‹ Trente romans: Le cœur; La chair; L'espritChapitre 7 sur 8 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'autre nuit, dans la salle à manger du cercle, entre quatre ou cinq soupeurs seulemenl, la conversation, après s'être longtemps traînée sur le a tirage à cinq », s'éleva tout à coup, prit une tournure philosophique. On en vint à causer de Tambition-passion. Et X..., expansif les soirs de déveine, s'écria :

— Moi, dans l'exercice de ma profession, j'ai connu un ambitieux réussi... ou, plutôt, trois... n'en faisant qu'un... trois têtes dans un bonnet... Le mystère de la sainte Trinité!

Ici, un silence. X... allumait un cigare à la bougie. Puis, comme personne ne reprenait la parole, il raconta, en entrecoupant ses souvenirs par des bouffées grisâtres :

— 11 y a longtemps. Très jeune, je débutais.

Le hasard d'un article déposé dans une boîte

me fît entrer dans un journal vraiment extraordinaire.

Le surlendemain matin, en m'éveillant, j'envoyai à tout hasard acheter ce journal, et quelle ne fut pas majoie d'y trouver mon article ! Déjà! Imprimé en bonne place sans trop de coquilles.

L^après-midi même, un peu avant cinq heures, rasé, ganté^ correct, j'arrivai au journal, le Pluton^ — permettez-moi de lui donner ce nom infernal. De même, pour ne pas sortir du sombre royaume, je désignerai le triumvirat qui le dirigeait, par les noms des trois juges infernaux, — et je fis passer une carte au rédacteur en chef, « M. Minos ».

Au bout de quelques minutes, le garçon de bureau revint et me remit une enveloppe à entête du Pluton, qui contenait un billet de banque de cent francs.

— Voilà ce que M. Minos m'a chargé... dans le cas où Monsieur serait venu se faire régler son article... Maintenant, si Monsieur était venu pour causer, le patron, très occupé en ce moment, le prie de l'excuser : mais il vous recevrait très volontiers si Monsieur voulait revenir entre minuit et deux heures du matin.

Je revins vers minuit et demi. Le garçon, tout jeune, un gavroche d'imprimerie, à la mine futée, porteur d'une casquette neuve sur

laquelle était écrit en lettres rouges : « Le Pluton », me reconnut tout de suite et me fît entrer dans le cabinet de Minos, un vaste cabinet, trè. administratif: bureau en bois noir, tout luisant neuf; divan en cuir vert, fauteuils et chaises également verts. Sur le bureau, un Bottin, ce qu'il faut pour écrire, quelques journaux du soir, dépliés. Et pas de bibliothèque, aucun tableau, pas même une gravure. Aux murs, rien qu'une grande affiche rouge du Pheto?i, fixée avec des pains à cacheter. En somme, un confortable de gare, la banalité de quelque salle d'attente des premières.

Presque aussitôt, un grand diable, haut sur jambes, possesseur d'un long nez d'importance, entra en courant et vint à moi, la main tendue, secoué d'un rire qui, dans sa bonhomie voulue, n'était pas sans séduction. En tenue de soirée, habit à la dernière mode, cravate blanche négligemment nouée. Presque aussi jeune que m<?' alors, de vingt-cinq à ving-huit ans.

— Monsieur X..., n'est-ce pas?... Très bien, votre article... Tout à fait bien... Avez quelque chose : compliments!... Je tiens beaucoup à causer avec vous... oui, beaucoup! Mais impossible maintenant.. . Arrivé du Théâtre-Français... d'une première... quittée pour aller avec Eaque, assister à une réunion de la salle Fa-

vie... Faut que je descende à la composition... voir la morasse... Mais, tout à l'heure, en remontant... Donc attendez ici... avez journaux du soir... Ou, plutôt, non! Rien dans journaux du soir... vous ennuieriez... êtes de la maison : pouvez descendre avec moi.

C'était un atelier de composition comme les autres, bas de plafond, où il faisait une chaleur étouffante. Sous la clarté crue des réflecteurs, une quinzaine de typos, en blouse, composaient devant les casses, hâtivement, car il y avait du retard, et l'arrivée de Minos, que je suivais, ne fit lever le nez à personne. Tout au fond, à côté des formes, « M. Eaque », le ténor du Pluton^ penché sur la « morasse de la une », encore tout humide, que venait de lui passer le metteur en pages, [relisait ardemment son interminable article de tête.

Petit mais râblé, Eaque. Trente ans au plus.

Ancien peintre en bâtiments. Malgré l'air artiste qu'il tâchait de se donner, malgré un veston de velours gros bleu à brandebourgs et son bonnet d'astrakan, lui, était resté peuple, par la tournure et l'encolure, par ses solides attaches, ses rudes mains qu'il lavait pourtant avec soin, depuis qu'il vivait jour et nuit à côté de Mines. Mais, prolétaire décrassé, il avait beau porter maintenant du linge fin d'une irréprochable

blancheur : saisissant élâitle contraste enire ce cheval de labour et Tautre, sorte de grand poulain pur sang, piaffant de jeunesse, d'impatience, et lâché dans la politique comme dans une prairie qui lui semblait verte.,, couleur de l'espérance, tiens!

Debout, à deux pas, le metteur en pages attendait « la une ». En longue blouse grise, celui-ci, avec une cigarette éteinte collée à sa lèvre inférieure, et pendante. Mais Eaque prenait son temps, une main enfoncée dans ses longs cheveux, content de sa prose et poussant des petits gloussements satisfaits.

— Bon! c'est vous?... fît-il en reconnaissant le pas de xMinos.

Et, comme il coulait un regard de notre côté, je l'aperçus de face, trop barbu, l'œil doux et voilé, enfin un de ces visages restés à l'état d'ébauche, qui donrient l'impression de « l'inachevé ». Puis, il ajouta en se renfonçant dans sa tartine :

— Henri, venez voir ça!...

11 l'appelait de son petit nom! Et l'autre, rejeton d'une illustre famille qui avait brillé dans l'Histoire de France au commencement de ce siècle, « Henri » était déjà à côté de l'ancien peintre en bâtiments, lisant deis yeux l'article à sensation, pouffant de joie aux phrases

à remporte-pièce. Même, pour mieux lire, il finit par appuyer ses bras croisés sur Tépaule d'Eaque. Loin de se sentir gêné par celle fraternelle pesée, celui-ci, quelquefois, retournait la tête, afin de guetter au passage Feffet des bons endroits. Et Teffet se produisait; ces mesisieurs en avaient alors pour une demi-minute à se regarder au fond des yeux, échangeant à peine quelques exclamations, mais se comprenant dans le gobage, tour à tour folâtres comme deux gamins ou graves comnie deux augures.

Et la cigarette éteinle, qui pendait collée à la lèvre du melleur en pages, attendait toujours.

Soudain, le troisième du triumvirat, « M. Rhadamanle », plus jeune que les deux autres, un aztèque, pas beau, cheveux en brosse, face complètement rasée, parut sur le seuil. Et pas content, avec son air malheureux de poulet déplumé, il vint se planter devant Minos et Eaque en gémissant :

— Est-ce raisonnable!... Une heure de retard, et ce soir surtout!... ce soir, où nous tirons douze mille de plus...

Puis, leur arrachant des mains la morasse, il la rendit au metteur en pages; et^ subitement autoritaire :

— Serrez la une !

Cinq miniiles plus tard, dans le vaste cabinet de travail, sans objets d'art, et sans livres autres que le Bottin, Minos, assis à mon côté, sur le divan en cuir vert, me dit à brûle-pourpoint :

— Etes-voHS ambitieux?

Je Tétais certes, en ce temps-là surtout, mais pas comme Tenlendait le rédacteur en chef du Pluton, Ecrire un beau livre, faire jouer une pièce passionnante, vraie jusqu'à la cruauté : oui, j'étais ambitieux! Je répondis donc affirmativement à Minos, mais sans préciser.

— A la bonne heure ! s'écria-t-il aussitôt. Du moment que vous êtes ambitieux, vous êtes mon homme ! Vous faites définitivement partie de la rédaction du Pluton l... Moi aussi je suis ambitieux.

— Vous voulez arriver à la députalion?

demandai-je, ingénument.

Ici, Minos eut un sourire dédaigneux, un haussement d'épaules d'homme supérieur.

— Non! autre chose... Minisire?... Pas même! Ce n'est pas assez durable... Si je vous disais que moi, rédacteur en chef de l'organe révolutionnaire le plus lu et le plus influent sur le peuple de Paris, je me considère comme autrement puissant que le titulaire d'un portefeuille... Oui, ce peuple aujourd'hui est roi, et je suis son chef de cabinet inamovible. . . Puisque

je fais Topinion moi ! et que c'est moi qui dispose, en réalité, des sièges à la Chambre et au Sénat, des Préfectures, des Ambassades, des Ministères...

(( Bravo ! » Celte façon originale d'envisager l'ambition m'inspirait un respect pour le personnage. Mais je fus un peu défrisé quand M, Minos ajouta :

— Vous, par exemple, vous le serez, député !.. Si je ne veux rien être, je désire que les quinze rédacteursduP/w/o;2entrenttousàla Chambre...

jusqu'à mon garçon de bureau, que je verrais volontiers conseiller municipal...

