SCÈNE PREMIÈRE
ROSALIE, reprenant sa besogne.
Voyez, je les attends, je mets la table pour le dîner. Vous vous en doutez, hein? C’est l'heure
où on vous voit apparaître.
TOURNEBOURNE.
C'est vrai. J'arrive pour en avoir ma juste part, comme les poules dans les basses-cours à l'heure du grain. Mais pourquoi tant de cou-
verts?
ROSATIE:
Vous savez bien, voyons? Les Trimouillat.
Le mari, la dame, le gamin. Je vais en mettre
un de plus pour vous.
TOURNEBOURNE.
Rosalie, tu as le sens aigu des âmes pénétrantes. Les Trimouillat? Ah! oui. Les amis, les grands amis, les superlatifs amis! Ça dure toujours, cette merveilleuse entente?
ROSALIE
Cela dure, Monsieur Tournebourne, dure,
dure, dure.
TOURNEBOURNE.
C’est beau, c’est exemplaire! Mais le couvreur qui piquait une tête du haut du beffroi criait : Ca va bien, ça va bien! pourvu que ça
dure!
ROSALIE
Vous voulez dire qu’on en verra la fin.
TOURNEBOURNE, d’un air découragé.
Comme de tout, Rosalie. Nous ne nous interrompons pas d’être en train de finir. Notre belle vie finira, le jour où nous sommes finira, le dîner que je vais faire, hélas! finira. Tous les petits verres que je bois finissent. Notre fonction la plus claire en ce monde, c’est d’être des finisseurs. On commence à mourir le jour où l’on naît, car on meurt de vivre. Il n’est pas mauvais de le savoir; il serait plus doux de l’ignorer.
ROSALIE, moqueuse.
Il n’y a que votre soif qui ne finit pas.
TOURNEBOURNE.
Ah! c'est qu'avoir soif est mon état normal.
cest celui de tout être humain qui vient au