‹ Trente romans: Le cœur; La chair; L'espritChapitre 8 sur 8 · BANQUE HUMANITAIRE · texte numérisé non relu

BANQUE HUMANITAIRE

TRIOMPHE progressif du vrai socialisme

obtenu par

La RÉCIPROCITÉ dans la CHARITÉ

AU MOYEN d'une

Société anonyme au capital de Cinq Millions,

constitué par

cinq cent mille actions à « DIX FRANCS »

Ici, en une langue inexpérimentée, naïve, mais touchanle malgré le français douteux, l'explication de tout un ingénieux système. Ces cinq cent mille actions de dix francs seront employées au soulagement du plus grand nombre, possible de citoyens « dans le pétrin ». Seulement, les assistés deviendront .par là même preneurs, ou débiteurs, envers la Société, d'un certain nombre d'actions dont ils s'engagent à se libérer plus tard, une fois sortis de « la débine », en tirant d'affaire d'autres malheureux, pour une somme égale à celle perçue par eux, et même accrue des intérêts, etc., etc. Les intérêts doivent suffire « amplement » à couvrir les inévitables non-valeurs produites par la mort, la mauvaise foi, ou la

Ti'ém m

ruine définitive des secourus. Puis, toute une large généralisation du système : la vitalité de la Société, éternisée de génération en génération, amènerait indubitablement la création de sociétés semblables, « en France et dans les cinq parties du monde ». Donc, dans un délai plus ou moins rapproché, résolution du problème de « l'extinction du paupérisme». Rien que les cinq cent mille actionnaires de dix francs, à réunir! Et le prospectus se terminait par Tavis suivant : « Souscrire sans retard au siège de la Banque Humanitaire, rue Greneta^ n° 100 ter. Demander le citoyen Ange Doulin. »

Quel plaisir n'ai-je pas éprouvé à relire cet imprimé, jauni et froissé, recueilli par moi, voici quelque douze ans, sur la table de rédaction du premier journal parisien où il me fut possible d'écrire. Il faut dire tout : j'ai rendu visite à Ange Doulin, jadis. Frais débarqué alors de ma sous-préfecture, avide de connaître, gourmand de documents humains, je m'étais dit : « Banque égalitaire et philosophique L , . C'est du nanan, cela!... Allons-y. Je me trouverai en présence de quelque escroc, ou d'un fou, en tout cas d'un personnage peu ordinaire. »

Le lendemain, vers deux heures de l'aprèsmidi, j'arrivais au 100 ter de la rue Greneta.

Une grande maison, pas neuve, ressemblant à beaucoup d'aulres. Haute porte cochère. Je double mon lorgnon, afin de découvrir quelque plaque annonçant le siège social de la « Banque ». Non! aucune plaque indicative. J'arrive à la loge.

— M. Ange Doulin. Est-ce bien ici?

— Parfaitement!... Escalier au fond de la cour. Quatrième étage, couloir à droite...

Porte au fond.

Je gravis mes étages. Bon! le couloir à droite ! Tout au fond, un désappointement complet.

« Ah! non, par exemple! Ce gredin de concierge se serait-il moqué de moi? » Il y avait bien une porte, la seule même du couloir, et au fond. Mais, sur cette porte, était, peint en noir, un gigantesque numéro, le même que celui de la maison : 100. Seulement, pas terl non, cent tout court. Et, pas de doute à avoir, grâce à une vague odeur sut generisj parfaitement révélatrice. Furieux, je redescends m'expliquer avec le concierge. Celui-ci, très poli et grave :

— Non, monsieur! M. Ange Doulin demeure bien là... Seulement, Monsieur aurait dû ouvrir la porte et se serait rendu compte : « l'endroit » est précédé de cinq marches, sur lesquelles donne la chambre de M. Ange Doulin.

— Que ne le disiez-vous tout de suite!

Je remonle mes quatre étages. Autre contretemps! Cette fois il me faut attendre : il, y a quelqu^un!

Je rétrograde jusqu'à une fenêtre ouverte sur la cour. Là, je respire. J'allume même un ■cigare et tire de grosses bouffées. Enfin, un froissement de papier. Le « quelqu'un » sort. Tirant sur mon cigare de plus en plus fort et me bouchant le nez, je pénètre à mon tour. En effet, les cinq marches, et, à main gauche, une étroite porte vitrée. Je frappe à petits coups discrets contre le verre dépoli.

Une bonne grosse voix :

— Entrez!

J'étais chez Ange Doulin. Une assez grande chambre, carrelée, aux murs blanchis à la chaux, comme ceux d'une cellule de prisonnier ou de religieux. Bien que la pièce ne reçût de jour que par la porte vitrée et par une lucarne ouverte également sur la repoussante antichambre, on y voyait clair. Un lit en fer soigneusement fait, deux chaises, une étroite table en bois blanc, un petit poêle, le carreau bien lavé. Un peu réconforté par cette propreté, je n'en demandai pas moins au maître de céans l'autorisation de continuer à fumer.

— Parbleu! dit-il en souriant. Ici, l'on est chez soi!...

282 LESPRIT

Il refusa le cigare que je lui offrais :

— Je prise seulement...

Un bon diable, cet Ange Doulin! Assis sur la seconde chaise, je considérais avec attention son grand crâne d'idéologue, remarquablement bombé^ un vrai genou, luisant comme une bille. Et je n'eus pas de peine à le faire causer. Les coudes sur la table en bois blanc, encombrée de vieux journaux, et de livres — les œuvres à peu près complètes de Proudhon — lui, ne demandait que ça : parler! De sa voix grasse, lente et pâteuse, il s'ouvrait ingénument à moi, ne cachant aucun repli, se livrant tout entier. Peu à peu, au fond de son existence de sexagénaire, je vis clair, de même qu'on distingue les plus petits cailloux au fond d'une nappe profonde d'eau de roche. D'abord, une origine de province. Un gros sang de fils de maçon limousin, affiné par la mère, une femme maladive, ayant servi dans des châleaux. Un commencement d'éducation cléricale. Pas le séminaire! mais la protection d'un curé de village : des messes servies, des chants au lutrin le dimanche, des bribes de latin enseignées h la diable, enfin une demi-instruction, inquiétante. Puis, à la suite de deuils subits, vers dix-sept ans, sans transition : Paris! Les Trois-Journées caniculaires de 1830! Paris et son atmosphère

trop vive, brûlée d'ox^ygèiie. Les misères de quarante el quelques années de prolétariat parisien, troublées par une mauvaise santé physique et morale, alourdies par des rêvasseries d'idéologues, énervées par des aspirations religiosâtres et politiques. Tout cela ayant abouti à une dégringolade finale, à une perte partielle de la vue. Et, depuis dix-huit mois, cet invalide du travail avait lamentablement échoué en ces lieux d'aisances, d'où son cœur attendri de poète rêvait encore le bonheur universel. D anriens camarades, une équipe de typographes, dont il faisait jadis partie, lui avaient imprimé pour rien les prospectus de la Banque Humanitaire.

