‹ Trio d'AmourChapitre 3 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Zut !

Adrienne avait sauté du tramway avant qu’il fût arrêté ; elle venait de poser le pied dans une flaque d’eau et contemplait d’un air navré les pastilles de boue qui avaient giclé sur sa jupe noire.

— Voilà ma chance... Gomme c’est amusant de se présenter quelque part avec une robe crottée 1

Courbée au bord du trottoir, elle grattait l’étoffe du bout de son gant. Un passant caressa la croupe arrondie de cette jeune femme inclinée. Adrienne se redressa vivement, haussa les épaules ; et, tra-

versant la chaussée, se perdit dans la cohue du carrefour Chftteaudun.

On la suivait toujours, lorsqu’elle sortait seule : les assiduités masculines lui avaient donné l’horreur de la rue. Adrienne possédait une beauté impeccable, de proportions parfaites.

Cette grande fille élancée était de celles qui attirent les regards : sa figure fine aux traits réguliers, à l’ovale un peu allongé, semblait éclatante de blancheur grâce à l’opposition d’une chevelure trop noire.

Elle s’engagea dans la rue de Châteaudun et s’arrêta devant un bel immeuble qui se dresse, en retrait^ de l’alignement des maisons voisines, au fond d’une cour où deux arbres grêles et quelques brins d’herbe jettent une note de verdure bien imprévue en plein centre du Paris des affaires; à côté des façades industrielles couvertes d’inscriptions, depuis la firme de leurs boutiques jusqu’aux balcons chargés d’enseignes ; parmi les magasins de curiosités, les librairies anciennes et les vitrines où fleurissent les estampes et les tableaux.

Adrienne passa la grille de la cour et se dirigea vers la porte de gauche, qui était surmontée d’une longue plaque noire où se détachaient, en lettres d’or, ces mots :

Robert Labrousse.

Contentieux.

Elle entra.

Robert Labrousse était un excellent agent d’affaires, très apprécié dans une certaine société parisienne. Intelligent, actif, entreprenant, il avait compris, dès le début, quel bénéfice il pourrait tirer d’une carrière libérale transformée en commerce. Après avoir terminé ses années de droit, il acheta un cabinet d’affaires, agrandit la maison, augmenta sa clientèle, la recherchant surtout dans le monde de la fête, fertile en tracas et en protêts : les gens qui s’amusent sont ceux qui ont le plus d’ennuis. Robert Labrousse se faisait une spécialité des procès à scandale et des causes épineuses. Il était expert en l’art d’étouffer les

esclandres, de conclure les arrangements à l’amiable, d’arrêter les poursuites qui menaçaient d’avoir tin retentissement fâcheux. Il divorçait le» belles Marneffes de la galanterie, lasses du protectorat d’un souteneur légitime ; il réduisait le dédit des actrices en escapade ; trouvait des auteurs-commanditaires pour les théâtres en mal d’argent ; débrouillait les dossiers des jeunes viveurs dans l’embarras et des journalistes endettés.

Et comme il exerçait, somme toute fort proprement, un métier où tant d’autres se fussent discrédités ; comme il affichait de très bonnes manières et quelques scrupules, Robert Labrousse s’était créé de faciles relations dans un milieu brillant ; devenant cette figure connue d’inconnu habitué du Tout-Par]S, coudoyé dans les coulisses, rencontré ailx vernissages ; à qui les boursiers, les gens de lettres et les acieuscs ; les notabilités authentiques du Gotha et les partieulés hypothétiques du Botlin ; les grandes dames et les petites femmes serrent, la main avec la même cordialité indifférente.

Dès qu’Adrienne eut poussé la porte vitrée de l’étude, elle se sentit dans une ambiance insolite qui révélait la profession toute particulière de Robert Labrousse : ici, rien du décor rébarbatif où se plaisent les hommes d’affaires. Cette étude était pimpante, malgré sa gravité ; l’air s’y mélangeait d’une odeur de paperasses et de poudre de riz ; les clercs au travail étaient, pour la plupart, des jeunes gens souriants et fureteurs qui maniaient leur porte-plume avec élégance, en ayant l’air d’écrire un billet galant ; le Dalloz s’étalait sur un rayon chargé de reliures sévères ; mais des revues théâtrales et des journaux folâtres voisinaient sur une table jonchée d’illustrés, à la disposition* des clientes teintes et fardées, qui attendaient l’heure de la consultation en se regardant dans la glace de leür bourse d’or, en s’époussetant le bout du nez avec la houppette, en se frottant les lèvres d’ün bâton de carmin.

Adrienne, Un peu gênée, s’avança gauchement jusqu’au milieu de la pièce ; regardant tour â tour chacun des employés sans savoir à qui s’adresser. Une dactylographe, avisant cette visiteuse em-

pruntée, la prit en pitié et, s’arrêtant de pianoter, lui demanda ce qu’elle désirait.

Adrienne fouilla dans son sac à main, en tira une enveloppe, esquissa le geste de la tendre à son interlocutrice ; puis, se ravisant, dit à voix basse, avec l’accent un peu rauque des timides :

— Je voudrais parler à M® Labrousse...

— Asseyez-vous... Il vous recevra tout à l’heure.

La dactylo lui désignait les personnes qui attendaient déjà? Adrienne ajouta doucement :

— J^viens de la part d’Edmond Descombes.

— M. Descombes !

L’employée parut impressionnée à ce nom ; elle considéra avec plus d’attention cette visiteuse modeste, vêtue si simplement. Elle finit par proposer à Adrienne :

— Ecoutez... Donnez-moi votre carte, je vais toujours vous annoncer.

La dactylographe quitta sa place et pénétra dans le bureau directorial. Adrienne regarda fixement l’entrée de ce cabinet, avec une appréhension contenue. Après quelques minutes, elle vit apparaître sur le seuil de la porte un homme d’une cinquan-

taine d’années, grand, svelte, bien conservé ; affichant une recherche extrême, depuis la pointe de ses souliers jusqu’à ses cheveux grisonnants, partagés en bandeaux au-dessus d’un visage fatigué où pétillait l’éclat des yeux restés jeunes, où s’esquissait le sourire un peu faunesque des lèvres ironiques. Il examina les dames qui étaient là et prononça, d’un ton interrogateur :

— Mademoiselle Adrienne Forestier ?

Adrienne s’approcha précipitamment, d’un pas saccadé. L’avocat s’effaça pour la laisser passer dans son cabinet ; au grand désappointement des autres clients qui se morfondaient, attendant leur tour.

La jeune fille se tenait debout, un peu indécise, au centre de ce grand bureau somptueux dont les meubles de stylé et les boiseries sombres semblaient lui imposer.

— Asseyez-vous, mademoiselle, dit Robert Labrousse.

Il avait une voix froide, posée, aux sonorités égales ; un de ces organes d’orateur travaillés en vue de fournir une parole inépuisable.

TRM» D’AMOUR

Adrienne se plaça sur le bord d’un fauteuil, sans oser s’installer carrément. L'avocat suivit son manège d'un œil railleur. Il pensa : « Gomment peutelle garder son équilibre ? » et questionna :

Vous venez de la part de Descombes, mademoiselle ?

Edmond Descombes, un compagnon d'enfance, un ami de collège, le camarade qui s’associait â ses plaisirs et à ses études. Labrousse s’attendrissait en songeant à lui : ils avaient fait tous deux leur droit ; mais tandis que Robert se tournait vers les affaires, Edmond Descombes s’inscrivait au barreau, avait la chance de plaider dans un procès politique qui passionna l’opinion publique, se présentait aux élections ; et, député, se lançait résolument dans les intrigues parlementaires. Aujourd’hui, Descombes, âgé de cinquante-trois ans, était le gros client de l’étude Labrousse : il avait fondé diverses sociétés philanthropiques, utiles à ses visées, dont Robert dirigeait le contentieux ; de plus, Edmond, vieux célibataire viveur, avait, au cours de sa vie galante, semé quelques bâtards dont ses amies indiscrètes s’entêtaient ù lui im-

puter la paternité, et c’était encore Robert qui s’était entremis pour déterminer le chiffre des pensions et désarmer les maîtresses avides d’esclandre.

Robert Labrousse étudiait du coin de l’œil la visiteuse envoyée par son ami ; il la devina irrémédiablement timide à ses manières embarrassées, sa façon de baisser les paupières, son silence persistant. 11 s’énerva : allait-elle lui faire perdre son temps, alors que des clients s’impatientaient de l’autre côté ? 11 interrogea, avec autorité :

— Eh bien !... Que désirez-vous, mademoiselle?

Adrien ne ravala sa salive, se pencha un peu, et

balbutia d’une voix sourde, en lui remettant l’enveloppe qu’elle tenait à la main :

— Cette lettre... qui est de M. Descombes...

vous expliquera mieux que moi l’objet de ma démarche, monsieur.

Elle s’enhardit à dévisager l’avocat, tandis qu’il décachetait nerveusement le pli. Robert Labrousse avait la tête inclinée. Adrienne remarqua d’abord les cheveux que divisait une raie parfaite ; le front ridé de trois sillons énergiques ; le nez aquilin,

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légèrement busqué ; la bouche charnue, pllssée aux commissures, agitée d’un tic qui, par moments, lui faisait rentrer la lèvre inférieure sous la morsure des dents aiguës ; cette bouche avait une expression ironique et désabusée. Le teint était pâle, les joues plates, fripées par les veilles. Les yeux étaient bleus ; ils se posaient franchement sur les gens, avec un regard impérieux et narquois qui décontenançait de prime abord, et séduisait ensuite. D’ensemble, cet homme plaisait beaucoup à Adrienne ; son extérieur dénotait un caractère ferme et pondéré, une froideur et une résolution qu’elle admirait chez les autres, parce que ces sentiments étaient en antithèse avec sa propre nature. Néanmoins, il avait une multitude de petites rides qui griffaient sa peau, des tempes aux paupières ; une façon lasse et souriante, à la fois, de regarder les femmes, et une coquetterie répandue en toute sa personne, qui décelaient l’homme de plaisir sous l’homme d’affaires, le jouisseur derrière l’ambitieux.

Robert Labrousse commençait de lire la lettre de son ami :

(( Mon cher vieux,

« Je te recommande Adrienne Forestier. C’est une honnête fille qui est seule au monde, qui a besoin de gagner sa vie et tient à la gagner proprement : cela suffit à te faire entendre que l’existence s’annonce fichtrement compliquée pour cette petite. D’autant que tu dois constater, en ce moment, que la mâtine est plutôt jolie. C’est la fille d’un de nos anciens condisciples de Saint-Louis, l’imprimeur Forestier qui s’est suicidé, après avoir fait faillite. Adrienne a été élevée en petite bourgeoise oisive ; elle devient désormais la déclassée navrante qui s’efforce de remonter le courant. Dans sa nouvelle situation, elle se révèle d’une endurance et d’une persévérance qui m’intéressent à elle. C’est une brave enfant.

« Adrienne sort d’une école commerciale; elle est momentanément sans place. Je t’avouerai que je redoute de la voir entrer au service d’un inconnu. jPrends-la donc chez toi, comme sténo-dactylographe. Elle te sera très utile, car elle est active et consciencieuse.

TRIO D AMOUU

« Et tu me rendras un grand service en accueillant ma protégée.

« Mes deux mains dans tes pattes.

« Edmond Descomues.

« P.-S. — As-tu recouvré mes créances, dans l’affaire Priol ? »

Les sourcils froncés, la figure maussade, Robert Labrousse méditait cette lettre. Oh ! ce Descombes... Toujours le même ! 11 était possédé par la manie de protéger les gens, depuis sa plus tendre enfance. Au collège, on l’avait surnommé le « terre-neuve » : il se faisait le sauveur des élèves souffre-douleur ; sa miséricorde s’étendait sur toutes les infortunes ; car son bonheur consistait à se voir béni par le plus d’obligés possible. Et cette tendance évangélique — très sincère — avait contribué à sa réussite auprès des électeurs.

« Il m’ennuie ! songea Robert Labrousse. Il pouvait bien la caser lui-même, sa brave enfant... A quoi lui servent les oeuvres de bienfaisance qu’il acréées, alors ?... Je n’ai aucunement besoin d’une dactylographe supplémentaire. »

Il glissa un regard vers Adrienne. Jolie? Oui : pas mal... Une longue créature aux mains effilées... Quoique, personnellement, il appréciât peu ces beautés sévères de vierges byzantines aux lèvres closes et aux yeux graves. Et puis, il n’aimait pas les silencieuses, ni les femmes d’allures réservées. Au surplus, Robert Labrousse se montrait fort indifférent — ici — aux charmes auxquels il était sensible — ailleurs. Sa présence au bureau semblait lui conférer une sorte de chasteté temporaire : de dix heures à midi et de cinq à sept, il était réfractaire aux séductions d’Eve — quitte à se rattraper ensuite. Le nombre de ses clientes — la plupart jeunes et faciles — justifiait sa prudente attitude.

Il se décida à déclarer, sans entrain :

— Mademoiselle... Je ne vous dissimule point que mon ami Descombes vous recommande si chaudement que... Néanmoins, je n’ai pas d’emploi vacant, pour l’instant... Si l’occasion se présentait, je songerais à vous... Quel âge avez-vous ?

— Vingt-cinq ans, monsieur.

— Eh bien... Voulez-vous me laisser votre

TRIO ü’AMOIJH

adresse ? No vous donnez pas la peine de revenir : je vous écrirai.

— J’habite à l’hôtel des Négociants, rue d’Enghien.

L’avocat inscrivait machinalement l’adresse sur son bloc-notes. Puis, il se levait.

Adrienne ec sentit congédiée. La froideur de Labrousse la blessait étrangement : ce n’était pas le malaise humiliant que procure un échec deviné, mais plutôt une espèce de souffrance vague, disproportionnée à l’objet qui la causait. Adrienne ne comprenait pas. Elle leva les yeux sur Robert Labrousse et pensa, en le considérant longuement : « Pourquoi ai-je de la peine à m’en aller ? » Elle éprouvait une impression de bien-être, au contact de cet homme sérieux qui lui inspirait une sympathie respectueuse.

Gomme l’avocat paraissait irrité de son immobilité, elle se résigna à sortir.

Dans la cour, lin automobile luxueux stationnait, gardé par un chauffeur morose. Les initiales : R. L. entrelacées sur la portière apprenaient à la jeune fille que c’était la voiture du

patron. Le luxe de la belle limousine ; le souvenir de sa visite, de cet homme mûr, élégant et distant ; tout cela se mélangea, se brouilla dans la tête d’Adrienne, y déchaînant des sensations confuses. Elle murmura :

— Voilà une maison dans laquelle je ne retournerai probablement jamais...

Puis, avec un gros soupir, elle partit à la recherche de son autobus en pataugeant dans la boue.

Robert Labrousse revenait s’asseoir devant sa table de travail. La lettre d’Edmond Descombes tomba sous ses yeux. Il la relut négligemment. Soudain, le post-scriptum le frappa : l’affaire Priol, une cause importante, un grand procès... 11 réfléchit : Descombes était son gros client. Robert se dit, rêveur :

— Il ne faudrait pourtant pas le mécontenter... J’ai peut-être eu tort d’être sec avec cette jeune fille...

Ce P.-S. insidieux continuait de l’inquiéter : Descombes ne l’avait-il point réservé à dessein, à la Hn de cette lettre cordiale, pour rappeler qu’il était le client sérieux ù. qui l’on doit des égards ? Robert conclut avec ennui :

— In cauda venenum... Au diable, ce postscriptum !

A sept heures du soir, le dernier client expédié, les bureaux fermés, Robert Labrousse descendit ; et s’installa confortablement dans l’auto, en ordonnant au chauffeur :

— Rentrez.

Il demeurait à Saint-Cloud. Chaque soir, ce retour dans la nuit parfumée du bois et du parc lui était un apaisement, après sa journée d’affaires. Il se penchait à la portière, aspirant l’air nocturne ; jouissant, dans un demi-vertige, de cette course rapide à travers l’obscurité où se distinguaient à peine de mystérieuses verdures noires entrevues derrière le halo lumineux des phares électriques. De temps en temps, on longeait les jardins d’un

restaurant ; on entendait une musique confuse et des rires de femmes ; puis, c’était de nouveau de l’espace sombre et du silence.

Robert Labrousse était un voluptueux ; ses moindres sensations devenaient une saveur.

Il éprouvait toujours le môme plaisir à se retrouver chez lui, dans sa belle propriété calme et pimpante : une villa tranquille, cachée au fond d’un grand jardin qu’isolaient des murs imposants. Cécile l’attendait, avec le petit Paul.

Labrousse s’était marié tard, par hasard, avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Ç’avait été, pour l’avocat, l’aventure inespérée. A quarante-deux ans, une rencontre de salon l’avait placé en face d’une jeune fille de vingt ans, Cécile Guyot, la fille d’un ancien avoué, qui s’était éprise de Robert, séduite par ce prestige énigmatique qui auréole l’âge mûr et charme les cœurs juvéniles. L’ingénue moderne choisit Arnolphe et repousse le coquebin : notre adolescence préfère les feuillets jaunis des livres trop lus au néant des pages blanches.

