CONTE MORAL
Oh! quelle ne fut la stupeur de cet officier public lorsque le dépouillement de son courrier du matin lui mit sous les yeux l'étonnante lettre suivante! Aux premiers mots il avait couru à la signature : Denis Bigolet. Gomment, Denis Bigolet, lui, le plus gai de ses administrés, un homme riche, sain de corps et d'esprit, et qui, ventre compris, réalisait l'idéal du mortel heureux! Et le fonctionnaire, « œil de la magistrature », — ■ c'est leur épithète homérique, — alla voir. La lettre disait vrai, Denis Bigolet s'était fait sauter la cervelle à l'heure dite. Il gisait sur son lit, dûment écérébré, la cigarette au bec, éteinte.
Voici la lettre :
« Mon cher commissaire de police,
ta J'ai l'honneur et le plaisir de vous faire part moi-même de mon propre trépas.
• N'en accusez personne, il est volontaire; c'est un auto-meurtre, vulgo : suicide. A l'heure, celle du café au lait, où vous lirez cette missive, elle sera déjà posthume de neuf tours de cadran. J'ai fixé, en effet, au coup de minuit tapant la dispersion de mes molécules. Mme Bigolet est chez ses parents. Prévenez-la sans la moindre précaution oratoire. Elle m'abomine. Le jour de notre séparation éternelle sera, n'en doutez pas, après celui de notre mariage, le plus beau de sa vie terrestre.
« La raison de mon suicide est profonde. Elle est sage, mûrement méditée, belle même, et digne, crois-je, d'un Socrate ou d'un Sénèque. Voici : j'ai perdu l'amant de ma femme.
« L'amant de ma femme est mort, monsieur le commissaire. Dieu me l'a repris il y a un mois, et depuis lors tout n'a plus été pour moi que peine, ennui et douleur. Inutile de vous dire son nom, 'il est sans gloire, mais quel ami! Le seul qui mérite ce titre et le justifie par un dévouement infaillible et à toute épreuve. Lui parti,
mon foyer s'éteint. C'est fini. Je F ai renvoyée à sa famille, — je vous parle d'elle, • — et, n'ayant plus personne à aimer, je m'en vais le rejoindre — je vous parle de lui — chez les anges.
« Vous êtes garçon, monsieur le commissaire, et, sans expérience du mariage, vous avez de cette institution la notion administrative et confuse qu'en donne aux pâles contribuables une législation factice dont la nature dément article à article toute la doctrine. Mais ayez foi en l'honnête homme qui signe de sa mort son cri de vérité. Le mariage à deux, c'est l'enfer; à trois, il est le paradis. Je vous le jure.
« Dites-le de ma part aux Solon et Lycurgue de la société future : le mariage sera polyandrique ou il ne sera pas.
« D'ailleurs il l'est, à peu près sans exception, dans toute la chrétienté. Voir romans, pièces et tribunaux.
« Je l'avais épousée par amour. Mes moyens me le permettaient. Vous n'imaginez pas à quel .point elle était charmante. La vierge rêvée! Douce, candide, fraîche comme la rose à l'aurore. Un corps modelé par les Grâces. Il y eut lune de miel, hélas!
« La période dite : de la lune de miel, est l'armistice, monsieur le commissaire. Dans le com-
bat de l'union des sexes, qui n'est rien moins que la conflagration de deux races contraires, et que la nature veut fondre, le baiser sonne la bataille. J'y fus vaincu tout de suite, je dois le reconnaître, et en six mois. Ma race succomba sous la sienne, et cela sans que l'essai de fusion aboutit à un résultat. Nous campions encore chacun dans la tente ancestrale. n'ayant eu l'un de l'autre ni lille ni garçon. La nature en était pour son piège monogamique. L'enfant seul, vous le savez, est. et peut être, le gage de paix entre les dévorants de la cage conjugale. Et la lune de fiel fut, enfin!
Atroce. Tout l'enfer du Dante en chambre, avec, en sus, l'éternité pour perspective, puisque Dieu lui-même, parait-il, ne délie point ce que les maires et les notaires ont noué.
« Ce fut alors qu'il tomba dans mon ménage comme l'étoile des féeries dans le pot-au-feu. Il s'était produit subitement une accalmie inexplicable en mon orage quotidien. Elle était redevenue telle qu'on les épouse : prévenante, conciliante, plus chatte encore qu'au temps de la patte de velours. Elle riait, elle chantait, elle était heureuse, embellissait, et sa santé devenait magnifique. La femme en elle, enfin, mûrissait la jeune fdle et tenait toutes les promesses de ramour.
