‹ Très russeChapitre 4 sur 8 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

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' Làehietés d^Famoiir. lâcheté de l'amilié. MaàBmt Livitinof nous en réservait bien d'autres ! • • . Trois jours après cette scène, Mauriat entrait chez moi; j'allais sortir, les mains déj|i gantées, le chapeau sur la tête.

— Ah! j'arrive à temps, me dit-il assez gaiement, tu sais que je t'emmène !

— Tu m'emmènes I où cela ?

— Chez Madame Livitinof.

— Chez Madame... elle, ne peut me sentir.

— Possible.

— Tu me l'as dit toi-même.

— Elle désire te voir.

— C'est une dérision; voyons, mon cher Allain, causons un peu et sans déraisonner, si cela est possible; je m'étais assis et montrais un siège à Mauriat. Il y a quelques quinze jours, sur la plage, à Fécamp, tu me présentes à Madame Livitinof, qui me regarde à peine; quinze jours durant cette femme, qui me sait ton ami et son plus proche voisin, ne daigne même pas se souvenir que j'existe, si ce n'est pour te défendre de me voir... rappelle- toi ta belle frayeur, quand tu es venu ici l'autre jour... et cette femme a aujourd'hui envie de me connaître!... Gela la prend tout d'un coup comme une rage de dents, une migraine, et cela la quittera de même... apparemment; comment veux-tu, mon cher ami, que j'admette cette façon de faire?... Si Madame Livitinof a la migraine, qu'elle appelle un médecin, une rage de dents, un dentiste : il y a des. spécialistes

et des remèdes pour ces deux choses ; je ne suis pas encore passé flacon d'éther ou de créosote, et encore moins d'humeur à amuser les caprices des belles dames étrangères... O fou, fou que tu es ! faut-il que tu sois fou, mon cher Allain, pour oser venir me proposer de m' emmener là-bas!

— Alors tu refuses ?

— Absolument.

Toute sa gaieté était tombée, sa physionomie avait repris soudain ce caractère de souffrance et d'énervement qui m'inquiétait si réellement chez lui depuis ces quinze derniers jours.

— Et si c'était un vrai service que je te demandais de me rendre en m'accompagnant là-bas, me disait-il d'une voix lente.

— Un service?... tuas peur d'être grondé, si tune rapportes pas le joujou à la dame.,, tu cannes devant la scène du retour;... est-ce bien

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elle au moins qui f envoie !... uû soupçon venajit de me saisir.

Il rougit.

— Elle, dit-il, oui et non.

— Comment oui et non !

— Écoute, c'est toute une histoire... J'ai voulu suivre ton conseil, j'ai essayé dç rester quelques jours sans retourner là-bas... mardi et mercredi j'ai rôdé comme un fou par les falaises, mercredi soir j'étais chez elle, j'y ai trouvé Beaufrilan.

— Beaufrilan ?

— Elle Ta connu l'hiver dernier à Cannes, c'est-à-dire Beaufrilan lui a été présenté... Mardi elle m'attendait à deux heures, comme tous les jours, pour sortir à cheval... ne me voyant pas venir, elle est partie avec son groom, son caprice l'a conduite à Étretat; là Beaufrilan l'a reconnue ; tu connais l'homme, il lui a fait les mille et une grâces, et, à la tombée

du jour, Madame Livitinof, qui déteste dîner seule. Ta ramené à la villa. — Il fallait bien passer la soirée, comme elle me Ta dît depuis, vous boudiez, j'étais seule, je m'ennuyais, j'ai cueilli Beaufrilan; il est assez connu et ne manque pas d'esprit, c'est une demi-gloire, qui en vaut bien d'autres ; il ne monte pas mal, quoique en sous-officier, et puis à la campagne...

— Et Beaufrilan? ' •

— Beaufrilan, cueilli la veille, est revenu, lui, le lendemain... Il est là installé comme chez lui. H roucoule et paonne, frise ses moustaches, joue avec ses bagues, croise ses jambes, quMl a fortes, et tend son pied, qu'il a petit ; il raconte des faits divers, éructe des ana, des mensonges et des infamies, assaisonne Iç tout d'esprit et de mots à vingt-cinq centimes la ligne, abîme ses ennemis, vilipende ses amis, compromet les autres, parle sa chronique, vit son article et,

ravi de sa personne, sourit aux anges et à luimême.

— Et Madame Livitinof?

* ~ Madame Livitinof est femme ; Beaufrilan lui dit du mal des femmes, qu'elle connaît, et des hommes, qu'elle ne connaît pas ; elle rit, cela l'amuse.

— Et tu es jaloux.

— Jaloux de Beaufrilan!... Jaloux de ses biceps travaillés aux altères trois heures chaque malin pour épater les femmes; jaloux de ses chapeaux à coiffe de satin ciel blasonnée à ses armes, crest, casque et tortil, le chapeau sous le bras pour faire voir la coiffe!... Non! Mais j'enrage de voir Madame Livitinof accueillir ce drôle, car ce drôle est un fat, et, qui pis est, un malin, un véritable homme de lettres, lui, par lui-même estampillé pour Paris, la province et l'étranger, Yankee et Juif à la fois, qui fait de tout argent et réclame, et la compromettra,

comme il en a compromis tant d'autres, uniquement parce qu'elle est quelqu'un,

— Si cela l'amuse!

