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DEUXIÈME PARTIE

— Quel décor !

Adrienne, accoudée à la terrasse du casino de donte-Carlo, s’emplissait les yeux de lumière. Le >leu de la mer miroitait et chatoyait, reflétant le bleu scintillant du ciel pur. La clarté baignait ce panorama d’une gloire d’apothéose, ennoblissant es jardins factices d’alentour, les fausses grottes, es marbres en stuc, le désordre travaillé d’un ,/aysage exotique dont les cactus, les arbres de 'udée, les bosquets d’arbustes rares, les corbeilles d'iris, d’œillets, de capucines, dégringolaient, dans une avalanche savante, de la corniche jus* qu’à la grève.

Descombes observa en souriant, embrassan i cette nature artificielle d’un grand geste circu laire :

— On croirait avoir retrouvé le paradis terrestre si ça ne vous rappelait pas l’Opéra-Gomique... C’esi l’œuvre de Notre-Seigneur retouchée par Amabl* et Jambon.

Adrienne approuva, d’un regard amusé, la réflexion de son mari.

Edmond l’avait emmenée dans le Midi, — après la cérémonie nuptiale, célébrée strictement.

Honteux de son bonheur comme un larron d’amour, Descombes -s’était gardé d’annoncer bruyamment son mariage ; et sa naturelle sagal cité l’incitant à préserver sa jeune femme des mécomptes qu’entraîne un changement trop brusque de situation, il se réservait de la produire dans son cercle habituel lorsque nul ne songerait à reconnaître la dactylographe de Robert Labrousse.

A celui-ci, surtout, Edmond avait négligé d’apprendre l’événement : le député cherchait à se leurrer lui-même en attribuant sa détermination à des motifs de convenances, alors qu’il obéissait

une sourde jalousie. Sans rompre ouvertement avec son meilleur ami, il souhaitait d’espacer peu peu les relations qu’ils avaient ensemble en 1 ehors des affaires. Adrienne et Robert ne pouaient plus se rencontrer désormais. Descombes 'imaginait ce que serait une entrevue, dans ces auditions -.-quel malaise pèserait sur les trois Personnages... Adrienne au supplice, Labrousse .rené ; et lui-même horriblement contraint, obligé le feindre l’ignorance par correction et de passer pour dupe par respect humain ; — avec l’angoisse intime de voir l’amour de la jeune femme se raviver au contact de Robert.

Le désir de l’éloigner de l’avocat avait poussé Descombes à quitter Paris comme on fuit un danger.

Et par un sentiment de gratitude envers ce pays qui possédait l’immense avantage d’être situé à trois cents lieues de la rue de Châteaudun, il ajouta avec conviction :

— N’importe, ç’a beau être truqué, préparé, disposé comme une toile de fond, ce panorama de Kiviera... On ne peut empêcher les mimosas et

les œillets d’exhaler leur parfum de vraies fleurs, le soleil de nous dispenser sa lumière naturelle, l'air de nous griser comme un vin généreux... et c’est rudement bon de s’aimer ici.

Il passa tendrement son bras sous celui d’Adrienne qui lui rendit sa pression avec une docilité machinale de jeune épouse résignée. Elle regardait au loin, l’œil vague, indifférente, absorbée, l’esprit ailleurs, si visiblement absente qu’Edmond plaisanta affectueusement :

— Madame est sortie ?

Elle s’excusa doucement :

— Je vous demande pardon, mon ami, que me disiez-vous ?... Je n’ai pas écouté.

Dès qu’il lui parlait d’amour, elle n’écoutait plus. Elle était charmante avec lui, facile, serviable, empressée. Elle lui témoignait l’obéissance morne et souriante avec làquelle une jeune mariée consciencieuse accepte la corvée conjugale. Et cette passivité de bête soumise qui se laisse tirer par son collier chagrinait plus profondément Descombes qu’une révolte haineuse devant le geste

d’amour.

Edmond questionna, d’un ton de reproche :

— Quand te décideras-tu à me tutoyer, Adrienne?

Elle rougit et balbutia :

— Mais je vous assure... je ne demande pas mieux... C’est malgré moi, je n’ai pas l’habitude... C’est très difficile, dans les premiers temps.

