DEUXIÈME PARTIE
L'AWI
Sans être complètement dans la purée, Agé^ nor Sénéchal etBéatrix, un intéressant collage, n'étaient pas à la hauteur.
Dans le grand café du boulevard, attablés côte à côte devant une seule consommation, ils ne disaient rien. Elle, d'un œil indifférent, feuilletait les journaux illustrés, plus nerveuse que d'habitude, déchirant presque les pages quand elle les retournait. Tandis que lui, mâchonnant un « mégot » éteint, regardait dans le vide, l'air absorbé et mélancolique.
Pour une série à la noire, c'était une vraie série à la noire. Remercié depuis six semaines par sa maison de banque, il n'avait encore rien trouvé, ni même eu le temps de chercher. Des ennuis avec sa famille depuis qu'il avait fait la
il2 . LA CHAIR
gaffe de la quitter pour se consacrer, jour et nuit, à Béatrix, et des dettes, toutes sortes de dettes ennuyeuses et criardes, un tas de rue& où Ton pave, des créanciers indélicats venant tambouriner chez lui, à des six heures du matin. Sans compter de continuels attrapages avec la concierge de Béatrix, avec des voisines mal embouchées. Et, par là-dessus, des difficultés à son cercle, un convenable claque-dents, fréquenté par des rastaquouères et des grecs, mais bien tenu, et dont, la veille, le commissaire des jeux lui avait fait interdire l'entrée jusqu'à nouvel ordre, sous prétexte qu'il ne jouait pas assez gros. Plus de tripot et pas de position sociale : que devenir? Comment se procurer les capitaux nécessaires?
Et il en était là de ces lancinantes réflexions, quand tout à coup, comme une providence inespérée, « l'Ami » entra.
Qu'il était beau, et cossu, à la fois majestueux et souriant, l'Ami I Comme il portait haut sa noble tête rabelaisienne, largement épanouie, où s'élalaient la force, le triomphe et la bonté! Rien qu'à le voir, on devinait qu'il venait de réussir quelque brillante affaire, d'entortiller un rédacteur en chef, de convaincre un éditeur, de rouler un directeur de théâtre. Et sur son cœur, l'important portefeuille en cuir de Russie
devait être bondé de billets de banque, rien, qu'à la façon émue et paternelle dont il serra les mains du collage dans la purée.
— Mes bons amis, je suis heureux de vous, voir!...
Puis, après s'être assis et avoir commandé trois verres de porto :
— Eh bien, ça va-t-il un peu... les amours et le reste?
— Pourquoi voulez- vous que ça n'aille pas?
fit d'un air pincé Béatrix.
Mais Agénor Sénéchal ne desserrait pas les lèvres et l'Ami devina la situation véritable.
— Allons, mes enfants, il ne faut pas se faire de bile... Ça ne sert à rien d'abord et puis ça vous flanque la guigne pour l'avenir... Moi, le premier, est-ce que vous croyez que je n'ai pas eu mes moments difficiles?... On les surmonte, parbleu! et un jour vient oti Ton a l'assiette au beurre à son tour...
Et en allumant une cigarette :
— Voyons, dites-moi vos soucis : je suis sûr que ça m'amusera...
Ici, ce fut au tour de Béatrix de ne pas répondre, et ébouriffée, mutine, sa petite tête se replongea dans les journaux illustrés. Lui parla, mais seulement de ses ennuis au cercle, à « leur cercle», car l'Ami y faisait quelquefois des appa-
ritions. Il raconta tout au long, en la dramatisant, la déconvenue à lui infligée par le iîommissaire des jeux. Est-ce qu'un des larbins ne s'était pas presque jeté sur lui pour l'empêcher d'entrer?
— 11 fallait lui casser la gueule... là, tout simplement! opina l'Ami en faisant saillir le biceps d'un de ses gros bras d'athlète.
— J'aurais dû le faire! s'écria le pauvre Agénor Sénéchal en levant en l'air ses deux fuseaux.
Et, après un silence, d'un ton navré et piteux :
— Etre mis à la porte d'un cercle honnête, encore, soit! Mais d'un pareil tripot... Avouez que c'est dur...
— Vous avez raison.
Et la large main de l'Ami se posa sur la frêle épaule d'Agénor, attendrie, protectrice.
N'ayez crainte! J'arrangerai tout ça... J'en fais mon affaire : je parlerai au patron du tripot, jele tutoie !...Nousironscesoir ensemble!... et, avec moi, vous entrerez, soyez-en sûr !... Non seulement vous entrerez, mais vous serez assis à mon côté au chemin de fer; et, si vous êtes décavé, je vous donnerai tout le temps de quoi partir de moitié... El, en attendant votre réhabilitation, pour vous remonter le moral... et vous donner de la veine aussi... vous allez me permettre... tous les deux... Oui, j'ai déjà
mvité à dîner mon camarade Gaspard Le Rozay, et M""* Rendoublée, son amie de cœur : vous me ferez le plaisir d'être des nôtres, vous et cette aimable enfant...
Décoléré e par l'invitation, l'aimable enfant referma les journaux illustrés, daigna prendre part à la conversation. Puis tout à coup :
— Huit heures ! . . . Moi, ça me fait mal à l'estomac d'attendre. Est-ce que Le Rozay va nous faire poser longtemps ?
Elle n'avait pas achevé, que Gaspard Le Rozay et M""* Rendoublée parurent. Le temps d'avaler sur le pouce un apéritif général, puis l'Ami régla, et ils partirent tous les cinq pour le restaurant.
Dans un petit salon particulier, à l'entresol, dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur le faubourg Montmartre, au-dessus d'une marquise en verre, le dîner fut charmant, intime et gai, se prolongea fort tard. Très large lorsqu'il avait conclu une bonne affaire, l'Ami était un amphitryon sérieux et connaisseur. 11 prodigua les huîtres, les truffes et le Champagne. Parfait gentleman avec cela, adorant le joli sexe, il s'était placé entre les deux femmes, et pendant
qu'en face de lui, Gaspard Le Rozay et Agénor Sénéchal causaient liltératupe, anarchie, tirage à cinq, il ne s'occupait que de ses voisines et remplissait à chaque inslant leurs verres, les traitant en grandes dames, aussi empressé et correct que si, là-bas, à deux cents lieues de Paris, il les eût reçues dans sa gentilhommière.
— Tu sais, mon colon, t'es rien chic! répétait à chaque instant M""' Rendoublée, la bouche pleine.
Et Béatrix le tutoyait aussi, ayant quitté son air renfrogné, surexcitée par le Champagne, mais attendrie par la bonne chère. Ses yeux brillaient, sa frimousse de caniche hérissé, aux traits mignons et fins, devenait amusante ; par malheur, elle voulait faire des mots. Et, quand ses mots ne portaient pas, ses petits pieds trépignaient; ou bien elle se levait afin de se voir dans la glace, se remettait de la poudre de riz; ensuite, satisfaite de son œuvre, elle appuyait sur la large face de TAmi son délicat minois aux joues brûlantes et finissait par Tembrasser. Content et flatté, celui-ci se laissait faire. Mais, s'apercevant à la fin que le collet de son veston était tout blanc.
— Dis donc, loi... tu sais que tu déteins...
Faudrait tâcher de ne pas se mettre tant de plâtre!
