CONTE DROLATIQUE
Je n'ai jamais connu personne d'aussi jovial que cet Hilaire Le Gay, deux fois le bien nommé.
A ceux qui nient la prédestination je le cite souvent en preuve. Ce n'est pas sans arrêt de la Providence, croyez-le bien, qu'à la patronymie héréditaire de Le Gay s'adjoint le prénom baptismal d* Hilaire. Il y a là un « Dieu le veult » devant lequel il ne reste qu'à se signer humblement. L'homme ainsi binommé est condamné au rire éternel. C'est pour lui que Bossuet a fulminé son terrible : « Malheur à ceux qui rient! »
Les zélateurs de l'atavisme, science exacte jusqu'à nouvel ordre, ne laisseront pas de vous
dire que. plus qu'assurément, la race des Le Gay s'appelait Durand, Martin ou Benoit au temps des druides, et que le sobriquet s'attacha à elle, de père en fils, à cause du tempérament facétieux et jubilât oire qu'on s'y transmettait à travers les âges.
Hilaire en donnait la même explication, du reste.
— Il est constant, certifiait-il. que l'an mille, qui faillit être celui de la fin du monde, le Le Gay du temps se tordait de rire sur le mont des Martyrs, aujourd'hui Montmartre.
— Mais de quoi se tordait-il, votre aïeul?
— On n'a jamais su, et on ne saura jamais. On se tord pour se tordre dans ma famille. C'est comme dans la gendarmerie de la chanson.
Ainsi raisonnait-il de son mal originel, dont il était conscient et parfois même désolé. « Que voulez-vous, déplorait-il. j'ai tout le temps dans les souliers quelque chose qui me chatouille la plante des pieds. »
C'est pourquoi Hilaire n'assistait à aucunes obsèques, non pas certes qu'il fût insensible aux douleurs humaines, mais parce qu'il avait peur d'en rire, tout simplement, comme son aïeul, de la fin du monde. « Ah! la comédie de la mort, ha, ha, ha. sa mise en scène et ses intermèdes!
Le croque-mort, corbeau bouffon, qui croasse et sautille, en queue de pie à tout faire, et en cravate blanche à tout célébrer, hé, hé, hé!... Les têtes d'héritiers quand ils sont plusieurs, hi, hi, hi! Et la blague des fleurs, des énormes charretées symboliques de fleurs, enrubannées, ho, ho, ho! Et la file des voitures d'amis, toutes vides, derrière le corbillard, hu, hu, hu. Et la haie des badauds pieux qui s'en f...ichent, du machabée, comme de feu Colin Tampon! Irrésistible, n'est-ce pas! Alors, vous comprenez, je. m'en prive, des enterrements, homo sum ! »
Mais Hilaire Le Gay me fuyait en somme que la grande farce finale, et, pour toutes les autres fêtes de la vie, il laissait sa rate, sa bonne rate gauloise, se désopiler à flots et à cascades. Tout lui était à rigolade. Comme un réveille-matin qui se déclanche, il commençait à rire dès l'aurore en passant sa culotte. Il avait été forcé pour se raser de recourir au rasoir mécanique, tant sa tête l'amusait dans sa glace. Son rire, je me hâte de le dire, n'était pas maladif, chiqué et « comprachiqué » comme celui du Gwinplaine de Victor Hugo; c'était le rire sain, de franc aloi, communie atif, ethnique, des maîtres, le rire en 0, qui est le bon, dont la grimace sonore élargit la gueule, distend la bouche jus-
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qu'aux oreilles et fait reparaître le singe sous l'homme. La bouche d'Hilaire Le Gay était vraiment l1 organe de sa fonction; elle justifiait la théorie de Lamarck et de Darwin, on sentait que vingt siècles de joie l'avaient formée, et on se demandait ce qu'y faisaient les dents, incisives ou canine?.
Mais c'est surtout aux mariages, église ou mairie, que cette bouche était, comme disent les savants, déterminante.
