‹ Trésors da̕rt en AngleterreChapitre 14 sur 32 · LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LES ALLEMANDS

Meister Stephan, Martin Schôn, Wohlgemûth, Le Maître de la Passion Lyversberg , Griinewald d'Asschaffenburg.

Il faut reprendre maintenant la lignée du Nord.

Il n'y a véritablement qu'une seule école du Nord : Allemands, Flamands, Hollandais, jusqu'au xvi* siècle, époque où l'influence italienne a modifié en même temps l'art de ces trois peuples.

C'est le même génie au fond, avec seulement ces différences climatériques et physiologiques, si l'on peut ainsi dire, qui se remarquent aussi dans les nombreuses familles de Fécole italienne.

L'histoire de ces anciennes écoles du Nord n'a été éclaircie que très-récemment, et, bien que quelques critiques français y aient contribué, elle n'est pas encore très-famiUère à la France.

Chose singulière! c'est pendant que leurs peintres

allaient se replonger dans Timitation étrangère à la source italienne, Overbeck chez les Ombriens, Cornélius chez les Florentins, c'est à ce moment-là que les érudits germaniques ressuscitaient l'histoire de leur art indigène, qui en vaut la peine.

Cette histoire, ou du moins la demi-lumière dont on l'a éclairée, ne commence qu'avec le xv* siècle, et, quoi qu'on ait fait, les van Eyck demeurent toujours, dans le double sens du mot, les premiers maîtres du Nord.

Logiquement c'est donc par eux qu'il faudrait commencer; mais, comme ils ont dans les Pays-Bas une / postérité nombreuse et ininterrompue jusque vers le miheu du xvi^ siècle, comme les écoles flamande et hollandaise se perpétuent ensuite, à travers des fortunes diverses, jusqu'à la fin du xvii% nous prendrons d'abord l'école allemande, qui tombe au xvi% et qui, hélas ! ne s'est plus jamais relevée depuis.

Le prince Albert possède à Kensington Palace la plus belle collection privée qui existe de ces maîtres primitifs des écoles du Nord, de même que la collection appartenant en propre à la reine Vittoria, et provenant de George IV (à Buckingham Palace), est une des plus belles du monde, comme choix des maîtres hollandais et flamands.

C'est donc le prince Albert qui a envoyé pi*esque tous les Allemands, et la plupart et les meilleurs des Flamands primitifs.

Le plus ancien maître allemand dont on ait ou dont on croit avoir le nom avec les œuvres, exceptant la vieille école de Bohême, est Meister Wilhelm, appelé

quelquefois Guillaume de Herle (entre 1360 et 1380), à qui on attribue des tableaux de la cathédrale et du musée de Cologne. Peut-être est-ce à côté de lui que s'était formé Hubert van Eyck.

Meister Stephan, Stephan (Etienne) Lothener, Fauteur du fameux triptyque de la cathédrale de Cologne, où est représentée au centre l'Adoration des mages, passe pour avoir été élève de ce maître Wilhelm. Il florissait, comme disent les érudits, à Cologne dans les premières années du xv' siècle.

Nous avons de lui, à Manchester, un tableau, un chef-d'œuvre.

Trois figures en pied et debout : sainte Catherine d'Alexandrie, saint Mathieu et saint Jean l'évangéliste. Catherine est au milieu, la main droite sur une grande épée ; elle porte une riche couronne d'or et un manteau rouge, presque sans plis. A gauche, Mathieu tient un livre ; derrière lui est un petit ange en manteau vert clair. A droite , Jean , de face , tout en blanc , un calice d'or à la main; son aigle, en avant, par terre; cet aigle , qui a une large auréole d'or , est étonnant. Je n'ai jamais rien vu de plus réel et en même temps de plus énergique dans aucune école. Le tout, très-fin de galbe, de modelé, de ton, est d'une tournure trèssimple et très-fîère.

Les figures ont plus de 1 pied de proportion : le tableau, environ 1 pied 8 pouces de haut et 15 à 18 pouces de large.

Martin Schôn est de la même époque à peu près. C'est , relativement à Cologne , l'école du haut Rhin. Mais le style est peu différent. Les deux écoles ne s'é-

cartent guère, au fond, de Jan van Eyck. On prétend même que le gracieux "Martin Schôn, comme le gracieux Memling, a reçu des leçons de Rogier van der Weyden, Félève de Jan. On le croirait, à son œuvre gravé, si ce n'est qu'il a encore plus d'élégance et de sentiment.