— Qui ! Madame Livitijiof ?

— Oui, si cela amuse Madame Livitinof de se faire compromettre par Jean de Beaufrilan.

— Hé non, cela ne l'amuse pas de supporter les galanteries à la hussarde de cet ancien sous-ofF, mais cela la divertit de me le jeter à travers les jambes, de me piquer au vif, d'éveiller mes soupçons, cela pimente un peu la fadeur de nos relations ; mais, ce dont j'enrage, c'est qu'à ce jeu elle se brûlera elle-même et que, d'ici huit jours, dans Étretat et d'Étretat dans Paris, elle passera pour la dernière conquête des mille et trois de Beaufrilan.

— Mon ami, il me semble...

— Oh! je connais mon homme; non, certes, il n'ira pas crier sur les toits que Madame Livitinof a été sa maîtresse, mais il le laissera entendre,

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il s^en défendra trop, se fâchera habilement, se taira, sourira, tout le manège ordinaire des écrivains à femmes... puis il a tout un passé de vieilles hystériques, bjis-bleus d'alcôve, éprises du beau mâle, qu'il se glorifie d'être, pour justifier ses succès à venir ; c'est l'étalon modèle, littéraire et plastique du grand haras Flaubert, Zola et C^*, vainqueur à toutes les courses de Cythère, primé jusqu'à Lesbos, couru et hors concours. Les moutons de Panurge sont surtout des brebis : où cinq ont sauté le pas, le troupeau doit faire la cabriole, qu'il veuille ou ne veuille pas ; c'est décrété par toute la bergerie... enfin il me déplaît de voir Madame Livitinof dans l'intimité de ce drôle !

— Et tu viens me chercher pour faire diversion! Allons, ne rougis pas : bien obligé du rôlel

— Et quand cela serait...

— Mettons que cela soit.

— Eh bien ! oui, cela est : Madame Livitinof

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s'ennuie et veut se distraire à mes dépens ; or, Thomme, qu'elle a choisi pour ce, m'est particulièrement odieux, m'exaspère, me crispe, avec lui je perds mes moyens et la partie; or, je viens te demander à toi, mon ami, d^ vouloir bien entrer dans mon jeu et m'aider à battre mon adversaire ; c'est ma sécurité, ma tranquillité de cœur et d'esprit que je viens mettre entre tes mains, es-tu mon homme ?

— Et quels sont mes atouts, à moi, dans le jeu?

— Le plus fort des atouts aux yeux d'une femme : elle connaît Beaufrilan et tu lui es inconnu.

— Assez bien raisonné, si Madame Livitinof n'éventait pas la mèche ; mais elle est fine et flairera la chausse-trape, je serai mal reçu.

— Elle a demandé elle-même à te voir.

— En quels termes ?

— Après une scène...

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— Que tu as eu la maladresse de lui faire .

— Peut-être.

— Tu lui as reproché Beaufrilan.

— J'en ai peur.

— Et elle t'a répondu ?

— Que je devenais fou, qu'elle n'entendait pas s'enterrer vive, que Beaufrilan l'amusait, qu'elle comptait ne me sacrifier personne, et que si ses connaissances à elle avaient le don de me déplaire, je n'avais qu'à lui présenter mes amis.

— Des amants, que je fais, me rendez-vous coupable ! Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable, Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton et les mettre dehors?

c'est du pur Molière... oh ! la dame a du style, et c'est là tout le désir qu'elle a manifesté de me voir ?

— Laisse-moi finir... Comme je lui objectais que je ne voyais personne ;

— Et ce monsieur Harel, ce peintre que vous m'avez présenté vaguement à Fécamp, pourquoi ne Ta-t-on plus revu? L'avez-vous jamais amené à la villa ? Non, car vous êtes ridi culement jaloux et tout vous porte ombrage ; il fallait m'amener votre monsieur Harel, peutêtre n'aurai-je pas été cueillir de Beaufrilan? < Harel est fort sauvage, » lui ai-je répondu. A quoi elle a riposté : « Il a donc du talent, je vais regretter de ne pas le connaître. » Et nous en sommes restés là.

— Cela n'est pas trop mal et me raccommode un peu avec ses manières ; alors tu m'emmènes ; primo, pour calmer les nerfs de la marquise de Sore ; secundo, pour tranquilliser ta jalousie, et tertio, pour embêter le Beaufrilan. Si j'allais en tomber amoureux !

— Toi, amoureux ! De qui ?

— Mais de Madame Livitinof. On la dit délicieuse,

— Tu n'aimes que la peinture.

— Ce serait une raison.

— Mauvaise bête !

— Ah I elle ne se peint pas, c'est donc une femme réellement supérieure ?

— Puisque je l'aime.

— Mauvais motif, les hommes intelligents aiment toujours des femmes bêtes, cela les repose.

