DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Supposons que le musée du Louvre ait été formé hier, tout à coup, par enchantement, mais que^ par une fatalité quelconque, il doive être dispersé demain. Ne serait-il pas préiîieux, en souvenir de ce meeting extraordinaire, d'en posséder une sorte d'inventaire estimatif, aussi complet que possible, où Ton retrouvât au besoin la description et l'historique de tant de chefsd'œuvre livrés de nouveau à une circulation aventureuse.
La collection de Manchester vaut à peu près le Louvre. L'école espagnole, les écoles primitives du Nord, les écoles allemande, flamande et hollandaise, y sont même plus nombreuses et plus superbes. L'école anglaise n'est que là. Seulement pour les grands Italiens de la Renaissance, le Louvre surpasse Manchester.
Et tout cela;, rassemblé d'hier^ sera dispersé demain.
L'auteur de ce livre a donc été préoccupé^ avant tout^ du désir de dresser un inventaire fidèle de ces Trésors accumulés par Taristocratie anglaise; des anciens tableaux spécialement. Il s'est attaché à les décrire et à les priser avec conscience, sans rien omettre qui eût de la valeur, ainsi que procède un honnête fonctionnaire chargé de rendre compte d'un héritage.
Ce livre a été écrit en partie à Manchester, d'après peinture, devant les tableaux, étudiés un à un, à loisir et par plaisir, comme le peintre fait d'après nature, devant son modèle. On peut tenir pour exactes les descriptions et toutes les observations qui se rapportent directement à Taspect des œuvres elles-mêmes.
Quant à la critique, elle est naturellement personnelle à Tauteur, tout aussi fanatique qu'un autre, et qui avoue volontiers ses passions et ses antipathies. De ses idées et de ses goûts chacun pensera ce qu'il voudra.
Où quelques erreurs ont été inévitables peutêtre, c'est dans les indications documentales, annexées à divers tableaux : origine, transmission, prix, graveurs, propriétaires, etc. Pour cer-
tains de ces renseignements^ Tauteur a pu être égaré en suivant le catalogue provisoire, si imparfait et si fautif; pour d'autres, il a été obligé de consulter sa mémoire plus souvent que les livres d'érudition, qui lui manquaient dans la grande cité industrielle. Il espère que, du moins, sur les tableaux eux-mêmes, et sur les peintres, on n'aura guère à lui reprocher que des fautes volontaires : diverpes suppositions hasardées, ou bien trop de facilité a accepter des attributions contestables; mais il a eu soin de prévenir quand l'authenticité d'une œuvre était douteuse.
Du reste, ce travail, publié d'abord par le Sirrir, a été revu entièrement, corrigé, annoté, et augmente de plusieurs chapitres inédits sur rÉcole anglaise.
L'examen de ces Trésors d\irt eût exige des trésors de science. Les érudits pardonneront à l'auteur de n'être qu'un artiste. Peut-être a- t-il eu tort de chercher quelquefois à découvrir dans les tableaux riiistoire des maîtres, des écoles, deTarten général. S'abandonner à la fantaisie , causer de choses et d'autres, à la mode française, eût été moins comprome' tant et plus facile. Le livre sans doute y eût gagné deTinUTêt, au point de vue des littérateurs, mais assurément il eu aurait perdu,
au point de vue des vrais artibtes^ des amateurs et collectionneurs^, et même des critiques sérieux qui interrogent le passé sur l'avenir.
Une histoire générale de l'art semble être dans les tendances et les nécessités de la civilisation moderne. Les monographies nationales ne suffisent plus. Le caractère de notre temps^ en art, en littérature, en sciences^ aussi bien qu'en économie sociale et en industrie^ c'est la généralisation^ c'est l'universalité. Les frontières morales sont abaissées entre les peuples. Ils sentent désormais, non-seulement la concordance de leurs intérêtS;, mais la solidarité de leur imagination et de leur intelligence.
Cette histoire universelle de l'art^ comment la faire^ sinon en récoltant des faits^ des dates^ des particularités de toute sorte, qui aident à comprendre les différentes époques , les différents pays, les génies différents, et surtout à saisir les analogies et les harmonies qui les relient dans une grande unité?
Pour faire une gerbe, il faut rassembler des épis.
Londres, 1857.