Ses deux tableaux de Manchester sont sur panneau: % une petite Madone en manteau rouge, assise sous un arbre, dans un beau jardin; œuvre très-délicate et trèspoétique. 11 pouces seulement sur 8 pouces trois quarts. Au prince Albert. — Pilate et les Juifs, à M. J. H. Green; le Christ de profil à droite, un manteau gris jeté sur ses épaules, est présenté au peuple. La figure a presque 2 pieds de proportion ; le tableau 3 pieds de haut sur 1 pied 4 pouces; c'est ui> volet de triptyque probablement. Il provient de la collection Aders. M. Waagen le cite , quoiqu'il ait déclaré ailleurs , je crois , que les seuls tableaux bien authentiques de Martin Schôn étaient ceux de Colmar.

L'authenticité de ces deux peintures peut être contestée, en effet, malgré leur charme et leur perfection ; la Madone au prince Albert se rapproche cependant du type si bien marqué dans les douces et fines gravures du maître.

C'est là un des avantages de l'Exhibition de Manchester, de pouvoir comparer les peintures et les gravures des maîtres qui ont pratiqué ces deux arts, et de pouvoir aussi consulter leur œuvre gravé par d'autres d'après eux. Il n'y a qu'à monter sur la galerie du transept, où sont classées les productions de la gravure, depuis les nielles jusqu'à ce jour.

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Martin Schôn y est très-complet et en superbes épreuves; Albert Dûrer aussi, et toute son école, et Cranach, et Lucas de Leyde, et les autres de tous pays.

Bien souvent, après avoir contemplé les Raphaël et les Italiens du xvr siècle , nous nous sommes donné le plaisir d'aller admirer les Marc-iVntoine, les Augustin Vénitien, les Marc de Ravenne, les Bonasone. Mais cftâ est en dehors de notre sujet pour le moment.

On a beaucoup discuté pour savoir si Martin Schôn, qui fut probablement le maître de Holbein le vieux, n'avait pas été aussi un des maîtres de Dlirer. Gela se peut et les dates ne s'y opposent point, puisque le beau Martin (Martin Schôn) ne serait mort qu'en 1488, selon le document découvert par M. Passavant, et même, selon M. Wauters, de Bruxelles, qu'en 1499. Pour ma part, je suppose ce lien entre les deux maîtres de Golmar et de Nuremberg, à voir certaines analogies dans leur travail comme graveurs, quoique leurs caractères soient si différents ; l'un si tendre et si naïf, l'autre si ferme, si grandiose, et souvent étrange jusqu'à la sauvagerie.

En tout cas, voici le vrai maître de Dûrer, celui à qui il ressemble et à qui certainement il a dû plusieurs de ses énergiques qualités. En étudiant les trois tableaux de Wohlgemlith à l'Exhibition de Manchester, on est encore frappé de l'idée que nous avons déjà exprimée à propos de Raphaël et de Michel- Ange : — Les plus grands hommes ont toujours des préparateurs.

Wohlgemlith a été le Ghirlandajo d'Albert Dûrer.

Deux de ces peintures de Wohlgemûth sont extrêmement curieuses : une Descente de Croix et Pilate se lavant les mains; pendants qui paraissent être des vo-

lets et dont les panneaux ont 3 pieds 4 pouces sur 1 pied 8 pouces. La composition est très-dramatique, le dessin accusé avec une vigueur exagérée ; les mouvements et les expressions ont une violence qui va jusqu'au fantastique. Dïirer a eu cela aussi quelquefois dans ses conceptions et dans son exécution.

Ces Nurembergeois sont les Florentins de FAllemagne, et Durer en est le Dante et le Michel- Ange. ^

L'Institution de Liverpool, propriétaire de ces deux raretés, contrôlées par M. Waagen, a envoyé, de plus, un troisième Wohlgemûth , Madone avec l'Enfant , qui reçoit une coupe du donateur ; figures de 1 pied et demi de haut; — et un tableau de l'école, représentant à peu près le même sujet.

Avant d'accoster le glorieux disciple de Wohlgemûth, nous trouvons deux grands artistes absolument inconnus en France, le Maître de la Passion Lyversberg et Grixnewald d'Asschaffenburg.

Ce Maître de la Passion Lyversberg (on désigne ainsi le peintre anonyme d'un tableau représentant la Passion, conservé dans la collection du conseiller Lyversberg, à Cologne) est présumé le même que le Maître de Werden, dont la National Gallery a réuni quatre panneaux trouvés dans une vieille abbaye de Werden, près Dusseldorf. C'est donc encore l'école de Cologne.

