Payée
2. Achetées, de la galerie d'Orléans, 100 £ chaque, par M. Angerstein.
L'original est à Aspley House, dans la galerie du feu duc de Wellington, à qui Ferdinand VII en avait fait présent. Le duc de Wellington actuel aurait bien dû envoyer à Manchester ce petit chef-d'œuvre.
Le British Muséum possède aussi quelques précieux dessins du Gorrége.
Mais c'est là presque tout ce que l'Angleterre a pu conquérir des œuvres du grand maître de Parme. On n'en voit point dans les collections particulières, si ce n'est à Stafford House , chez la duchesse de Sutherland, celui qui fut payé 80 liv. st. par le comte Gower à la vente de la galerie d'Orléans, et qui représente un cheval et un âne avec leurs conducteurs. Les tableaux intitulés Gorrége chez lord Ashburton, chez M. Baring et ailleurs, doivent être attribués, de l'avis même de M. Waagen, à d'autres maîtres parmesans.
L'Exhibition de Manchester a donc été fort empêchée à l'article Gorreggio. Voici ce qu'elle a pu se procurer :
Deux morceaux de la fresque , le Couronnement de la Vierge, qui était autrefois à San -Giovanni, et qui fut détruite au xvnr siècle. Ge sont des Têtes d'anges, une sur l'un des fragments, deux sur l'autre; elles sont plus grandes que nature, d'un modelé puissant et d'une chaude couleur; elles appartiennent à lord Ward, ainsi qu'une copie (considérée comme répétition originale) de la petite Madeleine du musée de Dresde.
Tout le monde connaît cette charmante hseuse, couchée en long dans un paysage qui est censé le désert. Celle de lord Ward offre quelques variantes, par exemple une percée de ciel en haut à droite; celle de
Dresde n'en a pas. Mais celle différence et même la finesse et la grâce de la peinture ne suffisent pas à en établir roriginalité. J'ai vu, pour ma part, une douzaine d'anciennes copies qui valent à peu près celle-là. Je ne crois pas qu'aucun tableau ait été copié plus souvent que ce petit chef-d'œuvre du Gorrége.
Un petit panneau ovale, qui n'a pas plus de 4 pouces de large sur 3 pouces de haut ! Il n'est pas facile, même aux Anglais, d'avoir le Gorrége à la toise. Lord Garlisle est encore très-heureux d'avoir découvert cette Madone mignonne, penchée sur son enfant qu'elle tient sur une draperie bleue entre ses deux bras faisant berceau. La moitié du visage est dans une douce demi-teinte, l'autre moitié éclairée par un rayon de ciel à gauche. G'est d'une tendresse exquise. Peint à pleine pâte et d'un ton Irès-fantasque. On ne peut pas appeler cela un tableau ; c'est une image jetée là par le peintre en passant, un souvenir ou un projet.
Une autre Madone, mi-nature, sur fond d'or, porte un numéro qui semble la rattacher à la série des Gorrége, quoiqu'elle ne soit pas comprise dans le catalogue provisoire*. Mais, d'abord, est-ce que le Gorrége a peint sur fond d'or? Et puis, dans cette Vierge, très-déhcate néanmoins, les formes sont vides et creuses, tandis que, au contraire , ce qui caractérise Gorrége, et ce qu'aucun peintre, sauf peut-être Giorgione et Titien, n'a au même degré que lui, c'est, si l'on peut ainsi dire, la plénitude de la chair. Les chairs du
1. La seconde édition du catalogue enregistre, en effet, comme Gorrége, cette-Madone, appartenant à M. I. James.
Corrége sont élastiques et rebondissantes ; si l'on mettait le doigt dessus, elles repousseraient la main profane. Il n'y a que les dieux ou les satyres à qui il soit permis de toucher cet épiderme , couvert , comme la pêche, d'un fin duvet soyeux. La Madone non cataloguée pourrait être d'un des Mazzuoli ou Mazzola, oncles du Parmigianino.