En néophyte du journalisme, fier de la profession, je lui offris un peu sottement mes services. Pas pour « la Banque », certes, à laquelle je ne croyais guère. Mais ne pourrait-on attirer sur son cas Tattention de la commission des logements insalubres? ,

— De grâce, n'en faites rien, Monsieur!

s'écria Ange Boulin. Ici, je suis logé presque pour rien, et malgré ma mauvaise vue, je rends encore des services. C'est moi qui nettoie à côté, chaque jour... Mes anciens journaux, toute ma chère politique, que je ne peux plus lire, je découpe ça en petits carrés : vous avez

dû en voir, là, passés à une ficelle... Enfin, maintenant que Thabitude est prise, je ne demande plus à changer mon sort. Transporté dans une autre atmosphère, qui sait ce qui m'arriverait?... si, par impossible, la Banque Humanitaire ne réussit pas, ma dernière ambition est de finir ici.

Si les conditions du bonheur consistent dans, l'équilibre de toutes nos facultés, dans la modération de nos désirs, et une parfaite santé de Tesprit et du corps, J. Agarrat réalisait absolument le type de « l'homme heureux ».

La nature s'était complu à le pondérer. Ni blond, ni brun, ni gras, ni maigre, ni beau, ni laid, il était d'une taille moyenne. Au collège, on ne le citait ni parmi les cancres, ni parmi les phénix de la classe. Sa voix, s'il avait été chanteur — et il eût pu l'être, car, avec des dons ordinaires servis par une intelligence courante et une volonfé tranquille, mais méthodique et soutenue, il arrivait à tout ce qu'il voulait — sa voix eût été une voix de baryton.

Par exemple, il était né pauvre. Mais cette

distraclion du hasard, ce vilain tour de la société produisit au moins cet heureux résultat que, dès Tadolescence, J. Agarrat se dit qu'il fallait travailler et ne pas faire 9e bêtises, afin de réparer au plus vite cet injuste lapsus.

Orphelin, en bas âge, recueilli par une tante qui végétait avec d'infimes rentes dans un hameau du département du Lot, il fréquenta d'abord l'école du village, puis obtint une bourse dans un collège, fut bachelier à dix-sept ans, enfin, à dix-neuf, très protégé, eut la chance d'être nommé maître d'études au lycée, dans une grande ville du Midi — à Bordeaux.

Pion, J. Agarrat commença à organiser sa vie. Estimé de ses chefs, il sut tout de suite se faire des amis de ses élèves, en concluant, avec eux, une sorte de traité tacite : « Je ne suis pas ici pour mon plaisir, moi... vous non plus, je crois : eh bien^ ne m'embêtez pas^ et je ne vous embêterai jamais... » Jamais de pensums ni de retenues. Et les élèves en retond ne faisaient pas de bruit, laissaient leur maître d'études préparer tranquillement sa licence.

Cette fameuse licence, il la prépara d'abord,

mais sans se presser, — en faisant Técole buissonnière. Toutes sortes de lectures en dehors du programme : des romans, des pièces de théâtre, des vers. Au café, — pendant les heures de classe, — des journaux, de partout, et de toute opinion, — même des feuilles illustrées, — même des revues graves, ou soi-disant.

Et ça dura cinq ans. Cinq années heureuses, de jeunesse sage et de débauche intellectuelle. Élevé à la dure, il s'accommodait du régime du lycée. Sa demi-liberté suffisait à ses sens calmes, et il trouvait un vrai charme à cette régularité, quasi monacale, d'heures de lever et de coucher, de repas, de sorties et de rentrées, qui régularisait sa vie physique, en laissant la bride sur le cou à ses rêves et en favorisant son émancipation intellectuelle.

Cette fenêtre ouverte sur la vie contemporaine, sur la Httérature, le théâtre et l'histoire au jour le jour de la politique, l'avait dégoûté peu à peu de tout le fatras universitaire. La licence? Ah! bien, oui ! Est-ce que, depuis plusieurs mois déjà, J. Agarrat n'écrivait pas, de temps en temps, des Lettres girondines^ dans un des plus importants organes républicains de Bordeaux ? Collaboration intermittente et mystérieuse ! Articles anonymes jetés dans la boite du journal et qui passaient*., généralement!

N'importe, J. Agarrat connut alors des joies bien douces.

Puis, les choses suivirent leur cours : Après les virginités du début, Içs réalités du métier. Mandé un jour par une note au bas d'un de ces articles — où le directeur du journal demandait à.« faire enfin la connaissance de Fauteur de ces Lettres girondines si remarquées » — le « pion » fut appointé, signa, et dut quitter l'Université, devint à vingt-quatre ans un professionnel, — variété : le journaliste de province.

Et il resta vingt ans journaliste de province. Les commencements furent durs. Sans deux ou trois répétitions qu'il donnait en ville, il eût crevé la faim, car son rédacteur en chef l'avait mis à cent francs par mois. Les Lettres girondines ne passaient qu'à la troisième page, en j « Variétés », c'est-à-dire en bouche-trou. Souvent môme, lorsqu'un événement de tant soit peu d'importance se produisait, son article était rejeté aux calendes grecques. « Pas de place, petit ! » lui criait le patron d'une voix de stentor qui l'intimidait et le médusait.

Cependant, delui-ci qui; précisément à cause

de celle timidité, avait pris J. Agarrat en affection, finit par Tinviter à déjeuner et, au dessert, s'expliqua catégoriquement :

— Trop littéraire, petit. Dix fois trop littéraire!... Il ne s'agit pas de moi, parbleu! qui apprécie à leur valeur vos Z^//r^^ girondiiies , , . et je vous Tai prouvé, puisque vous êtes ici... mais mon public, sacrebleu !... il s'agit de mon public!... Comment! à propos de l'événement du jour, par exemple, du renouvellement partiel des Conseils généraux ou du projet municipal sur les nouveaux égouts, voilà que vous remontez au déluge ! Vous faites de la poésie, vous invoquez Plutarque, Pline l'Ancien, Vitruve ou Alfred de Musset, ou vous racontez le dernier four de la Comédie-Française : que diable !

voulez-vous qu'y comprennent mes armateurs, mes marchands de café, d'indigo ou de savon, mes vignerons ?. . . Non, petit, c'est bon pour les feuilles de la capitale, ce genre-là... Décidément, vous avez « trop de talent » pour fonctionner chez moi... 11 faut donc opter : ou filer à Paris, à vos risques et périls... ou bien, si vous voulez resler ici, prendre le « genre province ». Essayez toujours: c'est très facile... Commencez par me lâcher ces Lettres girondines^qui ne sont pas comprises ; et, à partir do dimanche, faites-moi, deux fois par semaine,

mon (( Premier-Bordeaux... » Je vous mets tout de suite à deux cent cinquante francs par mois el, Tannée prochaine, à trois cents... si vous réussissez...

