IG TRÉSOR DES FEVES
Quand le vieux fut arrivé du bout de son champ aux acclamations de la vieille, et qu'il eut reg'ardé à son tour le
bel enfant que le bon Dieu leur donnoit,le vieux et la vieille se mirent à s'embrasser en pleurant de joie ; et puis ils firent hâte de regagner la chaumine, parce que le serein qui tomboit pouvoit nuire à leur garçon.
Une fois qu'ils furent rendus au coin de 1 atre, ce fut bien un autre contentement, car le petit leur tendoit les bras avec des rires charmants, et les appeloit maman et papa,
comme s'il ne s'en étoit jamais comiu (Taiitirs. Le vieux If prit donc sur son g'enou, et Vy fit sauter doucement, comme
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les demoiselles qui se promènent à cheval, en lui adressant mille paroles agréables, auxquelles l'enfant répondoit à sa manière, pour ne pas être en reste avec le vieux dans une conversation si honnête. Et pendant ce temps, la vieille allumoit un joli feu clair de gousses de fèves sèches qui éciairoit toute la maison , afin de réjouir les petits membres du nouveau venu par une douce chaleur, et de lui préparer une excellente bouillie de fèves où elle délava une cuillerée
de miel qui en fit un mang^er délicieux. Ensuite elle le coucha dans ses beaux lang-es de fine toile qui étoient fort propres, sur la meilleure couchette de paille de fèves qu'il y eût à la maison ; car de la plume et de l'édredon ces pauvres gens n'en connoissoient pas l'usage. Le petit s'y endormit très-bien.
Quand le petit fut endormi, le vieux dit à la vieille : Il y a une chose qui m'inquiète, c'est de savoir comment nous appellerons ce bel enfant, car nous ne connoissons pas ses parents, et nous ne savons pas d'où il vient. — La vieille, quiavoit de l'esprit, quoique ce ne fût qu'une simple femme de campagne, lui répondit sur-le-champ : Il faut l'appeler Trésor des Fèves, parce que c'est dans notre champ de fèves qu'il nous est venu, et que c'est un véritable trésor pour la consolation de nos vieux jours. — Le vieux convint qu'on ne pouvoit rien imaginer de mieux.
Je ne vous dirai pas en détail comment se passèrent tous les jours suivants et toutes les années suivantes, ce qui allongeroit beaucoup l'histoire. Il suffit que vous sachiez que les vieux vieillirent toujours, tandis que Trésor des Fèves devenoit à vue d'oeil plus fort et plus iDeau. Ce n'est pas qu'il eiït beaucoup grandi, car il n'avoit que deux pieds et
demi à douze ans ; et quand il travailloit dans son champ de fèves, qu'il tenoit en grande affection, vous l'auriez à
grand'peine aperçu de la route ; mais il étoit si bien pris dans sa petite taille, si avenant de fig'ure et de façons, si doux et cependant si résolu en paroles, si brave dans son sarrau bleu de ciel à roug'e ceinture, et sous sa fine toque des dimanches au panache de fleurs de fèves, qu'on ne pouvoit s'empêcher de l'admirer comme un vrai miracle de nature, en sorte qu'il y avoit nombre de gens qui le croy oient g-énie ou fée.
Il faut avouer que bien des choses donnoient crédit à cette supposition du moyen peuple. D'abord, la chaumine et son champ de fèves, où une vache n'eût trouvé que brouter quelques années auparavant, étoient devenus un des bons domaines de la contrée, sans que l'on pût dire comment ; car de voir des pieds de fèves qui poussent, qui fleurissent, qui passent fleur, et des fèves qui mûrissent dans leur g'ousse, il n'y a vraiment rien de plus ordinaire; mais de voir un champ de fèves qui g-randit sans qu'on y ait rien ajouté par acquisition ou par empiétement méchamment fait sur le terrain d'autrui, c'est ce qui passe la portée de l'entendement.
Cependant le champ de fèves alloit toujours grandissant et grandissant, grandissant à vent, grandissant à bise, grandissant à matin, grandissant à ponant: et les voisins avoient beau mesurer leurs terres, leur compte
s'}' trouvoit toujours avec le bénéfice d'une sexterée ou deux, de manière qu'ils en vinrent à penser naturellement que tout le pays étoit en croissance. D'un autre cot^, les fèves donnoient si fort, que la chaumine n'auroit pu contenir sa récolte, si elle ne s'étoit notablement élarg-ie ; et cependant elles avoient manqué partout à plus de cinq lieues à la ronde, ce qui les rendoit hors de prix, à cause du g-rand usag-e qu'on en faisoit à la table des rois et des seigneurs.
Au milieu de cette abondance. Trésor des Fèves suliîâoit à toutes choses, retournant la terre, triant les semences,
mondant les plants, sarclant, fouissant, serfouant, moissonnant, écossant, et, de surcroît, entretenant soig'neusement les haies et les échaliers ; après quoi il employoit le temps qui lui restoit à recevoir les acheteurs et à rég*ler les mar-
chés, car il savoit lire, écrire et calculer sans avoir appris : c'étoit une véritable bénédiction.
Une nuit que Trésor des Fèves dormoit, le vieux dit à la vieille : Voilà Trésor des Fèves qui a porté un g-rand avan-
ET FLEl'U DES POIS. 2:^
ta^'e à notre bien, puisqu'il nous a mis en élat de ]»;isser doucement, sans rien faire, quelques années (jiii nous restent à vivre encore. En lui doiniant par t(>staiiit'nt l'iiéritag*e de tout ceci, nous n'avons lait que lui rendre ce (jui lui appartient; mais nous serions ingrats envers cet enfant si nous n'avisions à lui procurer un rang* plus convenable dans le monde que celui de marchand de fèves. C'est bien dommage qu'il soit trop modeste pour avoir brevet de savant dans les universités, et un tantet trop petit pour être général .
— C'est dommage, dit la vieille, qu'il n'ait pas étudié pour apprendre le nom de cinq ou six maladies en latin : on le recevroit médecin tout de suite.
— Quant aux procès, continua le vieux, j'ai peur qu'il n'ait trop d'esprit et de raison pour en jamais débrouiller un seul. — Remarquez qu'on n'avoit pas encore inventé les philanthropes.
— J'ai toujours eu une idée, reprit la vieille : qu'il épouseroit Fleur des Pois quand il en seroit d'âg'e.
— Fleur des Pois, dit le vieillard en hochant la tête, est bien trop grande princesse pour épouser un pauvre
enfant trouvé, qui n'aura vaillant qu'une chaumine et un champ de fèves. Fleur des Pois, ma mie, est un parti pour le sous-préfet ou pour le procureur du roi , et peut-être pour le roi lui-même, s'il devenoit veuf. Nous parlons ici de choses sérieuses, et vous n'êtes pas raisonnable.
— Trésor des Fèves l'est plus que nous deux ensemble, répondit la vieille, après avoir un brin réfléchi. C'est d'ailleurs lui que l'affaire concerne, et il seroit de mauvaise grâce de la pousser plus avant sans le consulter. — Làdessus le vieux et la vieille s'endormirent profondément.