— Merci pour lui et pour nous!... Vous êtes bien aimable! répondis-je ironiquement.

Mais mon ironie, il ne s'en aperçut même pas. Plus apte décidément à échafauder des rêves qu'à observer les hommes, un tantinet naïf, Minos, un soir, dès la semaine suivante, se livra complètement :

— Si je vous disais, monsieur, qu'à nous trois : Rhadamante, notre secrétaire de rédaction, Eaque, et moi, nous serons un jour les maîtres de la France. . .

— Pas possible! m'écriai-je.

— Vous vous imaginez que je plaisante : je n'ai jamais parlé aussi sérieusement... Et vous allez voir le bien fondé de nos espérances...

M. Thiers étant président de la République, nous, le Pluton^ organe le plus avancé de Topposition, que faisons-nous depuis quelque dixhuit mois, et avec un incontestable bonheur?... Nous sommes en train d'user M. Thiers..., et. sans nul doute, avec delà persévérance, rien que par la force des choses nous arriverons à saper son gouvernemenl... Bien! M. Thiers, une fois renvoyé à « ses chères études », qu'arrivera-l-il? Le maréchal de Mac-Mahon? Nous userons Mac-Mahon; puis qui? M. Grévy, si vous voulez? Nous userons M. Grévy.,. et chacun de ses successeurs, quels qu'ils soient... Enfin, quand nous aurons usé à tour de rôle M. Clemenceau, le duc d'Aumale,et Jules Ferry, et le général X..., et l'ingénieur Y..., M. RocheforI, si vous voulez, et dix aulres, vingt, trente, s'il est nécessaire, le moment arrivera où il n'y aura plus que nous... debout... et nous serons les maîtres... Oui. monsieur, la République et la France nous appartiendront un jour. . . à nous trois : Rhadamante, Eaque et moi!...

Le rédacteur en chef du Pluton, M. Minos, quand il parlait de ses rêves ambitieux, s'exprimait avec tant de conviction que risquer un sourire eût été une impolitesse. Ce fut donc avec le plus grand sérieux, et non sans une certaine timidité, que je risquai une objection.

Son journal même, cet engin de destruction d'une efficacité incontestable, réelle, le Pluton enfin, n'était-il pas à craindre à la longue, que le gouvernement... plutôt que de se laisser entamer par lui... oui ! qu'un de ceux qui tiendraient la queue de la poêle, se ravisant un jour, n'essayât de...? Les yeux hors de la tête, Minos ne me laissa pas achever.

— Supprimer le PhdonlH s'écria-t-il, avec un sourire de pitié; mais vous n'y pensez pas!... Quel gouvernement oserait jamais commettre cette faute?... Songez que nous tirons ce soir à cent cinquante mille. . . ce qui, avec une moyenne de trois lecteurs par numéro, suppose quatre cent cinquante mille lecteurs : une armée!... Une armée qui, demain matin, ferait sans doute une émeute, peut-être une révolution, si elle ne trouvait pas son cher Pluton dans les kiosques!

Entré dans la rédaction ordinaire du Pluton^ j'eus bientôt l'occasion de voir le triumvirat à l'œuvre chaquejour. Leur enthousiasme, comme leur jeunesse et leur optimisme naïf, était admirable. A la rigueur, Khadamanle, évidemment l'homme pratique du triumvirat, des doutes me venaient sur la sincérité de son emballage. Mais Eaque et Minos, eux, croyaient tellement que c'était arrivé, qu'ils finirent par

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cohabiter ensemble, fralerneilement, sans doute afin de pouvoir, jour et nuit, vivre à deux leur rêve éveillé. Oui, l'ancien peintre en bâtiments quilla son garni, mit dans un fiacre sa malle, et vint s'installer dans le superbe appartemenl du patricien. Ils prenaient leurs repas ensemble, se rendant ensuite au Pluton^ en revenaient de compagnie à trois heures du matin. Et ils couchaient dans deux chambres contiguës, dont la porte de communication était laissée ouverte. Aussi, quelquefois, d'un lit à Fautre, au milieu de la nuit, des dialogues comme celui-ci :

— Eaque!

— Quoi?

— Dormez-vous?

— iMoi non plus !... Impossible de fermer l'œil.

— Je crois que nous avons pris une mauvaise attitude dans la question du mode de volation...

— J'y pensais... Pourquoi défendre le scrutin d'arrondissement?... nous engager pour l'avenir?... Une vraie faute!

— D'autant plus que nous en aurons besoin, nous, un jour, du scrutin de liste.

— Incontestablement...

Ici, un double profond^soupir. Puis plus rien. Au bout d'un silence :

— Minos?

~ Quoi?

— Il n'est pas bien tard?...

— Trois heures quaranle-cinq...

— Si nous allions faire sauterie filet pour le scrutin d'arrondissement?... On ne roule pas encore...

— C'est une idée : nous ferions scier le cliché... on mettrait n'importe quoi à la place...

— Allons, faut il allumer?... En moins de quinze minutes, si nous tombons sur un bon fiacre...

— Non, Rhadamante ferait une de cestêles, en nous voyant revenir... Tant pis pour le scrutin de liste ! . . . Bonne nuit ! . . .

— A demain!... Il fera jour... et nous en serons quittes pour nous déjuger...

Minos devait faire le désespoir de sa famille, qui n'admettait sans doute ni ce genre de vie, ni celle cohabilion, ni la couleur politique et sociale du Plutoriy ni les rêveries ambitieuses d'Henri. Malgré leur grande fortune, ses parents ne manquaient pas de faire la grimace quand leur revenait finalement la carte à payer. Néanmoins, dans ses bons jours, le Pluton passait pour une affaire industrielle susceptible de rapporter quotidiennement vingt-cinq louis. Mais ces jours brillants avaient des lendemains-

Et les lendemains étaient généralement terribles, grâce aux « requins », — nous les appelions ainsi, — gens de sac et de corde, usuriers tarés et repris de justice, qui se succédaient à « l'administration » du journal, attirés là sans doute par la candeur en affaires de « Monsieur Henri ». En attendant de présider aux destinées de la France, le malheureux accordait sa confiance financière à de louches particuliers. Puis, lorsqu'à la fin se découvrait quelque pot aux roses, le grand nez de Minos prenait, ces soirs-là, une inclinaison mélancolique. Et, vous rencontrait-il alors, rendu gentil et communicatifpar la mauvaise fortune, désireux d'oublier le contact des fabricants de chaussons de lisière, il se sentait tout porté à taire cas de la littérature, à vous prendre pour confident.

Ce fut en une de ces heures d'expansion qu'il soupira dans mon gilet :

— Un administrateur filou, ça se jette à la porte comme un larbin qui vole... Un simple accident! On en est quitte pour revoir de près les écritures... On régularise, on paie, et tout est dit !.. . Mais ce qui m'affecte bien plus et me décourage, c'est de voir l'inertie, Tapathie de notre génération... Êtes-vouS toujours ambitieux, vous, au moins!... Oui, pas pour deux sous d'audace, de conception et de volonté de

y'^sepi^

parvenir chez nos contemporains!... Ainsi, tenez ! j'ai un frère, un peu plus jeune que moi. . . Depuis trois ans sorti du lycée, il ne fait rien... rien... sait qu'il aura toujours de quoi vivre... Il ne veut même pas voyager... L'hiver, il va quelquefois bâiller au théâtre; l'été, il chasse ou pêche à la ligne... toute l'année, il fume... Eh! bien, si je vous disais que, pas plus tard qu'hier soir, mon jeune frère m'a refusé...

oh! mais là, formellement... de se faire prêtre...

— Pas possible! fjs-je avec une réelle stupéfaction, mais dont il était l'objet, lui, et non pas son frère.

— Prêtre! vous comprenez, avec les relations de notre famille... prêtre... mon frère serait certain, au pis aller, d'arriver au cardinalat! Voyons, prince de l'Église! Ça ne devrait pas le tenter?... Puis, ce n'est pas tout... Qui sait? quand, après avoir usé vingt gouvernements, il n'y aura plus que nous... quand Rhadamante, Éaque et moi, nous serons devenus les maîtres de la France... Oui, qui sait?Mon imbécile de frère n'a pas tressailli, et je lui ai pourtant montré, dans un avenir probable...

certain... le but que nous l'aiderions à atteindre... Un but grandiose, merveilleux : le trône de saint Pierre! ! !

Un autre jour encore, Minos me laissa lire jusqu'au fond de son âme. La joie, celte fois, le rendait expansif.

11 s'agissait d'une élection, d'une élection parisienne unique, d'une mémorable élection qui, depuis plusieurs semaines, passionnait la grande ville et la France. Il s'agissait de faire une niche au pouvoir, de blackbouler le candidat agréable, un ami personnel du président de la République ; et, pour arriver h ce résultat, Minos, le premier, avait eu l'idée de lancer une candidature ingénieuse — inepte — à laquelle nul n'avait pensé, mais que toutes les nuances de la presse indépendante furent bientôt unanimes à patronner. Le candidat du Platon était donc devenu le candidat de l'opposition coalisée. Et le grand jour, le dimanche du vote, vers six heures, au moment où commençait partout le dépouillement du scrutin, moi, arrivant au journal, pour savoir les nouvelles, je trouvai les portes ouvertes, les pièces, vides, chacun, garçons de bureaux et rédacteurs, parti à la recherche des résultats. Personne! sauf, tout au fond, dans son cabinet, solitaire et se promenant la main derrière le dos, Minos.

