‹ Trésors d'art en AngleterreChapitre 9 sur 52 · Elle fut payée à la Tente 150 gulnées · texte numérisé non relu

Elle fut payée à la Tente 150 gulnées

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time, et qui rayonne moins en dehors. Je ne sais quelle date M. Passavant assigne à ce trésor d*art; il doit être du meilleur temps de la première période romaine, où Raphaël, devenu mattre de la pratique, possédait toute la fraîcheur de son sentiment.

A présent, calmons-nous. Il faut y regarder, à ces prétendues répéUiwns , qui, d'ordinaire , sont d*an* demies copies. Nous en avons $ix à Manchester: quatre Sainte Famille, une Jeanne d* Aragon et un pape Jules II.

Le pape Jules II, en buste, est au dix*seplième ciel. Condamné, à moins qu'il ne descende à portée des regards vulgaires.

La Jeanne d* Aragon, appartenant au comte de Warwich et certifiée par M. Waagen, est très-belle et trèsfine de physionomie. On sait que, dans l'original du Louvre, la tète seule est de Raphaël, le reste de Jules Romain. Peut-être ,^ dans cette répétition ^ y a-t-il quelques touches de Raphaël sur certains plans du visage. Il ne faut pas être trop exigeant avec ces grands seigneurs de la peinture, qui ne prodiguent pas leur main. Il ne paratt pas d'ailleurs qu'il y ait id des variantes. On retrouve dans le fond, à gauche, la figurine de femme, vue de dos et penchée sur une salle de verdure. Tout ce fond a beaucoup poussé au noir. Les draperies sont moins dures que celles de Jules Ro-main. Qui a pu exécuter cette belle copie dans l'atelier du mattre?

La Madone de la maison Colonna (musée de Berlin). Copie, pas bonne, et peut-être pas même italienne ; l'exécution en est lourde et semble trahir un Flamand.

La fameuse Sainte Famille, du musée de Madrid, appelée la Perle, Copie , de 4 pieds et demi sur 3. Figures moins grandes que nature. Le tout, très* noir. Plusieurs parties sont très-belles, et notaofiment la tète de la Vierge.

La Sainte Famille des Studj à Naples. Faible copie, qui pourrait bien avoir été peinte par un Français du xvii" siècle. Heureusement que je ne vois point dans le catalogue le certificat de M. Waagen, qui a pourtant examiné la collection de lord Scarsdale, à qui cette Madone appartient. La galerie de lord Ellesmere (Bridgewater Gallery) en possède une autre répéii'^ tion , très-belle assurément , et qui a des titres : elle a appartenu au roi d'Espagne, à Gustave Adolphe ^ à Christine; elle a été gravée par Pe^ne, et dans la Galerie du PalaiS'Boyaly etc. Une répétition , c'est assez. Tenons-nous à celle de Bridgewater Gallery. C'est déjà beaucoup de confiance, et peu de prudence.

Enfin, le catalogue enregistre une replica de la Belle Jardinière, du Louvre, avec ces variantes: « La Vierge a l'air plus jeune, et les enfants sont drapés. » Mais cette jeune et belle jardinière n'est point arrivée à l'Exhibition de Manchester *. Peut-être estelle tombée dans la Tamise en venant de Greenvricb, où elle réside chez le révérend R. North. Si elle était dans nos galeries de Manchester, et si, par distraction, j'avais passé près d'elle sans m'arrêter, elle n'eût pas manqué de m'appeler comme une connaissance.

1 . On ne la trouve plus indiquée dan? le second tirage du catalogue.

J'ai le malheur aussi de ne poiut rencontrer une Sainte Famille appelée la Madone àr(£illet, et appartenant au comte de Pembrokc. Le catalogue dit qu'elle porte sur le bord de sa robe, autour du cou : rà- PHAKLLO VRBiNAS. MDTin^ qu'elle cst décrite dans Landon et Passavant, et gravée dans Kugler. Peut-être y a-t-il quelque erreur dans ce perfide catalogue ^

Restent les tableaux d'une attribution douteuse.

Sur un seul petit panneau, dans deux médaillons entourés d'arabesques, d'entrelacs, d'oiseaux, de chimères, sur fond noir, est représentée l'Annonciation par deux figurines, à mi*corps et en regard, de la Vierge et de l'ange Gabriel. Sous ces petits médaillons de ô pouces de diamètre sont quatre figures d'anges nus, assis deux à deux, les coudes appuyés sur des coupes, qui se mêlent aux décorations de l'entourage. C'est sans doute cette ornementation à la manière antique, dont, avec son ami Jean d'Udine, Raphaël fut un des promoteurs, c[ui lui a fait attribuer ce petit morceau très-savant , très-fin, très-élégant, très- original. Mais la tête de la Vierge n'est point du tout rapbaélesque, et le dessin des auges est dans le style florentin, même exagéré. M. G. E. H. Vernon est le propriétaire de ce fragment curieux, qui vient du palais Rosso à Florence, et qui a été gravé dans la collection Goesvelt.

Un grand tableau sur bois (4 pieds et demi de

1. Il paraît que ce prétendu Raphaël a été rasgé panni les Fia* mands. Ce n'est pas là^^'oQ aurait pu Taller chercher. C'est pro&ablement un van Orley , dit ISsSeeeade édition du catalogua : « Mott prohàbly hy van Orley. » A la bonne heure.

large sur 2 et demi), représentant la Nativité, et appartenant au Christ Church CoHege, d'Oxford, est catalogué Raphaël, bien à tort, suivant nous, quoiqu'il provienne de la collection de Charles P' ^ La Vierge offre lé sein à Fenfant Jésus qui se t<ytiUe dans un berceau, pendant que saint Joseph est majestueusement assis et accoudé dans la pose d'un Fleuve antique. À droite» des berger» agenouillés et un berger debout, qui porte un agneau. Le fond est un portique cintré avec des colonnes, entre lesquelles des anges font de la must^ que. G^and stykf, mais bien plus florentin et même parmesan que raphaélesque. Les mouvements s(mi toarmentés, les figures longues et contournées ; le U)n éslre^eûtre partout. Il y a là dedans, et surtout dans Farcbiteeture, quelque chose de Baldassare Peruzzi, lè Florentin, peut-être des Mazzuoli, dé Parme. Mais de Raphaél, non.

n est impossible aussi d'accepter pour Raphaël* un Gteriet chargé de sa croix, quoiqu'il ait été impor^ de Florence. C'est une demi-flgure, peinte à la détrempe sur panneau, la tête tournée de trois quarts à gauche ; manteau bleu, manches blanches ; très-belles draperies à plis cassés; le tout sur fond bleu^ uni et opa-* que» Les n^ins croisées sur le bois de la croix sont très-belles. Raphaël^ non.