J. Agarrat comprit, remercia avec effusion et excella dans le « genre pj^ovince ». Du jour au lendemain, il sut endeuiller son style, éteindre la couleur, supprimer l'originalité, appauvrir et banaliser sa pensée. Ses « Premiers-Bordeaux » devinrent tellement gris, si nuls, si sagement semblables à ce que tout le monde pense et rabâche, que leur succès fut énorme. Les marchands de café, de savon et d'indigo, les vignerons mêmes et les armateurs abonnés au journal furent unanimes à proclamer J. Agarrat un esprit supérieur, un sage et profond politique. « Comme celui-là y voit clair... et quel bon sens ! » Bientôt, se gargariser deux fois par semaine avec ces graves homélies politiques ne leur suffit plus : J. Agarrat dut faire trois « Premiers-Bordeaux » au lieu de deux, les mardi, jeudi et samedi, et arriva à gagner cinq cents francs par mois — un bâton de maréchal pour le journaliste de province.

Cinq cents francs par mois... le sobre, rangé, modeste et vertueux J. Agarrat n'en dépensait jamais la moitié. Et cela, sans effort et sans avarice; avec économie, certes! mais « en vivant bien », ou du moins en le croyant, ce qui revient au même. — 80 francs de pension, une « excellente » pension, oîi mangeaient des officiers et des étudiants; 90 avec les suppléments. — Pour 35 francs, service compris, une fort belle chambre meublée, presque confortable, avec fauteuil, armoire à glace^ rideaux, et précédée d'un cabinet de toilette; le tout donnant sur la Garonne. — 30 francs pour l'entretien mensuel de sa garde-robe, sa chaussure, son blanchissage. — 30 à 40 francs d'argent de poche, pour sa demi-tasse quotidienne, son tabac, ses omnibus, etc. — Tout au plus, 20 francs par mois pour... « on n'est pas de bois ». Oui ! ne songeant pas au mariage, et trop prudent pour « se coller », trop sage pour courir le guilledou, il allait, une fois par semaine, et généralement le vendredi (jour de Vénus!) i] allait bravement, tout seul, au fond de cer-

taine rue écartée, sacrifier à la déesse du jour; mais en ayant la précaution de ne pas changer de temple et de s'adressera la même prêtresse. Tel était son budget ordinaire et extraordinaire.

— Eh! bien, cinq cents francs par mois, pendant vingt ans, cela fait cent vingt mille francs... De sorte que vers la quarante-cinquième année, J. Agarrat n'avait dépensé qu'une petite moitié de ce capital, et avec Faulre moitié, solidement placée, et dont les intérêts avaient, à mesure, fait boule de neige, il se réveilla un malin « rentier », c'est-à-dire ayant de quoi lâcher les « Premiers-Bordeaux » sans rien changer à son genre de vie.

Et sa tante étant morte sur ces entrefaites, dans le Lot, en lui laissant ses petites rentes personnelles, et sa maisonnette villageoise, il se demanda ce qu'il était sage de faire.

Se marier? Ça lui disait moins que jamais, maintenant qu'il avait les cheveux tout gris. Continuer à ramer la galère du « PremieV- Bordeaux »? A quoi bon, aujourd'hui qu'il avait du pain assuré.

Alors, écouter ses amis^ de la presse et de la politique, tous arrivés, la plupart dans le

gouvernement, et qui s'efforçaient de l'attirer à Paris?

« Il n'y a que Paris! lui écrivait Tun deux... Décide-toi. Le moment est propice î hâte-toi d'accourir... Voilà que nous sommes devenus un parti de gouvernement, et le concours de toutes les aptitudes est nécessaire... Dès que lu seras ici on te trouvera, pour commencer, dans quelque organe ami, des « Premiers- Paris », quatre fois mieux rétribués que tes « Premiers-Bordeaux ». Puis, pour peu que tu sois ambitieux, dès qu'il y aura une préfecture vacante, ou une Recette Générale, tu seras en bonne posture... »

Non, hélas I il n'avait pas pour deux sous d'ambition. D'ailleurs, Paris lui faisait peur. Sans pousser l'aversion jusqu'à la charge, comme son collaborateur, le vieux Gaston Burle, le doyen de la presse bordelaise, — un original, arrivé à l'âge de soixante-dix ans, en se glorifiant « de n'avoir jamais mis les pieds dans la capitale », — lui, du moins, y était venu deux ou trois fois à Paris, les années d'Exposition universelle notamment, mais, chaque fois, en courant, avec la gêne du provincial dépaysé, n'ayant qu'une idée fixe : réintingrer au plus vile son milieu!

Aussi, après s'être donné trois grands mois

pour réfléchir, il prit le parti qui, de prime abord, lui avait paru le plus sage : renoncer au journalisme, à tout, quitter Bordeaux et se retirer dans le Lot, dans son village, oîi il habiterait la maisonnette que lui laissait sa tante, et verrait philosophiquement pousser ses choux»

Ça ne lui réussit guère. Au village aussi, J. Agarrat n'était guère plus dans son milieu.

Il choisit une bonne indigène entre deux âges, s'installa, laissa tomber les giboulées de mars sans sortir, rangea méticuleusement sa bibliothèque. Puis, il modifia le tracé des allées de son jardin, tailla ses arbres, greffa. Vers les beaux jours, certaines promenades aux environs, en des sites oti, enfant, il avait joué, l'intéressèrent en le rendant mélancolique. Des maçons qu'il fit venir pour modifier l'aménagement de la maison travaillèrent sous ses yeux, d'après ses plans, et l'aidèrent à passer l'été. Enfin, aux premières grandes pluies d'automne, quelle tristesse, quel désœuvrement, quel vide! Oh! s'il avait eu une passion, même un goût

quelconque ou un vice, ou même une manie, pour remplir ce vide. Mais il n'aimait rien, pas même la pêche à la ligne! Les autres habitants du village ne Fintéressaient pas, le verbiage de sa bonne Técœurait. Même les hvres, ses amis d'autrefois, l'assommaient depuis qu'il ne croyait plus à la littérature. Souvent, il ne décachetait pas même la bande de son ancien journal, dont on lui continuait le service.

Enfin, un matin de novembre, n'y tenant plus, il courut à la gare avec un peu de hnge dans une valise, sauta dans l'express pour Bordeaux. Vers la tombée dujour, à l'heure de l'apéritif, il était devant le Café de la Garonne, le nez contre la glace de la devanture. Et il les reconnut tous, les habitués, et les confrères; au milieu, le vieux Gaston Burle, droit comme un I et pérorant, montrait le poing sans doute à la capitale ; à la table voisine, le rédacteur en chef faisait son jacquet. Que dirait-on en le voyant? « Ah ! le voilà de retour! » Et on le blaguerait... Il finit par ne pas entrer.

11 vagua longtemps dans les rues, passa même plusieurs fois devant le temple de Vénus où il avait jadis coutume de faire ses dévotions hebdomadaires, mais il n'en franchit pas le seuil. Et, la soirée s'avançaiit, après avoir avalé un potage aux environs de la gare, il reprit le train

pour chez lui. Trois mois plus lard, à la fin de Thiver, la bonne, entre deux âges, un malin, trouva J. Agarrat pendu à Tespagnoletle de sa chambre, encore chaud, avec, à ses pieds, la collection des Lettres Girondines^ ses premiers articles — les meilleurs — que le suicidé avait sans doute passé la nuit à relire.