Béatrix trépigna de nouveau. Elle le trouvait inconvenant et malhonnête, ce mot « plâtre » ;. il lui restait là comme en travers, elle ne le digérait pas. Alors, s' apercevant de l'effet de sa phrase, et un peu surexcité lui-même par le^ Champagne, TAmi eut Timprudence d'insister sur la taquinerie, de s'y complaire et de la recommencer. De plus en plus vexée, Béatrix rougissait sous son blanc.
Une effusion subite de Gaspard Le Rozay qui, s'étant mis à cheval sur M""^ Rendoublée, faisait mine de l'étrangler sous prétexte qu'elle aurait fait de l'œil à l'Ami, causa une heureuse diversion dont profita Agénor, forcé de s'absenter une minute. Mais, quand il ne fut plus là :
— Petite, recommença l'Ami, crois-moi, ta as bien tort de te maquiller comme une vieille garde !
— Je fais ce que je veux... ça ne regarde personne !
— Moi, je te dis que tu as tort... demande à Le Rozay... tu abîmes ta jolie frimousse...
— Vous me rasez, mon cher... je n'ai rien à demander à personne.
— Mais si... vois Rendoublée, elle ne se maquille pas.
— Qu'est-ce que ça peut me fiche à moi, ce que fait madame !
dis LA CHAIR
— Mais VOUS seriez plus jolie... dix fois plus jolie.
— Sénéchal m*aime ainsi!... Et puis, zut 1
— Je vous réponds que si voua aviez affaire à moi...
— Zutl... zutl... zut!...
— Allons, vous n'êtes qu'une petite dinde.,.. Et le mot « dinde » n'était pas achevé qoe
pif! paf! la plus belle paire de gifles,, appliquée par une menotte nerveuse, retentit sur la bonne large face de l'Ami* Son lorguûû en tomba.
Ici, un temps d'arrêt dans le drame^ et un froid général, un significatif silence. Si bien qu'Agénor Sénéchal, remonté sur ce& entrefaites, eut aussitôt la sensation qu'il venait de se passer quelque chose. Mais quoi? Plus ahuri encore qu'indigné, comme aveuglé, FAmi n'en finissait plus de rajuster son lorgnon. Debout, plus hérissée que d'habitude, maisraide comme si elle avait avalé une tringle, Béatrix semblait attendre quelque chose, tandis que M""^ Ren- -doublée ne la quittait pas du regard. Et Gaspard Le Rozay n'en finissait plus de se verser une nouvelle fine. Puis, avant qu'Agénor eût ouvert la bouche pour demander une explication, sans une autre parole prononcée, le drame rebondit de lui-même et, logique-
ment, atteignit au summum de Fintensilé tragique.
D'abord, la puissante main de TAmi toucha l'épaule de Béatrix, et sans brutalité ni effort, par la simple pression de deux doigts, voulut clouer au mur la gracieuse chatte en furie. Une façon comme une autre, en somme, et modérée, de lui dire tacitement: « Vous voyez, ma petite... si je voulais?... Mais, malgré vos voies de fait, étant un homme, je ne veux pas recourir à ma force... » Seulement, enragée de se sentir clouée au mur et n'ayant pas compris sans doute la modération de TAmi, prisfe de panique et oubliant qu'elle n'avait pas affaire à une escarpe de barrière, la gracieuse chatte, de sa main restée libre, put saisir un verre à bordeaux, et, à bout portant, le cassa sur le visage de l'amphitryon. Un cri de douleur. Une simple égratignure sous l'œil droit, mais deux trous, deux trous profonds, à la paupière de l'œil gauche. Et du sang, toute une pluie de sang sur la rabelaisienne figure du pauvre Ami,, qui, d'une voix gutturale, murmurait : <( Malheureuse... Voyez ce que vous avez fait... »
L'Ami, par bonheur, conserva ses deux yeux.
Jl en fut quitte pour garder d'abord quarantehuit heures le lit, avec la fièvre; puis il dut porter quelque temps des lunettes bleues.
Quant à Béatrix, elle est de plus en plus avec Agénor Sénéchal. Elle le console d'avoir perdu son emploi, lui remplace sa famille et même son tripot. 11 y tient, comme à la prunelle de ses yeux.
Dernièrement, quelqu'un lui demandait:
— Et ce collage?... J'espère que vous en voilà enfin débarrassé !
— Eh! pourquoi donc?... Vraiment, vous m'étonnez !
— Dame ! Après le drame du faubourg Montmartre?...
— Exagération...
— Mais TAmi a manqué y perdre la vue, le pauvre garçon !
— Peuh ! . . . une éraflure ! . . .
André Tardieu, le coinposileur connu, bien qu'un peu amateur, avait épousé, par amour M"* Verclos, une brune aux yeux bleus.
Deux fois mariée et deux fois divorcée, puis veuve doublement, M°^ Léa Verclos, la mère, ne jouissait pas d'une réputation irréprochable. Et il avait fallu à André un certain courage pour devenir le gendre de cette matrone inquiétante, qui devait avoir rôti tous les balais. Mais Laurence, sa fille unique, avait dans le regard ^t sur son doux visage, et dans toute sa personne, le charme attirant et mélancolique des prédestinées à une mort précoce.
Pris par ce «je ne sais quoi », ensorcelé par le mystère, André passa par-dessus tout, ne regarda pas à la dot, se moqua du qu'en dira-
t-on. Joueur audacieux, il n'hésita pas, — lui, un indécis d'habitude^ — prit les yeux fermés le décisif billet de loterie; et le hasard lui fit amener le gros lot : le bonheur! Un bonheur parfait — autant que quelque chose peut l'être ici-bas, — et qui dura cinq ans. Cinq belles années qui s'envolèrent trop vite entre Laurence et « Maman », et n'eurent pas d'histoire.
C'est qu'André, avec une intelligence vive et doué — victime plutôt — d'une sensibilité profonde, manquait de volonté, et, ce qui lui a beaucoup nui dans son art, avait horreur de l'action. Et dans Texistence à trois, ce fut « Maman » qui, tout de suite, accapara l'action et devint « la tête » du ménage.
Le premier soir, en embrassant André et Laurence au seuil de la chambre conjugale, son mot d'adieu fut : « Me voilà très contente d'avoir maintenant deux enfants au lieu d'un à dorloter. »
Elle les dorlota, mais les dirigea à sa guise. Très grande, la tête de plus que sa fille et maigre comme une longue haridelle, c'était du vif argent qui coulait dans ses veines. Levée dès l'aurore, elle avait déjà mis le ménage sens dessus dessous^ reçu les fournisseurs et accompagné la cuisinière au marché bien avant qu'André et Laurence se fussent donné un pre-
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mier baiser encore languissant de sommeil.
Enfin, elle leur montait elle-même leur chocolat. Quelques jours lui suffirent pour transformer ef rendre méconnaissable le petit pavillon, à trois fenêtres et à deux étages, qu'André habitait depuis plusieurs années aux Ternes, presque aux fortifications.
Et son activité bienfaisante loin de se confiner au logis, se répandait au dehors, battant le quartier, fouillant la capitale. Toujours par monts et par vaux, c'était « Maman » qui guettait les occasions et avait de bcmnes idées, qui sans cesse « faisait des coups » dans les grands magasins et chez les antiquaires, et à THôlel des Ventes. « Ces pauvres enfants, sans moi, comme on les volerait! » Alimentation, vêtements, mobilier, bibelots, entretien et réparation tout lui passait par les mains, et sa sollicitude veillait sur tout.