— Allons, tu es mûr pour entrer en lice avec le Beaufrilan, je t'emmène.

— Et je te suis, il y a longtemps que je ne me suis mêlé à une intrigue. Quelle comédie ! on dirait une parodie de Shakespeare; la Forêt des Ardennes, le décor y est presque, as yoii like, much aboatfor nothing, beaucoup de bruit pour rien ou comme il vous plaira.

— Non, comme il se pourra, me répondait Mauriat, et nous partîmes tous les deux pour Yport.

Un grand landau de louage stationnait sur la route, au pied de la villa ; sur les coussins un entassement de couvertures et de châles : Mauriat eut un geste d'impatience.

— Nous arrivons bien, elle reçoit tout le pays maintenant.

— En vérité, mon ami, Madame Livitinof ne^ peut cependant pas, pour Tamour de toi, fermer la porte à toutes ses connaissances.

Nous avions pris la grande allée du bois : un valet de pied très correct, à la livrée vert myr-

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the, l'estomac bombé sous le gilet à mille raies bleues et noires, nous introduisait.

Dans l'antichambre un peu obscure :

— Salut aux deux seigneurs! éclatait une voix chantante et un peu grave ; c'était, à demicouché au travers d'un bahut ancien, les dents et les grands yeux luisant dans la pénombre, un adorable petit moujik de treize à quatorze ans au plus, le groom entrevu il y a huit jours : il s'était nonchalamment soulevé sur un coude et, charmant dans sa blouse de soie rouge, la taille sanglée dans une ceinture de cuir fauve, il nous dévisageait' tous deux avec le plus beau sangfroid du monde.

— Salut au seigneur Mauriat ! reprenait-il de sa voix jeune et rauque, il y a un grand poète, un grand confrère à toi aujourd'hui au salon.

A quoi Mauriat intrigué :

— Ah! c'est toi, Petchorine; qui donc est là en visite ?

— Oh I moi, je ne sais plus, demande à Nitika.

Une robe claire traversait Tantichambre; à la couleur rousse des cheveux et à la sveltesse de la taille, j'avais cru reconnaître Madame Livitinof, ce n'était que sa femme de chambre. Mauriat l'interpella.

— Qui donc est là au salon, Nitika ?

La jeune femme tournait vers nous deux yeux bleus expressifs, malheureusement accompagnés d'une trop grande bouche, laquelle, chose étrange, ne déparait pas absolument ce visage, et de la même voix chantante et gutturale, qu'on eût prise pour l'écho de celle de Petchorine :

— Il y a Monsieur Alexander, le poètej Madame Alexander et leur dame de compagnie... il y a aussi Monsieur de Beaufrilan; au reste, madame attend ces messieurs... introduis sez donC; Svrigdanof. Elle inclinait la tète et

s'enfonçait légère dans la tapisserie, jolie et fine, comme évanouie dans l'épaisseur du mur.

— Cela commence comme un conte de fées, chuchotai-je à Toreille de Mauriat; il mit un doigt sur ses lèvres, lé valet de pied venait d'ouvrir la porte du salon.

Un éblouissement après l'antichambre obscure, cette grande et vaste pièce, haute et gaie, tendue de nattes claires et baignée à contre-jou comme dans une lumière écrue, la lumière du soleil adoucie et nuancée par le grand stor€ de soie, tendu devant les trois fenêtres ouvertes... Sur les larges divans, cinq silhoue^es assises, les traits vagues, confus ; le regard était forcée ment attiré par les rosaces éclatantes d'un dallage arabe, au dessin polychrome, et la blanche surprise d'un énorme citronnier en fleurs, mais rongé, criblé de fleurs, posé au ras du sol, au ' beau milieu du salon.

— Enfin, cela n'a pas été sans mal, mais à

tout péché miséricorde, mieux vaut tard que jamais... Ma chère amie, Monsieur Alexander, permettez-moi de vous présenter Monsieur Jacques Harel, artiste aussi, un peintre. Monsieur AUain Mauriat, que vous devez connaître. Monsieur Alexander, Madame Alexander, Mademoiselle Asl^of ; vous connaissez, je crois. Monsieur de Beaufrilan.

Cela avait été dit d'une voix grave, mordante, un peu précipitée, une voix de jeune garçon, impérieuse et chantante, la voix, mais plus déliée, de Petchorîne et de Nitika ; une main fraîche, nerveuse, avait serré la mienne et, avant d*étre revenu de ma surprise, je me trou vais assis auprès de Madame Livitinof.

Je la voyais mal. Madame Livitinof était assise à contre-jour, la tète, tournée du côté de Madame Alexander et lui faisant face; je ne distinguais qu'une taille souple et singulièrement mince dans le corsage à mille plis, comme

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flottant, d'une légère robe d'étamine héliotrope: une ceinture d'argent mat mettait une lueur froide au bas de cette taille ; Madame Livitinof avait au cou un collier du même métal, les mains gantées de suède jusqu'au coude, des fleurs de citronniers passées dans son corsage ; elle me tournait presque le dos : elle sentait le citron, l'héliotrope, l'iris et une autre odeur encore, l'odeur de froment et de pain chaud, qu'exhalent la santé et la jeunesse ; sur sa nuque, la lumière écrue du store accrochait quelques mèches rebelles, qui semblaient d'or bruni ; elle ne m'avait presque rien dit et je me sentais ému. AUais-je devenir bête comme les autres ! elle avait repris sa conversation avec Madame Alexander: désespérant de rencontrer ses yeux, je me mis à déchiffrer les visiteurs.