Ragaillardis par un joli soleil d'hiver, trois vieillards, ayant chacun un pied dans la tombe faisaient leur promenade quotidienne à Saint- Tropez, sur les Lices.

Richardin, le moins âgé — à peine soixantequatre ans ! un bambin à côté des autres — semblait le plus délabré. Chansac non plus — un ancien capitaine au long cours — avec ses soixante-dix-neuf ans et son hypertrophie du cœur, n'était pas très brillant. Tandis que, droit comme un^i, Mirandol, le professeur de Faculté en retraite, quatre-vingt-six ans, et à peine un soupçon de diabète, restait stupéfiant de verdeur.

A côté d'eux, sur les Lices, de petits enfants avec leurs bonnes, profitant aussi du soleil,

jouaient à courir, sautaient à la corde. Une balle élastique passa entre les jambes lourdes de Chansac, et un cerceau mal dirigé vint buter contre la canne de Mirandol ; mais, d'un coup sec, la canne l'envoya au diable.

— Un beau temps tout de même! dit alors le professeur de Faculté en retraite.

— Si Ton s'asseyait? proposa Chansac, essoufflé.

— Non ! pas ici... Il y a trop de marmaille et de nourrices... Plus loin! répondit Richardin, sans souffle également.

Et il dut s'arrêter, pour avoir la force d'ajouter :

— D'ailleurs, j'ai quelque chose à vous dire ^t je crains les oreilles indiscrètes...

Maintenant, sur la route de la Foux, ils longeaient la plage silencieuse. Mais comme ils ne rencontraient plus personne, bien avant le Pin de Bertaux, tous trois s'assirent sur le parapet d'un petit pont.

— Eh bien, et cette communication? dit Mirandol.

— L'endroit est bien choisi... opina Chansac en montrant le golfe, d'un geste large.

Allons, Richardin.

— Messieurs, voici la chose... Je crois que je viens de faire une découverte dans ma campagne de Ramatuelle... Oh! par le plus grand des hasards... Ou plutôt, c'est mon fermier... En défrichant un terrain inculte pour y faire une vigne, nous avons découvert un tas d'ossements...

— Ah! fit Mirandol dont le visage s'éclaira.

— Des ossements humains... oui! Des tom^beaux, un tas de tombeaux, paraissant presque se toucher... Hier matin, ma femme y est allée, pour toule autre chose... On en a encore trouvé trois devant elle !

C'est très intéressant! déclara Chansac en hochant la tête.

El, se tournant vers le professeur en retraite :

— Ne croyez-vous pas que ce soit un cimetière?... Et même, qui sait?

Mais le professeur en retraite lui coupa la parole, et, planté devant Richardin,il s'écria ardemment :

— N'est-ce pas que les pierres tombales sont très anciennes?

— Tellement anciennes, qu'elles sont friables presque comme des plâtras... Et les ossements

aussi tombent en poussière, au point qu'on a peine à reconnaître les bras, les jambes. A peine quelques fragments de crânes ont résisté au temps... Et, à en juger par ces vestiges informes, ceux que Ton a ensevelis là devaient être des sortes de colosses, à Taspect presque bestial..,

— Eh bien, mon petit, s'écria Mirandol rayonnant, ça y est!... Vous avez découvert un cimetière maure, là, tout simplement!

Et Chansac :

— Je n^en disais rien ; mais, depuis un moment, c'est absolument ce que je pensais.

Ici, un silence. A quelques pas d'eux, le clapotement velouté des vagues, pendant que chacun regardait tour à tour les deux autres avec des petits claquements de lèvres et des balancements de tête satisfaits. A la fin, Chansac s'adressant au professeur :

— N 'est-ce pas qu' i l y a quelque chose à faire ?

— J'ai mon plan ! riposta celui-ci un peu sèchement, avec l'air de dire : « Ces choses-là, c'est ma partie, et vous seriez vraiment aimables de ne pas vous en mêler ! »

Mais, Tancien capitaine au long cours, avec l'aigreur de quelqu'un qui compte ne pas se laisser mettre sous le boisseau :

— Moi, avant d'avoir, ou non, a mon plan »,

il faut qu'on voie d'abord... Quand je naviguais, je ne prenais jamais un parti à la légère.

— Allons, ne vous battez pas I... intervint Richardin, conciliant.

Puis, séance tenante, il fut décidé que le jeudi suivant, tous les trois iraient à Ramatuelle visiter le « cimetière ».

Richardin se chargeait du déjeuner. Mirandol et Chansac, radoucis, payeraient de moitié « le cabriolet».

Une véritable partie fine, le jeudi suivant, pimentée par une pointe de mystère.

Dès neuf heures du matin, une sorte de vieux break, vitré sur le devant et tendu seulement de vieux rideaux verts sur les côtés, attendait au coin des Lices. Richardin seul ne fut pas exact, apparut enfin avec un poulet froid, roulé dans un numéro du Petit Yâ^r. Il monta tout de suite dans le break, où Fancien capitaine au long cours était déjà installé. Mais Mirandol :

— Si on nous voit partir touk les trois, tout Saint-Tropez se demandera... J'aime mieux prendre les devants, moi : vous me cueillerez en route.

Et sans lâcher un gros in-quarto qu'il avait

SOUS le bras — une Histoire de Provence dont il s'était muni par précaution — il fila comme un zèbre. Mais avant le petit pont sur le parapet duquel ils s'étaient assis l'autre semaine, le brjeak le rattrapa. Et une fois dans la guimbarde, il déposa l'in-quarto sur la banquette, à côté du poulet froid, et redevint le bonhomme qu'il était au fond, dès qu'il renonçait à ses prétentions professionnelles.

« Hein! disait le capitaine au long cours, le voilà à la bonasse... Ai-je eu raison de lui faire mon petit branle-bas! » Puis, son hypertrophie du cœur, depuis deux jours, le laissait assez tranquille. Richardin, de son côté, avait le pressentiment que de cette descente sur les lieux allait sortir quelque chose de mémorable, s'applaudissait d'avoir raconté la trouvaille à « ces deux gaillards-là ». Aussi, un beau soleil aidant, la route fut des plus gaies. Ils allumèrent des pipes et écartèrent les vieux rideaux verts.

— Tiens ! s'écria Chansac, ce rideau me rappelle... Quand je naviguais aux îles Sumatra, une petite Océanienne qui m'avait accordé ses faveurs, avait pour tout vêtement un jupon semblable à ce rideau.

— C'est lui! c'est le même, fit Mirandol en lui fourrant le rideau sous le nez.

Et ils riaient aux éclats; de ça, de tout.

même des simples cahots de la guimbarde qui, maintenant, par un chemin presque impraticable, mais adorablement sauvage, gravissait la colline escarpée au sommet de laquelle la petite commune de Ramatuelle se dresse comme un nid d'aigle. Des écoliers en rupture de bancs, tous les trois, plutôt que des vieillards, des demi-moribonds allant reconnaître des ossements. Çà et là, au loin devant eux, entre les pins-parasols et les chênes-lièges, la mer bleue qui est un cimetière aussi — miroitait au soleil.