Non seulement elle était devenue l'économe et la grande acheteuse de la famille, mais André, émerveillé, commença par l'envoyer plusieurs fois toucher ses coupons, puis, pour qu'elle songeât à les détacher elle-même, lui remit ses titres, et finit par s'en rapporter complètement à elle pour l'administration de sa petite fortune, consistant en une dizaine de mille francs de rentes.
Il fut dès lors comme un coq en pâte, affranchi des soucis de Texistence matérielle, ne louchant pour ainsi dire plus à la terre. Et, les yeux dans les mélancoliques yeux bleus de Laurence, il se laissait vivre à la dérive, comme si une barque toute fleurie les eût fait glisser, elle et lui, lentement, sur le miroir d'un beau fleuve tranquille.
Maintenant même il travaillait. Un tiède matin d'avril, Laurence qui s'était attardée à sa toilette, surpril André dans son cabinet^ très absorbé, en train d'écrire de la musique. Et, s'étant penchée sur son épaule, elle rougit de plaisir, car elle lut ce titre : « Laurence, — Grande symphonie en sept parties, »
— C'est toi!... s'écria-t-il en la prenant dans ses bras. C'est toi que je veux peindre musicalement et décrire... Ce sont tes yeux, et ton visage, et ton corps frêle à la démarche si élégante, puis aussi ton âme, et ta voix douce, et ton cœur tendre, et l'énigme de ton sourire mélancohque.
La symphonie avança très lentement. André recommençait toujours, ne se contentait guère» Les idées musicales qui, pourtant, affluaient en lui, jamais il ne les trouvait d'un dessin assez pur, d'une couleur assez vibrante. Le modèle lui semblait autrement beau, à cent coudées
au-dessus de ses facullés. L'amour le rendait donc impuissant?
N'importe! même dans sa lutte avec l'impossible, l'artiste se sentait encore très heureux. Dès qu'elle le voyait pâlir, douter, revenir en arrière, raturer, est-ce que Laurence, son idéal vivant, ne venait pas s'asseoir sur ses genoux? « Va, rien ne presse: tu as la vie devant toi, toute la vie, pour mener à bien cette œuvre... et les difficultés qui, aujourd'hui, t'arrêtent, demain, se résoudront toutes seules. » EU^même, Laurence, s'était mise, de son côté, à composer. N'ayant jamais appris, elle devinait; elle écrivit plusieurs valses légères, aériennes, bonnes à faire valser des sylphes, mais qui, tout à coup, se brisaient dans un sanglot.
Après cinq ans de ce bonheur, André Tardieu perdit sa femme, foudroyée en quelques heures par une congestion pulmonaire.
Revenus de l'enterrement, quand André et « Maman » se retrouvèrent face à face dans la maison vide, tout deux restèrent comme hébétés de douleur, ne sachant que faire, ne disant rien. A peine, aux heures des repas, quelques
mots indifférents échappés à voix basse : k Prenez donc un peu de viande... » — « Non, merci... Passez-moi la salade... » « Maman »
se retirait ensuite dans sa chambre, fermait les contrevents, se jetait sur son lit et y passait la journée, les yeux secs et grands ouverts, dans un état de prostration contraire à sa nature active.
Tandis que lui, le contemplatif, pris d'une fièvre de mouvement, ne tenait plus en place, fouillait tout l'appartement, ouvrant les placards, et finissant par sangloter au milieu des corsages, des jupes, des chemises, des pantalons de la morte.
Cependant^ le jeudi de la semaine suivante fut célébrée la messe de huitaine. Et le soir, après dîner, « Maman » passa au salon comme autrefois.
— Attendez, dit-elle à André, j'ai à vous parler... Mais, j'ai d'abord quelque chose à aller prendre...
Elle revint au bout de deux minutes, chargée d'un énorme portefeuille en cuir rouge, à soufflet.
— Voici vos titres... Rien ne manque, vous verrez... Vous trouverez même en plus, quatre obligations du Midi, nos économies depuis cinq ans... une par an, car grâce aux frais de l'ins-
lallation, nous n'avons rien économisé la première année !
Et, comme son gendre ouvrait des yeux stupéfaits, elle lui expliqua que maintenant que Laurence n'était plus, son devoir était de lui rendre l'administration de sa fortune. Son intention était de ne pas lui être à charge. Elle se retirerait donc, n'importe où, ne demandant rien et ne voulant rien accepter. D'ailleurs, si ses faibles ressources personnelles placées à fonds perdu ne suffisaient pas, qu'il fût sans inquiétude: doué d'une santé de fer et se sentant plus jeune que son âge, elle travaillerait... le seul adoucissement possible à son chagrin... André ne la laissa pas achever.
— Maman!... me quitter... moi, votre fils!... Oh! si Laurence vous entend!...
Suffoqué de douleur, il s'était jeté sur elle, la couvrait de baisers et la mouillait de ses larmes.
M™® Verclos dut remporter le portefeuille rouge.
En grand deuil et encore bien triste, M""^ Verclos menait de nouveau la maison, avait repris ses occupations, recouvré son activité. En quête d'occasions, comme par le passé, elle
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refaisait « des coups » au Bon Marché et à THôtel des Ventes. Mais André élait toujours aussi lamentable à voir, retombé dans son apathie. Ne fouillant plus les placards, ne respirant plus le linge et les robes de Laurence, il vivait dans son cabinet, mais ne travaillait pas, n'ouvrait ni son piano, ni un livre, ne défaisait plus la bande de ses journaux. Fatigué d'être étendu sur le divan, il allait coller son nez aux vitres, tambourinait un petit air, puis revenait s'asseoir dans son fauteuil. Et pas une diversion, ni un projet; rien que l'idée fixe. Léa, pendant les repas, essayait en vain de causer, de le faire parler. Rien, A la fin, inquiète pour la raison d'André, elle le conjura de sortir, « d'aller prendre un peu l'air », le soir, après son dîner.
Longtemps, André résista. Cependant, par une tiède soirée de mai, Léa lui ayant mis son chapeau sur la tète, le jeune veuf, poussé presque dehors, sortit, marcha jusqu'aux fortifications, rentra au bout de quelques minutes.
Le lendemain, et le jour d'après, la promenade fut aussi insignifiante. Peu à peu, l'habitude prise et cédant à la douceur de respirer un air velouté, embaumé d'effluves printaniers, il prolongea ses sorties. Et Léa s'applaudissait de son idée: déjà André, mieux
portant, n'avait plus son inquiétant teint bilieux; le moral finirait par s'améliorer à son tour. Lorsqu'un soir de juin, un de ces soirs étouffants où comme un besoin universel de volupté alourdit l'atmosphère, André ne rentra pas, découcha.
Au déjeuner, le lendemain, l'air penaud du coupable renseigna tout de suite Léa, qui se contint pourtant, ne fit ,aucune allusion. Mais, elle souffrait cruellement.
Une sorte de brûlure intérieure, secrèle, la tortura tout le jour. Elle eut la force de se contenir encore pendant le dîner, parla de choses indifférentes. Seulement, après le dessert, au premier coup de tonnerre d'un orage sur le point d'éclater :
— Bon! la pluie... Vous voilà de retour de votre promenade !
Et, croyant surprendre une contrariété dans les yeux d'André, elle ajouta :
— Vous devez avoir besoin de repos après la nuit dernière.