Madame Alexander m'intéressait particulièrement : Madame Alexander, en premières noces comtesse Samoîska, appartenait à ce clan de

Polonaises, si justement célèbres en France dans les premières années de l'Empire, au nombre desquelles la comtesse Waleska, la comtesse Hanska, qui fut depuis Madame Honoré de Balzac, la princesse Poniatowska et autres habituées des Tuileries, femmes de race, élégantes, spirituelles, intellectuelles même, mais, surtout, et avant tout, charmeuses de ce charme des femmes slaves, qui semblent porter en elles l'ensorcelant et le mystérieux de leur patrie lointaine, le pays des fourrures et des cygnes, femmes du Nord, femmes de neige, une neige qui fondait parfois, si Ton en croit les chroniques ; au demeurant, femmes comme on n'en fait plus, ajoutent avec un soupir tous les hommes qui les ont connues. La comtesse Samoïska avait été une de ces charmeresses et de par son esprit et de par sa beauté, une beauté de pastel de Latour, et un peu aussi de par les millions du comte Samoïski, intime ami du prince Demidoff, en

dépit de la haine proverbiale et prescrite de Russe à Polonais; mais cette femme de neige était, paraît-il, de celles qui ne fondent pas. Admirablement jolie, elle traversait, irréprochable et insoupçonnée, cette atmosphèredes Tuileries etdeCompiègne si palpitante et si enflammée d'ardeur et d'indulgence aux chutes de certaines femmes delà cour; et parmi les nombreuses passions inspirées par elle on citait pourtant et un prince régnant, etun cousinde l'Empereur même et jusqu'à un poète, Edward Alexander, alors jeune, entreprenant, beau comme un dieu grec, et dont la Frédègaire, représentée à l'Odéon, faisait alors l'homme et l'écrivain à succès du jour. Cela avait été une passion Joute de tête, sans encouragement et sans espoir, comme celle de Musset pour la princesse Belgiojoso, cette autre Polonaise d'Italie. Le poète amoureux sonnait des sonnets, la grande dame souriait aux dédicaces, jouait avec une gravité douce son rôle

de belle Muse, et cela jusqu'au jour où le comte Samoïski, sentant craquer sourdement la charpente de l'Empire après la campagne du Mexique, emmenait la belle comtesse en Allemagne, laissant le poète désolé adresser désormais ses vers à une absente. Puis les événements s'étaient précipités, la guerre de 70 avait éclaté; puis étaient venus les désastres : Sedan ; la honte: la Commune. Toute l'élégante et joyeuse société de l'Empire et de ses belles commensales, étrangères et françaises, s'était envolée, dispersée aux quatre coins de l'Europe et la comtesse Samoïska avait eu le sort de tant d'autresron l'avait oubliée. Et celajusqu'au jouroù le Gaulois et le Figaro, la presse encore réactionnaire, publiaient cette étonnante nouvelle, que la comtesse Samoïska, devenue veuve, abandonnait la couronne à neut perles pour épouser qui ? son ancien adorateur et fervent, Edward Alexander, oublié aujourd'hui du public, connu seulement des lettrés

fidèles, presque pauvre et vivant tout juste de sa place de bibliothécaire à T Arsenal, une sinécure, que le gouvernement actuel lui avait laissée par charité et qu'il allait devoir quitter, Edward Alexander étant maintenant presque aveugle.

C'est cette Laure de Noves d'un nouveau Pétrarque, que le hasard mettait aujourd'hui devant moi. J'avais beaucoup entendu parler de Madame Alexander et toujours avec cette unanimité d'éloges, qu'obtiennent seules les véritables natures d'élite, mais il ne m'avait jamais encore été donné de me rencontrer avec elle ; la comtesse Samoïska avaitlongtemps vécu à l'étranger, et puis, relativement à nous deux Mauriat, elle était d'un autre âge ou, du moins, d'une autre époque. Néanmoins, cette grande dame qui, apprenant du fond de l'Allemagne que l'homme qui Va aimée est infirme et presque misérable, vient d'elle-même se dévouer à cet homme, le prendre et l'installer chez elle, l'enrichir et l'é-

pouser, cela, quaad je l'avais lu dans mon journal, m'avait mis comme du soleil au cœur et m'emplissait maintenant encore d'un enthousiasme très vibrant pour elle. N'ayant pu donner sa jeunesse à l'homme qui l'aimait, elle s'était consacrée à ses vieux jours, aux vieux jours d'un aveugle; la Muse s'était faite Antigone, Tlnemorata. Petite Soeur des pauvres : c'était l'aurore de la charité dans le crépuscule de l'amour. Je regardais attentivement Madame Alexander :

hélas! étrange destinée des jolies femmes, celleci était devenue laide, fanée, fripée, ridée, et si peu elle-même que la cécité de l'homme qu'elle avait épousé en devenait une pitié ou une dérision. De ce délicieux visage, ou du moins réputé tel, il ne survivait plus qu'une petite figure recroquevillée et pâle, au nez en bec d'aigle, à la bouche rentrée sans lèvres, les yeux bridés, la tempe étoilée de la fameuse patte d'oie, une pomme de reinette grosse, en tout, conyne le

