‹ Tresor Des Feves Et Fleur Des PoisChapitre 5 sur 8 · PI M · texte numérisé non relu

PI M

quand ils s'ennuyoient de jouer. Il résultoit de là qu'ils ne savoient presque rien, et que, s'ils n'avoient pas été curieux comme sont tous les enfants, ils n'auroient rien su du tout.

Cependant Tropbonne étoit de vieille date l'amie du génie Bonhomme, qu'elle avoit vu quelque part dans sa jeunesse. Il est probalole que ce n'étoit pas à la cour. Elle s'accusoit souvent auprès de lui, dans leurs entretiens secrets, de n'avoir pas eu la force de pourvoir à l'instruction de ces deux charmantes petites créatures auxquelles elle pouvoit manquer d'un jour à l'autre. Le génie lui avoit promis d'y

penser quand ses affaires le permettroient, mais il s'occupoit alors de remédier aux mau\'ais effets de Téducation des })édants et des charlatans, qui commençoient à être à la mode. Il avoit bien de la besog-ne.

Un soir d'été, cependant, Tropbonne s'étoit couchée de bonne heure, selon sa coutume : le repos des honnêtes g'ens est si doux ! Améthyste et Saphir s'entretenoient dans le g-rand salon de quelques-uns de ces riens qui remplissent la fade oisiveté des châteaux, et ils auroient bâillé plus d'une fois en se reg'ardant, si la nature n'avoit pris soin de les distraire par un de ses phénomènes les plus effrayants, et pourtant les plus communs. L'orag*e gTondoit au dehors.

De minute en minute les éclains enflammoient le vaste espace, ou se croisoient en zigznga de feu sur les vitres é})raiilées. Les arbres de l'avenue crioient et se fendoient en éclats; la foudre rouloit dans les nues comme un char d'airain ; il n'y avoit pas jusqu'à la cloche de la chapelle qui ne vibrât de terreur, et qui ne mélàt sa plainte long-ue et sonore au fracas des éléments. Celaétoit sublime et terrible. Tout à coup les domestiques vinrent annoncer qu'on avoit recueilli à la porte un petit vieillard percé par la })luie, transi de froid, et probablement mourant de faim, parce

que la tempête devoit l'avoir écarté beaucoup de sa route. Améthyste, qui s'étoit pressée dans son effroi contre le sein de son frère, fut la première à courir à la rencontre de l'étrang'er; mais__comme Saphir étoit le plus fort et

le plus leste, il Tauroit facilement devancée, s'il navoit

pas voulu lui donner le plaisir d'arriver avant lui, car ces aimables enfants étoient aussi bons qu'ils étoient beaux. Je vous laisse à penser si les membres endoloris du pauvre

liomme furent réjouis par un feu pétillant et clair, si le

LE GKNTE BONHOMME. 89

siirre fut ménag'é dans le vin g'énéreux qu'AMÉTHYSTE faisoit chauffer pour lui sur un petit lit de braise ardente, s'il eut enfin bon souper, bon g'îte, et surtout bonne mine

d'hôte. Je ne vous dirai pas môme qui étoit ce vieillards parce que je veux vous ménag'er le plaisir de la surprise.

Quand le vieillard fut un peu remis de sa fatig-ue et de ses besoins, il devint joyeux et causeur, et les jeunes g-ens y prirent plaisir. Les jeunes g"ens de ces temps-là ne dédaig:noient pas la conversation des vieilles g'ens, oii ils pensoient avec raison qu'on peut apprendre quelque cliose. Aujourd'hui la vieillesse est beaucoup moins respectée, et je n'en suis pas surpris. La jeunesse a si peu de chose à apprendre !

— «Vous m'avez si bien traité, leur dit-il, que mon

90 LE GEMK BOXHOMMK.

» cueur sei)nrK)iiit à l'idée de vous savoir lieiireux. Je siip- » pose que dniis ce oliateau magriifîque, oii tout vous vient » à souliait, vous devez couler de beaux jours? » Saphir liaissa les yeux.

— Heureux, sans doute, ré])ondit Amkthyste. Notre jiTand'nière a tant de bontés pour nous et nous l'aimons tant! Ixien ne nous manque, à la vérité, mais nous nous ennuyons souvent.

— « Vous vous ennuyez! s'écria le vieillard avec les » marques du plus vif étonnement. Qui a jamais entendu )> dire qu'on s'ennuyât à votre A<i'e, avec de la fortune et de » res])rit? L'ennui est la maladie des ^^ens inutiles, des i)a- )^ resseux et des sots. Quiconque s'ennuie est un être à » cliar^"e à la société comme à lui-même, qui ne mérite que » le mépris. ]\Iais ce n'est pas tout d'être doué })ar la Pro- » vidence d'un excellent naturel comme le votre, si on ne V le cultive par le travail. Vous ne travaillez donc pas ? »

— Travailler'/ répliqua Saphiiî un peu i)iqué. Nous sommes riches, et ce château le fait assez voir.