Le jour commençoit à poindre quand Trésor des Fèves sauta de son lit pour aller aux champs selon sa coutume. Qui fut étonné? ce fut lui, de ne trouver que ses habits de fête au bahut où il avoit rang-é les autres en se couchant. — C'est cependant jour ouvrable ou jamais, si le calendrier n'est en défaut, dit>il à part lui, et il faut que ma mère ait quelque saint à chômer, dont je n'ouïs parler de ma vie,
pour m'avoir préparé durant la nuit mon beau sarrau et ma toque de cérémonie. Qu'il soit fait pourtant comme elle l'entend, car je ne voudrois pas la contrarier en rien dans son grand âg'e, et quelques heures perdues se retrouveront aisément sur ma semaine, en me levant plus tôt et en rentrant plus tard. — Sur quoi Trésor des Fèves s'habilla aussi g-alamment qu'il le put, après avoir prié Dieu pour la santé de ses parents et la prospérité de ses fèves.
Comme il se disposoit à sortir, afin d'avoir au moins un coup d'œil à donner à ses échaliers avant le réveil de la vieille et du vieux, il rencontra la vieille sur l'huis, qui apportoit un bon brouet tout fumant, et le plaça sur sa petite
table avec une cuiller de bois : Mau'^'e, inaiijj-c, lui dii-cll.
et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert , comme tu l'aimois quand tu étois encore enfant; car tu as du chemin, mon mignon, et beaucoup de chemin à faire aujourd'hui.
— Voilà qui est bien, dit Trésor des Fèves en la reg-ardant d'un air étonné ; mais où donc m'envoyez-vous ?
La vieille s'assit sur une escabelle qui étoit là, et, les deux mains sur ses g*enoux : — Dans le monde, répondit-elle en riant, dans le monde, mon petit trésor ! Tu n'as jamais vu que nous, et deux ou trois méchants reg"rattiers auxquels tu
vends tes fèves pour fournir aux dépenses de la maisonnée, dig'ne garçon que tu es ; et comme tu dois être un jour un g-rand monsieur, si le prix des fèves se soutient, il est bon, mon mignon, que tu fasses des connoissances dans la belle société. Il faut te dire qu'il y a une grande ville, à trois quarts de lieue d'ici, où l'on rencontre à chaque pas des seigneurs en habit d'or, et des dames en robe d'argent, avec
des bouquets de roses tout autour. Ta jolie petite mine si gracieuse et si éveillée ne manquera pas de les frapper d'admiration; et je serai bien trompée si tu passes le jour sans
ET flp:uu des pois. -20
obtenir quelque profession lionoral)le oii l'on ^'aj^'ne hc-uieou]) d'arg-ent sans travailler, à la eour ou dans les bureaux. Mang-e donc, mang'e, mignon, et ne te fais pas faute d(^ ce brou et au miel avec une pointe d'anis vert.
Comme tu connois mieux la valeur des fèves que celle de la monnoie, continua la vieille, tu vendras au marché cCvS six litrons de fèves choisies à la g'rande UKisure. Je n'en ai
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pas mis davantage pour ne pas te charger ; avec cela, les fèves sont si chères au temps présent, que tu serois bien emlyéché d'en rapporter le prix, quand on te payeroit tout en or. Aussi nous entendons, ton père et moi, que tu en emploieras moitié h t'ébaudir honnêtement, comme il convient
à ton âg-e, ou en achat de quelques jo^^aux bien ouvrés, propres à te récréer le dimanche, tels que montres d'argent à breloques de rubis ou d'émeraudes, bilboquets d'ivoire et
toupies de Nuremberg. Le reste du montant, tu le verseras à la caisse.
Pars donc, mon petit Trésor, puisque tu as fini ton brouet, et avise de ne pas t'attarder en courant après les papillons, car nous mourrions de douleur si tu ne rentrois avant la nuit. — Garde aussi les chemins battus, crainte des loups.
— Vous serez obéie, ma mère, dit Trésor des Fèves en embrassant la vieille, quoique j'aimasse mieux pour mon plaisir passer la journée au champ. Quant aux loups, je n'en ai cure avec ma serfouette.
ET FLEUK DES PDIS. ;>j
Disant cela, il pendit hardiment sa scrfoudte ;i s;i ccin
ture, et partit d'un pas délibéré.
— Reviens de bonne heure, lui cria long'teni])s ];i vicillf
qui refiTettoit déjà de l'avoir laissé partir.
Trésor des Fèves marcha, marcha, faisant des enjambées terribles comme un homme de cinq pieds, et reg'ardant deci, delà, les choses d'apparence inconnue qui se trouvoient sur sa route ; car il n'avoit jamais pensé que la terre fût si grande et si curieuse. Cependant, quand il eut marché plus d'une heure, ce qu'il jug-eoit à la hauteur du soleil,
et comme il s'étonnoit de n'être pas encore rendu à la ville
au train qu'il étoit allé, il lui sembla qu'on lui crioit :
— Bon, bou, bou, bou, bou, bou, tui! arrêtez, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie !
— Qui m'appelle? dit Trésor des Fèves, en mettant fièrement la main sur sa serfouette.
— De grâce , arrêtez ci , monsieur Trésor des Fèves ! Bou, bou, bou, bou, bou, bou, tui! c'est moi qui vous parle.
— Est-il vrai? dit Trésor des Fèves en dressant son regard jusqu'au sommet d'un vieux pin caverneux et demimort, sur lequel un maître hibou se berçoit lourdement au
KT KLECIÎ \)K> lois. nn
souffle du vent; et qu'avous-uoiis à dénuMer ensein])le. nmii l)el oiseau?
— Ce seroit merveille que vous uie reconnussiez, ré])liqua le Iii1)ou, car je ne vous ai obli^-é qu'à votre insu, comme doit faire un lii])Ou délicat, modeste et honnne de bien, en man<4'eant, un à un, à mes risques et périls, les canailles de rats qui <^-ri<i-notoient, hon an mal an, la moitié
de votre récolte ; mais c'est ce qui fait que votre champ vour^ rapporte aujourd'hui de quoi acheter quelque part un joli royaume, si vous savez vous contenter. Quant à moi, victime malheureuse et désintéressée du dévouement, je n'ai pas au crochet un misérable rat maigre pour mes bons jours, mes yeux s'étant tellement affoiblis à votre service, que j'ai peine à me dirig-er, même de nuit. Je vous appelois
donc , généreux
Trésor des Fèves, pour vous'>i^^^ ])rier de m'octroyer un de ces 1 jons litrons de fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui suffiroit à soutenir ma triste existence jusqu'à la majorité de mon aîné, que vonpouvez compter pour féal.
— Ceci , monsieur du hibou , s écria T Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des trois litrons de fèves qui lui apparten oient, c'est la dette de la reconnoissance , et j'ai plaisir à Tacquitter.
Le hibou s'abattit dessus, le saisit des serres et du bec, et d'une tire d'aile il l'emporta sur son arbre.
ET FLKllJ DKS l'OlS. :jr,
Il ! (\nv. vous ])ar1('Z donc \i1rl r('j)rit Trésor des Fèves. Oserois-jc vous demander, monsieur du liil)ou, si
^(f^\^je suis encore loin du monde où r^- ma mère m'envoie '!