Là voiture s'arrêta devant une maisonnette à volets verts adossée à une ferme. On mit pied à terre. Le fermier accourut pour aider à dételer.

— Messieurs, dit Richardin après avoir donné ses instructions pour le déjeuner, voulez-vous vous rafraîchir, j'ai une bonne cave...

Ces messieurs refusèrent. D'abord les affaires sérieuses.

Et Ton se dirigea de suite vers le terrain en défrichement.

— Messieurs, voilà!... dit le propriétaire avec une certaine solennité.

Devant deux énormes cyprès, plusieurs fois ébréchés par la foudre, sur une sorte de tertre rocailleux surplombant la terre fraîchement remuée, étaient alignés en bon ordre tous les ossements exhumés : des fragments de crânes, aux formes surprenantes, d'une bizarrerie presque comique ; des tronçons d'os démesurément grands, pouvant passer, à la rigueur, pour des cubitus, des tibias et des fémurs de géants. Le tout, d'ailleurs, s'effritant dès qu'on y touchait et d'une teinte plâtreuse, due probablement à la vétusté. Egalement livides et crayeux, d'informes plâtras pouvaient être pris pour des vestiges de pierres tombales.

— Bravo!... Voilà qui est superbe, admirable..., s'écria Mirandol cramoisi d'émotion et levant les bras d'enthousiasme.

Et Chansac, convaincu :

— Le plus beau cimetière mauresque que j'aie jamais vu!... Si celui-là n'est pas mauresque, je veux être pendu... et je m'y connais, allez, en cimetières... Jadis quand je naviguais en Malaisie...

Mais le professeur retraité lui coupa la parole:

— Richardin, votre découverte aura des conséquences incalculables... Je vous félicite au nom de l'Histoire de notre pays...

DISRXIERES JOIES 305

— Et au nom de la Géographie aussi ! renchérit le vieux loup de mer.

Après avoir passé une grande heure au bord du tertre, le nez sur les ossements, les examinant et les commentant en détail, en glissant même de petits fragments dans leurs pocher, ils allèrent déjeuner, et en faisant honneur au poulet froid et à l'omelette, surtout à l'excellente cave, ils arrêtèrent un plan, se distribuèrent les rôles. Cette découverte, il fallait, ne fût-ce que pour la gloire de Saint-Tropez, la répandre dans le monde savant, mais en « se méfiant des intrus ». A eux trois, il formaient un comité scientifique suffisant. Mirandol — dont c^était la partie — traiterait dans un mémoire le côté historique. Chansac, lui « qui avait navigué », fait le tour du monde, observé toutes les races d'hommes, se réservait la question anthropologique, et en étudiant la conformation spéciale de ces vestiges humains, étayerait l'Histoire par la Science. Quant à Richardin, propriétaire du sol et « pionnier de la science », son rôle à lui était achevé ; mais il était de toute justice que son nom restât également attaché à Tœuvre commune.-, au succès de laquelle ils trinquèrent au dessert.

Et, pendant le café, tout en fumant leur pipe, ils réclamèrent des ossements. Et Richardin

s'en fit apporter des débris, dans un plat ébréché. Et leurs trois têtes branlantes, réchauffées parle bon vin, rajeunies par un espoir de vanité et retrouvant quelque passion, se penchaient en môme temps sur cette poussière funèbre, comme s'ils allaient en manger.

Trois mois plus tard, en causant par hasard avec <( papa Lolo », le plus ancien de Ramatuelle, Richard in apprit enfin la vérité vraie sur ces prétendus ossements humains. Quelque soixante ans auparavant, une épidémie subite avait emporté en quelques semaines tous les grands quadrupèdes de la commune, les bœufs, les vaches, les mulets, jusqu'aux cochons; et, ne sachant plus que faire des charognes, on les avait toutes jetées sur ce terrain inculte en les recouvrant de chaux vive, afin de détruire les germes infectieux.

Très ému au premier moment, Richardin fut sur le point « d'informer le comité ».

Puis il réfléchit. Depuis plusieurs semaines^ Mirandol et Chansac avaient envoyé chacun son « mémoire » à l'Académie des Sciences historiques, et la presse locale avait déjà ébruité la

découverte. Les choses étaient vraîment trop avancées, mieux valait avaler sa langue.

Ilselint coi, et Mirandol fut décoré. Chansac devint « membre correspondant de l'Académie des Sciences historiques ». Et lui eut bientôt une vigne superbe, la gloire de Ramatuelle, et Témule du grand vignoble des Garcinières.

■.Ma

Il raconta :

— Si loiite créature vivante n'avait pas horreur de la mort et de son inconnu, la vie qui n'est pas toujours rose, serait comme une auberge vide. Au premier déboire, ou même par simple curiosité, nous nous enverrions volontairement dans Tau delà. Mais l'horreur de la mort existe, et une de ses conséquences est la suivante... Lorsqu'un être cher s'éteint loin de nous, sans que nous ayons pu assister à ses derniers moments, nous avons peine à admettre que nous ne le reverrons plus. La désolante évidence a beau être là ; à de certaines heures, une sorte de doute se lève en nous, et dans notre répugnance à admettre la cruelle réahlé, nous voudrions nous raccrocher à quelque espérance folle. « Qui sait? » Nous nous laisserions aller à rêver des choses insensées. D'ail-

Cigitized by VjOOQIC

leurs, si je ne m'expliquais pas assez clairement... ce qui est fort possible... un exemple, qui m'est arrivé, à moi, m'aidera à vous faire saisir la nuance délicate.

Mon meilleur ami d'enfance et camarade de collège s'appelait Julien P... Nos deux familles se connaissaient, étaient même unies par un cousinage éloigné. De la classe de septième à la rhétorique et à la philosophie inclusivement, nous avions fait nos études côte à côte, nous voyant chaque jour, excepté pendant les grandes vacances, nous confiant nos pensées les plus intimes, grandissant dans une parité complète de caractère, de tendances et de goûts. Dans les dernières années surtout, notre liaison devint plus étroite, à mesure que nous nous aperçûmes que^ si nos idées générales et nos sentiments se rencontraient, en revanche, un fossé de plus en plus large nous séparait non seulement de la tourbe de nos condisciples, mais aussi de notre milieu provincial, de l'étroitesse hypocrite et de la gr^ossièreté intellectuelle, rendant inhabitable notre petite ville.