J'ai réservé pour le bouquet un portrait du sculpteur et peintre Baccio Bandinelli , à mi-corps et de grandeur naturelle , avec des bustes et des fragments de sculpture autour de lui. Gravé par Corneille Visscher, cité par Jameson, et appartenant à Sa Majesté. Pourquoi donc, malgré tant de titres, l'a-t-on relégué dans un coin, tout en l'air? Serait-il faux? Un portrait par le Corrége, quelle rareté! Celui-ci, on ne le voit point, heureusement; mais je l'ai vu à Hampton Court; c'est peu de chose.
Il est regrettable qu'il n'y ait pas à Manchester quelques critiques français^ qui ne doutent de rien, avec moi qui doute de tout, pour dire honnêtement la vérité à beaucoup de ces tableaux prétentieux. La haute respectability des collections anglaises y gagnerait encore.
Du reste, je ne crois pas que ce portrait, attribué au Corrége dans les catalogues complaisants , soit ac-
1. Depuis que ces chapitres ont été écrits (presque aussitôt Fouverture), plusieurs journalistes français sont venus sans doute à Manchester, puisque beaucoup de journaux de Paris ont donné des articles sur l'Exhibition. Je n'ai eu occasion de lire qu'à la volée quelques morceaux de ces comptes rendus , qui m'ont paru être des sommaires très-rapides, ou des déclamations quelconques sans beaucoup de critique approfondie.
cepté p::r aucun amateur. M. Viardot, qui le cite dans ses Musées d'Angleterre, a soin de dire « qu'il ne s'en fait point garant, et M. Waagen, l'ami du prince Albert, ne se gêne pas pour rayer en trois lignes, trèslestes , à la fois l'attriljution au Corrége et le nom de Bandinelli : « Le portrait à'un sculpteur n'est certainement pas [geiviss nie ht) du Corrége à qui on le donne ^ » Il portera cependant toujours les noms de Corrége et de Bandinelli sur le catalogue de Hampton Court. Mais qu'importe ? ça n'empêche pas Hampton Court d'avoir les cartons de Raphaël et de Mantegna.
Les peintres de l'école du Corrége ne sont ni trèsnombreux ni très-extraordinaires à Manchester.
Il y a pourtant une grande et belle Sainte Famille du Schidone, et une demi-douzaine de Parmigianino, mais dont aucun n'approche de la superbe Vision de saint Jérôme, conservée à la National Gallery, et que le peintre était en train de terminer à Rome, en 1527, lorsque la ville fut prise et saccagée par le connétable de Bourbon. Le plus intéressant des Parmigianino de Manchester est un portrait de l'empereur Charles- Quint, peint à Bologne ; il appartient à M. W. Angerstein.
Le comte de Yarborough en a aussi envoyé un, tout petit et charmant : deux Amours qui en portent un troisième.
Parmi les autres , un Sommeil d'Endymion provient de la collection de Lucien Bonaparte.
Du Baroche, qui est censé, bien à tort, avoir con-
î . Kunstwerke und Kiïnstler in England.
tinué le Corrége, nous avons deux tableaux , enregistrés en double dans le catalogue sous quatre numéros : une Vierge avec l'Enfant , — et une Sainte-Famille, connue sous le nom de la Madone au Ghat. Il y a déjà, à la National Gallery, une Madone au Ghat , qui a été exportée de Pérouse; celle-ci a été exportée du palais Salviati à Gênes, et a fait partie de la collection Rogers. Sir Joshua Reynolds avait raison quand il disait que le Baroche méritait cette critique adressée à un peintre d'autrefois : « que ses figures avaient l'air d'être nourries de roses. » Quelle analogie peuton trouver entre une peinture huileuse, faible et plate, et la peinture substantielle du Gorrége, si profondément et si fermement touchée, malgré la douceur du clair-obscur et la morbidesse du coloris?
École bolonaise : les Carrache , le Guide , le Dominiquin , l'Albane , le Guerchin.
Après Técole de Parme , nous prenons les Bolonais, puisqu'il est convenu que ceux-là aussi , les Carrache du moins, se sont inspirés du Gorrége. A mon avis , ils descendent plutôt de l'école romaine, comme principe et comme système. A bien dire même, ils descendent de tout le monde. Ce sont des bâtards issus de la promiscuité.