— Déjà! me dit-il, tout pâle, comme sor« tant d'un rêve. Que savez-vous?

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Puis, devant mon silence, ses yeux cherchèrent la pendule, qui marquait six heures vingt. Comprenant alors qu'il était trop tôt pour que j'eusse appris quelque chose:

— Avez-vous voté, au moins?... et, pour le candidat du Pluton?

Je répondis par un signe de tête affirmatif, qui était un mensonge, car aujourd'hui encore, vingt ans plus tard, je ne me suis jamais fait inscrire sur une liste électorale.

Comme, par discrétion, j'allais me retirer, Minos, se laissant choir sur le divan en cuir vert :

— Je vous en prie, ne me laissez pas seul!

Invité par son regard, je m'assis à côté de

lui. La pendule sonna la demie. Alors, il me saisit brusquement le bras, son grand nez s'inclina vers moi, très ému ; puis après un rire nerveux qui le secoua un moment, redevenu subitement mallre de lui :

— Mon bon ami, me dit-il d'un ton pénétré, vous ne vous imaginez pas... Écoulez! il m'est arrivé de gagner cent mille francs au jeu, dans une nuit... ou j'ai eu des bonnes fortunes, j'ai parfois obtenu les faveurs d'une duchesse... Ehî bien, de ma vie... entendez-vous, de ma vie... je n'ai jamais rien désiré autant que ce que je vais apprendre dans quelques iiistanls...

UN TRIUMVIRAT 22d

— Ou ne pas apprendre !... ajouta-t-il, d'une voix Iremblotanle, suffoquée.

Ici, X... jeta son cigare éteint, et conclut :

— Le dénouement?... Vous savez tous que le candidat du Pluton fut élu contre M. de R... à une forte majorité. Puis, M. Thiers, « usé )>y un peu par le triumvirat mais par d'autres personnages aussi, et surtout par lui-même, tomba de la présidence de la République, selon les pronostics de Minos; mais, accident que Minos n'avait point voulu admettre, le successeur de M. Thiers mit Paris en état de siège, et, un des premiers soins de Tétat de siège fut de supprimer, d' « oser supprimer », le Pluton, sans que, le lendemain malin, « Tarmée des quatre cent cinquante mille lecteurs », ne trouvant plus dans les kiosques son organe favori, ébauchât la moindre émeute pour le réclamer...

Oh! un coup dur pour le pauvre triumvirat!... La cohabitation d'Eaque et de Minos se prolongea pourtant plusieurs mois... Après diverses tentatives inutiles de résurrection du Pluton sous un nouveau titre, Eaque voulut occuper ses loisirs, et se ressouvenant de son ancien métier manuel, refit toutes les peintures des portes et boiseries du confortable appartement de son ami, où il ne devait pas se trouver trop

mal... Deux couches au moins, peul-èlre trois, sans compter le vernis!... Puis, hélas! tout a une fin : le vernis une fois sec, tout à fait sec^ et Tétat de siège persistant, Minos ne retint plus Eaque... Aujourd'hui, bien des années après, assagi, Minos dirige de nouveau un journal, un journal financier et nullement subversif... Eaque, lui, est redevenu peintre en bâtiments... Quant à Rhadamante, je me suis laissé dire que, substitut quelque part, à Digne ou à Tonnerre, il défend maintenant, comme un enragé, la Famille, la Religion, la Propriété,

JEAN NORVAL

Un lundi de mai 1871, dans la petite maison qu'il habitait, rue des Dames, aux BatignoUes, Jean Norval se réveilla en sursaut.

Il n'était pas sept heures du matin. Un vacarme inaccoutumé montait de la rue, semblait secouer la maison. Il passa vite sa robe de chambre et se mit à la fenêtre.

Des hommes^effarés couraient. Des femmes faisaient de grands bras, en poussant des cris. Un omnibus ^dde, dont Timpériale était chargée d'échelles et de tonneaux, passa au grand galop. Puis, ce furent des fiacres réquisitionnés, portant des cargaisons de gardes nationaux en armes, d'ouvriers en blouse tenant aussi un fusil. Et le quartier entier était sens dessus dessous. Ce séjour si paisible des petits ren-

tiers, des vieux retraités de Tannée ou de Tadministralion, sentait la poudre et la bataille.

Jean Norval referma la fenêtre et se rendit dans son cabinet de travail, une pièce claire, encombrée de livres et de tableaux, donnant sur des jardins.

Là, devant son bureau, assis dans le fauteuil accoutumé, comme l'heure de sa tâche quotidienne était venue, il voulut machinalement se mettre à écrire.

Il attira devant lui une haute pile de feuilles volantes, numérotées, prit la dernière oîi n'étaient encore tracées que quelques lignes. Puis, ayant consulté un moment ses notes, il trempa sa plume dans Tencre et se mit à travailler à Un Déclassé^ une œuvre de longue haleine, rigoureusement exacte, sur laquelle il s'acharnait depuis de longs mois.

Il n'y avait pas moyen ! Deux où trois fois par minule, le sifflement d'un obus passait audessus de la maison. Le Mont-Valérien tirait -sur la bùtle Montmartre, et, de son mieux, une batterie établie sur la butte ripostait. Mais le tir malhabile de celle-ci restait court, plus d'un obus tombait malencontreusement dans les BatignoUes.

Bientôt, sifflements et détonations devinrent

JEAN NORVAL 233

plus rapprochés. Même un obus éclata soudain, là, derrière la maison, tout près, avec un énervant vacarme. Hors de \m et révolté, n'ayant plus une idée dans la têle, Jean Norval jeta coléreusement sa plume.

Ne pouvant décidément pas travailler, il passa un veston, prit sa canne et son chapeau, et descendit Tescalier quatre à quatre. Comme il allait ouvrir la porte de la rue, le concierge de la maison parut à Tentrée de l'escalier qui descendait aux caves.

— Monsieur n'y pense pas! s'écria celui-ci d'une voix mal assurée. Il y a un terrible branlebas dans tout le quartier!... La rue n'est pas sûre... Mettre le nez dehors, maintenant, c'est s'exposer à ne jamais rentrer ! . . .

Et, s'aventurant de deux ou trois pas dans le vestibule, le concierge montra à Jean Norval quelque chose. Un éclat d'obus, après avoir crevé l'imposte, était venu tomber à ses pieds. 11 l'engageait à faire comme les autres locataires; tous, prudemment, s'étaient réfugiés en bas, dans le^ sous-sols. On avait descendu des matelas, même des provisions. D'ailleurs,

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ça ne serait jamais bien long. Les troupes de Versailles, entrées dans Paris pendant la nuit^ se déployaient en éventail, en longeant les fortifications. Ce ne pouvait être que l'affaire de quelques heures. Avant la fin du jour, le quartier se trouverait délivré.

Jean Norval passa outre, en haussant les épaules. « Délivré! » Ce mot le frappait dans la bouche du concierge, a Paris délivré par Versailles! » Il fallait que cet homme eût bien peur pour parler ainsi, lui qui, la veille encore, ne tarissait pas en insultes contre « ces salauds de Versailleux » !

Et, profondément écœuré, l'écrivain sortit de la maison. Il battit tout le quartier. En proie à une exaspération croissante, énervé, insensible aux dangers qu'il pouvait courir dans la bagarre, il erra jusqu'au soir sur les boulevards extérieurs et dans les rues.

A la mairie du dix-septième, où il porta ses pas, la confusion était indescriptible. Une foule compacte et affolée^ femmes, enfants et gardes nationaux pêle-mêle, se poussait en tous sens, faisait des remous sur la place et avait forcé les grilles. Entrait el sortait qui voulait. On s'écrasait dans la petite cour, encombrée par un monceau, sans cesse grossissant, d'objets de toute sorle : pantalons de fédérés à bande

JEAN NORVAL 235

rouge, vareuses galonnées, képis, ceinturons, baïonnettes et fusils, abandonnés d'avance par les trembleurs. Et tout le monde avait perdu la tête, parlait à la fois; criait. Çà et là, debout sur des chaises, sur les barreaux d'une échelle appliquée au mur, sur des tables, certains orateurs improvisés se grisaiemt encore de phrases creuses, ou lançaient dans le tumulte les motions les plus impraticables, les plus extraordinaires.

L'horloge de la mairie sonna onze heures.

Soudain, un fiacre découvert, qui avait péniblement fendu la foule houleuse arriva au pas jusqu'à la grille. Jean Norval en vit descendre un homme entre deux âges, qui portait les insignes de membre de la Commune. Une escouade de gardes nationaux l'escortait. Il avait du ventre. Son képi n« lui donnait pas un aspect militaire; avec sa grande barbe en éventail, où de nombreux fils d'argent commençaient à paraître, il avait bien plutôt un air débonnaire, précocement patriarcal. Le regard, intelligent d'ailleurs, profondément honnête, presque tendre, inspirait la sympathie. A quelques pas de lui, Jean Norval remarquait sa pâleur défaite, son air exténué. Noir de poussière, les vêtements fripés, s'appuyant sur une canne, le membre de la Commune, d'une voix éteinte,

-Kwil

demanda à parler au maire, à défaut aux adjoints. Hélas! il n'y avait plus ni adjoints, ni maire! Se rendant alors compte de la situation, le malheureux se fit apporter une carafe d'eau, qu'il vida d'un seul trait, puis remonta dans son fiacre, et repartit, suivi de son escorte. 11 n'était que temps; déjà la foule le huait, se prétendant trahie. Ceux qui, à son arrivée, l'avaient acclamé comme un sauveur, lui jetaient des pierres.