— (c Prenez <z-arde, reprit le vieillard en laissant écha])- » ])er àre<^Tetun sourire amer. La foudre (jui se tait à peine » aur(jit ])u le consumer en passant. »

— Ma <i'ran(rmère a plus d'or qu'il n'en faut pour sutîire au luxe de sa maison.

— « Le^s voleurs i)ourr(nent le j)i'en(li'e. »

— t>i vous venez du coté que vous nous avez dit, continua Sapuiu d'un ton assuré, ^■ous avez du traverser une })laine de dix lieues d'étendue, toute cliarg'ée de ver<rers et de moissons. La montag'ne qui la domine du côté de l'occident est couronnée d'un palais immense qui fut celui de

mes ancêtres, et où ils a voient amassé à g-rands frais toutes les richesses de dix g'énérations !

— « Hélas! dit l'inconnu, pourquoi me forcez-vous à » payer une si douce hospitalité par une mauvaise nouvelle? )> Le temps, qui n'épargne rien, n'a pas épargné la plus » solide de vos espérances. J'ai côtoyé long*temps la plaine

' dont vou> parlez. Elle a été remplacée par un lac. J'ai voulu visiter le palais de vos aïeux. Je n'en ai trouvé que • les ruines, qui servent tout au plus d'asile aujourd'hui à » quelques oiseaux nocturnes et à quelques bétes de proie.

» Les loutres se disputent la moitié de votre héritag^e, et » l'autre appartient aux hiboux. C'est si peu, mes amis, » que l'opulence des hommes! »

Les enfants se reg'ardèrent.

— « Il n'y a qu'un bien, poursuivit le vieillard comme ■ sil ne les avoit pas remarqués, qui mette la vie à l'abri » de ces dures vicissitudes, et on ne se le procure que par » l'étude et le travail. Oh ! contre celui-là, c'est en vain que » les eaux se débordent, et (lue la terre se soulève, et que

» le ciel épuise ses fléaux. Pour qui possède celui-là, il n'y » a point de revers qui puisse démonter son courag^e, tant » qu'il lui reste une faculté dans l'âme ou un métier dans la » main. L'aimable science des arts est la plus belle dot des » fiancés. L'aptitude aux soins domestiques est la couronne » des femmes. L'homme qui possède une industrie utile, ou » des connoissances d'une application commune, est plus )> réellement riche que les riches, ou plutôt il n'y a que lui » de riche et d'indépendant sur la terre. Toute autre for- » tune est trompeuse et passagère. Elle vaut moins et dure » peu. »

Améthyste et Saphir navoient jamais entendu ce lang'ag'e. Ils se reg'ardèrent encore et ne répondirent pas. Pendant qu'ils gardoient le silence, le vieillard se transfig'uroit. Ses traits décrépits reprenoient les grâces du bel âg-e, et ses membres cassés, l'attitude saine et robuste de la force. Ce pauvre homme étoit un g-énie bienfaisant avec lequel je vous ai déjà fait faire connaissance. Nos jeunes g'ens ne s'en étoient guère doutés, ni vous non plus.

— « Je ne vous quitterai pas, ajouta-t-il en souriant, » sans vous laisser un foible gage de ma reconnoissance » pour les soins dont vous m'avez comblé. Puisque l'ennui » seul a jusqu'ici troublé le bonheur que la nature vous dis- » pensoit d'une manière si libérale, recevez de moi ces deux

« anneaux (|ui sont de puissants talismans. En poussant le » ressort ([ui en ouvre le chaton, vous trouverez toujours » dans rensei^-nement qui y est caché un remède infaillible » contre cette triste maladie du cœur et de l'esprit. Si ce-

» pendant l'art divin qui les a fabriqués trompoit une fois

» mes espérances, nous nous reverrons dans un an, et

)' nous aviserons alors à d'autres moyens. En attendant, les

>> petits cadeaux entretiennent l'amitié, et je n'attache à

» celui-ci que deux conditions faciles à remplir : la première,

» c'est de ne pas consulter l'oracle de l'anneau sans néces-

» site, c'est-à-dire avant que l'ennui vous g"agne. La se-

» conde, c'est d'exécuter ponctuellement tout ce qu'il vous « prescrira. »

En achevant ces paroles, le génie Bonhomme s'en alla, et un auteur, doué d'une imag'ination plus poétique, vous diroit probablement qu'il disparut. C'est la manière dont les g'énies prenoient cong-é.