OUVERTURE DE l'eXHIBITION
De tous les pays du monde, la Grande-Bretagne est le plus riche en trésors d'art. Le docteur Waagen, directeur du musée de Berlin, qui a écrit un livre sous ce titre {Treasures of Art in Great Britain, 1854*), n'a » vu qu'une partie de ces richesses, et cependant il n'y a point d'Anglais qui en ait vu autant que lui. Personne ne connaît ce que l'Angleterre possède de tableaux, sculptures, ciselures, camées, ivoires, émaux, gravures, etc.
Tout objet d'art importé dans cette île n'en ^ort plus; il est condamné à la réclusion perpétuelle ; on ne le revoit plus jamais dans la circulation, et l'on finit même par ne plus savoir s'il existe.
L'Angleterre est pour les chefs-d'œuvre comme le tombeau pour les morts : sa porte ne s'ouvre point en dedans.
1. Précédemment le docteur Waagen avait publié : Kunstwerke und Kûnstler in England ^ Berlin, 1837 , 2 volumes in-12. L'ouvrage anglais et l'ouvrage allemand n'ont jamais été traduits en français,
Si l'on fait , un jour , l'inventaire des collections enfermées dans les hôtels et les châteaux de l'aristocratie anglaise, ce sera peut-être l'ouvrage le plus instructif sur l'histoire de l'art.
L'Exhibition des Trésors d'Art de la Grande-Bretagne {Exhibition of the Art Treasures of the United Kingdom) est donc pour les artistes une bonne fortune singuhère, imprévue, et qui ne se renouvellera pas de longtemps.
Mais pourquoi cette Exhibition n'a-t-elle pas lieu à Londres ? Du continent à Londres, il n'y a du moins qu'à passer un petit canal {the channel), et à glisser deux heures sur un petit ruban de fer. Pourquoi à Manchester, cité purement industrielle, qui semble plus préoccupée du libre échange commercial que du développement des arts?
L'Exhibition a lieu à Manchester, parce que c'est Manchester qui l'a inventée et précisément dans un but industriel.
L'Angleterre ne produit point de dessinateurs sur étoffe qui puissent rivaliser avec les dessinateurs français. Les fabricants de Manchester, afin de donner à l'impression de leurs étoffes une certaine élégance, sont donc obligés, le plus souvent, d'aller chercher en France leurs faisetirs de dessins. Mais on a beau mporter à grands frais des artistes, à peine sont-ils en Angleterre qu'ils perdent le goût, l'imagination, toutes les qualités vives et attrayantes de l'esprit français, — ou bien ils s'y ennuient et s'en vont.
Comment faire ? Est-ce qu'on ne pourrait pas développin^ le bbn goût sur la terre même où tournent liôfe
OUVERTURE DE L'EXJHIBITIÛN. 3
moulins, où les grandes ifiécsipiques soufflient leur vapeur noire ? Pourquoi la vocation artiste ne serait-elle pas là aussi bien qu'ailleurs ? Peut-être est-c^ seulement l'éducation qui manque ? On appreq4 beaucoup par les yeux.
ILiCS riches manufacturiers de Manchester ont donc eu l'idée de faire voir tout d'un coup à leurs travailleurs ce que le génie de tous les peuples a créé de plus magnifique. En forgeant, on devient forgeron. En voyant, ne pourrait-on pas devenir artiste?
L'idée a été comprise aussitôt, et enveloppée d^ divers prétextes qui y ont intéressé la nation entière : par exemple « de rappeler et ^'illustrer l'histoire de l'Angleterre, dp nipntrer une collection de portraits de ses grands hommes, de marquer les progrès de ses arts, et d'en présenter aux yeijx une histoire chronologique. » On a prouvé que « la métropole industrielle était l'endroit le plus favorable pour cette solennité, comme étant le centre d'un district dont la population dépasse celle de Londres ou de Paris, comme ayant un réseau de railways qui rayonne sur tout le pays, et surtout, ajoute the Times, comme ayant une élite d'habitants qui offrent toutes les qualités requises de goût, d'énergie et d'argent. »
Que Manchester soit un peu loin pour les visiteurs du continent, on ne s'en est point inquiété. Les artistes de France, de Belgique, de Hollande, d'Allemagne, viendront s'ils en ont envie. La distance ne compte jamais dans les calculs des Anglais. Il ne s'agit point, d'ailleurs, du plaisir et de l'instruction du continent, mais de Yédifccation de leurs compagnons {for the edifi-
cation of their fellow-men). C'est une spéculation tout anglaise, une affaire.
