LA FOLIE DE MANFRED MAMPHRE
CONTE AEROSTATIQUE
Nous avions bien remarqué, tous, après chaque envolée nouvelle ■ — c'est-à-dire lorsqu'au milieu des ovations et des mains tendues, il atterrissait mollement et comme un goéland se pose sur la vague — la tristesse de ses yeux et son geste las. Pourtant de tous nos homme- oiseaux, il était certainement le plus favorisé, non seulement de l'élément même, mais de la chance. Il semblait être le maître d'un aéroplane magique. Il le menait comme il voulait, où il voulait, à travers le vent, à contre courant, dans les limbes de brume, et passait les montagnes. Il n'y avait pour lui ni obstacles ni périls dans l'océan aérien. Manfred Mamphre tenait le ciel, littéralement, à sa merci.
74 • TREME-SIX CONTES
D'où lui venait donc l'abattement profond où il tombait à la suite de chaque ascension? Rentré sous son hangar, et tandis que ses aides débridaient Y « Icare » — c'était le nom audacieux du monoplan — \il demeurait assis dans l'ombre, bouche cousue, les mains serrées entre les genoux, dans l'attitude aux ailes repliées de l'Ange déchu après sa chute( Et ni ses amis, ni ses proches, ni sa mère même qu'il adorait, ne s'expliquaient sa langueur.
— Que vois-tu donc en F air lui disait-elle, pour en revenir découragé?
— Ah! maman! soupirait-il, mais il n'en disait pas davantage.
Avant de s'adonner à l'aviation, Manfred Mamphre, qui était certainement né poète, avait fait des vers, de telle sorte que je le connaissais un peu, car il m'avait adressé son recueil, intitulé : « Les Anges ». Le titre ne mentait pas à l'ouvrage. Mon exemplaire s'est perdu, je ne sais comment, mais je me rappelle fort exactement l'ordre de l'œuvre, divisé en trois livres, correspondant aux trois hiérarchies de la messagerie divine; primo : Séraphins, Chérubins, Trônes; secondo : Dominations, Vertus, Puissances; tertio : Principautés, Archanges, et enfin Anges proprement dits. Cette disposi-
tion m'avait en effet beaucoup frappé. Quant aux vers, pris en eux-mêmes, ils adjugeaient leur prosodiste à Lamartine, ou plus< modestement, à Jean Reboul, le boulanger de Nîmes, auteur de cette élégie : L'Ange et V Enfant que Ton apprend encore dans toutes les primaires. Ils avaient le vol balancé, aux larges embardées,des oiseaux planeurs, dans l'espace, et des aviateurs.
Vous allez voir qu'il n'était pas inutile de vous parler de ce recueil lyrique, « Les Anges » de Manfred Mamphre, qui doit valoir un bon prix aujourd'hui en bibliophilie.
La première fois qu'il était monté, avec 1' « Icare », à mille mètres d'altitude, tout s'était borné, en dehors de ses remerciements aux spectateurs enthousiastes, à quelques observations météorologiques d'abord sans grande importance. La carte des courants est connue, comme aussi le jeu de la pression atmosphérique. Il n'en apprenait rien de nouveau aux camarades, ni même aux reporters peut-être. Il parla seulement de son moteur, pièce infail-
lible, réglée comme une montre de Bréguet, et qui le mènerait jusqu'à la lune!
Mais le soir, au dîner, sa mère lui dit : — J'ai une triste nouvelle à t'apprendre. Nos amis de Versailles, pendant que tu étais làhaut, ont perdu leur petite fille. Elle est partie au ciel!... — A quelle heure? demanda-tril vivement. — A trois heures et quart. — Ah! fit Manfred. c'était donc ça!... Et il se dressa, tout pâle, car à cette heure-là, précisément, il avait passé au-dessus de la maison même de ces amis de Versailles et « il avait vu quelque chose ». Mais il se reprit aussitôt, car sa mère, très vieille déjà, était superstitieuse, et il eut peur de l'inquiéter. Du reste il n'y avait là sans doute qu'une coïncidence, et cette forme aérienne, blanche et vitreuse comme un flocon de neige s* évaporant au soleil, qui avait frôlé le monoplan, n'était qu'une de ces illusions fébriles nées du vertige de l'étendue.