Le prince Albert a envoyé trois tableaux du Maître de la Passion Lyversberg, peints probablement entre 1466 et 1470 : une Présentation au temple, sur fond d'or , avec six figures à droite et six à gauche ; peinture claire, fine et ferme ; 3 pieds 7 pouces sur 2 pieds 9 pouces ; — une petite Sainte Famille, — et un

portrait de femme, mi-nature, en buste, avec les deux mains; elle a une coiffure blanche empesée et un vêtement noir ; le caractère sérieux de la tête et la correction du dessin font songer à Holbein dans sa manière sèche.

Le Grûnewald, appartenant aussi à la galerie du prince Albert, et provenant de la collection Orford, est un grand tableau d'autel, triptyque haut de 6 pieds, dont le panneau central a environ 4 pieds de large et les volets environ 1 pied et demi. A l'intérieur des volets, saint Philippe, saint Jacques et saint Érasme ; à4' extérieur , que nous n'avons pas vu, le triptyque étant ouvert, saint Nicolas et saint George.

Mais c'est la composition principale qui est belle! On conçoit que ce Griinewald ait été dans son temps une sorte de rival d'Albert Durer. Au milieu, la Vierge tenant l'Enfant est couronnée par deux anges ailés ; son pied nu repose sur le croissant. A ses côtés, sainte Catherine et sainte Barbara. Ces trois figures de femmes, debout, presque de grandeur naturelle, sur fond d'or, sont exquises ; les têtes ont un charme, les costumes une élégance, le coloris une richesse, une vigueur, une harmonie, que Memling n'a point surpassés.

A propos de ce Grûnewald, le catalogue a fait une plaisante misiake: dans les notices biographiques S par ordre alphabétique, qui suivent la nomenclature des tableaux, on trouve à la lettre G: ^ Griinewald, Mathias, né à Asschaffenburg vers 1450, mort en 1510; »

1. Ces Qotices ont disparu de la deuxième édition du catalogue.

et à la lettre A : « Asschaffenburg , Mathias, né à Griinewald, 1450, mort en 1510. » Asschaffenburg est, comme on sait, sur le Mein, pas loin de Francfort. Mais, par malheur, il y a, je crois, sur les bords du Rhin, un village qui s'appelle Grûnewald (forêt verte). Grûnewald d 'Asschaffenburg ou Asschaffenburg de Grûnewald, qu'importe? Son tableau est là. Le nom ne fait rien à l'œuvre.

Albert Durer, Cranach, Holbein.

Albert Durer. Combien en avez-voas en France? Point; si ce n'est, à ce que je crois, un qui est au musée de Lyon, et où même se trouve le portrait du maître avec ses longs cheveux d'or. Quant au tableau de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais , rue Saint- Antoine, je suppose qu'on a renoncé depuis longtemps à le prendre pour un Dûrer.

A Manchester, nous avons un portrait et une Madone d'Albert Diirer.

Le portrait, appartenant au duc de Northumberland, offre un grand intérêt, car c'est le portrait, signé et daté 1497, du père de l'artiste, du vieil orfèvre bon- grois. Albert, alors âgé de vingt-six ans, n'avait pas encore vu l'Itahe, où il n'alla que neuf ans après , en 1506. Ce portrait a été gravé par Hollar. Je crois qu'il y a, à la galerie de Florence, un autre portrait qu'Albert avait fait de son père, quelques années auparavant.

Le père Durer est en buste , moins grand que nature, dans cette proportion mixte qu'affectionnaient

les Allemands de cette époque-là, et que Holbein aussi a souvent donnée à ses portraits, par exemple à celui d'Érasme (n° 208 du Louvre). Il est tourné de trois quarts à gauche ; ses deux mains croisées sont presque cachées dans les grandes manches de sa houppelande jaunâtre, doublée de fourrure noire. Sa toque est noire aussi. Le fond sur lequel il se détache est un simple frottis, très-léger, à la manière de certains fonds de Rubens. L'exécution est large, facile, point du tout sèche, très-onctueuse au contraire, la touche mêlant les couleurs avec une harmonie tout à fait juste. La tête a un franc caractère, beaucoup de pensée et beaucoup de force. On dirait que cette peinture est une ébauche très-avancée, jetée là de première impression d'après la nature, et sur laquelle le célèbre graveur n'a pas encore eu le temps de ciseler les contours, ce qui donne quelquefois à ses tableaux un peu de dureté et de froideur. Le beau portrait de Sénateur (daté 1514), que possède la National Gallery, est bien plus arrêté et semblerait sec à côté de celui-ci.