— Vous y entrez, mon ami, dit le hibou. Et il alla se percher ailleurs.
Trésor des Fèves se remit donc en chemin, alléav d'un de ses litrons, et comme sur (ju'il ne tarderoit pa.s d'arriver; mais il n'a voit pas fait cent pas (|u'il s'entendit a])pt'- 1er encore.
— Béé-é, béé-é, béé-é, bekki! Arrêtez ci, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie.
— Je crois connaître cette voix, dit Trésor des FëYe> en se retournant. Eh! oui, vraiment, c'est cette mièvre effrontée de chevrette de montagne, qui rôdoit toujours
avec ses petits autour de mon
cham}) .' ,
pour me rafler quelque bonne lippée. Vous voilà donc, madame la maraudeuse?
— Que dites-vous de marauder, joli Trésor! Ah! vos haies étoient trop bien frondues, vos fossés trop profonds, et vos échaliers trop serrés pour cela ! Tout ce qu'on pouvoit faire étoit de tondre le bout de quelques feuilles qui for-issoient entre les joints de la claie, et c'est au <rrand bénéfice des pieds que nous émondons, comme dit le commun proverlse.
— Voilà qui suj3ît, dit Trésor des Fèves, et le ma.1 que je vous ai souhaité puisse-t-il m"avenir incontinent! Mais qu aviez-vous à m'arrêter, et que saurois-je faire qui vous fût à gré, dame chevrette?
— Hélas! répondit-elle en versant de f^Tosses lanucs,
béé-é, béé-é, l)ekki... c'est pour vous dire (pTiin iiuîeliînit
loup a manii'é mon niai-i le clievret, et (jue nous souinic-
en grande misère, l'orpheline et moi, depnis qu'il ne va plus fourrag^er pour nous ; de sorte qu'elle est en danger de mourir de male-faim, si vous ne lui portez aide, la malheureuse biquette ! Je vous appelois donc, noble Trésor, pour vous prier de nous faire la charité d'un de ces bons litrons de fèves que vous portez ])endus à votre bâton, et qui nous
lu
seroit un suffisant réconfort, en attendant que nous ayons
reçu des secours de nos parents.
— Ceci, dame chevrette, s'écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des deux litrons de fèves qui hii appartenoient encore, c'est œuvre de bienfaisance et de compassion que je me tiens heureux d'accomplir.
La chevrette le happa du bout des lèvres, et d'un bond disparut dans le hallier.
— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander, ma voisine, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie?
— Vous y êtes déjà! cria la chevrette en s'enfonçant parmi les broussailles.
Et Trésor des Fèves se remit en chemin, allé^'é de deux
ET FI.EUR DES POIS. :>,u
(le ses litrons, et cherchant du re^'ard les iniii',-iil](\s de l;i ville, quand il s'aperçut, à quelque bruit ({ui se faisoit sur la lisière du hois, qu'il devoit être suivi de près. Il s'avança soudainement de ce côté, sa serfouette ouverte à la main ; et bien lui en prit, car le com])ag'non (|ui Tcscortoit à ])as de loup n'étoit autre ({u'un vieux loup dont laphysionon^ie ne promettoit rien d'honnête.
— C'est donc vous, maligne béte , dit Trésor des Fèves, qui me réserviez l'honneur de figurer chez vous au ban-
qnet de la vesprée? Heureusement mu serfouette a deux dents qui valent bien toutes les vôtres, sans vous faire tort; et il faut vous tenir pour dit. mon compère , que vous souperez aujourd'hui sans moi. Reg'ardez-vous de plus comme bien chanceux, s'il vous plait, que je ne veng*e pas sur votre vilaine personne le mari de la chevrette, qui étoit le père de la biquette, et dont la famille est réduite par votre cruauté à une piteuse misère. Je le devrois peut-être, et je le ferois justement, si je n'avois été nourri dans l'horreur du sang', jusqu'au point de ménag'er celui des loups!
Le loup, qui avoit écouté jusqu'alors en toute humilité, partit subitement d'une long-ue et plaintive exclamation, en élevant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin.
• — Puissance divine qui m'avez donné la robe des l()Ui)s, dit-il en sanglotant, vous savez si j'en ai jamais senti dans mon cœur les mauvaises inclinations! Vous êtes maître cependant, monseig-neur, ajouta-t-il avec abandon, la tête respectueusement penchée vers Trésor des Fèves, de disposer de ma triste vie, que je remets à votre merci, sans crainte et sans remords. Je périrai content de vos mains, s'il vous convient de m'immoler en expiation des crimes trop avérés de ma race; car je vous ai toujours aimé tendrement, et parfaitement honoré, dei)uis le temps où je prenois un innocent plaisir à vous caresser au berceau, quand madame votre mère n'y étoit pas. Vous étiez dès lors de si bonne mine, et si imposante, qu'on auroit deviné, rien qu'à vous voir, que vous deviendriez un prince puissant et magnanime comme vous êtes. Je vous prie seulement de croire, avant de me condamner, que je n'ai pas trempé mes pattes sangiantes à l'assassinat perpétré sur l'époux infortuné de la chevrette. Élevé dans les principes
d'abstinence et de modération ,~ auxquels je n'ai failli de toute ma vie de loup , j'étais alors en mission pour répandre les saines doctrines de la morale parmi les
tribus lupines qui relèvent de ma
communauté, et pour les amener graduellement, par l'enseignement et par l'exemple , à la pratique d'un régime frugal, qui est le but essentiel de la perfectibilité des
loups. Je vous dirai mieux, monseigneur : lepoux de la chevrette fut mon ami ; je cliérissois en lui d'heureuses dispositions, et nous voyageâmes souvent ensemble en devisant, parce qu'il avoit beaucoup d'esprit naturel et de goût pour apprendre Une malheureuse rixe de préséance (vous savez combien le caractère de sa nation est chatouilleux sur ce chapitre! occasionna sa mort en mon absence, et je ne m'en suis pas consolé.
ET FLEUR DES POIS. 4:i
VA le loup pleura, ce sembloit, du profc^nd de son r-rpur, ni plus ni moins que la clievrette.
— Vous me suiviez pourtant, dit Trésor des Fèves, sans remboîter le double fer de sa serfouette.
— Il est vrai, monseigneur, répondit le loup en câlinant ; je vous suivois dans l'espérance de vous intéresser à mes vues bénévoles et philosophiques en quelque endroit plus propre à la conversation. Las! me disois-je, si monvseigneur Trésor des Fèves, dont la réputation est si étendue et si accréditée dans le pays, vouloit contribuer de sa part au plan de réforme que j'ai fait, il en auroit une belle occasion aujourd'hui ; je suis caution qu'il ne lui en coûteroit qu'un des litrons de bonnes fèves qu'il porte pendus à son bâton, pour aifriander une table d'hôte de loups, de louvats et de louveteaux à la vie g'ranivore, et pour sauver
des générations innombrables de chevrettes et de chevrets, de biquettes et de biquets.
