CONTE DE NOËL
L'AÉROPLANE DE SAINT NICOLAS
CONTE DE >TOEL
Il y a eu, ces temps derniers, dans les sphères étoilées, un vieux bonhomme à longue barbe blanche, qui était rudement embêté, s'il m'est permis d'user d'une locution si triviale que Littré lui-même se signe d'une croix devant elle (4- embêter, populaire). Ce vieillard s'appplle Nicolas, et il exerce, au pays bleu, la profession difficile de saint de calendrier à jour fixe.
Oui, je sais, et vous n'allez pas me l'apprendre peut-être, qu'il y a plusieurs saints Nicolas. 11 y a d'abord Nicolas Factor, qui par son nom pourrait être le patron des postiers, si les postiers « croyaient » encore. Nicolas Factor fut, de son vivant, espagnol sous Philippe II. Sa
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particularité réside en ceci que, cent fois plus orthodoxe que Torquemada lui-même, il dut cependant passer comme un simple juif devant l'Inquisition et n'échappa au bûcher que par miracle. C'est ce miracle sans doute qui le canonisa, à Rome. Il n'est pas notre Nicolas.
Un troisième Nicolas, dit de Flue, avait l'honneur d'être Suisse. Il est encore illustre en Helvétie, d'abord parce qu'il prit part active aux batailles de libération du pays, mais ensuite parce qu'il plaqua femme et enfants pour se faire ermite, et surtout pour ce miracle des miracles d'être resté vingt ans et plus, sans prendre ça de nourriture!
Vous voyez qu'on ne me colle pas en hagiographie. Ce Nicolas non plus n'est point le Nicolas embêté dans le paradis dont je vous parle. D'ailleurs un jeûneur de cette force n'est guère propre à présider aux réveillons. Celui qui y préside est Nicolas de Myre, qui est du bon quatrième siècle, souffrit pour sa foi sous Dioclétien. sans y laisser sa peau toutefois, et n'eut pas moins de quatre églises à son invocation dans Constant inople. On n'y priait que lui avant les Turcs. On le nomme Nicolas de Myre parce qu'il ;ét ait né à Myra, une jolie ville de la Lycie, aujourd'hui TAnatolie, un drôle de
pays où les arbres sont couverts de grenouilles vertes; on dirait des feuilles. Et à présent vous voilà fixés. C'est le bon Nicolas, celui de la Noël et des réveillons.
Notre saint Nicolas, quand il était sur la terre, adorait les enfants. Il n'avait plaisir qu'à les caresser, les amuser et les faire rire. Gomme il ramassait tous ceux qui était perdus il en avait plein ses poches, et môme il les ressucitait quand ils étaient morts, ne comprenant pas que l'on finît de vivre avant d'avoir commencé. Ce fut son premier mot à Dieu le Père quand il débarqua en Paradis l'an 352 de notre ère chrétienne. — Vous êtes en contradiction flagrante avec vous-même, lui dit-il. On n'a pas le droit de reprendre ce qu'on donne, quand ce ne serait que là vie. Laissez les enfants à leurs mères. ■ — Oui, et les roses aux rosiers, avait achevé l'Éternel, mais je ne peux pas toujours. Il y a des parents qui, une fois faits, n'en veulent plus. En France par exemple, depuis l'avènement du féminisme surtout, tu n'as pas idée, Nicolas, de la quantité de ceux qu'on me renvoie! Mais puisque tu les aimes tant que ça, je te nomme leur Grand Amuseur et leur saint. C'est toi qui, le jour de la naissance de mon fils, iras leur distribuer les joujoux qui sont
le pain de joie de l'âme enfantine. Ça va? Ca va. Adonaï.
Or, cette année, qui vient de finir, et depuis le 6 décembre, son propre jour de calendrier, le saint des gosses était perplexe. On le voyait se passer la main dans sa barbe pleine de givre et de grenouilles vertes, devant ses magasins bondés de plus de jouets qu'il n'y a d'étoiles, et soupirer, soupirer, soupirer... — Je suis très embêté, faisait-il aux deux autres Nicolas, ses homonymes. — Qu'est-ce que vous avez, lui demandait Factor, l'Espagnol. — Raconteznous ça, de Myre? disait de Flue, le Suisse.
■ — Eh bien, voici : je n'ai pas d'aéroplane.
