L'HUMOUR
L'auteur de t< Candide », qui me paraît avoir été, et même être resté, Vun des maîtres de V humour littéraire, en définit comme suit le don et ses aptitudes. « Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il s'en doute, et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, quils prononcent : yumof, et ils croient qu'ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille. » (Voltaire: Mélanges littéraires.)
A s'en tenir à cette définition, les compatriotes
de Tkackeray et de Dickens se prévaudraient donc à tort de l'invention de /'yumor, qui, on le voit, n est pas moderne, puisque le vieux Corneille en jouait déjà couramment dans ses œuvres de jeunesse. Reste la manière d'en jouer, et, là encore, ce me semble, ils restent nos obligés.
L'humour, ou humeur, à votre choix, est ce mélange de deux vertus du génie français, V imagination et V ironie, et j'ajoute de ses vertus maitresses, les plus nettement ethniques. Si Littré la définissait : V imagination de V ironie, V Académie n'aurait qiià enregistrer la sentence philologique, et ce serait du travail de moins pour la Pénélope du dictionnaire. Sans remonter plus haut qu'à Louis Quatorze, nos grands classiques du rire me paraissent avoir fixé la formule de l'humeur sinon pour l'éternité, du moins pour quelque temps, et personne, dans le Royaume-Uni ni en Amérique, n'a mieux fait dans le genre que Molière, Regnard, Lesage, Voltaire déjà nomme, Diderot, Beaumarchais et autres tvelches de la race gallo-romaine. Si même les « Lettres Persanes » du président de Montesquieu ne sont pas de l'humour, qu'est-ce que cest?
Je vais plus loin. Il ne faudrait pas me pousser
beaucoup, ni longtemps, pour m' amener à professer qiïelle est en somme, cette humeur, toute la littérature française, en ce quelle a de classique, de traditionnel et de durable, jusques et par delà, f espère, cette éclipse, le sombre naturalisme, ou elle fit le plongeon dans le béotisme international, mare des Expositions universelles. Il y eut là un laps où V esprit n'en mena pas large dans sa capitale et Von ne sait pas, de V imagination ou de V ironie, celle qui se cacha, avec le plus de soin, des visiteurs.
Pour ma part, fêtais bien tranquille, je comptais sur le juste retour des choses d'ici-bas et je ne demandais qu'à vivre un peu pour survivre à un temps triste où un « mot » valait cent mille francs à V hôtel Drouot, comme un sou. On ne peut pas être longtemps bête en France, même en République, tout s'y oppose, la gaieté du ciel, le sourire des femmes et la santé publique. On s'ennuyait trop. Le document humain empestait la ville. Les tourterelles se fuyaient.
Ce fut par les journaux que l'humeur nous revint.
Le journal est le livre démocratique. Il correspond et répond aux lois économiques qui en ont
créé le besoin et les mœurs. C'est le débouché nouveau des Lettres. Je ne sais point d'écrivain moderne qui se soit tenu impunément hors de cette force, la Presse, et, pour ceux qui s'y trempent, il n'est plus de problèmes dans l'art d'écrire. Cest le public lui-même qui les façonne.
Or le public en avait assez de ce que quelqu'un de ma connaissance avait appelé: « l'enschopenauerdement », et comme, devers Montmartre, il entendait des jeunes gens rire et s'ébattre dans des « Pomme de Pin » et des « Grand' Pinte » artistiques, il alla les y chercher et les conduisit aux rédactions. Reçus d'abord avec réserve, ils eurent Vidée, toujours drôle, d'attribuer leur bonne humeur à l'étranger et notamment à V Angleterre. Corrects, froids et gentlemen, ils se donnèrent pour des : « Yumoristes » et se réclamèrent de Sterne, de Lamb et d'autres esquires qu'ils n'avaient jamais lus, au moins dans leur langue. Mais ils étaient de bons ouvriers de la nôtre, ils avaient, avec l'imagination, l'ironie, charmante et fière de la race, ils sentaient bon le terroir, ils attestaient de la lignée; neveux de Rameau et fils de Candide, ils emportèrent la place. Alors tout le monde, ci Paris, osa avoir de l'esprit, ouverte-
ment, sans rougir, comme père et mère, et la Littérature, ainsi que la séance, reprit et continua, par le journal, dans les journaux. Pourvu que ça dure !
Si ça ne dure pas du reste il faudra que ça recommence; n'ayez crainte ni souci, une littérature est toujours l'expression d'un tempérament national. Le nôtre est fondamentalement humoristique. ATous avons V imagination incurable, et cette folle du logis n'a point de Charenton. Quant à l'ironie, elle est notre pain blanc, c'est le goût d'opposition qui nous le boulange. De ces deux dons fondus ensemble par le doux soleil de la terre ancestrcde et natale sont nés tous les chefsd'œuvre de notre idiome. Il en sera de même jusqu'à l'avènement de cette République universelle dont la Babel mêlera les peuples et les langues dans un charabia total et définitif auprès duquel l'espéranto, volapuk gras, sonne le cristal des fontaines. Mais nous avons le temps, humoristes, mes frères. ^
THÉMIDE