., Angèle..., Henriette..., Eugénie... » D'autres, comme la sage-femme, il les reconnaissait fort bien, sans pouvoir se rappeler leur nom. D'autres, il les avait certainement vues quelque part, mais quand? et où? Enfin certaines lui semblaient totalement inconnues.

Mais qu'importait? A plus tard la joie de le&

retrouver dans son souvenir. En attendant, elles faisaient nombre. Et quand il vit qu'elles étaient tant que cela, une bouffée d'enthousiasme lui monta au cœur et à la tête. Un peu de lui-même, le meilleur de son passé, l'insouciance et la vigueur et la gaieté de ses belles années : elles étaient tout cela pour lui. Et dans son ivresse de les voir revenues, ses deux bras s'ouvrirent largement, comme pour les serrer sur sa poitrine toutes à la fois. Puis, en •deux sauts, il fut au bas du perron, impatient de les embrasser en détail.

Celles qui avaient de l'esprit comprenaient déjà loul et riaient de bon cœur. « Ah î elle est bien bonne!... — Nous faire ainsi venir, toutes à la fois!... Oh! cet Henry! il n'y a que lui pour avoir des idées pareilles. — Dans tous les cas, ça va être drôle; moi je ne regrette pas d'être ici! » Tandis que d'autres, les sottes, les prétentieuses, prenaient une mine renfrognée. « C'est une mystification! — Un véritable guet-apens! — Si j'avais su, c'est moi qui ne me serais pas dérangée... » Même une horizontale de très petite marque se lâcha tout rouge, parlait de se faire reconduire à la gare.

— Comme tu voudras!... Mais tant pis pour toi!... tu sais qu'il y a un fameux déjeuner... lui souffla Henry.

L'horizontale se calma. D'ailleurs les estomacs commençaient à descendre dans les talons. Et Henry conduisit ces dames vers Torangerie, oti la vue de la table en fer à cheval, luxueusement servie, adoucit les dernières récalcitrantes.

— Allons, à table!... Chacun se place comme il veut.

El se tournant vers la religieuse qui, un peu à l'écart, les yeux baissés, disait son Bénédicité :

— Ma sœur, faites-moi l'honneur et le plaisir de vous mettre à ma droite.

Servie la première, sœur Julie achevait le potage. En lui versant à boire, Henry s'aperçut que sous sa large coiffe blanche, elle avait maintenant de la moustache. « Cinq ans auparavant, ce n'était qu'un duvet velouté... »

Un soir, en revenant de Londres, sur le bateau, de New-Haven à Dieppe, il avait fait sa connaissance. Oh!... la ravissante aventure !... Dans sa cabine, où il avait réussi à l'attirer, grâce à un gros temps complice. La peur de la tempête la lui avait jetée dans les bras... Et il

106 LE GCEUR

se mit à lui parler de cette traversée orageuse.

— Tiens! fit-elle en acceptant du homard, vous voyagiez donc sur le même steamer?

'La vérité était qu'elle ne le reconnaissait nullement, ne Tayant jamais revu depuis la nuit mémorable, ignorant même son nom. Mais Henry s'était souvenu du sien, n'avait eu qu'à écrire à la supérieure pour obtenir qu'on envoyât la sœur Julie passer quelques heures à Mantes, « pour soigner un malade ».

— Non seulement sur le même bateau, mais... dans la même cabine!... riposla-t-il, piqué de lavoir imperturbable.

Et, avant qu'elle fût revenue de sa stupéfaction, il lui parla doucement à Toreille, s'efforçant de lui rafraîchir la mémoire. A mesure qu'il parlait, elle devenait de toutes les couleurs. A. la fin, «'éloignant de sa personne comme s'il était le Diable, elle se mit à faire des signes de croix. De grosses larmes lui coulaient sur la moustache.

Quelques paroles d'excuses et une aile de poulet la remirent pourtant. Mais Henry, lui, ne se remit pas.

Une angoisse subite, extraordinaire, lui coupait l'appétit, l'oppressait.

Ces femmes, que son caprice avait réunies et qui déjeunaient là en face de lui, toutes, sans

exception, l'attristaient, elle gênaient. Toutes le consternaient, lui étaient devenues indifférentes. Des étrangères! Trente-sept inconnues, dont une vague ressemblance avec de chères morles à jamais disparues le navrait et le terrifiait.

Il ne trouvait rien à leur dire, ne voulait même plus les entendre. Elles étaient le passé. Toutes lui semblaient des fantômes. Et les spectres n'écoutent pas, ne parlent pas. Lui, naïf, s'était imaginé qu'au dessert, une coupe de Champagne à la main, il leur ferait une allocution philosophique bien sentie : au contraire, il s'éclipsa avant la fin du repas. D'ailleurs ces dames, que le voyage avaient creusées et dont certaines bavardaient avec entrain, n'attachèrent aucune importance à sa disparition.

Par exemple, après le café, elles se répandirent dans le parc pour le chercher. Henry, à la fin, fut découvert dans la direction de la ferme, au fond d'un bosquet touffu. 11 n'y était pas seul. Agenouillé aux pieds de Suzette, aussi ému et sincère, que si c'était pour la première fois de sa vie, il lui disait : « Je t'aime... »

Page 1