CONTE DE L HOTEL DROUOT
D'abord il faut vous dire qu'il est colossalement riche, ce gascon de Bouzillac. Il a du reste bâti et cimenté sa foi tune de ses propres mains et tout seul, ce qui n'est pas facile, même lorsque, comme lui, on est aidé par une chance extraordinaire. Bouzillac est de ces gens qui pour ne pas gagner le gros lot à une loterie sont obligés de ne pas en prendre de billets, fût-ce un seul, car il serait le bon, inévitablement. Et puis qu'en ferait-il, d'un million de plus, ajouté aux r-ent autres qu'il a déjà, on se le demande?
Tel qu'il était un peu avant la guerre, en 1869-70, je me le rappelle comme d'hier. Il courait le quartier des Écoles avec un faisceau de
parapluies « presque neufs » qu'il achetait en bloc aux ventes annuelles du bureau des objets perdus, à la Préfecture, et il nous les vendait pour le prix du bois. J'en ai eu de lui, à vingt sous, que je regrette encore.
Après la guerre, je le revis dans une petite boutique du quartier des Halles. Le commerce qu'il y tenait, hybride et multiple, de tous objets imaginables, contenait en germe l'idée des Grands Magasins universels dont l'extension babylonienne est le prodige des temps nouveaux. Mais dans cette boutiquette. qui fleurait l'ail à trente pas, Bouzillac n'était pas seul. Une belle fille aux yeux de braise, à la chevelure abondante, aux formes romaines, régnait. Il sautait aux yeux tout de suite qu'elle était l'âme du bric-à-brac. Il l'avait du reste bel et bien épousée, et c'était Madame Bouzillac. la même que vous voyez encore aujourd'hui diriger, du haut de sa chaise, les huit cents employés, si ce n'est davantage, du bazar immense où la moitié de la ville s'approvisionne.
Je me trompe donc quand je dis que Bouzillac ne doit sa fortune qu'à lui seul, et il avoue lui-même, en ses gasconnades, que pour les bons trois quarts, elle est l'œuvre de sa « bourgeoise ». Les femmes sont rarement ordonnées
et, économes, plus rarement encore, mais quand on en rencontre c'est qu'elles viennent de Provence. Or, la « bourgeoise » est de Toulon, presque de Marseille. Je l'aurais deviné aux relents de la boutiquette originaire, aux Halles. Mais il faut croire qu'elle a poussé jusqu'au génie les vertus ménagères de sa race, car, la veine de son mari aidant, ils ont à eux deux, et en commun, l'un des plus gros magots de la République d'affaires.
Il va sans dire qu'ils n'ont pas eu d'enfants. C'est l'une des mauvaises charges de la nature, qui donne la prolificité aux pauvres et la stérilité aux opulents. Il paraît que ce jeu l'amuse.
Déçu de ce côté, non sans chagrin, — car à leur mort à qui ira tant de galette? — Bouzillac, qui n'est pas bête quoique heureux, a répliqué du tac au tac à la nature. Je veux dire par là que, en dépit de ses soixante ans bien sonnés, il s'adonne délibérément à la vie dite : de polichinelle, ou à deux bosses. Elle est assez chère à son âge. L'homme à cheveux gris a beau se teindre, et, s'il est chauve, arborer perruque, point de blondes, voire de brunes, et encore moins de rousses qui s'y méprennent. Elles exigent une compensation la plupart du temps pécuniaire, et s'il y a lieu, à bail. Nul doute que
Bouzillac ne fût à môme de satisfaire, en cela, aux plus exigeantes, n'ayant qu'à puiser dans son coffre-fort. Mais entre les économies établies au grand livre parla « bourgeoise », celle de l'argent de poche était la mieux stipulée peutêtre, et comme elle connaissait en outre son Gascon à fonds et à tréfonds, elle dépensait à la surveillance toutes ses facultés de grande caissière.
— Tè, mon bon, ce n'est pas Catherine qui se fourre le Doit dans l'Avoir!
Il fallait donc tourner la difficulté, car vraiment, il y a trop de jolies filles à Paris, oui, il y en a trop !
Un soir qu'il venait d'en caser une dans un petit hôtel pas cher, et orné d'automobile, entre Batignolles et Les Ternes, Bouzillac, à souper, avoua à sa femme qu'il avait pris une forte culotte, dans la journée même, à la Bourse. Et il lui nomma la valeur. Les mines de phosphates en Thessalie. — C'est la première fois que la veine me lâche! jeta-t-il avec une chiquenaude. ■ — Combien? demanda-t-elle? — Oh!... trois cent mille. — J'aime mieux cela que te voir les donner à des gourgandines. — Évidemment, fut la réponse. Et comme elle ajoutait bienveillamment qu'il était encore heureux qu'il
n'en eût pas laissé davantage « dans cette sale Bourse », il lui confessa qu'il y était de cinq cent mille, et, d'accord avec le spéculateur qui se prêtait à l'espièglerie, il courut en loger une autre, avec la différence, à Neuilly, sur les bords de la Seine, pour les dimanches.
Catherine sans méfiance passa le demimillion aux profits et pertes.
Mais il n'était pas possible de la faire deux fois à la patronne, et pourtant les jolies filles surgissaient des pavés et fleurissaient toutes les fenêtres! Bouzillac, dont l'imagination était comme une garenne abondante, y cherchait le lapin qu'il pourrait bien poser à sa redoutable ménagère. Il pensa d'abord à la donation à l'Académie, bon genre, très bon même, en cela qu'elle est posthume et laisse le temps de rire au donateur. — Que penses-tu de ce Carnegie? risqua-t-il à déjeuner, au temps propice du caîé. Mais à la réponse péremptoire qu'il reçut de sa femme, il comprit qu'il fallait trouver autre chose. — J'ai mes pauvres, fit-elle, et il déserta l'idée du : prix Bouzillac.
