CONTE JUDICIAIRE
Lorsque des lèvres déeloses du Président d'assises il eut recueilli l'arrêt qui le donnait à la guillotine, le génial Jean Hiroux salua et son visage s'éclaira d'un ineffable sourire. Or le magistrat dit : — Avez-vous quelque chose à objecter à la sentence? — Oui, mon juge. — Parlez? — En principe comme en fait, je suis contraire à la peine de mort.
Le magistrat resta bouche bée et la foule fut remuée. — C'était son idée, à cet homme, ce citoyen, cet électeur. Xe la partageait-il pas d'ailleurs avec les plus hauts penseurs de son temps, et de tous les temps? — Argument d'avocat! releva le chef du jury7 et les gen-
darmes, que rien ne trouble, s'emparèrent du philosophe.
L'aumônier^ de la prison s'appelait : Mouton. 11 faisait honneur à cette patronymie florianesque. C'était un parfait brave homme, d'une foi de missionnaire. Il adorait « ses » condamnés et n'avait d'autre pensée que de les rendre à Dieu, leur créateur, blancs comme la neige des montagnes. — ■ Des enfants, Monseigneur, disait-il à son archevêque, de pauvres âmes! Et ça meurt comme des soldats! — ■ Jean Hiroux le reçut "avec la plus grande politesse. — Fumezvous, l'abbé? On a des cigarettes. — Et tout de suite, bons garnis, ils causèrent comme à la régalade.
— La Société était plus que mal faite puisque, pour y vivre, il fallait en enfreindre toutes les lois. — Oui, presque toutes, mon fils. Mais n'estelle pas une œuvre humaine? — Les crimes, mes crimes, nos crimes? Je voudrais bien les y voir!... — ■ Qui? — Mais les juges, l'abbé, les épiciers, les charcutiers, les confiseurs, tout le Bottin des cent mille adresses, tirés au sort, comme les députés! — A peu près de même en effet. Hélas, il y faudrait des anges! — Des gens logiques suffiraient. Que dites-vous de ceux qui m'accusent d'avoir tué mon semblable et qui me font couper
la tête? Est-ce que ça se recolle, une tête coupée» en cas d'erreur judiciaire?
vSans convenir de l'inconséquence, l'aumônier y trouvait la preuve géométrique de l'existence de Dieu, d'où découlait, non moins géométriquement, la nécessité de se confesser sans retard et même toutes affaires cessantes. Mais là encore il se heurtait à la raison de fer du prisonnier. S'il n'avait rien avoué devant les camarades du jury, ce n'était pas pour raconter sa vie complète à un calotin qui d'ailleurs portait le nom inquiétant de : Mouton! — Bon, relevait l'excellent prêtre, réfléchissez, c'est une question de paradis ou d'enfer. La nuit porte conseil, je reviendrai demain, s'il en est temps encore. — Avec plaisir et merci de ne pas m' avoir parlé de ma mère. Rien ne pouvait me toucher davantage que cette délicatesse.
Le lendemain l'aumônier entra dans le cachot avec l'aurore : — Du courage, mon fils, votre pourvoi est rejeté, mais reste la grâce. Le chef de l'État l'accorde généralement au repentir. J'ai accès auprès de lui. Laissez-moi faire, mais facilitez-moi la besogne d'intervention. — Je vous suis, marchons! Je prendrai l'air volontiers. — Je crois, sourit le prêtre que vous dormez encore. Et, s'asseyant sur la couchette, il
s'efforça de lui démontrer que, si le bon Dieu l'absolvait, il n'y avait pas de prince digne de ce nom qui voulût démentir sa miséricorde, et il lui décrivit Cayenne sous les couleurs les plus édéniques. Mais pour y finir normalement ses jours il fallait se racheter par l'absolution, et il la lui apportait dans sa soutane.
Jean Hiroux le regardait avec attendrissement. Il lui serra la main et fit : — Mon père, je vois en vous le seul honnête homme qu'il m'ait été donné de connaître sur la terre. Aussi consentait-il à se confesser pour le seul plaisir de lui en faire. Il n'y mettait qu'une condition, qui résumait ses dernières volontés. — ■ Dites? — Voici :
Il ne tenait pas à sa grâce. Il connaissait Cayenne. Il y avait passé ses plus belles années, il n'en avait pas la nostalgie. Il lui préférait la plate-forme, d'où l'on peut parler au peuple, comme saint Denis, sa tête à la main. 11 ne demandait qu'une chose, ne pas y monter avant d'avoir déjeuné.
— N'est-ce que cela? »— Rien d'autre. — C'est fait, et vous en avez ma parole. Comment voulez-vous qu'on nous refuse une satisfaction aussi modeste que légitime?
Et Jean Hiroux, doux comme un enfant, vida son âme maléficieuse sur les genoux du confes-
seur. C'était un beau roman social et qui eut fourni sa bonne année de feuilletons à un journal populaire; ce après quoi il reçut, selon le rite, sa contremarque de paradis. Une heure après l'abbé Mouton était chez le ministre de la Justice et lui présentait sa requête, dûment apostillée par l'évêque du diocèse. — Où avez-vous vu qu'on les mène à jeun au couperet? Non seulement il déjeunera, mais qu'il fasse sa carte. L'Etat sera trop heureux de lui offrir, en outre, la demi-tasse et le petit verre! Veut-il du Champagne ? — Non, Excellence, c'est un homme sobre et sans vices, il fera une fin édifiante.