« C'est le dernier de mes litrons, pensa Trésor des Fèves ; mais qu'ai-je affaire de bilboquet, de rubis et de toupies ? et qu'est-ce qu'un plaisir d'enfant au prix d'une action utile? »
— Voilà ton litron de fèves ! s'écria-t-il en détachant du bout de son bâton le dernier des litrons que sa mère lui avoit donnés pour ses menus plaisirs, mais sans fermer sa serfouette.
C'est le reste de ma fortune , ajouta-t-il ; mais je n'y ai point de regret, et je te serai reconnoissant, ami loup, si tu en fais le bon usage que tu m'as dit.
ET FLKUK ])KS P(rIS. 4:>
Le loup y enfonra ses crocs, et remporta cl"iiii Irait vers sa tanière.
— Oh! que vous parlez donc vite! re])rit Trésor des. Fèves. Oserois-je vous demander, messire loup, si je suis encore loin du mond(^ ofi nxa mère m'envoie'.'
— Tu y es dei)uis longtemps, répondit le loup en riant de travers, et tu y resterois bien mille ans, sans voir autre chose que ce que tu as vu.
Trésor des Fèves se remit alors en chemin, allég'é de ses trois litrons, et cherchant toujours du reg'ard les nnirailles de la ville, qui ne se montroient jamais. Il commençoit à céder à la lassitude et à l'ennui, quand des cris perçant,^ qui partoient d'un petit sentier détourné réveillèrent son.
^^ /^.^ attention. Il courut au bruit.
— Qu'est-ce , dit-il la serfouette à la main , et qui a besoin de secours? Parlez, car je ne vous vois pas.
— C'est moi , monsieur Trésor des Fèves; c'est Fleur des
Pois, répondit une petite voix '^pleine de douceur , qui vous ])rie de la délivrer de l'embarras où elle se trouve ; il ne faut que vouloir, et il ne vous en coûtera g'uère.
— Eh! vraiment, madame, je n'ai point coutume de reg'arder à ce qu'il m'en coûtera pour oblig'er ! Vous pouvez disposer de ma fortune et de mon bien , continua-t-il , à l'exception de ces trois litrons de fèves que je porte pendus à mon bâton, parce qu'ils ne m'appartiennent pas, mais à mon père et à ma mère, et que j'ai donné tout à l'heure ceux qui étoient miens à un vénérable hibou, à un saint homme de loup qui prêche comme un ermite, et à la plus intéressante des chevrettes de montag'ue. Il ne me reste pas une seule fève que j'aie licence de vous offrir.
— Vous vous moquez, reprit Fleur des Pois un peu piquée. Qui vous parle de vos fèves, seig*neur? Je n'ai que faire de vos fèves, g'ràce à Dieu ; et on ne sait ce que c'est
dans mon ofïire. Le service que je vous demande, c'est de mettre le doi^^'t sur le bouton de ma calèche ])()ur en relever la capote, sous laquelle je suis près d étouffer.
— Je ne demanderois pas mieux, madame, s'écria Trésr)r des P'èves, si j'avois Phonneur de voir votrf^ calèche; mais
il n'y a pas ombre de calèche dans ce sentier, qui me })aroît d'ailleurs peu voyable aux équipag-es. Cependant je ne mettrai pas long-temps meshuy à la découvrir, car je vous entends de bien près.
— Eh quoi ! dit-elle en s'éclatant de rire, vous ne voyez pas ma calèche! vous avez failli Pécraser en courant comme un étourdi ! Elle est devant vous, aimable Trésor des Fèves, et il est facile de la reconnoître à son apparence élég-ante, qui a quelque chose de celle d'un pois chiche.
— Tellement l'apparence d'un pois chiche, rumina Trésor des Fèves en s'accroupetonnant, que je me serois
laissé prendre avant d'y voir autre eliose qu'un pois chiche. Un coup dœil suffit pourtant à. Trésor des Fèves pour i'eniar(pier que c'étoit un fort «^tos pois cliiche, plus rond qu'oran^-e et plus jaune que citron, porté sur quatre petites roues d'or, et muni d'un joli portemanteau qui étoit fait d'une petite «pousse de pois, verte et lustrée comme maroquin.
Il se hàtîî de mettre la main sur le l)Outon, et la porte s'ouvrit.
Fleur des Pois en jaillit comme une g*raine de Ijalsamine, et tomba leste et joyeuse sur ses talons. Trésor des Fèves se releva émerveillé, car il n'avoit jamais rien imaginé d'aussi beau que Fleur des Pois. C'étoit en effet le minois le plus accompli qu'un peintre puisse inventer : des yeux longs comme des amandes, violets comme des betteraves, aux reg'ards pointus connue des alênes, et une bouche fine st moqueuse qui ne s'entr'ouvroit à demi que pour laisser xoir des dents bl.aucl.ies comme albâtre et luisantes comme
émail. Sa rohe courte, un \)vn liouifaiite, panachée de Ranimes roses, comme les fleurs qui vienueut aux i)ois, ])ai'-
venoit à peine à moitié de ses jambes faites au tour, chaussées d'un bas de soie blanc aussi tendu que si on y avoit employé le cabestan, et terminées par des pieds si mignons, ([u'on ne pouvoit les voir sans envier le bonheur du cordonnier qui les avoit de sa main emprisonnés dans le satin. — De quoi t'étonnes-tu? dit Fleur des Pois. — Ce qui prouve, par parenthèse, que Trésor des Fèves n'avoit pas l'air extrêmement spirituel dans ce moment-là. —
Trésor des Fèves rougit; mais il se remit bientôt. — Je m'étonne, répondit -il modestement, qu'une aussi belle princesse, qui est à peu près de ma taille, ait pu tenir dans un pois chiche.
— Vous déprisez mal à propos ma calèche. Trésor des Fèves, reprit Fleur des Pois. On y voyage très-commodément quand elle est ouverte ; et c'est par hasard que je n'y ai pas mon grand écuyer, mon aumônier, mon gouverneur, mon secrétaire des commandements, et deux ou trois de
mes femmes. J'aime à me promener seule, et ce caprice m'a valu l'accident qui m'est arrivé. Je ne sais si vous avez jamais rencontré en société le roi des Grillons, qui est fort reconnoissable à son masque noir et poli comme celui d'Arlequin, à deux cornes droites et mobiles, et à certaine sym-
])lionie de mauvais g'oùt dont il a coutume d'accompa<,aier ses moindres paroles. Le roi des Grillons me faisoit la grâre de m'aiiner; il n'igiioroit pas que ma minorité expire aujourd'hui, et qu'il est de l'usag-e des princesses de ma maison de prendre un mari à dix ans. Il s'est donc trouvé sur ma route, suivant l'usage, pour m'obséder du tintamarre infernal de ses carillonnantes déclarations, et je lui ai répondu, comme à l'ordinaire, en me bouchant les oreilles!
— 0 bonheur ! dit Trésor des Fèves enchanté ; vous n'épouserez pas le roi des Grillons?