Le cœur gros, Jean Norval s'éloigna de la mairie.

Vers trois heures, n'ayant encore rien pris, il s'arrêta chez uû marchand de vins de la rue Lévis et commanda un « ordinaire ». Tandis qu'il assaisonnait son bœuf en salade, une vingtaine de fédérés en armes entrèrent avec un officier. Ceux-là allaient défendre un poste avancé.

Pour se donner du courage, ils demandèrent un litre d'eau-de-vie. Deux ou trois d'entre eux, déjà gris, regardaient Jean Norval de travers, se mirent tout à coup à l'insulter.

11 dut ne pas répondre, et le marchand de vin le fit s'éclipser par une petite porte. Vers le soir, comme il rentrait par l'avenue de Clichy, deux autres pochards, la trogne rouge, poussant des hoquets, le conduisirent, à coups de crosse de fusil, jusqu'à la grande barricade de

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rentrée de l'avenue ; puis, là, le contraignirent à remuer quelques pavés.

Alors, la nuit venue, quand Jean Norval se retrouva seul dans son cabinet de travail, sa poitrine oppressée respira enfin librement.

Son exaspération de la journée tombait. Ses nerfs se détendirent. Quelle douceur de se retrouver loin des violences de la rue, au milieu de ses tableaux aimés, de ses manuscrits et de ses livres! El il humait Tair avec soulagement. Oui ! ce réduit consacré à Tétude et à la production de la pensée, exhalait positivement une odeur à part, calmante et rafraîchie. Il ne ressentait plus aucune colère contre cette imbécillité de la poudre.

Il oublia même ce qu'il venait de voir, les brutalités de la fièvre, les affolements et les apostasies, toutes les variétés de la lâcheté humaine, pour ne penser qu'aux épouvantables malheurs qui allaient fondre sur ce pauvre peuple inconscient ou abusé. Dans quelques heures, lorsque d'autres brutes et d'autres lâches seraient les vainqueurs^, jusqu'où iraient les représailles?

Et une pensée surtout le faisait saigner.

Celle-ci : — A quoi bon une seriiblable guerre? Comme si le sang répandu devait prouver quelque chose! Comme si la « question sociale » pouvait être un jour tranchée à coups de sabre? Comme si Taction pouvait se substituer à la pensée, et la solution d'un problème ardu sortir de la mêlée d'une bataille!

Alors, pendant que le concierge et les autres habitants de la maison se tenaient à plat venlre, là-bas, dans les sous-sols, Jean Norval ouvrit la fenêtre de son cabinet, s'accouda au balcon.

Au-dessus de la maison, les obus continuaient à se croiser, plus pressés, prolongeant dans la nuit leurs sifflements, puis éclatant quelque part, au loin. On eût dit les détonations fréquentes de quelque beau feu d'artifice. Là-haut, sur sa tête, le ciel obstrué d!une épaisse colonne de fumée noire, qui ne se dissipait plus, et que teintait déjà d'écarlale le reflet des premiers incendies. Paris tout entier, avant d'être pris de vive force, commençait à flamber. La bataille avait sa grandeur.

Mais Jean Norval se disait que, quand même la Commune repousserait victorieusement l'attaque et s'imposerait comme gouvernement reconnu de la France, la terrible question de

JEAN NORVAL 239

rinégalité humaine et des injustices sociales ne se trouverait pas pour cela résolue. Ces hommes de l'émeute, une fois au pouvoir, verraient commencer les véritables difficultés! Ne se dévoreraient-ils pas à leur tour? Avaient-ils un programme net et basé sur Texpérience scientifique? A quelle douloureuse impuissance n'aboutiraient pas fatalement leurs efforts sans méthode et leurs bonnes volontés isolées? Au bout d'une ère indéfinie de convulsions nouvelles, de quelles améliorations positives bénéficieraient les misérables? Folie et duperie, alors, que chacun de ces coups de canon! Enfantillage! Aveuglement! Sacrifice inutile! Stupidité humaine!

Et il rentra. Refermant, avec soin, contrevents et volets, Jean Norvalvint s'asseoir à sa table de travail et reprit la phrase dont il ne s'était pas tiré le matin. Pendant que de grands enfants cruels brûlaient de la poudre et cherchaient à se tuer sans savoir pourquoi, lui, passa le reste de la nuit à achever son douzième chapitre.

Quand il eut fini et qu'après d'obstinés efforts il fut parvenu à exprimer toute sa pensée jusqu'à la dernière goutte, Jean Norval,

revenant au sentiment de la réalité extérieure^ s'aperçut qu'il faisait grand soleil. 11 était huit heures du matin. Le canon s'entendait encore» lointain.

Mais le concierge monta, radieux, dansant presque de joie et d'enthousiasme :

— Vous ne savez donc pas, monsieur? La rue est pleine de pantalons rouges... Ça fait plaisir à revoir, ces braves petits tourlourous; voici joliment longtemps que nous en étions privés... Et ce matin, à la pointe du jour, si vous aviez vu! Ils n'en ont pas eu pour longtemps de nettoyer le quartier! Montmartre aussi est déjà à nous!...

Et comme Jean Norval le regardait avec des yeux fixes,, étonnés, l'autre, sans se déconcerter, ajouta :

— Monsieur, donnez-moi donc quelques bouteilles de vin pour eux... J'en ai déjà régalé un tas, dans ma loge... Même que ma femme a voulu embrasser le capitaine.

Quand le Irenle-et-quarante lui eut ratissé son dernier billet de banque, Oscar se leva et partit d'un pas de somnambule.

Maintenant, dans la grande salle aux quatre tables de roulette, les chefs de partie annonçaient « les trois dernières ». D'un geste machinal, il se fouilla et, ne trouvant dans son gousset qu'une pièce de cent sous, tout ce qui lui restait, il la mit sur zéro, en plein. Zéro sortit. Une courte lueur raviva un instant son œil morne. « Laissez tout! » fit-il du geste au croupier qui allait lui passer ses neuf louis. Et taboulé, lancée de nouveau, se mita sautiller. Si le zéro sortait deux fois de suite : (( Pourquoi pas? Ça arrive... », il aurait rattrapé six mille francs, de quoi recommencer le

lendemain la bataille... Hélas! a 13 », annonça le croupier. Bonsoir cette dernière espérance. Oscar traversa Fatrium, reprit son chapeau et sa canne au vestiaire où, pour la première fois, « il ne donnarien», n'ayant plus un centime sur lui, et sortit du Casino. Après avoir erré quelque temps dans les féeriques jardins de Monte-Carlo, il finit par se laisser tomber sur un banc écarté, derrière un épais massif, dans le noir. Et il y était depuis longtemps en proie aux plus désagréables pensées et indifférent à la belle nuit méridionale, aux senteurs printanières, à la musique de la mer invisible, mais très proche, lorsque, soudain, à Tautre bout du banc, un éclat de rire, une sorte de grincement de scie, agaçant et goguenard, le fit tressaillir. Comment, il n'était pas seul ! Un petit êlre, étriqué et frémissant, qu'il n'avait pas entendu venir, se trouvait installé là. Deux yeux de braise, phosphorescents comme ceux d'un chat, le dévisageaient.

Assis, maintenant, tout près d'Oscar, ie petit être étriqué et frémissant lui parlait :

— Je sais tout... C'est la quatrième fois, en

UN LOUIS PAR JOUR 24a

dix-huit mois, que tous sortez du temple d'à côlé, complètement décavé... La première, s'il vous en souvient, ce ne fut pas long. Vous n'aviez jamais mis les pieds dans une maison de jeu... Enlré là, par hasard, une après-midi^ avec, dans voire portefeuille, huit beaux billets de mille qui devaient vous permettre d'achever votre hiver en Italie et en Algérie, vous avez d'abord gagné ; mais, le soir, après le dîner, vous êtes revenu croyant que ça allait, durer, et patatras ! Votre voyage en Italie et en Afrique se trouva terminé... La seconde fois, quelques semaines après, vous reveniez avec plus de cent mille francs, ayant la naïveté de compter sur la force des gros bataillons. Et après des hauts et des bas, en quelques, semaines, va te faire lanlaire !.. . La troisième fois, le reste de votre patrimoine, rapidement réalisé, y a passé : deux maisons de rapport, trois fermes, les bois, le château de vos pères... Vous n'auriez jamais pu revenir une quatrième fois sans cet héritage de votre oncle de Philadelphie, qui, à quelque temps de là, eut le bon esprit de... Mais, à présent, pli^s d'oncle à l'horizon et vous voilà tout à fcfit au bout de votre rouleau, parce que...

— Ah ! ça, s'écria Oscar stupéfait, qui donc êles-vous?...