Car, s'il n'allait pas aux enterrements, il allait à tous les mariages, quels qu'ils fussent, riches ou pauvres, d'inclination ou de raison, y fût-il pré ou non prié, avec un zèle de fonctionnaire, et il y apportait sa magnifique gaieté de vieux répertoire. Il ne manquait à Tune de ces cérémonies que si elle coïncidait avec une élection municipale, parlementaire ou sénatoriale, parce qu'alors il donnait la préférence au jeu de l'urne, incomparablement plus drôle encore.
Or il advint ce qui, de toute éternité, devait advenir, qu'Hilaire Le Gay, à son tour, se maria. Je ne vous dirai pas, n'en sachant rien moi-même, par quelle combinaison d'étoiles folles, se produisit ce phénomène; toujours est-il qu'un matin de mai, mois du renouveau, il se
vit, au réveil, légalement et cultuel] ement uni à une jeune personne fort jolie, aussi brune qu'il était roux, et dont tous les attraits semblaient comme voilés par une mélancolie d'ange exilé du paradis.
Nous avions bien tous observé, à la mairie comme à l'église, que, pour la première fois, H il aire ne riait pas à un mariage. Mais nous avions attribué ce miracle à la toute-puissance de l'amour qui présidait en effet à une union où tout nous restait incompréhensible. C'est, nous disions-nous les uns aux autres, le temps de lune, celle dite de miel, à passer, et l'atavisme rendra la fonction à l'organe. Il re-rira. Le bon Gaulois qui nous confessait un jour « ne voir que coups de pied au... derrière dans la société et dans la nature » ne doit pas, ne peut pas, se laisser couper le sifflet par une femme triste. Lamark et Darwin s'y opposent, et, sans descendre à ces profondeurs scientifiques, Molière est là, assisté de Regnard, génies idiosyncrasiques de' notre race, pour nous dire que jamais le sacrement n'a abattu un honnête homme sous le ciel de France.
Cependant la lune de miel passa, emportant son miel, puis d'autres lunes encore, et personne ne vit Hilaire Le Gay re-rire. Où était cette
grande allégresse philosophique qui, sur le mont des Martyrs, avait fait front, Tan mille, au cataclysme universel? Est-ce que la nature allait recoudre cette bouche de joie aux bords de laquelle les oreilles se penchaient d'ellesmêmes pour entendre le bruit de gorge déployée?
A l'un de nous qui l'avait rencontré, dans un couloir de théâtre, à l'un de ces drames qu'il égayait jadis de sa rigolade contagieuse et pendant lequel il n'avait pas « ôté son bonnet de nuit )), il avait assuré qu'il était très heureux, malgré l'apparence, que son mariage comblait tous ses voeux, que jamais il ne s'était si bien porté et que le drame était admirable. Il y avait dans les choses de ce monde, avait-il dit, une gravité dont il ne se doutait pas quand il était libre et garçon. Quant à la société, • elle était certainement beaucoup mieux faite qu'on ne voulait bien le dire.- Il pensait plus de bien encore de la nature, dont le chef-d'œuvre était la femme. Et il avait montré la sienne.
A deux mois de là, Hilaire Le Gay était mort.
La nouvelle nous en vint par les journaux, foudroyante. J.\ relevait en effet du tout-Paris par cette gaieté fameuse qui faisait de lui le
type de l'optimiste pratiquant. Mort, qui, lui, Hilaire Le Gay, était-ce imaginable! Et de quoi?
Voici. Un soir, en rentrant chez lui, après une très bonne journée où il avait gagné à la Bourse tout ce qu'il avait voulu, il avait, en poussant du pied le paillasson de sa porte, trouvé et ramassé un papier déchiré en quatre, d'où il résultait, pour peu que l'on sût lire, que Mme Hilaire Le Gay lui en plantait de hautes et de larges comme le cèdre du Jardin des Plantes. Et non seulement elles étaient telles, mais leur greffe frontale datait du premier jour et anticipait encore sur la floraison de l'oranger symbolique dont elle avait tressé les fleurs virginales en nuptial diadème.
Alors Hilaire re-iit, et de quel re-rire! Telle une écluse rompue, sa rate s'était, d'un coup, désobstruée à longs flots, et elle se vidait en une sorte de glouglou spasmcdique dont la sonorité ne peut être rendue que par le dissyllable où se résume toute la gaieté française :