‹ Très russeChapitre 3 sur 8 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

— Permettez-moi, madame, de vous présenter mon ami Jacques Harel : Monsieur Harel -, Madame Livitinof.

La jeune femme inclinait légèrement la tête avec un imperceptible et joli mouvement d'épaules, et après un « Très enchantée, monsieur, c'est vous Tauteur de ces belles marines, Mauriat m'a souvent parlé de vous, » elle me tournait presque aussitôt le dos, et fixant la mer criblée de soleil, éblouissante comme un miroir: — Est-ce vraiment si fatigant que cela, Mauriat,

lO TRES RUSSE

de marcher sur les galets : j'ai presque envie de retourner par la grève à Yport.

Nous étions, Mauriat, elle et moi, tous les trois debout sur la plage, devant ce triste et lamentable Casino de Fécamp, dont les baraquements de bois peints en ocre rouge et en jaune de chrome détonnent si cruellement devant le plus bel horizon d'océan qui soit peut-être de Cherbourg à Ostende : devant nous, à perte de vue, cinq lieues de hautes falaises verticales et droites comme un mur, crénelées à leur sommet comme des tours, fuyaient, toujours diminuées, dans la direction d'Yport et d'Étretat, dont on apercevait distinctement le premier porche de pierre, se détachant net dans le bleuissement lumineux du large. C'était l'heure du bain: accroupis sur le galet, des groupes de femmes inélégantes e*t bavardes faisaient mal à voir, au milieu de smalas d'enfants pleurards, occupées les unes de quelque bande

de tapisserie aux couleurs criardes, les autres de quelque magazine de cabinet de lecture ; les plus jeunes épiant de Tœil les évolutions de deux ou trois jeunes hommes, élégants du cru, sanglés dans des jaquettes de coupe déjà ancienne et coiffés de chapeaux gibus : plus loin, avec des piaillements de poules pondeuses et des gestes de kanguroos, les mains bêtes et les coudes au corps, des demoiselles maigres, à Thorrible et décent costume de. laine noire à longue jupe, se* trempaient dans la vague sous l'œil indifférent d'un assez beau gars, au teint cuit de hâle, la chemise de flanelle rouge plaquée au torse large, le maître baigneur : c'est d'ailleurs le coup d'œil ordinaire de cette plage merveilleusement belle, si ce n'est la plus belle de Nx)rmandie, mais à jamais discréditée dans l'esprit du Parisien par un public d'habitués tel, qpe la vue seule en fait reprendre immédiatement le train à tout boulevardier assez dis-

TRES liUSSE.

trait pour n'être pas descendu à Tavant-dernière station de la ligne, à'ia station des Ifs, où l'on correspond pour Étretat. Étretat, c'est autre chose, c'est le frou-frou de Télégance, dé la vie et du mouvement: deux sœurs que ces deux stations de bains voisines, assises au pied de la même falaise et baignées par le même océan, mais deux sœurs dont Fécamp est l'aînée, une aînée disgracieuse, vertueuse et revèche, tandis que la cadette, rieuse, raffinée et légère est la jolie femme de la saison : Fécamp est la plage maussade, embourgeoisée, bourgeoisante, honnête et bien faite pour dégoûter à jamais de la vertu, si la vertu est aussi mal habillée et d'aspect aussi terne. Aussi étais-je assez étonné d'y rencontrer une femme de l'allure et de la tenue de celle à laquelle Mauriat venait de me présenter: Madame Livitinot, ce nom ne m'était pas inconnu et pourtant il n'éveillait rien dans ma mémoire, aucun souvenir ; je ne faisais que

Tentrevoir sans pouvoir détailler ses traits. Madame Livitinof avait le visage enveloppé d'un épais voile de gaze de soie blanche, trois fois ramené sur ses joues ; mais si épais que fût ce voile, il n'était pas assez impénétrable encore pour m'empêcher de constater Téclatante et solide dorure des cheveux, une oreille petite et nacrée, ourlée de rosé comme un coquillage, et dans la blancheur des voiles, les deux traits d'ombre de fins sourcils très arqués et de très longs et très fournis cils noirs: je n'en vis pas plus ce jour-là, mais dans sa façon de porter, à peine appuyée à l'épaule, sa large ombrelle de foulard écarlate, dans son joli salut, nuancé d'impertinence, il y avait une telle indifférence, une telle sûreté de soi et une telle habitude de commandement, qu'on devinait aussitôt la jolie femme, née dans le luxe, les hommages, rassasiée de flatteries et s'en souciant, au reste, comme d'une nèfle mûre.

D'ailleurs elle ne me regardait plus et Mauriat pas plus que moi : les yeux tournés du côté dTport, comme poursuivant une idée fixe, elle se taisait : sa silhouette svelte, se détachant sur le bleu du large, en paraissait plus fine et plus svelte encore ; elle avait fermé son ombrelle, et s'appuyant du bout sur le galet, faisant, de son autre main, • un rempart à ses yeux contre la réverbération de la mer, elle semblait calculer mentalement les distances.

— Combien de kilomètres, disait-elle tout à coup à Mauriat, vous disiez trois ou quatre ?

— Oh ! trois tout au plus, mais vous n'y songez pas. C'est éreintant ce galet, qui vous croule sous les pieds, vous avancez d'un pas, vous reculez de quatre: vous en aurez pour une heure au moins... et, chaussée comme vous Têtes, c'est une entorse sûre que vous irez chercher!

— Mais je suis chaussée en conséquence; je n'ai pas les affreux talons que vous croyez. Et

elle avançait un pied un peu long, mais singulièrement étroit, effectivement serré dans un soulier vernis à talon plat: un bas de soie noire, si ténu, que la chair rose transparaissait au travers des mailles, moulait au-dessus d'un Gou-de-pied, un peu fort, une si fine et si délicate cheville, que je ne pus m' empêcher de sourire à la pensée de ces frêles attaches s'escrimant contre trois kilomètres de galets.

— Ah ! vous souriez, dit-elle, eh bien ! vous allez voir. Mauriat, je rentre par la grève ; vous m'accompagnez, n'est-ce pas ?

— Et la voiture? répliquait mon ami.

— . La voiture... eh bien ! allez dire à Petchorine qu'il rentre avide à la maison... et le dîner pour sept heures. Il y a une heure et demie de marche, dites-vous ! Petchorine arrivera avant nous.

— Oh cela ! certainement.

— Eh bien ?

l6 TRÈS RUSSE.

— Vous le voulez?...

~ Je le veux.

Mauriat saluait et remontait vivement l'escalier de planches, qui conduit au boulevard, je restai seul avec Madame Livitinof.

— La mer descend-elle au moins? hasardai-je en souriant dans ma moustache.

— Comment, pourquoi demaAdez-vous cela ?

— C'est que si la mer montait, vous ne pourriez passer ; quand la marée est dans son plein, Teau baigne le pied de la falaise.

— Alors si la mer montait, nous ne pourrions...

— A moins d'être une excellente nageuse, et Mauriat, lui, ne Test pas excellent nageur, vous risqueriez, madame, de noyer mon ami et d'être peut-être aussi noyée avec lui.

— Vraiment ! au pied de ces hautes falaises, devant ce coucher de soleil, en face de cet immense horizon, ce serait un beau décor !

Mauriat revenait : heureusement la mer ne montait pas, toute information prise auprès du maître baigneur, elle descendait et allait encore découvrir de la plage. « Ce que femme veut, Dieu lèvent, » murmurai- je en m' inclinant devant Madame Livitinof. Elle ne me répondit pas, et posant sa main gantée sur Tépaule de Mauriat: — Allons, en route, dit-elle.

Je les vis s'éloigner tous deux, elle toute blanche, onduleuse, la marche balancée sous son énorme ombrelle rouge à pois blancs; c'était Tantithèse de sa toilette, car elle était vêtue d'une légère et voltigeante robe de foulard blanc, constellé de pois rouges, comme taché de gouttelettes de sang. Mauriat tantôt marchait auprès d'elle, tantôt s'arrêtait et lui offrait la main devant quelque bloc à franchir: je les suivis longtemps des ^reux, longtemps le point éclatant de l'ombrelle courut au bord des vagues, comme un coquelicot errant, puis ils

l8 TRÈS RUSSE.

s'enfoncèrent au pied des rocs et disparurent, confondus avec les grisailles de la grève; un jeune homme du pays m'aborda : — Quelle est donc cette dame qu'accompagnait M. Mauriat?

me demanda-t-il.

— Ma foi, je n'en sais rien, répondis-je au curieux, quelque <c dixième Muse », et prenant par les planches, je regagnai assez maussade mon buggy, qui. m'attendait sur le boulevard : dans le Casino, sur la terrasse, un groupe de femmes entourait mon interlocuteur ; on l'interrogeait à son tour : évidemment Madame Livitinof avait fait sensation sur les habitués de cinq heures.