En voici un plus extraordinaire encore, quoiqu'il

1 . C'est le catalogué qui le dit ; je ne trouve point de Nativité par ha^m (iti» U et^iKtion de Cbaries I^.

2^ Le cBtalogott, Meond tirage, dit mmmmm^^^ mMore proMa9 h^€onegtiam.>»mm^(i9^jiltff^çttÊ>qiBM d8-Gitt»d»aoin§|iaBo qQ»4« Raphaël.

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£OQLES DU IttDL 63

Yiesne de la collectkHi SoUy, où, à la tvértté, il éUât baptisé Pérugin, et quoiqu'il appartienne à lord Ncarân wich. Grand panneau, large de 6 pieds, haut de %. A gauche, le Christ,^ à droite, saint Thomas héeîtaiU à reconnaiire son mattre ; puis, un autre «aint tenant un lis ; puis, le donateur. Fond de paysage très^tmpie et d'une noble école, avec de petites ligures. Hom n'hésiterons point comme saint Thomas. Ce n'est ni de Baphaél ni de Pérugin K

Deux petits panneaux, appartenant à lord Word, contiennent chacun trois petites figures de saints, en pied, peints à kdétrempe et ombrés par des hachures. C'est original et d'un caractère sérieux. M. Waagen le^ attribue au Spagna, élève du Pérugin, puis sectateur de Raphaël. Passons.

Quelques dessins complètent dans le catalogue l'œuvre de Raphaël : par exemple, l'esquisse originale, au bistre, de la Sibylle de Santa-Maria délia Pace, à Rome; appartenant au collège de Christ Church, d'Oxford, et mentionnée par Passavant ; — une esquisse, à la plume, d'un Enfant nu (au même collège, et citée par Waagen); — un dessin de la Mise au tombeau, sur parchemin, ayant appartenu au peintre Etty; — un dessin, au crayon rouge, et daté de 1506, d'une Ma* donc avec TEnfant ; gravé dans Landon , dans Picard , et mentionné par Passavant. De tout cela je n'ai pu rien découvrir, soit que ces petits cadres fussent égarés dans le fouillis de la terrible Clock Gallery^ soit qu'ils

1. Celui-là aussi s'est éclipsé dans le nouveau tirage du oatalogue. Il nous est impossible de deviner à quel nom de maître on l'a puisé.

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n'aient pas été envoyés à l'Exhibition. J*ai vu seulement un fragment du carton du Massacre des Innocents, dont la National Gallery possède un grand morceau; et, sous un banc, un dessio à la plume de la Mise au tombeau, celui, sans doute, qui est catalogué comme provenant des collections Crozat et Rogers. Le British Muséum en possède un autre du même sujet, et qui est un chef-d'œuvre.

Enfin, dans le département des gravures, sur la galerie circulaire autour du transept,, parmi l'œuvre de Marc-Antoine, et au-dessous de sa belle pièce du Massacre des Innocents (Bartsch, 14, pi. xxi , n° 20), il y a le dessin original de Raphaël, qui a servi au graveur. Il est à la plume, avec quelques hachures faisant les ombres. Sept figures et une double avec des repentirs, au lieu de dix dans l'estampe. Toutes sont nues, pour l'étude de l'anatomie et du mouvement ; plusieurs, dans des attitudes qui ont été modifiées. C'est d'un jet admirable, et d'une tournure, et d'une science! Ce précieux morceau de papier barbouillé appartient à M. J. Johnson.

On voit, par cette simple nomenclature des Raphaël réunis à Manchester, quels efforts le comité directeur a faits pour «e procurer des exemplaires du grand maître italien. Vulgariser Raphaël, cela aiderait peutêtre à imprimer de beaux dessins sur les cotonnades. Aussi a-t-on imaginé de créer, à côté de la fabrique industrielle, une singulière fabrique, d'un genre tout nouveau. Il y a, à Manchester, un atelier où l'on confectionne, à la main vraiment, et non point à la mécanique, des milliers de copies des chefs-d'œuvre ce-

lèbres du peintre de Jules II et de Léon X. Toujours suivant le système économique de Manchester, on a appliqué à cette fabrique le principe fécond de la division du travail. Tel artisan exjêcute les tètes ; tel autre les draperies; tel, l'architecture; tel, les fonds ou les ciels; on se repasse la toile, comme les épingliers se repassent le fil de métal. Moyennant ce, on produit des Raphaël depuis six pence jusqu'à cent guinées.

Il faut espérer qu'avec des pratiques si ingénieuses, et grâce à l'Exhibition de Manchester, qui coûte seutement aujourd'hui un schelling d'entrée, et qui, comme il convient, est fermée le dimanche, la classe ouvrière de la métropole industrielle de l'Angleterre aura tous les moyens de se former le goût et d'enfanter de véritables artistes.

Que ce grand peuple anglais, incontestablement supérieur à tous les autres en beaucoup de points, est excentrique au point de vue de Tart!