Cécile avait voulu épouser Robert, lui apport tant, en plus d’une grosse dot, l’influence d’une parenté de choix. Gendre d’un avoué : c’était, pour l’homme d’affaires, la consécration officielle de son honorabilité professionnelle ; sa position s’en ressentait.

Robert avait à l’égard de sa femme l’affection du joueur envers son fétiche : il lui était reconnaissant de son bonheur et la chérissait tendrement ; mais il ne lui rendait guère sa passion. Cécile l’aimait trop fervemment pour qu’il fût capable de lui témoigner de l’amour. Il semble que l’homme soit refroidi par les démonstrations sentimentales et blasé des victoires faciles ; certaines comprennent cela et savent jouer le rôle de dédaigneuses : l’indifférence est le piment de l’amour. Cécile n’avait rien d’une comédienne.

De plus, Robert ne goûtait point le charme des grâces bourgeoises et des beautés vertueuses ; les jeunes filles ne l’avaient jamais attiré ; et sa femme lui paraissait aussi monotone qu’un ciel limpide. Son désir ne s’éveillait qu’au contact des attraits frelatés, des plaisirs canailles et des frimousses

vicieuses. 11 en est du cœur comme de l’estomac : certaines gens ont besoin de la cuisine de restaurant pour exciter leur appétit.

Cécile Labrousse avait passé les premières années de son mariage sans soupçonner les sentiments réels de son mari. La naissance de son fils ; ses joies et ses préoccupations maternelles avaient absorbé son temps. Aujourd’hui, Paul, âgé de sept ans, commençait de lui échapper : les heures de lycée le tenaient éloigné ; de retour à la maison, c’était un petit bonhomme studieux, silencieux, rédigeant ses devoirs ; auprès duquel la mère, pensive, pouvait rêver... Et puis, l’approche de la trentaine, — l’âge sensuel — affinait la sensibilité de Cécile. Elle remarquait, à présent, la légèreté indifférente, les réticences de Robert. Une jalousie sournoise la tenaillait d’inquiétude : la vie affairée que menait son mari était si propice à dissimuler ses infidélités possibles 1 11 lui semblait, depuis quelque temps, qu’un parfum étranger se glissait dans leur intimité, llottant sur les vêtements de Robert, imprégnant sa moustache. Il avait changé la coupe de ses cheveux, abandonné les teintes

sombres pour porter des gilets de fantaisie, même au bureau ; son vocabulaire s’enrichissait d’expressions neuves, de manières de parler inhabituelles qui décelaient l’influence récente d’une connaissance inconnue.

Et cependant, lorsqu’elle considérait son mari, dînant paisiblement en face d’elle, taquinant leur fils, savourant béatement la paix du home, Cécile eût été tentée de croire ses craintes mal fondées à l’aspect de cet homme de foyer. Mais un regard de Robert, animant ses yeux bleus qui devenaient si caressants lorsqu’ils se posaient sur une forme féminine ; un regard lointain, évoquant des choses qu’elle ne savait pas, ravivait toutes les appréhensions de Cécile.

Et ces silences prolongés où son mari s’absorbait fréquemment tourmentaient également la jeune femme. Qu’avait-il ? Où courait sa pensée, tandis qu’il restait là, immobile et muet, en face d’elle ; lui offrant l’énigme de son visage morne et de ses prunelles vagues ?

Ce soir encore, Robert reprenait cette attitude contrainte et préoccupée : son esprit fuyait du

logis, tandis que sa main flattait machinalement la tête blonde du petit Paul.

Cécile avait la révélation de cette dualité du mâle qui continue d’être un père affectueux, un époux attaché ; alors que ses caprices de chair lui font vivre d’autres existences parallèles, ignorées de sa famille, équivoques, secrètes et redoutables.

Etreinte d’une angoisse sourde qui lui rétractait l’estomac, Cécile finissait par interroger :

— Qu’est-ce que tu as, Robert?... A quoi songes-tu ?

A cet instant, Labrousse ne justifiait guère les soupçons de sa femme : il était en train d’évaluer les bénéfices réalisés chaque année sur les affaires que lui confiait Descombes; et méditait : après tout, ne ferait-il pas mieux d’employer la protégée d’Edmond ? En l’évinçant, il risquait de fâcher son ami. En la prenant, il utilisait, en somme, ses services ; et les émoluments qu’il lui offrirait seraient une sorte de prime payée à son meilleur client. Robert se disait judicieusement : « Qu’est-ce que le traitement d’une dactylographe, en regard du dossier Descombes?... Ce cher ami représente

à lui seul deux dixièmes de mon chiffre d’affaires : il mérite que je lui serve un petit intérêt de son argent. »

A la question de Cécile, Robert, interloqué, releva la tête et regarda sa femme : Cécile avait un visage de poupée blonde aux yeux candides, au menton gras, aux lèvres boudeuses ; elle conservait un air d’extrême puérilité qui la faisait paraître encore gamine à vingt-neuf ans.

Robert, amusé et trompé par cette allure « enfant », attribuait à sa femme une intelligence médiocre incapable de s’intéresser aux sujets sérieux. Il ne lui parlait jamais de ses affaires, ni de ses soucis. Il la traitait de même que Paul, la considérant avec cette condescendance attendrie qu’il témoignait au marmot de sept ans.

Aussi, répliqua-t-il d’un ton agacé :

— Ma chère amie, si les choses auxquelles je pense étaient de ton ressort, je te le dirais... Mais ce sont des histoires assommantes qui concernent le bureau... Es-tu fatigante, avec ta manie de vouloir savoir à quoi je réfléchis dès que je me tais pendant cinq minutes !

Ges impatiences fréquentes de Robert étaient encore pour Cécile un indice : autrefois, il ne l’aurait pas brusquée ainsi ; ces humeurs trahissaient la satiété conjugale.

La jeune femme répondit doucement :

— Je te sens loin de moi... Tu es ici ; et tu es absent.

— Des phrases !...

L’avocat ajoutait, d’un air excédé :

— La vérité, c’est que j’ai des obligations urgentes, qui m’ennuient... Un rendez-vous que je veux fixer pour demain à quelqu’un qui m’embête joliment... Et puis, cette soirée du ministère de l’Instruction publique à laquelle je dois assister... Descombes m’y attend.

Se levant avec un geste las, Robert Labrousse marcha vers son secrétaire et l’ouvrit : il avait résolu d’écrire immédiatement à Adrienne avant qu’elle eût le temps de revoir Descombes. Il rédigea rapidement sa lettre ; puis, quitta le salon en déclarant :

— Je vais m’habiller.

La lettre était restée sur la tablette du secré-

taire. Cécile s’approcha vivement et déchiffra la suscription que portait l’enveloppe :

Mademoiselle Advienne Forestier.

Hôtel des Négociants , rue d'Enghien.

La jeune femme inspectait d’un regard soupçonneux ce pli fermé qui contenait la préoccupation de Robert. Une cliente ? Mais se pouvait-il qu’une personne logeant en meublé, rue d’Enghien, fût une cliente assez importante pour que son mari continuât de s’en soucier, en dehors des heures du bureau ? Défiante, Cécile murmura :

— Il paraît qu’il s’appelle : Adrienne Forestier, le quelqu’un qui l’embête joliment...

Sa mémoire enregistrait ce nom, comme on retient le mot d’une charade à force de subir l’obsession de la devinette.

Labrousse rentra dans la pièce, endossant son vêtement d’auto par-dessus son frac. Il se dirigea vers le secrétaire, fourra l’enveloppe dans sa poche ; puis, revenant à sa femme, il effleura les

cheveux do Cécile d’un baiser rapide ; et dit d’une voix brève :

— Bonsoir, ma chérie... Dors bien... ne te couche pas trop tard.

Inquiète, vaguement irritée, Cécile regarda son mari s’élancer dans la limousine, d’un élan joyeux et fébrile à la fois.

La voiture ramena Robert à Paris. Devant le ministère, Labrousse descendit et renvoya son chauffeur :

— Vous pouvez rentrer, Germain... M. Descombes me reconduira dans son auto.

Un instant, Robert suivit des yeux la voiture qui s’éloignait, ensuite, traversant le trottoir, il héla un taxi maraudeur et cria d’une voix gaie :

— Au Théâtre-Parisien !

— Adrienne !

Il était midi et demi. Robert Labrousse, qui sortait de son bureau, s’apercevait que tous ses clercs étaient partis; seule, dans l’étude désertée, la nouvelle dactylographe s’attardait, rangeant quelques papiers, avant de s’en aller.

Adrienne Forestier était au service de Labrousse depuis deux mois. L’avocat la trouvait intelligente et zélée ; il la sentait dévouée ; peu à peu, il prenait l’habitude de lui confier les copies importantes, d’encourager son initiative ; excitant la jalousie de l’autre dactylographe, M 11 ® Glaire, qui dénigrait sournoisement cette intruse auprès des employés. Une suspicion générale enveloppait la protégée du patron.

Robert continua, en se rapprochant de la jeune fille :

— Adrienne... Puisqu’il n’y a plus personne, ici... voulez-vous me rendre le service de passer chez Descombes, avant le déjeuner... Il faut que je lui communique immédiatement une pièce de son dossier... c’est urgent. Cela vous donnera l’occasion de revoir votre vieil ami.

— Oui, irionsieur.

Adrienne remettait son canotier, sa jaquette. Et comme ses gestes les plus simples révélaient une distinction innée — si différente de l’élégance prétentieuse, du genre « demoiselle de magasin » des filles du peuple qui portent chapeau — Robert éprouva le besoin de lui manifester cette politesse embarrassée que nous inspire tout déclassé.

Il questionna, avec une familiarité un peu contrainte :

— Cela ne vous ennuie pas, au moins ?

— Au contraire, monsieur.

— D’ailleurs, c’est votre faute, Adrienne... Vous ôtes toujours la première arrivée et la dernière partie : alors, on s’adresse à vous.

La jeune fille souriait, heureuse de l’éloge. Elle répondit avec feu :

— Je n’ai aucun mérite, monsieur... Je me plais ici : j’aime le bureau... Il dégage une impression apaisante et tranquille ; on s’y absorbe dans une besogne si intéressante ! J’y oublie mes propres soucis à force d’étudier les soucis des autres... J’ai même pris en affection les choses qui m’entourent : les fauteuils de moleskine et les rideaux de serge verte : ce sont des amis que je retrouve avec plaisir chaque matin, que je quitte à regret chaque soir... Voilà pourquoi je reste longtemps... J’aime le bureau, monsieur.

L’avbcat souriait, d’un air de raillerie indulgente. Drôle de petite femme étrange et baroque, cette Adrienne Forestier !... Mais si travailleuse, si empressée... On pouvait lui pardonner ses bizarreries.

Il détourna les yeux, gêné par le regard ardent qu’Adrienne posait sur lui. Il songea : « Elle m’agace, par moment ! » Puis — s’occupant trop peu de sa dactylo pour analyser ce sentiment d’irrita- Uon — il se jugea nerveux et blâma son injustice.

Adrienne et Labrousse descendirent ensemble.

Dans la cour, à l’instant où l’auto allait démarrer, Robert proposa avec bienveillance :

— Voulez-vous que Germain vous dépose chez Descombes, Adrienne ?... C’est sur mon chemin.

Adrienne rougit. Certes, elle s’épargnerait une fatigue en acceptant celte offre ; mais M. Labrousse avait dit : « Voulez-vous que Germain vous dépose... » Cela signifiait que le patron, malgré sa bonté, gardait les distances ; et qu elle devrait monter à côté du chauffeur... Une bouffée d’orgueil la raidit. Elle répliqua vivement :

— Merci, monsieur... Je préfère marcher : une course est une vraie promenade, par cè beau temps !

Et prenant un air guilleret, Adrienne s’en fut, à jeun, sous un soleil qui lui cuisait les épaules.

Quel accueil différent, dans ce coquet rez-de- . chaussée de l’avenue de Messine où le député Des-

combes la recevait, avec une exclamation de joyeuse surprise !

Tout de suite, Edmond Descombes s’écriait :

— Nous allons déjeuner ensemble, hein, ma petite amie ?

Ici, Adrienne recouvrait l’illusion de son existence d’antan. Edmond Descombes s’agitait, galant et paternel, lui avançant un fauteuil, glissant un coussin sous ses pieds. Elle savourait ces attentions qui la laissaient indifférente au temps où chacun les lui prodiguait. Elle songea : « Si c’était M° Labrousse qui fût ainsi envers moi !... J’aurais voulu le connaître à l’époque où j’étais son égale. »

Descombes la regardait, de ses bons yeux affectueux. C’était un quinquagénaire sympathique qui teignait ses cheveux gris en châtain foncé et soignait son visage encore frais avec la minutie d’une vieille coquette. Il se désolait à la pensée de paraître son âge, car il adorait les femmes et souhaitait de leur plaire longtemps. A rebours de son ami Robert Labrousse qui s’habillait en jeune homme et vêtait ses cinquante ans d’étoffes claires,

TRIO Ij’AAIOUR

Edmond Descombes préférait les costumes sombres qui affinaient sa taille restée souple au prix d'une gymnastique sévère. Ces deux hommes réalisaient, chacun dans son genre, deux types caractéristiques de viveurs : Robert, voluptueux au coeur sec, ne s’abandonnant qu’à sa sensualité ; Edmond, plus faible, plus câlin, adoucissant son vice d’un brin de tendresse : il y avait du père autant que de l’amant dans ses manières à l’égard de ses trop jeunes maîtresses.

Edmond Descombes avait pour Adrienne le respect exagéré que les hommes, habitués au commerce des fdles, éprouvent en face d’une honnête femme qui n’est point laide, ni contrefaite. Ds se récrient d’admiration devant une beauté qui ne se tarife pas, au lieu de trouver sa vertu toute naturelle. Car, la plupart du temps, le cynisme des faux blasés n’est qu’une forme de leur naïveté.

Descombes marquait encore plus d’estime à Adrienne, depuis que la jeune fille avait fait l’épreuve de cette considération mondaine qui vous salue plus ou moins bas suivant le taux de

votre fortune. Notre situation dans la société ne ressemble-t-elle pas à notre place au théâtre ? Si j’occupe une loge, le monsieur de l’orchestre vient me baiser la main, pendant l’entr’acte ; si je suis assise à la deuxième galerie, il affecte de ne m’avoir point vue. Et cependant, je suis la môme femme ; j’ai le même charme, la même grâce, le même sourire, les mêmes épaules... Mais 'c'est au prix de mon siège que l’on rend hommage.

Adrienne était très reconnaissante à Descombes de son attitude. Elle l’appréciait d’autant plus qu’elle pouvait la comparer avec la conduite d’autrui : nous ne songerions peut-être jamais à remarquer le dévouement d’un ami, si l’indifférence du prochain ne nous en faisait sentir le mérite.

Après avoir laissé Adrienne. s’acquitter de la commission dont l’avait chargée Labrousse, Descombes, abandonnant le terrain des affaires, questionna avec intérêt :

— Eh bien !... Vous plaisez-vous chez Robert?

Sans attendre sa réponse, il demanda sur le même ton :

Aimez-vous la selle d’agneau ?... Je crois que vous ne buvez pas de vin ?

Assise vis-àrvis d'Edmond qui la servait avec des soins délicats, Adrienne jouissait de ce repas intime, en tête-à-tête, dans cette salle à manger bien moderne dont le buffet bas, garni de marbre blanc, avait l’air d’un lavabo.

Elle dit d’une voix pensive :

— M. Labrousse est parfait pour moi ; il commande avec tant de tact que l’on a plaisir à lui obéir... C’est le patron rêvé. Et je vous remercie profondément de m’avoir valu cet emploi... que je n’aurais jamais obtenu, sans vous.

Descombes plaisanta :

— Quel accent solennel!... Vos paroles sont gaies et elles sonnent tristes : c’est donc une pièce fausse, ce bonheur-là ?

Adrienne expliqua :

— Je ne suis pas traitée fort gentiment par mes collègues : on sait que je fus reçue dans la maison, grâce à des protections... et on me le reproche — de mille manières... M n# Claire est mon ennemie : c’est une vieille fille pertlde et menue,

une mauvaise fourmi qui cherche à piquer... Les clercs me déclarent poseuse et fière. Tout cela... ce sont des riens sans importance, n’est-ce pas ?... Kt M* Labrousse est si bon pour moi... Je comprends qu’il soit votre ami : il a une nature si généreuse, si charmante... Seulement, voilà... Devant lui, je rougis un peu d’être une subalterne... Je suis bête ! Je me gâte ma chance.