Eh bien, de tous les tableaux exposés à Manchester, celui qui a incontestablement le plus universel succès est un tableau d'Annibal Carrache , provenant de la galerie d'Orléans* et appartenant au comte de Carhsle. Il a seulement 3 pieds de large environ , sur 2 pieds et demi de haut. Il représente les Trois Maries entourant le Christ mort. Tous ces dramatiques personnages ont les
1. Il fut acheté par le comte de Carlisîe d'alors 4000 £ ! plus de 100 000 francs! L'étude des anciens prix de tableaux est bien curieuse pour constater les variations du goût. A ce moment-là, on estimait les Carrache en première ligne , à la hauteur de Raphaël et de Corrége l
mains en fourchette, jetées à Taventure çà et là, et les doigts frénétiquement écartés, dans le style des enfants terribles de maître Daumier; tous ont les yeux écarquillés , les sourcils en l'air et la bouche ouverte; le Christ aussi bien que les saintes femmes ; mais ça lui est permis, puisqu'il est mort; aux autres, non. La douleur ne s'exprime pas uniformément par ces désordres exagérés de la figure humaine. On peut avoir beaucoup de chagrin sans brailler ni se contorsionner. S'il y avait une seule de ces femmes qui eût une douleur un peu concentrée, et la bouche close , et les mains dans ses poches, je serais content , et je permettrais à ses compagnes de se dégingander à l'aise.
Oh ! la belle caricature à faire de ce tableau ! On ne voit que des mains à cinq branches, toutes en lumière — la chair est toujours plus claire que tout; les unes en dedans, les autres en dehors, mais toutes invariablement à plat et étalées ; tous les yeux pareils, vitreux et bordés de rouge ; toutes les têtes pareilles , comme des têtes de bois^ sculptées au couteau par un berger des montagnes. C'est un des chefs-d'œuvre les plus célèbres d'Annibal Carrache , et je crois que le comte de Garhsle le vendrait bon.
Sérieusement, c'est un tableau de première force: d'une science accomplie dans le corps du Christ , qui est étendu en travers sur le sol ; d'un dessin correct et irréprochable ; d'un ajustement de draperies on ne peut plus habile ; d'un ménagement du clair-obscur supérieurement compris ; d'une brosse exercée et qui touche où il faut, sans hésitation. De tout cela, je suppose bien que la foule ne se rend aucun compte. Mais
elle est saisie par ces mains égarées qui lui sautent aux yeux, partout; Fbiatus des bouches est aussi d'un effet irrésistible ; et connment n'être pas attendri par ces yeux sanguinolents !
Hélas! c'est cette funeste école bolonaise qui a tué l'école italienne.
Quand on en est venu à un tel paroxysme, il n'y a plus qu'à mourir.
Et c'est là précisément ce que les écoles de déca- ' dence, chez tous les peuples, ont admiré et imité. C'est là que les écoles dites classiques ont toujours, depuis , cherché leurs enseignements.
Quand un art commence, c'est la nature qui l'inspire ; quand un art finit, il ne s'inspire plus de la vie : il pastiche les morts.
Il n'y a jamais eu , dans aucune école , de peintres plus consommés dans toutes les parties de l'art, que les Garrache et que les Bolonais en général ; ils savent tout; car ils ont tout appris des maîtres leurs prédécesseurs : le dessin , l'anatomie , le modelé , la perspective, la dégradation de la lumière et des ombres ; ils peuvent tout peindre et ils peignent tout avec une égale supériorité comme praticiens : la figure et les groupes, les chairs et les draperies , les terrains et les arbres , l'architecture et le paysage , la terre et le ciel , le feu et l'eau , les animaux et toutes les fantaisies de la création. Ils savent composer tous les sujets : les allégories mystiques et la mythologie indifféremment, la Trinité ou les Trois Grâces, Vénus ou Marie, un chœur d'anges ou un chœur de muses, les martyrs et les vierges ou les nymphes et les satyres, les hauts
drames de l'histoire ou les scènes familières, les extases ou les bambochades , la sainte communion ou la folle ivresse ; ils mettent dans leurs paysages une Fuite en Egypte ou une Diane au bain surprise par Actéon, dans leurs ciels des chérubins ou des Gupidons. Tout leur va, et ils réussissent à tout.
Ils exécutent tout, mais il ne sentent plus rien !