L'école de Raphaël n'est pas très-brillante à l'Exhibition. Il y a quatre morceaux de Jules Romain, sans compter, je crois, quelques grands cartons : une Conversion de saint Paul, que je n'ai pas vue; — un savant dessin circulaire, représentait une Bacchanale, et destiné peut-être à un fond de grande coupe ciselée; il appartient au collège d'Oxford et est noté par M. Waagen; — Alexandre le Grand, tenant dans sa main droite une figure de Victoire ; décrit par Vasari dans sa Vie de Julio ; c'est fort et savant, mais très-laid ; — et le Sacrifice d'un bouc à Jupiter, autrefois dans la collection de Charles I", avec cette note : « Une pièce haute et étroite ; quatre petites figures Mtières, et un bouc

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couché pour le sacrifice; » mentionné dans les Gâteries publiques de Jameson et dans M* Waagen.

Ce n*est pas beau non plus, quoique ce soit à Sa Ma«jesté, du palais de Hampton Court. Entre nous autres du continent, nous pouvons bien dire que cette galerie de Hampton Court, composée d'au moins sept à huit cents tableaux, est un ramassis d'œuvres très-^iF^ gaires, sauf les cartons de Raphaél, ceux du Mantegna, les portraits de Holbein , quelques portraits de van Dyck, de Lely et de Kneller, qui ont surtout un intérêt historique, et sauf peut-être une demi-douzaine de tableaux égarés, comme le Pontormo, le Francia, et trois ou quatre autres que nous rencontrerons encore à Manchester. Le reste est faussement décoré de grands noms et ne serait pas admis dans les moindres collections de raristocratie britannique. L'Angleterre est pourtant très*flère de sa galerie de Hampton Court, et elle ne nous pardonnera point cette franchise; mais peu importe, puisque nous sommes des foreigmrs : ce foreigner a, dans la langue anglaise, «t surtout dans le sentiment des indigènes, à peu près le même sens qu'avait chez les Romains le mot hosfêis^ qui voulait dire à la fois étranger et ennemi.

tîianfrancesco Penni : une petite Sainte PamîUe, d'après une composition de Raphaël ; au comte de Pembroke.

Pierino del Vaga : un faible portrait du cardinal Pôle ; au comte Spencer.

Andréa da Salerna : trois Saints , assez bons ; de Bridgewater Gallery.

Innocenza da Imola : une Madone avec l'Enfant, eBr

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tourée de saints; 8 pieds sur 6; de la collection Solly ; — un tableau d'autel; — et un Mariage de sainte Catherine.

Enfin , de Gaudenzio Ferrari , qu'on peut classer, quoique Lombard, à la suite de son ami Raphaël, trois belles peintures : la Vierge et des anges adorant l'enfant Jésus, tableau capital, appartenant à M. Holford ; —une Sainte Famille ; — et la Visitation, de la collection Soljy ; autrefois dans Téglise de San Jacobo, à la porte de Sainte-Lucile, à Gênes; mentionnée dans les Vies des artistes génois, par Soprani, qui ajoute : « Je ne sache pas que Raphaël ou André del Sarte aient jamais fait un meilleur tableau. » Le musée du Lomre ne possède de Gaudenzio Ferrari qu'un Saint Paul-; les tableaux du Ferrari sont extrêmement rares, parce qu'il travailla souvent à fresque, soit seul, soit avec Raphaël, soit avec Jules Romain et Pierino del Véga.

Pour en finir avec l'école romaine, nous enregistrerons seulement les noms de quelques peintres qui s'y rattachent, et dont l'Exhibition de Manchester offre de bons exemplaires : Federico Zuccbero, Andréa Sacchi, Sassoferrato (son chef-d'œuvre peut-être, le Mariage de sainte Catherine, à lord Hertford), le chevalier d'Arpino, Gaiie Maratte, Piètre de Gortone, etc.

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École vénitienne : Vivarini, Crivelli, Mantegna; Bellini, Giorgione, Titien, Tiatoret, Yéronèse, etc.

Aux origines de l'école vénitienne se rattachent quelques maîtres dont l'Exhibition de Manchester montre de précieux ouvrages, et dont les noms ne se trouvent pas même cités dans le catalogue du Louvre, par exemple Justus (de Padoue), qui fut élève du Giotto, Antonio Vivarini (de Murano) et Carlo Crivelli.

Le prince Albert a envoyé de sa galerie de Kensington un triptyque à plusieurs compartiments, qui porte à sa base la date 1367 et au revers le nom de Justus^ et qui vient de la collection Ottingen Wallerstein. Sur le panneau central est représenté le Couronnement de la Vierge. L'exécution en est très-fine et le dessin a un grand caractère.

Antonio Vivarini et son frère Bartolommeo ont beaucoup peint, au milieu du xv* siècle, à Venise, où existent encore plusieurs de leurs tableaux d'autel. La peinture qu'on voit à Manchester est une Sainte Famille, à mi-corps et à mi-nature , sur fond d'or. Provenant de la collection Soulages, que la société de

TExhibition a achetée en bloc (13 000 liv. st.) et qui est, tout entière, exposée dans le palais. On sait que cette collection se composait surtout d*objets de haute curiosité; nous les retrouverons dans la catégorie de Fart ornemental.

Crivelli aussi a peint à Venise, de 1476 à 1486. C'est un maître très-énergique et très-savant, qui a de certaines ressemblances avec le Mantegna.

Ti*ois tableaux de Crivelli à Manchester : un Cardinal et une Sainte, en deux compartiments, sur fond d'or; collection Soulages; — la Vierge embrassant Te Christ mort; à droite, deux saints; figures à mi-corps et plus petites que nature; fond d'or; les tètes ont un terrible accent de douleur, comme dans les plus tristes , Morales*; tableau d'environ 2 pieds, et cintré en haut; — Madone avec TEnfant, sur un trône magnifiquement décoré; la robe et le manteau de la Vierge sont tout brillants d'or; saint Pierre agenouillé reçoit la clef^ystique; d'autres saints sont debout alentour. Le mouvement de la main droite de la Vierge qui présente la clef est délicieux ; les doigts, gracieusement rebroussés en l'air, laissent voir Tintérieur de cette main fine, délicate, subtile, comme les mains des femmes du Gorrége et du Parmigianino. Les figures sont presque de grandeur naturelle. Fond de ciel bleu autour du trône. Signé : opvs. carol. crivelli. Veneii, Cette belle peinture et la précédente, vantées par M. Waagen, appartiennent à lord Ward.