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poing et si vieille!... Le temps,cet acide, semblait avoir rongé,comme à plaisir, ce visage aux traits si délicats; et, involontairement, à la regarder et à songer à ce qu'elle avait dû être, le quatrain trop cité chantait dans la mémoire :

Elle était de ce monde, où les plus belles choses

Ont le pire destin.

Et rose, elle a vécu ce que vivent I8s roses,

L'espace d'un matin.

Son visage d'aïeule enfoncé, comme reculé au fond d'une grande capote de satin noir, la taille emmitouflée dans une immense douillette de moire puce, c'était la fée Carabosse ellemèpie. Alexander paraissait presque un jeune homme auprès d'elle avec sa belle tête de poète aveugle au profil régulier, reposé, un peu lourd peut-être, les lèvres et le menton soigneusement rasés, les cheveux longs, bouclés, rejetés en arrière. Il causait avec Mauriat avec l'animation et Ja joie de l'artiste déjà un peu âgé, un

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peu oublié du public, retrouvant tout à coup, dans un jeune, un admirateur et un partisan de ses idées; ils discutaient Toeuvre d'Eugène Delacroix, récemment exposée quai Malaquais, et le vieil Alexander en parlait avec cet enthousiasme et cette fougue particulière aux aveugles, aux aveugles toujours préoccupés de la beauté extérieure, de la forme, et, chose étrange chez ces déshérités, tous passionnés de la ligne et de la couleur; derrière eux Mademoiselle Asipof, figure résignée de dame de compagnie; de notre côté, assis dans la pénombre, un muet sourire aux lèvres, son torse d'écuyer moulé dans une jaquette claire, de Beaufrilan écoutait, observait.

— Et Madame de Gouttief, que devient-elle, cette chère amie? demandait Madame Alexander et cela d'une voix étonnamment jeune et fraîche; un charme et une stupéfaction, que cette voix d'enfant émanant de cette capote de douairière.

Il8 TR^S RUSSE.

Ce mariage a dû la mettre en joie! elle avait eu du mal à céder sa fille à la perfide Albion, et cette fois vous voilà redevenue Russe, plus Russe même qu'auparavant, si cela est possible. Mon- . sieur Livitinof est de Moscou et vous êtes Pétersbourgeoise.

— Maman est toujours en Italie, répondait Madame Livitinof, — et ce nom de maman avait une grâce enfantine sur ses lèvres ; — nous comptons aller la voir cet hiver, Monsieur Livitinof et moi, en rentrant à Pétersbourg.

— Madame de Gouttief rentrera sans doute avec vous en Russie ?

— Non, ma mère ne peut plus supporter les hivers du Nord, elle est maintenant fixée à demeure à Florence.

— Vraiment! elle, que j'ai connue si belle créature, elle est obligée d'hiverner, elle aussi. . . avec des épaules pareilles, car votre mère avait les plus splendides épaules qui soient au monde ;

Madame Aguado, la baronne Thibaudier et elle, c'est ce que j'ai vu de plus beau en France, quand on se décolletait encore ; vous en souvient-il, mon ami ? et elle se tournait vers son mari. L'aveugle souriait et lui serrait doucement la main, sa main, qu'il n'avait pas quittée et gardait dans la sienne avec une câline exigence d'enfant; je n'avais pas remarqué ce détail, et devant ce témoignage d'une faiblesse et d'une affection à lafoissénile et sublime, je me sentais bêtement touché jusqu'aux larmes. Madame Livitinof^'en aperçut, elle éleva la voix :

— Ma mère est devenue très délicate.

— Oui, nous sommes ainsi, nous autres femmes du Nord, songeait tout haut Madame Alexander, nous devenons frileuses en automne... Ainsi, Monsieur Alexander et moi, nous sommes depuis huit jours à Étretat chez nos amis de Fonches, il me faut partir, l'air est trop vif; deux jours encore, je sens que je tousserais.

— Et VOUS rentrez à Fontainebleau ? .

— Ouiy nous passons là tous nos étés ; Monsieur Alexander a une propriété... les de Fonches nous pressaient depuis longtemps de venir passer une quinzaine à la mer, notre quinzaine se trouve être une huitaine, mais cela, c'est la vie... Enfin, ma chère enfent, — et la voix de la vieille femme s'alentissait affectueuse, — nous ne regrettons rien, il m*a été donné de vous embrasser et de vous revoir, et toujours jeune, fraîche, Je dirais mèmeembellie.

— Madame !