André, sans répondre, très rouge, acheva de plier sa serviette, puis se retira dans sa chambre. Au lieu de se déshabiller, il attendit. Et, quand l'orage eut passé, et qu'il eut entendu la domestique se retirer, croyant sa belle-mère endormie, il souffla sa bougie, et enleva ses
bottines pour traverser sans bruit Fantichambre. Déjà^ il avait ouvert doucement sa porté, et le cœur lui battait: il allait être libre, enfin... libre de retourner avec sa conquête de la veille... Mais Léa, qui guettait, là, dans l'ombre, ne le laissa pas partir, ni cette nuit, ni le& autres. En femme pratique et active, qui ae voulait pas admettre qu'André allât cherdiier ailleurs ce qu'il pouvait trouver chez lui.
Au fumoir, entre hommes, X... le sincère, le consciencieux disséqueur de la vie raconta :
— J'étais jeune, en ce temps-là, très jeune.
Puis, pas riche. Et je travaillais énormément.
Pendant de longues semaines, quelquefois des mois entiers, mes études m'absorbaient au point de me faire oublier que j'étais seul, libre comme Tair, et que je venais d'avoir vingt ans.
Mais rheure arrivait, comme de juste, où ma jeunesse me rémontait à la tête. Oui, la chasteté absolue où je vivais finissait par me peser. El, la nature reprenant alors ses droits, je traversais des crises brûlantes. Il me prenait de subites fringales d'amour. Comment faire?
L'amour vénal? Il m'était interdit. Par une trop grande disproportion entre l'aristocratie de mes goûts et la modicité de mes ressources.
Celles que j'aurais pu m'offrir, sans déséquilibrer mon budget restreint, ni déranger ma vie, compromettre mon travail, m'inspiraient plutôt la répulsion. Celles que j'eusse désirées coûtaient trop cher. Guetter le moment psychologique pour les avoir au rabais, m'aurait pris un temps précieux. Les flouer? Ce n'était pas mon caractère.
L'amour des femmes honnêtes? Soit! Mais, ici encore, combien d'impossibilités! Je possédais un habit, mais pas plus de deux ou trois fois par hiver, je n'allais dans le monde, oii, timide jusqu'à la gaucherie, j'élais d'ailleurs loin de briller. D'un autre côté, je n'avais ni le goût, ni le loisir de faire une cour en règle à des vertus, de suivre les bourgeoises dans les rues, d'accoster les fdlettes sous un ingénieux prétexte, d'aller faire le pied de grue devant quelque fenêtre, de jouer la comédie du platonisme, de flirter indéfiniment avant d'arriver au résultat. Toutes les opérations que devaient pratiquer supérieurement un de nos voisins, demeurant sur le même carré, un bossu. Un joyeux bossu, laid comme les sept péchés capitaux, ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme à femmes.
Chaque fois qu'un froufrou soyeux, accompagné d'un clic-clac de hauts talons pointus,
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débouchait dans le couloir de noire cinquième au-dessus de l'entresol, si je risquais un œil curieux^ ne voyais-je pas le Don Juan rachitique émerger des jupes de la personne. Généralement une nouvelle, pas vilaine et nullement déjelée.
Il n'y en £^vait que pour cet animal-là, aussi pauvre que moi cependant et noué comme une racine de buis! On eût dit que, pêcheur à la ligne providentiellement heureux, il lui suffisait de jeter son hameçon dans la ville-océan, pour se procurer de la femme, de la très appétissante et très fraîche. Puis, quand la porte de sa chambre s'était refermée sur le couple, hélas! je n'en avais pas fini. Le mur de séparation était mince : aussi, bien avant dans la nuit, j'entendais des choses!... des choses qui finissaient par me faire couler du feu dans les veines, à moi, droit pourtant comme un i !
Eh bien! à la longue, j'avais trouvé un moyen. Faisant appel à toute ma perspicacité, désireux de simplifier, voulant y mettre de la méthode et profiter, même là-dedans, des données de l'observation, voici comment je procédais lors d'une nouvelle crise amoureuse.
Je choisissais une belle après-midi. Rien à faire s'il pleuvait ou ventait! Certains temps gris, avec un ciel voilé, mélancolique^ m'avaient
particulièrement réussi. Mais le plus sûr était une de ces iicdes fins de jour, où le soleil, avant de s'enfoncer dans sa propre gloire et sa passion, crible le sol d'obliques flèches d'or, jaunit le faîte des maisons, incendie les vitres, empourpre les feuillages, enivre la nature entière, pâmée sous la volupté de son adieu.
La veille, j'avais pris un bain. Rasé de frais^ vêtu de mes meilleurs habits, dispos, muni d'un livre afin de ne pas perdre complètement moji temps, je prenais le tramway de l'Etoile, pour descendre devant le rond-point du parc Monceau. Après un tour de jardin afin de me dérouiller les jambes, j'examinais mon champ de bataille.
Un endroit délicieux de ce magnifique parc Monceau, le roi de nos jardins publics, ce sont les bords de la pièce d'eau qu'entoure une colonnade en ruine. Du lierre grimpe autour des tronçons en pierresnoircies et les grands arbres étendent sur ce lac minuscule des ombres mystérieuses. La flottille des canards accourt à la nage, évolue enbarbotant,puis vire de bord, s'enfonce tout à coup sous l'arche du pont, disparaît. Des échappées sur le vert intense des pelouses fraîchement arrosées reposent la vue. Deux bancs rustiques, adossés au tronc des grands arbres et s'y dissimulant presque, se
trouvent là admirablement placés, non pour les promeneurs vulgaires, mais pour les personnes contemplatives, rêveuses. Et j'avais^ depuis longtemps, remarqué quelque chose^ fait une précieuse découverte.
A rapproche du soir, une mélancolie envahissante se glissait sous ces arbres, rendail plus douces les couleurs, creusait le lac agrandi. Et, tandis que les passants, devenus rares, ne séjournaient guère ici, préférant les parties du parc encore en plein soleil, les allées fréquentées, notamment la grande du milieu, sans cesse traversée par des voilures, moi j'étais presque certain — environ neuf fois sur dix — de trouver un des deux bancs (quand ce n'étaient pas les deux), occupé par quelque femme solitaire, uïi livre à la main. Un livre ou un journal, ou de Fouvrage, ou, quelquefois rien.
Elles n'avaient pas toutes le même aspect ni le même âge, les femmes solitaires. Certaines semblaient ne plus avoir de sexe, tant elles étaient cassées, anguleuses, branlantes, décrépites : de ces « petites vieilles » à cabas, dont parle Baudelaire, « sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ». Mais, d'autres, jeunes encore, restaient plantureuses et désirables. Elles appartenaient aux conditions sociales les
plus diverses : celle-ci portant de la soie et du velours, celle-là une éloffe à quatre sous le mètre ; Tune habillée comme sous Louis-Philippe, l'autre à la dernière mode. Mais, malgré les différences de toilette, d'âge, de fortune, d'éducation, ces personnes, venues d'un peu partout, et ne se connaissant point, devaient avoir entre elles quelque chose de commun :
certaine conformité d'humeur et de goûts, une disposition d'esprit particulière, qui les rendait aptes à goûter la poésie spéciale de l'heure et de l'endroit.
Mystérieusement attirées là d'abord, qu'estce qui les faisait ensuite s'y plaire au point d'y séjourner jusqu'à la nuit close? Au point d'y lire, d'y coudre, loin du mouvement et du bruit et des distractions banales, de tout ce que recherchaient les autres? Pourquoi aimaient-elles autant la paix, le silence et la solitude? De l'observation passant vite à l'induction, j'avais depuis longtemps reconstruit les existences de cette catégorie d'habituées du parc Monceau.
Toutes, plus ou moins, chacune dans sa sphère, elles devaient être des blessées de la vie, des victimes romanesques du cœur, des meurtries par la passion.