1. La nouvelle édition du catalogue ajoute en note à ce tableau : « 'Remarkàble for the extravagance of expression. »

Mantegna le Padouan peut bien ëtee classé aussi en tète de l'école vénitienne, puisqu'il naquit tout près de Venise^ et qu'il s'allia par son mariage à la famille des Bellini. Par son style, à la vérité, il n'adhère à aucun groupe spécial, et il porta son influence originale parmi les autres écoles, car il travailla non-seulement à Padoue, mais à Vérone, à Florence, à Rome, à Mantoue et ailleurs. Il fut, après Masaccio, un des initiateurs de l'art italitn en général. Un des premiers, il se passionna pour l'étude de l'Antiquité, et il enseigna aux grands hommes qui lui -succédèrent à y prendre leurs inspirations. La résurrection de l'art grec n'estelle pas le caractère dominant de l'époque qu'on a justement appelée la Benaissance ? En ce sens-là, Mantègne fut le véritable précurseur de Michel-Ange et de Raphaël, qui tous deux, chacun à sa manière, ont vécu sur l'Antiquité.

Les œuvres de Mantegna sont très-rares : on n'en compte pas plus de trente-trois bien authentiqifes, in* dépendamment des fresques, selon le marquis Selvatico, dans ses commentaires à l'édition de Yasari, Florence, 1846. Dans ces trente- trois tableaux sont compris les carions de Hampton Court. Le Louvre a quatre Mantegna, dont un capital : la Vierge de la Victoire (n" 250). La National Gallery de Londres n'en a qu'un seul, une Madone avec l'Enfant, saint Jean-Baptiste et la Madeleine, mais c'est le plus beau, le plus pur, le plus typique que je connaisse. A Manchester, il y en a six sur le catalogue, et un septième non catalogué.

Une composition, de premier ordre quoique de

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moyenne dimension (2 pieds et demi de large, 2 pieds de haut) : le Christ sur la montagne des Oliviers ; signé (»»Ds ÀNDRBA mantsgna; provenant des collections Fesch et Goningham, et appartenant à M. Thomas Baring. Lé Christ, de profil, tourné à gauche,, est agenoBillé sur une éminence formée de pierres et de quartiicrs de roc; dans le ciel, cinq anges sur un nuage portent les Instruments de la Passion. Au premier ^an, trois apôtres dorment au hord d*un ruisseau, où il y a deux hérons blancs; trois lapins se promènent sur le sentier. A droite, au second plan, arrivent Judas et les bomoies armés. Plus loin, on voit une ville fortifiée, avec des édifices et un portique d'oti sortent . ROtnbre de figures microscopiques. De grands rochers coniques se découpent sur le ciel à l'horizon. Tout à fait à droite en avant, un arbre, sur lequel est perché un vautour, tient toute la hauteur du tableau. Les figures ont environ 10 pouces de haut.

Il est remarquable que cette composition est presque la même que celle de Raphaël dans l'Agonie au jacdiii, appartenant à M. FuUer Maitland. Raphaél avait vu sans doute cette œuvre de Mantegna, et il ne s'est pas gêné pour la copier. Ça se faisait très-bien en ce teiiq^s4à. Son célèbre Sposalizio, le Mariage de la* Vierge, n'est-ïl pas copié de Pérugin ?

eomme exécution ferme, serrée, mini^euse, un peu sèche, le Christ aux Oliviers, de Mantegna, a beaucoup d'analogie avec le Calvaire, du Louvre (n*249}^ où est, sous la figure d'un soldat, le portrait du peintre, à ce qu'on dit.

Je crois bien que ce dessin roide et anguleHiL accme

la première manière du Manlegna avant quMl eût, en quelque sorte, brisé son style au contact de l'antique, car il n'y a plus la même rigidité dans les œuvres qu'une date certaine rattache à sa dernière période, par exemple, dans la Vierge de là Victoire, qui est de sa vieillesse, ni assurément dans le Triomphe de Jules César (les cartons d'Hampton Court), qui fut terminé en* 1492, Tannée de la découverte de l'Amérique. Mantegna aussi venait de découvrir un monde, et après ce Christophe Colomb sont arrivés les conquérants et les civilisateurs. Le Triomphe de Jules César est même d'un style si librement grandiose, que Rubens, qui n'affectionnait que les formes splendides, a eu l'idée de le copier, et sa copie, retrouvée à sa mort, et cataloguée dans son inventaire, est aujourd'hui un des morceaux curieux de la National Gallery.

Le petit Manlègne non catalogué *, panneau de 1 pied sur 10 pouces , est également de la première manière, très-dur et assez sauvage, mais très-expressif et très-savant. La Vierge, tout en noir, assise sur le tombeau, lient sur ses genoux le Christ mort. Au fond, le Calvau-e avec les trois croix, et le Christ attaché à la sienne;. beaucoup de figurines très-allongées et trèsmouvementées. Ce petit morceau — de predella probablement — est superbe.

Un autre petit tableau, bien précieux, est la Judith, appartenant au comte de Pembroke. C'est probablement, suivant le catalogue et M. Waagen , la pein-

1. Catalogué dans le second tirage : Mantègne, appartenant à la Liverpool Institution.

lure qu'on croyait un Raphaël dans la coBection de Charles P', et qui fut échangée avec l'ancien comte de Pembroke pour un tableau du Parmesan. La Judith, debout et de face, dépose de la main gauche la tête d'Holopheme dans un sac qu'à sa droite présente une vieille, bien plus petite qu'elle, quoique sur le môme plan. Elles sont encadrées par une draperie rose, relevée. Au fond, on voit le lit et un bout de pied d'Holopheme. Ce petit chef-d'œuvre n'a pas plus de 10 pouces de haut sur 6 de large.