La Madone (non cataloguée)* est un panneau découpé en ogive, et haut d'environ 2 pieds. La Vierge, assise sur un trône , se presse de la main gauche le sein, et de la main droite porte l'enfant Jésus. Elle a une couronne et de longs cheveux crêpés, couleur d'or. Robe bleue, manteau rouge. Au pied du trône

1. Je suis très-heureux de trouver mon attribution confirmée par la nouvelle édition du catalogue , où est enregistrée cette Madone d'Albert Diirer, comme provenant de Windsor Castle. C'est une garantie de plus ; car à Windsor Castle, comme à Buckingham Palace, tout est bon.

sont agenouillés, à droite, un évêque en noir, et tenant un livre; à gauche, un autre évêque, en blanc, les mains jointes sur sa crosse. Entre eux, et tout à fait au premier plan, un vase de terre bleue, avec des lis dedans. Derrière le trône , échappée de paysage : d'un côté, des collines vertes; de l'autre, on distingue une grande flèche de cathédrale; est-ce la cathédrale de Nuremberg ?

Cette peinture est extrêmement ferme , d'un dessin savant et grandiose. La tête de la Vierge rappelle les Madones de l'œuvre gravé.

Près du portrait peint par Diirer est un portrait peint dans la même proportion par un de ses élèves, Hans Scheuffelein , et qui représente un autre peintre et graveur de leurs amis, Hans Sebald Beham, une puissante tête. Ces Allemands du xvr siècle étaient de fameux hommes. Vous n'avez plus des têtes comme ça au XIX* siècle.

Ce vieux Beham, aux traits énergiques, a les mains croisées, comme le père de Durer. Mais ils ne restaient guère ainsi, les bras croisés, que pour poser devant les grands peintres, en causant après le travail. Il porte une toque noire et un pourpoint noir, sur lequel ressort sa large barbe blanche , taillée carrément , sans moustaches. Pour fond, de l'eau et du ciel Au miheu de l'eau (serait-ce le Rhin?) on voit une île et un rocher. Ce portrait de Beham appartient aussi au duc de Northumberland.

Un second portrait, par Scheuffelein , Jeune Fille en buste, mi-nature, paraît également très-bon. Mais il est trop haut placé pour qu'on puisse l'examiner.

De Hans van Kulmbach , autre sectateur de Durer, un portrait de jeune homme , appartenant au prince Albert ; — de George Pencz, qui étudia en Italie après s'être formé à Nuremberg, un portrait d'Érasme, copié sur une peinture de Holbein. On lit au bas : « D. Erasmus Roterodamus, etc., 15 G. P. 37. « Sans ce monogramme de George Pencz avec sa date 1537, cette excellente copie aurait toujours passé très-probablement pour un original. A Sa Majesté , du château de Windsor. Cité par Jameson et Waagen.

De Hans Burgkmair, ami de Durer, une Adoration des bergers, au prince Albert, ainsi qu'un enfant Jésus apprenant à marcher, par un Allemand, qui a peint à Ulm, au commencement du xvi^ siècle, Martin Schaffner.

Lucas Granach est le principal maître d'une autre branche de l'école allemande , de la branche saxonne qui représente si bien le mouvement de la Réformation. Il se trouvait justement à Wittemberg, où Luther était professeur de l'université. Il fut à Luther ce que Raphaël fut à Léon X. Il le peignit, lui et les siens, signant ces têtes de révoltés avec un petit dragon de feu.

Luther, le gros électeur de Saxe (le Louvre, n" 99, en a un superbe petit portrait par Granach) et une bande de réformés , nous les avons à Manchester en très-belle qualité, tous en noir, réunis sur un panneau appartenant au comte Graven. Les têtes sont fières et vivantes; l'ensemble est d'un ton vénitien.

Nous avons aussi une femme qui dort près d'une fontaine (à la Liverpool royal Institution). Granach,

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comme on doit bien le penser, n'a pas fait de sujets catholiques, apostoliques et romains; il n'a guère fait que des femmes nues, après ses amis les protestants : des Èves ou des Vénus , des baigneuses ou des dormeuses; celle-ci, qui est supérieurement modelée presque sans ombre, comme d'habitude, a ^environ 1 pied et demi de haut. Elle porte la date 1534 avec le dragon ailé. Ces deux Cranach sont cités par M. Waagen.