Oh! comme nous nous complaisions dans notre isolement, et les généreux instincts de révolte, les larges rêves d'émancipation! Personnellement, — sans trop oser encore le dire, même à Julien, — j'entrevoyais déjà l'affran-

chissement par la littérature. Quant à lui, ses aspirations d'adolescent devaient être identiques aux miennes, car je Tentends encore... et je le vois aussi... m'avouer, en inclinant un peu à gauche sa jeune tête pensive : « Si j'écrivais, vois-tu... si je parviens jamais à écrire... je voudrais que tout ce qui sortirait de ma plume fût simple... simple... et d'une clarté de cristal..., aussi transparente que ces eaux limpides au fond desquelles on distingue les moindres cailloux, les brins de mousse, les tout petits poissons jouant au soleil... Oui! la clarté et le naturel ; voilà surtout ce que je voudrais atteindre.., »

Malgré ces distinguées tendances littéraires, Julien... et moi aussi d'ailleurs... nous fûmes ensemble « retoqués au bachot » en juillet, à la fin de notre philosophie, tandis que le plus cancre de la classe, une buse attendrissante, était reçu d'emblée. Nous n'en partîmes pas moins joyeusement en vacances. A la rentrée, en octobre, mon camarade vint se représenter avec moi, et, bien entendu, sans avoir, ni l'un ni l'autre, remis le nez dans nos livres, cette fois, nous passâmes haut la main. Ce furent encore quelques bonnes flâneries à deux et de fraternelles confidences, — les dernières, hélas ! car il ne tarda pas à repartir, pour aller rejoin-

312 LESPRIT

dre son père, fonctionnaire dans une ville de vingl mille âmes, au centre de la France. Pendant plusieurs mois, peu ou même point de lettres... En ces bienheureuses années, où tout est nouveau, le pouls bat si vite qu'on n*a guère le temps d'en compter les pulsations... Puis, un jour, j'appris une épouvantable nouvelle : tout un roman jeune, amusant et gentil, aboutissant à une catastrophe désolante, presque invraisemblable, tant elle était imprévue.

Julien, dont le père, chargé d'enfants, n'était pas riche, avait, en sa possession^ un millier de francs, provenant des étrennes et libéralités de ses nombreux oncles et tantes, que^ depuis plusieurs années, il avait laissé s'accumuler, afin d'avoir une entrée de jeu à sa sortie du collège. A peine retourné chez son père, est-ce qu'il ne s'était pas amouraché d'une fillette de quinze à seize ans... Lui, n'en avait pas encore dix-neuf... J'ignore les détails... les torts et l'imprudence probable des familles respectives... Mais un beau soir, fuite en express des deux enfants... A Paris, le lendemain matin, ils ne séjournèrent que le temps d'arrêter leurs places sur un paquebot parlant le surlendeinain du Havre pour l'Amérique... Et, à New-Yçirk, t une semaine après le débarquement, mon pau- \

vre Julien était mort de la fièvre jaune, en quelques heures....

Eh bien! cette fin si malheureuse, épouvantable dans sa simplicité banale, succédant à un audacieux voyage et aux joies d'un amour partagé, cette belle intelligence détruite à Tâge des larges espérances, voilà vingt-cinq ans révolus que j'en suis hanté. Comme au premier jour, cette stupidité du sort me consterne et me révolte. Que de fois, sans y avoir assisté, je me suis imaginé les détails : une mort à Thôtel, au milieu d'indifférents parlant une autre langue... cette enfant de quinze ans et demi demeurée seule avec les débris du billet de mille francs... Et si je vous disais que, au fond, tout au fond de moi, j'ai entendu souvent une voix secrète : « Qui sait?... Tu as vu ses oncles et tantes porter son deuil... tu as même reçu la lettre de fairepart ; mais qu'est-ce que cela prouve? Voyons, toi, à la place de Julien... à dix-neuf ans, parlant pourla conquête du Nouveau-Monde, c'està-dire de rindépendance et du bonheur, avec un billet de mille dans la poche et une mineure enlevée à ses parents, ayant par conséquent <( charge d'âme », n'aurais-tu pas été fort capable, au seuil d'une existence nouvelle, d'imiter Fernand Cortès brûlant ses vaisseaux avant d'entreprendre la conquête du Mexique et de

répandre le bruit de ta mort? Afin de t'enlever à toi-même toute idée de retom', toute velléité de recul... afin de couper le pont entre toi et le vieux monde, de l'affranchir de ses préjugés^ de le délier de toute attache embarrassante... Certes, voilà une résolution bien extrême, si rigoureusement logique qu'elle paraît baroque et touche à l'héroïsme, confine à la folie :

mais, en s'expatriant « à deux », par un coup de cœur en même temps que par un coup de tête, Julien a pu avoir des raisons « spéciales w,^ inconnues de toi, pour agir tout à fait exceptionnellement et aller au bout de son audace. En effet, d'où sortait cette jeune fille? Quels étaient ses parents? Quelles circonstances précédèrent et nécessitèrent l'enlèvement? Tu n'en sais pas le premier mot, et là doit être l'explication du mystère, si mystère il y a.

Donc, absolument parlant, tu n'es pas sûr que ton ami soit mort. La lettre de faire-part, le deuil des parents ne constituent pas une certitude complète... Des probabilités? D'innombrables probabilités? Hélas! oui... mais ces probabilités fussent-elles aussi nombreuses que les grains de sable de la mer, il te reste encore une chance de le revoir,., une unique et toute petite chance... »

Maintenant... la semaine dernière... Voici :

J'étais au théâtre, à une pièce pas drôle à force de vouloir 1 être, et sans philosophie, aux situations embrouillées mais archiconnues, le récent succès d'un vaudevilliste décoré. Il y avait pourtant bien des fauteuils vides, notamment celui à ma gauche. Tout à coup, vers le milieu du premier acte, ce fauteuil est enfln occupé, et je me mets à regarder machinalement le retardataire : quelle stupéfaction et quelle commotion au cœur!... Le vivant portrait du mort... Un Julien avec vingt-cinq ans de plus mais presque pas changé : toujours son front un peu incliné à gauche, et ses doux yeux taillés en amande, la même barbe soyeuse, vierge du rasoir, et où se montraient à peine quelques premiers fils d'argent.

« Voyons! est-ce ou n'est-ce pas lui? » Et mon émotion était extraordinaire. Mais, sans parvenir à détacher de lui mon regard, je ne me décidais pas à lui adresser la parole, de peur d'abréger cette seconde exquise, et de voir se dissiper tout de suite l'illusion d'avoir retrouvé mon compagnon de jeunesse. Aussi ce fut lui qui, à la fin, me dit en souriant : « Mais oui, c'est moi... Nigaud, tu y mets le lemps à me reconnaître! » Oh! cette voix pas entendue depuis un quart de siècle! Nos quatre mains se prirent en même temps, se serrèrent. Et, comme

le premier acle étant fini, le rideau tombait, nous nous levâmes avec tout le monde, en nous tenant toujours les mains.

Dans le couloir, nous étant consultés du regard, nous reprîmes tout de suite nos paletots à Fouvreuse et passâmes le reste de la représentation au café du théâtre, à peu près désert. Là, en faceTun de Tautre, les yeux dans les yeux et cœur à cœur, une de nos délicieuses conversations d'autrefois.

— Ta mort? tu sais... Moi, d'abord, je n'y ai jamais cru complètement !... m'écriai-je, dans un mouvement d'orgueil, tempéré par une grosse larme qui me roulait sous la paupière, — cela en me versant ma grenadine.