Un long éclat de rire railleur grinça et les

â44 L'ESPRIT

deux yeux phosphorescents de rinconnu crépitèrent de malice dans l'ombre. Oscar allait se fâcher, mais Fautre ne lui en laissa pas le temps; et, d'un gesle large embrassant l'horizon, répondit :

— Oui je suis? Ecoutez... il n'est pas loin de minuit, et depuis longtemps le casino a fermé ses portes, bourgeoisement, comme un bon boutiquier qui n'a pas perdu sa journée.

Mais le cercle Masséna de Nice bal son plein à cette heure, et les cercles de Paris donc, et ceux des départements et des nations voisines, «ans compter les claque-dents, les tripots clandestins de partout... Et, aux antipodes de la terre, où il fait jour maintenant, et dans l'univers entier tout le monde joue, les pauvres comme les riches, les filous comme les dupes. Ehl bien, je suis celui qui est partout en même temps et qui surveille toute espèce de jeu : le trente-et-quaranteet la roulette, le baccarades civilisés, le pocker des Américains, les osselets des sauvages, le jeu aux bouchons des voyous, et le jeu aux billes des enfants, sans compter la Bourse et le négoce... Et c'est moi qui dirige le hasard, qui mélange les cartes et les désf qui conduis Timprévu... Je déjoue les systèmes, je fais sauter les martingales, j'interromps les parolis, j'embrouille les intermittences, j'amène

les coups extraordinaires. C'est encore moi qui amadoue les débutants en les faisant gagner la première fois, et j'enrage ceux qui veulent se rattraper, j'ensorcelle les avides, qui, une heure, croient tenir enfin la fortune... Bref, j'accumule les désespoirs, les ruines, les bassesses, les suicides, les avilissements : Je suis le doigt de la fatalité, le prince sombre de la veine ^ de la déveine... Je suis le démon du jeu.

— Eh! bien, que me voulez-vous? répliqua Oscar, sans broncher, d^une voix amère et distraite.

— Vous ne devinez pas, très cher?

Et, éclatant encore de rire, de son rire agaçant et goguenard, le petit être ajouta en se frottant les mains i

— Je veux faire quelque chose pour votre malechance.

L^étrange compagnon lui toucha alors le bras et, posément, en bon diable famiher, se mit à lui expliquer ce qu'il attendait de lui.

— Mon petit, commencez par rentrer tranquillement chez vous à Y Hôtel de Parîs^ où, pour dix-sept jours, vous devez une note de

deux mille quatre cents francs, qui vous a déjà été présentée trois fois. Et rentrez le front haut, car vous trouverez sur votre table de nuit la note tout acquittée.

— Et puis? demanda Oscar anxieux.

— Et puis, vous n'aurez qu'à vous endormir du sommeil du juste.

— Mais demain?

— Patience! Laissez-moi donc le^Jpmps de parler... Demain, et les jours suivants, voici ce que j'attends de vous... Tous les matins, en vous levant, vous trouverez sur la cheminée un louis... Un seul... Avec cette pièce unique de vingt francs, vous entrerez au Casino et, soit au trente-et-quarante, soit à la roulette, vous aurez devant vous la journée entière, l'après-midi et la soirée, pour perdre ces vingt francs.

— Hein? dit Oscar qui croyait avoir mal entendu.

— Je dis: pour perdre ces vingt francs. Pour un guignard comme vousj déjà ruiné au jeu plusieurs fois, je crois que ce ne sera pas très difficile.

— En effet...

— Notez bien que, ces vingt francs, vous n'êtes pas tenu de les perdre du premier coup. Ainsi, le jour où la déveine. . . non ! je veux dire la veine!... vous aura poursuivi longtemps, j'ad-

mets que, lorsque vous vous interromprez pour aller dîner, vos poches soient bourrées d'or et de billets de banque. Mais, cette somme, il s'agira de la rapporter tout entière et de la reperdre le spir. L'important est, qu'à onze heures, au moment de la fermeture, vous sortiez delamaisondejeu complètement décavé...

Voilà tout. Et inutile d'ajouter que, grâce à ce petittravail quotidien, je ne vous laisserai manquer de rien. Vos moindres désirs seront satisfaits. Qu'en dites-vous, mon camarade?

Oscar ne se hâtait pas de répondre, mais un involontaire sourire lui entr'ouvrait les lèvres. Certes, une inquiétude mal définie, une sorte d'angoisse, dont il ne pénétrait pas les motifs, lui serrait le cœur ; et, en même temps, une idéerassurante,etmêmecomique, l'égayait.

Ce n'était que ça! eh! bien, pour un démon du jeu, celui-ci n'était \Taiment pas fort. Perdre un louis : la belle aQ*aire ! Se borner à gagner un louis par jour, avec une somme illimitée dans la poche, ne serait pas déjà si difficile. Mais est-ce que perdre n'était pas autrement facile que gagner?

L'autre, alors, d'un air mauvais :

— Attendez, avant de rire comme ça dans votre moustache, attendez un peu... Dans tous les cas, n'oubliez jamais que, le jour où vous

n'arriverez pas à perdre votre louis, vous tombez

sous ma coupe et m'appartenez corps et âme...

Ce qui ne sera pas précisément drôle pour

vous...

Puis, lui tendant sa main osseuse :

— Vous voilà averti, et vous n'êles pas un

enfant... Oui ou non, voulez-vous toper là?

Depuis trois mois et demi déjà, Oscar perdait régulièrement son louis quotidien.

Jl le perdait avec méthode, consciencieusement, en bon employé exact à son bureau, qui passe des manchettes de lustrine avant d'écrire.

Le joueur effréné d'autrefois était loin. Plus de fièvre et plus de nerfs. Il avait sa place de prédilection, toujours la même, qu'un « marqueur » dès l'ouverture des salles lui gardait, à la table de trente-et-quarante du fond.

Lui, n'arrivait que vers deux heures, après avoir pris longuement son café et fumé un cigare au soleil. Il commençait par étudier sérieusement la carte sur laquelle son marqueur, payé au mois, avait épingle pour lui les rouges et les noirs, les couleurs et les inverses.

Une fois pénétré, de « Fesprit de la taille », il jetait enfin son louis, et, en moyenne, dix-huit fois sur trente, il arrivait à le perdre du premier coup. Sa tâche alors finie, il avait de la tranquillité jusqu'au lendemain.

Au contraire « gagnait-il », avait-il le déboire de se voir à la tête de deux louis ? loin de s'emballer, de chercher à se débarrasser des deux à la fois, il continuait par masse égale, tâchant de deviner d'où soufflait la veine, attendant les « coups sûrs ».

Enfin, malgré sa prudence, lui arrivait-il de se trouver à la tête de neuf louis I — oh ! pas plus de cinq fois en trois mois et demi ! — — voici ce qui lui avait toujours réussi. Quittant le trente -et-quarante avant que ça devînt par trop vilain, il allait d'abord écouter deux ou trois numéros du concert ou consommait quelque chose au Café de Paris; puis, reposé et ayant retrouvé tout son sang-froid, il rentrait, à la rouletle cette fois, et jetait ses neuf louis sur un numéro plein — qui, heureusement, sur les ckiq fois, n'était jamais sorti.

A peine libéré, par exemple, il se sauvait comme un collégien qui prend la clef des champs. « Ouf! en voilà pour jusqu'à demain. » Plus la moindre envie de travailler pour son propre comple, de jouer, comme autrefois,

« pour gagner ». C'est que l'argent n'avait plus de valeur à ses yeux et le jeu, par conséquent, plus d'intérêt, du moment que, une fois dehors, il n'avait plus qu'à désirer pour posséder.

L'autre, ci son maître », le petit être aux yeux phosphorescents qu'il n'avait jamais revu, ne lui laissait jamais tirer la langue, — faisait même royalement les choses.

Aussi Oscar, en trois mois et. demi, s'était déjà passé énormément de fantaisies. Rentré en possession de son château, de ses fermes, de ses titres de rente, colossalement enrichi, il fut décoré, se donna même le luxe de « faire du bien ». Inutile d'énumérer ses bonnes fortunes. Cependant, il ne se sentait pas heureux.

Cette obligation de refaire chaque jour ce qu'il avait fait la veille l'énervait à la fin et l'inquiélait. Un point noir au fond de tous ses plaisirs. Il parvenait mal à s'étourdir. Qu'arriverait-il pourtant si cette chose très simple, déjà recommencée et réussie plus de cent fois, il allait, un jour néfaste, la rater? Une idée fixe : « Ça ne peut toujours durer. Comment tout cela finira-l-il? » Et ses nouvelles richesses,

ces satisfactions variées, ce qui se paye, toutes ces joies de la vie facile, il lui semblait les posséder sur un volcan. Et le vertige parfois le prenait. Quand son pied toucherait-il terre?

Cependant, Fhiver s^acheva. On s'en allait, on était parti. Plus de visages de connaissance. Désireux de faire comme les autres, par un train de nuit, il se rendit à Aix-les- Bains. Qu importait qu'il « perdît son louis quotidien » au baccara ou à la roulette ? Mais, dès le troisième soir, vers une fin de partie, il se vit à la tête de plusieurs billets de mille. Son sang ne fit qu'un tour. Enfin, après une angoisse mortelle, il arriva tout de même à se faire décaver, en taillant la banque, les grecs et les croupiers y mettant audacieusement du leur.