— Nous serions venus plus tôt, si nous avions su plus tôt votre présence ici... mais Monsieur de Beaufrilan ne nous a donné la bonne nouvelle qu'hier soir, au dîner... Vous êtes un grand coupable, monsieur de Beaufrilan.

— Madame, je repousse toute accusation.

Madame de Sore (il se reprit). Madame Livitinof était, jusqu'alors, demeurée invisible.

— Invisible ! une femme de la tournure de ma petite Sonia, dans un pays où tous les chrétiens sont d'une laideur de rustre et de pirate, et, cela, à deux lieues du pays où vous habitez, monsieur de Beaufrilan, vous et tous les jeunes gens d'Étretat, vous êtes impardonnables!...

Ah ! les hommes de notre temps...

Elle s'était levée, appuyant légèrement sur la main de l'aveugle pour lui donner le signal du départ. Mademoiselle Asipof avait pris le bras de Monsieur Alexander, Madame Livitint)f avait offert le sien à la vieille dame ; elle, alors, s'arrêtant auprès du citronnier en fleurs ^t humant lentement cette odeur entêtante et fine :

— Comme il fait bon chez vous, mon enfant; il y fait parfumé, chaud et frais à la fois, comme dans un cœur d^ami... Voici la première fois que je ne grelotte pas depuis 'notre arrivée en Normandie.

— Oh ! la température est bien plus douce

laa TRES RUSSE.

ici qu'à Étretat, la vallée est plus étroite d'abord, puis rexposition ici est merveilleuse, nous sommes en plein soleil.

— Oui, tout cela est possible, mais il y a encore autre chose, il y a vous.

— Moi ?

— Oui, vous, et il fait toujours bon, embaumé, tiède et frais chez une femme aimée... Cel?i sent la femme aimée chez vous, Sonia, mes vieilles narines ont un flair qui ne s'y trompe pas...

— Femme aimée, se récriait Madame Lîvitinof, mais je ne vois pas...

— Et ces messieurs,ripostait Madame Âlexander, pourquoi sont-ils ici, si ce n'est pour vous faire la cour? Il ferait beau que ces trois jeunes gen^ ne fussent pas éperdument amoureux de vous, la plus jolie femme qui soit en Normandie cet été?... Les Français seraient

bien dégénérés... D'abord je réponds de Monsieur de Beaufrilan.

Le jeune homme s'inclina.

— Ah ! Monsieur de Beaufrilan vous a fait des confidences? interrogeait Madame Livitinof, narquoise.

— Mieux que cela, il m'a tout dit, car il m'a parlé de vous, Sonia, et quand un homme parle d'une femme dans les termes... mais je me comprends. Quant à ces messieurs, disait-elle en nous fixant de ses yeux fins, Mauriat et moi, jelie ferai l'injure ni à un peintre ni à un poète de les croire indifférents, quand je les rencontre chez vous.

— A merveille, riait la jeune femme, voilà une morale qui ravirait, je crois. Monsieur Livitirfof.

— Monsieur Livîtinof, il ne serait ni le Russe ni l'homme d'esprit, qu'il est, s'il n'était le premier flatté des succès de sa femme : la garantie de Taffection de nos maris, c'est le nombre et

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l'ardeur de nos adorateurs; si l'on savait combien il entre de vanité dans Tamour d'un homme ! Être le possesseur unique, c'est beaucoup, mais être le possesseur admiré, envié, jalousé, haï même, voilà le suprême avantage ; la réciproque est vraie pour nous, être jolie, c'est énorme, mais l'avoir été, avoir été courtisée, entourée, citée, célèbre... ah! c'est bien plus ! Et, avec un geste charmant, montrant son pauvre visage : — Voyez-moi, ajoutait-elle, la voix un peu baissée, que me reste-t-il, et regardez-le, et elle désignait son mari, il m'adore encore. — Ainsi, cette ancienne jolie femme avait conscience de sa laideur.

— D'où vous concluez, madame, interrompait de Beaufrilan, que le bonheur est une simple illusion.

— Assurément, monsieur, puisgue c'est une croyance ! Puis, prenant la main de Madame Livitinof : — Adieu donc, chère enfant, je suis

enchantée de vous avoir revue et presque consolée de vous quitter sitôt, car je vous laisse en bonne compagnie : un romancier, un peintre et un poète, c*est presque un décaméron, mais croyez-moi, de tous les amours des hommes, c'est .encore celui des poètes, le seul qui vaille quelque chose.

— Et la raison, madame ? demandait de Beaufrilan.

— La raison, c'est qu'ils pensent avec leur cœur et sentent avec leur cerveau ; cérébralement ils se créent de nous une vision, qui nous défend de nous-mêmes ; ils ne nous voient ni changer ni vieillir, et plus tard ils noiis aiment dans leur souvenir telles ils nous ont désirées dans leur rêve.

— Ils en aiment donc une autre? ricanait Beaufrilan. .

— Non, mais toujours la même, car ils aiment l'autre, que nous avons été et que nous

voudrions être encore. Être toujours désirée^ n'est-ce pas Tidéal de l'amour?... Mais je bavarde et le train ne sait pas attendre ; adieu, adieu, ma chère enfant..