— Madame Livitinof? ... il y a bien u ne Madame Livitinof que j'ai vue chez ma mère, mais ce n'est pas la vôtre ; la mienne est la belle-sœur du richissime ingénieur russe, le Livitinof des

grandes entreprises de chemins de fer, c'est une femme déjà mûre, un peu forte...

— Etla mienne est mince comme uneanguille.

— Donc, ce n'est pas cela, d'ailleurs Livitinof, le riche, est garçon...

— Il a pu se marier.

— Tout arrive; mais c'est peu probable. Le mariage aurait fait du bruit, ce Livitinof a quelque chose comme vingt-huit ou trente millions, tout ce qu'il y a de plus roturier, du reste. A Paris, la grande cotonie russe ne le voyait pas et il n'y a que ma mère... ; d'ailleurs Madame Livitinof la belle-sœur est née, — c'est une Laniskhine, — en premières noces princesse Borof. Restée veuve, sans fortune, avec un fils, elle a épousé Livitinof le frère, en prévision des millions de l'ingénieur, dans l'espoir évident de redorer la couronne fermée de son petit Borof, et puis... d'abord Madame Livitinof est brune ; désolé, cher monsieur, de ne

pouvoir vous donner le petit renseignement.

Et M. de Morgan, ti>uchant légèrement les bords de son chapeau de paille, faisait siffler sa badine et allait rejoindre sur la plage Madame de Morgan de la main gauche, en train de faire baigner les enfants.

Cette Madame Livitinof m'avait trotté toute la nuit par la tête ; son étrangeté de ton et d'allures, son intimité avec Mauriat, sa visible insouciance à mon égard m'avaient piqué, intrigué, mordu au vif. J'étais rentré tout nerveux à la ferme; dès l'aube je m'étais mis en campagne, avide de renseignements.

Si Madame Livitinof était vraiment du monde auquel, par ses Manières, elle semblait appartenir, il n'y avait de Fécamp à Étretat qu'un homme qui pût me renseigner exactement à son égard, Olivier de Morgan, le fils aîné de la belle Madame de Morgan, une des plus grandes fortunes foncières de France et une des beautés

attitrées du second Empire dont le salon, aujourd'hui éclectique, s'oHvre, chaque printemps, à tous les talents et aux demi-talents du monde des arts et de la littérature. Conduit par Mauriat à un des mardis soirs de Madame de Morgan, je n'avais fait qu'y entrevoir, sans y attacher attention, la silhouette fine et nerveuse de son fils aîné, Olivier de Morgan ; aussi n'avais-je pas été peu surpris de le retrouver l'été suivant, lui, le clubman et l'homme de cheval, cité dans tous les échos dé sport de Paris et de Londres, paisiblement installé, avec femme et enfants, dans une villa de la falaise de cette maussade et bourgeoise ville de Fécamp. Olivier de Morgan n'était pas marié, mais il avait, d'une danseuse connue jadis à l'Opéra, trois enfants, qu'il adorait. Cet élégant se trouvait être un père ; il avait retiré la mère du corps de ballet, lui avait fait une situation de femme d'agent de change, et, trois mois par an, il venait vivre avec elle la

vie patriarcale et tranquille au bord de la mer. Effroi des boulevardiers et des mondains, Fécamp était bien la plage qu'il lui fallait ; de Morgan y était sûr de l'incognito. C'était la troisième année qu'il y revenait : il vivait là au grand air, préoccupé de continuelles parties de pêche et excursions à cheval, en voiture avec les en&nts; une vraie vie de bourgeois bourgeoisant. Dans • la ville on les croyait mariés ; de Morgan suivait la basse messe du dimanche, et la dépense de la villa étant forte, les fournisseurs de la ville disaient, gros comme le bras, Mon sieur et « Madame Morgan » : de Morgan avait supprimé le de comme attirant trop l'attention. Nous seuls, Mauriat et moi, les avions reconnus et respections leur incognito : de Morgan avait rompu, de lui-même, la gêne de la situation en venant à nous le premier nous prier de lui garder le silence ; nous échangions un salut et nous parlions de loin en loin. Lui, tout à ses enfants,

à sa maîtresse, ravi de ne plus avoir à entendre parler de ce monde qui lui prenait neuf mois de son année et toutes les nuits de son hiver. Madame de Morgan, elle, vivait très à l'écart, ne voyant, n'essayant devoir personne, toujours . entourée d'une smala de mères et de tantes à tartans et à chapeaux bizarres, — la seule ombre à ce tableau, — mais c'est le destin de ces irrégulières retirées même de la galanterie, d'avoir à traîner après elles la famille dont elles sont sorties : on reconnaît le forçat au boulet, le passé d'une femme à son entourage ; à part cela, très correcte.

Olivier de Morgan, rencontré le matin même au Casino, sur la terrasse, s'était fait un plaisir de se prêter à mon enquête, un peu alarmé luimême du voisinage d'une femme de son monde à cause de sa mère et des bavardages. Mais, tout renseignement pris, Madame Livitinof était une inconnue, avec circonstances aggravantes à

sa charge : il existait une vraie Madame Livitinof, qui n'était pas elle ; elle rentrait donc dans les faux numéros, dans les aventufières.

J'en étais à la fois ennuyé pour elle, que j'avais mieux jugée au premier abord, et enchanté pour Mauriat, dont j'étais rentré la veille un peu jaloux, dépité de le voir en si beau pays de connaissance... J'allai vite, rue des Fossés-du- Roi, heurter au vieux logis, où Mauriat vien passer trois mois, six mois, parfois neuf mois par an, selon son caprice ou ses dépenses ; là, j'espérais le confesser et me distraire à ses dépens. Mauriat était absent, retourné à Yport, où il passe maintenant toutes ses journées, ajoutait la vieille bonne avec un soupir qui en disait long. Je ne lui en demandais pas tant et, un peu confus de mon indiscrétion, je rentrai à la ferme, où je me jurai, à moi-même, d'attendre les événements.

— Harel ! Harel !

J'arrêtai mon cheval et me retournai sur mon siège : là-bas, à travers champs, un homme courait après moi ; quand il fut à dix pas, je reconnus de Morgan.

— Vous ! à pied, par ici/..

■^ Oui, je viens d'Yport par la falaise avec mon monde et les enfants; je vous ai vu de loin, J'ai couru... il y a du nouveau.

— Quoi?

— Madame Livitinof...

— Eh bien?

— Je sais qui c'est, je Tai vue... : c'est une blonde très svelte et très bien faite, elle habite la villa mauresque et...

— Mais achevez donc, et elle est...

— Attendez... voilà les enfants... vous allez à Fécamp, je vais monter auprès de vous et je vous conterai cela en route ; laissez-moi prévenir mon monde.

Au tournant d'une haie, là-bas, en plein champ de lin en fleurs, une nappe bleue et verte immobile sous l'azur implacable des ciels normands d'août, des têtes d'enfants venaient d'apparaître, auréolées d'immenses chapeaux de paille, émergeant comme des fleurs plus grosses et plus fraîches au-dessus d'énormes bottelées d'herbes folles piquées de coquelicots; de Morgan courait à' leur rencontre, une silhouette de femme, la tête cachée sous une grande ombrelle rouge, s'avançait derrière eux.

Nous étions en rase campagne, entre Yport et Fécamp, moi, arrêté dans mon buggy sur la grande route, en plein soleil, eux, dans le petit sentier des fermes, ombragé de haies et de cavées, la route et le sentier longeant parallèlement le plateau, la route à cinq cents mètres, le sentier à deux cents de la falaise... Au loin, très loin, au-dessus du bleu verdissant des lins, sous un ciel pur et d'un bleu qui brûlait, une bande d'un bleu plus pâle, comme argenté, la mer.

— Voilà, dit de Morgan en sautant à côté de moi dans le buggy, vous me jetterez à la sente des douaniers, avant d'entrer en ville... je serai de suite à la villa... Quel temps, hein! est-ce assez splendide?... et cette odeur de lin, on mange du miel !

— Et Madame Livitinof? fis-je en rendant les rênes.

— Madame Livitinof?...

— Oui, VOUS la connaissez ?

— Madame Livitinof... je crois bien que je la connais ;... d'abord Madame Livitinof est lady Sore.

— Lady Sore !

Je connaissais aussi ce nom-là, il m'était même beaucoup plus familier que celui de Madame Livitinof, lequel m'avait pourtant frappé comme un écho le jour où Mauriat l'avait prononcé devant moi sur la plage, mais ma mémoire était aujourd'hui aussi rebelle que le jour de ma présentation.

— Lady Sore, répétais-je machinalement ; alors, cette Russe serait Anglaise?...

— Oh ! êtes-vous assez peu Parisien ! et de Morgan éclatait de rire ; lady Sore est tout ce qu'il y a de plus russe... non, vraiment, sérieusement, vous n'avez jamais entendu parler de lady Sore ?