Edmond pensait : « Ce n’est pas difficile, quand un aime. » Une brève colère le souleva contre ce cœur irrémédiablement rebelle. Son action méritante d’homme riche qui épouse loyalement une fille pauvre valait la récompense de voir Adrienne se détourner de Robert pour s’attacher à lui. « L’ingrate ! »

Il lui lança un regard irrité : mais elle avait tm pauvre petit visage si malheureux ; on sentait qu’elle faisait un effort si louable pour lui plaire, que l’énervement d’Edmond se fondit en pitié.

Il songea : « C’est ma faute. Je suis vieux. Je l’ai prise, la sachant amoureuse d’un autre. »

Il murmura, avec son indulgence désarmante :

— Tu ne pourras donc jamais t’habituer à mes caresses ?

*40 trio d’amour

Adrien no protesta :

Je vous aime... J’ai tant de reconnaissance !...

D'un geste, il arrêta les paroles'inutiles, le mensonge charitable ; et dit, en l’enveloppant de son regard pénétrant :

— Tu m’estimes... alors, prouve-le en m’honorant de ta sincérité. Un mari ûgé doit être un père et un ami avant d’être un amoureux... c’est le confident bienveillant qu’on trouve en lui qui aide à tolérer l’amant.

Touchée, Adrienne baissa les yeux, afin de dissimuler les larmes qui brouillaient sa vue ; sa main crispée, appuyée sur le bras de Descombes, griffait l’étoffe du vêtement. Soudain, elle questionna avec une cruelle naïveté :

— Comment se fait-il que ce ne soit pas en aimant qu'on parvienne à se faire aimer ?

Edmond se domina, réprimant ses sentiments d’homme faible et affligé ; sentant qu’il fallait la conquérir par son .esprit et qu’il lui restait la chance de séduire l’intelligence de la femme.

Il répliqua avec une légèreté apparente :

— Qu’est-ce qui charme, dans la mer ?... C’est

qu’elle se retire sous nos pas. Pourquoi préfères-tu l’océan à la Méditerranée ? Pourquoi disais-tu, 'lier : « Ce n’est pas amusant de la regarder : elle est toujours là ! » Pourquoi Galatée fuit-elle sous les saules ?... Parce que la grande loi humaine nous porte à poursuivre tout ce qui s’éloigne, à tendre les bras vers ce qui nous repousse. Racine a écrit la définition de l’amour et nous passons notre vie sentimentale à jouer des variations sur le thème d'Andromaque. Ta question, Ninon l’a posée à Saint-Evremond, et cet homme subtil lui répond : « Pour fixer un amant, ce n’est pas assez (c’est peut-être même de trop) de l’aimer éperdument. Se livrer à l’impétuosité de son penchant, s’anéantir dans l’objet aimé, c’est la recette d’une ‘ amante sans discernement. Le cœur est un coursier fougueux dont il faut ménager la vivacité. Le peu d’intelligence avec laquelle on ménage ses sentiments, la possession trop entière, trop facile, trop continue, voilà la véritable source des dégoûts... Nous ne voyons pas qu’un bonheur plus égal et plus durable aurait été le fruit de notre modération. »

Il conclut avec une ironie triste, se moquant de lui-même :

— Et voilà pourquoi tu peux être certaine de ne jamais lasser ton mari, ma chère.

— Méchant !

Elle lui donnait une lape sur le bras, avec un air de fâcherie courtoise. Edmond proposa :

— Veux-tu entrer au casino ?

— Volontiers.

Ils se dirigeaient vers les salons toujours peuplés de leur foule cosmopolite,. toujours luxueux, toujours pareils, sauf qu’on n’y entend plus parler allemand. Nombre de femmes poudrées, maquillées, vêtues à la dernière mode, circulaient dans l’atrium, y promenant leur beauté tapageuse dans un sillage de parfums violents.

Tout à coup, l’appel de son nom fit sursauter Descombes :

— Edmond... Quelle bonne surprise !

Fendant la foule, Robert Labrousse s’avançait

vers son ami, les mains tendues.

Souriant, fringant, comme rajeuni au contact de cette vitalité méridionale qui rayonne sur la

côte d’Azur, l’avocat — veston d’homespun gris, pompon de bluets à la boutonnière — escortait triomphalement les perles et les dentelles rares de M lle Mistiche, parée comme un joujou de

luxe.

Descombes, atterré, s’était figé sur place.

Aérienne avait pâli et se mordait nerveusement les lèvres.