Vaffaire a été admirablement conduite, et réalisée en un an. Les promoteurs de l'entreprise ont tenu un meeting, élu un comité, et souscrit, séance tenante, un fonds de garantie de près de deux millions*. Làdessus, la Banque d'Angleterre a avancé l'argent nécessaire, et on a construit, en six mois, un superbe palais, à l'extrémité d'un faubourg de la ville.
Pendant ce temps-là, le comité obtenait le patronage de la reine et du prince Albert, l'appui et la coopération de lord EUcsmere (mort tout récemment), lieutenant du comté ; de lord Carliste , lieutenant d'Irlande ; de la plupart des membres de la nobility et de la gentnj anglaise, et des principaux amateurs et collectionneurs. On était sûr, dès lors, de réunir un incomparable musée de chefs-d'œuvre.
Ce qu'Anglais veut. Dieu le veut; les Anglais, du moins, en sont convaincus, et, comme ils s'aident euxmêmes avec une rare capacité, le ciel les aide. Tout a été fait, et très-bien fait, pour l'époque fixée. Les colonnettes de fer ont poussé hors de terre et se sont couronnées de vitrages ; les tableaux sont venus des trois royaumes se pendre aux lambris; les personnages de la vieille Angleterre se sont dressés côte à côte, depuis la reine Elisabeth jusqu'à la reine Vittoria (Cromv^ell tout près de Charles P"" !j ; les statues de marbre ont monté sur des piédestaux; les ciselures et les bijoux précieux se sont casés dans des écrins. D'autre
part, les billets d'abonnement (season tickets) avaient été souscrits en grand nombre, plus de dix mille, à deux guinées. Les hôtels avaient préparé des logements supplémentaires. Les pickpockets de Londres étaient arrivés par express. Les robes des ladies étaient empesées à triple dose. On n'attendait plus que le prince Albert, la reine étant retenue at home par son nouveau-né ^
Le 5 mai, jour de l'ouverture, tout Manchester était sens dessous dessus. Les ouvriers étaient sortis de leurs demeures sombres et paraissaient en plein air, il en faisait, sinon en plein soleil, il n'en fait guère à Manchester. Tout le peuple {miss Mob) roulait dans les larges rues de Old Tra/ford, conduisant à l'Exhibition. Toutes les fenêtres et des estrades d'occasion étaient garnies de spectateurs sur le passage du cortège.
La galerie centrale du palais de l'Exposition se remplissait d'une foule privilégiée, nobles du comté, négociants de la ville ( tous les possesseurs de season
1. Plus tard, la reine Vittoria a fait sa visite à l'Exhibition de Manchester, le 30 juin, précisément, je crois, le jour anniversaire de son inauguration comme souveraine, en 1837. Elle était accompagnée non-seulement du prince Albert , qu'il faut appeler désormais le prince Consort , mais de plusieurs de ses enfants , du jeune prince de Prusse, qui doit devenir son gendre, de la duchesse de Sutherland , de plusieurs ministres, d'une foule de grands seigneurs, de fonctionnaires et de gentlemen distingués des trois royaumes. La solennité a été très-belle, non-seulement à Manchester, mais dans tout le pays environnant. Un seul malheur, assez fréquent à Manchester, a troublé la fête : une pluie abondante et persévérante, qui a même pénétré dans la grande halle du palais de l'Exhibition, mais sans dommages pour les tableaux et les objets d'art.
Le roi des Belges , Léopold , avec ses enfants, le comte de Flandre et la princesse Charlotte (aujourd'hui femme de l'archiduc Maximilien , frère de l'empereur d'Autriche) ont aussi visité l'Exhibition de Manchester, le 16 juillet.