— Non, je suis peintre.

'T.nr 1-

— Et vitrier... Eh bien! je vais vous faire ma petite note biographique, d'après les racontars; je ne garantis rien. Lady Sore, aujourd'hui Madame Livitinof (ce qui est à prouver), il y a douze ans Mademoiselle de Gouttief, tout ce qu'il y a de plus russe et très, très, très Jolie; à seize ans déjà très en vedette dans le monde où Ton pose, où Ton cite et où l'on s'amuse, promenée, exhibée et archimontrée, — au printemps à Paris, l'hiver à Nice, à Monaco, l'été sur les plages deTrouville àÔstende, — par sa mère, encore très belle, la comtesse deGouttief; Madame de Gouttief, exilée de Vienne, sans aucune ressource connue, menant grand train et, disaiton, aux gages de la police secrète du tzar: voilà pour la mère.

— Diable!

— Sur un ordre delà préfecture, assure-t-on, ces dames quittent Paris pour Londres ; Mademoiselle de Gouttief y devient la jolie Madame

Wilhenson, femme très légitime d'un très gros commerçant de la City, très riche et très commun, William Wilhenson and Company: très grand luxe, attelages à Hyde-Park, chevaux remarqués à Epsom, loge et diamants à Covent- Garden, le diable et son train, mais reçus nulle part : Walter Crâne fait son portrait, ce qui la lance un peu ; quand son mari se ruine dans des spéculations malheureuses et se tue, Mademoiselle de Gjuttief s'éveille veuve...

— Et ruinée ?

— Non, il lui reste un million, le million que son mari lui a reconnu en apport et qu'elle n'abandonne pas à la faillite. Avec ce million, elle joue les veuves inconsolables à Cannes, à Nice et le littoral, et y épouse ce vieux fou de lord Hildeby, marquis de Sore, membre de la Chambre des lords et pair d'Angleterre ; très haute situation : la marquise de Sore est reçue chez les princes et chez la reine; d'ailleurs, con-

duite irréprochable. Madame de Gouttief, la mère, a totalement disparu de Thorizon; sa fille lui sert, dit-on, une pension en Italie ; lord Hildeby, marquis de Sore, très malade (ses amis disent épuisé), vient s'installer à Bordighère, où la vertu de la marquise reçoit, dit-on, son premier accroc.

— Avec ?

— Un chevalier d'industrie, le prince Gregory Natchef, un Russe comme elle, qui l'enlève et lui vole ses diamants dans la nuit... Scandale immense, le Gregory est arrêté, les diamants rendus à. temps, la femme de chambre de lady Sore arrêtée et condamnée avec le Gregory. Les neveux de lord Hildeby ont prétendu que la marquise de Sore avait reconnu cinquante mille livres à sa femme de chambre pour se laisser condamner, et cela sous le fallacieux prétexte que cette fille, en sortante de prison, épousait Harry Lees, le jockey favori du duc d'Halton ;

mais cela esta prouver... En somme, lady Sore sortit intacte de cette aventure, mais non insoupçonnée... C'est alors que lord Hildeby meurt assez à propos dans ce fatal Bordighère, de la science profonde des baisers de lady Sore, disent toujours les mêmes héritiers, et Mademoiselle de Gouttief redevient une seconde fois libre.

— Ce qui lui fait deux maris tués sous elle, et alors?...

— Et alors, dame ! beaucoup d'aventures lui sont prêtées, à la marquise de Sore. Lord Hildeby ne lui avait laissé que peu de chose, toute là ' fortune étant réversible sur la tête d'un neveu, et lady Sore avait de grands goûts de'dépense ; elle vivait l'hiver à Florence et à Venise, le printemps à Vienne et à Paris, Tété en Suisse, menant grand train, mangeant au bas mot deux cent mille francs par an, et cela avec quatre-vingt mille livres de rente, moins que cela même...

Jolie comme elle est, on lui a prêté beaucoup de banquiers : on cite lord Chateyd, le vieux marquis de Gordes et autres sexagénaires, ce qui lui a valu le nom de 4ady Succession ; on lui connaît cependant des caprices. J'avais un ami qui s'est fait tuer pour elle, ce grand enfant de •Ramont Larive, à Nice même, il y a trois ans, la première année de son veuvage... Cette femme a un peu de tout dans son passé : de la boue, de l'or et du sang... En un mot, c'est une de ces grandes courtisanes cosmopolites, qui, fortes d'un beau nom et d'un passé de grandes aventures, dédaignent les piétons et ne détroussent que les voyageurs en chaise^de'poste armoriée et dorée, comme les bandits de grands chemins; néanmoins, très capable d'une fantaisie pour le pâtre assis au bord de la route... si le pâtre a quelque figure... Avec cela un visage de vierge;... très grande dame en somme... L'avezvous vue ?

— Non, elle avait un voile.

— J'oubliais; oh! elle est très jolie, mais vraiment très jolie; j'en aurais été volontiers amoureux... mais j'étais, alors trop jeune.

— Quel âge a-t-elle donc ?

— Oh ! vingt-huit ans, pas plus : à seize ans à Paris, mariée à dix-huit ans, veuve au bout de trois ans, remariée en 1879 ^ 1^^^ Hildeby- Sore, — il est mort en mars 1882, — nous sommes en août 1 88 j , elle a bien vingt-huit ans, un an de moins que moi ;... je l'ai connue bien jolie.

— Très dangereuse alors ! -

— Assez... Mais, à propos, que vient-elle faire ici .^.. A Yport il n'y a rien à faire pour elle, ni ici ni dans les environs ;... je n*y vois ni prince héritier, ni Anglais millionnaire.

— 11 y aurait vous.

— A la rigueur, reprenait-il en riant, et je suis une proie bien mince... Que diable vient-

elle faire, ici, dans ce trou d'Yport, entre Étretat et Fécamp ?

— Se reposer peut-être.

— Oh ! ces femmes là ne se reposent jamais ; je la croyais en Angleterre. Serait-elle allée en Russie ? Ce vieux routier de Livitinof est trop malin pour l'avoir épousée, bien qu'après tout, ancien forban et jeune aventurière... A propos, je Tai vue qui sortait à cheval avec votre ami Mauriat. -

— Avec Mauriat, oui, c'est bien elle ;... où cela ?

— Mais devant chez elle ; elle habite dans le bois la villa mauresque, elle était en amazone, Mauriat raccompagnait: elle a amené cinq chevaux et trois voitures avec elle ; tout cela est logé à rhôtel Hivard. Elle fait émoi dans le pays.

— Et Mauriat était auprès d'elle ?

— Et rayonnant de joie; il ne m'a même pas

VU... VOUS les croiserez sans nul doute en ren-* trant chez vous ce soir ; . . . ils ont pris par les bois du côté d'Étretat... Mais voici mon sentier, voulez-vous arrêter?... Merci et charmé d'avoir pu vous renseigner cette fois...

— Cest moi qui vous remercie.

— A propos, me dit-il avant de quitter le marchepied, quelle fortune peut avoir votre ami Mauriat ?

— Heu ! yingt-cinq mille francs de rente.

— Peuh ! c'est bien maigre pour elle ; ! . . mais, puisque vous êtes son ami, un seul mot : diteslui de se méfier... il me paraît assez facile à emballer, le « poète » ; et il se mit à gravir l'étroit raidillon de la côte.

Facile à emballer, certes, je le savais facile à emballer, ce nerveux de Mauriat : à la fois naïf et sceptique, partial et généreux, cruel comme une femme, doux comme un enfant, mobile dans ses affections, tenace dans ses haines, bon, irascible, impressionnable, hautain et familier, Tarc-en-ciel lui-même; tel était Mauriat. 11 avait eu, dans cette morne petite ville normande, entre une mère affinée et trop tendre et un vieillard morose et taciturne dont les violences sont demeurées célèbres dans le pays, une enfance

3^ TRÈS KUSSE.