Arrivé auprès d’Edmond, Robert reconnut soudain Adrienne. Réprimant un haussement de sourcils étonné, il s’inclina silencieusement devant la jeune femme ; puis, s’adressant au député :

— Je suis bien content de te rencontrer... Il y a une éternité que nous ne nous sommes vus... Pourquoi ne m’avais-tu pas parlé de ce voyage, cachottier ?

Et son regard intrigué, coulant une œillade oblique vers Adrienne, s’expliquait le mystère : Edmond dissimulait sa récente liaison, peu soucieux sans doute de braver le ridicule aux yeux d'un ami h qui il avait si chaleureusement prôné la vertu et la vaillante pauvreté de la jeune fille. Et, ressentant ce vague et traditionnel dépit du

m&le on face de la conquête d’un autre, même lorsqu’il ne l’envie pas, Robert songea : « Elle s’est rapidement consolée. »

Adrienne, muette et roidie, ne pouvait se défendre de jeter un coup d’œil du côté de Mistiche ; un coup d’œil féminin détaillant, enregistrant une robe avec la promptitude d’un kodak : aujourd’hui, la jeune M mo Descombes, initiée, assouplie aux règles des colifichets, ne se laissait plus imposer par l’élégance cabotine de la théâtreuse ; devant l’actrice vêtue d’une délicieuse toilette de soie molle, Adrienne, relevant toutes les fautes de goût — col trop échancré, étoffe trop riche, bijoux trop voyants pour le matin — sentait sa propre supériorité dans son simple tailleur bleu, de bonne coupe, qu’égayaient sobrement la blancheur éclatante du col de lingerie et le ton fauve des bottines de cuir assorties aux gants de Suède.

Labrousse continua, sans attendre de réponse à sa question :

— Ce n’est pas chic, de la part d’un véritable ami... Nous aurions pu partir ensemble.

Inconscience ou bien, au contraire, cruauté cal-

culée, il sourit franchement en regardant Adrienne :

— Voyons, mon cher Edmond... Ça n’aurait pas été la première fois qu’échappant aux affaires, aux tracas de la vie courante, nous nous serions octroyé de concert quelques semaines de libres vacances en compagnie de nos amies. Ne suis-je donc plus ton vieux camarade que tu te sauves de moi pour être heureux ?

Etonné du mutisme persistant de Descombes, Robert brusqua :

— Nous allons rattraper le temps perdu, hein?... Veux-tu que nous déjeunions ensemble ? Puis, après, nous organiserons quelque excursion pour distraire ces dames... J’ai encore plusieurs jours de liberté : Cécile me croit en affaires avec mon client de Bourges. Je reste jusqu’au 15, avant de rejoindre ma femme... Profitons-en...

Alors, se décidant à parler, Edmond répliqua froidement :

— Impossible... parce que moi, justement, je suis ici avec la mienne.

Labrousse murmura, d’un ton interrogateur :

TMo D’AMOUR

— Adrienne... ?

— M n, ° Descombes; rectifia le député.

Malgré son aplomb, l’avocat demeura interdit.

Il voulut balbutier :

— Mon cher, excuse-moi... j’ignorais... je...

Ce fut Misticlie qui sauva la situation. Avec la

désinvolture méprisante que cette jeune personne employait devers ses amis, elle saisit Robert par le bras en chuchotant impérieusement :

— Allons, viens... gaffeur !

Resté seul avec Adrienne, Edmond n’osait parler : quoique déplorant tout autant qu’elle cette rencontre, quoique innocent et désolé, il n’ignorait point que l’homme qu’on n’aime pas est rendu responsable de toute malencontre ; et il craignait que sa première parole n’irritât la jeune femme.

Adrienne soupira enfin :

— Quel goujat 1

Son regard enveloppa son mari avec une satisfaction mêlée de gratitude : grâce à cet honnête homme, elle avait pu, tout à l’heure, paraître devant Robert Labrousse dans tout son prestige de femme honorable, respectable, â laquelle on de-

vait épargner les promiscuités demi-mondaines. ]uel triomphe !

A cet instant, elle aimait, elle croyait aimer véritablement Edmond qui lui valait cette victoire a amour-propre. Et elle ne discernait pas que cet ian de gratitude n’était qu’une forme de la passion haineuse que lui inspirait désormais Robert Ut b rousse.