Eh bien, oui! là, il n'avait jamais eu l'ombre de la fièvre jaune. « Est-ce qu'on meurt, voyons! quand, n'ayant pas vingt ans, on se sent quelque chose dans le ventre? >> Cette invention, après le débarquement à New-York, il y avait eu recours pour les raisons par moi devinées, un peu pour faire table rase du passé, rompre définitivement avec la vieille Europe, et surtout pour rassurer « sa femme », la jeune fille enlevée, que des cauchemars d'extradition troublaient, et dont le père, un bourgeois entêté et fort mauvais coucheur, eût tenté

de leur faire mille avanies, même au delà des mers.

— Mais, au moins, tu aurais dû m'averlir de la supercherie... C'est très mal de ta part I

— Je Tavoue... Mais au premier moment, lu sais... <( Chacun pour soi et Dieu pour tous. » J'avais bien d'aulres préoccupations en tête... Songe qu'il ne m'en restait pas lourd, de mes mille francs, une fois arrivé là-bas... Les commencements ont été durs : j'ai dû faire trentesix métiers, quelques-uns fort pénibles, et des plus invraisemblables ; je te raconterai tout ça en détail... Plus tard, une fois débrouillé, j'ai été bien souvent sur le point de t'écrire. Mais ce qu'on n'a pas fait tout de suite, tu sais, il ne manque pas de raisons pour qu'on le diffère encore... Par exemple, j'ai bien souvent pensé à toi, parlé de toi... De loin, je t'ai suivi : chaque fois que ton nom a paru dans un journal, mon cœur a battu... Ma femme, sans l'avoir jamais vu, te connaît, a lu tout ce que tu as écrit... Mes deux garçons aussi...

— Quel âge ont-ils?

— Lun onze ans^ l'autre dix-sept... Notre fille, qui serait l'aînée, n'a pas vécu. Nous sommes en France depuis huit jours, et à Paris depuis hier seulement... pour nous y installer définitivement. Ayant découvert tantôt ton

adresse sur le Tout-Paris, je comptais aller le surprendre demain malin^ lorsqu'en passant devant ce théâtre, je Tai reconnu... Tu entrais... j*ai aussitôt loué un fauteuil, et prié, le contrôleur, qui te connaît, de me le donaer à côté de toi... Puis avant d'occuper ma place, j'ai couru téléphoner aux miens, à rhôtel que, l'ayant rencontré, je finirais la soirée avec toi... Et voilà, mon bon!

— Et... maintenant, dis-moi... la littérature?... Cette littérature que nous aimions tant?

— J'en ai fait, parbleu! et à foison... Du journalisme, des interviews, du feuilleton, de la critique, même du théâtre... Une sorte de mélodrame-féerie à grand spectacle, avec un ballet de singes et des cages de lions, m'a même rapporté cinquante mille dollars... Mais celle que nous rêvions jadis, la vraie, la simple, « celle qui ressemble à ces ruisseaux limpides où Ton voit le fond », je vais enfin pouvoir en faire maintenant que j'ai beaucoup vécu... et que j'ai de quoi vivre.

Bref, ayant retrouvé nos vingt ans, nous en étions à caresser de nouveau les rêves d'avenir^ quand le patron du café vint nous rappeler qu'il était minuit et demi. Julien prit un fiacre et me donna une carte de son hôtel. « A bien^

tôt! » Nos mains se serrèrent encore. Puis, le fiacre s'éloigna, disparut dans la nuit. M'étant alors approché d'un réverbère, voilà qu'en me penchant pour lire l'adresse de l'hôtel de Julien, mon lorgnon glissa, et dans le geste que je fis pour le retenir, je m'éveillai... Car cette résurrection de mon ami n'était qu'un rêve, et je vous demande pardon de ne pas vous en avoir averti tout d'abord.

D'ailleurs, même après un quart de siècle, je n'ai pas encore perdu absolument un reste d'espoir. Au moins, si je ne revois jamais Julien, le hasard me mettra-t-il en présence de la jeune fille, sa veuve, qui doit avoir aujourd'hui des cheveux gris?

V mars 189... — Voici le printeinpsw Pas encore tout à fait : mais le dur et le maussade de l'hiver est fini. Même le marronnier du 20 mars sera en avance cette année. La terre n'est plus morte; un ensemble de signes évidents, de phénomènes avant-coureurs, indique que quelque chose se prépare. La sève des arbres, intérieurement, et celle des animaux, des hommes aussi, commence h circuler, à monter.

L'autre nuit, sous mes fenêtres, un concert des chattes et matous de mon quartier m'a tenu longtemps éveillé. Eh bien! moi, au milieu de ce travail universel de la nature, de cette joie des choses et de ce réveil des êtres, voilà que je pense à me tuer.

— C'est assez bête! me crie une voix, celle sans doute de la conservation.

Mais j'y pense tout de même. Et il ne dépend guère de moi de ne pas y penser.

4 mars, — Je n'ai aucun motif « banal ^^ de suicide.

Encore dans la force de Tâge, il me resle des dénis, des cheveux, et je jouis d'un estomac d'autruche. Sans être riche, j'ai de quoi vivre selon mes goûts, en dilettante, et je n'ai jamais connu l'ennui. Les femmes, après en avoir beaucoup usé et quelquefois souffert pendant ma première jeunesse, je les cultive encore, mais avec modération et en les prenant pour ce qu'elles sont : du plaisir, toujours nouveau, et un intarissable sujet d'étude, un délicieux prétexte à analyse.

En somme, la modération de mes désirs aidant, je vis parfaitement heureux. Et j'ai cependant mes raisons, de fort plausibles raisons, pour sortir volontairement de la vie.

D'ailleurs, je ne brusquerai pas le dénouement, ne précipiterai rien. Je m'abandonnerai tout simplement à la pente qui m'entraîne.

Quand mon suicide sera mûr, comme un beau fruit lourd et savoureux, tombant de l'arbre sans effort, il se détachera de lui-même.

5 mar^, — D'abord, il conviendrait de s'entendre une fois pour toutes sur ce qu'on appelle

BLOGK-NOTES 323

« la mort ». Moi, je ne crois pas à la mort — pas plus que je ne crois à la naissance.

Dans la nature — qui est un livre perpétuellement ouvert, où tout se trouve écrit, et dans lequel il s'agit seulement de savoir lire — rien ne sort de rien et, par suite, il n'y a ni commencement ni fin. Non seulement les phénomènes se succèdent, mais s'engendrant eux-mêmes, ils se continuent en formant une chaîne souvent invisible pour nos yeux imparfaits, mais ininterrompue. Comment donc admettre que cette chaîne si logique et si admirablement complexe de causes et d'effets qui constitue une existence d'homme — ou d'être quelconque — puisse par un bout être accrochée au vide et par l'autre au néant? — Non! si je suis, c'est que j'ai été, et que je serai — sous une forme ou sous une autre. Voilà une vérité, selon moi, de la dernière évidence. Le plus vaste génie humain comme le dernier des imbéciles, tous, en un mot, nous ne sommes qu'un grain de poussière inanimée, détritus méconnaissable du règne minéral, ou végétal, ou animal : la raison vous dit que cet atome de matière existait, sous une forme quelconque, il y a dix mille ans, cent mille ans ; qu'il n'a pas été « créé » tout seul et après coup. Alors, pourquoi, moi, infime atome vivant, serais-je moins favorisé que mon

<( frère », l'atome inanimé ou réputé tel? Pourquoi serais-je placé dans des conditions d'existence inférieures?