Le Christ portant sa croix, autre Mantègne de la collection de Charles I"; figure presque de grandeur naturelle, à mi-corp§. Cette peinture a beaucoup poussé au noir. Elle appartient à Christ Church, d'Oxford, ainsi que deux têtes *, provenant du palais Durazzo : la Vierge embéguinée et un saint à longs cheVeux.

Enfin, une composition très-belle et très-importante, le Triomphe de Scîpion, en grisaille, sur une toile longue de 7 pieds et haute de 1 pied et demi ; les figures ont environ 15 pouces de proportion. Appartenant à M. Vivian, exposée en 1835 à la British Institution, et certifiée par M. Waagen.

Je n'ai pas pu découvrir le sixième tableau catalogué : « Quatre lettres initiales, richement coloriées, appartenant à lord Ward. » C'est peut-être égaré parmi les dessins pour lesquels on n'a pas trouvé de clous.

Nous v<Hci aux vrais Vénitiens : Giovanni Bellini.

1. La nouvelle édition du catalogue dit que ces deux têtes sont plus probablement une peinture de l*école allemande.

Jean Bellin n'est pas plus commun que Ma^tegna. Le Louvre n'en a point, à moins que le portrait des deux frères, que le nouveau catalogue restitue à Gen* tile, ne soit de Giovanni. La National GaUery en a deux, bien authentiques, avec l'inscription habituelle : jom- NKS BELUNvs, uu Portrait de doge et une Madone, de première qualité. Manchester en a cinq.

Un portrait de jeune homme, vu de trois quarts à droite, en buste, mi-nature. 15 pouces sur 7. Au bas est écrit : opvs bellini johannis veneti, et la devise : NON ÀLiTBa. Apparlenant à M. Holford. C'est aussi vaillant de couleur et de caractère qu'un Giorgione, mais c'est plus sobre et plus tranquille.

Un autre portrait d'homme , de trois quarts à gauche; buste de grandeur naturelle, avec une main qui tient un livre rouge. Le nom en bas.

Une Madone entre saint François et une religieuse. Provenant de la collection Samuel Rogers. On ne dirait pas que c'est du même maître.

Un Christ au mont des Oliviers. Composition trèsorigmale et très-savante, citée par M. Waagen, et appartenant à M. W. Davenport Bromley.

Un Saint François dans le désert, et recevai^t les stigmates. Importé par Buchanan et mentionné dans le rapport du gouvernement sur la National GaUery en 1855. Signé. Apparlenant à M. F. Dingwall.

Encore plus rare ! Giorgione. De celui-là, le Louvre a un chef-d'œuvre , le Concert champêtre , de la collection de Charles P'. Le catalogue de Manchester enregistre huit Giorgione. C'est trop. Mais, à la vérité, on ne les trouve pas tous dans les salles. Du moins je

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n'ai pas eu le bonheur de rencontrer la Maltresse du Titien*, dont la connaissance ne peut manquer d'être agréable , ni une Samaritaine causant avec le Christ à la fontaine. D'autres , apparemment, sont mal décrits ou faussement numérotés , et trompent les recherches.

Un, qui est censé le chevalier Bayard (appartenant au révérend docteur Wellesley) , en pied et de grandeur naturelle, est perdu dans les combles. Un chevalier de Giorgîone, sans peur et sans reproche, ne serait pas là. C'est d*ailleurs la même figure que le petit chevalier armé , de la National Gallery (n° 269) , étude pour la figure de san Libérale, dans le tableau d'autel , à Gastel-Franco , et qui n'est pas le chevalier Bayard, mais probablement , selon Mariette, Gaston deFoix*.

Un autre, superbe portrait d'homme, à mi-corps et de grandeur naturelle , gravé par David Hopfer et appartenant au comte de Yarborough, ne me paraît

1. Cette maîtresse du Titien, par Giorgiobe, a disparu de la seconde édition du catalogue.

2. Un journal belge, très-répandu et très-honorable, It Précurseur d'Anvers , décrit tout au long ce prétendu Bayard comme étant la £uaeuse peinture où Giorgione , voulant rivaliser avec la statuaire', avait représenté un chevalier vu de tous les côtés , au moyen de la réflexion par une glace, par l'eau, etc. Le critique du Précurseur ae complaît à admirer tel et tel détail qui n'existe point dans le tableau de Manchester , puisque ee n*est point le chevalier Bayard. Ce phénomène de perspicacité surprenante tient à ce que le journaliste du Précurseur a rendu compte de l'Exhibition de Manchester— sans être aUé en Angleterre — au moyen du catalogue et des journaux anglais; procédé facile mais très-dangereux, simple maie trompeur. On imagine ce qu'il y a de bourdes dans une pereiUe compilation en trente articles , écrits avec un aplomb imperturbable , et où, rauteur , pour abuser les lecteurs , raconte son voyage , son arrivée & Album hôtel ^ et mille incidents dé son séjour à Manchester.

76 LES MAtTRES ANCIENS.

point porteries signes de l'exécution du Giorgione, Les contours sont extrêmement accusés ; le modelé est d'une énergie qui va jusqu'à la dureté. Giorgione a bien plus de ménagements dans la lumière et une dégradation du clair-obscur qui enveloppe tout l'ensemble dans une chaude harmonie. Ce portrait, qui est de premier ordre néanmoins , doit-il conserver son attribution au Giorgione? A mon idée, oserai-je la dire? ce Giorgione est.... de l'école allemande ! tout près d'Albert Durer, de lui-même peut-être, quand il était à Venise*.

Un autre , appartenant à lord Northwick, est appelé Palma le vieux par le docteur Waagen.

Cependant voici deux tableaux- du maître : César recevant la tête de Pompée , conaposition en longueur, avec beaucoup de figures, et d'une couleur splendide; appartenant au comte de Darnley ; — et le Jugement de Paris (à lord Malmesbury), un bijou, avec ses trois femmes nues et debout , et le berger assis à gauche. Le paysage et l'exécution rappellent un peu le Concert, du Louvre, Malheureusement , ce petit tableau est sous verre. Cette mode anglaise , qu'on applique souvent aux tableaux précieux, a beaucoup d'inconvénients pour la conservation de la peinture, outre qu'elle empêche absolument, à cause des reflets de la vitre, de bien voir ce qui est dessous*.