Elle murmura tendrement :

— Quelle différence entre lui et... loi !

Pénétré de joie, Descombes songea : « Elle ne l’aime donc plus : elle m’a tutoyé. »

Et tous deux, dupes sans le savoir, se réjouirent de ce rapprochement sentimental où leurs âmes meurtries croyaient s’unir grâce â celui qui les séparait.

Il est rare que le mépris de l’amour n’engendre pas le culte de l’amitié. Don Juan — amoureux de l’amour, s’il méprise la femme — reste superbement isolé au milieu des hommes. Vautrin pleure la mort de Rubempré comme celle d’un enfant.

Ayant toujours traité les femmes avec une condescendance défiante, incapable de leur accorder plus que son désir de sensuel indifférent, Robert Labrousse sentait fondre toute sa sécheresse en face-d’Edmond Descombes. Il lui vouait une de ces amitiés comme en noue le collège : ces amitiés-là résistent au temps, à la connaissance approfondie des caractères même opposés ; car elles sont faites de la communion des premières joies, des premières impressions, des premières déceptions ; et

l’égoïste les éprouve au môme degré que le sen-3 silif : ce que nous chérissons si tendrement dans un ami d’enfance, c’est le souvenir ému de notre propre jeunesse.

Après la rencontre du casino, Robert avait d’abord cédé aux instigations de Mistiche qui voulait quitter Monte-Carlo. Obéissant à la susceptibilité spéciale des créatures de sa classe, la jeune actrice se souciait peu d’affronter de nouvelles rencontres où le ménage Descombes, affligé d’une soudaine myopie, affecterait de ne point voir Robert pour éviter de saluer sa compagne.

Labrousse songeait : « Quelle aventure stupide 1... Comment Edmond a-t-il pu commettre la sottise d’épouser brusquement, secrètement, Adrienne? Par quelle ruse l’a-t-elle capté? »

Ce mariage soudain, dénouant d’une manière aussi imprévue son propre roman avec la dactylographe, l’incitait à juger Adrienne ainsi qu’une intrigante habile : déçue dans son espoir de liaison brillante, la fine mouche avait su tourner aussitôt ses roueries d’un autre côté et prenait Edmond au piège de l’union légitime.

« Elle est plus forte que je ne pensais ! »

Ce jugement de Parisien averti, rompu à tous es manèges féminins, était bien combattu par ce loute de l’amour-propre blessé — et lucide :

« Cependant, elle semblait sincère en m’avouant 'vin amour... et je ne suis pas un naïf comme Descombes ! »

Mais Robert était condamné à la méfiance éternelle par son caractère d'homme expérimenté : empoisonné de scepticisme, il devenait inaccessible à certains sentiments. La conduite de Descombes, l’eût-il connue tout entière, lui eût inspiré une pitié dédaigneuse. Le désarroi d'Adrienne n’était plus qu’un calcul adroit à ses yeux. Au demeurant, les apparences justifiaient pleinement les conjectures de l’avocat.

11 en concluait : « Je ne peux pas les revoir, dans ces conditions... En effet, mieux vaut partir. » Mais sitôt ce souci écarté, voici qu’il réfléchissait : « Si je m’en vais ainsi, je froisse la vanité de la petite Forestier... (je ne m’imagine pas qu’elle est M mo Descombes)... et si je blesse Adrienne, c’est la rupture avec Edmond... Allons, cela, c’est

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impossible ! Après vingt ans d’affection, nous se- \ rions séparés par la faute de cette femme qui est la plus dangereuse détraquée si elle n’est pas la plus intelligente calculatrice ? »

Il finissait par accepter le fait accompli :

« Après tout, qu’est-ce que cela peut me faire qu’Edmond ait conclu un sot mariage, s’il en est content ? Et puisque Adrienne a su se débrouiller sans me causer de préjudice personnel, pourquoi lui en tiendrais-je rigueur ? Parce qu’elle a cherché auparavant à me « monter le coup » ? Mais elle a échoué ; ma rancune serait dénuée de fondement. Et je serais donc le seul à. me plaindre dans cette aventure dont Descombes est l’heureuse victime ? »

Il avait un geste résolu :