Amkthyste et Saphir ne s'ennuyèrent pas cette nuit-là, et j'imagine cependant qu'ils dormirent peu. Ils pensèrent probablement à leur fortune perdue, à leurs années d'aptitude et d'intellig-ence plus irréparablement perdues encore. Ils regrettèrent tant d'heures passées dans de vaines dissipations, et qui auroient pu devenir profitables et fécondes s'ils avoient su les employer. Ils se levèrent tristement, se cherchèrent en craignant de se rencontrer, et s'embrassèrent à la hâte en se cachant une larme. Au bout d'un moment d'embarras, la force de l'habitude l'emporta pourtant encore une fois. Ils retournèrent à leurs amusements accoutumés, et s'amusèrent moins que de coutume.

Je crois que tu t'ennuies? dit Améthyste.

— J'allois t'adresser la même question, î'é])on(lit Saphir; mais j'ai eu peur que Fennui ne servît de prétexte à la curiosité.

— Je te jure, reprit Améthyste en poussant le ressort du chaton, que je m'ennuie à la mort !

p]t au même instant elle lut, arlistement g'ravée sur la plaque intérieure, cette inscription que Saphir lisoit déjà de son côté :

iw

— Ce n'est pas tout, observa gravement Saphir. Ce que loracle de l'anneau nous prescrit, il faut l'exécuter ponctuellement. Essayons, si tu m'en crois. Le travail n'est peut-être pas plus ennuyeux que l'oisiveté.

— Oh! pour cela, je l'en défie! répliqua la petite fille. Et puis l'anneau nous réserve certainement quelque autre ressource contre l'ennui. Essayons, comme tu dis. Un mauvais jour est bientôt passé.

Sans être absolument mauvais, comme le craig'noit Ami':- THYSTE, ce jour n'eut rien d'agTéable. On avoit fait venir les maîtres, si souvent repoussés, et ces g-ens-là parlent

une lang'ue qui paroît maussade parce qu'elle est inconnue, mais à laquelle on finit par trouver quelque charme quand on en a pris l'habitude.

Le frère et la sœur n'en étoient pas là. Ving't fois, pendant chaque leçon, le chaton s'étoit entr'ouvert au mouvement du ressort; et vingt fois l'inscription obstinée s'étoit montrée à la môme place. Il n'y avoit pas un mot chang'é.

Ce fut toujours la môme chose pendant une longue semaine; ce fut encore la môme chose pendant la semaine qui

la suivit. Sai>iiih ne se sentoit pas (l'impatience : « On n » bien raison de dire, murniu- » roit-il en g-riffonnant un ppii- » Sîim , que les g-énies de fc » temps-ci se répètent! Et puis, » ajoutoit-il, on en convien- » dra, c'est un étrange moyen » pour guérir les gens de l'ennui, cpie de les ennuyer à » outrance! »

Au bout de quinze jours, ils s'ennuyèrent moins, parce que leur amour-propre commençoit à s'intéresser à la poursuite de leurs études. Au bout d'un mois, ils s'ennuyèrent à peine, parce qu'ils avoient déjà semé assez pour recueillir. Ils se divertissoient à lire à la récréation, et même dans le

ti'avail, des livres fort instructifs, et cependant fort amusants, en italien, en angdois, en allemand; ils ne prenoient point de part directe à la conversation des personnes éclairées, mais ils en faisoient leur profit, depuis que leurs études lesmettoient à portée de la comprendre. Ils pensoient enfin, et cette vie de Fàme que l'oisiveté détruit, cette vie nouvelle pour eux leur semijloit plus douce que l'autre, car ils avoient beaucoup d'esprit naturel. Leur gTand mère étoit d'ailleurs si heureuse de les voir étudier sans y être contraints, et jouissoit si délicieusement de leurs succès! Je me rappelle fort bien que le plaisir qu'ils procurent à leurs parents est la plus pure joie des enfants.

Le ressort joua cependant bien des fois durant la première moitié de l'année; le septième, le huitième, le neuvième mois on l'exercoit encore de temps à autre. Le douzième, il étoit rouillé.

Ce fut alors que le génie revint au château comme il s'y étoit eng'af^'é. Les g'énies de cette époque étoient fort ponctuels dans leurs promesses. Pour cette nouvelle visite, il avoit déployé un peu plus de pompe, celle d'un sag'e qui use de sa fortune sans l'étaler en vain appareil, parce qu'il sait le moyen d'en faire un meilleur usag'e. Il sauta au cou de ses jeunes amis qui ne se formoient pas encore une idée bien distincte du bonheur dont ils lui étoient redevables.

