SÉPHORA
Gaspard, à Séphora.
Impossible. Chez nous, on ne divorce pas. L'usage remonte aux Croisades. Ils partaient mariés et restaient quinze ans à cheval sans revoir leurs femmes, mais ils ne divorçaient pas autrement. S'il vous aime trop, faites un voyage, on n'a trouvé que ça. Ma vie est d'ailleurs entièrement à votre disposition. Je rouvre ma lettre pour vous engager à consulter votre père, en Israël. Je l'entends d'ici vous dire : « Le divorce? Tu ne veux donc plus être reçue au Faubourg Saint- Germain? »
Votre mari, ad œternum.
Gaspard, comte de Bérillac.
Isaac Panker, à Gaspard de Bérillac. (Dépêche télégraphique.)
Gendre. Séphora alitée. Maternité imminente. Spirondale rappelé à Londres.
Gaspard de Bérillac, à Isaac Panker.
(Dépêche télégraphique.)
Beau-père. Compliments. Télégraphiez si fille ou garçon.
Isaac Panker, à Gaspard de Bérillac.
(Dépêche télégraphique.) Fille.
Gaspard de Bérillac, à Isaac Panker.
(Dépêche télégraphique.)
Pour vous, alors. Embrassez brave jeune mère.
Isaac Pankerj à Gaspard de Bérillac.
Merci.
Gaspard de Bérillac, à la comtesse Séphora de Bérillac, née Panker.
Vous allez être bien surprise, en ouvrant ce pli, d'y lire la signature clu mari honoraire dont le moindre mérite peut-être est de vous avoir laissée idéalement veuve depuis trois ans, le deuil en moins. Nous avons réalisé ainsi tous les
deux le rêve du mariage moderne, sans chaîne, libre des deux parts, simple association d'intérêts, où l'amour ne joue, quand il le joue, que le i ôle de la cinquième roue au carrosse de la vie. Vous désiriez être comtesse, vous Têtes. Je voulais être millionnaire, je le suis, et il semble que, jusqu'au paradis, nous n'ayons plus rien à attendre l'un de l'autre. Je n'ai pas à vous cacher que, moi aussi, j'ai largement usé de l'indépendance dont l'échange de nos apports nous assurait la réciprocité devant notaire. Sans parler de ma petite concierge, aujourd'hui lancée dans le temple de Terpsichore, le nombre de mes coups de canif dans le contrat dépasse celui des vôtres, y compris le canif anglais, et nous devons être à égalité, ou peu s'en faut, dans la course au bonheur hors du devoir. Eh bien, chère infidèle, voici de l'imprévu, pour ne pas dire du fatal : je vous aime.
Oui, moi, votre mari, le pauvre Gaspard dont vous avez oublié jusqu'au visage, puisque à l'Opéra, l'autre soir, vous ne m'avez même pas reconnu dans le couloir des loges. Au salut que je vous ai adressé, vous vous êtes penchée à l'oreille de votre inséparable, et vous lui avez demandé : « Qui est-ce? » C'était moi. Est-ce que vous avez toujours été aussi belle que vous
l'êtes? Ce n'est pas possible, car je ne suis pas aveugle. Je ne vous aurais laissée à personne, et aucun engagement n'y aurait tenu. En vérité, l'aventure est étrange. Au trouble que j'éprouve à vous écrire, j'en arrive à me demander si nous n'étions pas faits l'un pour l'autre et si notre déplorable mariage n'a pas ruiné le plus doux roman d'amour que la nature elle-même avait composé selon ses lois éternelles. 11 faut absolument que je vous voie, que je vous parle et que je vous adore. Il y va d'un désespoir dont les conséquences sont certainement à craindre. J'ai une garçonnière rue Bassano, j'y passe mes journées dans l'ombre. Je vous aime. Venez.
Séphora, à Gaspard.
J'irai.
PANJU