‹ Trente-six contes de toutes les couleursChapitre 24 sur 38 · CONTE PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

CONTE PHYSIOLOGIQUE

Avez- vous connu Panju?

Pour ne pas avoir connu Panju, il faudrait donc que vous ne fussiez jamais allé, non seulement au théâtre, mais à un enterrement. Du reste, voici :

Dans son livre fameux, Paris Inconnu, Privât d'Anglemont, le bon bohème, n1 a révélé que la moitié à peine des métiers extraordinaires que peuvent exercer les déclassés de la société moderne. Il y en a de fabuleux et qui passent l'imagination. Je sais un artiste illustre, membre de l'Institut, et l'une des gloires les plus pures de la statuaire française, qui, à ses débuts, et déjà élève de Rude, gagnait ses quarante sous ali-

mentaires à peindre et vivifier en couleur les yeux des noyés à la Morgue ! Comme il le raconte lui-même à qui veut F entendre, je ne vois aucune indiscrétion à le nommer, il s'appelle Emmanuel Frémiet.

Panju n'était, lui, ni sculpteur ni peintre, il n'était même rien du tout en un temps où, si l'on n'est pas quelqu'un, il faut au moins être quelque chose. Jeté au combat de la vie sans autres armes que le brevet de bachelier, qui est Y imbelle telum sine ictu de Y Enéide, il avait d'abord « paît » la vache enragée et s'était alimenté de son lait amer. Comme il n'avait pas de profession, il était propre à toutes et ne se refusait à aucune. C'était un grand escogriffe, tout en jambes, long comme le jour sans pain de l'adage, le héron emmanché d'un long cou du fabuliste et qui s'en va je ne sais où, distrait et famélique.

Comment il était parvenu à se marier, c'est ce que je me demande. Toujours est-il qu'il s'était trouvé une femme pour s'accoupler à cette coquecigrue et consentir à s'appeler Mme Panju. Elle lui avait apporté en dot deux établissements prospères, d'ailleurs contigus sur la voie publique : le chalet de nécessité, d'abord, dont elle était gérante et tenancière,- puis le

kiosque municipal y attenant, où elle vendait les fleurs "de la saison, tant il est vrai que les extrêmes se touchent.

Quant à lui, il avait enfin découvert sa voie dans Femploi de deux {acuités également contraires et parallèles, que le hasard lui avait révélées voici comment. Un soir, au théâtre ou il avait conduit sa femme, son hilarité s'était déchaînée avec une force de contagion telle qu'elle s'était communiquée magnétiquement à toute la salle. Elle y avait même décidé du succès, jusque-là incertain, de la pièce. Un pareil rire, irrésistible aux plus hypocondriaques, est sans prix dans le négoce dramatique. A la sortie, Panju avait été abordé par un gros petit homme qui lui avait offert un verre, à lui et à sa dame, selon le rite de l'urbanité démocratique. Or le gros petit homme n'était rien moins que l'entrepreneur des succès au théâtre, vulgo : chef de claque, personnage prépotent et considérable.

— Il y a trois francs pour vous tous les soirs si vous voulez venir me rire comme ça dans la salle, tantôt à une place, tantôt à une autre, selon le public du jour, quelquefois parmi les critiques.

— Ce n'est pas de refus, fit Panju, qui se mit

à gagner quatre-vingt-dix francs par mois au métier joyeux de chatouilleur » ou « allumeur .■>, car l'un ou l'autre se dit ou se disent. Il y obtint des centièmes. Le moindre calembour sur un pareil terrain y e^t l'allumette de l'incendie.

A quelque temps de là, le propriétaire de l'immeuble où logeait le ménage rendit à Dieu l'âme la plus vulturnienne qui fut jamais, et il fallut la conduire au dernier perchoir. Panju, derrière le corbillard, conduisait le chœur des locataires, et. sans que personne, et lui-même, comprît pourquoi, il sanglota de la maison au cimetière, tout le long de la route, et de ses deux yeux ruisselèrent des fontaines intarissables. Il connut de la sorte qu'il avait aussi le don des larmes. Le Démocrite, en lui, se doublait d'un Heraclite inné et naturel, d'où il ne tarda pas à tirer encore trois autres livres par obsèques, et, comme il en « faisait > deux par jour, en moyenne, sans épuiser ses wallaees de douleur, il rapporta encore de ce côté du bel et bon argent à la maison.

Je me suis laissé dire que, comme pleureur . il était plus étonnant peut-être que comme « rieur ». Ça durait tout le temps et les héritiers, confondus de cette résistance lacrymatoire, y allaient souvent d'un petit pourboire qu'il uti-

lisait chez le troquet, conformément à l'étymologie stricte du vocable.