Où Ton voit l'extrême hberté d'Annibal Garrache , ♦ c'est dans un curieux tableau qui appartient au Christ Church Collège, d'Oxford; une Boutique de boucher, contenant les portraits de la famille Carraçhe, déguisés en tueurs de bœufs, bras nus, coutelas à la ceinture, contre le tablier de travail. Figures en pied et de grandeur naturelle, parmi des quartiers d'animaux dépecés. Annibal y a mis son propre portrait , entre autres, et qui est très-beau. C'est peint à grande brosse et les manches retroussées, comme les personnages représentés, et les mains dans la couleur jusqu'au coude. C'est fier et brave comme les grands Buveurs de Velasquez. Caprice d'artiste, pour se dégourdir les doigts, et qui vaut mieux que tous les lamentables tableaux religieux du maître et de son école.
Il y avait un grand artiste dans cet iVnnibal , qui a eu le même sort que son homonyme, le héros antique. Il est venu trop tard, et dans une cause condamnée. Rome n'était plus à prendre , ni surtout à garder.
Pensez qu'il y a dix tableaux d'Annibal Carrache à Manchester, et un carton pour la moitié du compartiment central des fameuses fresques du palais Farnèse ; tous incontestables, et avec provenances dûment établies : — un encore de la collection d'Orléans (outre
les Trois Maries) , Saint R.och intercédant près de la Vierge S figures de grandeur naturelle ; — une j\ladone avec l'Enfant, saint Jean , la Madeleine et sainte Marguerite; peinte pour le couvent des nonnes de Saint- Jean, à Lucques ; citée par Baldinucci et décrite dans les divers guides de Lucques ; à M. J. Evelyn Denison ; — lin Couronnement de la Vierge, du palais Aldobrandini à Rome, puis de la collection Rogers, et aujourd'hui au duc de Newcastle , ainsi qu'une Assomption de la Vierge ; — une Vierge portée au ciel par les anges, et un Saint Jean l'évangéliste ; tous deux à M. Holford; — un Polyphême et Galatée , à M. Abraham Darby ; — une Madeleine dans le désert, peinte sur cuivre; à lord Scarsdale, etc.
De Louis Garrache, il y a la Mise au tombeau, de la galerie d'Orléans ^ et appartenant au comte de Carliste; — une Madone et l'Enfant, adorés par des saints ; tableau de choix, comme tous ceux de la collection Rogers , et qui est venu aussi chez Miss Burdett Goutts, qui s'y connaît; — et deux autres.
D'Augustin Carrache, un Ange en adoration, au comte de Yarborough; et un Gupidon, à lord Peversham.
Du Guide, huit tableaux, plusieurs très-importants : d'abord, la Gléopàtre à l'Aspic, du château de Windsor. Il y en a des répétitions ailleurs; mais celle-ci est l'original gravé par Strange (1753), cité par Jameson et par M. Waagen. Windsor Gastle a une foule de trésors,
1. Payé 450 £ par le lord Garlisle de ce temps-là. 2 Payé 500 £ à la galerie d'Orléans par M. Willet.
sans parler de ses incomparables van Dyck que nous rencontrerons plus tard ; — une très-belle Vénus avec FAmour, au comte de Portsmouth; — deux Assomption de la Vierge, l'une à M. Harford , l'autre à Bridgewater Gallery ; — un Enlèvement d'Europe , de la galerie x^ltamira, à Madrid; aujourd'hui à M. Munro;
— un Christ enfant , dormant sur la croix ; de la galerie d'Orléans ; au comte de Yarborough ; ainsi qu'une Salomé recevant la tête de saint Jean-Baptiste; — enfin, un Saint Sébastien à mi-corps ; à lord Ward.
Même abondance de Dominiquin : huit ou dix. La célèbre Sainte Agnès, appartenant à Sa Majesté (Windsor Castle; antérieurement à Kensington Palace); — un Saint Jean l'évangéUste, de la galerie d'Orléans*, et gravé par Muller ; au comte de Carhsle ; — David et Gohath, au comte de Warwick ; — une Sainte Famille, à M. Munro; — une Sainte Cécile, à M. Warren Vernon ; — le portrait d'un Cardinal, au duc de Newcastle ; — un grand paysage , à M. Francis Edwards;
— deux tableaux des collections Benjamin West et Samuel Rogers; l'un à Miss Burdett Coutts : l'Enfant Jésus avec les instruments de la Passion ; l'autre , un paysage du plus beau style, avec Tobie accompagné de l'ange ; à sir J. Ramsden ; — un troisième tableau de la collection Rogers, très-curieux , très-spirituel et magistralement peint, quoique ce soit une caricature, représentant un procureur monté sur une
1 . Payé 600 £ par le comte de Carlisle d'alors. La galerie des comtes de Carlisle, on le voit, est, après Bridgewater Gallery, une de celles qui se sont le plus enrichies des dépouilles de la galerie d'Orléans.
