‹ Trésors da̕rt en AngleterreChapitre 13 sur 32 · Le pendant · texte numérisé non relu

Le pendant

La Sainte P'amille, que le catalogue dn Louvre appellerait le Ménage du menuisier (ainsi qu'il a fait pour la petite Sainte Famille de Rembrandt, n° 410, qui représente bien réellement, dans l'idée du maître, la Vierge Marie, TEnfant divin et Joseph Touvrier), est comprise, en effet, comme une simple famille prolétaire; et peut-être les Espagnols et les Hollandais, qui ont interprété ainsi TEvangile, en ont-ils pénétré Tesprit plus profondément que les Italiens avec leurs préoccupations mystiques ou leurs tendances païennes.

La bonne mère, assise sur un siège de bois, au pied duquel est couché un chat familier, tend les bras an petit bien-aimé, que lui appoi'te le père adoptif, debout, en manteau jaune et robe grise. Le vêtement de la femme est d'un ton rosé; elle a sur les genoux une couverture blanche, pour recevoir l'enfant; en arrière, sur le dossier de la chaise, est rejetée une draperie bleue. A gauche, au second plan, on voit l'établi et les instruments du charpentier. Peint dans le style le plus ferme. On songerait presque à Ribera, s'il avait jamais eu, en même temps que sa vigueur, autant de grâce et de tendresse. Hauteur 7 pieds sur 5 pieds de largeur. Gravé par Boydell.

La Madone appartenant à lord Overstone est à peu près de même dimension que la Madone au Chapelet du Louvre (n" 547), mais d'une exécution toute différente, quoique la pose des deux Vierges ait quelque analogie. Ici, outre qu'il y a beaucoup de noblesse dans la physionomie et le caractère, la couleur, moelleuse et blonde, élève Tapparilion au-dessus de l'atmosphère terrestre. Le dessin et le modelé sont

pourtant très-positifs et n'ont assurément rien de fantomatique. C'est la magie de la couleur, qui , seule, donne à cette mère portant son fruit quelque chose de surnaturel.

Le petit Jésus est ravissant : les deux mains dans le sein de la Vierge calme et rayonnante , il retourne la tête de face, dans l'attitude du Bambino de Raphaël, appartenant à lord Cowper. Toujours la robe rose caméha, et une draperie bleue, en travers sur le giron. Fond uni, simple, d'un brun gris. Exporté d'Espagne par M. Ford. Collection Berwick. Décrit par Stirling, Waagen, etc. Une pareille Vierge ne pouvait manquer d'avoir tous les sacrements.

Les autres Madones n'approchent pas de celle-ci. M. W. Stirling en a envoyé deux, dont l'une, avec un saint Jean, figures de grandeur naturelle, provient du couvent de la Mère-de-Dieu, àSéville; — une troisième, dans une gloire, appartenant à sir Culling Eardley, et trop vantée, selon moi, par M. Waagen S est assez ordinaire, sur son fond lourd sans transparence, un peu jaune d'œuf.

Le plus grand des Murillo , 1 2 pieds 6 pouces sur 5 pieds 4 pouces. Saint Gilles en extase devant le pape Grégoire IX, peint pour le couvent des Franciscains, à SéviUe , avait été rapporté d'Espagne par le général

1. Sauf ce désaccord sur la Madone de sir Culling Eardley, toutes les appréciations de M. Waagen, dans le Kunsthlott et dans la Revue universelle des Arts^ concordent avec les nôtres. Nous nous félicitons de nous rencontrer toujours ainsi avec lui; car il a sur tous les critiques de l'Europe, et même de l'Angleterre, l'avantage d'être le seul qui , d'avance , ait pu examiner à loisir les chefs-d'œuvre prêtés à Manchester par les châteaux de l'aristocratie anglaise.

Favier. Il a passé dans la collection Aguado, ainsi, je pense, qu'un Abraham recevant les anges; 8 pieds sur 6. Les trois anges sont à table; Abraham, portant sur un plat un quartier d'agneau , s'avance vers ses hôtes célestes. Scèjie trop vulgaire assurément, mais belle couleur.

Deux pendants, aussi de grande proportion, 8 pieds 6 pouces sur 5 pieds 7 pouces , et provenant tous les deux du couvent des nonnes de Saint-Léandre , à Séville : — Saint Jean et les pharisiens ; le saint debout, son mouton à ses pieds; au milieu, un pharisien barbu, enveloppé d'un ample manteau noir ; à sa gauche, deux autres ligures de pharisiens. Peinture très-énergique et très-colorée. — Le Baptême; Jésus demi-nu, agenouillé au bord du Jourdain; saint Jean, couvert d'une draperie rouge sang, lui verse l'eau sur la tète avec une coquille. Fond de paysage très-clair. Dans le ciel, la colombe planant.

Autre grand tableau, 7 pieds sur 5 : la Fuite en Egypte , dans la manière la plus rude et la plus contrastée, mais excellent.

Enfin, une toile de 6 pieds carrés, à lord Elcho : Saint Augustin, debout et de profil, tend un bissac dans lequel le jeune Sauveur, en robe lilas tendre, met un pain. Au-dessus d'eux, des anges en l'air. Cette gloired'anges, le ciel, le paysage, tous les fonds, superbes!