— Je ne l'épouserai pas, répondit Fleur des Pois avecdignité. Mon choix étoit fait. Je ne lui eus pas plutôt sig'nifié ma résolution , que l'odieux Cri-Cri (c'est le nom de ce monarque) s'élança d'un bond sur ma voiture, comme s'il avoit voulu la dévorer, et qu'il en fît brutalement tomber la capote. — Marie-toi maintenant, me dit-il, impertinente mijaurée! marie-toi, si tu peux, et si jamais mari vient te chercher dans cet équipag-e! Quant 'à moi, je ne fais pas plus de cas de ton royaume et de t^ main que d'un pois chiche.
— Si vous pouviez me dire en quel trou le roi des Grillons s'est caché, s'écria Trésor des Fèves furieux, je l'aurois bientôt déterré avec ma serfouette, et je l'amènerois pieds et poings liés, princesse, à votre discrétion. — Je
comprends cependant son désespoir, ajouta-t-il en laissant tomber son front sur sa main. Mais ne pensez-vous pas qu'il faut que je vous accompag'ne jusque dans vos États, pour vous mettre à l'abri de ses poursuites ?
— Il le faudroit en effet, mag-nanime Trésor des Fèves, si j etois loin de ma frontière ; mais voilà un champ de pois musqués où je ne compte que des sujets fidèles, et dont l'approche est interdite à mon ennemi. — Ainsi parlant, elle frappa la terre du pied, et tomba suspendue des deux bras à deux tig'es penchantes qui s'inclinèrent et se relevèrent sous elle, en semant ses cheveux des débris de leurs fleurs parfumées.
ET FLEUR DES POIS. -y'i
Pendant que Trésor des Fèves se complaisoit à la reg-arder, et je vous réponds que j'y auroispris plaisirnioi-niènie, elle le fixoit des traits acérés de ses yeux, et le lioit des petits i)lis de son sourire, tellement qu'il auroit voulu mourir dans la joie de la voir ainsi, et qu'il y seroit ])eutêtre encore si elle ne l'avoit averti.
— C'est trop vous avoir retenu, lui dit-elle, car je sais que le commerce des fèves est fort affaireux par le temps qui court; mais ma calèche, ou plutôt la vôtre, vous fera reg-agner les moments perdus. Ne m'offensez pas, je vous prie, du refus d'un si mince cadeau. J'ai des millions de calèches pareilles dans les g-reniers du château ; et quand j'en veux une nouvelle, je la trie sur le volet au milieu d'une poignée, et je donne le reste aux souris.
— Le moindre des bienfaits de Votre Altesse feroit la gloire et le bonheur de ma vie, répondit Trésor des Fèves ; mais elle ne pense pas que je suis encore chargé de provisions. Or, je conçois à merveille, si bien mesurées que soient mes fèves, qu'il y auroit moyen de faire entrer assez commodément votre calèche dans un de mes litrons ; mais mes litrons dans votre calèche, c'est une chose impossible.
— Essaye, dit Fleur des Pois en riant et en se balançant
à ses fleurs; essaye, et ne t'émerveille pas de tout, comme
un enfant qui n'a rien vu. — En effet. Trésor des F'èves
n éprouva aucune difficulté à placer les trois litrons dans la caisse de la voiture ; elle en auroit contenu trente et davantage. Il fut un peu mortifié.
— Je suis prêt à partir, madame, reprit^il en se plaçant lui-même sur un coussin bien rembourré dont l'ampleur lui permettoit de s'accommoder fort agréablement dans toutes les positions, jusqu'à s'y coucher tout du long s'il lui en avoit pris envie. Je dois à la tendresse de mes parents de ne pas leur laisser d'inquiétude sur ce que je suis devenu à notre première séparation, et je n'attends plus que votre cocher qui s'est enfui épouvanté, sans doute, à l'incartade grossière du roi des Grillons, en reconduisant l'attelage et en emportant les brancards. Alors j'abandonnerai ces lieux avec l'éternel regret de vous avoir vue sans espérer de vous revoir.
— Bon ! repartit Fleur des Pois sans avoir l'air de prendre garde à cette dernière partie du discours de Trésor des Fèves, qui tiroit fort à conséquence; bon! ma calèche n'a ni cocher, ni brancards, ni attelage : elle marche à la vapeur, et il n'y a pas d'heure où elle ne fasse aisément cinquante mille lieues. Je te demande si tu seras en peine de retourner chez toi quand cela te conviendra. Il suffira que tu retiennes bien le geste et le mot dont je me servirai pour la mettre en route. — Le portemanteau contient différents
KT FLEUlî DES POIS. 55
objets qui peuvent te servir en voyage, et qui t'appartiennent sans réserve. En l'ouvrant à la manière dont tu ouvrirois une g'ousse de pois vert.s, tu y trouveras trois écrins de la forme et de la juste grosseur d'un pois, suspendus chacun d'un fil léger qui les soutient dans leur étui comme des pois en cosse, de telle façon qu'ils ne puissent se heurter dommageablement dans les déménagements et le transport: c'est un travail merveilleux. Ils céderont à la pression de ton doigt comme le soufflet de ma calèche, et tu n'auras plus qu'à en semer le contenu en terre dans un trou fait à la pointe de ta serfouette, pour voir poindre, tresir, éclore tout ce que tu auras souhaité. N'est-ce pas miracle, cela? Retiens bien seulement que, le troisième épuisé, il ne me reste rien à t'offrir, car je n'ai h moi que trois pois verts, comme tu n'avois que trois litrons de fèves, et la i)lus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a . — Es-tu disposé à te mettre en route maintenant?
Sur le signe afiirmatif de Trésor des Fèves, qui ne se sentoit pas la force de parler.
Fleur des Pois fit claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, en criant :
Partez , pois chiche I
Et le pois chiche étoit à plus de quinze cents kilomètres (lu champ musqué de Fleur des Pois, que les yeux de Trésor des Fèves la cherchoient encore inutilement.
— Hélas! dit-il.
C'est que ce seroit faire tort à la célérité du pois chiche que de dire qu'il parcouroit l'espace avec la célérité d'une halle d'arquebuse. Les bois, les villes, les montagnes, les mers disparoissoient incomparablement plus vite sur son passage que les ombres chinoises de Séraphin sous la baguette du fameux magicienRotomago. Les horizons les plus lointains se dessinoient à peine dans une immense profondeur, qu'ils s'étoient précipités sur le pois chiche , et que Trésor des Fèves se seroit efforcé en vain de les retrouver derrière lui. Pendant qu'il se retournoit,crac, ils n'y étoient plus. Enfin il avoit plusieurs fois repris l'avance sur le soleil ; plusieurs fois il l'avoit rejoint au retour pour le devancer encore, dans de brusques alternatives de jour et de nuit, quand Trésor des Fèves se douta qu'il avoit laissé de côté la ville qu'il alloit voir, et le marché où il portoit vendre ses litrons.
— Les ressorts de cette voiture sont un peu gais, imagina-t-il soudain ; car on n'oublie pas qu'il étoit doué d'un esprit très-subtil. Elle est partie à l'étourdie avant que Fleur des Pois eût achevé de s'expliquer sur ma destination, et il
n'y a pas de raison i)()ur i[\w ce. voya^^'e finisse dans tons les siècles des siècles, cette ainia])le princeSvSe, qni est assez év<T]iorée, comme le comporte sa jeunesse, ayant ljien])ensè h me dire en quelle sorte on mettoit sa calèche en r(jute, mais non pas ce qu'il falloit faire pour Tarrèter.