Mais il ne voulut pas s'exposer de nouveau à une pareille aventure, et revint bien vite à Monte-Carlo, où la partie, autrement large, lui ofi'rait davantage de sécurité. Alors, désireux de fixer sa vie et de s'appuyer sur quelque chose de stable. Oscar finit par découvrir à la Turbie un<^> jeune fille sans fortune, mais d'excellente famille, merveilleusement belle e douce. joie, il aimait enfin et il était aiméf Agréé aussitôt par les parents de Lucie, tout le temps qu'il ne passait pas à la maison de jeu il l'employait délicieusement à faire la cour à sa

fiancée. Maïs le sérieux et le méthodique de son opération de jeu en souffrirent.

Un jour, ayant gagné neuf louis, il les jeta à la roulette en plein sur 17, — le chiffre des années de Lucie. « Dix-sept ! » cria presque aussitôt le croupier. — a Diable I me voilà avec six mille francs sur le dos, maintenant. » Il était déjà quatre heures de Taprès-midi et justement Lucie Fattendait.

Il jeta alors les six billets de mille sur rouge : rouge sortit. « Douze mille francs, nom de Dieu! » cria intérieurement Oscar.

Déjà, il courait au trente-et-quarante, pour pouvoir jouer les douze mille à la fois. Mais ici, la veine, une implacable veine le poursuivant, il en eut vile vingt-quatre mille, puis quarantehuit mille, puis soixante et douze mille.

Alors, il se sentit perdu. De quatre heures de l'après-midi, à onze heures du soir, sans aller dîner, suant à grosses gouttes, puis grelottant de froid, il joua le double maximum. Et la veine s'acharna. Il gagnait, il gagnait toujours. Les chefs de partie, n'ayant jamais vu ça, le regardaient avec des yeux ahuris, à chaque instant redemandaient de l'argent. Le gain d'Oscar fut même si considérable que, cette année-là, bien que le Cercle des Etrangers et des Bains de Mer eût fait une saison extraordi-

UN LOUIS PAR JOUR 2o3

aiaîrement fructueuse, raction de Monaco ne rapporta qu'un dividende moins fort que celui de Tannée précédente. Et, à la fin de la dernière taille, quand le croupier eut compté les quelques points qui restaient, un grinçant éclat de rire épouvanta le malheureux^ accablé d'or ^tde billets de banque... le réveilla même en sursaut... Et Oscar se retrouva sur son banc écarté, dans les féeriques jardins de Monte- Carlo, aussi décavé qu'avant. L'aube naissait, ■et il venait de faire un mauvais rêve.

Pas si mauvais, pourtant ! Du moment que, même perdre volontairement et toujours, élait impossible, à quoi bon? Il ne joua jamais plus, et, ne se sentant pas apte à grand'chose^ devint un homme politique.

ARGENTINE FOUQUEU

Ça vient d'arriver à la Fouqueu... Oui, à Argentine Fouqueu, cette veuve dans les quarante-cinq ans, haute comme ma botte, sèche comme un copeau. Mais si gentille, autrefois, racontent les anciens; jolie même, il y a longtemps, avant la kyrielle de ses malheurs. Car, en quelques années, elle a tout perdu : sa vache, d'abord, puis ses deux enfants et son homme, le Fouqueu; enfin, à la suite, son champ et sa chaumine. Réduite à faire çà et là des journées — quand elle en trouvait — elle était logée par charité dans une soupente, dépendant du grenier de son ancienne maisonnette. La maisonnette? vous la connaissez pour sûr. Dans la Grand'Rue, en face du boucher, il y a un terrain vague, et, à droite, une sorte de

ruelle; on passe entre deux murs maussades^ hérissés de morceaux de verre de bouteille.

A un endroit où la ruelle se resserre encore et forme un coude, la cahute vous apparaît tout à 'coup, de biais, reconnaissableà son toil de chaume moussu, délabrée, et comme honteuse de sa cour encombrée de gravats, de sa loge à cochons vide, de sa vigne grimpante détachée du mur et affaissée sur un lit d'orties noirâtres.

Là, chaque soir, pour arriver à sa soupente,, Argentine, — un joli nom, sonnant clair, gai comme le passé, — traversait les gravats, enjambait les orties, écartait la vigne et atteignait enfin une vieille échelle adossée au mur. Dix chances pour une de se rompre les os, chaque fois que cette femme remontait dans son taudis ou en descendait au moyen de cette échelle pourrie par la pluie. Et ce n'était pourtant point là qu'il devait lui arriver malheur.

Depuis son veuvage et sa débine, s'il y avait dans le village une femme « avalant sa langue », taciturne, c'était la Fouqueu. A peine un (( bonjour, bonsoir », rendu aux rares per-

lÉÊÊÊl

ARGENTINE FOUQUEU 257

sonnes qui lui en faisaient l'avance , cela comme au sortir d'un rêve éveillé. En dehors des mots indispensables, chez les gens qui l'employaient, elle ne desserrait jamais les lèvres- Plus une amie depuis sa déchéance, pas même de relations de voisinage. Chez le boulanger et l'épicier, à Ja charcuterie, les rares jours où elle se payait une côtelette de porc, à peine sa monnaie lâchée, elle décampait tout de suite, la tête raideet les yeux fixes, comme si elle eût toujours regardé quelque chose, là, devant elle, une sorte de point immuable dans le vide-

C'est qu'elle n'avait plus rien à dire à personne, et tailler des bavettes avec les indifïérents, ne l'eût plus intéressée. Manger, dormir,^ travailler machinalement, c'était devenu toute sa vie. Sa journée finie, vers sept heures du soir, elle remontait son échelle dangereuse, et une bouchée avalée debout, après avoir bu à sa cruche, elle tombait harassée, sur la paille^ l'hiver tout habillée. Et pas plus d'amant que d'amie, en treize ans de solitude.

Non qu'elle fût devenue subitement repoussante, mais insignifiante plutôt dans sa maigreur de squelette, de vieille avant l'âge, n'ayant conservé rien de ce qui attire les mâles.

Et c'était sans doute à cause de ces deux

-qualités, la neutralité de sexe et la discrétion poussée presque jusqu'au mutisme, que M. Thévenin — un homme à femmes, qui \enait d'acheter au village une maisonnette cachée sous les feuilles, pour en faire une garçonnière, — avait apprécié la veuve Fouqueu et se Tétait attachée en qualité de femme de njénage.

Chaque semaine, du samedi au lundi, M. Thé venin, de son métier vendeur au Printemps^ arrivait de Paris, jamais seul, toujours flanqué de quelque capiteuse et froufroutante « connaissance », quelquefois de deux. Et la Fouqueu, très suffisant cordon-bleu, cuisinait des repas suggestifs, et ravissait le vieux raffiné par la dextérité et la discrétion de son service.

Puis, ayant reconnu qu'elle était absolument fidèle, son maître, le reste de la semaine, lui confiait les clefs. De sorte qu'Argentine venait chaque jour ouvrir lamaison, soigner le jardin ; elle ratissait les allées, bêchait comme un homme, semait, plantait, sarclait, arrosait surtout, tantôt avec le contenu d'un énorme réservoir en zinc disposé pour recevoir les eaux

ARGENTINE FOUQUEU 259

de pluie, tantôt avec Teau d'un puits, auquel était adaptée une pompe.

Bien que fort peu payée, Argentine remplaçait donc un jardinier. La garçonnière, embellie de semaine en semaine, finissait par ressembler à un bouquet de fleurs, et M. Thévenin, chaque samedi, en arrivant, éprouvait un sentiment de bien-être et de. satisfaction; ses bonnes amies aussi, car pour les parties fines comme pour le reste, un cadre engageant met en train et vous donne du cœur à la besogne.

A la longue, Argentine aussi semblait moins absorbée, moins aplatie par le malhçur, grâce à cette occupation qui la prenait tout entière, tellement que. Tété, elle arrosait encore à dix heures du soir, au clair de lune ou à la lueur d'une lanterne.

Ces jours-là, elle se relirait donc très tard.

De grasses prairies, çà et là ombragées par des bouquets d'arbres, séparent du village la propriété de M. Thévenin. Un soir, où elle s'était encore attardée à son cher arrosage, Argentine revenait chez elle parles prairies, avec un admirable clair de lune, lorsqu'en approchant d'un de ces bouquets d'arbres, elle crut entendre devant elle un murmure de soupirs et de baisers. Et, continuant son chemin sans attacher plus d'importance à cette musique

qu'aux cris-cris des grillons dans Fherbe, elle se trouva, sans le vouloir, en présence d'un couple vautré dans le fourré. Un tout jeune homme mince et une femme mûre, aux appâts solides, débordants. Désagréablement dérangé, le couple se renfonça dans le noir du fourré, en rampant, mais, par malheur, pas assez vite. Le clair Jde lune — une fatalité, quoi! — fut cause que tous trois se reconnurent.

Comment! la Maru s'appuyer le petit Jemaire sur la conscience, voilà du joli ! tJn morveux de dix-neuf ans, ce cornichon de Jemairel Tandis qu'elle, la Maru, oui, Floride Maru, la fermière cossue des Vallées, son ancienne camarade d'école, aujourd'hui une dondon de quarante-quatre ans sonnés, passant pour une vertu, déjà mère et grand'mère, c'était à n'en pas croire ses yeux.