Et les deux bienheureux le regardèrent, puis se regardèrent, et n'y comprirent rien du tout, car ils sont bêtes; l'oisiveté céleste engourdit. — Mais si. mais si, reprit le bon Nicolas, en frappant les nuages du pied, et voici ce qu'il leur expliqua :
— Pensez-vous donc que ma mission, déjà très dure au quatrième siècle, soit aisée au vingtième? Ce n'est pas qu'il y ait plus d'enfants sous Fallières que sous Dioctétien, non et bien
contraire! Pour Paris notamment j'ai dû réduire d'un tieis la provende des jouets annuels, quantité et qualité du reste, que je lui fournissais au temps de Louis-Philippe. Je vois d'ici, en raccourci, un certain Lépine s'agiter, comme diable,^ pour essayer de sauver la mise à la marque française dans cette industrie ingén:euse et y perdre son bonnet de police. L'article à treize passe le Rhin par myriades. Mais laissons, ce n'est pas ce que j'ai à vous dire. Ce que j'ai à vous dire c'est que, si le nombre des enfants diminue, celui des cheminées augmente, et en de telles proportions que mon sacerdoce seize fois séculaire n'est plus possible et qu'il me faut un aéroplane.
— Biplan ou monoplan? interrogea le Nicolas Suisse pour avoir l'air d'être dans le train?
Mais le Nicolas Espagnol se plut à faire observer, assez aigrement, que de Myre était vraiment insatiable pour « ses mômes », qu'il n'y en avait que pour lui au paradis, et que le pation lui avait déjà payé une automobile l'année passée pour ses distributions de polichinelles.
Il n'y avait pas à le nier, et c'est ainsi, en effet, que, la Noël dernière, nos petits ont pu avoir tous ensemble, en une seule nuit, leurs
souliers garnis, et d'un bout à l'autre de la chrétienté, T automobile de saint Nicolas étant plus que prodigieuse. Mais ce qu'il ne voulait pas avouer c'est qu'elle était, hélas! hors d'état et bonne pour la ferraille, parce qu'il l'avait prêtée à tous les syndiqués de la Bourse du Travail pour aller réclamer, quoique socialistes, leurs étrennes chez les bourgeois..
Aussi rien de plus naturel que l'embêtement du fonctionnaire divin en voyant chaque jour, d'un jour, se rapprocher la date immuable du 25 décembre.. Les cheminées, cette année, il faut bien le dire, ont poussé d'une manière formidable, tels les rameaux des forêts vierges au printemps, et, fait scientifique,' en raison directe de la raréfaction des berceaux. Une infinité de maisons nouvelles, dans des quartiers nouveaux, surgissent du soir au matin et arborent sur les toitures leurs étuis à joujoux de plus en plus innombrables, dont saint Nicolas, n'en doutez pas, tient la carte à jour, mais auxquels il craint de ne pas suffire. Ces étuis à joujoux signent de leurs parafes de fumée un certain nombre de foyers qui, pour certains habitacles,
se chiffrent, à deux l'étage, jusqu'à douze âtres, . soit à douze souliers par tas de cendres. Je ne vous parle pas de New-York, où il y a des cages d'oiseaux humains de vingt, trente et même cinquante compartiments, qui donnent cent nids l'un dans l'autre au saint Nicolas américain, que mon hagiographie ignore. Mais chez nous, à Paris, le labeur du bon de Myre dépasse déjà les limites du rêve.Xomme à l'époque où il fonctionne, les bêtes ailées qui pourraient l'aider à la besogne aérienne sont, les unes, mortes dans la neige, et, les autres, émigrées aux antipodes chauds, et comme, d'autre part, le collège des ■anges est restreint, ainsi qu'on sait, aux nécessités du service, il est constant que le grand oncle-gâteau ne demandait rien de trop quand il demandait un aéroplane pour la Noël de 1909. Vous pouvez annoncer à vos mioches qu'il l'a, et ajouter ce chapitre tout moderne à sa vieille légende bénie. Peut-être ira-t-il si vite qu'on ne le verra pas, c'est possible, mais le Père Éternel a jugé qu'à l'heure où l'espèce humaine s'enrichissait de dirigeables foudroyants, il pouvait bien faire cadeau à son marchand de bonheur officiel de la voiture papillon nécessaire à son doux commerce. Tousjios enfants*seront encore' servis. -