tickets à 2 liv. 2 sch.)? journalistes des divers points de l'Angleterre, surtout de Londres, et même le célèbre correspondant du Times, M. Russell, qui a fait toutes les correspondances de Crimée durant la guerre d'Orient. Les ladies étaient en toilette, non pas toutefois en full dress, car les chapeaux étaient admis « à cause du temps cruel, » et quels chapeaux ! avec des oiseaux empaillés, des verroteries, des grelotcries, et mille appendices, de couleurs phis cruelles que le temps ; les gentlemen en négligé, morning coat; mais il était permis d'avoir des gants lilas, ocre jaune ou vert cru. Les personnages de Tiliep et de Velasquez, de Rubens et de van Dycjc, cependant, sont restés tranquilles dans leurs cadres, à regarder, six heures durant, cette as-^ semblée d'un autre monde et d'un autre goûL
Parti de Londres le matin, le prince Albert s'était arrêté à quelques milles de Manchester, à la résidence du maire. Vers deux heures , il était dans Manchester, accompagné d'une suite nombreuse et escorté d'un escadron de' dragons. Le lord lieutenant du comté de Lancaster, le lord évêque de Manchester, les autorités municipales , quantité d'officiers et de fonctionnaires en merveilleux costumes , des ministres de la reine , des membres du parlement, faisaient partie du cortège, qui s'avança, aussi rapidement que possible, vers l'Exhibition.
A l'entrée du palais, le prince, reçu par lord Overstone, président du conseil général de l'Exhibition, et par les membres du comité exécutif, fut conduit au centre de l'édifice, dans un transept gigantesque, et un orchestre de cinq cents musiciens fit entendre
rhymne national. Le prince Albert , en casaque militaire rouge, debout sur son estrade de velours rouge, battait la mesure, de la tête et du pied , avec un sensible intérêt. Il était seul en scène, mi-tourné vers l'assemblée, mi vers Torchestre échelonné derrière lui. Il a eu beaucoup de succès, comme toujours, et des hourras frénétiques ont éclaté dans tous les eatr'actes de la cérémonie.
Parmi les assistants rapprochés de lui , on remarquait le duc de Newcastle, avec sa longue barbe rousse, le duc de Cambridge, le duc d'Argyll, lord Stanley, le comte de Granville, quelques autres encore, et ti'ois membres seulement de la diplomatie étrangère, les représentants des États-Unis et de la Belgique et le représentant d'Haïti , qui paraissait bien noir au milieu des blonds Anglais.
Alors ont commencé les discours : lord Overstone d'abord, puis le chainnan du comité; réponses du prince et échanges des papiers glacés sur lesquels on avait lu les discours; puis le lord évéque de Manchester a « offert au ciel une prière , » que Tassistance a répétée en bémol ; puis la procession de tout le superbe cortège a visité les galeries latérales , les salles et couloirs de l'Exhibition tenus fermés jusque-là , et , après le cortège passé , il a été permis enfin d'entrer dans le sanctuaire des grands maîtres , depuis les Byzantins jusqu'à la fin du xvii« siècle, qui occupent la galerie de l'ouest ; dans la galerie de l'école anglaise depuis son origine jusqu'à ce jour, et dans les autres parties de l'édifice, rempli partout de chefs-d'œuvre ou de choses curieuses.
OUVERTURE DE L'EXHIRITION.
Mais , avant de commencer Fexamen de ces merveilles, il convient d'indiquer la distribution du palais, où elles sont classées en neuf catégories générales : 1" peintures des maîtres anciens; T école anglaise; 3^ portraits des personnages historiques de l'Angleterre; 4^ collection de miniatures historiques; 5° sculpture; 6* musée d'art ornemental (comprenant verres, émaux, porcelaines, majolicas, terres cuites , bronzes, orfèvrerie, médailles, ivoires , armures, etc.) ; 7° aquarelles et dessins (école anglaise presque exclusivement); 8° gravures (xylographie, nielles, eaux-fortes, etcO; 9° photographies.
Ce qu'il y a là , surtout en fait de tableaux anciens et d'art ornemental , est prodigieux. Plusieurs des grands maîtres y sont représentés par des œuvres d'une qualité exquise, sans parler de quelques maîtres primitifs, qui ne sont que là. Les richesses de la collection d'art ornemental surpassent peut-être la collection si précieuse du Louvre. Il faudrait bien des volumes pour en donner seulement une description suffisante. Le catalogue que le comité doit en pubher bientôt (il n'y a encore qu'un catalogue provisoire, indiquant des séries , et donnant des numéros) sera sans doute un des livres d'art les plus curieux de notre temps.
LE PALAIS DE l'eXHIBITION
Le palais de TExhibitioii est construit sur remplacement d'un ancien jeu de paume [cricket ground), à environ 3 milles du centre de Manchester, à l'extrémité du faubourg appelé Old Trafford, tout près du Jardin botanique. Mais tous les chemins de fer de rAnglelerre y aboutissent , à une station construite exprès , avec une esplanade de laquelle on entre de plain-pied dans les galeries. De la ville même , on peut prendre le railway à deux ou trois stations. Il y a , en outre , sans compter les cabs, des services d'omnibus, trèsfréquents et très-rapides.