Avec ça, des loisirs. Un désœuvrement probable. Libre, ne dépendant que d'elles, mais
ne sachant que faire de leur liberté. Médiocres de fortune, mais avec peu de besoins; et ordonnées, prévoyantes, ayant d'avance l'argent du terme, économisé au fond d'un vieux bas.
Enfin, dans le tas, une élite très agréable.
Sur cinquante, environ quinze, ou douze au moins, dont un jeune homme pauvre, pris de fringale amoureuse, pouvait faire ses beaux dimanches. Et, sur les douze alors, pour Tamaleur ayant un peu de chance, — pour le délicat voulant attendre, ou le méthodique sachant choisir, — de merveilleuses trouvailles assurées : par exemple, une jolie veuve du meilleur monde! ou une capiteuse jeune femme séparée.
Ou, même une fois Vénus, Vénus elle-même, à Tapogée de sa beauté !
Toutes, des femmes honnêtes.
Mon « champ de bataille », c'était donc les bords de la pièce d'eau et, surtout, les deux b8g:ics, — les deux bancs psychologiques. Là, après avoir jeté mon dévolu sur une de ces femmes soHtaires en train de se souvenir et de regretter, devant les mélancolies du crépuscule, j'avais, quand je voulais m'en donner la peine, de grandes chances de « vaincre ». De vaincre sans difficulté, par conséquent avec peu de mérite; mais de vaincre séance tenante. En effet, qui a bu, boira, et la plupart de mes conquêtes
— du moins avant M°*° Yolande — étaient restées altérées : aussi bien la jolie veuve du meilleur monde, que la capiteuse jeune femme séparée.
Quant à M""' Yolande, « Vénus elle-même », ce fut une autre affaire. Celle-ci était royalement belle. En revanche avec elle, ça ne marcha point comme sur des roulettes. Vénus voulait être Junon.
Sans se montrer pour cela solennelle ni bégueule, elle prétendait rester sage.
— Ah! non, par exemple, me dit-elle, très catégorique, lorsqu'elle me vit, après les escarmouches préliminaires, entreprendre une attaque sérieuse... Rire? Parbleu, tant qu'on voudra!... Mais aller plus loin!... Monsieur, non, vous ne voudriez pas...
— Commen t ? j e ne voudrais pas ! . . . m'écriaîsje en commençant à m'agiter sur mon banc comme un diable dans un bénitier. Je ne veux que ça, madame, et je le veux de toutes mes forces...
Et, l'attirant à moi, je commençai à l'embrasser éperdument. Amusée, mais tranquille, absolument froide et maîtresse d'elle, M"* Yolande détournait à peine la joue.
— Un bécot... deux bécots... Mon Dieul vous m'en feriez cinquante et cent, monsieur,
que VOUS ne seriez pas davantage avancé!...
Vous pourriez m'en faire comme ça jusqu'à demain... même toute la vie.
En termes fort clairs^ mais des plus convenables, elle me révéla le secret de sa vertu- Ce qu'on pourrait appeler le « sixième sens » manquait à M""^ Yolande.
— Alors, tentons une expérience; voulezvous? m'écriai-je. Donnez-moi seulement trois j ours. . . et trois nuits ! . . . Et je me fais fort. . .
Elle me coupa la parole, et, sérieuse, me laissa lire dans son cœur. Elle avait vécu.
Jeune encore, elle connaissait tout : le mariage, « le reste ». Son amant, autant que son mari, l'avait fait souffrir, sans lui procurer plus d'intimes satisfactions. Aussi son parti était irrévocable : doublement veuve aujourd'hui, et ayant de quoi vivre, elle ne voulait plus entendre parler de rien. Heureuse comme cela, elle ne se remettrait jamais la corde au cou.
— Je vous plains... lui dis-je.
Et, comme la nuit tombait tout à fait, je lui proposai un tour de parc :
— Marchons un peu, ne fût-ce que pour nous réchauffer... Nous en avons besoin!
— Surtout moi!... avoua-t-elle en riant.
Et elle accepta mon bras, sans se douter que j'étais fermement prêt â en venir à un argu-
140 LA CHAIU
ment suprême, au fond de la plus ténébreuse allée du parc Monceau.
Rien n'y fit, hélas! pas même Tombre complice. Toute ma fièvre ne put arriver à dégeler M""" Yolande. A la longue, aucun espoir : et je dus m'avouer cette fois vaincu, piteusement.
Une si merveilleuse créature! Ne pas avoir animé ce beau marbre : j'en aurais pleuré.
Tout à coup, le souvenir de mon voisin, le bossu, — le bossu à femmes, — aiguisa davantage ma douleur : « Qui sait? il s'y fut peutêtre mieux pris que moi, lui, malgré sa bosse... ou même à cause de sa bosse ! »
Puis, en un rien de temps, — oh! la durée d'un éclair, à peine une toute petite fraction de seconde, — cette pensée, d'abord superficielle : « à cause de sa bosse », s'enfonça dans mOn être^ m'ouvrit l'intellect, éveilla tout un monde de réflexions. Si la difformité était une cause de succès auprès des dames, en excitant chez elles une sorte de curiosité perverse, alors, rien de plus simple : tout le secret pour devenir irrésistible consistait à avoir une bosse, ou, du moins^ù paraître en avoir une. De là à inventer une supercherie héroïque, pour arracher à jyjme Yolande sa capitulation, il n'y avait qu'un pas, et je le franchis à l'instant même.
Avec une rouerie dont je ne me serais jamais
cru capable, après toutes les précautions voulues, des pudeurs feintes, des mélancolies et des hésitations calculées, j'arrivai à lui faire croire... Mon Dieu ! en gazant, je puis le dire!., que j'étais « un monstre », comme elle n'en avait jamais rencontré, cpmme elle n'en reverrait jamais plus.
La curiosité remportant, elle me rendait visite le soir même. El quand elle s'aperçut du mensonge, je sus me faire pardonner cette déception.
Vous est-il arrivé de rester tout saisi — c'està-dire foudroyé d'admiration et ému — à la vue soudaine d'une de ces beautés imposantes dont on dit vulgairement qu'elles ont « un port de reine » ou « une prestance d'impératrice )>?
L'autre dimanche, vers onze heures du soir, sur le quai de la gare du Point-du-Jour-Ceinture, telle fut l'espèce de secousse intérieure, d'ailleurs très agréable, qu'éprouva mon ami Frédéric, en passant à côté d'une voyageuse, debout au milieu du large trottoir, et qui attendait le train comme lui. « Quelle beauté imposante! Et quel air de supériorité tranquille ! Pétrie évidemment d'une argile plus raffinée que celle du commun des mortels, elle n'a pas l'air de s'en douter! » pensait-il. Et pour tout
dire, un détail — peut-être une illusion — avait contribué à chauffer à blanc l'imaginalion du jeune homme. Pendant sa rapide contemplation de Tinconnue, est-ce que leurs yeux, quelques secondes seulement, ne s'étaient pas rencontrés ! Et là, pendant les quelques secondes, il avait bien semblé à Frédéric que le regard de cette désirable personne avait supporté le sien sans impatience, avec de l'attention, sinon avec une nuance d'intérêt. Or, son expérience amoureuse lui avait appris que l'attention en pareil cas était un « bon signe ». Avec cela, rien d'affichant ni de criard dans la toilette de l'inconnue, suffisamment élégante mais des plus simples. Une femme honnête évidemment, mais avec laquelle, averti par un secret instinct, « il y avait quelque chose à faire », espérait-il vaguement.