Effectivement Trésor des Fèves s'étoit servi sans snccès de tontes les interjections malsonnantes qu'il eût jamais recueillies, pndenr g'ardée, de la houche blasphématoire des voiturins et des mnletiers, g'ens de panvre éducation et de méchant langag-e. La diantre de calèche alloit toujours, elle n'alloit que de plus belle ; et, pendant qu'il fouilloit dans sa mémoire pour varier ses apostrophes de plus d'euphémismes que n'en pourroit enseigner la rhétorique, madame la calèche coupoit des latitudes à la course, et passoit sur le ventre de dix royaumes qui n'en pouvoient mais. — Le diable t'emporte , chienne de calèche ! s'écrioit Trésor des Fèves ; — et le diable obéissant ne manquoit pas d'emporter la calèche des tropiques aux pôles, ou des pôles aux tropiques, et de la ramener par t<)us les cercles de la sphère, sans égard au cliang*ement insalubre des températures. Il y avoit de quoi rôtir ou se morfondre avant peu, si Trésor des Fèves n'avoit été doué, ainsi que nous l'avons dit souvent, d'une admirable intellig-ence.
— Voire, dit-il en lui-même, puisque Fleur des Pois l'a
laiicve à travers le monde, en lui disant : Partez, pois chiche!... on larrêteroit ])ent-être en lui disant le contraire. — Cela étoit extrêmement logique.
— Arrêtez , pois chiche î cria Trésor des Fèves en faisant claquer le ponce dt^ sa main droite contre le doig't du milieu, comme il l'avoit vu faire à Fleur des Pois.
Voyez si une académie tout entière aurait aussi bien trouvé! Le pois chiche s'arrêta si juste, que vous ne l'auriez pas mieux arrêté, en le fichant sur terre avec un clou. Il ne bougea.
Trésor des Fèves descendit de son équipag'e, le ramassa précieusement, et le laissa couler dans une boug-ette de <'uir qu'il avoit à sa ceinture pour y serrer les échantillons de ses fèves, mais après en avoir retiré le portemanteau.
L'endroit où la calèche de Trésor des Fèves s'étoit ainsi butée à son ordre n'est pas décrit parles voyag'eurs. Bruce le place aux sources dulsil, M. Douville au Cong"o, et M. Caillé à Tombouctou. C'étoit une plaine sans bornes, si sèche, si rocailleuse et si sauvag'e, qu'il n'y avoit pas un buisson sous lequel giter, ni une mousse du désert pour reposer sa tête endormie, ni une feuille nourricière ou rafraîchissante pour apaiser la faim et la soif. Trésor des Fèves ne s'inquiéta point. Il fendit proprement de l'ongie son
portemanteau , et il en détacha un des trois petits écrin» dont Fleur des Pois lui avoit fait la description.
Ensuite, il l'ouvrit comme il avoit fait de la calèclie, et semant son contenu en terre, à la ])ointe de la serfouette :
Il en arrivera ce qui pourra , dit-il , mais j'aurois grand besoin d'un pavillon pour me couvrir cette nuit, ne fùt-il que d'une plante de pois en fleur ; d'un petit rég-al pour me nourrir, ne fùt-il que d'une purée de pois au sucre; et d'un lit pour me coucher, ne fùt-il que d'une plume de colibri. Aussi bien, je ne saurois revoir mes parents d'aujourd'hui, tant je me sens pressé d'appétit, et courbatu de la fatigue du voyage.
Trésor dos Fèves n'avoit pas fini de parler, qu'il vit sour- (\rc du sa])le un superbe pavillon en forme de plante de poivS, (jui monta, ^Tandit, s'épanouit auloin, s'appuya, d'espace en t'vspace, sur dix éclialas d'or, se répandit de toutes parts en ii'racieuses tentures de feuilla<4"e, parsemées de fleurs de ])ois, et s'arrondit en arcades innombrables, dont chacune supportait à la clef de son cintre un riche lustre de cristal chargé de boug*ies musquées. Tout le fond des arcades étoit •jarni degdaces de Venise, d'une hauteur démesurée, quin'avoient pas le moindre défaut, et qui réfléchissoient les lumières à éblouir d'une lieue la vue d'un ai<^-le de sept ans.
Sous les pieds de Trésor des Fèves, une feuille de pois, tombée d'accident de la voûte, s'élargit en mag'nifique ta])is diapré de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et d'une multitude d'autres. Bien plus, ce tapis étoit bordé de g'uéridon.'^ de bois d'aloès et de sandal, qui semblaient prêts à s'affiiisser sous le poids des pâtisseries et des confitures, ou sur lesquels des fruits g'iacés au marasquin cernoientég'alement dans leurs coupes de porcelaine surdorée une bonne jatte de })ui'ée de petits pois au sucre, marbrée à sa surface de raisins de Corinthe noirs comme le jais, de vertes pist-aches, de drag-ées de coriandre et de tranches d'ananas.
Au milieu de toutes ces pompes, Trésor des Fèves ne fut cependant pas en peine de reconnoître son lit, c'est-à-
(lire la plume de coli])i'i ({iTil avoit souhaitée, et qui scintilloit dnns un coin, comme nne escarboucle tombée de la couronne du Grand Mo<:'ol, ([uoi(|u'elle fut si petite, qu'on Tauroit cachée d'un ^iTain de mil. Trésor des Fèves pensa d'abord que ce sommier répondoit i)en au reste des commodités du pavillon ; mais , à mesure qn'il reg"ardoit la })lume de colibri, elle se mit à foisonner tellement, qu"il eut bientôt des plumes de colibri à la hauteur de la main, (^ouchette de molles topazes, de flexibles saphirs et d'opales élastiques où un papillon auroit enfoncé en s'y posant. — Assez, dit Trésor des Fèves, assez, plume de colibri! je dormirai trop bien comme cela !
Que notre voyagTur ait fait fête à son banquet, et qu'il
eût hâte de se reposer, cela n'a pas besoin d'être dit. L'a-
ET FLEUK DES POIS. iV.i
mour lui trottoit bien un peu dans la tête: mais douze ans ne sont pas Tag'e oii l'amour ôte le sommeil, et Fleur dt)!^ Pois, à peine vue, n'avait laissé à sa pensée que l'impression d'un rêve cliarmant, dont le sommeil seul pouvoit lui rendre l'illusion. Kaison de plus pour dormir, s'il vous eu souvient comme à moi. Toutefois, Trésor des Fèves étoit trop prudent pour s'abandonner à cette joie paresseuse avant de s'être assuré de l'extérieur de son pavillon, dont l'éclat suffisait pour attirer de fort loin les voleurs et les g-ens du roi. Il y en a en tous pays. Il sortit donc de l'enceinte magique , la serfouette ouverte à la main , comme d'habitude, pour faire le tour de sa tente, et aviser au bon état de son campement.