« Non. Edmond ignore sans nul doute la préface du roman où la jeune personne voulait me réserver le personnage de héros : il n’éprouvera aucune gêne à me voir en présence de sa femme. Quant à elle, elle doit mourir d’envie de s’exhiber dans son rôle de Dame. Eh bien ! puisque M me Descombes il y a, traitons M mo Descombes suivant

son rang ; et tout sera pour le mieux aux yeux du meilleur monde. »

Il résulta de ses méditations qu’il laissa Mistiche epartir seule pour Paris. Il savait qu’Edmond iescendait ordinairement à l’hôtel Thulette, penant ses séjours à Monte-Carlo. Il s’y présenta, tout hasard. Au moment de demander le député, l songea : « Peut-être ont-ils décidé de partir, ux, pour ne plus me rencontrer ? »

Un léger frémissement l’agita, dans le bureau de l’hôtel, en regardant l’employée préposée au téléphone appeler le voyageur réclamé. Mais le disque lumineux correspondant au numéro de la chambre s’éclairait; et Robert entendit qu’on lui disait :

— M. Descombes est dans son appartement et prie monsieur Labrousse de monter.

Après avoir revu M° Labrousse, Adrienne ne lut pas longtemps dans l’erreur des véritables sen-

timents qu’elle éprouvait : cette secousse violente,' cette haiue passionnée, cette souffrance aiguô, tout cela c’était encore de l’amour sous une autre forme. Tant qu’il fait battre notre cœur — môme

d’une émotion vindicative — l’homme que nous?; avons aimé reste redoutable.

Àdrienne traduisait d’instinct cet état d’àme par* une expression juste :

« Il m 'impressionne toujours ! »

Que ce fût en bien ou en mal, elle était impres-f sionnée : ses nerfs vibraient trop douloureuse^ ment ; et l’aversion qu’elle croyait ressentir la troublait comme du désir.

Foncièrement loyale envers son mari, Adrienne comprit que l’éloignement seul vaincrait son inconcevable faiblesse vis-à-vis de Robert. Comme elle pénétrait à cette minute l’exactitude de ce terme : « avoir un faible pour quelqu’un » ! Bile voulut suivre le sage conseil de Napoléon et fuir courageusement le danger tentateur.

Elle aussi murmura : « Il faut partir. »

Une pensée soudaine la jeta dans une perplexité poignante :

— Mais si je demande à quitter brusquement Monte-Carlo, Edmond devinera que j’ai peur de Robert !

Ne sachant que résoudre, elle jugea préférable d’attendre en silence, de s’abandonner au hasard ; espérant que Descombes, jaloux, serait le premier à souhaiter un départ opportun et qu’ainsi elle se verrait exaucée sans avoir excité les soupçons de son mari.

Ç’avait bien été, en effet, l’intention d’Edmond : sous le coup de cette rencontre imprévue, il envisageait le départ comme une délivrance. Cependant, le député était d’un caractère trop pondéré pour céder à une impulsion irréfléchie. En pesant les conséquences de cette décision, il avait craint qu’Adrienne n’interprétât son geste ainsi qu’une suspicion fondée sur le passé. Avec un tact infini, Descombes sentait que plus un mari est instruit de l’amour que réprime sa femme, plus il doit lui faire confiance. La liberté qu’il laisserait à Adrienne ne pourrait que la fortifier davantage contre Robert Labrousse. C’était à elle de prendre l’initiative d’une détermination.

Chacun, par un môme sentiment de fausse honte, abandonnait à l’autre le soin d’assumer la responsabilité du lendemain. Sans s’en douter, Edmond et Adrienne songeaient comme Labrousse, mais avec une arrière-pensée de soulagement : « Peutêtre a-t-il pris les devants et s’en est-il allé pour nous éviter ? »

Descombes était seul, lorsqu’on lui annonça la visite de Robert Labrousse ; Adrienne passait maintenant une partie de ses journées autour du tapis vert — le jeu n’est-il pas le dérivatif môme de l’amour ; le désir cupide, l’antidote du désir sensuel ? Le jeu, dont l’émotion enlaidit le masque de la femme et annihile l’intelligence de l’homme... Adrienne le percevait obscurément et tâchait à s’enfiévrer devant une masse de billets, appelant ïe secours d’une passion malsaine pour chasser l’amour morbide.

Au nom de Robert, Edmond Descombes avait l’abord froncé les sourcils ; puis, son visage s’éclaira ; il eut un geste de décision brusque, et répondit avec empressement :

— Faites monter tout de suite M. Labrousse !

