DEUXIÈME PÉRIODE
Cet état de choses dura jusqu'au règne de Sigismond, roi de Bourgogne. Ce prince fonda à Agaune un nouveau monastère, et le dota de biens immenses. D'après Marius d'Avenches, cette fondation eut heu en 515, un an avant la mort de Gondebaud. De son vivant Gondebaud avait associé son fils Sigismond au souverain pouvoir, et l'avait fait reconnaître pour son successeur dans une assemblée tenue près de Genève*. C'est ce qui explique le titre de roi qu'il reçoit dans la chronique de Marius et dans les actes du concile
époque Tévéque Agricola.
1. Histoire des abbés d'Agaune par un disciple de saint Achivus. Bolland. T. II, Febru., p. 544 et suivantes.
2. Frédégaire. Histoire des Francs, édition Ruinart, col. 563.
TRESOR DE l/ABBAÏE
réuni à Agaune pour fixer la règle du nouveau monastère.
Sigismond, en effet, avant de réaliser ses projets, voulut consulter les évêques et les comtes de son royaume et faire sanctionner par eux la donation qu'il méditait. Il les réunit donc à Agaune, où eurent lieu les délibérations. La relation de ce qui s'est passé dans cette assemblée nous est parve-
! nue non en original, mais par des copies anciennes. Plusieurs de ces copies, imprimées dans le Gallia christiana, dans les Bollandistes, dansD. Briguet, dans Franc Petrus, Furrer. etc., sont pleines de fautes et d'incorrections. La copie qui se trouve
J aux archives de l'abbaye remonte au xn e siècle ;
I elle est, selon toute probabilité , la plus ancienne ; en outre, elle est la plus correcte de toutes et elle offre toujours un sens facile à saisir. J'ai vu cette pièce et je l'ai collationnée attentivement avec le texte et la traduction littérale publiés en 1 858 par M. l'abbé Gremaud de Fribourg 1 .
Ce document est des plus intéressants ; je vais l'analyser en peu de mots. Le roi ouvre la séance en demandant conseil aux évêques pour le salut de son àme et pour l'exécution de ses projets à propos des honneurs à rendre aux martyrs thébéens. Les évêques répondent tour à tour quelques mots; puis ils délibèrent entre eux, et unani-
1. Origines et documents de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune. Fribourg. 1858, brochure in-8°.
DE SAINT-MAURICE D'AGAtNE
mement proposent au roi : de construire une grande basilique où seront ensevelis les corps des martyrs connus, c'est-à-dire Maurice, Exupère, Candide et Victor ; de préparer pour les autres corps une crypte au-dessous de la basilique et de constituer des gardiens chargés de veiller à la conservation de ce précieux dépôt ; d'établir une psalmodie perpétuelle ; d'instituer pour abbé le très-saint homme Ynnemundus, venu du monastère de Grigny, sur la demande des évêques, pour entreprendre cette œuvre. Le roi accepte ces propositions, et l'assemblée fixe la règle que devront suivre les religieux. La fin delà charte contient l'énumération de tous les biens que donne Sigismond à la nouvelle abbaye, et la donation approuvée et signée par les témoins dont les noms suivent : Viventiolus, archevêque de Lyon ; Maximus, évèque de Genève ; Victor, évêque de Grenoble ; Videmarus, comte ; Fredebundus , comte ; Gondeulfus, comte ; Benedictus , comte ; Agano , comte; Bonefacius, comte; Teudemundus, comte; Fredeboldus, comte.
La plupart des critiques qui ont traité ce sujet admettent ce récit comme véridique, tout en reconnaissant que dans les copies parvenues jusqu'à nous il s'est glissé de nombreuses fautes. Mais ces fautes ne touchent pas au fond des choses et sont, à n'en pas douter, des erreurs de copistes.
On place généralement l'achèvement du monas-
tère et la dédicace de la basilique en 517, mais je ne sais sur quelle autorité on s appuie. Le moine anonyme d'Agaune, auteur d'un récit delà passion des martyrs thébéens, récit qui, soit dit en passant, est en partie copié sur les actes de saint Eucher, le moine anonyme, dis-je, nous apprend que l'église fut terminée sous l'abbé Ambroise, qui vivait encore en 522. Sans rejeter absolument la date de 51 7, je crois qu'il ne faut pas la considérer comme certaine. La dédicace fut faite par saint Avitus, archevêque de Vienne. Ce prélat prononça en cette circonstance solennelle une homélie, dont il ne reste plus que des fragments publiés, les uns par Sirmond avec les œuvres du saint, et les autres tout récemment par M. Albert Rilliet. 1
Le concile d'Agaune modifia la règle jusqu'alors suivie dans le monastère; le travail manuel fut supprimé, et la psalmodie perpétuelle instituée. On divisa les moines en cinq bandes de cent personnes chacune, et ces bandes devaient se relever au chœur sans interruption. Pour compléter le nombre voulu , on fit venir des religieux des monastères de Gravensis, Grigny; Insolana, Ile-Barbe; Jurensis, Condat plus tard Saint-Claude, et Meluensis ? Quatre des bandes reçurent les noms des monastères d'où elles avaient été tirées ; la cin-
1. Etudes paléographiques et historiques sur des papyrus du vi* siècle. L. Delisle, A. Rilliet, H. Bordier.
quième , composée des anciens moines d'Agaune, reçut le nom de Donni Probi de Probus , qui était leur doyen, ou chef.
La seconde période, ou celle des abbés moines, fut témoin d'événements nombreux; citons les plus remarquables. Vers 530? saint Vénérand, abbé d'Agaune, obtient les corps de Sigismond et de ses fils, et les rapporte de l'Orléanais à Saint- Maurice, où il les ensevelit avec pompe. Vers 574, les Lombards envahissent le Valais et dévastent l'abbaye; il sont taillés en pièces près de Bex par les troupes bourguignonnes, et forcés de repasser les montagnes. Le roi Gontran fit rebâtir l'abbaye quelques années plus tard. Vers le milieu du vm e siècle, le monastère d'Agaune fut de nouveau dévasté et pillé par les Sarrasins, qui à cette époque désolèrent la Gaule, l'Espagne et l'Italie. La mollesse, le désordre, l'indiscipline ne tardèrent pas à s'introduire dans l'abbaye ; sous Althœus, favori f de Charlemagne, que cet empereur avait fait en même temps évèque de Sion et ' abbé d'Agaune, la psalmodie perpétuelle était abandonnée. Cependant Charlemagne fut un protecteur zélé de l'abbaye; il en avait fait relever les bâtiments ruinés par les Sarrasins, l'avait comblée de bienfaits, et lui avait prodigué les donations, tant en domaines qu'en objets précieux.