Il n'y aurait pas de déclassés si chacun suivait sa pente et obéissait à la nature. Il est vrai qu'on ne se connaît pas. On n'a que par hasard la révélation de soi-même. Panju était organisé pour rire et pour pleurer tour- à tour, en pensant à autre chose. Assis, sa rate se désopilait d'ellemême; en marche, ses glandes se vidaient toutes seules. 11 n'était calme,, sérieux même, qu'aux côtés de sa digne femme, parce qu'il l'aimait, probablement. L'amour est grave.

L'après-midi, c'est-à-dire dans le repos, entre son service matinal des « Pompes » et celui « vespertinal », au théâtre, il se tenait debout sur ses longues échasses, entre le chalet et le kiosque, et il aidait sa bourgeoise à sa double besogne, elle aussi alternée, — et Panju était, heureux.

J'ai toutefois, en bon historiographe, à vous signaler une éclipse physiologique, fort singulière, de cet organisme à deux ressorts. Elle se produisit au théâtre, à son service du soir. On y donnait ce jour-là, en première, je ne sais quelle comédie d'une bêtise exceptionnelle, insondable, apocalyptique, à laquelle enfin, et pour tout dire, le directeur avait collaboré en

personne. Et l'auditoire était morne, si morne que la claque elle-même en était réduite au silence, comme l'arme au pied. Panju dormait, à l'orchestre, entre les critiques, déguisé en ami de Fauteur, et le chef des Romains le foudroyait de regards comminatoires. Tout à coup, au moment où l'ineptie du dialogue, montée au paroxysme, atteignait à l'attentat aux mœurs, un ululement de bête qu'on égorge glaça les spectateurs d'épouvante, et la salle se vida. C'était Panju qui pleurait : il rêvait qu'il enterrait un propriétaire.

Les aliénâtes datent de cette méprise le début de l'aliénation mentale qui devait un jour ou l'autre conduire Panju à Sainte-Anne. « Il était humainement impossible, dit le rapport du célèbre spécialiste sur les conclusions de qui le rieur-pleureur fut interné, qu'un individu d'intelligence moyenne pût supporter cette vie en partie double, à peine tenable pour le plus râblé des philosophes. » Et le savant ajoute : « En ce monde, d'ailleurs mal fait, les contingences se reflètent divisément sur l'âme, ou, pour mieux dire, sur le cervelet, en sensation bouffonne ou en sensation lugubre, mais il faut choisir. Le suj«t par nous exanrné ne choisissait pas; sa morale devait sombrer, et, avec elle, la santé qui

l'étayait, comme dans une maison la charpente étaie la toiture. »

Évidemment.

Un matin, Mme Panju, en se rendant comme chaque jour à ses occupations, fut renversée et foulée par une automobile. On la porta évanouie à son domicile, où son mari, la trouva plus qu'à demi tuée par cette contingence, au retour d'une conduite de corps au Père-Lachaise. Il ia regarda mourir sans dire un mot, impassible, comme statufié vivant, et elle lui passa ainsi entre les bras. Et tout fut fini pour lui, sur la terre et dans les cieux, car il l'aimait, vous dis-je. Le jour et la nuit qui suivirent, il resta debout devant elle et pas un mouvement ne décela ce qu'il éprouvait à veiller sa morte. Il ne comprenait pas. Il attendait de comprendre. Il n'avait pas d'organes pour exprimer extérieurement ce qu'il ressentait. C'était comme si le corps lui était sorti de la peau, avec les os, les nerfs et la pensée.

Et puis la pauvre femme fut mise en bière; le cercueil vissé abolit son image; on se mit en route pour le jardin où la terre nous reprend et nous mange, et ce fut en franchissant le seuil de sa porte que Panju roula dans l'escalier en se tordant de rire. On le releva comme pâmé de

joie, on le dressa derrière la voiture funéraire; il se laissa faire sans cesser de rire à gorge déployée, et de ses grandes guiboles d'échassier il suivit machinalement le corbillard de la bienaimée, en proie à une hilarité épouvantable. Sa raison était décrochée comme la chaîne d'un réveille -mat in qui se déroule au m'iieu des ténèbres.

Il fallut le jeter dans une voiture de deuil pour éviter le scandale, inexplicable aux badauds, de cette allégresse d'un mari qui enterre sa femme, car, comme au théâtre, elle commençait à faire train e de poudre.

Le lendemain, Panju était reçai d'urgence à Sainte-Anne. Il y rit encore et toujours, inextinguiblement. me disait l'infirmier, et pour le faire un peu pleurer on est obligé de lui cha^ touiller la plante des pieds.

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