La rencontre des anges en aéroplane, fût-ce celle d'un ange gardifn portant à Dieu, comme dans l'élégie de Jean Reboul, une âme en fleur d'enfant fauchée, ne relève pas de la science, et l'Institut n'en couronnerait pas le théoricien, du moins dans la section de la Mécanique. — C'est pour la porte à côté, lui dirait-on. Il ne
faut donc pas oublier qu'en l'aviateur Manfred Mamphre palpitait un poète mort jeune qui lui ressemblait comme un frère.
Au retour de la deuxième ascension où 1' « Icare » atteignit deux mille à l' aéromètre, la préoccupation du jeune vainqueur de l'air fut remarquée de tout le monde. Elle devait aller jusqu'à l'absorption après la troisième où il monta plus haut que l'aigle et les condors. Il semblait vouloir réaliser la devise par laquelle Longfellow a entraîné l'Amérique au pourchas des découvertes, l'excelsior de tous les mystères, le par-delà de tous les rêves, et il en revenait plus sombre que Lazare ne le fut d'avoir vu Dieu dans son Paradis.
La vérité, si vous voulez la savoir, c'était que, les yeux conformés pour les percevoir, il les voyait comme je vous vois, ces anges, et qu'il en voyait partout, en exercice dans leur élément, du ciel à la terre et de la terre au ciel, et qu'ils y pullulent innombrables. Séraph ns> Chérubins, Dominations, Principautés, tous ceux des choeurs des trois hiérarchies, flocon-
naient autour de son moteur et jouaient dans les ailes de 1' « Icare ». De telle sorte qu'il vivait, pour ainsi dire, son poème. Or, à la quatrième ascension, on le perdait de vue absolument, même dans ks télescopes, et deux jours s'écoulèrent avant qu'il ne reparut. Au club d'aviation on le jugea anéanti, dissipé, comme Andhrée, naufragé dans la mer sans rocbers et sans rives. Mais le matin du troisième jour, on le revit encore dans son hangar où il avait abordé sans bruit au milieu de la nuit, en un vol ouaté de phalène.
La tête dans les mains, il pleurait.
Alors les camarades allèrent chercher Mme Mamphre, et la vieille femme vint, toute tremblante. Seule à seul, bien enfermés, elle le confessa. Elle le tenait entre les bras, et, les lèvres sur son front, elle lui disait : Parle, mon cher petit, parle?...
Il ne résista plus. — Vois-tu, maman, je ne sais plus jusqu'où je monte maintenant. Je n'emporte plus d'atmosphérographe. Je ne veux plus savoir... ExcelsiorL. Mais il faudra bien que je l'atteigne.
— Qui, mon enfant?
— Ma Séraphine.
Et, se dégageant de la tendre étreinte mater-
nelle : — Oui, jurait-il, je l'atteindrai, dussè-je passer la limite de Pair terrestre et me jeter dans les ondes de la marée lunaire.
— Est-ce que tu aimes un ange?
— Oui, ma Séraphine, te dis-je, et tu ne peux te représenter son infinie beauté, sa grâce surhu maine, la fascination de ses gestes et de ses sourires. Il n'y en a pas d'approchants dans les assomptions des maîtres les plus inspirés. Je l'aime et je la suis dans toutes les montées et descentes de son service interplanétaire, car elle est de la cour de la Sainte Vierge, et c'est elle qui lui monte les vœux des hommes malheureux et les leur rapporte exaucés.
— Eh bien, haletait la mère, eh bien?
— Eh bien, elle me quitte à la limite du fluide respirable et aviable, parce qu'à huit mille mètres la science humaine s'arrête et qu:eïie ne nous fait plus d'ailes. Elle, elle continue, ma Séraphine, et elle s'en va au paradis!...
« Manfred Mamphre, le célèbre aviateur, celui qui détenait le record suprême de l'altitude en aéroplane, vient d'être enfermé à l'hospice d'aliénés de Charenton-sur-Seine. Sa folie est celle que les physiologistes-aliénistes appellent ;
la démence atmosphérique, ou de l'espace. Son merveilleux monoplan est d'ores etMéjà acquis, à Londres, par la Société des Suicidés britanniques, et payé un million de francs de notre monnaie, juste le prix deChanteeler. » (Journaux bien informés.)
L'AEROPLANE DE SAINT NICOLAS