Descombes la considéra, d’un regard attendri :

— Non, ma petite Adrienne... Je sens très bien ce qui se passe en vous... Vous supportiez dignement l’adversité tant qu’elle ne consistait qu’en privations, car vous êtes une vaillante... Mais vous avez moins souffert d’être transplantée hors de votre milieu que vous ne souffrez aujourd’hui d’y avoir repris votre place, sans pouvoir y reprendre votre rang. L’humilité chrétienne est la vertu des cœurs faibles : ceux qui possèdent l’orgueil d’être forts n’ont point le courage négatif de la pratiquer... Vous êtes une petite barre de fer qui s’efforce en vain de plier. Ce n’est rien d’habiter une cnambrette meublée, quand on a connu la douceur d’un appartement luxueux ; c’est presque

amusant de porter des robes de quatre sous, dans lesquelles on est encore plus gracieuse et plus jolie qu'au temps où l’on exhibait ses toilettes sur les plages normandes... mais c’est terriblement dur de servir ses pairs... Ah 1 la rude épreuve !... Robert est d’une courtoisie extrême ; toutefois, il ne sait vous épargner certains froissements... Et ça vous blesse d’avoir pour maître un ami de votre vieil ami. L’amour-propre des femmes est une sale invention 1 Pourquoi vous obstinez-vous ? Pourquoi cette volonté de vous débrouiller toute seule, sans appui ? Je vous aurais aidée si volontiers... Vous avez refusé mon assistance, au lieu de vous risquer dans quelque entreprise, commanditée par moi, où vous eussiez travaillé en toute indépendance sans éprouver les mortifications d’une salariée.

— Mais je vous assure que vous vous trompez absolument !

Adrienne protestait avec énergie. Elle ajouta :

— Vous avez discerné, à travers mes propos, cette tristesse singulière à laquelle je suis en butte depuis mon entrée à l’étude Labrousse... Vous

l'attribuez à un sentiment de fierté — bien mal placée, avouez-le ! Et c’est une erreur... Je suis trop fière, justement, pour avoir de ces fiertés-là : tant que je mépriserai les conventions mesquines, je ne croirai pas déchoir. Ça m’est bien égal de recevoir des ordres, allez ! du moment que je les exécute consciencieusement... Non. C’est autre chose... Je ne me l’explique guère moi-môme... Je suis satisfaite de mon sort ; et, pourtant, j’ai des mélancolies bizarres... Une remarque un peu sévère de M. Labrousse me plonge dans le désespoir... Et s’il me complimente, au contraire... j’ai envie de pleurer, nerveusement. Je deviens peutrêtre neurasthénique,..

Elle conclut fermement :

- Tout ce que je peux vous affirmer, c’est que ma position présente me convient à merveille et que je serais horriblement malheureuse s’il me fallait quitter M° Labrousse I Edmond Descombes l’avait écoutée attentivement, les sourcils froncés, l’air songeur.

11 médita quelques instants, suivant des yeux les arabesques invisibles dont son ongle rayait la

nappe ; puis, scrutant Ad rien ne d’un regard pénétrant, il dit, sur un ton détaché :

— A la bonne heure... Le contraire m’eût étonné. Robert possède une nature aimable :

il gagne tous les cœurs... C’est un de ces charmeurs qui attirent et qui séduisent, exerçant cet ascendant agréable sur leurs supérieurs et leurs inférieurs ; sur leurs parents, leurs amis, leurs maîtresses... Et il en profite, le gredin !

Les regards de Descombes s’enfonçaient plus profondément dans les prunelles d’Adrienne, sondant ces deux ronds d’eau sombre où notre pensée scintille et se dérobe avant qu’on la saisisse, tel un reflet de soleil qui miroite au ras des vagues et s’éteint presque aussitôt.

Il poursuivit, avec une légèreté affectée :

— Il raffole des aventures... Je l’ai toujours connu à la recherche d’un sourire inédit, poursuivant mille conquêtes, lâchant l’une pour entreprendre l’autre... Le mariage l’avait assagi pendant quelque temps... Bah I c’était le sommeil trompeur du lion repu. Le voilà réveillé : il repart

en chasse... Ce cher Robert est un délicieux libertin.

Le député épiait Adrienne, d’une œillade oblique. La jeune fille était plus pâle que de coutume. Elle murmura :

— M. Labrousse s’amuse... même à présent ?

Il me semble que le lion est tout près de devenir vieux...

— Bigre !... Et c’ést moi qui reçois le coup de pied de l’âne : Robert est mon cadet, chère amie... Je me sens pourtant fort capable... Enfin, n’insistons pas. Mon Dieu ! oui : Robert s’amuse encore actuellement. Vous ne voyez que le grave Labrousse qui travaille à son bureau. Vous ignorez le Labrousse nocturne qui sable le champagne dans le monde où l’on ne s’ennuie pas.

— Il a une maîtresse ? questionna vivement Adrienne.

Descombes ne parut point remarquer le trouble de la jeune fille. Il répliqua avec bonhomie :

— Mais comment donc !... Elle est même fort jolie.

— Jeune V

trio d’amour

— Elle se donne dix-huit ans et doit en avoir vingt-deux.

— Brune ?

— Blonde.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Mistiche.

— Quel drôle de nom !

— C’est son nom de théâtre Mistiche joue en ce moment au Théâtre-Parisien. C’est une de ces petites grues de coulisses, de ces acteuses sans talent qui considèrent le tréteau comme un trottoir — de meilleur aloi et de rapport plus lucratif. Sa grâce faubourienne et ses manières cocasses ont emballé Robert... Elle le trompe, naturellement; peut-être s’en doute-t-il... N’importe : il est subjugué ; son caprice est presque un amour ; et cette liaison de rencontre devient une douce habitude...

— Mon cher ami, je vous demande pardon :

il est deux heures ; il faut que je retourne au bureau.

Adrienne interrompait Descombes, d’une vôix brève et saccadée. Elle se levait et prenait congé,

TftlO b’AMuUK

avec une hâte soudaine, une nervosité évidente. « Je suis fixé, » pensa le député.

Resté seul, il commença d’arpenter le salon de long en large, "très préoccupé. Soudain, il jura :

— Parbleu : elle l’aime'!... Ah ! sacré nom d’un chien I... Ma petite Adrienne : une enfant si méritante ; la fille de mon pauvre Forestier... Elle se prépare un fameux chagrin... Je suis navré... Que faire ?

Tout à coup, Descombes s’arrêta. Il se trouvait devant un miroir : il contempla ce monsieur teint et soigné ‘qui avait six mois de plus que Robert Labrousse. Et changeant brusquement de physionomie, le vieux beau, redressant sa taille mince, murmura avec un sourire avantageux :

— Ah ! çà... On peut donc être encore aimé pour de bon, à notre âge ?

« Il a une maîtresse, » songeait Adrienne.

Depuis sa visite à Descombes, elle ne pensait qu’à cette révélation : Robert Labrousse, l’homme sérieux, admiré par elle ; le « patron », enfin ! menait une vie déréglée...

En lui faisant ces confidences scabreuses, Edmond Descombes obéissait à deux raisons :

d’abord il tenait à vérifier ses soupçons en tendant à l’amour présumé d’Adrienne le piège infaillible de la jalousie ; ensuite, il s’efforçait d’anéantir cette passionnette sentimentale grâce à son indiscrétion voulue sur la vie galante de Robert : ce portrait ressemblant d’un licencieux banal, berné par une petite gourgandine, ne risquait-il point de refroidir une créature aussi sensible et originale qu’Adrienne ?

TH 10 Ij’aMOUK

Le député aimait trop les femmes pour bien les connaître. 11 ne se disait pas que c’est rarement à la supériorité d’un homme que leurs sentiments s’adressent — alors que l’image d’une rivale, fûtelle méprisable, excite toujours leur instinct d’émulàtion.

Adrienne, cinglée par les propos de son vieil ami, revenait au bureau dans un état de fièvre et d’exaôpération maladive qui l’éclairait subitement. Elle avait la môme exclamation que Descombes :

— Parbleu : je l’aime !

Elle ajoutait avec amertume :

— Sans cela, que m’importerait son existence, en dehors du contentieux ?... C’est son droit, de s’amuser, d’avoir des maîtresses... Pourquoi sentirais-je cette douleur intolérable qui me comprime le cœur ; et cette petite boule qui m’étrangle, à la gorge... si je n’étais pas jalouse en me représentant ces choses ?... J'aime M. Labrousse... C’est un homme qui n’est plus jeune, qui n’a jamais été beau et qui ne m’honore d’aucune attention... Cependant, je l’aime. Je ne peux pas m’expliquer ça... Je ne me suis encore éprise de per-

sonne ; je me croyais sérieuse, puisque j’ai atteint mes vingt-cinq ans sans avoir commis de betise... Et c’est un monsieur marié, partagé entre sa famille et ses plaisirs, que je m’en vais choisir sottement !

Atterrée, consternée, elle résumait sa situation avec la lucidité des désespérés :

— Ça date de notre première entrevue... Ses yeux bleus m’intimidaient délicieusement et le petit coin mouvant de ses lèvres m’attirait, quand il parlait... Je me suis imaginé qu’il m’inspirait une affection déférente : son âge me rassurait... Etais-je folle ! Comme si les femmes ne sont pas toutes les memes : dès que nous éprouvons, à l’égard d’un étranger, un autre sentiment que l’indifférence, â quoi bon nous donner le change ?... Nous prononçons le mot : amitié, mais c’est le diminutif d’amour.

Adrienne ne retirait aucun regret, aucune honte de sa découverte. Elle ne murmurait pas : « Si j’avais su ! » Elle en était encore â la première période de sa passion, la période de violence et de fougue où l’on se dit : « Je veux ! » en ne

considérant que l’intensité de l’amour ressenti.

11 lui semblait que l’effet de réagir eût été un demi-suicide : tâcher à oublier, c’est mourir un peu ; quand la joie de vivre ne vous apparaît que sous la forme d’une seule espérance. Jusqu’ici, l’existence d’Adrienne avait consisté en l’expérience des différentes sortes de difficultés pécuniaires et de la nécessité absolue de se donner beaucoup de peine pour gagner peu d’argent ; son ambition morose pouvait se comparer à celle d’un Sisyphe qui aurait déjà vu son rocher retomber plusieurs fois : elle ne désirait plus rien, à force de douter de tout.

Et tout à couj), sous l’effet brutal d’une conversation dangereuse, Adrienne venait d’entrevoir le véritable intérêt de son avenir : le bonheur d’aimer, la peur de souffrir. Inquiète mais résolue, elle décidait de poursuivre le seul but possible : plaire à Robert Labrousse. *

C’est un homme marié ? Qu’importe ! Sa femme ?... Il la trompe déjà. D’ailleurs, un premier amour est trop impétueux pour s’embarrasser de scrupules. L’unique obstacle à considérer.

c’est la maîtresse : elle est assez piètre et d’une condition sociale indigne; mais telle quelle, elle a su charmer Labrousse : c’est donc une ennemie à. redouter — à combattre...

Adrienne réfléchissait, accoudée devant sa machine à écrire. Elle prit subrepticement sa petite glace de poche et s’examina minutieusement :

« Moi aussi, je suis jolie... Mais Descombes dit qu'elle est blonde... Il n’aime peut-être pas les brunes?... Et puis, elle est plus jeune que moi. »

Mordue d’angoisse, Adrienne se figurait ce que pouvaient être les avantages, la fraîcheur et les attraits d’une femme plus jeune qu’elle ; et ses vingt-cinq ans ingénus connaissaient les affres d’une quadragénaire dédaignée qui envie la jeunesse étincelante d’une rivale.

« Il faut que je la voie ! » songea impérieusement Adrienne.

Elle se leva, regardant autour d’elle comme pour chercher quelque inspiration. Ses yeux parcouraient machinalement les rayons de la bibliothèque où s’alignaient des reliures sévères. Soudain, avisant un annuaire mondain, elle le prit,

l’étendit sur sa table et le feuilleta rapidement jusqu’à la lettre M.

Entre l’adresse du marquis de Miramont et celle de M. Miston, le grand distillateur (Demandez l’apéritif Miston. — Se méfier des imitations) une ligne indiquait :

a Mistiche (M Ue ). Artiste dramatique ,

5, rue de Saint-Senoch. »

Artiste dramatique... Cette mention fit sourire Adrienne, avec un haussement d’épaules. Puis, elle relut l’adresse. Mistiche... le petit nom drôlatique lui produisait l’effet d'une pichenette qu’elle aurait reçue... Ces deux syllabes énigmatiques et gouailleuses la défiaient et l’irritaient d’être le paraphe qui signait l’aventure de Robert Labrousse... Mistiche... Oui, ce nom frappait bien comme une chiquenaude lancée d’un doigt sec.

— Voyons, mademoiselle Forestier : il y a une heure que le patron vous appelle !

Adrienne sursauta : en face d’elle, sa collègue, M n ° Claire — une vieille fille anguleuse — enchantée de la surprendre en faute, lui désignait

M° Labrousse qui, visiblement impatienté, attendait sur le seuil de son cabinet qu’Adrienne lui répondît.

La jeune fille se précipita ; tandis que M lle Glaire chuchotait avec malveillance :

— Elle se dérange, l’employée modèle ; elle se reluque dans sa glace et baye aux corneilles, au lieu de travailler...

Adrienne, un peu confuse, suivait M e Labrousse dans son bureau, attendant ses ordres. Robert reprocha négligemment :

— Qu’est-ce que vous aviez donc, tout à l’heure?... Vous dormiez? J’ai sonné trois fois.

Puis, il se mit à lui dicter une lettre.

Robert parlait sans regarder Adrienne ; il examinait ses mains, qu’il avait fort blanches, et polissait ses ongles enduits de vernis comme ceux d’une femme. A un moment donné, il leva la tête, d’un mouvement machinal ; et s’aperçut avec stupéfaction que sa sténographe n’avait pas encore écrit un mot et le considérait fixement, profondément, hypnotisée.

Robert gronda :

— Ah ! çà... Vous ne m’écoutez pas 1 Adrienne pensait : « Voilà l’amant de Misticlie. »

Elle détaillait ses traits, son teint mat, ses lèvres épaisses ; sa moustache blonde où couraient des fils d’argent ; ses yeux bleus au reflet verdâtre. Elle se demandait : « Comment est-il, lorsqu’il courtise une femme ? Quelle douceur passe dans ses prunelles et quelles phrases prononce-t-il ? » Robert l’interpellait, moitié fâché, moitié souriant :

— Etes-vous distraite, aujourd’hui l Vous rêvez à vos amours ?

— Je n’ai pas d’amoureux, monsieur.

Adrienne avait répliqué d’une voix sifflante,

blessée à l’idée CLue Labrousse pût lui soupçonner une intrigue vulgaire. Elle dardait ses yeux sombres sur le visage de l’avocat ; et criait tout bas : « C’est toi que j’aime... Et tu ne comprends rien... Et tu t’en moquerais, du reste!... Je ne suis pas une Misticlie, moi. »

Robert, déconcerté, se dit : « Pourquoi me lancet-elle des regards farouches ? »

Les manières bizarres d’Adrienne lui inspiraient

une sorte d’appréhension. La jeune fille lui paraissait d’une mentalité presque redoutable à force d’être inintelligible. Il éprouvait à son ao ntact le malaise et l’énervement que nous procure le voisinage d’un déséquilibré, d’un innocent, d’un malade délirant ; bref, de tout être anormal dont la pensée nous échappe. Il songea :

« Est-ce qu’elle ne serait pas un peu maboul , la petite amie de Descombes ? »

Et il l’interrogea, sur un ton rude :

— Qu’est-ce que vous avez, à la fin ?

Adrienne se retint de pleurer. Il ne devait pas

brusquer ainsi sa maîtresse ! A l’aide de quelles séductions pouvait-on conquérir cet homme?... Elle répondit en balbutiant :

— J’ai une migraine très douloureuse, monsieur... J’en reste hébétée... Je vous demande pardon.

— Eh ! bien, il fallait le dire plus tôt ! Allez vous reposer, si vous êtes souffrante : je vous autorise à quitter le bureau immédiatement.

— Merci, monsieur.

Robert ressentait le besoin de se débarrasser

momentanément de celte présence qui l’agaçait, sans qu’il s’expliquât pourquoi. Il ajouta :

Envoyez-moi M Uo Claire, â votre place... Au cas où votre indisposition persisterait, je vous donne campos pour demain.

Adrienne rentra dans l’étude et se disposa à partir, sous le regard hostile de M Mo Claire qui remarqua aigrement qu’il est fort profitable de se relâcher dans son service lorsqu’on possède la faveur du maître : à la place de remontrances, on s’attire un congé supplémentaire. Et les clercs — blessés en leur esprit d’égalité bureaucratique par la chance de la camarade qui s’octroyait un jour de liberté qu’ils n’auraient point ... répétèrent à tour de rôle :

— Décidément, Adrienne est bien avec le pa¬

tron !