triste et comprimée, faite de terreurs et de caresses, qui n'avait pas peu contribué à développer les côtés outranciers de sa nature : tel qu'il était, il était bien le fils maladif de sa mère, de la jolie Madame Mauriat, grande et blonde jeune femme morte à trente-huit ans, — sorte de martyre ignorée, — de chagrins et d'ennui, de la province même, entre un mari égoïste et brutal, de vingt ans plus âgé qu'elle, et un fils adoré qui la désolait, déjà trop compliqué, trop en dehors pour qu'elle, la droiture même, pût le comprendre. Mauriat avait pleuré sa mère ayec des larmes refoulées, le cœur crispé dans une angoisse muette de tout petit enfant abandonné dans une solitude, où il sait que personne ne viendra désormais à son aide : sa mère partie, il se savait seul au monde. La mort de son père l'avait délivré; il avait porté un deuil de fils correct, et puis, tout à coup, il avait semblé avoir tout oublié. Il marchait dans la vie un peu hau-

tain, sceptique, traitant légèrement les choses graves et traitant parfois gravement des riens, des choses inexistantes pour tout autre que lui, inaperçues, des nuances, ce qui est un signe évident de pitié ; mais il se défendait avec soin de cette pitié, comme de toute émotion et de tout enthousiasme, qu'il traitait de vulgarités. Il n'y a, disait-il, ici-bas, que trois espèces d'êtres : des drôles, des niais et des «mûffes». Il se rangeait volontiers dans les drôles avec l'intime conviction qu'il n'était qu'un niais, ce qui, dans son langage, signifiait un être capable d'un bon sentiment. Il appelait sa mère une sublime imbécile et la vénérait comme une sainte ; il se raillait lui-même en raillant le monde, et trouvait une âpre volupté à mystifier autrui, peut-être en haine de ses illusions qui l'avaient mystifié jadis ; il croyait les avoir toutes perdues et en gardait encore un bon nombre, dont il se méfiait: d'où son apparente ironie.., ^Mais je savais

quel feu couvait sous cette glace et tout le désir de pouvoir croire de cet enragé scepticisme; je le savais au fond enthousiaste de beauté, prêt pour les envolées,nostalgiquement épris de tous les sentiments,qu'il croyait irrévocablement anéantis, perdus parce qu'il n'avait pas su les rencontrer, et je me défiais d'autant plus de ses emballements,qu'ils n'avaient pas encore éclaté. Je ne l'avais jamais vu amoureux : tout en les adorant, il affectait de mépriser les femmes: celles qui vous aiment étant idiotes, et celles qu'on aime, des coquines, il n'admirait, disait-il, que celles-là : leur perversité le charmait autant qu'il se trouvait exaspéré de la bêtise des femmes véritablement honnêtes : vertu inutile, puisque personne neleur en sait gré, ajoutait-il, pasmême leurs maris, qui en rient in petto^ eux les anciens amants heureux des malhonnêtes. La haine est le plus souvent de la timidité, comme la rancune d'un désir avorté, gardé contre quelqu'un,

qu'on eût voulu approcher et connaître, et je ne sais pourquoi le nom de lady Sore, associé à l'idée de Mauriat, avait sonné- comme un glas à mon oreille, quand de Morgan Tavait prononcé.

Lady Sore ! sur quelles lèvres avais-je déjà entendu ce nom de lady Sore ? triste et définitif dans sa terminaison vague comme le Never More d'Edgard Poë. Lady Sore? Never More!

Jamais plus...

— Que penserais-tu d'une femme qui, te sachant amoureux fou d'elle et te voyant pendant un mois, à toute heure du jour et de la nuit, ne t'aurait jamais accordé que la plus froide indifférence, et puis, brusquement, t'inviterait un soir à venir prendre le thé chez elle, t'y recevrait en tête-à-tête, et là s'abandonnerait complètement, tout entière... et cela la veille de son départ... et le lendemain s'en irait, sans un mot, sans un adieu, on ne sait où, très

loin, pour ne jamais te rencontrer, te revoir ?

Pourquoi cette question de Mauriat me revenait-elle alors en tête ? Quel rapport pouvaitelle avoir, cette fantasque interrogation d'un garçon plus fantasque encore, avec le nom de lady Sore ? Et, sans pouvoir saisir les fils confus de mes souvenirs, je me rappelais, et chose étrange, cela parfaitement, les circonstances dans lesquelles Mauriat m'avait fait cette question.

C'était à son retour d'Italie, où il avait été passer l'hiver après la mort de son père, il y avait deux ans ; nous étions assis tous deux à l'extrémité de la jetée nord, à l'entrée même de • ce petit port de Fécamp, où il venait de réintégrer l'ancien logis paternel après trois mois passés, l'un à Venise, l'autre à Rpme, Naples et Milan, et le dernier tout entier à Florence; j'étais venu moi-même en Normandie pour des réparations à la ferme, et, tandis qu'accoudé au parapet

de granit, je suivais du regard les jeux des goélands plongeant et replongeant dans le remous des vagues, tout à coup, sans préambule, comme un homme oppressé par un secret trop lourd et qui a hâte d'en finir, Mauriat m'avait jeté à la face son étrange question.

Maintenant, le dos tourné à la mer, assis à côté de moi sur le banc de bois circulaire contournant Textrémité des jetées, il se taisait, occupé à tracer, du bout de sa canne, de grandes arabesques sur le granit des dalles ; derrière nous, les falaises d'Étretat et d'Yport fuyaient à rinfini, toujours diminuées; vis-à-vis, la petite ville s'enfonçait, se perdait — avec ses deux clochers d'église et ses cheminées d'usine dans un lointain de vallée bleuâtre, indécise, à peine entrevue dans une brume de rêve, — au-dessus des premiers plans des estacades des jetées, et des vergues, des mâts, des agrès ensoleillés, tou- ' jours en mouvement, des terre-neuviers du port.

4i TRES RUSSE.

Ces détails, je les vivais, mais là s'arrêtaient mes souvenirs. La question qu'il m'avait posée se nttachait-elle à un fait à lui personnellement arrivé? Avec qui? avec lady Sore?

Ce nom, Tavait-il seulement prononcé ! et n'était-ce pas plutôt de la coïncidence de son séjour et de la présence cet hiver-là de lady Sore à Florence, apprise à l'instant même de la bouche de de Morgan, que je déduisais moimême tout ce roman de fantaisie.

J'avais laissé cheVal et voiture à l'auberge; j'étais parti songeant, le long des quais, droit devant moi ; je me trouvais maintenant sur cette jetée nord, où avait eu lieu notre entretien. Bah ! j'en aurai le cœur net, m'écriai-je tout haut en cinglant l'air de ma badine; et, prenant par les vieux quartiers de la -ville, je gagnai la rue des Fossés-du-Roi. Je savais ne pas y rencontrer Mauriat, puisqu'il 'cavalcadait sur les routes avec Madame Livitinof, mais je voulais

voir, interroger au besoin... Quand la domestique m'ouvrit, je sentis la honte de ma démarche.

— Je sais qu'il n'y est pas, dis-je à la vieille Armandine, mais j'ai deux mots à lui écrire ; je trouverai tout ce qu'il faut dans son cabinet, n'est-ce pas ?

La vieille servante me connaissait; je traversai le jardin et, montant les cinq degrés moussus du perron, je poussai ^la porte vitrée du grand hall, converti en cabinet de travail depuis la mort du père de Mauriat.

Là, devant une large baie aux vitraux bleus

et verts, dans une atmosphère d'aquarium ou

de grotte sous-marine, étincelait et dormait un

tas de choses bizarres, des profils et des reflets,

des chandeliers de fer, des seaux de cuivre

rouge, des brocs, des ciboires d'étain, une

vierge de faïence, une lampe d'église, des épées

espagnoles, éclatantes et dorées, et, dans un

coin obscur, tout au fond le la pièce, debout comme une idole, attifé d'anciennes étoffes lumineuses dans l'ombre, un buste peint, une cire italienne aux yeux d'émail ; veillait ; on eût dit TEsprit de la Solitude en sentinelle et gardant là toutes ces choses oubliées.

Je connaissais de longue date le cabinet et les excentricités de Mauriat, mais jamais son amour du fantasque et sa préoccupation du bizarre ne m'avaient éclaté aux yeux comme ce jour-là ; ordinairement, des houx sur les crédences, des branches de glaïeuls dans les vases, des bibelots épars, des feuillets volants un peu partout, un fauteuil en déroute prêtaient une apparence de vie, un air de pièce habitée à ce vaste hall glauque et crépusculaire: aujourd'hui, les sièges symétriquement adossés au mur, l'absence de verdure, pas un feuillage, pas une fleur, les papiers rigoureusement rangés sur la table donnaient un aspect d'abandon lugubre à ce cabinet

de travail, dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans les flancs irisés d'une immense conque de Venise, miroitée de soleil et brûlant en foyer de lumière au-dessous d'un cadre fuligineux et noir, au portrait invisible, comme reculé dans la tapisserie obscure.

— Faites excuse pour la poussière, bougonnait la vieille bonne, entrée doucement sur mes pas, mais Monsieur est comme un enragé, il ne veut pas qu*on époussète, de peur qu'on lui casse ses affaires. A peine s'il me permet encore un coup de balai.

La vieille Armandine cherchait un compliment, son parquet luisait comme un miroir ; néanmoins, à une imperceptible couche de poussière, veloutant^le buvard, je vis que la pièce n'avait pas été faite dans la matinée.

— Chacun a ses idées, voyez-vous, Armandine, faisais-je en m'asseyant devant la table, il faut laisser chacun libre.

— Sans compter qu'il en a de drôles, d'idées, monsieur, surtout depuis que cette dame de Paris lui est entrée en tête !