11 voulait mettre à profit l’absence de sa femme. Une inspiration soudaine, basée sur le caractère de Labrousse, lui dictait sa conduite ; il entrevoyait la solution du triple dilemme. Gomme toutes les natures nettes, courageuses et créées pour la lutte, Edmond Descombes n’évitait point l’obstacle ; le danger, qui énerve les caractères faibles, calmait au contraire ce combattif et lui donnait une lucidité plus aiguisée.

Labrousse, également énergique, avait compris qu’il était nécessaire de préciser la situation du premier coup ; d’ailleurs, l’arme qu’il fallait employer ne lui était-elle pas familière ? L’avocat — <lu temps qu’il appartenait encore au barreau — avait gagné de plus mauvais procès par ses arguments oratoires.

Ce fut donc avec assurance, sans rien témoigner de sa gêne intime, que Robert entra vivement

dans le petit salon où l’attendait son ami. Tout de suite, un léger détail, lui sautant aux yeux, le fit murmurer en lui-même : « Diable [... Il l’aime avec passion. » On n’avait rien modifié au décor impersonnel de cette pièce d’hôtel : seul, un portrait d’Adrienne, posé sur la cheminée, tranchait sur la banalité du reste. Et ce soin significatif, ce besoin d’avoir constamment l’image de sa femme sous son regard, révélait à l’observateur sagace la profondeur de cet attachement.

Robert commença d’une voix persuasive, en serrant affectueusement les mains de Descombes :

— Mon cher ami, je viens m’excuser d’une étourderie bien involontaire que je déplore plus que tu ne peux l’imaginer... En te revoyant brusquement, avant-hier, en reconnaissant Adrienne, ignorant ton mariage, j’ai commis une erreur dont j’ai un regret infini... Je ne te demande point de pardon, car tu es un peu fautif : pourquoi m’avoir caché cela, à moi : ton meilleur ami ?... Mais je serais absolument navré d'avoir offensé M mo Descombes... Inutile de te dire que j’ai expédié Misuche par le train rapide...

— Tais-toi, vieux ! interrompit doucement Edmond.

Le ton de bonhomie, l’interpellation familière soulageaient Robert de son appréhension : mais pourquoi se sentait-il inquiet sous le regard scrutateur dont l’enveloppait le député ?

Descombes reprenait, avec sa bonne grâce quelque peu goguenarde :

— Mon cher ami, tu ne touches pas là ma corde sensible : je n’ai que faire de ton acte de contrition, car je me soucie fort peu que tu aies froissé ma femme... Que son humeur ne t’importe point... Ce n’est pas ici le sujet qui nous intéresse. Tu es venu, parce'que tu as craint que notre amitié ne fût en péril, que le choc d’avant-hier ne l’eût ébréchée, hein ? Tu m’aimes bien, Robert, et ta démarche signifie clairement que tu redouterais une rupture entre nous...

— Mon cher, tu exprimes mon exacte pensée.

— Moi aussi, Robert, je tiens à ton affection ; mais je tiens également à ce que tu ne me prennes pas pour un imbécile.

— Que veux-tu dire ?

— Que ce n’est pas en t’aliénant le cœur de M“ e Descombes que tu risques de compromettre notre vieille camaraderie... au contraire... et tu le sais bien.

Robert le regardait d’un air incertain. Edmond appuya :

- Tu es capable de me tromper charitablement pour m’épargner la révélation inutile d’un fait sus- * ceptible de me peiner ; mais tu es incapable de j me tromper déloyalement, n’est-ce pas ?

Labrousse crut deviner ; prudemment, il se tut, j résolu au silence tant qu’Edmond n’ajouterait rien de décisif.

Descombes constata, avec une subtilité pénétrante :

— En effet, tu en es incapable... puisque tu ne me réponds pas : « Je ne t’ai jamais trompé 1 »...

Robert éprouva une émotion qui rosit légèrement ses joues mates. Il se contenta de dire simplement :

— Etant donnée notre situation, c’est à toi à parler d’abord.

— Tu as raison.