ÉCOLES DU MIDI. iC3
mule et portant sur sa main un hibou ; fond de paysage très-vigoureux. A lord Harry Vane.
Quatre Albane : un délicieux Repos en Egypte , avec de petites figures du meilleur style de ce maître plein d'afféterie ; à M. Holford; — des Amours avec des torches, au comte Yarborough ; — un Jugement dePâris, à M. John Anderson ; — et l'Expulsion du paradis terrestre, à lord Wensleydale, qui, suivant le catalogue , possède aussi des lettres de l'artiste relatives à cette peinture.
Les œuvres du Guerchin sont encore plus nombreuses et plus magnifiques à Manchester que celles de ses rivaux. Nous avons là jusqu'à seize Guerchin , la plupart de sa grande manière ; un de plus qu'au Louvre , qui peut passer pour riche en maîtres bolonais.
Un beau Martyre de saint Laurent, tableau d'autel, peint pour le cardinal Magalotti, mentionné par Malvasia et appartenant au collège Sainte-Marie, d'Oscotl ;
— un autre tableau d'autel , Madone avec plusieurs saints et des anges dans le ciel; à M. Thomas Baring;
— un Christ mort et une étude de Saints, à lord Ellesmere ; — la Madeleine, supposée être, dit le catalogue , le portrait de Mme de La Vallière ; à lord Yarborough, ainsi qu'une Christine de Suède; — Loth et ses filles (au rév. Staniforth); gravé par Raphaël Morghen; — David et Bethsabée; à M. Wynn EUis; — la Mort d'Ananias , de la collection Berwick ; — un Joueur de violon ; au comte de Portsmouth ; — un Christ mort, pleuré par des anges, répétition d'un tableau de la National Gallery; sur cuivre tous deux. Je n'ai pas beaucoup de confiance en ces tableaux bo-
lonais, peints sur cuivre. Celui-ci vient de la collection Rogers ; — de la même collection , une petite Madone avec l'Enfant à l'Oiseau, autrefois au palais Borghèse ; gravé par Botlelini; importé en Angleterre par Ottley ; c'est encore Miss Burdett Coutts qui l'a acheté à la vente Rogers; — enfin, un portrait de Cardinal, assis devant une table à tapis vert, sur laquelle il feuillette un livre ; œuvre de première qualité pour le caractère et la couleur. Appartenant à lord Ward K
J'ai glissé rapidement sur ces maîtres illustres, parce qu'ils sont les plus connus en France et les mieux représentés auLouvre. Aussi l'école française s'en est-elle ressentie longtemps ; mais ça commence à passer, et l'école bolonaise, malgré son habileté , sera bientôt remise à sa place, au dernier rang, bien loin de toutes les écoles qui ont inventé quelque chose et mis en lumière des éléments originaux.
On a répété souvent que ce qui avait tué l'art en ces derniers siècles , c'était la fantaisie et la licence. On s'est trompé en cela du tout au tout, selon moi. Ce qui a taé l'art, ce n'est pas la liberté ou l'originalité (qni le fait vivre!); c'est, au contraire, l'uniformité, le système, le pastiche.