1. Le nom du personnage est d'ailleurs allemand : SturU den Bêcher,

2. La manie de mettre les tableaux sous verre a des partisans fanatiques en Angleterre , particulièrement un critique très-original et très-spirituel, M. John Ruskin, qui recommande ce procédé et en expose les avantages , dans une brochure consacrée à la glorification de Tœuvre de Turner , son peintre favori. M. Ruskin va jus-

Titien. Arrêtons-nous, le catalogue en mentionne trente !

Mais il fout déduire tout de suite six mauvaises tètes de Césars romains et une copie de la célèbre Madeleine à mi-corps, la gorge nue et les cheveux épars ; puis, passer sous silence une demi-douzaine de tableaux douteux, comme un Mariage de sainte Catherine, de la collection Lucien Bonaparte ; im Philippe II, qui est trop haut, et quelques autres portraits qui sont trop faibles; puis, omettre forcément une demi-douzaine d'introuvables , lesquels sans doute ne sont pas venus au rendez-vous. Il restera une douzaine de Titien, dont plusieurs sont célèbres et quelques-uns très-beaux.

Tous les artistes connaissent la Fille du Titien , à micorps, presque de profil, et tenant de ses bras en Tair une cassette ciselée ou une coupe chargée de fruits; car il y en a deux répétitions originales, avec cette variante. Celle qui porte les fruits est au musée de Berlin. Celle qui porte la cassette, et qui fit partie de la galerie d'Orléans *, est à Manchester ; lord Grey en est l'heureux possesseur.

Des profanes ont osé prétendre que le Titien n'avait pas eu de fille. Cette fille existe, puisqu'elle est là ; elle ne mourra point. Elle a même dû faire naître beaucoup de passions. Elle est si belle, si ample, si fraîche et si ferme! Elle est si provoquante dans ce mouvement de bacchante, prodigué par les anciens sur leurs

qu'à demaDder que les galeries publiques appliquent ce régime de claustration cellulaire à tous les tableaux de quelque mérite. 1. Achetée 40O guinées par lady Lucas, qui devint comtesse de

Di^twed by VjOOQIC

78 LES Màtîi^CS ANCIENS.

bas-relie6, la tôteVejetée en arrière ^ les bras tianeés vers le ciel. Ce qui est admirable, c'est le jet et la tournure de cette fille , c'est aussi sa forme elle-mè«ie, c'est aussi la maestria de l'exécution , c'est aussi la couleur, dans une gamme où le vert se m^e aux tons argentins et aux tons dorés.

Gbdse singulière ! le gros tambour de Rembrandt , au coin droit de la Ronde de nuit , semble avoir volé à la Fille du Titien sa manche à crevés en damas d'une nuance bronzée. Les grands maîtres se ressemMent souvent dans des créations trè^-difiiSirentes.

Le docteur Waagen , qui a une prédileclion très- naturelle pour le musée de Berlin , dont il est le consep«> valeur, a un peu sacrifié^ la Fille à la Cassette •— à la Fille au Plat de frqits. Il ne lui trouve pas la peau assez transparente; de la bouche, de la main droite, du paysage et de la robe verte , il n'est pas absolument satisfait. Mais on devine pourquoi ce docteur est si difficile, c'est qu'il est amoureux et jaloux de la scear de Berlin.

Quant à moi , je tiens ces deux filles du Titien , avec la Vénus de Milo , la Nuit de Michel-Ange , la Joconde de Léonard, l'Antiope du Corrége, et quelques autres, chacune en son genre , pour les femmes les plus enivrantes et les plus irrésistibles que j'aie connues depuis le temps de Périclès.

Après ça , peu importe que cette superbe créature ait été la fille du Titien ; oi peut-être bien plutôt sa

1 . Dans ses Kunttwerke in EngUmd. En parlant de la galerie d*0rléans , il appelle même la Cassette du Titien : une copie de l'école {Schidcopié),

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maSIresse , car on retronye ce type, sinon absolument les mêmes traits , dans une foule de ses compositions.

Deux autres Titien proviennent encore de la galerie d'Oiiéans : TEnlèvement d'Europe^ (au comte de Dam-* ley) et rEnlèvement de Proserpine (à M. J. Ëveljrn Denison).

Le premier est signé < Titunus pinsit* La femme nue est de grandeur naturelle. L'exécution» dans les fonds surtout, où Ton voit à gauche, sur le rivage, de petites figures hardiment ébauchées, est très -large et très-libre.

Le second , qui est de petite dimension , est peint avec une fougue incomparable ; les quatre chevaux noirs , aux mnières hérissées et flamboyantes, se pré* cipjtent de front et de face hors du tableau. Inutile de décrire ces deux compositions vulgarisées par la^ia* vure*.

Le comte de Darnley possède aussi un portrait plein de charme , en buste , grandeur uaturdle« presepie de profil à droite ; barbe et longs cheveux ; larges mandies, gris foncé, à crevés. Répétition, signée Tiiianus, du portrait de TArioste (galerie Manfrini , à Venise), selon le catalogue'. C'est d'un très-beau ton, mais un peu

1. Un Enlèvement d'Europe fut payé à la galerie d'Orléani 700 £ par lord Berwick. Est-ce le même tableau 7 Je crois que la famille Berwick a toujours le sien à Cobham. Hall.

2. lia seconde édition du catalogue dit que TEnlèvement de Pro* serpine a été gravé, dans la Galerie d*OrléanSy sous un nom autre que Titien.

3. M. Waag«n , qui le recommande , danalaJïetnM unwers$lle dei ÀrU, comme original du Titien, dit que ce n'est pas TArioste. — M. Mérimée, dans le Moniteur, dit que le portrait de 4a galerie Manfrioi est a^jourd'hlli chez «n Anglais, M. filarker.