Aussitôt qu'il fut parvenu à son extrême frontière (c'étoit un petit ravin creusé par les eaux, et que la biquette auroit franchi sans façon). Trésor des Fèves s'arrêta , transi du frisson d'un homme de cœur; car le vrai courage a des terreurs communes à """"'""' - " "^ notre pauvre humanité, et ne
s'atïermit en lui-même que par réflexion. Il y avoit, ma foi, de quoi réfléchir au spectacle dont je parle I
C etoit un front de l)ataille où rein isolent dans l'obscurité (Tune nuit sans étoiles deux cents yeux ardents et immo- ])iles, au-devant desquels couroientsans relàcliedela droite à la «i-auclie, de la g-auclie à la droite et sur les flancs, deux veux perçants et obi icônes dont l'expression indiquoit assez la ronde d'un général fort actif. Trésor des Fèves ne connoissoit ni Lavater, ni Gall, ni Spurzheim ; il n'étoit pas de la Société phrénolog-ique, mais il avoit l'instinct de simple nature qui instruit tous les êtres créés à discerner de loin la physionomie d'un ennemi ; et il n'eut pas regardé un moment le commandant en chef de cette louvetaille affamée, sans reconnoître en lui le loup couard et patelin qui lui avoit adroitement escroqué, sous couleur de philosophie et de vertu, le dernier de ses litrons.
— Messire loup , dit Trésor des Fèves , n'a pas perdu de temps pour rassembler son bercail et le mettre à ma poursuite ! Mais par quel mystère ont-ils pu me rejoindre, tous tant (pi'ils sont, si ces vauriens de loups n'ont aussi voyagé en ])ois chiche '/ — C'est probablement, reprit-il en soupirant, que les secrets de la science ne sont pas inconnus des méchants; et je n'oserois jurer , quand j'y pense, (jue ce ne sont pas eux qui les ont inventés pour mieux engeigner les bonnes créatures dans leurs détestables machinations.
Trésor des Fèves étoit réservé dans ses entreprises, mais soudain dans ses résolutions ; il exhiba donc lifitivement de sa bougette le portemanteau qu'il y avoit g-lissé à côté de sa calèche ; il en détacha le second de ses petits pois, l'ouvrit comme il avoit fait le premier et la calèche, et sema son contenu en terre, à la pointe de la serfouette. — Il en arrivera ce qui pourra, dit-il ; mais j'aurois g-rand besoin cette nuit d'une muraille solide, ne fût-elle pas plus épaisse que celle de la chaumine, et d'une claie bien serrée, ne fùt-elle pas plus forte que celle de mes échaliei-s, pour me défendre de messieurs les loups.
Et des murailles se dressèrent, non pas murailles de chaumine, mais murailles de palais; et des claies g-ermèrent devant tous les portiques, non pas claies en façon d'échaliers, mais hautes g-rilles seig-neuriales d'acier bleu, à flèches et buissons dorés , où loup , ni blaireau , ni renard n'auroit passé sans se meurtrir ou se navrer la fine pointe de son museau. Au point où en étoit alors la stratégie des loups, l'armée des loups n'y avoit que faire. Après avoir tenté quelques pointes, elle se retira en mauvais ordre.
ET FLEUR DES POLS. (w
au cœur d'un g'raiid jardin verdoyant et florissant ({uW ne se connoissoit pas, et son lit de plumes de colibri, on je suppose qu'il dormit plus heureux qu'un roi. On sait (pie je n'exag-ère jamais.
Son premier soin du lendemain fut de visiter la somptueuse demeure qu'il s'étoit trouvée dans un petit pois, et dont les moindres beautés le remplirent d'étonnement ; car l'ameublement répondoit très-bien à la bonne mine du de-
hors.
examina en détail son musée de tableaux, son ca-
l)inet des antiques, son casier de médailles, ses insectes, ses
K'l,Mi,,,;ini
coquillag'es, sa bibliothèque, délicieuses merveilles encore
luuvelles pour lui. Ses livres le charmèrent surtout par le
g'oût délicat qui avoit présidé h leur choix. Ce qu'il y a de plus exquis dans la littérature et de plus utile dans les sciences humaines s'y trouvoit rassemblé pour le plaisir et l'instruction d'une lon^'ue vie , comme les Aventures de l'ing'énieux don Quichotte de la Manche, les chefs-d'œuvre
de la Bibliothèqne bleue , de la fameuse édition de madame Oudot; des Contes des fées de toute sorte, avec de belles images en taille -douce ; une collection de Yoyag-es curieux et récréatifs, dont les plus authentiques étoient déjà ceux de Robinson et de Gulliver ; d'excellents Almanachs pleins d'anecdotes divertissantes et de renseignements infaillibles sur les phases de la lune et les jours propres aux semailles ; des Traités innombrables, écrits d'une manière fort simple et fort claire sur l'agriculture , le jardinage , la pêche à la ligne, la chasse au filet, et l'art d'apprivoiser les rossignols ; tout ce qu'on peut désirer enfin quand on est parvenu à
connoitre cv que valent les livres de riiomme et son esprit : il n y avoit d'ailleurs point d'autres savants, point d'autres ])liilosoplies, point d'autres poètes, par la raison incontestable que tout savoir, toute philosophie, tx)ute poésie sont là ou ne seront jamais nulle part : c'est moi qui vous en réponds.
Pendant qu'il procédoit ainsi à l'inventaire de ses richesses. Trésor des Fèves se sentit frappé du reflet de son image dans un des miroirs dont tous les salons étoient ornés. Si la glace n'étoit menteuse, il devoit avoir grandi , ù prodige ! de plus de trois pieds depuis la veille ; et la moustache brune qui ombrageoit sa lèvre supérieure annoncoit
distinctement en effet qu'il commencoit à passer d'une ado-
KT FLEUR DEï^ POIS. 71
lescence robuste à une jeiines.s virile. Ce phénomène le travail-
j| (Iule, placée entre deux trumeaux, f^4r,Éâ ^'^^ permit de 1 eclaircir à son jj;Tand reg'ret : une des aiguilles marquoit le quantième des aimées , et Trésor des Fèves s'aperçut , à n'en pas douter , qu'il avoit réellement vieilli de six ans.
— Six ans ! s'écria-t-il , malheur à moi ! Mes pauvres parentes sont morts de vieillesse et peut-être de besoin ! peut-être, hélas ! sont-ils morts de la douleur de ma perte ! et qu'auront-ils pensé, en mourant, de mon cruel abandon ou de ma pitoyable infortune? Je comprends, calèche maudite, que tu fasses bien du chemin, car tu dévores bien des jours dans tes minutes ! Partez donc , partez donc, pois chiche! continua-t-il en tirant le pois chiche de sa boug-ette, et en le lançant par la fenêtre. Allez si loin, damné de pois chiche, que l'on ne vous revoie jamais ! — Aussi , n'a-t-on jamais revu, à ma connoissance , de pois chiche en façon de chaise de poste qui fît cinquante lieues à l'heure.
Trésor des Fèves descendit ses degrés de marbre plus triste qu'il n'avoit jamais fait l'échelle du grenier aux fèves. Il sortit du palais sans le voir; il chemina dans ces plaines
incultts. sans ])rendre ^'arde si les loups n'y avoient pas insolemment bi vaqué pour le menacer d'un blocus. Il revoit en marchant, se frappoit le front de la main, et pleuroit quelquefois.