Évidemment Armandine ne demandait qu'à parler. Je me tins coi, ne voulant pas me faire le confident de ses récriminations, et, prenant une feuille de papier dans le buvard, j'écrivis ce billet :

« Que deviens-tu ? On ne te voit plus. Poète insaisissable, cavalcadour de grands chemins ! Madame Livitinof voudra-t-elle me laisser une heure des précieuses journées que tu lui consacres? Je ne sors ni demain, ni jeudi, tu me trouveras à la ferme. Beaucoup de choses à te dire.

« Jacques. »

— Et maintenant un cachet, delà cire... Ah!

merci, Armandine, j'avais la main dessus...

C'est une bougie qu'il me faudrait.

La vieille fille était sortie pour m'aller quérir un bougeoir à sa cuisine ; pendant que j'écrivais, une feuille de papier avait glissé hors du buvard, je l'avais happée au vol. Quelques lignes y étaient griffonnées, plutôt qu'écrites ; machinalement je lus.

Sur trois lignes différentes, Mauriat avait tracé ce mot, toujours le même : Sonia, Sonia, Sonia : trois lignes de Sonia, écrites furieusement.

— Diable 1 me dis-je tout haut, elle s'appelle Sonia.

Au-dessous du nom quatre vers dévalaient, enjambant l'un sur l'autre :

Vers les douces pâleurs, où ta gloire se lève, A Teffréné galop de nos grands chevaux blancs, Nous accourons vers toi, toi que depuis raille ans Nous aimons, éternelle idole, astre du Rêve.

— Ah ! le mal n'est pas si grand, il en est au sonnet... au sonnet à Sonia!

Armandine venait de rentrer avec son bougeoir allumé ; je cachetai la lettre et la déposai bien en vue sur la table.

— Surtout, n'oubliez pas de la lui remettre !

— Oh ! je n'aurai garde, soyez tranquille, on la lui remettra. Au plaisir, monsieur Jacques.

Et je rentrai, le cœur un peu plus léger, à la ferme, mais plus que jamais décidé à attendre les événements.

Ah I. devant la maison de celui qui t*adore, De celui, de celui, de celui qui t'adore, Ma petite Louison, que fais-tu dès l'aurore?

Que fais-tu, que fais-tu, que fais-tu, que fais-tu?

A l'appel du plaisir, Dans la chambre du drille.

Tu peux bien entrer fille, Mais non fille en sortir.

Ah ! petite Louison, que fais-tu, que fais-tu ?

C'était la voix de Mauriat, qui chantait furieusement, comme en rage, cette railleuse

et divine sérénade de la Damnation ; on l'accompagnait au piano, et c'était moi qui l'écoutais du dehors, arrêté sur la grande route, au pied de la villa mauresque.

La veille et Tavant-veille, j'avais attendu mon Mauriat à la fermé ; aucun Mauriat n'avait surgi à l'horizon ; le troisième jour, les événements ne se produisant pas, j'avais pris le parti d'aller à leur rencontre et j'étais descendu dans Yport : tout.au plus trois quarts d'heure démarche par les bois. La ferme, où je viens passer mes étés, est assise sur le plateau d'Étretat, un peu audessus de la vallée d'Ingueville, sur Ja lisière même de l^ancienne forêt des Hogues, devenue depuis le bois dTport, à une heure de l'église du pays par la grande route, à quarante minutes par la traverse, par les hêtrées et les taillis.

La sente des Hogues débouche dans la vallée d'Yport, juste vis-à-vis la fameuse villa mau-

resque, occupée cet été-là par Madame Livitinof, une villa carrée, à un seul étage, assise au sommet d^^une haute terrasse, à mi-flanc d'une colline boisée, la grande route au pied" de la terrasse; une assez laide construction, en somme, dont les murs blanchis à la chaux et les moucharabies peints de couleurs tendres détonnent cruellement dans ce site du Nord.

D'ailleurs, absolument aveuglant ce jour-là, ce grand bâtiment blanc, carré comme un dé et planté en plein midi dans la pourpre grillée de ces bois en tout temps rôtis par le vent d'ouest, au beau milieu de cette colline criblée de soleil. Tendu devant les trois fenêtres, que je savais être celles du salon, un immense store de soie blanche à larges rayures bleues chatoyait là dans la clarté de cette lumineuse journée d'août ; derrière ce store un piano grondait Taccompagnement de la sérénade de Mèphisto, et la voix de Mauriat, une voix chaude et empor-

tée que je ne lui connaissais pas, reprenait le refrain :

Ma petite Louison, que fais-tu, que fais-tu I

— Il devient musicien, voilà qui est grave, pensai-je en moi-même.

On plaqua un long accord sur les touches et le store à raies bleues se leva;... très haut, audessus de ma tête, j'entrevis une robe d'étoffe claire; une coulée d'or, — oh ! singulièrement épaisse et rutilante, cette chevelure jaune, du jaune jaune, mais plus Ijrillant, des fleurs de mimosas,^ — et une voix d'enfant, mais mordante et bien timbrée, jeta cette phrase insignifiante :

— Donnez-moi les cigarettes;... avez-vousdu feu, Mauriat?

C'est tout ce que je pus saisir ; ne voulant pas être surpris en flagrant délit d'espionnage, je m'étais mis à marcher; toutefois, je ralentissais

le pas... Au tournant de la route, je hasardai un regard en arrière ;.. . la robe claire était accoudée à la terrasse, une silhouette d'homme derrière elle, Mauriat. Tout à coup je vois la robe claire faire des signes de mon côté;... je demeurai un moment saisi, avec une sorte d'angoisse... on m'avait vu, reconnu, on m'appelait : . . . j 'allais faire volte-face, quand au milieu de la route bordée de peupliers, j'aperçois, toute en bois de teck, étincelante de ferrures nickelées, les coussins en cuir blanc, une charrette anglaise, qui vient au devant de moi. Attelée à un petit cheval noir, un cheval de l'Ukraine, bas et nerveux, les jambes un peu fortes, la crinière tressée de rubans feu à la russe, elle s'avançait, conduite au pas par le plus joli petit groom du monde, un boy en culotte de. peau blanche, la tête écrasée sous un chapeau à cocarde énorme, le buste sanglé dans un frac vert myrthe aux initiales S. L. Au tournant de la route, le boy aperçoit la

56 TKÈS RUSSE.

robe claire, rend les rênes et la charrette part au trot. C'était à lui que s'adressaient les signes de la robe claire : Madame Livitinof s'impatientait à la villa ; — je consultai ma montre, il était quatre heures, la chaleur du jour allait tomber, — elle allait sortir, et lui avec elle, comme toujours ; je regrettais d'avoir manqué leur montée en voiture et fus sur le point de revenir sur mes pas. Mais je sentis le ridicule de mon rôle et, entrant dans le premier cabaret venu, je me contentai d'écrire ce billet:

« Je ne te savais pas une si belle voix : est-ce à Florence que tu as acquis ce nouveau talent dont tu n'as jamais fait part à personne? Tous mes compliments pour la façon d'enlever la sérénade, mais tous mes reproches pour ton silence. Alors Madame Livitinof ne te permet plus de voir tes anciens amis : sais-tu que c'est fort mal, cela. La marquise de Sore sera-t-elle plus clémente ? J'attendrai encore demain. »

— Porte vite ça à la villa mauresque, fis-je en donnant la lettre à un gamin.

— Là où demeure la dame russe ; ah ! je sais bien, répondit l'enfant. Il avait l'œil écarquillé de joie, les joues rouges de plaisir ; alors, moi, un peu étonné :

— Tu la connais donc, la dame russe ?

— Ah ! que oui que je la connaissions et qu'ai est belle, un vrai poltrait ! (En Normandie le comble de la beauté pour le bas peuple réside en celle d'un portrait.)

— Le fait est que c'est une satanée bougresse... que peau et que z'yeux, à redonner du.revif à un mort ! faisait le maître de céans, un ancien matelot d'Islande tout cuit et desséché par la mer; — il avait ôté son brûle-gueule de sa bouche et envoyait se coller sur la terre battue de la salle un long jet de salive, qu'il étalait maintenant soigneusement sous son pied, — allons, ouste, vermine! va faire la commission à monsieur! et

quand le petit gars fut sorti : Une rude fumelle, Monsieur Harel; mais voyez-vous, ça, c'est pasdu gibier pour nous autres; faites excuse, je parlions pour mé (et il ôtait son bonnet de laine à raies brunes) ; si Ton avait encore vingt ans tout de même, on li ferait peut-être encore ben un éfant en songe !

Je me levai et donnai double pourboire à ce brave homme.

Décidément Madame Livitinof faisait émotion partout, à Fécamp et à Yport.

Le lendemain Mauriat entrait chez moi.