Descombes poursuivit flegmatiquement :

— Mon ami, j’ai eu l’idée d’épouser Adrienne Forestier le jour où je l’ai rencontrée sortant de chez toi qui venais de la congédier pour des motifs que j’avais prévus depuis plusieurs mois alors que vous ne les soupçonniez ni l’un ni l’autre... Ne t’étonne pas de ma perspicacité, Robert : j’aimais secrètement Adrienne, d’un amour timide d’homme âgé qui ne peut qu’être paternel s’il possède assez de bon sens pour n’être pas grotesque... L’effondrement d’Adrienne, après sa déception amoureuse, devait la conduire au suicide si elle restait assez forte pour ne point sombrer dans la débauche — cet écueil des passions aigries... J’ai jugé qu’en donnant mon nom à cette enfant, je la sauvais par cette diversion salutaire : un titre honoré, une vie honorable — se résumant en ces mots : devenir une femme mariée. Et je payais ainsi, d’une bonne action, le droit de jouir d’un bonheur qui n’est plus de mon âge.

L’ironie de Robert Labrousse s’émoussa, vaincue par cette simplicité touchante. Franchement attendri, l’avocat murmura d’une voix émue :

— Tu es un brave homme.

Edmond riposta avec une nuance de gouaillerie.

— Ce qui ne veut pas toujours dire qu’on soit une bonne bête.

11 ajouta d’un air sérieux :

— Je suppose que la suite de notre entretien te le prouvera.

Et continua tranquillement :

— Adrienne n’a pas cessé de t’aimer...

Robert eut un sursaut ; son attitude signifiait :

« C’est toi qui me dis cela ! » mais ses lèvres prononcèrent :

— Elle n’a donc pas su t’apprécier ?

Descombes répliqua brusquement :

— Mon cher, puisque nous avons résolu d’être francs, renonce à ces phrases de politesse... Adrienne est très douce, très bonne, très reconnaissante. Elle s'efforce sincèrement d’être une épouse parfaite ; et je ne doute pas plus de sa fidélité, le cas échéant, que je ne doute de ta loyauté d’ami... mais ce sont toujours des phrases, des phrases inutiles et bêtes. Faut-il donc être trompé

dans sa chair pour avoir le droit d’être jaloux ? Est-ce que la félonie d’une pensée rebelle à ellemême qui, sous vos yeux, malgré vous et malgré elle, subit la hantise d’une autre possession, ne vous fait pas autant souffrir ? Adrienne me trahit sans être coupable, parce qu’elle m’a donné sa personne sans me donner son cœur. Depuis que nous vivons ensemble, je la vois à toute minute lutter contre le mauvais souvenir, tressaillir, s’engourdir, rêver ; puis, se réveiller avec un sursaut brusque et des yeux vagues... Son âme se rejette en arrière, obéissant à une attraction inconsciente. Et je ne puis lui en vouloir !... Comprends-tu : il y a des moments où cela me soulagerait d’avoir un grief effectif contre elle, de lui adresser des reproches, de la quereller... Mais je suis juste. Elle ne m’a pas pris en traître : c’est moi qui l’ai prise avec ses chagrins, sa déraisonnable imagination, ses chers défauts que je chéris... Où puiserais-je la force de lui en vouloir?... Seulement, je commençais à me décourager. Je recouvre un peu d’espoir en te revoyant.

Robert questionna d’un air interloqué :

— Je ne comprends pas... Qu’attends-tu de moi ?

Il ajouta d’un ton hésitant :

— Je supposais que ton désir était de m’éloigner de ta vie.

— Pas du tout... au contraire.

Descombes déclara lentement :

— Je compte sur ta présence pour effacer ton souvenir.

Il expliqua :

— J’avais d’abord songé à espacer nos relations... et puis, j’ai réfléchi : ton absence ne modifierait rien. Adrienne a été attirée vers toi parce que tu lui plaisais, évidemment ; mais aussi, mais surtout parce que tu étais distant, étranger, inaccessible, dans tout ton prestige d’homme indifférent et de supérieur... Je viens te demander, iu nom de notre amitié, de dissiper cette impression. Eloignée de toi, Adrienne t’évoque tel que tu fus à ses yeux. Si, à la faveur de ce rapprochement imprévu, elle te revoit sous un autre jour, si tu deviens pour elle un autre homme, si tu parviens h la désenchanter, n’est-ce pas le secret de sa guérison ?