Madame Livitinof avait sonné.

Un grand valet de pied venait de paraître dans Tembrasure de la porte auprès de Swrigadnof. Madame Alexander prit le bras du laquais, l'aveugle suivait, appuyé sur celui de Mademoiselle Asipof, et le vieux couple se retirait à petits pas, un peu ridicule et touchant comme une falote apparition d'un autre âge ; Madame Livitinof les accompagna jusqu'à leur voiture.

— Et en route pour Sainte-Périne ! concluait de Beaufrilan en venant s'accoudera la fenêtre; maintenant il taillait un cigare.

Se ravisant tout à coup :

— Ah ! pardon, vous ne fumez pas, vous Mauriat, vous êtes un homme bien élevé ; mais, vous, monsieur Harel, vous devez avoir des habitudes honteuses, un artiste ! (et il me tendait son porte-cigares bourré dehabaneros) des purs havane... c'est un ami qui me les envoie, et me prenant à partie, avec un mépris visï\>le pour

ia8 TRÈS RUSSE.

Mauriat: Est ce que vous avez du goût pour Monsieur et Madame Denis, vous? moi j'aime les jeunes pigeons aux petits pois, mais les vieux ramiers roucouleurs, psitt! Et poussant par les narines un long jet de fumée, il lançait son cigare par la fenêtre : Madame Livitinof venait de rentrer au salon.

— Levez donc les stores, Beaufrilan, on n'y voit goutte icL

La soie blanche et bleue des trois fenêtres claqua en l'air, un flot de clarté inonda la pièce : Madame Livitinof était là souriante, amincie et toute rose dans une longue redingote de velours vert réséda à côtes, qui l'enveloppait tout entière; la tête enfouie dans une énorme capote de dentelles blanches ; elle se taisait sous cette espèce de casque, qui faisait paraître encore plus vives les arêtes de son profil volontaire: debout au milieu du salon, elle achevait de boutonner ses gants.

fXf'^ :

— Eh ! oui, je suis prête, cela vous étonne ?. . vous avez Tair tout ahuri, Mauriat. C'est comme cela, je ne vous garde pas à dîner ce soir, mon ami, et j'ai le regret, monsieur, dit-elle en se tournant vers moi, de ne pouvoir vous prier aujourd'hui ; j'emmène à Étretàt Monsieur de Beaufrilan, qui a trouvé le moyen de couronner son cheval en accompagnant mes amis Alexander, je lui dois bien cela de le reconduire.

— Comment, votre cheval... croyait devoir s'exclamer Mauriat.

— Oui, les routes sont détestables par ce temps sec, ripostait Beaufrilan évidemment contrarié de la révélation, mais, bah ! ce ne sera jamais qu'une affaire de dix louis.. .

— Au manège. . . interrompait bienveillamment Madame Livitinof ; le prix d'un de vos articles au Gaulois ou au Gil Blas, vous ferez le prochain double... Mais la voiture n'est pas encore

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attelée, il n'y a que moi de prête; asseyez-vous, messieurs, je ne vous tiens pas quittes comme cela, votre visite n'est pas faite; et me plantant carrément les yeux dans les yeux : Que pensezvous, vous, monsieur Harel, de mes amis Alexander ?

— Charmants et touchants à la fois, madame.

— Franchement?

— Franchement, la vue -de deux êtres qui s'aiment est, pour moi, une des rares et réelles joies de la vie !

— A la bonne heure! N'est-ce pas qu'ils sont vraiment touchants tous les deux ? Une vieille estampe de l'autre siècle représentant Philémon et Baucis en paniers et en poudre, car c'est un pur dix-huitièmesiècle,ma vieilleamie Madame Alexander, ia dernière des Polonaises... Oui, Polonaise, monsieur de Beaufrilan, vous avez beau sourire dans votre moustache, parce que vousavez vu jouer FŒH crêpé...

Un soir passant par Meudon Une belle Polonaise ;

c'est une réminiscence facile. Ma Polonaise, à moi, ne vient pas de Meudon ; elle vient de Louveciennes et de Marly, en passant par Versailles...

— Et Compiègne, ricanait Beaufrilan.

— Et Compiègne. A moins d'être née rue Saint-Denis, tout le monde a passé par Compiègne.

— Excepté vous pourtant, madame !

— Mais, moi, je suis de la nouvelle génération, de la nouvelle école, de celle qui ne comptera pas et j'aurai pis que Compiègne à me reprocher un jour... j'aurai passé par Yport et par votre esprit, Beaufrilan.

— Madame!

— Ne remerciez pas... En attendant, vous, oui, vous, monsieur de Beaufrilan, que pensezvous de mes amis ?

— De Philémon et Baucis?

— Oui.

— Peuh! commetalent,cepauvreAlexander..

— Je ne parle pas du talent des autres. Il est arrêté qu'il n'y a que vous qui enavez, du talent ; et encore n'en convenez-vous, vous-même,. que lorsque vos amis vous comparent à Balzac. Je parle du ménage, en tant que document humain ; c'est bien document humain, que vous dites, vous autres?