Éperonné, botté, la figure mauvaise, il arriva comme une trombe, et, sans se .découvrir, sa casquette de velours vert enfoncée sur le front, la cravache passée dans sa botte gauche, il appuyait ses deux mains gantées

au rebord de ma table, et, d'une voix, âpre, brève :

— Que me veux-tu? Que désires-tu? Me voilà.

Je levai lentement la tête et le fixai dans les yeux.

— Je ne te veux rien. Je ne désire rien. Ton entrée vient de m'apprendre ce dont je voulais douter encore. Vous n'êtes pas dans votre bon sens, Mauriat.

Il devint très pâle, ses lèvres eurent comme un tremblement, puis, éclatant tout à coup :

— Pourquoi m'espionnes-tu?

— Tespionner! Vous oubliez chez qui vous êtes, mon pauvre ami.

— Comment sais-tu ce que je chantais hier?

tu nous écoutais !

— Je passais sur la route.

— Pour nous y rencontrer?

— Peut-être.

— Tu vois !

— Est-ce un crime? Madame Livitinof est assez jolie femme pour qu'un homme désire la revoir I

— Madame Livitinof! D'abord, comment saîstu qu'elle est la marquise de Sore? Comment sais-tu que je l'ai rencontrée à Florence ?

— Es-tu certain de n'avoir jamais rien dit?

Interroge tes souvenirs;... à ton retour d'Italie, il y a deux ans, sur la jetée nord...

Un flot de sang empourprait son visage.

— Si j'ai parlé, je te demande d'oublier tout ce que j'ai pu dire... Mais je n'ai rien dit, et c'est ce bavard de Morgan...

— Et quand ce serait de Morgan ! où est le mal, que. la marquise de Sore ait épousé Monsieur Livitinof!

Les yeux de Mauriat jetèrent une flamme courte.

— Je défends à de Morgan de parler de

TRÈS RUSSE. 6l

Madame Livitinof... Ils la détestent tous dans leur monde de club, parce que, intelligente et fine comme elle Test, elle ne consent à en recevoir aucun et en a remis deux ou trois à leur place ;... ils se croient tous obligés de la calomnier, parce qu'un des leurs s'est trouvé tué en duel.

— Oui, à Nice, il y a deux ans, un monsieur Ramont Larive.

— Tu savais?

— Je savais.

— Ah ! ce Morgan, je trouverai bien le moyen de lui fermer la bouche.

— Es-tu sûr, toi, de n'avoir jamais trop parlé?

— J'étais très malheureux alors.

— Et tu es heureux aujourd'hui ?

— Aujourd'hui...

Il eut une contraction de tous les muscles,

son visage se crispa, puis, me tendant tout à coup

la main: Je suis très malheureux, mon ami !

*flC>.'?"

62 TRÈS RUSSf'.

— Tu Taimes !

Il ne répondit pas, mais il me regarda avec des yeux :... les chiens qu'on va noyer ont de ces yeux-là.

— Ah ! pauvre ami, m'écriai-je, — je m'étais levé, — mon pauvre ami, mais tu ne sais pas...

Il me mit la main sur la bouche.

— Je ne veux rien savoir...

— Mais...

— Laisse-moi croire... mon amitié est à ce prix...

— Mais la mienne me fait un devoir... ; de Morgan, qui n'est pas un méchant homme, m'a dit lui-même...

— De Morgan!

Le front de Mauriat se rembrunit.

— Tu veux donc que je cherche querelle h cet homme ?

— Pour compromettre Madame Livitinof.

Il me regarda dans le blanc des yeux.

— Adieu, dit-il, adieu... tu ne m'en veux pas?

— Je te plains.

— Et tu sais maintenant tout ce que tu voulais savoir ?

— Oui, tout ce que j'avais deviné.

Il eut un sourire triste.

— Enfin ! Que veux-tu I Adieu.

— Je ne te reverrai plus?

— Si, plus tard.

— Quand elle sera partie ; et je ne pus m'empêcher de sourire.

Son visage était redevenu mauvais.

— Oui, quand elle sera partie, — et sa voix s'étrangla, brusquement altérée. Je ne sais pas ce qu'il y a entre elle et toi, mais la vérité est que vous ne pouvez vous souffrir !

— Sais-tu ce qu'il y a? lui dis-je.

— Oui, je sais ; et il m'enveloppa d'un long regard où vivait tout le souvenir d'une ancienne

amitié sur le point de s'éteindre : vous vous craignez tous deux.

— Et à cause ?

Il eut de nouveau son sourire triste :

— Adieu, à bientôt, elle m'attend.

— Où cela ?

— A l'entrée de la ferme, là-bas; ne te montre pas.

Quelle peur il avait d'elle ! Je serrai la main de Mauriat et allai soulever le rideau rouge de la petite fenêtre : en effet, là-bas, à l'extrémité du verger, devant la barrière entr'ouverte, une fine silhouette d'amazone se détachait en noir sur le ciel bleu; un petit cavalier, dont je fis le groom aperçu la veille,* était en selle auprès d'elle, tenant en main le cheval de Mauriat; ce dernier traversait la cour, les rejoignait, et tous trois partaient au galop... L'horizon du plateau emplit seul le vide de la barrière, demeurée grande ouverte...

— Encore une amitié qui tombe! Et, ayant regagné mon chevalet, je me remis au travail.

TtTrT^

— Non, mon ami, il ne faut jamais ressusciter une impression, si délicieuse qu'elle ait pu être. Le présent nous appartient à peine, le passé est au passé : c'est tenter Dieu que d'y revenir. Nous avons tous deux un joli coin dans la mémoire, que gagnerions-nous à nous y promener encore ? nous détruirions peut-être une illusion, nous déflorerions un souvenir ; aussi, croyez-moi, mon ami, restons-en là. Les heures de bonheur sont comme les montagnes, elles ne sont bleues que vues de très loin, très loin;

c'est la distance qui les idéalise, et Timagination seule qui les embellit.

Madame Livitinof s'était levée et, blanche sous la lune, dans sa longue robe de cachemire blanc, elle était allée s'accouder, au-dessus de la vallée, aux balustres de la terrasse.

La nuit était claire et pleine d'étoiles ; la vallée d'Yport, — avec ses ravins boisés, ses cépées profondes et ses vagues de bois taillis, où saillaient çà et là le pignon d'un chalet, la terrasse italienne d'une villa, — se déroulait, calme et solitaire, comme baignée de givre, sous la lueur molle et bleue du clair de lune ; dans Fair transparent se dégageaient des senteurs poivrées de foin et de menthe. Au pied de la terrasse, la grande route, absolument déserte, brillait, toute blanche comme un ruban d'argent, bordée d'un rideau de peupliers, puis tournait brusquement; derrière ce tournant se devinaient, plus qu'on ne les voyait, le clocher *et les premiers toits

du pays, et tout au fond la mer; on ne pouvait Tapercevoir de la villa mauresque... seulement, par intervalles, avec un léger frisselis de vent dans les feuilles, un bruit lointain et sourd, comme un bruit de pas d'hommes en marche, arrivait, la plainte de la vague roulant sur les galets;... une paix idyllique enveloppait le paysage... Au loin, très loin, un chien hurlait sur le plateau des fermes.

Quelle idée avait eue Madame Livitinof de venir s'enterrer ces deux mois de juillet et d'août dans ce trou de la côte normande? Toujours estil qu'elle y était installée depuis quinze jours et que ce soir-là, comme tous les autres soirs, depuis son arrivée en Normandie, Allain Mauriat était auprès d'elle.

Il était resté assis dans le salon sur un des grands divans se carrant aux angles de la pièce ; il se taisait, le visage farouche, regardant Madame Livitinof qui lui tournait le dos, accou-

dée à la terrasse, et dont la blanche silhouette, vaporeuse sous la lune, prenait dans ce décor des sveltesses d'apparition.

Tout à coup il se levait et, s' étant venu camper résolument, les yeux dans les yeux, vis-à-vis d'elle:

— Quelle femme êtes-vous donc, Sonia ?

demandait-il avec un léger tremblement dans la voix.

— Quelle femme je suis! Mon Dieu, mon ami, je suis une femme que l'expérience de la vie a faite savante et qui le regrette bien, je vous assure, car si j'étais naïve et ignorante, je ne vous refuserais pas ce que réclament si impérieusement de moi et le reproche de vos yeux et le trouble de votre voix : je serais simplement à vous, mon ami. Mais j'ai vu tant de femmes pleurer pour une semblable histoire, que la douleur des autres m'a rendue prudente ; je suis, moi, très jalouse de mon bonheur, Mauriat, et

TRES RUSSE. Jl

je ne veux ni briser mon souvenir, ni tuer mon illusion.