Floride Maru, de son côté, avait reconnu Argentine Fouqueu. Cela n'aurait sans doute rien fait, et la fatalité pouvait être encore conjurée : d'où vient que cette sournoise d'Argentine, silencieuse pendant ses quatorze ans de veuvage, eut aussitôt la langue comme déliée?

ARGENTINE FOUQUEU 261

Et quelle soudain prurit de bavardage, comme si, maintenant qu'elle avait quelque chose à dire, il lui fallait se rattraper! Le soir même,, elle n'eut rien de plus pressé que d'aller tout raconter chez la «petite mercière », dont la boutique est l'usine à cancans du village. Aussi^ dès le lendemain matin, chez le boulanger, le boucher, on l'accueillait avec des sourires : « Hein? voilà du propre... Qui l'eût dit?... Et ce serin de Maru, en voilà un qui a la berlue !... » Le scandale avait déjà fait le tour du pays.

Puis, ce qui était semé, poussa, et les choses suivirent leur cours naturel. Avertie le jour même par certains sourires railleurs et des mots à double entente, la Maru comprit aussitôt que la Fouqueu avait jasé. « Cette salope ! » Que faire, alors ? Consulter Jemaire? Une chiffe molle, celui-là, et une poule mouillée. Non ! ne compter que sur soi et s'en tirer par un coup d'audace, avant que son brutal de Maru eût vent de quelque chose. « Je vais aller causer au maire ! »

En route, elle rumina son plan. Qui l'avait vue, en somme? Rien que cette toquée d'Argentine, une demi-folle. Eh bien ! elle allait porter plainte contre cette hallucinée. Le maire, un copain à Maru et un ambitieux, fut très bien,.

262 LESPRIT

se montra politique et paternel, en même temps énergique. Mandée séance tenante, Argentine Fouqueu, se sentant des torts, baissa la tête sous la semonce municipale. A la fin, comme conclusion, on lui faisait grâce ; « pour celte fois », elle n'irait pas en prison, « mais pour lui apprendre à ne plus calomnier », on lui accordait « trois jours pour verser vingt francs à la mairie, pour les pauvres de la commune ».

Argentine entendit d'abord les mots sans être sûre d'avoir bien compris. Puis, une fois dehors, seule, en y réfléchissant, il lui sembla recevoir un coup de massue.

Le lendemain, pourtant, elle arriva comme d'habitude à la villa de M. Thévenin, se mit à arroser. Dès dix heures du matin, le grand réservoir de zinc était complètement vide. Sa cervelle aussi élait vide. Maintenant, que faire? Déjeuner? Non, pas plus qu'elle n'avait dormi de la nuit. Les « vingt francs y>, elle ne les avait toujours pas. Elle les aurait à la fin du mois, parbleu ! mais trop tard. Beaucoup trop lard! On lui avait donné « trois jours » pour les verser, et la justice n'attend pas. Le maire, pour elle, c'était « la justice ». Ça lui faisait à la fois un poids et un creux, là, dans la tête, JN'ayant ni dormi, ni mangé, songez donci

ARGENTINE FOUQUEU 26a

Avec- ça, la peur de la prison, la terreur des gendarmes, la honte ! Le lendemain était précisément un samedi ; que penserait M. Thévenin, quand, en arrivant de Paris, il découvrirait le pot aux roses? I] la chasserait, certainement.

Ne plus revenir dans cette villa, le seul endroit où, depuis des années, elle eût goûté quelque apaisement ! Et ce jardin donc, toutes ces fleurs qui étaient son œuvre, sa distraction, sa passion. Ne plus les voir? Autant valait partir une fois pour toutes, volontairement, — oui, mourir! Au moins, morte, on ne souffre plus.

Vers midi, Argentine se trouva bien décidée à en finir. Mais de quelle façon? Se jeter par la fenêtre: on peut ne se casser qu'un membre, rester estropiée, mais s'en tirer. Le revolver de M. Thévenin? Elle savait où il était enfermé, tout chargé; mais il lui faudrait forcer une serrure, fouiller dans le meuble; elle risquerait de passer pour une voleuse. 11 ne lui restait donc que la ressource de se noyer, et pas dans la rivière, où Ton vous sauve quelquefois, histoire de gagner la prime ; mais ici, dans la propriété, où elle était certaine que personne ne viendrait la déranger. Alors, quand elle eut adopté cette idée, une vive contrariété: en

arrosant, elle venait de vider le réservoir jusqu'à la dernière goutte.

— Eh bien ! tant pis... puisque j'ai le temps, je vais commencer par le remplir...

Et, résolue, la malheureuse, tira un premier arrosoir d'eau à la pompe.

Toute l'après-midi, la pompe fonctionna.

Sans manger ni boire, sans s'arrêter pour souffler, •Argentine Fouqueu continuait ainsi à préparer sa tombe, et chaque nouvel arrosoir d'eau c'était comme une pelletée de terre de plus. Vers la tombée du jour, exténuée, elle s'interrompit un moment, mesura la hauteur de l'eau dans le vasle réservoir : à peine un mètre d'eau encore 1 De crainte que ça ne fût pas suffisant, elle alluma sa lanterne et se remit à la sinistre besogne. Des paysans qui rentraient, leur journée finie, l'aperçurent par-dessus la haie de clôture et lui envoyèrent un joyeux bonsoir : « Va, t'es bête d'arroser encore à c'te heure ; ton maitr' t'augmentera point pour ça! »

Elle ne se noya qu'à onze heures, quand la lune fut levée — la lune qui, l'avant-veille, en lui faisant reconnaître Floride Maru, avait causé sa perte.

Voici dix ans, par une douce nuit de mai, à l'heure indécise et charmante où la clarté de Faube peut passer pour celle de la lune, le comte Contran d'Hamelin sortit du cercle, énervé par les désastres d'une dernière et irréparable partie, absolument à la côte.

Il fit quelques pas dans la grande allée des Champs-Elysées, le long des chaises inoccupées. Pas l'ombre d'un espoir de se relever ! Ses dernières terres, là-bas, dans le Poitou, vendues. Même la gentilhommière oîi il était né, partie comme le reste. Son hôtel, à Paris, surchargé d'hypothèques. Et des dettes, un chiffre incalculable de dettes : billets souscrits à des usuriers, dettes criardes de fournisseurs, dettes de jeu, dites d'honneur, plus de cent quarante

mille francs perdus encore ce soir-là, sur parole. C'était bien la fin! Avant vingt-quatre heures son nom serait collé contre la glace. Il n'osait même plus rentrer chez lui, étant tombé jusqu'à emprunter à ses gens.

Le seul parti à prendre était de mourir.

Quand? Tout de suite, avant qu'il fît grand jour. Et, enfoncée dans la poche de son pardessus d'été, sa main retrouva un bijou de revolver, dont il s'était muni ce soir-là, pour ne pas être pris au dépourvu. — Où aurait lieu le suicide? il n'était pas encore fixé; mais n'importe où, le premier endroit venu devait être bon. — Et il se demanda quel effet produirait sa mort. Le plaindrait-on? Quelque ancienne se souviendrait-elle avec un soupir d'un gaillard solidement bâti, parti pour toujours, avant trentecinq ans? Une seule certitude, celle d'être oublié très vite, dans son monde. En dehors de ses relations de club et de ses créanciers, personne! Plus de famille, heureusement! Rien que deux ou trois cousins éloignés, là-bas, en province, qui apprendraient la chose par les journaux, et porteraient trois mois son deuil, peut-être.

Sa résolution irrévocablement prise, bien décidé à mourir et n'ayant même plus que cela à faire en ce monde, Contran d'Hamelin

éprouva comme un soulagement. Il marchait d'un pas plus dégagé. Une senteur embaumée lui arriva de quelque arbre en fleur. Sans être une nature particulièrement poétique, il songea à profiter de la dernière bonne chose que lui offrait l'existence, la sérénité d'une belle Qn de nuit. Pourquoi ne pas pousser jusqu'au Bois, à pied? Là, au milieu de quelque fourré, il se ferait sauter dans l'autre monde tout à son aise. Il arrivait déjà au rond-point. Mais deux voitures passèrent sur la chaussée, chargées de messieurs et de soupeuses, qui sortaient de quelque restaurant de nuit. L'idée d'être rencontré, hélé peut-être, par des viveurs de sa connaissance allant boire du lait au Pré- Catelan, le fit brusquement tourner à droite, prendre la rue de Miromesnil, puis d'autres au hasard. Un quart d'heure après, il gravissait la rue de Rome absolument déserte. Quand on se dérouille une dernière fois les jambes, il n'y a pas à faire le difficile : les Ternes ou les BatignoUes sont aussi chic que tout autre quartier.

Arrivé au boulevard extérieur, en face de la grille du chemin de fer, Gontran aperçut un rassemblement de cinq ou six hommes dégue-

nillés, puant la paresse et le vice, en train de se concerter, iiebout à côté d'un banc. Ceux-là aussi étaient des viveurs !

Contran passa exprès tout à côté d'eux, les dévisagea. Comme il aurait voulu être attaqué! Peut-être, le revolver au poing, il eût défendu contre eux cette vie dont il ne voulait plus* Peut-être, aussi^ les eût-il tout simplement priés de lui épargner la corvée du suicide? Les hommes à mauvaise mine ne firent aucunement attention à lui, s'éloignèrent.