Adrienne sortit de l’étude, sous l’empire de son idée fixe : « Je veux voir cette Mistiche. » Elle résolut de choisir le moyen le plus simple : se rendre le soir meme au théâtre où jouait la maîtresse de Robert. Pour Adrienne, cette entreprise se compliquait de soucis dérisoires en leur importance mesquine : d’abord, le prix du spectacle ; le Théâtre-Parisien est une de ces bonbonnières des boulevards qui semblent rattraper, par leur tarif exorbitant, le défaut d’espace qui restreint le nombre de leurs places.

Ensuite, la toilette : Adrienne n’avait pas de robe de soirée ; elle rougissait de paraître, en tenue trop modeste, dans une salle exiguë où il lui serait impossible de se dissimuler : M. Labrousse

pourrait, se trouver là, l’apercevoir... Quel affront 1

Mais l’envie qui la dévorait balaya ces préoccupations secondaires. Adrienne conclut :

— Oh !... Et puis, zut !

Elle rentra chez elle afin de prendre de l’argent : elle voulait retenir son fauteuil en location pour le choisir au milieu du premier rang, le plus près possible de cette femme qu’elle contemplerait passionnément ; étudiant ses traits ; cherchant à découvrir sa vraie chair sous le fard, son âme de linotte à travers ses grimaces.

Puis, Adrienne redescendit en calculant quelles menues économies, réalisées péniblement les jours suivants, représentaient ces dix francs qu’elle allait dépenser d’un seul coup : les six sous de l’autobus quotidien supprimés pour plusieurs semaines ; un achat de lingerie reporté à une autre époque ; le shampooing mensuel chez le coiffeur remplacé par un lavage incommode dans sa cuvette où elle s’éclaboussait d’eau (elle avait les cheveux si longs 1).

En arrivant devant le Théâtre-Parisien, Adrienne ne put réprimer un geste de dépit.

L’affiche annonçait :

Relâche, pour répétitions générales.

Elle n’avait point prévu cela : les représentations étaient interrompues. Ce contretemps exacerba son désir. Que résoudre ?... A tout hasard, elle pénétra à l’intérieur du théâtre. Le vestibule était vide, le bureau fermé. Adrienne pivota sur ses talons, indécise.

Soudain, elle eut l’idée de s’adresser au concierge.

Se glissant à demi par l’ouverture d’une porte entre-bâillée sur une loge sombre qui exhalait un relent de friture et de soupe aux choux, Adrienne interrogea :

— Pardon, monsieur... Pourriez-vous me renseigner ? Je désirerais savoir quand passe le prochain spectacle ?

Quelque chose bougea dans le fond de la pièce. Un gros homme s’avança lourdement, comme à regret ; et daigna marmonner :

— C’est une revue.

— Oui... mais quand passe-t-elle ?

— Sais pas au juste... La semaine prochaine, probablement.

Adrienne fit un effort prodigieux et parvint ;ï bredouiller, d’une voix hésitante :

— Est-ce que mademoiselle... Mistiche... jouera, dans cette revue ?

— Bien sûr. Elle vient répéter tous les jours ; elle était là tout à l’heure... Y a pas cinq minutes qu’elle a envoyé chercher une auto pour rentrer chez elle.

— Merci.

Adrienne se retira lentement. Au dehors, elle examina les photos d’actrices réunies dans un cadre, sur la porte du théâtre ; mais Mistiche n’était point une vedette, et son portrait ne s’y trouvait pas. Gès déconvenues successives avivaient la curiosité d’Adrienne ; elle murmura avec l’impatience boudeuse d’un enfant :

— Je n’attendrai pas jusqu’à la semaine prochaine... Je veux la voir maintenant !

Elle en était à ce point d’énervement où l’on envisage sans sourciller les combinaisons les plus déraisonnables pour parvenir à ses fins. Elle ne

songeait qu’au moyen de mettre son projet à exécution, coûte que coûte. Douée d’une imagination ardente qui lui avait valu tous les premiers prix de composition française, durant ses études ; qui avait adouci ses déboires en peuplant ses rêves de revanches merveilleuses ; mais qui l’incitait fréquemment à dénaturer la réalité, Adrienne faisait appel à ses facultés inventives, élaborant déjà une dizaine de plans romanesques.

* Elle descendait la rue Scribe d’un pas nonchalant ; un peu alanguie ; fatiguée à force de réfléchir, d’agencer cent histoires invraisemblables. Elle tâtait, entre les mailles de sa bourse, les deux pièces de cinq francs qu’elle avait compté dépenser le soir même. De ce qu’il ne remplirait point l’usage auquel il était destiné, cet argent perdait toute sa valeur aux yeux d’Adrienne. Elle eût éprouvé une âpre satisfaction à gâcher cet argent inutile ; à le gaspiller, dans un mouvement d’horripilation passagère.

Et tout à coup — de se sentir les jambes lasses et d’apercevoir les beaux automobiles de place rangés devant le Grand-Hôtel — Adrienne décida :

— Je vais rentrer en voiture... tant pis ! Je suis éreintée et la rue m’agace !

Elle appela un chauffeur ; et s'allongea voluptueusement sur les coussins de l’auto, égayée par cette débauche inusitée. La voiture roulait vers la rue La Fayette.

Adrienne commença par se sourire dans les petits miroirs des panneaux; puis, elle regarda machinalement à ses pieds et vit quelque chose de noir, sur le tapis.

Elle se baissa, ramassa l’objet : c’était un petit sac de dame, très élégant, en moire baillante, que fermait un cadre d’argent ciselé. Il avait été oublié là par la voyageuse précédente, probablement, et le chauffeur avait omis de visiter l’intérieur de sa voiture avant de recharger.

Adrienne l’ouvrit : il contenait la glace traditionnelle et la houppette ; un mouchoir ; deux clés ; et un porte-carte où se trouvait une enveloppe décachetée libellée au nom de « Madame Darville , 9, rue de Miromesnil ».

Adrienne considérait pensivement sa trouvaille. Elle murmura : « La propriétaire de ce sac se

nomme M mo Darville... Tl y a son adresse... Je vais le donner au chauffeur : il n’aura qu’à le lui reporter. »

Elle continua, par une association d’idées :

« Ainsi, si je tena^ à voir celte inconnue, qui m’est totalement indifférente, le hasard m’aurait fourni un moyen d’introduction auprès d’elle : aller lui rendre moi-même son bien... Et je ne sais comment parvenir jusqu’à cette Mistiche qui m’intrigue si douloureusement : ironie des choses ! »

Adrien ne. s’interrompit... sourit à quelque pensée imprévue...

Lorsque le chauffeur, l’eut ramenée à ce triste hôtel de la rue d’Enghien où elle avait pris pension pour un prix modique, la jeune' fille se hâta de remonter dans sa chambre en dissimulant sous son manteau le sac trouvé à l’intérieur de l’auto.

Elle déposa sur sa table la lettre adressée à M mo Darville ; puis, cherchant parmi ses papiers personnels, Adrienne découvrit enfin une enveloppe blanche dont elle déchira la partie supérieure et sur laquelle elle recolla un timbre déjà

oblitéré. Elle le macula de petites mouchetures noires imitant le cachet de la poste. Ensuite, de sa grande écriture un peu malhabile de dactylographe, Adrienne traça ces mots sur l’enveloppe ainsi maquillée :

Mademoiselle Mistichc,

5, rue de Saint-Senoch , Paris.

Elle la glissa dans le sae de moire à la place de l’autre ; et quitta de nouveau l’hôtel. Dehors Adrienne appela un cocher auquel elle cria, d’une voix légèrement enrouée :

— 5, rue de SaintrSenoch 1

Tandis que le fiacre démarrait, Adrienne se dit, avec la résignation de ceux qui assistent à leurs propres sottises et sentent qu’ils en resteront les témoins impuissants :

— Je vais commettre une folie, doublée d’une indélicatesse... Mais je suis hors d’état de pouvoir me retenir. Alors... A la grâce du diable !

Après avoir erré sur l’avenue Niel, la voiture finit par s’engager dans une suite de petites rues désertes, passa sous une arche et s’arrêta devant une coquette maison neuve dont la façade se dresse

vis-à-vis d’un mur bas qui cache un grand jardin.

Adrienne examina la demeure de l’actrice : à la vue des vérandas élégantes, du joli vestibule que décoraient des plantes vertes se réflétant dans les hautes glaces des panneaux, la jeune fille éprouva un étrange malaise : elle évoqua sa chambre d’hôtel qu’empestait l’odeur nauséabonde d’une cuisine voisine ; les corridors humides et l’entrée misérable de la maison... Sa jalousie d’amoureuse se compliqua d’un sentiment moins noble. Elle songea : « Je travaille pour lui ; je l’aime ; je le sers avec dévouement... et je ne suis rien de plus que l’employée besogneuse qui touche un salaire dérisoire... Alors, que cette fille, qui le trompe, jouit à la fois de son amour et de son luxe... Ce n’est pas juste. »

Mais réagissant vite contre sa défaillance, Adrienne rit d’elle-même :

— Ah ! çà, je tourne à l’anarchiste, ma parole !... Il ne manquerait plus que cela I Je crois que le patron est en train de me faire perdre la tête.

Non sans hésitation, elle pénétra à l’intérieur de la maison, questionna la concierge :

— M n ® Mlstichc ?

— Premier, au-dessiis de l’entresol.

Adriennë fut reçue par une jeune cuisinière à

la physionomie obtuse qui laissa l’empreinte de sa main grasse sur le bouton de la porte d’entrée. Dans le fond de la galerie, la femme de chambre, occupée au téléphone, emplissait l’appareil de ses dénégations énergiques :

— Non, monsieur... Non !... Madame n’est pas encore rentrée !

Un petit fox blanc aux oreilles noires et un loulou marron, accourant on ne sait d’où^se précipitèrent sur Adrienne avec des jappements aigus.

Et quand la jeune fille — un peu inquiétée par la réponse faite au téléphone — demanda si Madame était visible, la cuisinière répliqua avec simplicité :

— Elle se déshabille... Qu’est-ce que vous lui voulez ?

Instantanément, Adrienne reconquit toute son assurance. Cette réception insolite dissipait sa gêne ; et elle eut beaucoup de désinvolture en ripostant ;

TRIO D’AMOTJR

— Prévenez votre maîtresse qu’une dame désire lui parler... Il s’agit d’une communication urgente et confidentielle.

La domestique la fit entrer au salon, sans même songer û lui demander son nom.

Adrienne inspecta le décor avec curiosité. C’était pimpant, moderne et quelconque. Pas fin indice ne trahissait les goûts de Mistiche : on devinait que l’arrangement avait été sagement confié aux soins du tàpissier, sans initiative personnelle. Un beau piano à queue tenait la moitié de la pièce : « Tiens ! elle est musicienne, » pensa Adrienne. Mais elle faillit éclater de rire, lorsqu’elle se fut approchée : sur le majestueux instrument s’étalaient les dernières scies de café-concert et les couvertures multicolores dés danses momentanément à la % mode ; le contraste était assez piquant.

Adrienne s’était crue seule : tout à coup, elle s’aperçut que, dans la salle à manger ... séparée du salon par une large baie vitrée — se trouvait uil autre visiteur.

C’était un monsieur d’âge et d’embonpoint respectables. Il était assis près de la fenêtre, les

jambes serrées l’une contre l’autre ; son chapeau posé sur ses genoux ; les mains à plat sur son chapeau ; et restait bien tranquille, comme un enfant sage. 11 avait le regard attendri des vieux qui finiront gâteux et l’allure gauchement cossue d’un gros industriel de province. Un peu de rouge égayait sa boutonnière, récompensant le mérite de son travail quelconque dont les revenus servaient à accroître la prospérité de la France et de M n ° Mistiche.

De temps en temps, il glissait un regard discret vers le salon ; alors, Adrienne détournait les yeux.

Enfin, le bruit d’une porte annonça la venue de Mistiche qui entra en coup de vent.

Adrienne vit un tourbillon de choses roses et vaporeuses d’où émergeait une tête blonde, ébouriffée. Mistiche était une toute petite personne menue qui n’arrivait pas à l’épaule d'Adrienne. Très bien proportionnée, néanmoins : sa poitrine grasse et ses bras ronds, que découvrait un déshabillé'largement échancré, décelaient une fausse maigre passablement dodue.

« A trente ans, elle aura l’air d’une naine énorme, » pensa Adrienne, avec joie.

Mais actuellement, hélas ! Mistiche était une délicieuse gamine de vingt-deux ans qui pouvait fort aisément se prétendre encore mineure. L’ovale de son visage était d’une finesse exquise ; la fraîcheur de ses lèvres juvéniles et la candeur malicieuse de ses grands yeux couleur de noisette lui donnaient l’air d’une enfant. Avec son petit nez de chatte, minuscule et cocasse ; et ses joues rondes empourprées de fard, veloutées de poudre, Mistiche évoquait la grâce incomparable et désuète d’un pastel du xvm e siècle.

« Elle est charmante ! » constata Adrienne avec impartialité.

Son désespoir s’efforçait de découvrir les défauts de l’actrice. Adrienne examina d’abord la chevelure d’or pâle : « Elle doit se teindre... C’est une brune : ça se voit aux sourcils et au grain de la peau. » Ensuite : « Elle est sans doute peu intelligente : sa physionomie a une expression apprise, stéréotypée, d’ingénuité conventionnelle. » Mais un cri de désolation interrompait ces observations

consolantes : « Qu’importe !... Elle est plus jolie que moi et il l’aime I »

De son côté, Mistiche dévisageait cette visiteuse inconnue en faisant également ses remarques : Adrienne lui inspirait une certaine considération parce qu’elle n’était point maquillée et que plusieurs détails — la correction de son maintien ; sa coiffure ; la façon dont elle portait son tailleur noir, — révélaient sa race, l’influence de son éducation bourgeoise. M n ° Mistiche se sentit en face d'une personne du monde et en fut intimidée. Un instant, elle appréhenda que ce ne fût la femme de l’un des maris qui fréquentaient chez elle. En ce siècle du browning, le drame passionnel est un des inconvénients de la carrière galante. Mistiche, poltronne, le redoutait presque autant que la dèche.

La jeune comédienne se décida à interroger de sa voix la plus engageante :

— Que cjésirez-vous, madame ?

Elle faisait une mine avenante afln de déguiser son léger trouble. A rebours, Adrienne se comporta avec un aplomb inattendu. Mistiche était

trop petite pour lui imposer. Devant une femme plus grande qu’elle, Adrienne eût peut-être perdu contenance : cette poupée la rassurait.

Elle débita son conte, d’un air de franchise imperturbable, en déclarant à Mistiche :

— Voici, madame... 11 y a une demi-heure, environ, j’ai pris un taxi-auto qui passait dans la rue Bayen... Pendant le trajet, j’ai découvert ce petit sac qui était tombé sur le tapis de la voiture ; j’ai examiné son contenu, afin de savoir quelle était la personne qui l’avait perdu, et j’ai trouvé une enveloppe décachetée portant votre nom et votre adresse. J’ai interrogé le chauffeur : il m’a dit que la cliente qui m’avait précédée dans sa voiture, sortait du Théâtre-Parisien et s’était fait conduire rue de Saint-Senoch... Je suppose donc que cet objet vous appartient et je vous le rapporte.

Mistiche s’écria :

— Tiens!... J’avais oublié mon sac?... Je ne m’en suis pas aperçue.

Mais dès qu’elle eut saisi celui que lui tendait Adrienne, elle s’exclama :

— Ce n’est pas à moi, ça I

TUIO D’AMOUn

Elle poursuivit, après quelques secondes de réflexion :

— Alors, comment se fait-il qu’une lettre adressée à moi s’y trouvait ? Qui est-ce qui l’a mise dedans ? Et il était justement dans le taxi que j’ai pris pour rentrer ?

La bouche entr’ouverle, les sourcils haussés, ses grands yeux encore agrandis à force d’étonnement, la petite Mistiche avait une expression si comique en contemplant le sac et l’enveloppe, qu’Adrienne, déjà énervée par sa tristesse môme, dut réprimer un ricanement.

Mistiche s’était précipitée vers la salle à manger et ouvrait la porte en appelant :

— Philippe !... Philippe !

Le monsieur qui attendait s’avança docilement, ébauchant un sourire affable.

« C’est l’ami de cinq à sept, songea Adrienne en le voyant. Oui... à ces heures-là, elle sait que le patron est toujours retenu à son bureau. »

Il salua poliment Adrienne, qui lui lança un regard d’involontaire sympathie : cet homme, qui trompait Robert Labrousse, lui inspirait une sorte

de gratitude d’être le vengeur inconscient. La jalousie d’Adrienne se délectait à se représenter Ftobert amoindii, diminué, sous l’aspect d’un amant ridicule dont on exploite l’absence propice.

Mistiche se mit à narrer l’odyssée du sac, du Chauffeur et de l’enveloppe, avec une volubilité étourdissante, embrouillant encore l’histoire d’Adrienne. Puis, elle conclut impérieusement :

— Qu’est-ce que ça signifie, à ton avis ?