Les écoles italiennes, au xvii^ siècle, en étaient arrivées où étaient jadis les Byzantins. Tout était réduit en règles infaillibles , tout prévu et composé d'avance. Sur ce que les maîtres avaient créé spontanément, on avait bâti des ceUules régulières , des prisons! Il y avait
1 . La seconde édition du catalogue ajoute à cette liste de Guerchin : une Vision de saint Bruno, appartenant à M. P. Norton.
des ordres formels , comme en architecture , et des modèles consacrés, toujours les mêmes, pour tous les sujets et tous les types. N'est-ce pas là le byzantinisme ressuscité ? Pour tel sujet, telle composition, pondérée de telle sorte, en pyramide, en losange ou autrement ; pour un héros, quel qu'il fût, une académie drapée, jambe en arrière, bras en Tair; pour une allégorie, tels emblèmes, tels hiéroglyphes. N'était-ce pas notable surtout en paysage , où , à la suite du Poussin , on prenait un temple à colonnes , un arbre majestueux et un fond de montagne, et le paysage était fait, sans sortir de l'atelier? De même en tout.
Gela s'est vu, sans discontinuer, depuis l'école des Carrache en Italie, depuis l'école de Poussin et de Le Brun en France, jusqu'à Louis David, et bien après, dans « la grande peinture, » sauf la fantaisie de quelques « petits » peintres comme Watteau et Chardin.
Le signe de la jeunesse d'un art, cependant, le signe du mouvement et du progrès, c'est quand chacun fait à sa guise , selon son inspiration profonde et individuelle, dans une interprétation absolument particulière de la nature, qu'il aime, qu'il étudie, et où il découvre, uniquement parce qu'il la contemple sans système et sans préjugés, mille beautés nouvelles.
C'est ce qui était arrivé aux origines de l'art italien , à l'époque où il a mérité le nom de Renaissance. Masaccio et Léonard, Giorgione et Corrége, n'ont pas eu d'autre secret. Titien et Raphaël l'ont appUqué avec génie. Encore, chez Raphaël, est-il permis de le dire ? commence une méthode où est le germe de la décadence postérieure : la substitution de la pensée
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abstraite et raisonnée au sentiment inspiré par la nature même. Les compositions de Piapliaël à Rome, dans sa troisième manière, sont déjà une sorte d'architecture métaphysique, construite à l'aide des livres et des érudits, et qui, depuis, a fourni des matériaux stéréotypés à tous les maçons de la peinture.
L'art n'est pas le fruit direct de la- raison , car il s'appellerait la science. L'art est une tige sauvage qui pousse librement et qui fleurit même sans culture. Le talent des grands hommes est d'y greffer les hautes et fécondes pensées. Mais Fart lui-même ne se greffe point sur la réflexion. Avant de réfléchir, il faut avoir vu.
Une image dans une glace n'existe qu'après le corps réel qui la produit.
N'est-ce pas aussi à un retour vers la nature que l'école française doi4 sa supériorité actuelle? Pourquoi spécialement les paysagistes français sont-ils aujourd'hui les premiers du monde , et même comparables , quoiqu'ils en diffèrent par le sentiment et la couleur, aux maîtres d'autrefois ?
Avant de quitter les Italiens, je dois mentionner encore quelques artistes qui ont échappé à ces catégories arbitraires, et dont Manchester offre des œuvres trèsdistinguées.
Tels sont les tableaux des peintres ferrarais : une Annonciation , de Lorenzo Costa ; — une Adoration des bergers, de son élève Dosso Dossi; — et de son autre disciple, le Mazzolino, qui, avec le Garofalo, tient la tête de l'école, trois tableaux tout à fait notables : une petite Circoncision, provenant de la
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coUectian Coningham et aujourd'hui à Bridgewater Gallery ; — une Adoration des bergers , vantée par M. Waagen et appartenant à M. Holford; — et un Passage de la mer Rouge, qui attire tous les regards, à cause de la singularité de la composition et de l'éclat du coloris.
Ce tableau capital de Mazzolino est gravé dans d'Agincourt, pl. cxcvni. On y lit l'inscription suivante : z. V. 19 M. Dxxi. Ce z est-il l'initiale du mot zenar inscrit aussi, avec la date de 1524, sur un tableau du maître au musée de Berlin (n° 266) et que Zani a traduit par le prénom Gennaro? Le catalogue du Louvre^ prétend que zenar signifie janvier. Ce nouveau z du tableau de Manchester le fera réfléchir; car il n'est pas probable que Mazzolmo terminât toujours ses tableaux en janvier. Quoi qu'il en soit, ce Passage de la mer Rouge est on ne peut plus fantastique, avec ses centaines de figures qui se débattent dans un chaos où la mer et le ciel semblent confondus. Il y a, roulant pêle-mêle, des jambes et des bras, des têtes d'hommes et des têtes de chevaux, des armes et des bouchers. Le tout ciselé avec une fermeté métallique, dans des tons crus, rouges et jaunes, qui ont f aspect d'une mosaïque en pierrailles.