« Je cherchais vainement dans Ovide le secret de cette métamorphose, lorsque je le découvris, sans lunettes, en rentrant chez moi, un jour béni, à l'improviste. Le doute n'était pas possible. Jamais savant n'obtint de l'évidence pareille preuve d'une certitude.
« Agir, penser? Penser, agir, mais l'un ou l'autre, c'est le dilemme de la situation. Je pensai, et bien m'en prit. Cet homme qui me plantait des cornes, je lui devais de retrouver la femme perdue pour moi presque aussitôt qu'acquise; il me la rendait, que dis-je, il me la fleurissait. Mon bonheur était assuré par son entrée dans mon triste ménage. Il s'offrait de luimême à en partager les soucis et les plaisirs. Ah! le brave garçon! Je lui tendis la main. « Merci, » fis-je. 11 me la pressa et nous devînmes inséparables.
« La nature récompense ceux qui lui obéissent fût-ce sans la comprendre. Un soir, après la partie de jacquet coutumière, où, par parenthèse, la chance m'avait été infidèle, l'amant de ma femme me dit : « J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Je crois que nous allons être père! » Et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. Mes vœux les plus ardents étaient comblés. « Ah! c'est grâce à toi, m'écriai-je; je dési-
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rais tant une petite fille! » — ■ « Elle, c'est un garçon, me confia-t-il, en souriant. 3' ai fait de mon mieux. Nous allons voir. »
a II disait vrai, le brave être, nous vîmes. Ce fut un garçon. Il l'emportait. La société, la France peut-être, lui doit le petit B'golet que je lui laisse.
« Enfin, monsieur le commissaire, je la tenais, cette clef du mariage que le législateurs jetée si sottement dans le buisson où les philosophes la cherchent. Je l'avais résolu, et résolu par la règle de trois, si simple, si rationnelle, tranchons le mot, si physiologique, et que résume le sage proverbe latin : Numéro Deus impare gaudet. Le bonheur est triangulaire.
« Le temps me manque — onze heures et quart — pour vous dépeindre la félicité de notre intérieur pendant ces dix années enchantées. Il y faudrait d'ailleurs la plume d'un Balzac et vingt tomes. Pas une querelle n'en troubla la sérénité de lac lamartinien où nous ramions à deux, soit ensemble, soit tour à tour, à la barque et sous le pavillon d'Elvire. Résultat plus surprenant encore, notre amitié, nourrie d'un commerce quotidien oùjtout était commun et fraternellement partagé, jusqu'aux intérêts eux-mêmes, nous avait créé un besoin de cohabitation auquel il
fallut Lien nous rendre. Le jour de la Sainte- Iima, qui est la fête de ma femme, nous mêlâmes définitivement nos dieux lares.
c — Quand on pense, lui disais-ie, en lui offrant le rond de serviette marqué de nos trois initiales entrelacées, que la lai m'autorisait à te tuer, toi, Alexandre, le vendredi délicieux où tu me vins du ciel en chemise! Ceux qui firent le Code étaient des imbéciles.
« ■ — Oui, me répondait-il, oui, Denis. Mais je me demande quelquefois ce que tu aurais fait si c'eût été un autre que moi dans la chemise?
« Mais l'hypothèse était impossible. Il était le prédestiné, celui que la nature donne à la fois à la femme et au mari pour constituer le foyer, garantir la paternité et l'héritage, et domestiquer la bête indomesticable. « Du reste, ajoutais-je, je veille. Veille de ton côté. Pas de ménage à quatre. Le mieux est l'ennemi du bien. — Sois tranquille, j'y ai l'œil. »
<■: Pourquoi faut-il, mon commissaire, que la Providence nous reprenne de tels compagnons de la vie après nous les avoir si miséricordieusement octroyés! L'amant de ma femme est mort, mort dans mes bras, d'une maladie brève dont le nom n'ajoute ni ne retranche rien au poids de mon chagrin. Au~retour de l'enterre-
ment, après une scène effroyable où Mme Bigolet regagna en vingt minutes les dix années du mariage à deux perdues, je compris que tout était terminé pour moi sur la terre, — et qu'il m'appelait. « Oui, cher ami, je viens, me voici, laisse ta tombe entr'ouverte. » Minuit...
« Denis Bigolet. »
Le commissaire de police qui a reçu cette lettre singulière est de mes amis. Il m'a permis de la copier. Mais il était sur le point de se marier avec une gracieuse personne, jolie, bien élevée et très blonde qiril aime. Depuis qu'il a vu sur son lit ensanglanté le suicidé du mariage à trois, il hésite, et la polyandrie ne lui dit rien qui vaille. Alors quoi?
GASPARD ET SEPHORA