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petit de touche. Malgré la signature en grosses lettres, on peut hésiter sur l'authenticité de cette replica. Il est Yrai que le Titien peignit l'Arioste à la cour d'Alphonse I", duc de Ferrare, en 1614, et qu'à cette époque plusieurs de ses ouvrages ont une certaine rondeur assez doucereuse, témoin le Bacchus et Ariadne, de la National Gallery, qui fut peint aussi en 1514 pour le duc Alphonse , et qui n'est pas de la plus brave maiiière du Titien.

Gomme bravoure d'exécution , voici une merveille : l'esquisse terminée de l'Apothéose de Charles-Quint , cet immense chef-d'œuvre que l'empereur fit faire pour orner le monastère où il s'était retiré , qui demeura si longtemps oublié dans ce que M. Viardot appelle les catacombes de l'Escurial , et qui brille aujourd'hui au musée de Madrid, le plus riche du monde en Titien. Cette esquisse , peinte avec l'ampleur d'un tableau de 20 pieds , fut découverte dans une maison de jeu à Madrid , et importée en Angleterre par M. Wallis. Samuel Rogers , qui était fou des ébauches de grands maîtres, l'eut bientôt dans sa collection; à sa vente , elle a été achetée par lord Harry Vane,

La reine (Her Majesty) a aussi fourni unTitien^ non pas de Hampton Court, mais de Buckingham Palace, C'est le premier tableau que nous rencontrons de cette collection si distinguée, réunie par le roi George IV, dont les arts furent une des passions. Nous en trouverons beaucoup d'autres , et de première qualité, quand nous étudierons les Hollandais du xvn* siècle, qui composent, presque uniquement avec les Flamands de la même époque, la galerie de Buckingham Palace.

Ce Titien, paysage très-boisé et un peu sombre, a 3 pieds 9 pouces sur 3 pieds 2 pouces. Par une inadvertance très-irrespectueuse à la fois envers le prince de Venise et envers la reine d'Angleterre, oo Ta placé au troisième étage de la rangée des tableaux. A Buckiugham Palace , il porte le n*» 1 , et c'est le seul tableau italien de toute la collection.

Le catalogue mentionne un second paysage , trèsgrand , avec les figures de la Vierge, de Jésus, de saint' Jean et de saint Antoine. Je n'ai point vu ce tableau, qui appartient à M. Henri Labouchere.

Le collège de Christ Church, d'Oxford,* a envoyé une Adoration des bergers , de la collection de Charles !•'. C'a été un bon tableau , mais il est presque entièrement repeint aujourd'hui:

Au même collège est un curieux portrait * du duc d'Albe, à mi-corps, tout en noir, sur fond gris. Cette tète néfaste a un caractère extrêmement singulier. On s'arrêterait tout un jour à la regarder. Quand on connaît l'homme historique, on ne s'attend point du tout à cette tête-là. Elle est moitié plus longue que large. La ligne de l'ovale, vu de trois quarts, tombe perpendiculairement droite depuis le sommet du front jusqu'au menton , effilé en une barbe aigué comme une pointe de poignard, qui pique, perce et se fixe. Le nez est très-long, un peu busqué ; le visage très-étroit, très-sec; le crâne démesurément exhaussé. Don Quichotte, mais froid, immobile, en acier à triple trempe.

1. La plupart de ces tableaux profanes sont dans la riche bibliothèque de Christ Church , d'Oxford.

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En y réfléchissant, c'est peut-être bien là Thomnie historique : un fiinatique inflexible, un instrument de ^ meurtre» une personnification aveugle (on ne saisit point son regard) de la fatalité.

La peinture de ce terrible portrait est sèche et cruelle comme le personnage qu'elle représente. On ne reconnaît guère Titien dans ces lignes rèehes et coupantes, dans cette couleur un peu métallique. Il est douteux que ce soit de lui ; mais, en tout cas, c'est superbe !

Autre personnage, presque aussi sphinx qw le duc d'Albe : un soldat, un fanatique comme lui : ignatius Loyola. Il est assis» de grandeur naturelle, vu jusqu'aux genoux; de la main droite il tient contre sa taille un livre ; la main gauche est appuyée sur )e bras du fauteuil; sauf ces deux mains, peintes avec une science et une fermeté extraordinaires, et la tète austère et pensive, tout est sombre sur le reste de la toile, le froc noir se mêlant à un fond noir. La physîanonaie est très- étudiée et parfaitement rendue. Il y a moins de verve que dans la pratique habituelle du Titien. De qui serait-ce donc, si ce n'était de lui? Je ne saurais le dire. Acceptons-le naïvement, ainsi que le duc d'Albe^ à cause de leur caractère, si énergiquement exprimé. Ce Loyola appartient au duc de Manchester.

La galerie des portraits du Titien e^t véritablement effrayante, en ce qu'elle fait revivre les principaux acteurs du drame compliqué qui agitait toute l'Europe, durant ce xvr siècle où le vieux monde se débattait contre les tentatives d'une vie nouvelle. Titien les a laissées sur la toile, les images de tous ces hommes

fatidiques qui violentaient la destinée en un sens quelconque : Philippe II, après Charles-Quint et François I**. Il ne lui a manqué que le gros Henri VIII d'Angleterre, abandonné à Holbein avec les révolutionnaires du Nord, comme Luther et Erasme. Lui, Titien, s'était réservé le Midi. E^agnols et Italiens, ils ont tous posé sous son regard : princes, guerriers, papes, cardinaux, sans compter son ami FArétin, qui faillit devenir cardinal. Voici à présent un Alexandre de Médicis, à micorps, presque de profil à gauche, la main droite, tenant un livre, appuyée sur une table. Quoiqu'il soit gravé ^ van Reynst fiX par Gonieilie Visscher, approuvé par Jameson (Public Galleries) et par le docteur Waagen, et envoyé par Sa Majesté, de Hampton Court, ce n'est pas beau, et ce n'est pas Titien, à mon avis

Le portrait d'un duc de Milan, appartenant à M. Holford, semble plus authentique. C'est une peinture trèsvigoureuse et d'une chaude couleur, mais un peu commune d'expression. L'homme porte sur son poing un faucon. Il a la tète large et une grosse barbe roussâtre. Il est vu de face jusqu'aux genoux. Certifié par M. Waagen.