M. Philippe, interloqué, eut une moue dubitative ; il avoua :

— Je ne comprends pas très bien... Il s’agit sans doute d’une coïncidence?...

Mistiche aimait les précisions. Elle grogna entre ses dents :

— Pochetée, va !

Et déclara, d’un accent de suprême dédain :

— Tiens ! Je vais le demander à la femme de chambre : elle est plus intelligente que toi.

Elle sortait brusquement du salon, laissant ses hôtes en plan. Le monsieur hocha la tête avec indulgence, semblant prendre Adrienne à témoin de la vivacité délicieuse de sa séduisante amie. 11

THICJ ü'AMOUR

poussa un soupir prolongé; taquina sa moustache ; et parut chercher péniblement quelque sujet de conversation.

Adrienne, prise d’une panique irraisonnée, eut une peur terrible qu’il ne lui parlât. L»a crainte de voir sa supercherie découverte ajoutait au trouble qu’elle ressentait dans ce milieu équivqque. Sournoisement, elle se rapprocha de la porte, la poussa ; aperçut l’antichambre ; s’orienta vers la sortie ; se retrouva sur l’escalier ; et, dégringolant les marches quatre à quatre, se sauva comme une voleuse ; courut à travers les rues ; et ne s’arrêta, haletante, que lorsqu’elle se fut réfugiée sous la voûte du métro de l’avenue des Ternes.

Les jours qui suivirent cette équipée coulèrent paisiblement pour Adrienne : l’apparition tangible de Mistiche — petite femme, jolie certes, mais quelconque : la poupée de Paris, article de luxe — avait chassé l’image de cette Mistiche inconnue que la jeune tille s’était figurée sous les traits d’une créature idéale et captivante.

Adrienne — sa curiosité assouvie — se demandait comment elle avait osé se conduire avec autant d’inconséquence et d’égarement.

Parfois, une pensée risible l’égayait : de quelle manière l’aventure s’était-eile dénouée, après son départ ? Elle s’imaginait les conjectures, les perplexités de Mistiche et de son ami lorsqu’ils avaient constaté la fuite de la visiteuse énigmatique. Alors, Adrienne éprouvait une bizarre fierlé

à songer que, sous l’inspiration de sa seule fantaisie, elle avait eu ce pouvoir magique de jeter du mystère dans la vie de quelqu’un.

Maintenant, chaque fois qu’elle se regardait dans la glace, Adrienne avait l’illusion d’apercevoir deux figures au fond du miroir : la sienne et l’ombre de Mistiche. Elle les comparait.

Indéniablement, la petite actrice emportait l’avantage, de prime abord : sa jeune chair satinée était adoucie, embellie, veloutée par des soins répétés ; ses cheveux teints et travaillés avaient l’éclat d’un métal blond ; ses traits puérils de fillette possédaient le charme attendrissant de l’adolescence ; et la niaiserie même de sa physionomie la parait d’une grâce naïve.

Mais lorsque Adrienne s’examinait à son tour — chassant la vision de l’autre — elle avait le sentiment de sa propre supériorité, en dépit de ses doutes et de sa modestie.

Oui, aux yeux d’üne poignée de snobs, Mistiche — plus manégée, plus élégante — eût obtenu la préférence. Mais cette petite blonde insignifiante, cette joliesse de chromo, tirée à dix mille

exemplaires, n’était-elle point d’une banalité navrante ?

Adrienne reprenait espoir en contemplant son originale beauté de grande fille un peu sauvage. Certes, ce n’était pas la femme à la mode : ses cheveux lourds encadraient son visage de bandeaux irréguliers : leur épaisseur et leur longueur défiaient l’ondulation la plus habile ; sa peau mate aux tons d’ivoire ignorait la fraîcheur factice des crèmes et des pâtes. La profondeur môme de son regard sombre, l’amertume qu’exprimait sa figure tourmentée, le sourire crispé de ses lèvres mélancoliques eussent rebuté le vulgaire.

Cependant, quel caractère avait cette tête classique et grave dont le modelé parfait répondait aux proportions rigoureuses de l’antique !

Adrienne se rappelait les jugements portés sur elle : « Elle ne ressemble à personne, la petite Forestier ! » disaient certains, reconnaissant inconsciemment l’individualité de la jeune fille.

Un sculpteur, ami de son père, l’avait comparée à la Diane de Gabies.

De Diane, en effet, il évoquait la finesse solide,

trio d’amour

la souple robustesse, ce corps allongé et musclé qu’Adrienne, dévôtue, considérait dans son miroir avec l'orgueil mêlé de regret des viei’ges qui se savent bien faites et n’ont jamais dévoilé leur nudité devant un male.

A côté de cette académie harmonieuse, d’une minceur racée — les Clavicules un peu grêles, les côtes saillantes ; mais les beaiix seins en coupes et les hanches évasées — que fût-il demeuré de la mièvrerie grassouillette, des petites jambes trop courtes, des épaules déjà trop charnues de MiStiche ?

Adrienne murmurait sans pudeur : « S’il pouvait me voir ainsi !... et la voir, elle, ensuite. »

Car, elle sentait combien sa situation la plaçait en état d’infériorité. M. Labrousse ne la rencontrait qu’au bureau ; elle était à ses yeux l’employée en robe noire dont les Cheveux sont tirés sur les tempes, dont le teint semble fané après üné journée de besognes ingrates. Il la regardait à peine : indifférent. Et puis, il allait rejoindre Mistiche et jouissait — sans approfondir son mérite — de cette superficielle beauté faite de chiffons, de teintures,

de fards et de fanfreluche^. On lui servait de fausses tendresses dans des vraies dentelles. On l’amusait de gaieté feinte ; on le grisait de parfums coûteux. Il n’aurait pas quitté sa poupée luxueuse pour une amante qui portait des bas de coton. Qu’importe la beauté naturelle, quand elle est mal habillée !

Adrienne rageait et souffrait d’ôtre privée de ces ressources de séductions. Telle quelle, elle pouvait se faire aimer d’un homme qui l’eût remaraude. Mais sans ces ruses de coquetterie, comment se faire remarquer d’un homme qui ne l’aimait pas ?

La jeune fille se disait : « Je ne puis pourtant pas me rendre à son bureau nue sous mon manteau, comme Monna Vanna ! »

Elle acheta plusieurs ingrédients de parfumerie avec la dévotion superstitieuse d’une sorcière qui prépare un philtre d’amour. Assise à sa toilette,

elle étudia longuemei>t l’effet du blanc liquide sur son cou d’ivoire et d’ambre ; de la poudre de sépia qui allonge les paupières; du cosmétique qui' épaissit les cils ; de la pâte rouge qu’on étale en couches égales sur les joues, puis que l’on saupoudre de veloutine ; de l’étui de carmin qui vous dessine les lèvres sanglantes et voluptueuses. Elle se résigna à descendre chez le coiffeur.

Et un jour, Adrienne vint au bureau discrètement maquillée, la chevelure frisée, bouffante — comme celle de Mistiche. Lorsqu’elle eut retiré sa jaquette, son corsage neuf lui valut une œillade acérée de M Ue Claire. Adrienne avait choisi une blouse rose (elle avait vu l’actrice vêtue de cette couleur) dont l’échancrure un peu lâche découvrait la naissance de la poitrine. Elle s’était parfumée'de Chypre et d’œillet ; ses yeux fardés et sa bouche frottée de raisin avivaient sa beauté régulière. Elle triomphait, se sentant jolie.

Le timbre du bureau la fit tressaillir : M. Labrousse la sonnait.

Adrienne, émotionnée, toute tremblante, pénétra dans le cabinet de Robert avec l’appréhension

d’une élève qui va passer un examen. La gorge serrée, la langue sèche, elle balbutia :

— Vous m’avez appelée, monsieur ?

Le patron semblait nerveux : il compulsait fébrilement des paperasses que ses mains froissaient brutalement ; l’une des pointes de sa moustache était rentrée dans sa bouche et ses dents crissaient contre les poils blonds ; il fronçait les sourcils. Mauvaise journée : l’orage grondait.

Et soudain, jetant des feuillets à la tète de la dactylographe qu’il rendait victime irresponsable de sa mauvaise humeur, Robert Labrousse s’écria :

— Votre copie d’hier est pleine de fautes, Adrienne !... Vous croyiez peut-être que je les corrigerais moi-même ?... Vous ne pouvez donc pas faire attention, nom de Dieu !...

Puis, honteux de sa grossièreté, il pallia son juron d’un reproche atténué :

— C’est vrai, ça... Depuis quelque temps, vous vous négligez : c’est insupportable !

Adrienne, la tête basse, rentra dans l’étude, découragée, désemparée...

Il ne l’avait même pas regardée !

Elle lisait parfois, pendant les moments d’inaction, les feuilles et les brochures qui traînaient sur la table de l'étude. Un jour, dans un journal théâtral, elle vit le nom du patron, cité par le courriériste des répétitions générales. Alors, elle suivit assidûment le journal- et le mouvement des théâtres. Fréquemment, le nom de Robert Labrousse se trouvait mentionné dans le compte rendu des soirées, parmi d’autres personnalités parisiennes. Et invariablement, dans le môme article, quelques lignes plus loin, Adrienne découvrait le nom de Mistiche, sur la liste des actrices et des acteuses présentes.

« Ils sortent ensemble... Il est fier de se montrer avec elle. »

La jalousie d’Adrienne se réveillait : elle croyait voir Mistiche — sa jolie tôte bouclée ceinte d’une aigrette; ses chairs rosées s’offrant dans un décolletage d’étoffes claires — paradant sur le de-

vant d’une loge ; tandis que Labrousse, dissimulé derrière sa maîtresse, humait le parfum de sa nuque blonde.

Adrienne sentait son impuissance, sans pouvoir renoncer à son idée fixe : son amour devenait d’autant plus impérieux qu’elle le savait insensé.

Aux lendemains des soirées de théâtre, lorsque Robert Labrousse arrivait rue de Châteaudun vers onze heures du matin, Adrienne l’observait des fenêtres de l’étude r il repoussait la portière de l’auto d’un geste indolent ; montait pesamment l’escalier. Toute son attitude respirait l’ennui des corvées nécessaires. Il entrait ; son regard las se posait sur ses employés, qu’il saluait d’un mot bref. Puis, il s’installait dans son cabinet et travaillait avec résignation jusqu’à l’heure du déjeuner. Il ne s’intéressait même plus à ses affaires : vingt ans de carrière l’avaient blasé ; il ne lui restait que le goût de l’argent. Et il continuait à s’occuper de sa maison afin de ne point diminuer ses revenus.

« Son plaisir n’est pas ici ; pensait Adrienne. Il se moque bien de ses entreprises qui marchent

toutes seules. » Elle se relâchait ; au zèle fies premiers jours, succédait une mollesse distraite. A quoi bon se donner le mal d’un effort dont il ne lui saurait aucun gré ?

Adrienne préférait rêver au temps qu’il passait auprès de Mistiche. La jeune fille songeait quelquefois à cette M me Labrousse qui vivait quelque part, du côté de Saint-Cloud, et laissait Robert ajjssi libre : « Elle n’aime donc pas son mari ? Elle ignore peut-être qu’il la trompe V... Ah 1 si j’étais à sa place ! » Et la jeune dactylographe, surexcitée par ces réflexions, se mettait à pianoter furieusement, recopiant au petit bonheur.

Robert Labrousse, mécontent, la morigénait plus souvent. Il lui rappelait son activité passée. Alors, pendant une semaine, Adrienne s’appliquait consciencieusement, travaillait avec ardeur. Mais quand M. Labrousse, satisfait, la complimentait :

— A la bonne heure... C’est beaucoup mieux, Adrienne.

Rien que le ton indifférent avec lequel il prononçait cet éloge la faisait retomber dans une morne désespérance.

Le patron, ennuyé par ses sautes d’humeur, lui témoignait moins de confiance ; quoiqu’un sentiment de pitié vague (qu’il eût été bien incapable d’analyser) l’empêchât de se montrer trop sévère.

— Papa... Viens jouer au jardin avec Riquet ?

— Fiche-moi la paix !

Robert Labrousse repoussait son fils d’un geste impatienté.

Tandis que l’enfant s’éloignait sans insister, tirant l’épagneul par son collier, M me Labrousse leva la tête et observa son mari.

En général, après le déjeuner, Robert se plaisait à ces délassements puérils, durant l’heure de repos qui précédait son retour à Paris. Il faisait sauter et courir le chien ; il organisait des parties de cache-cache à travers les massifs, des poursuites autour de la pelouse ; heureux de mêler son rire d’homme aux cris du petit Paul et aux aboiements de Riquet.

THIO D’AMOUR

Aujourd’hui, paresseusement étendu sur le rocking-chair de la terrasse, il se balançait en fredonnant l'un des couplets de la nouvelle revue du Théâtre-Parisien. Mistiche y débitait deux petits râles où elle soignait l’effet de son sourire plutôt que sa diction ; où elle dansait mal, montrant de jolies jambes plus potelées qu’agiles. Mais au troisième tableau, elle obtenait chaque soir un succès de beauté en mimant des scènes lascives dans le décor d’un temple hindou. Et Robert évoquait, avec un plaisir vaniteux, la blonde bayadère de fantaisie dont le jeune corps désirable, orné simplement de verroteries, tournait lentement sur luimème avec un cliquetis de colliers.

Cécile surveillait jalousement cette rêverie. Un instinct subtil l’avertissait de cette trahison mentale. Elle considérait, d’un regard presque haineux, les yeux mi-clos et le grand front hâlé de Robert. Quel supplice !... Ne pouvoir anéantir les pensées qui s’agitaient dans cette tète d'homme ; subir, impuissante, l’affront d’une présence occulte entre elle et son mari : le souvenir de cette inconnue h laquelle il songeait, rentré au logis. Et

-Cécile était aussi blessée que si Robert lui avait infligé l’insulte de ramener une maîtresse à son foyer.

Une pudeur d’épouse, une timidité' naturelle avaient empêché Cécile d’espionner ou de questionner son mari, jusqu’à présent. Hautaine et rafiinée, la jeune femme vivait d’une existence quasiprovinciale, fréquentant quelques parents ou des voisins de sa propriété ; ces rares relations des gens qui ne veulent connaître que leurs égaux en honorabilité et surtout en fortune ; et qui finissent par vivre en marge du monde vrai, à force de vouloir être du vrai monde.

Cécile n’avait point de ces connaissances nombreuses et superficielles qui vous renseignent sur votre infortune par leurs étourderies involontaires ou leurs gaffes intentionnelles. Elle ne parlait jamais à ses domestiques, non plus qu’à ses fournisseurs. Ainsi, Cécile restait dans l’ignorance des potins parisiens qui circulent un peu partout ; qu’on chuchote à l’heure du thé, en grignotant des gaufrettes ; à l’heure des essayages, en attendant ■on tour chez le couturier ; à l’heüre des confé-

ronces, en n’écoutant point le maître que l’on est, venu regarder.

D’ailleurs, Labrousse ne s’affichait guère, noçait discrètement et prenait ses précautions.

Aujourd’hui, Cécile eût voulu préciser ses soupçons ; mettre un nom sur son inquiétude ; n’avoir plus — chaque fois que passait devant elle une créature jeune et jolie — cette pensée : « C’est une femme semblable à celle-là qui me l’a pris ; qui l’a rendu distrait, indifférent... Ce pourrait être celle-ci... Peut-être même que c’est elle ? » Et le tourment de se demander comment sont les yeux de la voleuse ; à quel milieu elle appartient ; en quelle demeure elle attend son amant ?

Assise vis-à-vis de son mari, ressassant ses doutes passés et présents, Cécile réfléchissait.

Tout à coup, elle appela d’une voix sonore — afin d’attirer son attention :

— Robert !

L’avocat sursauta ; puis, répondit aimablement :

— Chère amie ?

Lançant à son mari un regard incisif et profond, Cécile interrogea :

— Qui est M lle Adrienne Forestier ?

Ebahi, Labrousse répliqua vivement :

— Tu la oonnais donc ?

— Qui est-ce ? insista Cécile.

Robert expliqua paisiblement :

— C’est une nouvelle dactylographe que j’ai en-

gagée, il y a trois mois. Je ne croyais pas t’avoir dit son nom... En quoi peut-elle t’intéresser?

Cécile scrutait le visage de Robert. Elle y cherchait un mensonge ; irritée de le voir calme, souriant, impénétrable — comme toujours. Elle reprit, d’un air sournois :

— Tu avais donc besoin d’une autre dactylographe ?

— Ah !... fichtre, non ! s’écria Robert avec humeur.

Devant la surprise de Cécile, il voulut donner des détails :

— Je l’ai accueillie pour faire plaisir à Edmond... C’est sa protégée... Mais elle ne travaille guère... C’est-à-dire qu’elle a des lubies, des manières drôles... Je serai peut-être obligé de la congédier.