— Parfaitement!.., Ce que j'enpense... je l'ai dit tout à l'heure à ces messieurs, je n'aime les vieux pigeons à aucune sauce.

— Ah !... alors vous les trouvez un peu bien ridicules, mes amis Alexander, un peu bien... comment dirai-je?... Monsieur et Madame Denis peut-être?

— J'ai dit le mot tout à l'heure.

— Navrée de me rencontrer avec vous. Beau, frilan... Et que leur reprochez-vous, à mes

amis? de s'aimer encore à soixante-cinq ans?

— Justement, c'est immoral, absolument...

passe encore de mourir, mais s'aimer à cet âge I . . . Ils n'avaient donc jamais, jamais avant... ?

— Apparemment, puisque le souvenir tue Pamour chez vous autres. Voilà un bel éloge des femmes qui ont eu des bontés pour vous, mon ami !

— Aimer ! êtes-vous encore la dupe de cette comédie ? L'amour des Alexander...? Le voulezvous, le fin mot de cette histoire ; il est brutal, mais le voilà. Il l'aime, lui, puisque aimer il y a, il raimèparcequ'ilestlogé,chauffé,habillé,nourri, hébergé et gobergé par elle ; sans le sou, malade, impotent, il l'aime pour le luxe, la voiture et le dîner fin qu'elle lui donne ; il l'aime (et c'est affreux) surtout parce qu'il n'y voit plus clair, car l'avez-vous bien regardée, la jolie Madame Alexander? Quant à elle, elle l'aime parce qu'elle a le beau rôle et, lui, le rôle humiliant;

parce que la femme adore avant tout protéger, abaisser^ dominer qui elle aime : c'est sa vanité que cet amour ; elle Taîme aussi peut-être par reconnaissance^ parce que lui l'a aimée jadis et qu'il est maintenant le seul homme aux désirs duquel elle puisse croire encore; le malheureux n'a plus d'yeux... Oui, il se peut que cet aveugle, qui est un poète, la désire encore, et être toujours désirée, pour vous autres femmes, c'est ne pas vieillir... Égoïsme, égoïsme, égoïsme ! voilà l'amour, l'humanité, la vie... une rouée et un niais, une niaise et un roué, voilà tous les vrais ou faux ménages, associations de dupeurs et de dupes!...

— Où la dupe est toujours l'être heureux?

— Assurément, à moins qu'il ne s'en aperçoive.

— Et, alors, il est le dupé, interrompait Mauriat.

— C'est un réveil, que voulez-vous ? et, à

moins d'avoir la fraîcheur delà vingtième année, tout réveil est désagréable.

— D'où le niais, chez mes amis Alexander, serait?

— Lui, concluait de Beaufrilan.

— Et la rouée?

— Est elle assurément; une femme qui a su se faire toujours désirer et, devenue vieille et laide, se faire épouser par l'homme aveugle qui l'aime ! le voilà le comble de la perversité !

— Être toujours désirée, c'est ne jamais vieillir.

Madame Livitinof était devenue songeuse, la femme de chambre russe venait d'entrer sur la pointe du pied et de déposer sur la table une gerbe de roses mousseuses.

— Les fleurs de madame, murmurait-elle,

— Ah! ce sont mes roses, merci, Nitika; vous permettez, messieurs ?

Elle s'était levée et était allée se poser devant

une glace; maintenant elle épinglait, un à un, des boutons de rose, comme en jabot, entre les revers de sa redingote de velours; debout auprès d'elle, la femme de chambre lui tendait la gerbe et Madame Livitinof prenait à même.

— Encore un, Nitika ! Est-ce bien en valeur comme ton, monsieur Harel ?

Elle avait fait face de mon côté.

— Rose sur vert mousse, c'est un effet indiqué, madame.

— Vraiment, très coloriste alors et sans le savoir.

Et d'un geste insouciant étalant sur la table les dix ou douze roses, dont elle n'avait pas voulu:

— Fleurissez-vous, messieurs. Pardon; grâce pour celle-ci.

Et, saisissant une rose au vol:

— Monsieur Harel, voulez-vous me poser ce bouton dans mes dentelles, cela éveillera un

peu tout ce blanc ; une fois posé, Nitika le fixera.

EHe s'était inclinée vers moi, mettant son chapeau à hauteur de mon épaule ; sa tète et ses cheveux frôlaient presque ma joue, je respirais Todeur stridente et fine de sa nuque de. rousse: d'une main un peu nerveuse, je posai la rose, au hasard, dans Técume des dentelles neigeuses.

Elle me regarda: Merci, dit-elle.

Elle était retournée devant la glace ; dressée sur ses pointes, Nitika attachait la rose avec des épingles à tête d'or; de Beaufrilan avait assisté, impassible, à tout ce manège ; Mauriat, lui, était tout blême.

— Et voilà qui est fait ! La voiture est prête, Nitika ?

— La voiture est attelée, madame.

— Eh bien ! Beaufrilan, je vous attends.

Votre chapeau, votre cravache, vos gants, votre cœur, n'oubliez rien au moins, puis s'arrêtant

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