— Et qu'aurois-je à souhaiter, maintenant que mes parents n'existent plus? dit-il en tournant machinalement son portemanteau entre ses doigts... maintenant que Fleur des Pois est depuis six ans mariée? car c'étoit le jour où je l'ai vue qu'expiroit sa dixième année , et cette épo- (\iw i^i^t celle du mariag-e des princesses de sa maison ! D'ailleurs son choix étoit fait. — Que m'importe le monde entier, le monde qui ne se composoit pour moi que d'une fhaîimino et d'un champ de fèves que vous ne me rendrez
ET FLl-TH DES POIS. 7:^
jamais, petit pois vert! ajouta-t-il en le flétaehant de sa i^OTisse, car les jours si doux de l'enfance ne se renouvellent plus. Allez, petit ])ois vert, allez oii Dieu vous portera, et produisez ce cpie vous devez produire à la liioire de votre maîtresse, puisque c'en est fait de mes vieux parents, de la cliaumine, du champ de fèves et de Fleur des Pois! Allez, petit pois vert, allez bien loin !
Et il le lança de si grande force , que le petit pois vert auroit facilement rattrapé le gros pois chiche, si cela avoit été de sa nature. — Après quoi, Trésor des Fèves tomba par terre d'accablement et de douleur.
Quand il se releva, tout l'aspect de la plaine étoit chang*é. C'étoit jusqu'à l'horizon une mer sans bornes de brune ou
lî)
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^ri^-^ . ^^^ riniite verdure, .- 'mW l^q^i^^le ^(^ rouloient comme It^'^v >^-";?^'' <ips flots confus, au petit souffle '*b'-l "■ des brises, de blanches fleurs à la ' carène de bateau et aux ailes de papillon, • lavées de violet comme celles des fèves , ou de rose comme celles des pois ; et quand i le vent courboit ensemble tous leurs : fronts ondoyants , toutes ces nuances se ^ confondoient dans une nuance inconnue, ■• qui étoit plus belle mille fois que celle des i)lus beaux parterres.
Trésor des Fèves s'élança , car il a voit tout revu, le champ agTandi, la haumine embellie, son père ^l"^""'"' ^,„.. et sa mère r'-'-i^^^'^v^fc:
vivants, et qui accouroientau-devniit de liii,l)i(Mi qu'un ])eu cassés, (le toute la forc^^ de leurs jamlics, ])()ur lui a|)])r(Midre comment, depuis le jour de son dé])art, ils n\a\'oient jamais nuinqué de recevoir de ses nouvelles tous les soirs, avec quelques ^'racieusetés qui ameilleuroient leur vie, et de l)onnes espérances de retour (pii les a voient sauvés de mourir.
Trésor des ¥è\e:^, après les avoir tendrement embrassés,
leur donna ses bras pour raccompagner à son palais. A mesure qu'ils en approclioient , le vieux et la vieille s'ébaliissoient de plus en plus, et Trésor des Fèves auroit craint de troubler leur joie. Il ne put cependant s'empêcher de dire en soupirant : — Ah! si vous aviez vu Fleur des Poisî Mais il y a six ans qu'elle est mariée !
76 TRESOll J)KS FEVES
— Et que je suis mariée avec toi , dit Fleur des Pois en ouvrant la grille à deux battants. Mon choix étoit fait alors, t'en souvient-il? Entrez ici, continua-t-elle en baisant le
l!i'J>ir!î'''"ii|)!;''i;i|)liiife
vieux et la vieille qui ne pouvoieut se lasser de l'admirer, car elle étoit aussi g'randie de six ans, et l'histoire indique \r<iv là (|u'elle en avoit seize. — Entrez ici chez votre lils : c'est un ])ays d'àme et d'imagùnation où l'on ne vieillit plus et ()i\ Fou ne meurt ])as.
Il étoit difficile d'apprendre une meilleure nouvelle à ces pauvres g'ens.
Les fêtes du mariage s'accomplirent dans toute la splendeur requise entre de si g-rands personnages , et leur ménage ne cessa jamais d'être un parfait exemple d'nmour, de constance et de bonheur.
C'est ainsi que finissent les contes de fées.
LE
c-^<ri y
Il y avoit autrefois des g-énies. Il y en auroitbien encore, si vous vouliez croire tous ceux qui se piquent d'être des génies; mais il ne faut pas s'y fier.
Celui dont il sera question ici n'étoit pas d'ailleurs de la première volée des génies. C'étoit un génie d'entre-sol, un pauvre garçon de g'énie, qui ne siégeoit dans l'assemblée
(les *i'énies que par droit de naissance, et sauf le bon plaisir des g-énies titrés. Quand il s'y présenta pour la première fois, j'ai toujours envie de rire quand j'y ])ense, il avoit pris pour devise de son petit étendard de cérémonie : Fais ce que dois, adxienne que pourra. Aussi l'appela-t-on le g-énie Bonhomme. Ce dernier sobriquet est resté depuis aux esprits simples et naïfs qui pratiquent le bien par sentiment ou par habitude, et qui n'ont pas trouvé le secret de faire une science de la vertu.
Quant au sobriquet ^q géni.e, on en a fait tout ce qu'on a voulu. Cela ne nous reg-arde pas.
A plus de deux cents lieues d'ici, et bien avant la révolution, vivoit dans un vieux château seigneurial une riche douairière dont ces messieurs de l'école des chartes n'ont jamais pu retrouver le nom.
La bonne dame avoit perdu sa bru jeune, et son tils à la g'uerre.
Il ne lui restoit pour la consoler dans les ennuis de sa vieillesse que son petit-fils et sa petite-fîlle, qui seuibloieut être créés pour le plaisir de les voir; car la peinture ellemême, qui aspire toujours à faire mieux que Dieu n'a fait, n'a jamais rien fait de plus joli. Le g'arçon, qui avoit douze ans, s'appeloit Saphiu, et la fille, qui en avoit dix, s'appeloir Amkthyste. On croit, mais je n'oserois rassurer.
LE GÉNIE BONHOMME. H'.i
que ces noms leur avoient été donnés à cause de la couleur de leurs yeux, et ceci me permet de vous apprendre ou de vous rappeler deux choses en passant : la première, c'est que le saphir est une belle pieiTe d'un bleu trans})arent, et que l'améthyste en est une autre qui tire sur le violet. La seconde, c'est que les enfants de grande maison n'étoient ordinairement nommés que cinq ou six mois après leur naissance.
On chercheroit long-temps avant de rencontrer une aussi bonne femme que la gTand'mère d' Améthyste et de Saphir; elle l'étoit même trop, et c'est un inconvénient dans lequel
les femmes tombent volontiers quand elles ont pris la peine d'être bonnes ; mais ce hasard n'est pas assez commun pour mériter qu'on s'en inquiète. Nous la désignerons cependant parle surnom de Thopbonne, afin d'éviter la confusion, s'il V a lieu.
Tropbonne aimoit tant ses petits-enfants qu'elle les élevoit comme si elle ne les avoit pas aimés. Elle leur laissoit suivre tous leurs caprices, ne leur parloit jamais d'études,
et jouoit avec eux pour aig'uiser ou renouveler leur plaisir