CONTE JOYEUX
Sapristi! en voici un du moins qui est drôle et Ton n'a pas dû s'ennuyer l'autre jour à la correctionnelle! Accusé Pierre Delanoy, vous relevez autant de la gaieté française que de sa justice, et, comme vous avez vos quatre ans de prison, vous aurez votre chronique, car vous la méritez, étant un farceur ingénieux et picaresque. Si un nouveau Lesage nous donnait un nouveau Gil Bios, il ne laisserait point passer votre histoire vraie sans l'appliquer à son héros et en faire de la littérature, et voici comme ii en traiterait sans doute, au génie près, bien entendu :
« Du temps que j'étais infirmier à l'hôpital
d'Oviedo, je m'avisai d'y contrefaire le malade à mon tour, afin d'y jouir des privilèges de cet état vraiment enviable. Il suffit d'être un cas aux yeux scientifiques de Messieurs les docteurs pour vivre là comme coq en plâtre. Nuls soins ne vous manquent, ni petites attentions, et, si peu que le cas soit rare, les choses vont à la gâterie. J'étais trop avide de bien-être pour ne pas l'avoir observé au cours de mes fonctions pénibles.
g. A la suite de longues méditations dont je crois devoir faire grâce à mes- indulgents lecteurs, je choisis un mal peu connu et, à cause de cela, fort à la mode, sur lequel chaque docteur pensait différemment. Le désaccord des maîtres de l'art me garantissait bien dix ou douze mois de bon farniente dans ce joli hôpital; je m'en promettais même d'agréables caprices interdits aux maladies vulgaires. Je me déterminai donc pour Tataxie locomotrice. Je l'avais d'ailleurs sérieusement étudiée sur des sujets précieux dont j'avais la garde.
« Le jour où je m'en déclarai atteint compte parmi les plus heureux de ma vie. J'ai dit que le mal était peu connu et qu'il divisait les professeurs de la Faculté. Je vins à point pour démontrer qu'il était contagieux, ce dont aucun
d'eux ne se doutait encore, il fut tout de suite établi que mes malades l'avaient communiqué à leur infirmier, et je devins le cas rare que j'avais résolu d'être. J'entrai dans la période de délices et j'eus soin de m'y entretenir par des crises habilement graduées, dont j'empruntais l'art à la nature.
« Pour mon malheur, l'un des médecins de l'hospice, le plus jeune et trop honnête encore, s'ingéra à me guérir. Il commença de s'y appliquer avec un zèle extrême, et je dus lutter contre ses remèdes. Tous les matins il en apportait un nouveau et de plus en plus énergique. D'abord il n'eut de cesse qu'il ne me purgeât jusqu'au sang. Je résistait au traitement, alors il me saigna. Je maintenais le mal de mon mieux en maudissant la philanthropie sans exemple de ce thérapeute sans précédents. Après avoir entravé mes meilleures digestions par des poisons affreux auxquels je ne dus de résister qu'à une santé vraiment invulnérable, il me mit à la douche, et je crus y rester. Au sortir de ces expériences, j'avais toutes les peines du monde à me remémorer, non point le nom de mon mal d'adoption, mais les manières de l'exprimer sans erreur. Mon bienfaiteur en vint]à la flagellation. J'en augure, me^dit-il, une^amélioration
immédiate. Du reste vous devez être insensible. Et je me vis forcé de l'être sous les plus rudes étrivières!
« Un jour enfin il m' arriva tout souriant, avec une poulie et des cordes. — Mon cher malade, fit -il, après le remède définitif que vous voyez, il n'y a plus, au propre et au figuré, qu'à tirer l'échelle! Ce disant, il se disposa à fixer la poulie à la poutre transversale de la salle, et je compris qu'il allait me pendre!... Ai-je besoin d'ajouter que, en deux bons de tigre, moi et mon ataxie nous fûmes dans la rue? »
Ainsi Lesage romaniserait-il, je suppose, l'histoire véridique de ce Pierre Delanoy, qui m'enchante, mais je me demande s'il eût osé en imaginer la fin. Elle est déjà balzacienne! Le prodigieux inculpé n'a-t-il pas eu devant le tribunal un mot qui le fait l'égal du célèbre Avinain? — « Ah! mon président, s'est-il écrié, comment admettre qu'un pauvre ignorant tel que moi ait pu tromper les princes de la science!...»