Madame Livitinof avait relevé la têie; la lune Téclairait en plein, argentant ses lèvres, allumant en humide éclair la nacre de ses dents et la pâle émeraude de ses prunelles : enveloppée d'un long froc de moine, en cachemire blanc, la taille serrée par une cordelière de laine brute, ses cheveux jaunes tordus négligemment sur le haut de la tête en un gros câble, une queue de cheval dont le bout rebelle, éparpillé, lui balayait les ' épaules, elle était à la fois l'Attirance et à la fois la Chasteté, triste et mélancolieuse comme une Pudeur brisée, pure, adorable et désirable comme Tincarnation même de la Pudeur.

— Oui, quelle femme êtes-vous ? s'écriait Mauriat : il éclatait enfin. Il y a deux ans, à Florence, je vous rencontre, moi, Français de passage, écrivain obscur, vous, l'illustre voyageuse, la àella donna de cet hiver-là en Toscane... Je

VOUS vois, je vous suis présenté, je vous aime... J'ose vous le dire ; vous ne répondez rien, vous ne daignez même pas sourire, pas même vous en fâcher... une déclaration de plus aune femme comme vous! vous ne les comptez plus les déclarations ;... quand, la veille de votre départ, je reçois un mot de vous : la marquise de Sore me demandait ma soirée au palais Bartholéoni. J'y vais, je vous trouve seule, accueillante,, charmante ; vous me faites- raconter ma vie, mon enfance, mes projets, vous daignez me montrer un peu de votre passé,et, brusquement, vous vous abandonnez... vous vous donnez à moi...

Le lendemain vous étiez partie... Là-dessus, deux ans sans vous voir, deux ans sans un mot, sans nouvelle ; et Dieu sait si j'ai écrit ! Cependant, un jour, j'apprends qu'à Paris, dans l'atelier d'un peintre à la mode, Milla Siebel a dit de mes vers sur des tableaux vivants appropriés au ^exte, et cela à l'instigation d'une grande dame

anglaise, de la marquise de Sore... Mais la soirée s'était mal terminée, la grande dame anglaise avait, dit-on, enlevé le fils du peintre. Que devait en croire un homme épris?... Après le même oubli, le même silence, quand il y a quinze jours, à Fécamp, je reçois une lettre d'une écriture une seule fois lue, et avec quelle émotion reconnue, cette écriture !

« Je suis depuis hier à Yport et pour deux mois. Venez me voir à la villa mauresque. >

Et depuis quinze jours... à quelles épreuves ne m'avez-vous pas soumis ! toujours seuls, en tête-à-tête, abandonnée et cependant si réservée sous ce feint abandon; du passé, pas un mot, pas une allusion ;... là aussi s'est creusé un abîme. Aujourd'hui, enfin, vous me promenez toute la journée par ces bois, ces bois de juillet, odorants, ensoleillés, ces bois dont la solitude invite, dont l'ombre encourage et dont la senteur grise ;

vous vous appuyez à mon bras, mon bras contre

lequel je sens votre poitrine battre et sesouleyer; vous m'abandonnez votre main, votre main, dont les doigts enlacent et dont la paume attire. . . Arrivés ici, vous me retenez à dîner ; après le dîner vous me retenez encore ; votre odeur je là sens, votre chair je la respire, et, dans ce salon trop étroit, par cette nuit merveilleuse, cette nuit toute de parfums, complice, quand tout mon être aspire à vous, quand mes yeux s'allument, quand mon sangbout et que moncœurbat à se rompre, vous me regardez avec ce visage de vierge et concluez froidement: «Je ne veux ni briser un bonheur ni tuer un souvenir. » Eh bien! je letuerai,moi, ce souvenir qui consume ma vie : il y a assez longtemps que je souffre et lutte avec ma souffrance... Le vin est tiré, il faut le boire... Je vous veux, je vous tiens, et je vous aurai !...

Et il saisit brutalement la jeune femme aux hanches.

-- Soit, prenez-moi, et ses yeux d'un gris vert

étincelaient dans Tombre, mais vous aurez perdu une amie, et demain je serai repartie, cette fois pour toujours; et elle tendit à Mauriat ses mains et ses lèvres, devenues toutes froides.

Elle avait fermé les yeux, sa taille souple se cambrait maintenant, raidie sous le froc aux plis rigides de linceul et, les lèvres et les paupières comme bleuies sous un reflet de lune, on eût dit une morte qui s'abandonnait. Le froid de cette chair et de cette bouche bleue fit frisr sonner Mauriat. Il eut la conscience d'un crime comme il en eut la vague horreur; une lâcheté l'envahit, et, repoussant cette femme inerte, dont la morne passivité l'épouvantait: « C'est vous que je veux, et non pas un cadavre.» Et sa voix s'étrangla, (devenue rauque; puis, s'é.tant rapproché d'elle, d'un ton encore plus bas, mais rempli de menaces : < Sonia, à ce jeu d'enfant, c'est nous deux que vous perdrez. » Elle alors, les paupières toujours- baissées, comme en prière;

j6 TRès RUSSE.

41 Soit; nous nous perdrons ensemble, mais gardant chacun le souvenir. Vous m'avez eue, conservez-en la mémoire... La vôtre m'est si chère, que je me suis à jamais interdit d'y tourcher. Lequel des deux a le plus aimé l'autre? »

Elle avait ouvert les yeux, et, avec un geste insouciant d'une tristesse suprême : « A quoi bon redescendre les routes parcourues! Excelsior! excelsiorl comme dit le poète Longfelow,toujours plus haut dans l'inconnu. Puis, croyez-moi, Mauriat, les plus beaux clairs de lune normands ne valent pas les nuits bleues d'Italie. »

Elle s'était de nouveau accoudée à la rampe, le front penché sur la vallée, le regard absent, comme perdu; ils gardèrent quelque temps le silence : Mauriat vint s'accouder auprès d'elle.

— Pourquoi êtes-vous venue à Yport, Sonia?

— Mettez que ce soit pour être auprès (fe vous; je voulais vous revoir peut-être !

— Et vous vous refusez' vous qui vous êtes donnée !

— Et vous qui avez le passé, vous osez tenter Pavenir.

— Je vous aime f

— Je vous ai aimé.

— Et vous ne voulez pas toucher à cet amour?

Madame Livitinof acquiesça de la tète.

— Et si j'étais certain de survivre au souvenir même de cet amour dans le présent comme dans l'avenir ! reprenait-il avec des yeux qui pâlissaient de convoitise.

-— Et moi, serai-) e certaine de survivre à mon souvenir dans votre mémoire, à vous?

Elle s'était retournée violemment, très belle, tout le visage envahi d'une pâleur ardente ; maintenant elle continuait d'une voix plus calme:

— Je ne veux de votre cœur ni le coin des voluptés jnortes, ni celui des amours finies: j'y veux la première place pour y rester vivante.

jeune, adorée, désirée, éternelle... Je suis une égoïste, moi ; . . . aussi je ne me suis jamais donnée deux foisquand j'ai aimé... Mais pardonnez-moi, je suis un peu sourïrante, cette soiréem'a brisée... au reste il se fait tard, dites-moi adieu.

— Alors, moi, que vais-je faire ?

— Vous allez retourner chez vous, mon ami ; vous en avez pour une heure de marche. Par ce clair de lune, c'est un plaisir de marcher la nuit.

— A pied, à Fécamp, cette nuit! •

— Voulez-vous qu'on attelle?

11 eut un geste d'impatience, elle sourit.

— Allez, cela vous dissipera; excellent pour les fumées du cerveau, l'air des falaises, cela dégrise;... vous aurez tout oublié en arrivant chez vous!

Elle avait ouvert la grille de fer de l'extrémité de la terrasse, qui donne sur un petit escalier descendant dans les bois.

— Adieu, reprit-elle en lui tendant, par-dessus

la balustrade, sa main effilée et étroite. Il la regarda.

Elle était debout derrière la grille, souriante et si blanche, et si adorablement idéale avec son fin profil, qu'elle inclinait vers lui, lumineuse dans cette ombre lumineuse, où palpitaient des rayons et des feuilles, qu'au seuil de cette villa arabe, entrevue dans les branches comme un palais de fée, il eut une peur d'elle et en même temps une rage au cœur, un remords de la quitter; elle lui apparut comme le spectre de son bonheur qu'il laissait là derrière lui, sans nul espoir de le retrouver jamais ; et, brusquement, se plantant devant elle :

— Croyez-vous aux sortilèges, Sonia ?

— Aux sortilèges, non; aux ensorcelés, oui.

— Et aux ensorceleuses ?

Elle eut un sourire. — Il y en a beaucoup dans mon pays ; les sorcières finnoises sont, dit-on, les plus habiles ; je vous prêterai un roman de

Lermontof, qui parle de magie... Vous verrez, c'est très intéressant, très joli. Bonsoir.

Il la rappela.

— Sonia f

— Mon ami.

— Croyez-vous aux ensorceleuses ?

— Non.

— Le jureriez-vous ?