^ Devant le square des BatignoUes, il vit venir de loin un être bizarre, comme une boule ronde qui aurait des pieds et marcherait. La boule était une toute petite bossue, déjà âgée, énorme, chargée d'une hotte de chiffonnière, ce qui lui faisait une seconde bosse. Et, bien que le le comte Contran d'Hamelin ne fût pas d'humeur gaie, un sourire mélancolique lui plissa les lèvres. Pourquoi ne pas avoir rencontré cette bossue quelques heures plus tôt? Qui sait? Il n'aurait peut-être pas perdu, si, avant d'aller au jeu, il lui avait touché la bosse. Puis, cett'e réflexion philosophique : « On m'otTrirait, là, sur-le-champ, d'être dans la peau de cette malheureuse, de troquer ma personnalité contre la sienne, accepterais-je? Non, certes! Et c'est cependant moi qui vais mourir. »

Pourtant, rué Legendre, ses regards s'arrêtèrent sur une jeune femme qui vendait déjà du café au lait et du chocolat, sous une porle. Dans la pâleur de l'aurore, elle faisait plaisir à voir, très rose de teint, vigoureuse et trapue, portant un tablier blanc, très propre. 11 s^a perçut alors qu'il avait la gorge en feu, serrée comme dans un étau, la bouche pâteuse.

— Madame, veuillez me donner une tasse de lait froid, sans sucre.

— Voilà, monsieur... On vient de l'apporter de la campagne.

Et il but avec plaisir, pas le moins du monde dégoûté, ce qu'il n'eût pas fait quelques jours auparavant.

— Donnez-m'en encore pour deux sous, madame.

Ça faisait six sous. Il tira un louis, un dernier louis emprunté au cercle, au garçon qui lui av^it mis son pardessus. La femme n'avait pas de monnaie.

— Vous me redonnerez ça un de ces matins, en passant.

Contran fut tenté de dire: gardez tout! Mais deux ouvriers étaient là debout, prenant « leur petit noir »; la crainte qu'on lui supposât une intention galante lui fit reprendre ses vingt francs.

11 descendait l'avenue de Clichy, lorsque cinq heures sonnèrent. Maintenant il faisait grand jour, et tandis que sur la chaussée du milieu arrivaient au trot des voitures de maraîchers en destination des Halles, il commençait à passer beaucoup de monde sur les deux trotloirs.

Peu de femmes, les journalières n'étant pas encore levées, à plus forte raison ni les couturières, ni les modistes. Pas encore d'employés. Mais un grand nombre d*ouvriers se rendaient déjà à leur travail. Bien reconnaissables à leur blouse blanche, tachée de plâtre, les maçons, par deux, par trois, se dirigeaient vers la porte de Clichy, leurs chantiers se trouvant hors des fortifications. Les bourgerons bleus montaient au contraire vers Paris. Encore pâles de sommeil, les uns et les autres filaient droit devant eux, d'un pas égal, ne regardant rien, ne fumant pas, ne causant pas, sérieux et résignés comme des gens qui vont accomplir un devoir. Quelques-uns marchaient les bras ballants, d'autres portaient des outils, tous donnant l'impression grave, un peu triste, de

citoyens qui voient dans la vie autre chose qu'une rigolade, et cela dans la claire sérénité du jour commençant. L'ensemble avait sa grandeur et fit faire au comte Contran d'Hamelinun retour sur lui-même.

Il n'avait jamais rien fait de ses dix doigts. Par exemple, il était bachelier et comte. Sorti d'une noble et très ancienne famille poitevine, jusqu'à dix-neuf ans, il avait poussé entre les jupes de sa mère et de sagrand'mère, à la campagne, élevé par un abbé, voyant peu de monde ^auf quelques hobereaux du voisinage, entouré de servantes et de valets qui lui donnaient du « monsieur le comte » gros comme le bras, si bien qu'il avait fini à la longue par se croire de beaucoup supérieur au reste de l'humanité. Le baccalauréat, à force d'être seriné par l'abbé, il était arrivé aie décrocher, sur le tard, à l'ancienneté, après sept ou huit échecs consécutifs. Puis, les deux femmes étaient mortes à quelques semaines de distance. Et, vers sa majorité, maître de quatre-vingt mille livres de rentes, en terres, il était venu à Paris. A Paris, en quatorze ans, qu'avait-il fait? Avec des femmes et aux courses, surtout au cercle, il avait dévoré son patrimoine, plus une nouvelle fortune et un hôtel légués par un oncle. Et c'était tout! Maintenant, au bout de son rouleau, voici qu'il

272 L'ESPUIT

« découvrait » des hommes, tout un défilé d'hommes, qui se rendaient au travail, sans enthousiasme ni répugnance, avec la résolution tranquille et ferme de l'habitude. Contran se sentait tout à fait étonné.

Et, pour jouir un moment de ce spectacle, nouveau pour lui, il s'assit démocratiquement devant un petit café de l'avenue. Jusqu'alors, il n'avait jamais regardé le peuple. Par les déclamations de certains journaux, parcourus au club entre deux parties, d'un œil distrait, il ne s'en était fait qu'une opinion peu favorable. Voilà qu'une curiosité in extremis le prenait. (( Il faudrait pourtant savoir I Je m'en vais, moi, absolument inutile, et je n'aurai jamais rien vu, ni su, ni compris. Je suis sans doute plus bête que ces hommes! Pas un d'eux, mis à ma place, n'aurait commis les stupidités... »

Eh bien, lui, à la place de ces ouvriers, affublé tout de suile de gros souliers, d'un pantalon de toile, d'une blouse, comment s'en tirerait-il? Tiens! mais ce serait drôle, amusant peut-être! Pourquoi, séance tenante, ne pas

faire peau neuve et recommencer la vie? Il y avait une façon douce et commode de supprimer de l'existence le comte Contran d'Hamelin : pourquoi ne pas remployer? D'autant plus qu'il lui serait toujours possible de recourir à l'autre façon.

Et, ce qui contribua à le décider, fut cette pensée : « Vont-ils être intrigués par ma disparition, les autres, ces messieurs du club? Et mes créanciers, donc? quelle tête ferontils?»

Filer en Belgique, comme un caissier infidèle, et commencer une vie de chevalier d'industrie, c'était indigne de lui. Mais briser avec le passé, changer de condition sociale, d'habitudes, de nom, de personnalité, se faire travailleur « pour savoir », c^était curieux, neuf, original. Rien que l'idée l'amusait extraordinairement.

Et il mit tout de suite son projet à exécution. Sa consommation payée, comme il avait maintenant dç la monnaie, il alla d'abord rue Legendre rendre les six sous dus à la marchande de lait. Puis, ayant trouvé un magasin de Vêtements de Travail, il acheta une défroque complète de prolétaire, bourgeron, pantalon de toile, chapeau, et caetera. Le tout montait à une quinzaine de francs. Et il alla déjeuner

274 LESPRIT

dans un bouillon de la rue des Moines. Ce fut le dernier repas du comte Contran d'Hamelin, qui, par habitude, laissa trente et quelques sous d'étrenne au garçon stupéfait.

Il sortit du bouillon, en fumant un dernier cigare cher, très embarrassé du paquet d'effets qu'il portait sous le bras. Mais il entra tout de suite chez un brocanteur, à qui il vendit séance tenante son porte-cigare, le revolver désormais inutile, et sa défroque d'homme du monde.

Cent francs le toutl Enchanté de l'affaire, le brocanteur mit l'arrière-boulique à la disposition de Contran, qui exécuta là une transformation complète. Enfin, un coiffeur du quartier changea radicalement la coupe de ses cheveux et de sa barbe.

Par le chemin de fer de Ceinture, en seconde, il se rendit à Ménilmonlant, où, le soir même, sur sa bonne mine et son air râblé, il fut accepté chez un constructeur-mécanicien comme homme de peine.

Dix ans après, un certain « Jakobson »>, arrivant d'Amérique avec des millions, gagnés dans trente-six métiers, entre autres celui de

portefaix, acheta un hôtel, avenue du Bois-de- Boulogne.

Pendant qu'on exécutait des transformations et embellissements, ce Jakobson se mit à rechercher les innombrables créanciers du comte Contran d'Hamelin, absent, disparu, mort probablement, — et il les payait.

J'ai rhabilude de conserver un las de vieilles paperasses inutiles. L'après-midi, quand il pleut, et que je n'ai pas envie de sortir, j'exhume ce passé; j'ouvre des tiroirs et des cartables, je me plonge en des cartonniers, je pratique des fouilles au petit bonheur. Souvent, il suffit d'un rien, d'un billet de trois lignes, d'une carte de visite poussiéreuse, d'un menu de repas, d'un catalogue, d'une image de deux sous, d'une brochurette insignifiante, d'une coupure de journal froissée et jaunie, pour que je me voie soudain transporté dans toutes sortes de milieux disparus. Je revis des heures oubliées, certains moments curieux; je retrouve des sensations uniques. Mes souvenirs anciens défilent un à un, en se tenant par la main, <;omme une bande de camarades dansant la farandole.

Avant-hier, en furetant dans mon fouillis, j'amenai ce prospectus :

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