Qui aurait des Holbein si l'Angleterre n'en avait pas? L'Angleter^re en a, je crois, par centaines : à Hampton Court, à Windsor Castle, à Kensington Palace, dans toutes les résidences royales, dans tous les châteaux de la vieille aristocratie. Durant un quart de siècle, Holbein est à lui seul toute la peinture en Angleterre. L'Angleterre n'a que lui et ses continuateurs obscurs, et quelques autres étrangers venus après lui, pour occuper tout le xvi^ siècle.

Dans la Galerie des portraits, nous trouverons une douzaine de Holbein, sans compter les miniatures, qui sont des merveilles. Ici, dans la Galerie des anciennes écoles, nous en avons six ou huit pour échantillon.

D'abord, un des plus précieux qui existent, le Henri VIII, à mi -corps, appartenant au comte de Warwick ; c'est l'original typique que le maître a reproduit plusieurs fois. Une de ces excellentes répétitions, appartenant au duc de Manchester, a été classée dans la série des portraits historiques.

Ce Henri VIII est effrayant à voir ainsi, de pleine face et de grandeur naturelle, tel que Holbein a osé le faire avec une sincérité prodigieuse. Il est modelé

en vive lumière, avec des demi-teintes si claires et si fines , qu'on ne perd aucun détail de ce visage monstrueux, démesurément étalé aux tempes et autour des oreilles, où siègent tous les instincts brutaux, gloutons et sanguinaires, aux mâchoires, que Rabelais eût appelées des badigoinces , autour du menton et aux lourdes attaches de son fanon de buffle. Nous verrons à la Galerie des portraits ses femmes qu'il a tuées, et les hommes qu'il a tués.

Cette page d'histoire, peinte par Holbein, en apprend plus sur le pape de l'Angleterre qile tous les livres et toutes les chroniques.

L'art est un témoin impitoyable quand il traduit ce qu'il voit et comme il le voit.

Aussi, en général, les souverains du monde ont-ils toujours eu plus de précaution que ce bon et imprudent Henri VIII, et ils se sont arrangés avec leurs peintres pour se faire présenter à la postérité dans toute leur gentillesse. François l'% qui avait aussi une tête assez phénoménale, n'est-il pas tout à fait aimable dans le portrait du Titien (n^ 469 du Louvre), lequel, à la vérité, n'a pas été peint d'après nature? Ce rustre de Jean Cousin ne fut pas si flatteur dans le buste en bronze, qu'il a laissé du roi chevalier. Et le petit Charles IX, de Jehannet(n^ 107 du Louvre), si mignonnement pomponné , qui s'imaginerait qu'un jour , — une nuit ! — il ait eu l'idée de chiffonner sa coUerette avec une arquebuse? Il faut lui regarder dans le jaune des yeux pour deviner cela.

Ce n'est pas sans raison qu'on appelait autrefois si naïvement les peintres royaux des valets de chambre^

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fonction trop honorable pour tomber en désuétude, et qui s'est toujours perpétuée depuis.

Nous avons aussi à Manchester deux portraits de François précisément, très-beaux tous les deux, et attribués à Hoibein. Il me parait que ni l'un ni l'autre ne sont de kii.

L'un de grandeur naturelle, à mi-corps, appartient à Sa Majesté (château de Hampton Court); le catalogue dit lui-même que ce pourrait être un Glouet; mais ce n'est pas de Glouet non plus, à mon avis, du moins du Jehannet qui a fait le petit Charles IX. Jehannet et son école ont la finesse du modelé, la délicatesse du dessin, un esprit très-subtil dans la tournure de leurs portraits, toutes qualités assez étrangères au François de Hampton Court, qui est très-savant et trèsferme, mais un peu lourd.

L'autre François P% aussi en buste, mais de petite proportion (le panneau a 1 pied 8 pouces sur 1 pied 2 pouces), a bien plus d'analogie avec Hoibein, et, sauf à se demander où et quand Hoibein aurait fait ce portrait du roi de France, on l'accepterait volontiers. Mais il y a une difficulté, si ce n'est point une faute typographique : le catalogue mentionne une signature avec la date : Amo D.n.i, 1509. Je n'ai pas pu découvrir et vérifier moi-même cette date malencontreuse.

En 1509, Hoibein avait onze ans, et le prince qui devait être le roi François en avait quinze !

Cette excellente peinture vient pourtant de la galerie du prince Albert \ qui ne laisse guère passer de ces

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