— Comme je jurerais que vous n*êtes pas dans votre bon sens cesoir, Maurîat! écoutez-moi. — Elle s'était appuyée à la grille, ses bras nus sortant de ses larges manches un peu descendues, comme enroulés autour des barreaux de fer. — Sorcières, enchanteurs, magiciennes, chimères!... N«l n'a cette puissance sur la volonté d'autrui; il y a longtemps que le monde ne serait plus le monde, si des êtres humains avaient un tel pouvoir; mais on naît ensorcelé, comnie on naît fou et comme on naît poète. Nous avons beaucoup de fous en Russie, on ne devient pas

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fou, on rétait au berceau ; seulement la maladie progresse avec le patient, granditavec le malade : influence des tempéraments, des circonstances de la conception, de la naissance, disent les médecins... quelquefois de Tenfance, mais très rarement des étoiles ; on croit beaucoup aux sorciers dans mon pays, dans le vôtre aussi, m'avez-vous dit, Mauriat : en Russie, à cause des steppes et de la neige, ici, à cause des falaises et surtout de la mer; c'est la grande rêveuse, ses enfants tiennent d'elle; or, malheur à qui rêve, et vous rêvez beaucoup trop pour un homme. Et sur ce, bonne nuit, mon ami.

Elle voulut partir, elle se sentit retenue : dans Tombre, à travers les barreaux de la grille, la main de Mauriat l'avait saisie au poignet ; elle eut un petit frisson, car le visage de Mauriat était devenu sinistre.

— Un moment, Sonia, lui dit-il d'une voix sombre : vous me dites que je suis bien de mon

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pays de rêves et de falaises, de sortilèges et de visionnaires... or, savez-vous, Sonia, ce qu'on leur fait dans mon pays de rêves et de visionnaires? savez-vous ce qu'on leur fait aux jeteurs et jeteuses de sorts? Hé bien! quand Tensorcelé souffre par trop, qu'il se sent agoniser dans l'angoisse et les transes, qu'il sait que c'est fini de sa tranquillité, de sa vie dans ce monde et de son salut dans l'autre; hé bien ! un soir, une nuit, une nuit sans lune, pas comme celle-ci par exemple, il prend un fusil, se traîne à l'affût dans une hêtrée, dans un chemin creux, au coin de ce bois, attend son bourreau, l'ajuste et le tue raide, comme vous pourrez être tuée un soir, ici, par un moins lâche que moi, que vous auriez voulu envoûtera son tour... Prenez garde aux hommes de mon pays, Sonia I et sur ce bon conseil, bonne nuit, marquise de Sore!

Et, lui lâchant le poignet, il la repoussait si brutalement en arrière c[u'elle dut reprendre spq

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aplomb pour ne pas tomber. Madame Livitinof avait écouté en silence, frissonnante et souriante, chatouillée peut-être au fond par ce frisson.

— Bonne nuit, répondit-elle. Et, pirouettant sur ses talons, elle s'acheminait vers le salon turc.

Des présents de Gunther, je ne suis plus parée; Je porte la verveine et la sauge pourprée .Qui brisent les enchantements.

Madame Livitinof chantait!...

Viens, Sigurd, que crains-tu? Viens où la lune éclaire Et, mirant son front pâle à cette source claire, Argenté les flots écumants.

Mauriat, qui descendait l'escalier, s'était arrêté ; il écoutait : c'était charmant et mystérieux, cette voix pure de jeune femme montant dans le silence de ces grands bois et de cette nuit.

— Sonia ! criait-il tout à coup, revenu jusqu'à la grille.

— Encore vous, répondait-elle du haut de la terrasse, à demi tournée vers lui, que voulezvous encore?

— Sonia, Sonia, Sonia! Et il secouait les barreau» de la grille.

— Eh bien! quoi?

— Sonia... je sais tout!... Depuis moi, avant moi, vous en avez aimé d'autres ; d'autres que moi vous ont possédée, vous ont eue !

— Vous m'insultez, maintenant!

— Je rinsulte I moi qui l'adore I ... Ah ! Sonia , oui, d'autres vous ont eue, qui ne vous aimaient pas comme moi je vous aime!... Voyez, c'est affreux, jevousinsulteet je vous supplie; voyez, suis-je assez lâche, je vous en conjure à genoux. . . pourquoi ne voulez-vous plus, plus jamais, main tenant ?

Elle eut un joli sourire : — Une concession à perpétuité, alors !

— Ah ! ne raillez pas, c'est infâme!... pourquoi ?

— Pourquoi ? et Madame Livitinof, tout à coup sérieuse, s'était arrêtée toute droite sous la lune, à l'entrée du salon turc. Pourquoi ? — et un mauvais sourire, un sourire inquiétant de Joconde, à la fois douloureux et cruel, écartait ses lèvres minces : — Parce que la chasteté est rextrêmedésir,Et,d'ungesteénervé,elleattiraità elle une longue, longue brindille de chèvrefeuille .emperlée de rosée, la portait lentement à ses lèvres, la respirait plus lentement encore, puis, la déchiquetant brusquement sous ses doigts, en cinglait en travers le visage de Mauriat en le regardant avec des yeux d'étoile^ le mot était de Mauriat lui-même, de Mauriat qui, la voix rauque, le buste écroulé sur cette même table devant laquelle il avait fait, l'avant-veille, une

entrée si brusque et si hautaine, venait de me raconter tout au long son entretien de la nuit. C'est cette scène, que je venais de reconstituer tant bien que mal, tandis que lui, le pauvre être, se taisait maintenant, pâle à impressionner, avec des yeux de braise : toute sa hauteur était tombée dans cet aiveu, la morgue de Pavant-veille avait fait place au plus écrasé des abattements. Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions, Madame Livitinof était bien la lady Sore de Florence, et c'est à ces cruautés inutiles qu'elle amusait ses loisirs, aiguisant ses ongles roses de jolie courtisane sur l'âme saignante et la cervelle endolorie de mon pauvre AUain : je me rappelai le mot de Morgan, mot terrible dans sa banalité : « Ces femmes-là ne se reposent jamais.» Je me souvins de Locuste expérimentant ses poisons in anima vili, car Madame Livitinof ne pouvait avoir fait ce voyage presque ridicule d'Yport pour s'amuser à torturer l'écrivain inconnu qu'était encore

Mauriat. Si poignante et si profondément exquise que soit la joie de faire et de voir souffrir, les femmes de la trempe de celle-là ont toujours un but qui les guide, et je n'en voyais pas d'autre à l'ex-marquise de Sore, qu'une expérience à la romaine ou à la russe sur une chair condamnée d'avance, chair à canon, chair à souffrance ou à plaisir. Ce mépris de l'existence et du bonheur d'autrui est très slave : le servage et le knoutfontdes âmesde fer aux femmes de l'aristocratie russe, et je-trou vais cette Madame Livitinof très Moscovite et très de Gouttief. Sa psychologie se déduisait d'elle-même : elle surexcitait et exaspérait les sens de Mauriat, comme elle eût fait fouetter un de ses serfs, là-bas, dans ses terres, par désœuvrement, caprice, une envie qu'il lui prenait de se prouvera elle-même sa puissance et de voir couler un peu de rouge... humain. Mauriat était sa propriété comme ses moujiks; elle se l'était affermé en se donnant à

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lui : c'était Tapplication du droit féodal dans toute sa splendeur.

Cela eût été drôle si ce pauvre garçon n'eût pas. été homme à ei) devenir fou, et si ce fou n'eût pas été mon ami.

— Cette femme-là se moque de toi, et cela est clair comme le jour, mon cher, dis-je en,afFectant d'en sourire» ces étrangères se croient tout permis; montre-lui qu'on ne se joue pas comme cela d'un homme de ton caractère et de ta valeur, et veux-tu la revoir revenir d'elle-même affectueuse et soumise, fais-moi un plaisir et une promesse : d'ici huit jours ne mets pas les pieds à Yport.

Alors lui, d'une voix lente : — On voit bien que tu n'es pas amoureux, toi !... Huit jours sans la revoir, quand je lasais ici dans le même pays, à trois kilomètres à peine...! C'est insensé d'y retourner, je le sais, mais cela m'est impossible... Je ne peux pas ne pas la revoir. Songe donc si

elle allait partir, partirsans que je Taie revue... ! Ah ! mon ami, puisqu'elle aime ma souffrance, il faut bien que je consente à souffrir devant elle; c'est encore le seul moyen de la garder, de la retenir.

Il s'était levé, et, son chapeau à la main, se dirigeait vers la porte.

— Où vas-tu ? lui criai'je.

— A Yport.

— Ah! c'est trop fort!

— Oui, dit-il, c'est trop fort ; et, d'un geste désespéré, il se frappait la tête, mais a' est encore plus fort que ma volonté et que ma raison même. Alors je le laissai partir, sans un mot, sans un reproche, ayant mesuré à sa lâcheté toute la puissance de cet amour.

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