Eh bien! si, ayant déjà vécu, je dois revivre encore, si mon existence actuelle n'est qu'un anneau dans une longue chaîne d'existences consécutives, — pourquoi ne pas oser rejeter tout de suite ma guenille passagère, afin d'avancer plus vite et de savoir plus tôt? Ma conviction étant faite et s'enracinant davantage en moi chaque jour, la logique, et l'impatience de connaître, sans compter un légitime orgueil, me conseillent d'oser.

Cette audace, je ne la possède pas encore complètement; mais j'y pense sans cesse à propos de tout et de rien, je m'accoutume à l'idée de l'avoir, et je sens déjà que je l'aurai.

27 mars. — Hier, jour de Pâques, quelle admirable après-midi d'été. Un moment, sur le point d'aller dîner à la campagne pour boire de l'air pur et me griser de nouveau. Mais pas de voitures à la station, les tramways inabordables et cinq heures sonnèrent. Trop tard! w Ce sera pour une autre fois. » Et le désœuvrement me i fit entrer dans une église, où un prédicateur tout jeune achevait de débiter un sermon évidemment appris par cœur et truffé de trop de

citations latines. Beaucoup de monde pourtant dans Téglise. Et, debout tout contre moi, et chaperonnée de sa gouvernante, une merveilleuse jeune fille.

Involontairement, tant Taffluence était grande, mon bras droit effleurait parfois sa taille, et sous la tension du corsage, je sentais son cœur, son jeune cœur encore neuf, vivre et tressauter comme un oiseau en cage.

Le mien aussi, de cœur, vivait et tressautait. Mon bras la serrait d'un peu plus près et, comme elle ne s'écartait pas, tout un roman banal, mais exquis, s'ébauchait déjà dans ma tête : Je profitais d'un prétexte pour échanger quelques mots, indifférents en apparence, mais bien sentis, avec cette demoiselle très comme il faut. Puis, m'étant fait présenter à la famille, je demandais sa main, et l'obtenais, malgré la différence de nos âges. « Douze à quinze ans de plus chez le mari, en somme, c'est raisonnable! » Et marié, père d'une admirable progéniture qui nous continuerait, et dont il faudrait assurer l'avenir,^ bonsoir toute idée de suicide. Mais nos rêves, même les plus simples et les plus logiquement déduits, aboutissent rarement.

Agacée comme moi, sans doute, par les textes latins du prédicateur, la jeune fille

quitta Féglise avec sa gouvernante. Je les suivis | de loin. Toutes deux entrèrent dans le square f voisin, s'assirent sur des chaises. Moi, je rôdai un moment autour, mon journal à la main, et ; faisant semblant d'être absorbé par ma lecture,^ puis j'avisai une place libre au bout d'un banc, tout à côté d'elle, et, m'y étant assis, mon journal toujours à la main, je l'écoatai causer.

Hélas! quel désenchantement amer!

De sottes remarques sur les passantes, les modes nouvelles, l'ennui de n'avoir pas été menée aux courses par sa maman. Des niaiseries à faire pleurer, caquetée par une voix de perruche, et des ragots de concierge sur le dos d'une voisine mère de quatre enfents et rencontrée avec sa robe jaune de l'an dernier :

« Une posture, quoi!... le jaune ne se porte plus... Si elle avait au moins changé la ruche ! . . . »

Et moi qui, quelques instants auparavant, avait l'imprudence de rêver!... Dix mille morts plutôt que d'être condamné à faire ma compagne d'une pareille bêtasse, — adorablement belle, pourtant!

15 avril, — On ne se voit pas pins mourir qu'on ne s'est vu naître. La soaffrance physique? Outre qne c'est peu de chose — et plus

rien, une fois la douleur passée — il est probable que Tenfanlqui naîl en poussant son premier cri, « souffre » bien davantage que le moribond, qui s'éteint comme une lampe.

20 avril. — Ils me font rire, ceux qui prétendent : « Le suicide est une lâcheté... »

Lâche, moi, parce que, Un jour ou Tautre, je vais me résoudre à prendre mon élan et à faire àpieds joints un saut formidable dans Tinconnu, dans Tau delà?

Encore comprendrais-je cette accusation de lâcheté, si j'étais poussé à cet acte par désespoir et lassitude, si je cherchais simplement à me décharger du fardeau de Fexistence. La vie! Mais j'y crois au contraire, et je Taime. Elle me paraît autrement large et merveilleuse qu'aux yeux du vulgaire. Et, dans Fimpatience de mon amour pour elle, c'est pour arracher le bandeau de mes yeux terrestres, c'est pour la connaître tout entière et la posséder, la boire avidement et la vivre plus vile, que je veux me tuer. — Dès que j'en aurai le courage...

1^' mai. -—Je sors du Salon... Des kilomètres de peinture. Beaucoup de savoir-faire et peu de sincérité. Pas de génie... Et le public, donc?...

328 L'ESPUrr

Aucun de ces gaillards-là n'aime réellement la peinture, la sculpture, — ni ne serait capable de se tuer par amour de la vie.

2 mai. — Si la tourbe humaine n'avait horreur de la mort, la terre serait inhabitée; les oiseaux s'envoleraient de la cage. Mais ils sont retenus, les pleutres, par ces barreaux solides : riiorreur de la mort, la peur de l'inconnu, la crainte de souffrir en se tuant, Tincertitude del'au delà. Moi qui ai soif de hberté, je vais me glisser un de ces soirs entre les barreaux.

Et quand, après mon évasion, j'arriverai à l'endroit où se tiennent Platon, Phidias, Aristophane, Lucrèce, Bacon, Diderot, Stendhal, Balzac, Musset, Berlioz, Corot, Jules de Concourt, et tant d'autres que je n'ai pas connus davantage mais avec qui je suis en communion d'idées, je rêve — sans trop oser l'espérer — que, deux ou trois me feront un geste de bienvenue : « Arrivez donc!... Vous vous êtes enfin décidé à prendre votre courage à deux mains; eh bien] là, vrai, ce n'est pas trop tôt! »

16 jui7i. — Une seule chose me retient encore : une habitude... Une vieille habitude enracinée... un de ces actes indifférents, qu'on

fait machinalement, sans savoir pourquoi, et qu'on recommence le lendemain.

Oui, chaque soir, après mon dîner, je me rends dans un café où je trouve apparemment quelque plaisir à jouer au whist ou au « mata » avec certaines momies.

ici, des pages blanches^ rien que des pages blanches.

Le block-notes n'en révélait pas davantage* Tout porte à croire que son propriétaire eut bientôt la folie — ou la sagesse — de mettre son projet à exécution.

Page 1