Mais le soleil n'avait pas versé huit jours dans l'urne du temps que, à la suite d'une visite aux coulisses d'un théâtre de genre, le vieil enfant de la Gascogne ressentit le coup de
foudre de la peinture, et par conséquent de la collection. ■ — Ça, oui, dit la matrone. La galerie des tableaux est un placement, elle peut devenir une affaire. — C'est bien ainsi que je l'entends, releva-t-il, et puis ça fera bien chez nous. Regarde ce Chauchard, avec son « Angélus ».
Et, sans tarder, il se mit à la chasse aux toiles de maîtres. Il ne tarda pas à en découvrir d'admirables, car, ainsi qu'on sait, il ne s'agit que d'y mettre le prix qu'on en demande. Ce prix même les consacre, que dis-je? les signe. Comme il n'y entendait absolument rien il se mit en rapports avec un expert infaillible,' pour qui les manières, les touches et les pâtes des anciens n'ont ni secrets ni problèmes. Il avait précisément sous la main un Velasquez, un Rubens, un Titien, un Rembrandt, et un Watteau, d'autres encore. Mais le Rembrandt surtout était d'une qualité hors ligne. Seulement il valait cher, très cher, extrêmement cher, et Bouzillac n'osa pas, pour commencer. Il retournait de quatre cent et trois mille francs. Les trois mille francs étaient pour l'expert. Ce qui rendait ce Rembrandt imposant, c'est qu'il était sous verre. Quant à être signé et daté, nul ne le fut jamais davantage. On débuta par le Titien qui, quoique n'étant pas de la meilleure époque,
n'en représentait pas moins ses cent deux billets de mille, dont deux pour l'expert, qui conseilla à Bouzillac de prendre aussi, pendant qu'il y était, et comme pendant, le Velasquez de cent cinquante quatre mille seulement. Quant au Watteau il était malheureusement retenu d'ores et déjà par l'Amérique, « où tous les vrais chefs-d'œuvre fichent le camp! » Avec le Rubens, d'autant plus authentique qu'il était sans signature, et sans le Rembrandt bien entendu, c'était l'affaire de 658.000 francs, une bagatelle pour un multimillionnaire, mais quel fonds de collection!
Catherine, il faut dire les choses telles qu'elles sont, fit bien un peu la grimace, mais ayant, par un marchandage habile, obtenu une réduction de cinquante mille qui laissait 8.000 aux mains de l'expert, elle aligna bravement les six cent mille, et la galerie Bouzillac fut fondée. Ils allèrent, comme les phosphates de Thessalie, à l'architecture erotique et dotèrent la ville de quelques petits temples de Paphos du plus pur style corinthien.
La passion de collectionneur est la plus insatiable que l'on connaisse et, plus que toute autre, elle multiplie les nuits blanches de la fiévreuse insomnie. Or c'était du Rembrandt sous
verre que Bouzillac ne dormait plus. Il menaçait d"en tomber malade, de, telle sorte que, le voyant en maigrir, Catherine qui l'aimait en somme, lui dit : — Fais-le venir, nos moyens nous le permettent. — • Jamais depuis le jour de ses noces il ne l'avait embrassée comme ce jour-là.
L'achat du Rembrandt avait fait son bruit dans le monde, car s'il y en a peu à vendre, plus rares encore sont ceux qui peuvent en acheter aux prix où leur introuvabilité les cote. Il vint des gens pour voir « le Rembrandt de Bouzillac », et des peintres, et des critiques, et des amateurs rivaux, tous furent unanimes, c'était une pièce de musée. Un rapin, de T atelier de Léon Bonnat, fut le seul, non pas à clouter, mais à demander si on ne pourrait pas, un instant, dévitrer la toile. — Le verre me gêne, fit-il, il projette des reflets miroitants clans le clair obscur... — On réconduisit, et la presse d'art chanta. A son chant, un vieux docteur fit expressément c'està-dire en express, le voyage de Dresde à Paris pour étudier le morceau. Cet Allemand prépare en effet un fort travail, inductif et déductif, par où il établit que, pas plus qu' Homère, ni Shakespeare, Rembrandt n'a jamais existé. Puis, il prendra Balzac, et ainsi de suite. Après
une longue contemplation du morceau, il salua fort poliment Catherine : — Je vous remercie, madame, mais j'en étais sûr, il n'y a pas eu de Rembrandt, ou s'il y en a eu, c'est seulement après sa mort. Cette mort, dont la date seule est certaine, est de 1669, et voyez?... conclut-il, votre chef d'œuvre est daté de 1670. J'ai l'honneur....
Catherine vient d'introduire une instance en divorce, car elle est femme de tête, et, de Rembrandt en Vélasquez, et de Vélasquez en Watteau, elle a refait, en passant par la Thessalie, tous les embarquements pour Cythère de son gascon infidèle. Comme elle est profondément humiliée de s'être fourré le Doit dans l'Avoir, et qu'en outre elle a droit à la moitié de la fortune, on espère peu qu'elle se désiste. Pauvre Bouzillac, vous le rappelez-vous avec ses parapluies à quinze sous, sur le Boui'Mich?