LE GKMK BOXHOMMI-:. 101

Ils raccueillirent avec tendresse, avant d'avoir récapitulé

iij&-

dans leur esprit ce qu'il a voit fait pour eux. La bonne reconnoissance est comme la bienfaisance : elle ne compte pas.

— «Eli bien! enfants, leur dit-il gaiement, vous m'en » avez beaucoup voulu, car la science est aussi de l'ennui. " Je l'ai entendu dire souvent, et il y a des savants par le » monde qui m'ont disposé à le croire. Aujourd'hui plus )^ d'études, plus de science, plus de travaux sérieux! Du » plaisir, s'il y en a, des jouets, des spectacles, des fêtes!

)> Saphtk, vous m'enseig'nerez le pas le plus k la mode.

" Mademoiselle, j'airiionneur de vous retenir pour lapre-

• mière contredanse. Je me suis réservé de vous apprendre

» que vous étiez plus riches que jamais. Ce maudit lac s'est

» retiré, et le séjour de ces conquérants importuns décuple

» la fertilité des terres. On a déblayé les ruines du palais,

» et on a trouvé dans les fondations un trésor qui a dix

» fois plus de valeur!... »

— Les voleurs pourroient le prendre, dit Améthyste.

— Le lac reg'ag'nera peut-être le terrain qu'il a ])erdu ! dit Saphir.

Le g-énie avoit perdu leurs dernières paroles, ou il en a voit l'air. Il étoit dans le salon.

LE GENIE BONHOMME. lO.i

— Ce brave lioinme est bien frivole pour un vii-ill.-ini ! dit Saphir.

— Et bien bète pour un g^énie, dit Amktiiystk ; il croit peut-être que je ne finirai pas le vase de fleurs que je peins pour la tête de g'rand'maman. Mon maître dit qu'il voudroit l'avoir fait, et qu'on n'a jamais approché de plus près du fameux monsieur Rabel.

— Je serois fâché, bonne petite sœur, reprit Saphik, d'avoir quelque avantage sur toi ce jour-là; mais j'espère qu'elle aura autant de joie qu'on peut en avoir sans mourir, en comptant mes six couronnes.

104 LP: (iÉXIE BONHOMME.

— Kii('(;re faudra-t-il travailler pour cela, repartit Amk- THVsTi:, car tes cours ne sont pas finis.

— Aussii"audra-t-il travailler pour finir Ion vase de fleurs, rt'])li(|ua Saphir, car il n'est pas fini non i)lus.

— Tu travailleras donc? dit Améthyste d'une voix caressante, comme si elle avoit voulu implorer de l'indulg-ence pour elle-même.

— Je le crois bien, dil Sapiur. et je ne vois aucune

LE (iHXIK lîOMlO.M.MK. lo:,

raison pour ne pas travailler, tant «pie je ne saurai ]):is font.

— Nous en avons pour lon<^"temps î s écria s;i steiir m bondissant de plaisir.

Et en ])arlant ainsi, les jeunes «^-ens arrivèrent ;iu])rès de TK0PB0NNE,qui étoit alors trop heureuse. Saphir s'avança

le premier comme le plus déterminé, pour prier sa ^^-rand' mère de leur permettre le travail, au moins pour deux nu trois années encore. Le g'énie, qui essayoit les entrechat?

Km LE GENIE BONHOMME.

et les ronds de jambe , en at- \ tendant sa première leçon de danse, partit d'un éclat de rire presque inexting'uible , auquel ^^ succédèrent pourtant (pielques douces larmes.

« Travaillez , aimables en- » fants, leur dit-il, votre bonne '> aïeule le permet, et vous pou- » vez reconnoître à son émo- )' tion le plaisir qu'elle éprouve à vous contenter. Travaillez » avec modération, car un travail excessif brise les meil- » leurs esprits, comme une culture trop exig'eante épuise ' le sol le plus productif. Amusez-vous quelquefois, etmèuK^ )) souvent, car les exercices du corps sont nécessaires à » votre âg-e, et tout ce qui délasse la pensée d'un travail « suspendu à propos la rend plus capable de le reprendre )) sans effort. Revenez au travail avant que le plaisir vous ') ennuie; les plaisirs poussés jusqu'à l'ennui dég'oùtent du '' ])Iaisir. IJendez-vous utiles enfin pour vous rendre diii'nes » d'être aimés, et, comme disoit le talisman, sovi'Z aimés >■ POUR fiTRE HEUiiEUx. S'il cxistc uu autrc bonheur sur la >' terre, je n'en sais pas le secret. >^

Page 1