Cécile ne dit. plus rien. Labrousse avait, orienté les conjectures de la jeune femme dans une voie mauvaise, en parlant de Descombes... Labrousse jugeait le député viveur et complaisant. Elle l’accusait depuis longtemps d’avoir sans doute entraîné son mari ; et, maintenant, elle supposait qu’Edmond servirait volontiers de complice à Robert pour lui fournir des alibis trompeurs ; lui, le libre célibataire qu’aucun engagement n’entravait...

Cette histoire de dactylographe présentée par Edmond Descombes semblait louche... Cécile se rappelait ce sentiment de méfiance instinctive qui l’avait envahie, le soir où elle avait découvert, sur la tablette du secrétaire, la lettre adressée à M lto Adrienne Forestier.

Sceptique, Cécile se demanda : « Est-elle jamais allée ù son bureau, seulement, cette pseudo-dactylographe ? »

Al me Labrousse dit cl’une voix sèche :

son mari.

Un soir, vers six heures, elle se rendit rue de Châteaudun, à l’improviste.

Cécile venait rarement au bureau. Dès son entrée, les clercs échangèrent des regards de surprise. La jeune femme restait sur le seuil de l’étude, cherchant le coin des dactylographes. Elle reconnut immédiatement M 1Ie Claire, qui la saluait avec obséquiosité ; mais, à côté de la vieille fille, Cécile vit, en effet, une employée inconnue... une brune mince, dont le visage était penché.

M m6 Labrousse dit d’une voix sèche :

— M 110 Forestier ?

Adrienne, étonnée, se leva d’un jet brusque ; et s’approcha de cette étrangère qui l’appelait.

Cécile l’examinait avec acuité, des pieds à la tête. La jeunesse et la beauté d’Adrienne la frappèrent ; le trait de khôl qui bistrait les yeux de la jeune fille, le rouge vif de ses lèvres, sa cheve-

lure ébouriffée, son parfum violent... Autant d’accusations aux yeux de M U1# Labrousse.

Cécile pensa : « Est-ce que mon mari est fou ?... Ce n’est pas possible... Il ne risquerait pas une aventure, dans des conditions aussi dangereuses. » Elle savait Robert ennemi du scandale.

Elle reprit, ù. voix haute :

— Vous êtes la nouvelle dactylographe de mon mari ?... Voulez-vous lui annoncer ma visite, je vous prie, mademoiselle : je suis Labrousse.

Cécile remarqua le trouble de la jeune fille. Presque incorrecte, Adrienne la dévisageait tout à coup, avec une curiosité intense ; très émue. Devant cette jolie blonde aux yeux bleus ; si fine et si fraîche ; si distinguée dans sa sobre élégance de mondaine un peu prude, Adrienne s’exclama in petto : « Mais elle est dix fois mieux que Mistiche !... Que les hommes ont dés goûts bizarres 1 »

Elle admirait Cécile sans restriction, sans hostilité, songeant simplement : « A-t-elle de la chance d’être la femme du patron ! » Puis, en appréciant les qualités physiques, la tenue parfaite de cette gracieuse personne délaissée au prollt d’une Mis-

tiche, Adrienne fut traversée par un doute qui la consterna : « Ah ! çà... M. Labrousse serait-il bête, par hasard ? »

On éprouve un désappointement immense à découvrir que le dieu devant lequel on se prosternait n’est qu’un morceau de bois semblable à tous les soliveaux.

A rebours d’Adrienne, Cécile ressentait une grande antipathie au fur et à mesure qu’elle la détaillait ; elle avait le cœur pincé d’angoisse en pensant que cette brune longue et souple avait peut-être subjugué son mari, avec la grâce sinueuse de ses mouvements et de sa démarche glissante ; avec le regard passionné de ses yeux sombres.

Cependant, Cécile, prudente, dissimulait soigneusement son impression. Elle devinait, à l’attitude faussement détachée des employés, que les clercs se préoccupaient déjà de sa présence insolite. Embusquée derrière sa table, M 119 Claire épiait sournoisement la « patronne », prévoyant — grâce à son instinct de femme — que la jalousie conjugale était en cause et que M mo Labrousse s’inquié-

tu lu d’amour

tait enfin de cette intrigante qui bénéficiait de la faveur directoriale.

Cécile sentait l’allégresse du personnel £i la perspective d’un esclandre possible, d’une explication orageuse. Elle tint tête aux commérages muets qu’elle lisait au fond de ces yeux braqués vers elle.

Et ce fut le sourire aux lèvres qu’elle pénétra dans le bureau de Robert.

— C’est toi !... Que se passe-t-il donc?

Sincèrement étonné à la vue de sa femme, Labrousse exagérait encore à dessein son attitude surprise afin de souligner la.malséance de cette visite inusitée.

— Il ne se passe rien ; fit tranquillement Cécile. Je suis venue à Paris pour essayer des rob’es. J’ai été libérée de l’essayage plus tôt que je ne pensais ; alors, j’ai eu l’idée de pousser jusque chez toi.

— Tu as bien choisi ton jour, grogna Robert.

— Je te dérange Y

— Dame !... Au bureau, j’ai toujours à faire.

Maussade, Robert lui désignait le courrier, les

dossiers éparpillés sur sa table. Il affectait de s’absorber, choqué par l’intrusion de Cécile, qui osait \ oler le sanctuaire.

Très calme, la jeune femme riposta :

— Eh bien ! Travaille... Ne t’occupe pas de moi. Je t’attendrai... Nous rentrerons ensemble, si tu veux.

— Volontiers, chère amie.

Robert réprimait sa contrariété : justement, il devait aller dire bonsoir à Misticlie : une récréation de cinq minutes entre la sortie du bureau et l’heure du dîner. Pauvre petite ! Elle serait déçue de ne point le voir... Il fallait absolument l’avertir. Sous les yeux de Cécile, Robert, le visage animé d’urie expression de cynisme- malicieux, prit le récepteur du téléphone et appela le numéro de Mistiche :

— Allô !... mademoiselle... allô ! Donnez-moi Wagram 46-16...

A cet instant, Adrienne s’introduisait silencieu-

sement dans le bureau, tenant des papiers à la main. Elle s'arrêta, attendant que le patron eût Uni ; et glissa un regard timide vers M œe Labrousse.

Robert obtenait la communication, il dit :

— Allô! Je suis bien 5, rue Saint-Senoch ?... Allô... oui... C'est maître Robert Labrousse...

Prévenez madame qu'il me sera impossible de lui envoyer tout à l’heure le dossier de son affaire.

Il raccrocha, pensant : « Elle comprendra... elle est si maligne ! » et se retourna : alors, il aperçut vis-à-vis de lui Adrienne, qui le contemplait avec des pupilles dilatées qui fonçaient encore la couleur des iris ; Adrienne, abasourdie et formalisée, regardant tour à tour M. Labrousse, si élégamment impudent ; et M me Labrousse, dont la figure impassible respirait l’ignorance.

Robert — dans un éclair — eut la sensation qu’Adrienne était au courant, qu’elle savait — (comment ?) le nom de la cliente de la rue Saint- Senoch ; et que son mutisme effaré désapprouvait la conduite effrontée du patron. Puis, il se tança : « Allons ! Je suis stupide ! J’imagine des choses...

Aurait-elle pu découvrir ?... Ce serait un Asmodée en jupons, cette Adrienne ! »

C’étaient ces grands yeux gênants de fixité qui le troublaient ainsi. Robert, énervé, gronda :

— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?

— Monsieur... Je vous rapportais la copie de l’acte Priol ; balbutia Adrienne.

— Pourquoi êtes-vous entrée sans frapper ? Je vous ai répété cent fois que je n’aime pas ces manières... Tous les employés frappent à la porte avant d’entrer. Mais vous n’écoutez aucune de mes observations... C’est intolérable, à la fin !

Adrienne, qui commençait de s’accoutumer à la nervosité du patron, s’esquiva sans répondre, fuyant l’algarade.

Tandis que Cécile, ressaisie d’incertitude et de méfiance après cette scène, se disait, dans sa crainte d’être dupée :

— Il la brutalise trop ostensiblement devant moi... Est-ce une comédie?

Désormais, lorsque Adrienne songeait à la vie privée de Robert Labrousse, c’était le souvenir de Cécile, bien plus que celui de Mistiche, qui hantait son esprit.

La maîtresse ne représentait que le goût passager, l’existence frivole de Robert.

La femme, c’était le « toujours » dont on sabre scn existence, d’un grand trait qui biffe le reste ; c’était le choix mûrement réfléchi, l’attache indissoluble.

A présent qu’Adrienne l’avait vue, elle ne considérait plus M mo Labrousse comme quantité négligeable ; car, Cécile lui paraissait jeune et jolie. La jeune fille se rappelait que le patron passait pour avoir fait un mariage d’amour : elle ignorait que l’amour était du côté de la femme.

Robert eût été un mari Adèle, qu^Adrionne se fût dit — après la visite de M mo Labrousse : « Soyons sérieuse... J'ai eu un moment de vertige... Maintenant, il faut devenir raisonnable et ne plus convoiter le bonheur d’une autre. »

Mais cette exquise Cécile Labrousse était trompée par une gamine vicieuse qui ne la valait point... A cette idée, la vertu d’Adrienne se retournait chancelante. Sa volonté, mauvaise conseillère, lui chuchotait le : « Pourquoi pas moi, en somme ? » qui la démoralisait.

Pourquoi n’arriveraitrelle pas à séduire cet homme qu’elle aimait farouchement, en dépit des défauts, de l’infériorité qu’il accusait chaque jour dans ses faits et gestes.. Bah 1 elle l’aimait quand même... Elle l’aimait parce qu’il avait des yeux gris et bleus, au reflet glauque ; parce qu’il souriait finement en parlant d’une vGix pénétrante ; parce que ses cheveux étaient caressés d’un reflet châtain et son teint bronzé d’un hâle doré. Parce que... Parce que : rien. Et c’est là la cause la plus grave des passions profondes : les sentiments que rien ne justifie sont les plu3 durables.

Adrienne discernait, sans chercher à se donner le change, la totale indifférence de Robert Labrousse. Tantôt, elle s’ènfiévrait : « Je préférerais qu’il me détestât... L’antipathie, on peut lutter contre elle; parfois même avec succès... Tandis que l’indifférence, c’est une chose terrible, écrasante, qui vous oppose la résistance invincible des forces inertes. »

Tantôt, elle s’étonnait : « Gomme c’est drôle que je ne lui plaise pas 1... La plupart des hommes me regardent; me suivent ; me poursuivent... On m’a fait cent fois' la cour... Et je n’existe pas, aux yeux de M. Labrousse... Je deviens donc laide, quand je suis au bureau ? »

Un jour qu’elle s’examinait dans sa glace, elle fut illuminée d’une pensée soudaine :

— Parbleu ! C’est bien ce que j’avais soupçonné... Il ne doit pas aimer les brunes. Sa femme est blonde ; et Mistiche s’est décoloré les cheveux... »

Dès lors, Adrienne fut obsédée par cette idée. Le matin, en se coiffant, elle brossait ses longues tresses sombres avec une espèce de fureur ; irritée

THIO D'AMOUR

loi

contre cette toison noire qui lui durcissait les traits - croyait-elle ; — enfermant son visage entre les deux coques de ses bandeaux épais, enroulés autour de sa tête ainsi qu’un voile de deuil.

« Si j’étais blonde, il me remarquerait peut-être ; songeait la jeune fille. C’est surtout la teinte de la chevelure qui importe... Car, somme toute, Mistiche a les yeux noisette et les sourcils châtains — comme moi... »

Puis, la tentation se précisait enfin : « Si je me teignais en blonde ? »

Un soir, en rentrant, elle acheta un flacon d’eau oxygénée chez le pharmacien qui était au coin de sa rue. Pendant deux jours, elle laissa la bouteille sur sa toilette, n’osant même pas la déboucher.

Le troisième jour, elle sortit du bureau à sept heures passées. M. Labrousse descendait devant elle ; il n’avait point son automobile et se disposait à faire un peu d’exercice avant de prendre un taxi. Adrienne se félicitait intérieurement qu’il allât dans la même direction qu’elle. Marchant à quelques mètres en arrière de lui, elle admirait l’aisance, l’élégance de M° Labrousse ; la coupe

parfaite de son pardessus beige ; la grâce négligente avec laquelle il agitait sa canne. Le chic confortable des individus habitués à une existence luxueuse donnait à l’avocat l’apparence d’une distinction factice.

Une petite ouvrière, une arpète d’une quinzaine d’années — carton au bras, chapeau de travers — croisa Robert. Et celui-ci se retourna à demi, au passage de la gamine ; attiré par son minois de jeune griffon coiffé de cheveux fous avec une longue frange blonde qui descendait au-dessus des sourcils ; et des frisons dorés, légers, qui voltigeaient autour de son visage.

k Décidément, il aime les blondes, » pensa Adrienne.

Et le soir même, avant de se coucher, elle versa quelques gouttes d’eau oxygénée sur ses petits cheveux des tempes. Le lendemain, elle ne constata qu’une différence à peine sensible dans la tonalité des mèches séchées : un reflet plus clair, un peu roussâtre, se distinguait au grand jour. Alors, rassurée sur le résultat discret de sa tentative, Adrienne, oubliant toute prudence, s’imbiba co-

TRIO u'AMOUR

pieusement d’eau oxygénée, la nuit suivante ; mouillant une partie de ses cheveux, de la pointe jusqu’à la racine. .

Au matin, elle fut légèrement interdite en s’apercevant dans la glace : le tiers de sa chevelure brillait d’un éclat cuivré, tranchant violemment sur la masse sombre des mèches restées intactes.

Puis, elle eut plaisir à s’examiner ainsi : son changement lui agréa. La nuance nouvelle de ses cheveux faisait paraître ses yeux plus noirs et ses traits plus doux. Elle se coiffa soigneusement, dissimulant les parties demeurées brunes sous le large rouleau que la décoloration allumait d’or et de lumière.

Lorsqu’elle arriva à l’étude, ce jour-là, ses collègues la dévisagèrent avec effarement. Les clercs se mirent à chuchoter entre eux, riant sous cape ; mais sans insolence. Depuis quelque temps, l’attitude de ces messieurs se modifiait : leur froideur et leur antipathie à l’égard d’Adrienne s’abritaient sous le masque d’une obséquiosité hypocrite. Car les insinuations de M 110 Claire avaient porté ; et tous commençaient à croire que M ,u Forestier était

bien la maîtresse du patron : alors, s’imposait pour ux la nécessité de ménager cette pimbêche.

Le timbre du cabinet directorial sonna deux fois, appelant Adrienne.

La jeune fille, qui n’attendait que ce signal, accourut avec empressement.

M. Labrousse semblait de meilleure humeur, aujourd’hui. Sa personne exhalait un parfum sub- 1:1 d’iris et de muguet; il avait arboré une cravate mordorée qui s’harmonisait avec son teint hftlé et sa moustache couleur de tabac turc. Malgré l’austérité du lieu, il avait orné son veston gris d’un œillet rose cueilli dans son jardin ; et son visage guilleret souriait à quelque projet de sortie amusante qui remplacerait, pour une fois, la fastidieuse séance au Palais.

Il commença d’une voix calme :

— Adrienne, je vais vous charger de répondre à...

Mais il s’interrompit subitement, ayant levé les yeux sur sa dactylographe. Sa physionomie exprima un ahurissement sans bornes. Il observa la j^une fille avec une telle insistance qu’Adrienne

mio d’amour

sc sentit rougir, la face empourprée d’une chaleur intense. Le regard sévère de Robert la brûlait et la cinglait ; elle éprouvait — sous la torture de ce regard fixe — l’impression humiliante d’être souffletée sur les deux joues.

A la fin, Labrousse s’écria :

— Ah 1 çà... Adrienne : est-ce que vous devenez folle ?... Qu’est-ce que vous vous êtes fourré sur la tête ?

Depuis qu’elle avait retiré son chapeau, les cheveux d’Adrienne s’étaient décoiffés, déplaçant ses bandeaux- : et maintenant, la jeune fille évoquait, sans s’en douter, ces réclames pour teintures : « Avant , Après » où des femmes immuablement souriantes exhibent une toison bicolore. Adrienne avait conservé ses tresses noires rattachées sur sa nuque ; tandis que sa mèche teinte, dérangée, s’était aplatie sur son front : et cette chose blondie produisait un effet burlesque.

Mais M. Labrousse n’avait pas envie de rire. Il se leva ; hésita un instant ; puis, déclara sur un ton cassant :

— Mademoiselle, je regrette infiniment que vous

me contraigniez de vous présenter des observations aussi pénibles et embarrassantes à faire qu’à ecevoir... Voici... Il y a déjà quelque temps que 'ous prenez un mauvais genre : vous venez au bureau vêtue de corsages exagérément décolletés ; vous vous fardez... Je feignais de ne rien voir ; mais mon personnel, mes clients sont certainement moins indulgents que moi... On jase ; j’ai urpris certains propos. Or, pour comble, maintenant : vous vous teignez... et si maladroitement !... Il faut que ces manières cessent,, entendez-vous ? Je ne veux pas de cela au bureau. Dehors, vous êtes libre de vous attifer comme il vous plaira : je ne me mêle pas de vos affaires et ne m’occupe point de votre vie privée. Mais veuillez, désormais, garder ici une tenue qui soit plus en rapport avec vos fonctions. Ou sinon...