Maintenant, l'un à côté de l'autre dans un compartiment de deuxième classe, d'ailleurs au grand complet, elle et lui étaient emportés vers la gare Saint-Lazare.
Le train, à chaque instant, s'arrêtait et reparlait. La gare Saint-Lazare n'était pas très loin, et Frédéric n'avait pas encore adressé la parole à sa voisine. Non qu'il fût timide ou sot, mais c'était la crainte d'engager la conversalion à faux. Aussi^ plutôt que de monter pré-
malurément à Tassaut sans s'être ménagé des inlelligences dans la place, il préférait se livrer à d'obscurs travaux d'approche. Tout en attendant une occasion, il osait profiter de la trépidation du wagon pour tenir sa jambe gauche bien contre la jambe droite de sa voisine, de façon à la presser à chaque instant, mais comme par hasard.
Et cette jambe admirable ne s'écartait pas de la sienne. Même, à un certain moment, il crut sentir, mais imperceptiblement, qu'elle lui r-endait sa pression.
Aussi, quelques minutes plus tard, dans la vaste salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, la tête en feu et décidé à ne pas en rester là, Frédéric courait presque dans le dos de l'inconnue, qui s'éloignait à grands pas. Et, s'étant mis tout à coup devant elle pour lui couper la.route, il eut l'audace de lui dire, résolument, presque avec autorité :
— Passivité!... Ne filez pas si vite, mademoiselle...
— Mais, monsieur...
— Je vous en supplie... J'ai à vous parler... Puis, comme la jeune femme ne se fâchait
pas, en se contentant de faire une pirouette pour reprendre sa course, lui, la rattrapant, s'enhardit jusqu'à glisser son bras sous le sien,
146 LA CHAIU
et, entraîné alors par elle, lui tint des propos passionnés mais incohérents, entrecoupés d'ailleurs par la rapidité de leur marche.
A la fin, essoufflé et agacé, sur le point de la lâcher, il lui cria dans l'oreille, presque brutalement :
— Qu'est-ce qui vous presse tant, là, voyons?
— Mon train!
— Et où allez-vous?
— A Poissy, par le dernier train.
— Ce n'est qu'à minuit vingt-cinq. . . J'en suis sûr, je l'ai pris assez souvent, je vous assure... Vous avez donc trois bons quarts d'heure à attendre.
Incrédule, elle se renseigna auprès d'un employé; puis, ne voulut jamais accepter la consommation que Frédéric lui offrait, et alla s'asseoir dans un coin de la vaste salle d'attente, maintenant déserte.
Assis tout contre elle, il insistait au sujet de la consommation. Pourquoi pas au café Terminus, là, tout à côté, avec le cadran de l'horloge de la gare devant les yeux? « Ça me ferait un si grand plaisir que vous acceptiez de moi quelque
chose... n'importe quoi 1 » — Mais elle se butait dans son refus, s'en tenant à un mauvais prétexte. « Pour vingt-cinq louis, je ne voudrais pas manquer le train de Poissy. »
— On vous y attend? s'écria-t-il sans s'arrêter à la bizarrerie de cette expression : « pour vinq-cinq louis », qui détonnait dans cette bouche.
— Certainement, qu'on m'attend.
— Votre mari?
— Je ne suis pas mariée-
— Votre famille, alors?
— Peut-être... Probablement... fit-elle, gênée, comme si les mots avaient peine à sortir.
Puis, après un silence :
— Je ne veux pas mentir... non pas pour vous, aumoins... Avons, qu'est-ce que ça peut faire?... mais pour moi!... Rien que pour moi!... dit-elle en relevant son admirable tête virginale, fière.
Et, avec une certaine âpretée cachée sous un voile de mélancolie, elle ajouta :
— Non! je ne suis nullement ce que vous vous imaginez... Je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une ouvrière obligée de travailler pour vivre. Mes parents sont morts depuis plusieurs années, sans me laisser de fortune, et j'ai dû me placer... Oui, monsieur, je suis bonne...
Et bonne chez qui, encore?... chez une grande demi-mondaine moitié actrice, moilié cocotte, en villégiature depuis le commencement de Télé à Poissy... Et là, je suis abonne école, allez!... J'en vois de toutes les couleurs, comme vous pouvez l'imaginer, et j'en ai appris long sur le compte des hommes,., des femmes aussi... et de l'amour, ou de ce qu'on appelle de ce nom... Pouah ! tout cela me dégoûte; et je vous assure que vous perdez votre temps, car je ne suis guère disposée... Voyons, je vous plais, ditesvous, et vous sentez que vous m'aimez déjà, mais pas au point de m'épouser, dites! Marié peut-être vous-même... D'ailleurs vous ne verriez jamais en moi une de celles qu'on épouse ; alors, à quoi bon?... Ayez pitié d'une jeune fille pour qui vous ne pouvez rien être d'avouable. Disons-nous adieu, et allons chacun de notre côté...
Seulement, à mesure qu'elle parlait, les seaux d'eau froide qu'elle s'imaginait naïvement jeter sur l'exallation de Frédéric ne faisaient qu'attiser, au contraire, les désirs de celui-ci.
Ah! ce n'était qu'une bonne! Tant mieux!
Loin de le désenchanter, cette découverte le remplit de joie, comme s'il eût senli tomber tout à coup une des barrières qui l'empêchaient d'atteindre sa conquête, a Une bonne de co-
cotle. » Ici, un rire silencieux. Il tenait maintenant Texplication de ces mots : « Je ne voudrais pas pour vingt-cinq louis... » qui, tantôt, lui avaient paru surprenants. Les cocottes, parbleu! ne parlent que par louis. Cette locution devait lui venir de sa maîtresse. IMais comment faire pour vaincre les dernières résistances? Le temps pressait, d'ailleurs. Déjà minuit dix. Encore quelques minutes, et elle allait lui glisser entre les doigts.
— Poissy! dit-il d'un air détaché, presque hypocrite à force d'indifférence voulue, — oh! je connais bien... C'est très pittoresque... Le long de la Seine, il y a une magnifique promenade ombragée...
— J'y passe deux fois par jour, réponditelle... d'abord, tous les matins, en allant chercher mon lait à la laiterie... Puis, Taprès-midi, quand nous n'allons pas pêcher en bateau, nous nous y asseyons, madame et moi, sur nos pliants...
Alors Frédéric, en lui pressant le bras :
— Dites, si vous n'y retourniez pas, ce soir, à Poissy?...
Mais elle, dégageant son bras :
— Madame m'a donné mon dimanche parce que j'ai voulu aller voir ma nourrice à Grenelle : mais Madame m'attend ce soir, et je ne veux pas
la faire repentir de sa complaisance... J'irais à pied plutôt que de manquer à ma parole.
Alors, affolé par Theure qui passait et rendu éloquent par le désir, Frédéric eut beau revenir désespérément à la charge, supplier à mains jointes, invoquer les droits de la passion, promettre de la constance, jurer de Téternilé, même parler de son désintéressement, de la pureté de ses intentions, en continuant les paroles par des soupirs et de douces pressions, rien n'y fit. Tous ses efforts se heurtaient à l'intention immuable de, la jeune personne de rentrer le soir même, s'y brisaient comme sur un roc. Si bien que, au moment où l'on allait donner le signal du départ, il se trouva sur la voie, — se demandant comment on l'avait laissé passer sans billet — luttant toujours, ne pouvant se résigner à la perdre, et cramponné encore au bras d'Hélène — dans un des remous de l'entretien, elle s'était laissé arracher la confidence de son prénom. — Tout à coup, devant la portière ouverte d'un compartiment de première désert el faiblement éclairé, une inspiration subite : « Puisqu'elle ne peut décidément pas rester à Paris, pourquoi n'iraisrje pas, moi, à Poissy? » Et, la poussant là-dedans, il monta à sa suite. Aussitôt la portière refermée sur eux par un employé, le coup de sifflet du départ.