Le plan du bâtiment a la forme d'une croix latine, comme les anciennes cathédrales. Il a 704 pieds anglais de long sur 200 pieds de large. La galerie centrale s'étend d'un bout à l'autre , et est terminée , au delà du transept, par l'estrade de l'orchestre, surmonté d'un orgue magnifique. Deux grandes galeries latérales, formant comme des bas côtés, s'allongent depuis la façade jusqu'aux branches de la croix. Elles ont
iO LE PALAIS DE L'EXHIBITION.
432 pieds de long et 48 de large. Il reste donc 104 pieds pour la largeur de la halle centrale, qui a environ 60 pieds de hauteur.
Derrière les branches de la croix sont plusieurs salles, et autour du transept règne une galerie élevée en manière de balcon.
Ces salles et cette galerie ou transept, avec les trois immenses galeries parallèles, sont affectées uniquement à l'Exposition. Mais Tédifice a pour annexes des vestibules et couloirs, des salons restaurants [refreshment ;'oo;/?.'î) et aulres appendices; par exemple, des cuisines où Ton peut faire 100 000 dîners par jour, et cuire eu une heure 300 volailles. La presse locale fait u^i éloge enthousiaste des cuisines de M. Donald. •
Extérieurement, Tédilice n'a pas très-belle apparence. On dirait trois tubes gigantesques juxtaposés , car chacune des galeries est voûtée d'un toit en feuilles de zinc, au sommet duquel court, dans toute la longueur, un large vitrage. Tout est en fer, en métal, en bois et en verre, sauf des assises en briques rouges.
La façade offre aussi trois semi-cercles , séparés Tun de l'autre, et percés de rosaces en verre. De caractère architectural, cela n'en offre aucun. Cela a l'air d'une espèce de chinoiserie en carton peint , plus que d'un monument quelconque. Mais cependant tout est bien combiné pour la destination, a Les objets d'art sont préservés du feu, de l'eau et de l'humidité. « Le comité a môme pris soin de publier une note qui garantit aux visiteurs la solidité de la construction.
Il n'y manque rien , qu'un ciel par-dessus et de la lumière au dedans. Mais ce n'est pas la faute de l'ar-
LÉ HLAIS de L'EXHIBITION. il
chitécte, qiii a prodi^ié le xortt ; c'est la faute du climat. Manchester n'a pour ciel qn'nn (^»p;ns voile de fuhiée, si compacte, (jue les rayons du <(^r\] ur sauraient la traverser.
L'arrangement des objets d'art à Tinti^rieur a été fait avec beaucoup d'intelligence et de soin , ^xvAcc au principe industriel de la division du travail. Des hommes compétents ont été mis h la téte de cha(|ue catégorie, et tous ont trés-bien rempli leur missioh. Oh avait adopté tout d'abord un ordre admiraide, qui a facilité le prompt irm^rement des colleclions. Toute caisse arrivant par le chemin de fer à la poite du palais était envoyée à la balle centrale, élail ouverte immédiatement et son cotilenu casé aussitôt dans les places attribuées d'avance aux diverses catép:ories ; si bien qu'il n'y avait plus qti'ii accrocher les tableaux aux clous et fi classer les curiosités dans leurs montres et diTssoirs.
Le jour de rouvcrturc, tout était à son rang, sans confusion, sans encombnMnent. Il reste fi puine quelques numéros inlerverlis à chan{j;er. Mais tout sera régularisé quand paraîtra le grand et savant catalogue, très-impatieminent attendu.
Entrons pour voir.
Des deux côtés de la grande paierie sont deux allées latérales marquées par des colonnettes de fer espacées d'un bout à l'autre. Entre ces colonnes sont les grandes cases fermées en vitrages, où s'étalent les petits bronzes antiques, les orfèvreries byzantines, les ciselures de la Renaissance, les médailles, les terres cuites, lês majolicas, les émaux, les ivoires, les bijoux, tous
les objets de haute curiosité. Dans les intervalles sont les armures précieuses, dressées sur des mannequins, les armes de toute sorte , les meubles, les sculptures en marbre, en bronze, en pierre, en bois, tous les objets d'une certaine dimension.