Il s’arrêta, un peu déconcerté par la souffrance qui contractait la figure d’Adrienne. Ce n’était pas !a confusion d’une employée réprimandée ; mais une sorte de désespoir excessif, disproportionné à sa cause. Robert eut l’intuition de cette douleur ; il pensa : « Elle a trop de sensibilité, vraiment...

Quelle lllle impressionnable 1 » Et il se préparait ù atténuer ses remontrances d'un encouragement quelconque car ce n’était pas un méchant homme, — lorsque Adrienne bafouilla rapide ment, d’une voix sourde et tremblante :

S’il s’agissait de Mistiche, vous ne lui diriez

rien !

Robert Labrousse bondit. Il lui fut impossible d’articuler une parole : il était suffoqué d’indignation et de stupeur. Gomment : cette effrontée se permettait une impertinence aussi déplacée !... Il pâlissait, envahipar une colère grandissante. Mais soudain, il se calma : le maintien d’Adrienne venait de le frapper.

Une subalterne arrogante aurait-elle ainsi baissé les yeux, tandis que des larmes coulaient d’entre scs paupières gonflées ; aurait-elle frissonné des pieds à la tête ; oppressée, frémissante ; ses mains crispées s’agrippant nerveusement à l’étoffe de sa robe ?

Robert comprit tout d’un coup le secret de cette conduite extravagante ; et le malaise qui le gênait en présence d’Adrienne Forestier; les inégalités

d’humeur de la jeune fille ; son goût surprenant pour le bureau... (le bureau !) Sa lassitude paresseuse, succédant à des crises de zèle fiévreux ; sa contenance équivoque et ses coquetteries maladroites...

Cet amour qui l’enserrait traîtreusement depuis trois mois et demi lui était révélé avec la promptitude foudroyante des éclosions spontanées.

Robert comparait la passion d'Adrienne à ces plantes grimpantes dont les lianes presque invisibles rampent lentement, le long d’un mur : durant des semaines, leurs festons verts se confondent avec la pierre moussue ; on ne voit point que la chaîne végétale s’étend, s’attache, s’enroule et. se cramponne solidement. Un beau matin, les corolles s’épanouissent toutes à la fois : et, subitement, le mur se trouve enfermé dans la prison fleurie des volubilis.

M. Labrousse se sentait extrêmement embarrassé, confus et flatté, — comme peut l’être un homme qui reçoit l’hommage inusité d’une déclaration féminine.

Son sentiment dominant était plutôt de nature

désagréable. Il pensa : « C’est embêtant, celte histo ire-là ! n et regarda Adrienne : « Mon Dieu, oui : elle est très jolie... Mais ce n’est pas ina faute, â moi : ce genre de beauté ne me dit absolument rien 1 »

N’étant pas épris, il pouvait envisager de sangfroid les risques d’une pareille aventure. Il s’effraya. Jusqu’ici, les femmes ne lui avaient donné que ce qu’il leur demandait ; il goûtait le plaisir des camaraderies sensuelles avec d’aimables marchandes de joie qui affectaient poliment de s’amuser en sa présence, mais l’oubliaient sitôt parti. Il songea que ce serait terrible d’avoir une maîtresse qui continuerait de penser à lui quand il serait absent. A la sensation d’être aimé pour soimême, un sage égoïste s’effare toujours.

Robert n’était pas de complexion romanesque ni sentimentale : les exigences d’une grande passion l’eussent épouvanté. Il n’avait jamais souhaité l’aventure rare ; et Mistiche le contentait amplement : ses cajoleries étaient assez empressées pour lui procurer l’illusion d’une volupté sincère ; et sa petite âme trop cupide pour inquiéter son

amant : les tendresses qui se tarifent sont aussi faciles à congédier qu’une servante ; il suffit de leur payer le mois commencé.

Robert se trouvait fort ennuyé. Néanmoins, cet amour ingénu qui s’adressait à sa cinquantaine le touchait profondément. Sa sèche nature s’amollissait, sous le coup d’une émotion très douce. Il concevait malaisément* ce qui lui arrivait là, car il n’était point fat ; mais il éprouvait une reconnaissance apitoyée à l’égard d’Adrienne.

La considérant d’un air presque affectueux, il finit par murmurer :

— Oh !... Ma pauvre petite !

Sous l’affront de cette compassion humiliante, Adrienne se cabra. Elle s’efforça de traduire sa révolte, chercha une réplique violente... Elle eut cet aveu déguisé qui voulait nier :

— Ce n’est pas vrai... Ce n’est pas vrai, monsieur Labrousse : je ne vous aime pas !

Puis, elle s’affaissa sur une chaise, cachant entre ses doigts son visage meurtri ; son corps était secoué de hoquets brefs, de sursauts nerveux ; mais elle ne pleurait plus, elle ne pouvait plus pleurer :

1A 'â TIUO D’AMOUR

les larmes sont faites pour les petits chagrins ; les grandes douleurs semblent les tarir.

Robert se rapprocha ; il posa sa main sur la tète d’Adrienne et caressa légèrement la mèche blonde qui rutilait parmi les cheveux noirs. Il essaya de la raisonner, de la désillusionner en se montrant sous un aspect défavorable. Il dit sans vanité :

— Ma pauvre enfant, vous divaguez... Vous vous êtes monté la tête. Regardez-moi : je serai bientôt vieux. J’ai l’âge d'être votre père : cinquante-trois ans, dans deux mois... Je ne compte plus. Et vous m’auriez offert cette beauté, ce petit cœur, cette jeunesse toute fraîche que je ne mérite pas ?

. Labrousse s’y prenait mal : il était trop attendri. Sa douceur bouleversa Adrienne. Et puis, elle comprenait quel sacrifice il s’imposait en avouant son âge... Elle protesta à voix basse :

— Les autres aussi sont jeunes... plus jeunes que moi !

Il sourit ; et sa réponse exprima le respect de la femme qui travaille :

— Adrienne, vous n’avez pas honte de vous mettre en parallèle avec les autres ?'Est-ce la môme chose ? Je vous ai souvent bousculée, houspillée — les heures de bureau sont si irritantes ! — mais je vous estime très profondément. Vous n’avez pas le droit de risquer à l’aveuglette le bonheur que vous partagerez un jour avec un compagnon approprié à vous... Vous êtes honnête, pure...

— Je m’en fiche ! cria brutalement la jeune fille.

Robert se rappela à propos qu’il était un homme marié. Il objecta :

— Je ne suis pas libre... J’ai une famille; des affections à protéger, à ménager... Les intrigues que vous me prêtez, Adrienne, ne sont pas de ces liaisons qui compromettent la tranquillité d’un foyer. On commet bien des vétilles ; on recule devant des responsabilités plus inquiétantes...

Adrienne, vaincue, se ratatinait sur sa chaise ; sans oser lever les yeux.

Robert Labrousse tiraillait machinalement sa moustache ; ne sachant comment s’y prendre pour continuer l’entretien.

Il marchait de long en large, à travers son bureau ; préparant les phrases qu’il allait prononcer. Cette affaire sentimentale lui semblait plus difficile ù débrouiller qu’un litige.

Chaque fois que ses pas le ramenaient auprès d’Adrienne, il devait résister à la tentation de se jeter sur elle et de goûter ses lèvres. Pourtant, il ne la désirait pas. Mais une bouffée de sensualité l’affolait passagèrement au contact de cet amour.

Il triompha de sa faiblesse fugace ; et songea : « Il faut en finir... Allons ! »

Il tira discrètement son portefeuille de sa poche et compta, à la dérobée, les coupures qui s’y trouvaient. Ensuite, se rapprochant d’Adrienne, il déclara avec une modération résolue où s’affirmait toute son énergie paisible :

— Vous devez comprendre, ma chère enfant, qu’après la scène qui vient de se passer... Votre présence ici est, dorénavant... impossible... n’est-ce pas ? Je suis désolé de vous causer de la peine. Mais il vaut mieux pour vous, comme pour moi...

11 lui glissa les billets de banque dans la main, en concluant :

— Je m’occuperai de vous obtenir un autre emploi... D’ailleurs, je reste à votre disposition si jamais vous avez besoin de moi... Vous n’aurez qu’à m’écrire un mot.

Adrienne se leva brusquement. Ses yeux tragiques se fixèrent une dernière fois sur M. Labrousse comme pour enregistrer son image. Et soudain, lui jetant les billets bleus à la tête, elle s’enfuit en claquant la porte.

Son geste était stupide. Ces quelques centaines de francs représentaient son travail, son salaire ; et le dédommagement d’un renvoi inattendu.

C’était, en somme, son dû. Néanmoins, c’avait été un mouvement irréfléchi, instinctif, spontané : il lui eût paru déshonorant d’accepter de l’argent d’un homme auquel elle avait laissé voir son amour, dans un instant de défaillance.

Devant l’acte de la jeune fille, Robert haussa les épaules. Il ramassa les billets, les replaça dans son portefeuille ; et revint s’asseoir à sa table de travail ; — sans se douter (lui, pour qui cette

somme était infime) qu’Adrienne avait mis un certain héroïsme à repousser l’argent qui eût assuré son humble existence durant plusieurs mois et lui eût épargné les privations qui la menaçaient.

Au contraire : Labrousse, soulagé par le départ de la dactylographe, sentit son émotion se dissiper peu à peu. Il ne lui resta que l’agacement produit par la perturbation inconvenante qui avait troublé sa matinée.

Il grommela : « Que les femmes sont assommantes, avec leurs impulsions de petites bêtes écervelées ! »

Puis, comme se rencontraient sous sa main les actes à copier qu’il avait préparés pour Adrienne, il sonna son garçon de bureau ; et ordonna tranquillement :

— Appelez M 11 ® Glaire 1

Après av^r remis à la hâte son manteau et son chapeau, Adrienne Forestier s’était empressée de quitter l’étude ; soucieuse d’échapper aux curiosités environnantes.

Elle dégringolait rapidement l’escalier et, sous le vestibule, se heurtait rudement contre quelqu’un qui entrait. Elle s’excusa brièvement, sans môme regarder ce client de Robert :

— Pardon, monsieur.

Et voulut poursuivre sa route. Mais deux mains l’immobilisaient, étreignant affectueusement ses épaules. Une voix bien connue l’interrogeait avec cordialité :

— Eh bien, Adrienne h.. Où courez-vous donc, si vite ?

Edmond Descombes, retournant sur ses pas,

attirait la jeune Hile au grand jour : alors, il s’aperçut du désordre où elle était ; il remarqua sa figure contractée, ses yeux douloureux... Il s’inquiéta.

Adrienne eut d’abord un mouvement de dépit :

le député venait rarement au bureau de Labrousse. Et le hasard l’amenait, juste aujourd’hui 1... S’il était arrivé cinq minutes plus tard, seulement : elle évitait une rencontre embarra^ÿnte. Mais lorsqu’elle considéra le visage d’Edmond Descombes, elle éprouva un tel réconfort devant la sympathie et l’intérêt qu’exprimaient ce regard bon qui la plaignait et ces lèvres émues qui se retenaient de prononcer les questions importunes, que son chagrin se soulagea soudain dans une explosion brusque. Heureuse de pouvoir pleurer enfin ces larmes qui l’étouffaient, Adrienne, sanglotante, se jeta sur la poitrine de son vieil ami en gémissant :

— Oh ! Descombes... Mon cher Descombes... J’ai de la peine 1 Je souffre beaucoup 1

Descombes était un brave homme. Il ne songea pas un instant à s’offusquer des œillades intriguées des passants, qui s'ébaudissaient à la vue

de ce monsieur correct consolant cette jeune femme en larmes sous une porte cochère. Serrant tendrement Adrienne contre lui, il demanda :

— Voyons, voyons... Qu’estrce qui se passe, mon petit enfant ?

— Il m’a congédiée ; balbutia la jeune fille.

— Patatras ! s’exclama Descombes. Ça y est !...

Il devinait une partie des choses, se souvenant

des soupçons qui l’avaient assailli, le mois passé, et qui s’étaient confirmés devant l’attitude d’Adrienne.

Il songea : « Bigre!... Ç’a été plus vite que je ne l’aurais cru... Dame! Avec cette jeune exaltée... »

Puis, comme il voulait confesser Adrienne et que l’endroit où ils stationnaient était peu propice aux confidences, le député entraîna la jeune fille dans un café voisin.

Il la fit monter au premier. Us allèrent s’asseoir au fond d’une grande salle de restaurant, entièrement déserte à cette heure. Un garçon silencieux leur apporta une bouteille de porto et s’éclipsa discrètement : Descombes était un de ces hommes

compromettants qui, dès qu’ils escortent une femme, donnent l’impression d’être en bonne fortune ; môme lorsqu’ils se trouvent avec la plus innocente Compagne.

Adrienne s’était laissé emmener inconsciemment. Elle considérait avec une sorte de stupeur l’endroit où elle était. Les objets lui apparaissaient déformés et brumeux, à travers la buée de ses larmes. Elle était assise près d’une large fenêtre ; ses yeux se portèrent au dehors : dans le va-etvient des autobus, le défilé incessant des piétons, la cohue des voitures, elle retrouva l’aspect familier du carrefour Châteaudun. Alors, elle se rappela ; pensa même à s’informer :

— Mais vous alliez à l’étude pour affaire...

Est-ce que je vous ai empêché ?...

— Ce que je m’en moque, de mes affaires 1 interrompit Descombes. Elles ne sont pas urgentes... Racontez-moi ce qui vous arrive, ma petite amie... Ne vous gênez pas : j’en sais déjà la moitié. Il y a bien des choses dont j’ai eu l’intuition... Je ne vous ai rien dit... A quoi bon ! Essayer d’enrayer le mouvement?... J’étais impuissant; je le sen-

,ais : je n’ai rien tenté. Et puis, des tas d’occupations m’ont tenu éloigné de vous, de Robert, demis le mois dernier... Ah ! sacristi ! Vous avez ait de la belle besogne, vous, pendant ce temps-là. fous voyez que je suis au courant de ce qui a :lû se passer... J’avais prévu les événements, il y . belle lurette... Tenez : rien qu’au ton de votre ,'oix, quand vous prononciez son nom : « M e Robert Labrousse... » Ah ! vous aviez une façon d’ariculer ça... c’était comme une caresse sonore. Vous pouvez tout me dire, allez, mon petit : je suis renseigné. Parlez, parlez... ça vous fera du bien. Il ne faut pas concentrer son mal : on risque de le conserver. Raconter sa douleur, c’est ouvrir un flacon : d’abord, l’odeur semble plus forte ; et puis, à la longue, tout finit par s’évaporer. Délivrez-vous de vos peines en me les confiant, mon enfant : je suis moins bavard qu’un roseau.

La bonhomie spirituelle d’Edmond apaisait peu à peu Adrienne. Elle s’efforça de sourire ; et par vint à murmurer d’une voix un peu voilée :

— Eh bien ! voilà... C’est vrai : je l’aime... Lui, ne m’aime pas. Alors, quand il s’en est aperçu,

il m’a renvoyée... Je suis idiote, n’est-ce pas, mon bon Descombes ?... Mais je n'ai pas pu in’en em pécher... Si vous saviez quelle scène mortifiante il m’a faite 1

Sa ligure ardente était toute pétrie d’amour ; un fluide de désir émanait de sa chair pèle, de ses lèvres entr’ouvertes et de ses prunelles luisantes. Edmond Descombes s’attardait à la considérer : une impression d’art se dégageait de cette face exsangue aux maxillaires saillants, aux traits nettement dessinés ; dont l’ovale délicat se détachait sur le fond de sépia des cheveux à demi dénoués, j Elle rappelait ces têtes douloureuses qui sont peintes en tonalités blafardes, avec des creux d’ombre verdâtre, dans les tableaux de certains maîtres espagnols. Et parce qu’Adrienne lui semblait belle, Descombes éprouva un sentiment bien masculin d’irritation contre Labrousse : cet animal de Robert n’était pourtant pas irrésistible... Gomment avait-il pu ensorceler cette jolie 1111e ?

Aussi, fut-ce très sincèrement que le député essaya de désabuser Adrienne en entreprenant une critique acerbe sur son ami :

— Enfin, ma petite amie, qu’est-ce qui vous a >lu, en lui ?... Il n’a plus l’êge de Lovelace !

— Il devait être beaucoup moins bien quand il était jeune ; riposta vivement Adrienne. Mon cher ami, les femmes ne vous séduisent qu’à-la condition de paraître vingt ans ; alors, vous ne comprenez pas que les yeux d’un homme qui a vécu exercent sur nous une attraction spéciale, invincible...