Vint le jour de l'exécution. Le prêtre était à son poste. Il assista à la toilette, qui d'ailleurs fut rapide, car le patient était plus qu'à demi chauve. — Si vous en trouvez une pincée, monsieur le curé, gardez-la en souvenir de moi, dans votre bréviaire. — Je vous le promets, mais venez, voici l'heure du déjeuner, comme c'est le dernier que vous devez faire en ce bas monde, j'ai veillé moi-même au menu, je crois que vous en serez content. — Jean Hiroux secoua la tête et dit : Il est trop tôt pour moi et je ne prends rien le matin. ■ — C'est que... Voyez, ces messieurs vous attendent, et la place est. pleine de monde.
— Renvoyez la presse, clama le condamné, d'un geste ample.
La situation était difficile, nouvelle même dans les fastes de la justice, imprévue au Code criminel, car aucune loi n'a le pouvoir de contraindre à déjeuner un mortel qui s'y refuse. Était-ce sa faute si l'appétit lui manquait un jour pareil? 11 n'y avait pas d'apéritif connu ou inconnu qui pût violenter la nature. Qu'on lui présentât des truffes sur un plat d'or, il les saluerait au nom de la gastronomie française, mais iln' essaierait même pas d'y entreries dents. A l'impossible nul n'est tenu. Ce n'était pas son heure.
Les aides de monsieur le bourreau de France se mirent en devoir de ficeler la victime récalcitrante que le pauvre aumônier, la croix en main, regardait comme stupidement. — ■ Minute, messieurs, j'ai la parole de ce saint homme. Pas avant déjeuner, n'est-ce pas, ou bien, l'abbé, rendez-moi ma confession. Je la retire.
Acculé de la sorte à son ministère de sauveur d'âmes le recteur ne trouva pas autre chose à répondre que : — A quelle heure déjeunezvous? — A midi, quand je déjeune, c'est irrégulier dans mon commerce. — L'abbé Mouton était roulé. Il monta chez le gouverneur de la prison, qui fut obligé de surseoir à la livraison
du condamné et dut l'annoncer à la foule désappointée des amateurs. La presse du matin publia qu'un accident survenu aux bois de justice avait forcé le maître national des hautes œuvres à remettre son travail à quatre heures de l'après-midi, par exception, comme en 93. L'effet fut déplorable. L'opposition demandait s'il n'y avait pas lieu de renverser le gouvernement qui nous ramenait aux pires jours de notre histoire.
A midi le gouverneur fit servir à Jean Hiroux le déjeuner litigieux et vint y présider en personne et lui-même. Par un hasard déplorable, aucun des mets qu'on lui présenta ne cadrait avec le régime que la faculté prescrivait à son estomac détraqué, et, malgré sa faim de requin, il se voyait réduit à s'en abstenir. — Il devint évident, dit l'abbé, que le malheureux veut se laisser mourir d'inanition. — ■ Peut-être, fit le gouverneur : attendons jusqu'au diner pour le savoir. Et les journaux du soir apprirent à la population que, pour raison de moralité, l'exécution aurait lieu à huis clos entre les murs de la prison*
A six heures, Jean Hiroux, hurlait la faimvalle dans sa cellule. — Nous le tenons, l'abbé, demain matin justice sera faite. — Que son dernier repas soit copieux au moins, soupirait l'ecclésiastique bénévole, je lui pardonne sa super-
chérie, elle n'a retardé que d'un jour le grand pardon du souverain juge, qui lui est acquis par la contrition. — Et son pénitent dévora. — Ça y est, mon brave, vous n'avez plus que la nuit pour rédiger votre testament. Avez- vous bien dîné? — Dîné, oui, mais déjeuné, non pas. Il y a nuance, monsieur le Gouverneur, vous n'aurez ma tête que si je déjeune. Un repas par jour me suffit.
Établi sur ce terrain le débat menaçait de se prolonger sans mesure. Chaque matin, il refusait énergiquement toute alimentation et chaque soir il la réclamait à grands cris. Il déjouait toutes les ruses des geôliers, toutes les adjurations du prêtre, toutes les menaces du gouverneur, et s'en tenait à la lettre du pacte : Pas avant d'avoir déjeuné; rien ne l'en faisait démordre. C'était signé avec le Père Éternel qui n'avait eu son âme qu'à ce prix. Il n'y avait pas moyen de l'en faire sortir, un seul repas lui suffisait, et tant pis si l'heure n'en concordait pas avec celle de la justice humaine. L'avocat qui V avait défendu pour la forme, fut prié de le convaincre et d'y employer son éloquence. Non seulement il n'y réussit point, mais, charmé du moyen ingénieux que son client avait imaginé pour sauver sa tête, il l'encouragea à s'y obs-
tiner imperturbablement et s'en alla par toute la ville conter la drolatique aventure. L'abbé Mouton se fit relever de sa charge et le gouverneur fut invité à se démettre de la sienne s'il ne trouvait pas à se tirer du pas. Jean Hiroux était imprenable, les reporters rôdaient, une légende se formait, il fallait en finir.
Un soir sans lune et tel qu'on les aime dans la partie, l'inguillotinable s'aperçut que son gardien de nuit avait oublié de mettre la chaîne de sûreté à la porte de sa cellule, et qu'il dormait en outre à poings fermés sur la paillasse du couloir. Comme il rêvait de revoir la verdure des champs il en reprit la clef des mains de l'occasion et ne tarda que quelques minutes à s'effacer dans les paysages. Huit jours après, au milieu de l'indifférence générale, les périodiques bien informés, l'étant par la police même, jetaient au vent de l'actualité la nouvelle que Jean Hiroux avait été, la veille, trouvé mort dans sa couchette après avoir rempli ses devoirs religieux et sans laisser de mémoires. Mais on croit qu'il vit encore et même qu'il a, comme Vidocq, retourné sa veste et passé aux honnêtes gens, car tout arrive.
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