Le reste alla tout seul, fut très simple, ne mérite pas d'être raconté.
Ils ne parlaient plus, s'en étant assez dit.
Leurs soupirs et leurs baisers suffisaient pour qu'ils se comprissent.
Cependant, après l'arrêt de Maisons-Laffîtte, lorsque Hélène, un moment debout devant la portière, pour remettre son chapeau et ajuster sa voilette, fut revenue s'asseoir bien près de Frédéric, elle lui passa un bras autour du cou, et, très chatte, lui murmura à l'oreille :
— Ce chéri, à qui l'on fait croire ce que l'on veut, et qui vient de me prendre pour une bonne... Une bonne, moi?... Tiens^ regarde donc mes mains... et mon front... et mon maintien... Rien que ma façon de regarderies gens et de m'exprimer... Pas plus servante que tu n'es, toi, cocher ou valet de chambre, je t'assure... Rien de vrai, dans tout ce que je t'ai raconté...
Descendus tous deux à Poissy, ils arrivèrent devant une luxueuse villa, voisine de la gare. Hélène, avant de le quitter, ajouta du ton le plus naturel :
— Tiens! ces Irois fenêtres, où lu vois de là lumière, au premier étage, c'est ma chambre... On doit m'altendre, et je me sauve bien vite... Toi, écoute, voici ce que tu vas faire : au bout de la promenade ombragée, dont tu m'as parlé, continue à marcher, suis un peu la route; la troisième ou quatrième maison que tu trouveras sur la gauche, est une grande laiterie, généralement ouverte toute la nuit. Entre et tu demanderas un lit de ma part... Oui, de la part de la dame de la « villa des Marguerites... », tu y seras beaucoup mieux qu'à Tauberge. Et n'oublie pas de choisir la chambre du rez-de-chaussée... tu te souviendras... Il n'y en a d'abord que deux, de chambres : pas celle du premier, non! celle du rez-de-chaussée... Tu auras même soin de ne pas fermer hermétiquement les volets, car, demain matin, en envoyant la bonne chercher mon lait, je te ferai porter de mes nouvelles...
Heureux de l'aventure, et de la tournure romanesque qu'elle prenait, harassé après tant d'émotion et de surprises, Frédéric, le lendemain matin, dormait encore lorsqu'on frappa plusieurs petils coups contre la fenêtre. Et comme il ne se réveillait pas tout de suite, Hélène — car c'était elle — ouvrit le contrevent, enjamba la fenêtre, et sauta sans façgn dans la
chambre, son pot de lait à la main, légèrement vêtue, en bonne, ravissante avec son tablier blanc de tous les jours. Enchantée de sa supercherie de la veille, mais rougissant un peu, elle vint embrasser le dormeur en pouffant de rire.
CHEZ MADAME CANCALON
Comme Stendhal qui, à Civita-Vecchia, préférail la pittoresque société des forçats du bagne à celle des plats bourgeois de la ville, il m'arrive, quand je n'ai rien à faire, de pousser une visite à M"*" Cancalon. C'est au rez-dechaussée, et je ne m'ennuie jamais avec elle. Non pas, certes, que la mégère dégage le moindre charme personnel. Seulement, on respire à plein nez, chez elle, une exquise atmosphère louche, qui pour un curieux de la vie, n'est pas à dédaigner. Puis, elle en a généralement une bien cocasse à vous raconter. Ainsi, lors de ma dernière visite :
— Ah! vous arrivez à point, vous! s'écriet-elle en me désignant un siège... J'ai justement quelque chose à vous demander...
— Tout à votre service, ma chère madame Cancalon !
— Le divorce ?. . . Êtes-vous ferré à glace sur le divorce, vous?... Est-ce facile de l'obtenir?... Quelle est la marche à suivre? le moyen le plus sûr et le moins coûteux ?
— Tiens... vous avez une protégée qui songerait à divorcer?
— Mais c'est moi... moi-même... qui songe...
— Vous! ma pauvre madame Cancalon!...
mais je vous croyais veuve depuis une bonne vingtaine d'années I
— Hélas! je Tétais, veuve... depuis Tannée du plébiscite, si vous vous souvenez, et des sept millions de « oui »... mais j'ai fait une bêtise...
— A votre âge, madame Cancalon?
— On en fait à tout âge... Il y a eu samedi » huit jours, je me suis remariée.
— Et vous songeriez déjà?...
— Parfaitement... Mais c'est toute une histoire, et, si vous avez un moment pour Técouter?...
— Soit!... Donnez-moi une allumette pour que j'allume mon cigare... Là! maintenant, je suis tout oreilles.
— Vous devez, monsieur, vous souvenir de cette demoiselle de province qui logeait encore chez moi lors de votre dernière visite... Même que vous la trouviez absolument de votre goût
CHEZ MADAME CANGALOiN i57
que vous aviez entrepris de le lui dire et que je dus renvoyer faire une commission, afin de pouvoir vous laver la tête : « Parlons peu et parlons bien... Vous voua trompez du tout au tout sur le compte de celte jeunesse... Hortense, sachez-le, n'est pas du tout du gibier pour votre gibecière... oh! mais, là, pas du tout! » Eh bien, c'est grâce à cette jeune personne de bonne famille que j'ai fait la gaffe de me remarier... Vous allez voir comment... Hor^ tense, qui est de mon pays, me parla un soir d'un oncle qu'elle n'avait jamais vu, s'appelant Tronche comme elle, veuf, très à son aise et qui tenait un bureau de tabac à Sens. « Ma fille, il faut aller voir votre oncle Tronche. » — <( Mais je ne le connais pas! » — « Justement, il faut faire sa connaissance!... Un oncle fortuné, ça ne se néglige pas. » — « Mais il a une fille unique : ma cousine Louise, je crois, doit avoir une quinzaine d'années. » — « N'importe, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Ecrivez-lui que vous irez le voir jeudi de la semaine prochaine, par un train de l'aprèsmidi. » — « Mais j'ignore son adresse. » — « Vous mettrez : Au bureau de tabac, ça arrivera certainement... Et je vous accompagnerai, moi : j'ai toujours eu envie de visiter la cathédrale de Sens ! »
i58 LA CHAIR
Nous voilà parties... L'oncle Tronche nous reçoit froidement... Mais en dînant, au dessert, il s'échauffe. Un ancien militaire, ayant les médailles d'Itahe et du Mexique, encore solide malgré ses soixante-six ans, et galant pour les dames. On table longtemps; il nous raconte ses campagnes, et moi je lui parle de Paris, je me fais valoir, je Téblouis en énonçant mes belles relations, car vous savez que j'en ai de très belles... De temps en temps, un client... la jeune Louise se dérange et va servir... A la fin je la suis, elle me met au courant, et c'est moi, maintenant, qui vend du tabac à fumer et à priser, des cigares, des timbres-poste, comme si je n'avais fait que ça toute ma vie. Enfin, à onze heures moins un quart, on ferme, et M. Tronche nous accompagne dans notre chambre, Hortense et moi. « Bonsoir, mes enfants, à demain! » Le lendemain... la nuit porte conseil et mon plan était fait... je me mets à endoctriner la petite. Pendant qu'elle me faisait visiter leur jardin, je l'arrête tout à coup par le bras : « Mademoiselle Louise, c'est bien gentil et intéressant, tout ça : ces arbres à fruits, ces bordures de fraisiers, ces poules, sans compter le bureau de tabac et la vente des timbres-poste : mais, il vous manqué quelque chose... Un mari? Non! vous êtes trop jeune,
CHEZ MADAME GANCALON 159
et VOUS avez le temps de vous mettre la corde au cou... Il vous manque quelque chose de plus doux et de plus pur : une mère ! » Le sentiment ne doit pas m'aller, Monsieur, car elle me répondit par un éclat de rire. Sa mère, morte en couches, elle ne Tavail jamais connue, et c'était sa bonne pâte d'homme de père qui lui avait aussi servi de mère. Et, voyant que j'avais fait fausse route, je démasque d'autres batteries. Je lui parle de Paris et de ses splendeurs^ du Bois, des théâtres, des beaux magasins. « Demandez à votre cousine!... Ah!