A M. Holford appartient aussi un Repos %n Egypte, provenant de la galerie d'Orléans. C'est la répétition de la Sainte Famille du Louvre (n» 461), répétition mentionnée à ce numéro dans le catalogue de 1855.

Je ne sais slFIaut accepter comme étant du Titien un portrait de Jeune fille occupée à faire de la dentelle. Grandeur naturelle, à rai-corps. Peinture trèsfatiguée, dépouillée et déflorée. Il y a pourtant des qualités dans le ton et le modelé des chairs.

GooQle

84 LES MAtTRES ANCIENS.

Lord Ward a encore envoyé un tableau, de trois grandes figures, très-haut placé, et qui paraît bon; — M. Munro, une Sainte Famille dans un paysage, attribuée au Giorgione par M. Waagen ; — M. Edward Gheney, un Repos en Egypte, etc. Il y a aussi, parmi les dessins non catalogués, un grand arbre, à la plume, très-belle étude du maître.

Le catalogue dit qu'on regarde généralement comme un Titien une grande toile (au rév. P. Staniforth) représentant un Moine qui prêche devant une nombreuse assemblée de personnages, hommes et femmes, assis des deux côtés de la chaire ; c'est, en efifet, trèssaisissant et d'une touche magistrale; on y remarque les portraits de Gharles-Quint, de PhiUppe II et d'un pape. Laissons cette peinture au Schiavone, car, si elle ressemble au Titien par la couleur et la lumière, elle se rapporte aussi, par le dessin et le mouvement des extrémités, au style du Parmesan, qu'Andréa Schiavone mêla souvent au style vénitien.

Mais comment faire pour indiquer seulement ici tant de maîtres habiles, élèves ou contemporains des Bellini, de Giorgione et du Titien ? Il y a, dans les salles de Manchester, les Palma, Pordenone, Bonifazio, Bordone; il y a, de Gima da Gonegliano, une Sainte Catherine, debout, en pied, signée ioànis babtiste conx- GLÀNESis opvs, appartenant à lord Northwick, et qui est admirable; — de Girolamo da Sànta-Croce (non catalogué), un Ghrist sortant du tombeau, et, près de lui , une sainte drapée de rouge et de vert , et un saint en noir; fond de paysage très-lumineux; —de Jacopo da Ponte, il Bassano, deux tableaux (de la collection

ËGOLES DU MIDI. 85

Samuel Rogers), dont une Madone avec l'Enfant qui présente un rosaire à une dame yénitienne; belle qualité du maître, qui, en général, n'est pas estimé autant qu'il le mérite, parce qu'on a l'habitude d'appeler « des Bassan » une foule de tableaux de pacotille, peints dans son genre familier, autour de lui et après lui. Maïs, quand on connaît ses bons ouvrages , par exemple le Samaritain , de la National Gallery, on met , à un certain point de vue , Jacopo Bassano sur la même ligne que ses glorieux rivaux.

L'école était si saine et si forte, à ce moment-là, que presque tous les peintres avaient du talent, et presque le même talent. N'hésite-t-on pas souvent, pour l'attribution d'un tableau vénitien du commencement du XVI' siècle, entre trois ou quatre peintres, et quelquefois des plus grands? N'y a-t-il pas, au Louvre et ailleurs, bien des tableaux qui ont été et qui sont encore ballottés de Titien à Palma, à Schiavone, au Bordone, etc.?

Encore deux maîtres, et nous aurons fini les Vénitiens. On ne saurait glisser sur Tintoret et Véro-

nèse.

Les Tintoret de Manchester sont à peu près tous authentiques, et il y en a treize. Les plus faibles sont : la Consécration d'un évêque, avec le portrait du pape Paul III officiant, au comte de Yarborough; — les Pèlerins d'Emmaûs, au duc de Manchester ; — un portrait de Doge (au même), dont l'original sans doute, provenant de la galerie d'Orléans et gravé dans la Galerie Stafford, se trouve à Bridgewater Gallery, où il est attribué à Palma Vecchio ; — un Procurateur de

Sâint-Marc (à M. Holford), provenant du palais Foscari ; encore ce portrait est-il cependant d'une incontestable originalité.

Un bon portrait est celui d'un Sénateur, à barbe blanche et en manteau rouge, un peu trop rouge, au marquis d'Abercorn.

Deuxbeaux pendants, au comte de Carliste : paysages, l'un avec la Tentation du Christ, l'autre avec le Sacrifice dlsaac.

Hampton Court a fourni deux Tintoret : l'un, trèscélèbre, doit èti^e placé hors ligne, comme la Vénus, du Pontormo, et le Baptême du Christ, de Francia. Il rei^'ésenite les Neuf Muses, figures nues, de grandeur naturelle, d'un dessin et d'une tournure superbes. II y en a une surtout, vue de dos et debout, qui semble sculptée par Micliel-Ange. Ce tableau, gravé par Gribelin, vanté par Jamesou et par M. Waagen, vient des galeries de Charles ?' et de Jacques II.

Le second Tintoret de Hampton Court, provenant aussi de la galerie de Charles I*% représente Estber devant Assuérus ^. Qualité vulgaire.

Deux autres Tintoret ont fait partie de la galerie d'Orléans • : Junon et Hercule enfant, ou l'origine de la voie lactée; 4 pieds 8 pouces sur 4 pieds 1 pouce ; au comte de Daniley. On connaît cette composition, dans laquelle Junon se presse le sein et en fait jaillir des cataractes de lait qui inondent Je ciel. — Léda, à M. Peter Norton. Elle est nue etda grandeur naturelle ;

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