— Mais Robert est un être quelconque, sa,ns mérite extraordinaire, fichtre !... De plus, il ne possède aucune sensibilité... Il est sec, égoïste... Il commence d’avoir des rhumatismes et il perd ses cheveux.

— Vous m’avez dit un jour : « C’est un charmeur. » Vous m’avez vanté ses qualités...

— Comme ami, pas comme amant. Ma petite Adrienne, vous êtes stupide de vous emballer sur le compte d’un monsieur tel que Robert ; un monsieur très sage qui a su ranger son cœur, à l’instar d’un cartonnier : il y a le tiroir du devoir conjugal; le tiroir des affections permises ; et le tiroir des... dossiers secrets. Il ouvre l’un, il ferme

l’autre ; il met chaque chose à sa place. Ses aven- f tures sont classées aussi soigneusement que ses papiers d’affaires. Et c’est ce cœur administratif, incapable de désordre, que vous rêviez de con- : quérir? Ah! ma pauvre gosse... Vous me faites l’effet d’un musicien qui voudrait jouer la Sonate pathétique sur une mandoline 1...

— Je l’aime. Je me serais contentée de la place qu’il m’aurait donnée... Pourquoi se dérobe-t-il ?

— Vous possédez des yeux inquiétants, mon enfant... Des yeux terriblement expressifs que vous envierait une élève du Conservatoire, section de tragédie. Alors... Alors, on vous juge dangereuse.

— Pourtant, vous me connaissez, Descombes...

Il n’y a pas moins dramatique que moi ; et vous me savez incapable de faire du mal, ou de la peine, à quelqu’un que j’aimerais 1

— Il en est d’autres que vous qui pâtissent d’un physique trompeur. Vous vous êtes engagée sur une mauvaise route... Décidez-vous à rebrousser chemin.

— Non I

Adrienne hochait la tête cl’un geste obstiné. Descombes objecta doucement :

— Au risque de vous sembler poncif, permet- '.ez-moi de vous rappeler que vous êtes une honnête fille...

. — On commet donc une action malhonnête en se donnant par amour ?

Se levant à demi et se glissant vers le député avec des mouvements félins, Adrienne supplia, d’une voix enjôleuse :

— Mon bon Descombes, vous qui connaissez son -caractère, dites-moi de quelle façon il faut que je m’y prenne, pour me faire aimer de lui ?

— Gomment : ça recommence !... La scène de tout à l’heure ne vous suffit pas ?

— On n’a plus de fierté, plus de pudeur, au point où j’en suis...

Adrienne réfléchit quelques instants ; et poursuivit :

— Si je tâchais d’exciter sa jalousie en m’affichant avec quelqu’un... quelqu’un qui serait jeune ?

— Que voulez-vous que ça lui fasse, puisqu’il

ne vous aime pas 1... Ecoutez, mon enfant... Quand un homme de notre âge se trouve en face d’une tentation féminine, il n’y a que deux solutions à envisager : s’il ne tombe pas éperdument amou-j reux en l’espace de huit jours, il restera invulnérable... L’automne, voyez-vous, c’est la saison de la grande sottise ou de la grande sagesse. Lorsqu’on ne nous affole pas du premier coup, notre prudence expérimentée résiste à tous les pièges... Vous avez échoué ; ne vous entêtez pas. Vous réussirez auprès d’un autre.

— C’est celui-là que je veux ! fit Adrienne en tapant du pied. Je l’aime... Descombes !

— Mon petit enfant, vous m’implorez comme s’il était en mon pouvoir de vous satisfaire... Que diable ! Un homme n’est pas un objet : je n’ai jamais refusé un cadeau à une femme ; mais, saperlipopette, je ne peux pas vous rapporter Robert dans ma poche, ainsi qu’une babiole de joaillerie 1...

Il n’y aurait eu qu’une chance de vous l’attacher...

— Oh ! dites... Dites vite.

— A quoi bon ! C’est irréalisable... Vous étiez en trop mauvaise posture : Robert est occupé ailleurs ; et, par-dessus tout, il n’eût jamais flirté avec une femme faisant partie de son personnel.

— Dites quand même...

— Eh bien !... Voici : il fallait, coûte que coûte, avoir la ruse et l’adresse de provoquer l’accident scabreux qu’il eût peut-être accepté, le croyant unique. Alors, vous remportiez la victoire.

L’homme qui a possédé une vierge, la garde. Oh ! non par amour, mais par vanité ; et surtout, par perversité... L’empreinte de nos vices, c’est notre ex-libris : nous conservons à la manière d’une édition rare la maîtresse ignorante dont la science est notre œuvre.

Je n’aurais pas mieux demandé! s’écria naïvement Adrienne. Seulement... Le moyen d’y parvenir ?

— Impossible, avec Labrousse... Robert n’accorde point une importance démesurée aux choses de l’amour ; et sa corruption n’est guère celle d’un « initiateur », bien au contraire... C’est un homme sain, peu compliqué ; qui estime, qu’en toute car-

ri&re, le travail professionnel est toujours supérieur à celui des amateurs... Or donc, il s’adresse... aux professionnelles. Je ne vous avais pas représenté mon ami comme un héros de roman, ma chère Adrienne. Aussi, ne vous butez pas... A quoi bon adorer un homme qui, l’année dernière, entretenait une dancing girl de Marigny, lâchée cet hiver au profit d’une blonde pensionnaire de l’Apollo, â laquelle vient de succéder enfin la petite Mistiche ?... L’été prochain, Robert délaissera probablement celle-ci en faveur de quelque grue, coudoyée dans les salles de baccara d’un casino. Pour le moment, il aime sa maîtresse : elle répond si parfaitement à son idéal de plaisir facile... Elle est jolie, d’une de ces beautés banales qui conquièrent les suffrages de la foule. Elle est connu^: la protection d’un grand acteur mit la petite Misliche à la mode, voici quelque cinq ans, alors que, toute jeunette, elle débuta dans une féerie du Châtelet. Elle sait rire ; elle amuse ; elle possède cette tournure d’esprit « gavroche » qui tient lieu d’esprit véritable aux filles qui ont traîné dans le ruisseau avant de grimper sur les planches... Bref,

elle (latte l’homme qui la commandite ; en outre, étant assez coûteuse, elle sert de réclame à la réputation financière de ses amants. N’oubliez pas que Robert est l’avocat du demi-monde : les perles de Mistiche assurent à ces dames que l’étude Labrousse est achalandée... Allons, ma petite Adrienne : chassez vos lubies malsaines. Pour parler crûment : vous voyez bien « qu’il n’y a rien à faire » 1

Après un long silence, Adrienne répondit lentement :

— Mon Dieu !... Que je vais avoir du mal à vivre !

Son accent frappa Descombes. La détresse morne qu’il trahissait inquiéta plus profondément Edmond que les protestations d’une douleur violente. Il sentit qu’Adrienne était sérieusement touchée : elle ne se lamentait pas à la façon des exubérantes qui se soulagent en criant ; avec elle, point de drame à craindre, point de menaces de suicide. Mais c’était une de ces silencieuses qui se laissent miner par une souffrance intérieure, sans lutter, sans réagir. Quel que fût l’homme qu’elle aimait,

elle s’enfonçait dans son amour — comme on s’enlise. Les propos du député avaient glissé à côté d’elle, sans même l’effleurer : peu lui importait la véritable personnalité de Robert Labrousse ; elle l’aimait, elle ne se reprendrait pas : c’était un fait accompli.

Edmond Descombes perçut tout cela. Il changea de tactique : il était superflu de raisonner avec Adrienne ; mieux valait créer une diversion.

Du reste, l’heure s’avançait ; des clients envahissaient la salle du restaurant. Descombes décida brusquement :

— Partons, mon petit... Je vais vous emmener déjeuner à la campagne... ça vous distraira.

A présent, ils étaient installés sous l’une des tonnelles du Select, à Billancourt. Accoudée au bord de la table, les poings au menton, Adrienne fixait ses yeux sur la verdure environnante ; as-

pirant l’odeur pénétrante de l’herbe mêlée à la tiédeur de l’air.

En auto, Adrienne n’avait pas desserré les

dents; maintenant, elle refusait de manger, se bor-,

liant à rafraîchir son palais brûlant, sa langue

sèche, en buvant de pleins verres de chablis ; et

l’action du vin congestionnait ses joues fiévreuses.

Edmond, embarrassé par cette attitude, ne savait que dire; devenait maussade... Il était piqué — involontairement — que la pensée d’un autre absorbât autant une femme, en sa présence. De lui avoir avoué aussi brutalement sa passion pour Robert, Adrienne lui apparaissait sous un jour nouveau : c’était une inconnue toute différente de la fillette docile, songeuse, réservée, qu’il avait vue grandir chez son ami Forestier^; et protégée *d’une affection apitoyée et déférente, lorsqu’elle était devenue malheureuse. Il la contemplait avec moins de respect et plus de curiosité. Il ne parvenait pas à retrouver sa petite Adrienne, dans cette fille ardente au visage ravagé d’amour. Et, dépité de la sentir si lointaine, Descombes avait la coquetterie de vouloir attirer l’attention de cette dame

étrangère qu’il découvrait en sa jeune amie.

Il finit par déclarer banalement :

— Quelle chaleur oppressante 1... Nous allons avoir de l’orage.

Adrienne ne répondit rien. Mais un coup de tonnerre, éclatant soudainement, sembla ponctuer la phrase du député. Et une averse formidable se mit à tomber avec fracas ; fouettant les arbustes ; traversant le frôle rideau de feuilles qui protégeait la tonnelle; inondant le gazon. Adrienne et Descombes s’étaient levés vivement, cherchant un abri. Le garçon se précipita de leur côté, tout en s’escrimant à ouvrir un immense parapluie récalcitrant, et les conduisit à l’intérieur de l’établissement.

Edfnond Descombes sourit en reconnaissant la pièce où ils se trouvaient : un salon galant au fond duquel se dissimulait le lit, rencogné dans une sorte d’alcôve drapée de tentures vieux rose.

Le député était un habitué de l’endroit : il se remémora ses promenades amoureuses ; et l’entrée furtive dans cet asile discret; le garçon empressé qui referme soigneusement la porte, tandis

que la femme ôte sa voilette d’un geste machinal

— ou d’un air gêné.

Oubliant momentanément Adrienne — qui se tenait devant la fenêtre ; regardant tomber la pluie; écoutant l’eau crépiter contre les vitres avec son bruit agaçant de sable remué — Edmond Descombes prit plaisir à se rappeler les circonstances de sa dernière halte en ce lieu... C’était une petite modiste de la rue Saint-Honoré ; elle l’avait aguiché avec sa frimousse de brune piquante, son teint ambré, ses longs yeux ibériens ; elle avait accepté facilement d’accompagner le député ici. Et, maintenant, il se souvenait — avec une gratitude mitigée de clairvoyance — de l’élan voluptueux qui avait jeté cette gamine dans ses bras : elle était toute frémissante de joie, de désir et d’espoir naïf ; enivrée à la pensée qu’elle avait subjugué un monsieur chic qui la retirerait peut-être des modes, lui payerait son terme et lui achèterait des meubles ; émue aussi — au contact de cet homme caressant

— par de vagues aspirations, de nature plus sentimentale. Edmond — bientôt las — l’avait congédiée à la troisième entrevue. Néanmoins, le rap-

pel de cette aventure le troublait... Ç’uvait été un agréable régal des‘sens... Elle vibrait, sous ses doigts, comme une lyre amoureuse... Il revoyait le jeune corps gracile, étendu en travers du lit...

Edmond chassa la réminiscence perverse. Quelle idée, de venir ici avec Adrienne ! Mais quoi... Tout à l’heure, lorsqu’il avait dit au chauffeur qu’ils déjeuneraient hors de Paris, celui-ci avait jaugé le couple d’un coup d’œil ; puis, sans demander d’ordres, il avait stoppé de lui-même en face du Select.

Descombes reporta son attention vers Adrienne ; la jeune fille lui tournait le dos et ses épaules étaient secouées d’un petit tremblement significatif : il devina qu’elle pleurait.

— Voyons, ma chère amie...

Edmond s’efforçait de la distraire de son idée fixe. Il la ramenait au milieu de la pièce ; et, s’asseyant sur un divan, prenait la jeune fille sur ses genoux, d’un geste paternel. 11 la serrait dans ses bras et l’embrassait affectueusement ; car il comprenait, qu’à cette minute, les paroles devenaient inutiles et qu’il fallait câliner cette amoureuse ab-

urde et touchante, comme on berce un marmot I éraisonnablô qui ne veut pas dormir.

Les lèvres d’Edmond se posaient sur les joues chaudes ; puis, s’appuyaient un peu plus fort ; sur i tempe, sur l’oreille ; et glissaient jusqu’au cou •arfumé, baisant la naissance de la nuque où frisottaient des petits cheveux noirs. L’odeur de cette hair de hrune le grisait insidieusement. Il voulut ce ressaisir, s’écarter... Mais Adrienne l’étreignait à son tour ; et, remuée par la tendresse de cet ami dévoué, lui rendait ingénument ses baisers.

Et, soudain, l’émotion qu’il ressentait frappa Descombes en coup de foudre : au contact de cette passion délirante, de ce désespoir d’amoureuse, son propre cœur débordait, lui révélant soudain le désir insoupçonné, l’amour inavoué qui se cachaient sous l’affection toute paternelle qu’il croyait éprouver à l’égard d’Adrienne.

La passion qu’elle avait pour Robert touchait Descombes par ricochet : il s’analysait lucidement bous Pinlluence de ce carambolage sentimental.

Des réflexions tumultueuses s’entrechoquaient dans sa cervelle : « Moi qui me croyais trop

vieux !... Robert a cinquante-trois ans... et elle l’adore ! »

Un grand besoin de dévouement lui inspirait le désir de sauver Adrienne, de l’arracher â cette sotte aventure où sa jeunesse se perdait.

Une idée paradoxale s’imposa : m Je suis seul ; je vieillis tristement... Quelle créature de tendresse que cette Adrienne !... Ce serait une femme exquise... Pourquoi pas ? Je la sais trop loyale pour me décevoir ou tromper ma confiance. »

La révélation de sa verte maturité — cette impression qu’un homme de cinquante ans peut encore exciter des attachements sincères — bouleversait le député d’une espérance lointaine : rien n’est durable, mais tout se recommence... Elle a aimé Robert malgré son âge, donc elle est capable de m’aimer un jour...

Et Descombes commença d’une voix hésitante- :

— Adrienne, je vais vous faire une proposition singulière... Mon enfant, je vous aime depuis longtemps sans avoir jamais osé vous le dire, pensant qu’un vieil amoureux provoque la risée d’une jeune femme... Vous allez trouver que je choisis

i il mon heure pour risquer cet aveu, alors que us avez l’âme encore tout emplie de l’obsession m autre... Eh bien ! non, Adrienne... Mon geste •mble bizarre ; au fond, il est logique... Ma chère •ti'e amie, voulez-vous m’épouser ? Je connais -tre esprit, votre cœur, toutes vos qualités charantes... Je saurai vous consoler: Je vous prends,

'iis me dissimuler que vous aimez ailleurs : ne ous en étonnez pas... Voyez-vous, un vieillard ui décide de se marier doit avoir la sagesse de sa >üe et ne demander à l’union que ce qu’elle peut li donner. Il doit se faire pardonner son amour omme un autre se ferait pardonner ses torts... *n jeune époux s’impose et triomphe. Un vieux ari prie et désarme. Sa tendresse est toute d’inilgence et de bonté... Vçus venez de me prouver, a chère enfant, que votre jeunesse est capable niier sincèrement un homme de mon âge...

vais c’ëst magnifique, cela ! Je n’en espérais pas ait. Il est vrai que cet homme n’est pas moi... e reconnais que j’aurais dirigé votre préférence ( e mon côté s’il m’avait été accordé de régir le asard... Tant pis. Tel quel, le résultat me suffit.

Puisque les cheveux gris ne vous effrayent pas Adrien ne, acceptez mon offre... Donnez-moi c petit coeur meurtri... Conflez-moi le soin de ré parer ce demi-malheur : j’essayerai de m’en fair< un demi-bonheur... Je vais vous emmener loii d’ici... Nous voyagerons... Vous oublierez : tou finit par là, mon amie.

Adrienne sanglotait, en balbutiant :

— Oh ! Descombes !... Descombes !... C’est pai pitié que vous faites cela... vous ne serez pas heu reux !

Edmond eut un fin sourire devant cette ingénuité. Il prit la jeune fille dans ses bras ; et conclut, en l’embrassant doucement :

— Mais non... mais non. Seulement, je suis à fàge où il faut savoir sacrilier la moitié de son bonheur, pour sauver le reste... Le mariage d’ur: quinquagénaire peut se comparer à un navire qui fait eau : en jetant la moitié de la cargaison pardessus bord, le capitaine a encore chance d’arriver à bon port !

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