si votre père pouvait avoir là- haut son bureau de tabac, c'est vous qui vous en donneriez... Et dame, avec les relations qu'on a un peu partout. . . au ministère. . . on pourrait peut-être, . . Mais, ma Louise, pour que vous fussiez pleinement heureuse, il faudrait que, pendant que vous, qui êtes jeune, vous vous balladeriez un peu partout avec votre cousine Hortense, il y eût là, au comptoir, une bonne grosse dondon sédentaire, dans mon genre, qui aidât votre papa à servir la clientèle... Sans compter que si votre papa n'était plus seul, vous pourriez vous marier vous-même, plus vite et mieux... » Cette fois, mon bon Monsieur, j'étais dans la note. Bref, j'endoctrinai si bien la petite pécore, que, dès le soir, en écoutant à une porte, je surpris ce
dialogue entre M. Tronche et sa fille : « Quelle drôle d'idée de vouloir me remarier! D'abord, pour ça, il faut être deux, et je ne vois personne... » — « Mais si, papa, cette dame de Paris qui repart demain! » — « Tu es folle!
Elle a Tair d'un gendarme, et elle a peut-être soixante et dix ans! » — « Tu te trompes, papa : à peine soixante-deux ans... Donc, trois ans de moins que toi... Puis, si distinguée, et des relations... connaissant le filleul d'un ministre!... Sans compter qu'elle a quelque chose à elle... des titres... » — « Ah! vraiment, elle a des titres? » — « Oui, neuf à dix mille francs déposés au Crédit lyonnais et qui seraient pour moi, un jour... »
Bref, Monsieur, vous devinez le reste... Le mariage a eu lieu l'autre samedi, à la mairie des Ternes et à ma paroisse... et c'est cette futée de Louise, cette enfant gâtée et fin de siècle, qui a fait le coup. Son vieux molasson de père lui a accordé ça, pour elle et rien que pour elle, comme un ruban de quatre sous ou un gâteau des Rois qu'il n'eût pas su lui refuser.
— Soit! ma bonne madame Cancalon... Non!
madame Tronche... Mais, avant d'aller plus loin, permettez... Depuis un moment, quelque chose m'absorbe et me fait rêver. Dites-moi,
CHEZ MADAME GANCALON 161
VOUS VOUS êles mariée samedi : eh! bien... le soir... enfin, comment ça s'est-il passé, cette petite affaire?
— La nuit de noces?... Oh! très bien... Je n'ai à me plaindre en rien de M. Tronche... un véritable homme du monde... amoureux et discret... Eh! tenez... regardez! ça ne m'a pas rendue malade... Veuve, pourtant, vous dis-je, depuis le plébiscite, et me voilà encore debout!
— Alors, tout va bien. . .
— Ne dites pas ça... Vous savez qu'il ne m'a rien reconnu! A cause de sa fille! Seulement « la jouissance du quart... » Et il est reparti avec mes titres! Ça vous étonne parce que j'ai quelquefois Tair de pleurer misère; mais on avait ses petites économies, et placées en lieu sûr : eh! bien, vous allez voir... La veille du jour fixé pour la cérémonie, M. Tronche arriva de Sens avec sa fille, un vendredi soir... Si je l'avais écouté, je crois qu'il aurait tout de suite... « Pas du tout, Monsieur!... j'ai bien deux lits : votre fille Louise couchera avec sa cousine Horte.nse, ça, fort bien! Mais vous, vous allez filer à l'hôtel.,, il y en a un parfaitement tenu dans la rue... sur l'autre trottoir... » Le lendemain, tout se passa bien, à la mairie et à l'église; moi, pour témoins, j'avais mon concierge et mon marchand de vins; lui, un de ses
cousins et un ancien de sa classe, au régiment... Ensuite, dîner au restaurant, très convenable, à 2 fr. 50 par tête, café compris; mais, en se rendant au restaurant, est-ce qu'il ne parlait pas de passer d'abord au Crédit lyonnais, pour retirer les titres i « Oh! ce sera fermé, monsieur Tronche!... Demain, vous aurez le temps... » Le soir, nouvelle anicroche ^ monsieur Tronche, bien qu'a,yant passé une bonne nuit à son hôtel, avait oublié de retenir la chambre... Complet! « Tant pis, monsieur Tronche, nous irons ailleurs, car, en mon domicile de veuve, avec Hortense et Louise à côté, ce ne serait pas convenable... » M. Tronche comprend, cède, mais à quel hôtel aller?... Il était près de minuit et nous ne trouvions rien... Enfin, une boule de verre allumée nous attire et nous sonnons... Trois francs! Les draps propres... Mais, à peine au lit, quelle épouvante!... Des allées, des venues, et, à travers les cloisons minces, des conversations scabreuses : nous étions tombés dans une maison équivoque, Monsieur! Jugez un peu, notre nuit de noces là-dedans!... Lui, naïf, me demandait pourquoi ce vacarme continuel. « Oh! rien...
probablement des boulangers obligés de se lever au milieu de la nuit pour leur travail. » Et, anéantie, paralysée, je me blottissais sous
CHEZ xMA4)AME CANGALOX 163
les couvertures, craignant une descente... Aussi\ le lendemain, quand je me levai brisée, défaite, M""* Cancalon n'était pas encore M""' Tronche.., elle ne le fut réellement que dans la nuit du dimanche au lundi...
— La troisième nuit?
— Oui, car la seconde, je dus me reposer de la première... M. Tronche, un homme du monde, vous dis-je, amoureux et délicat, le comprit bien... Seulement, dès le lundi malin, il courut chercher mes titres au Crédit lyonnais, et repartit pour Sens avec eux, en me laissant Louise... Je sais que les numéros de mes obligations sont couchés dans notre contrat, qu'il n'y a rien à craindre. Mais c'est cette petite!... si vous la voyiez?... cette taille... ce paquet... C'est lourd, ça! c'est commun!... une paysannasse ! . . .
Et la fillette entra sur ces entrefaites, gentille, exquise, rondelette comme une petite commère, mais l'air espiègle, encore très enfant.
— Ah! la voilà, ma petite chérie... ma mignonne..., s'écria la vieille harpie avec une subite amabilité de commande à laquelle l'innocente ne se laissait déjà plus prendre. Car, pendant que la mégère se mit à fouiller dans son armoire à glace, Louisg^^tar derrière, la