Du Primatice, dont le nom est si intimement attaché à fart français pendant un grand tiers du xvi^ siècle, il y a une savante et élégante composition, Pénélope et
1. Le catalogue du Louvre, en reproduisant (p. 162) l'inscription du tableau de Mazzolino au musée de Berlin, y introduit deux fautes : la date mdxxiii au lieu de mdxxiv, et Ferrartensis au lieu de Ferrarensis. — Le musée de Berlin a plusieurs autres mazzolino, dont un est daté mdviiu.
Ulysse, appartenant au comte de Carlisle. — Du Caravaggio, une Mise au tombeau, assez lourde et commune, quoiqu'elle soit mentionnée dans Baldavicini, à en croire le catalogue. — Du Feti, une vigoureuse pein- . ture, à lord Yarborough. — De Prancesco Furini, une Sigismunda, en buste et de grandeur naturelle, la gorge nue et le coude appuyé au rebord d'une fenêtre.
Nous avons encore oublié Carlo Dolci, un maître si rare, si tin, si précieux, si coquet, si cbéri des ladies anglaises, et payé si cher par les gentlemen! L'Exhibition de Manchester en a réuni six : une Sainte Agnès , vierge et martyre, à M. P. H. Howard; — une Annonciation; — une Nativité, au comte Gowper, dont la collection est si choisie ; — un doux Christ couronné d'épines, à M. Thomas Tov^nend ; — une Vierge donnant à la supérieure d'un couvent un tableau de saint Dominique; ce Dolci a été acheté à Florence par le comtQ de Darnley ; — et un petit trésor de finesse et de grâce, le Mariage de sainte Catherine, appartenant au comte Spencer. On ne l'aurait pas en le couvrant de guinées.
Et Salvator ! que de vaillants paysages, où le peintre poète et bohémien a représenté, avec une fougue incomparable, les montagnes elles ravins, les rocs et les arbres, la mer et le ciel; l'un, grand, superbe, provenant du palais Falconieri à Rome, appartenant à M. Philipps ; — l'autre, appartenant à lady Dunmore, avec Agar et Ismaïl, dans un style vaporeux comme celui de Murillo; — un autre, avec Apollon et la Sibylle, appartenant au marquis de Hertford, et provenant des collections de Julienne etAshburnham; chef-
d'œuvre du maître, dans le genre un peu académique; — ' d'autres, à lord Ward, au comte Cowper, au comte Howe, à MM. Labouchere, Harford, Gornwall Legh , Townley Parker, etc. Douze en tout.
Maintenant, c'est assez sur l'école italienne. Les directeurs de l'Exhibition de Manchester ont eu d'ailleurs le bon goût de s'arrêter à la fin du xvn* siècle.
N'avons-nous pas vu pousser, fleurir et fructifier l'art itahen dans les quelques siècles qui sont comme les saisons de ce cycle merveilleux? Toute la moisson est faite. Giotto , le Fiesole, Masaccio, Mantegna, le Pérugin, le Francia, le Vinci , Michel-Ange, Andréa del Sarto , Raphaël , Gorrége , Giorgione , Titien , Tintoret, Véronèse , et bien d'autres, ont produit la naïveté, la grâce, l'élégance, le sentiment, la force, la grandeur, l'originalité, la splendeur, toutes les hautes combinaisons de hgnes et de couleurs , toute la poésie que recélait le génie italien dans ses diff'érents styles.
Désormais il n'y a plus d'éléments nouveaux à éclore.
Déjà même l'Itahe n'enfante plus qu'un art éclectique et stérile, qui se contente d'utihser, d'associer^ d'exagérer et de dénaturer les inventions précédentes.
A l'école bolonaise, à cette école posthume et galvanisée, finit véritablement l'art italien.
Après les audacieux chercheurs du xv* siècle, après les sublimes créateurs du xvi% après les habiles artisans du xvii% après tant de générations d'hommes privilégiés, il n'y a plus rien — que des singes.