Il allait en tromper bien d'autres, et voici la fin de cette belle vie complète.
Une fois hors de l'hôpital délicieux et dans la rue, l'infirmier se vit sans ressources. Il ne savait rien faire de ses dix doigts, soit des
mains, soit des pieds, et il constata qu'en fait de connaissances il ne possédait bien que celle de l'ataxie locomotrice. Il résolut de lui devoir son pain en continuant ses exercices publiquement, pour le plaisir des personnes charitables. Et les choses allèrent cahin caha aux coins des ponts, voire sous les portes cochères, jusqu'au jour où le hasard de quelque lecture lui posa le problème de Lourdes!... Et il s'y intéressa tout de suite à l'exclusion de tous autres. Pierre Delanoy venait de trouver sa voie.
Il se procura deux béquilles et par le premier train à prix réduit de pèlerinage il partit pour la ville miraculeuse. Ceux qui n'ont pas vu ce pèlerin à Lourdes, en 1889, ne savent pas ce que c'est qu'un ataxique! Il étonnait les plus croyants par l'évidence de son incurabilité. On ne lui donnait pas deux jours à vivre, que dis-je? deux heures. Il était clair pour tous que, sur celui-là, la bonne Vierge ne pouvait rien, -y fût-elle aidée par le diable.
Quand tout fut à point, un dimanche, mon Pierre Delanoy, broyé de douleurs, en morceaux, lamentable, demanda à se confesser, puis communia et se fit porter à la grotte. Là il voulut qu'on le trempât dans l'eau de miracle, avec ses béquilles. Il n'y barbotait pas depuis
une minute qu'il poussa un grand cri,' jeta ses béquilles à deux cents mètres, et se mit à danser une bamboula frénétique, dite la bamboula de l'exorcisé. Il était guéri, radicalement.
Le coup était de premier ordre. Il emballa le tout Lourdes ces premières, et le clergé vint, avec les bannières.
Depuis ce temps. Pierre Delanoy se la coula douce, aux frais des personnes pieuses, car on se F arracha dans les bonnes familles. Quelques vols sans utilité et qu'on ne s'explique par que des distractions inhérentes à l'espèce humaine, viennent de rompre le cours charmant de cette existence bénie. À peine sorti du tombeau. Lazare en attrape pour quatre ans, et ça c'est bête.
Oui, c'est entendu, c'est bête, mais quel fier moderne tout de même, et comme il est bien de son siècle, ce citoyen-là ï
Oh! que de talent, que de génie même l'on dépense aujourd'hui pour arracher son pain à la société avare, et que les codes sont durs et que la morale est bourgeoise! Et puis, du reste, tout est obscur, et de notre Sinaï couvert de nuages les tables de la loi nous tombent si mal gravées! Le président de la chambre correctionnelle, qui vient de séquestrer pour quatre prin-
temps cet aventurier émérite, avait peut-être le Gil Blas de Lesage dans sa poche quand il condamna Pierre Delanoy. Il n'a pas vu que cet enfant perdu en renouvelait le chef-d'œuvre, si français et si philosophique, et vous ne me ferez pas dire que les charges faites aux médecins de l'hospice et aux prêtres de la grotte de Lourdes soient moins drôles que celles du sarcastique seigneur de Santillane à l'archevêque de Tolède et au docteur Sangrado. A quoi servent alors les leçons profondes des livres immortels?
LE SUICIDE DE BIGOLET