Cette catégorie, qui est d'une richesse prodigieuse, a été fournie par la reine et le prince Albert, par les étabhssements de l'État, par la Compagnie des Indes, par les chapitres, églises, collèges, musées, académies, corporations, institutions et sociétés de toute l'Angleterre, jusqu'aux compagnies de poissonniers et de barbiers; par les ducs de Devonshire, deBuccleuch, de Richmond, de Northumberland , de Manchester, de Portland, de Newcastle, de Rutland ; par les marquis d'Abercorn, d'Aylesbury, de Salisbury, de Westminster, de Breadalbane, de Lothian, dcBath, de Northampton; par les comtes de Carliste, de Craven, de Warwick, de Chesterfield, de Stamford, de Cadogan, de Cawdor, de Portsmouth , de Denbigh ; par les lords Elcho , Hastings , Delamere , Staflbrd , Talbot , Feversham , Lytlelton, Ward; par le cardinal Wiseman, par l'évêque d'Exeter; par le colonel Meyrick, par M. Mayer de Liverpool, par quantité de très-honorables gentlemen, dont la liste tient quatre pages en mignonne.
On imagine quels trésors sont venus là des châteaux royaux, de Buckingham Palace, de Windsor Castle, de Hampton Court, de Kensington, etc.; des vieilles institutions d'Oxford et de Cambridge, d'Edinburgh et de Dublin ; du British Muséum et de la Royal Academy ; de toutes les demeures princières de l'aristocratie anglaise.
Une centaine de statues et statuettes en marbre, œu-
vres d'artistes anglais, forment aussi la haie entre les deux allées de colonneltcs.
La collection de portraits historiques (anglais exclusivement), la plus helle et la plus complète qui ait jamais été réunie, occupe les lamhris à droite et à gauche , sur un fond marron qui fait hien ressortir les figures. Elle est rangée chronologiquement, commence à gauche , près du transei)t, suit toute la nuiraille jusqu'à la porte d'entrée, continue sur le lambris opposé , et finit près du transept à droite. On y voit tous les rois et reines de l'Angleterre depuis Henri IV, tous les princes et seigneurs, toutes les ladies célèbres, tous les poètes , toutes les figures qui se sont illustrées par le génie ou la beauté , par les grandes ou terribles actions , par des singularités quelcon(|iies.
11 y a là Jane Shore , Anne lioleyn, Mary Tudor, Mary Sluart, Klisahetli, JaneSeymour, Jane Grey, etc.; des Henry VllI, par llolbein ; des Charles I", par vanDyck; Cronnvell et Hainpden;le fameux^ortrait de S\yi\ke^^cavc{thc C/i(tn(los Shakespearc\ donné par loi'd Ellesmere à la nation ; le comte deSlrailord , le duc de liuckingham, le grand duc de Marlborough, le chancelier llacon, Ne^vton, Locke, Dryden, Addison, Pope, SNvift, Thomson, Johnson, Gibbon, etc., jusqu'à AValter Scott et Hyron , et au duc de \\'ellington , bien entendu. Près de 400 portraits, dont une douzaine de llolbein et 28 van Dyck, 10 Reynolds et 7 Lawrence! Encore n'est-ce qu'une partie des porlniits. Il y en a bien d'autres dans les g;dei ies des maîtres anciens : une demidouzaine d'autres llolbein, une trentaine d'autres \an Dyck, ko à 50 Reynolds et une douzaine de Lawrence!
ik LE PALAIS DE L'EXHIBITION.
Mclis ce n'est pris tout. Sur la galerie qui circule autour (lu Irausept est une nouvelle colleclion de portraits non moins précieuse, les miniatures , contenues dansunevinglaine décadrés, etau nonibre de 500 à 600. Les mômes tètes sont encore là , sur ivoire, sur métal ou sur parchemin. Les célèbres cabinets du duc de Portland, du duc de Bnccleucb, du duc de Richmond . en ont fourni la plus grande partie. On y remarque encore des lïolboin extraordinaires, enire autres TAnne de Cléves, « Tœuvre la plus exquise et la plus parfaite de Holbein, » selon Walpole.