Miss Burdett Coutts (encore son nom attaché à de petits trésors) possède deux ou trois Murillo, toujours de la collection Rogers, qu'elle semble avoir accaparée en partie : — le Saint Antoine prosterné devant l'apparition de Jésus, portant le globe et la croix, est bien

un peu froid et noir, — mais le Saint Joseph embrassant Jésus, petit tableau de 1 pied de haut, qui a passé aussi dans la collection de M. Henri Hope , est exquis de sentiment et d'expression. Il semble tout d'or, tant il est inondé de lumière.

La France avait autrefois deux portraits de Murillo par lui-même : — Fun au musée espagnol, payé en Espagne 50 000 francs, à c€ que je crois, par le baron Taylor, et qui ne paraissait pas estimé en France selon son mérite ; — l'autre à la galerie Standish , et que Ton considérait comme une sorte de copie assez faible du premier.

Ils sont là tous les deux à TExhibition de Manchester.

Celui du musée espagnol, qui est parfaitement original, et très-beau, et bien précieux, a été acheté par lord Stanley à la vente des objets d'art du feu roi Louis-Phihppe. Il est, on se le rappelle, en buste, dans un médaillon ovale , sur le rebord duquel s'appuie la main droite, une main supérieurement peinte. La tète puissante est de trois quarts à droite et offre quelques traits de ressemblance avec la belle tète de Mohère. La toile porte en bas une inscription.

Celui de la galerie Standish, njui ne saurait être une copie ni une répétition , puisqu'il est disposé autrement, a bien moins de caractère; mais encore n'est-il point à dédaigner. Peut-être a-t-il été peint dans l'atelier du maître par un de ses élèves.

Il y a encore quelques autres toiles de cette même galerie Standish , dont un Anglais excentrique avait fait cadeau par testament à l'ex-roi des Français, et qui est retournée presque tout entière dans l'île d'o

elle était venue : — un enfant Jésus dormant dans les bras de saint Joseph; — unEcce Homo, assez froid, etc.; — et, du musée espagnol, un paysage très-lestement barbouillé.

Une esquisse intéressante, en ce qu'elle montre les préparations ét les dessous du m^iire, est l'étude d'une femme qui boit dans une coupe de bois , pour l'immense tableau du Moïse frappant le rocher, de l'hôpital de la Charité , à Séville.

Une Tête du Christ couronné d'épines sur ses longs cheveux bruns, sorte de sainte face qui s'enlève au milieu d'une toile dont le fond est seulement frotté de gris, provient de la collection Berwick, comme la belle Madone à la couleur magique , et appartient au même propriétaire, lord Overstone.

Deux autres peintures, certifiées par M. Waagen, ont échappé à mes recherches : un Sposalizio , au comte de Listowel, et une esquisse du Miracle des pains, dont la grande peinture est, avec le Moïse , à la Charité de Séville.

Encore un, le dernier, et qui n'est point catalogué^ : l'enfant Jésus , de grandeur nature'lle , en belle robe rosée, est debout et de face, les yeux levés vers le ciel. De sa main gauche il tient sa houlette ; la main droite repose sur la tête d'un mouton. A ses pieds, deux autres moutons. Est-ce le tableau célèbre, plusieurs fois gravé sous le nom du Bon Pasteur? Je crois qu'il y en a un original au musée de Madrid. Lord EUesmere en

1. Le nouveau tirage du catalogue a réparé cette omission. C'est, en effet, le Bon Pasteur {the Good Shepherd) ^ et il appartient au baron Lionel Rothschild.

possède dans sa galerie une très-belle copie par Grinioux. Le Saint Jean à l'Agneau, de la National Gallery, doit être le pendant de ce Bon Pasteur, et il a aussi été gravé comme tel. Quoi qu'il en soit, le Jésus de Manchester, malheureusement placé en fausse lumière, semble d'une qualité très-distinguée.

A Murillo, qui mourut en 1682, finit, hélas ! l'école espagnole. Velasquez avait disparu depuis vingt-deux ans déjà. Il n'y avait plus que des élèves de ces deux grands maîtres, et quelques peintres assez robustes, comme Goello, qui faisaient de vains efforts pour perpétuer la gloire de l'art espagnol. Dès la fin du xvii^ siècle, à défaut d'artistes nationaux, l'Espagne était envahie par des étrangers médiocres , et Luca Giordano y régna de 1692 à 1702. Au milieu du xvn^ siècle, c'est l'Allemand Raphaël Mengs , déguisé en caricature de Guido Reni, qui a le monopole des arts à Madrid. Où sont donc les successeurs de Velasquez et de Murillo ? Il n'en parut point.

Depuis eux, un seul homme en Espagne fut un véritable artiste : c'est Goya. On voit de lui à Manchester quatre pochades d'enfants, non cataloguées' et égarées dans la Clock Gallery, ce refugium peccatorum,

Goya vécut bien vieux, et, de la France où il mourut (à Bordeaux, en 1828), il put voir les Aparicio, les Madrazo et bien d'autres livrer au triste style de Louis David — sa patrie, la patrie de Velasquez !

1. Le nouveau tirage du catalogue les enregistre au nom de Goya: « quatre esquisses d'Enfants qui jouent. »

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