‹ Trente-six contes de toutes les couleursChapitre 30 sur 38 · POE.ME EN PROSE · texte numérisé non relu

POE.ME EN PROSE

Si ta veux, faisons un rêve...

(Victor Hugo.)

Écoute, mon auto, fuyons.

Les champs sont en fleurs et les bois en feuilles. Jamais printemps ne fut plus doux. Char de joie et de liberté, emporte moi hors de la ville.

Sur les pelouses du jardin de France, ourlées de primevères, les rivières lumineuses, en robes d'argent, vont visiter les collines, et ces châtelaines, dames posées, font la révérence aux vagabondes.

Il n'est village qui ne se poudre à la mare-

chale de la neige odorante des acacias. Les murs des vergers débordent de lilas. De drôles de petits amandiers surgissent au milieu des troupeaux de moutons. Ils sont roses. On dît trop de mal de Florian et de Watteau. Il y a des houlettes enrubannées. Nous passerons, mon auto, entre des tapisseries de pastorale. C'est en mai que la nature évente et tend ses hautes lices aux bords des routes. Voilà pourquoi elles sentent le camphre.

Fuyons, ma belle auto, courons vivre. Oh! sortir de l'ombre que projette, toile d'araignée infâme, la Tour babylonnienne d'Eiffel...

Nous passerons vite, si tu veux, à travers la lèpre des paysages suburbains qui sont autant de maladreries. Enjambons les coteaux de tessons de bouteilles!

Les aimes-tu, les grands tuyaux briquetés, fûts sans chapiteaux de l'architecture usinière, qui fument et floconnent comme des pipes de cyclopes? Moi, pas beaucoup. Ils encerclent la cité d'une éternelle forêt qui brûle. C'est là que tu es née, mon auto, je le sais. Ne te retourne, ni détourne, en avant!

L'air s'allège et s'épure. Quel chamaillis d'oiseaux dans la cage bleue sans grilles! L'hiver ne les a donc pas tous tués? Il y en a donc tou-

jours? Ah! cette vermine de l'azur, comme disait Courbet! Et ça fait son nid partout!

De clocher en clocher, où les coqs en girouettes virevoltent à la brise, nous filons, en courriers diplomatiques, sans messages, comme si nous portions les férets de la reine. C'est le train de bride abattue. « Nous crevons des chevaux » vieux style. C'est bien pour le plaisir. Les coqs des clochers en restent aphones. Il est vrai qu'ils sont en cuivre, en cuivre, en cuivre, et ce n'est pas amusant d'être... Bête de chanson, que me veux-tu? Mais j'en ris pourtant. Question de plein air, l'élément d'allégresse.

Ce qu'il y a de sublime en toi, mon auto, c'est que tu me révèles ma patrie.

Elle n'est pas grande sur la boule du monde, mais de toutes les générations qui s'y sont succédées, depuis les druides jusqu'au bon Fallières, celle qui est animée aujourd'hui de la vie est la première qui ne s'en ira pas sans avoir connu sa terre natale.

Je date ma jeunesse d'un temps où le voyage à Saint-Cloud était un événement de famille et le voyage à Dieppe une grosse aventure. Ne

m TRENTE-SIX COFTES

croyez pas que ce soit si loin que vous l'imaginez. Il y a quarante ans, l'homme de Paris qui avait vu la Bretagne était taxé de voyageur, et il en racontait ce qu'il voulait. Où sont aujourd'hui les menhirs? A la distance de deux ou trois cigarettes.

Vole, mon auto, et guéris un vieux sédentaire du mal atavique, le mal assis.

( Français : homme décoré qui ne sait pas la géographie. -> Telle était hier encore la définition, aussi exacte que facétieuse, du « cul-de-plomb » des Gaules, et les sociologues vous diront que les chemins de fer eux-mêmes n'avaient que fort peu modifié le tempérament casanier de la race. Ils aidaient aux relations de toutes sortes, assurément, mais ils influaient à peine sur ces mœurs de coin du feu, où d'ailleurs nos lois centralisatrices nous refoulent comme le chien que tu vois dans ce pré, mon auto, rabat ces brebis autour de la maison du berger.

En ethnologie, on ne peut mettre au compte du rail-way que la création de la villégiature, si c'en est une que le retour à la vie féodale de la grande et petite châtellenie, pendant les beaux

mois de Tannée. La voie ferrée mène aux villas, sans plus. L'automobile nous a donné : la route.

La route, c'est toute la patrie.

Je te le dis, mon auto, sous la voûte profonde de cette forêt superbe où tu modères ton allure pour me laisser admirer les jeux de la lumière dans la nef verte, comme une rosace en cathédrale, la route c'est notre Eden nouveau et nous te le devons.

Voiture de liberté, de solidarité, de vrai civisme même, si le civisme n'est que de la fraternité en exercice, tu en feras peut -être, un jour ou l'autre, plus que monarchies et républiques, pour la fusion des races et la paix du monde, et, en attendant, tu nous unis. Découvrons nos provinces, leurs beautés insoupçonnées, leurs richesses délaissées, et le trésor vigintiséculaire que la nature et le génie y ont entassé pour les ingrats que nous sommes, ou les aveugles.

0 mon auto, enlève-moi, comme un amant enlève sa maîtresse au cloître, libère-moi, aère mon âme étouffée sous les rêves et les tâches. Des ailes.

Où allons-nous?

Je ne sais et n'importe. Prenons à droite, prenons à gauche, comme les zingaris, à l'aventure.

Tout embranchement est le bon qui mène à des blés, des pommiers et des vignes. Tout village est charmant dont les seuils encadrent des enfants sains et gais. Toute auberge m'est de choix dont renseigne sonne un nom de France et la devise en jeux de mots des renommées hospitalières.

Poussons droit à la prairie de « chez nous n où dorment et ruminent les vaches blondes, brunes ou rousses que les Troyons ont portraiturées comme Rubens ses belles Flamandes.

Il est certain que nos grands peintres, si loyaux et si candides aussi, n'ont pas menti dans leurs toiles et que notre terre est la plus variée sous les gazes bleues du ciel qui la drapent. Les étangs du père Corot sont vrais et frémissent, comme il le dit, à l'aurore. Les sous-bois de Théodore Rousseau n'ont rien d'inventé ni de paré et nous en traversons de tels à chaque tour de roue.

Les rivières copient Daubigny et c'est sur des modèles de Diaz que les vieux parcs entrevus se dessinent sur notre rétine au passage. Tu roules, mon auto, dans des François Millet réalisés. D'honnêtes gens, ces maîtres.

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