En continuant sur cette galerie circulaire, on trouve la collection d'estampes, près de deux mille, à commencer par une vingtaine de nielles, depuis le xv* siècle jusqu'à présent. Des pièces uniques, des étais rares, des é|)reaves de toute beauté. Pollajuolo et Mantegna, le Maître de 14G6, Martin Schôngauer et Israël van Mecken,xVlbert Durer et Lucas de Leyde, Marc-Antoine (près de iCent pièces) , et tous les maîtres italiens et allemands du xvi*^ siècle; puis, les Flamands de l'école de Rubens; puis, Edelinck et Nanteuil, Ilogarth et Woollett, etc.; puis, les eaux-fortes de Claude, de van Dyck, de Hollar, de Rembrandt et de van Ostade; les rares eaux-forles de Paul Potter, d'Adriaan van de Yelde, de Ruysdael, etc., etc.
Là aussi, avant de redescendre dans le transept, on rencontre des échantillons de maîtres modernes, des écoles du continent, par exemple MM. Ary Scheffer, Horace Yernet, Delaroche, Decamps '< l'inimitable, » comme disent les Anglais, Meissonier; Overbeck et
quelques Allemands ; enfin, une collection de photo-
LE PALAIS DE L'EXHIBITION. if5
graphies, portraits de contemporains célèbres (anglais surtout;, monuments, paysages, etc.
Une fois descendu dans le transept, on a devant soi les salles qui terminent, au sud, rcditicc, et qui sont consacrées aux a(|uai'elles Idrau iugs in ivater-colours]. Parmi ces ai|uarelles, presque toutes de Técolp anglaise, et au nondire d'environ mille, sont ég^irés un dessin de Uenibrandt, nn de van Ostade, des fleurs de van Huysum, etc.
(le sont là les salons qu'alTeclionneiit surtout les ladies. Tous ces dessins modernes, si propres et si brillants, ont le même éclat (pic leurs toilettes. Il y a de très-belles choses dans ce grand meeting des aquarellistes anglais, (|ui se vantent d*étre, en ce genre, les premiers du monde. Il y a des UcNUolds, des (iainshorou-li, des Bouington, des Conslable ; des Girtin intéressants; des Landseer très -appréciés; une centaine de Turner, rjui est souvent un grand artiste; puis , toute la pléiade , assez connue en France : MM. Prout, Fielding, Callerniole, Ilunt, llarding, Koberts, Stanfield, etc.
Des deux côtés des salles d'aquarellistes, à cette extrémité du bâtiment, sont deux salons; Tun , à droite, contient le njuséc oriental. Vous pensez que le peuple anglais peut, i)lus qu'aucun autre, montrer des merveilles de Tlnde, de la Chine et de toute celte partie^ du monde. La (lompagnie des Indes orientales, la Société asi;»li(pie, la Toui' de Londres, une foule de savants collectionneurs y ont envoyé leurs raretés. L'autre salon est afTecté spécialement à la riche contribution du marquis de Hertford, et porte son nom :
Hertford Gallerij. Paris sait (jne lord Hertford possède* une collection de tableaux anciens qui rivaliserail avec bien des musées. Il y a là quarante-quatre tableaux de la collection Hertford, qui peuvent compter parmi les plus beaux : Murillo, Velasquez, Rubejis, van Dyck, Rembrandt, Hobbema, Adriaan et Willem van de Velde, Watteau et Greuze, Reynolds et Gainsborough, etc., en première qualité. Il y a même Decamps, Vernet et Paul Delaroclie.
Une cinquantaine de tableaux étrangers à la collection Hertford, et la i)lupart empruntés à Buckingham Palace, complète la décoration de ce boudoir, qui vaut plusieurs millions.
Restent enfui les deux grandes galeries latérales : celle de Touest, consacrée aux maîtres anciens (environ 1200 numéros); celle de Test, à Técole anglaise (environ 600 numéros). Il suffit de dire que toute l'Angleterre y a envoyé son contingent, comme pour le musée d'art ornemental. La noble maison des Sutherland et le duc de Devonshire , lord Ashburton et lady Peel, sont presque les seuls qui se soient abstenus. Il faut en prendre son parti, et c'est assez de trésors comme ça. <t Quelle gloire réelle et solide pour nous, dit un journal de Manchester, de pouvoir montrer de tels trésors empruntés à nos înaisons ! »
De cette gloire réelle et solide , les nations qui ont produit les artistes auteurs de tous ces chefs-d'œuvre ont sans doute aussi leur part.