Amusé par cette idée, Robert Labrousse s’écria gaiement :

— Ah ! j’ai compris... J’ai déjà vu la même ohose au cinéma : tu désires que je joue le rôle du héros qui, dans le but de déplaire à son admiratrice romanesque, feint successivement tous les vices pour la plus grande joie du spectateur ? Faut-il que j’affecte un penchant immodéré à l’égard de la fine champagne et que je vous donne le spectacle d’une ivresse drôlatique ? Je me griserai même pour de bon, si ça peut t’être agréable. Préfères-tu que j’aie des manières grossières aux repas — elle ne m’a jamais vu à table et ne pourr i comparer ; — que j’essuie les assiettes avec mon pain ou que je noue ma serviette derrière l’oreille ?... Les femmes n’ont pas de pitié, devant le ridicule. Parle... Je suis prêt à me rendre odieux... Mon cher Edmond, j’ai l’air de blaguer, mais au fond je souhaite très sérieusement de te délivrer du mal que tu souffres, même aux dépens de ma dignité et de mon amour-propre. Tü connais miepx que moi le caractère d’Adrienne. Décide... Que dois-je faire

— Pais-lui la cour.

— Hein ?

Robert considérait son ami avec stupeur. Ed- { mond reprit :

— Tes procédés seraient enfantins : on ne se i rend pas odieux en le faisant exprès ; on n’ap- j prend pas plus la vulgarité que la distinction ; et seul, un acteur professionnel peut nous donner la comédie... Tu n’as pas l’air de te douter * qu’Adrienne est une femme très intelligente ; pour 1 qu’elle ne soupçonne point notre connivence, il faut employer une tactique autrement raffinée. Tu } dois arriver à exciter son antipathie sans paraître ’ agir à dessein... Après notre entrevue, elle a eu un mot qui m’a fait plaisir en parlant de toi ; elle s’est écriée : « Quel goujat ! »

— Merci bien !

— Mon cher ami, pardonne-moi : j’étale mes sentiments avec la naïveté d’une vraie douleur et cela est très comique en apparence.

— Mais le moyen que tu me proposes me semble aléatoire, peut-êiy périlleux... e.t h coup sûr fort embarrassant poüc moi. Je veux bien m’ef-

forcer d’être désagréable à l’égard de M me Descombes... «

— Tu étais bien peu aimable avec elle : cela atténuait-il son sentiment?... Tandis que je sais Adrienne probe, flère, droite ; et c’est sur sa droiture que je table en te priant d’être cynique et perfide.

— Gomment ?

— En simulant ce sentiment très humain de corruption un peu complexe qui porte un homme à désirer la femme qu’il a dédaignée lorsqu’elle l’aimait; s’il la rencontre un jour au bras d’un autre; et si, de surcroît, il trompe ainsi son meilleur ami...

Robert ne put s’empêcher de sourire, tant la remarque était juste à ses yeux de désabusé sceptique. Descombes continua :

— Je ne doute pas de ton honnêteté, je te le répète ; ensuite, je te sais trop léger, trop sain, trop bien équilibré pour être dépravé... Mais Adrienne ne‘te connaît pas foncièrement. Si elle te suppose capable d’éprouver un revirement galant dû à des mobiles aussi bas, de traiter avec le même mépris pervers ma confiance d’ami et

son honneur de femme, je crois qu’olle aura un élan d’indignation qui primera toute autre passion... Je te prie de jouer un assez vilain rôle, mon pauvre Robert, et j’ai une façon bizarre de faire appel à ton dévouement...

Labrousse objecta :

— Ce n’est pas cela qui m’importe... Ce qui me rend perplexe, c’est l’audace du stratagème : tu traites la vie comme un vaudeville à ficelles... En théorie, tout peut se plaider. Dans la pratique, je me méfie d’une ruse inédite comme d’un explosif nouveau : serait-ce la plus belle invention du monde, le premier qui l’expérimente risque de tout faire éclater... Ecoute-moi, mon cher... La solution la plus simple consiste à m’éloigner... J’étais entré ici avec des intentions très différentes : mais j’ignorais le degré de sincérité d’Adrie’nne à mon égard tant que tu ne m’avais pas éclairé sur les circonstances de votre mariage... Je ne suis guère fat et je rougis stupidement à l’idée de te dire : prends garde... ne joue pas avec ses sentiments. Personnellement, je ne crains aucune défaillance : je n’étais pas amoureux de M lle Pores-

lier et il me serait impossible de manquer de resoect à M 1 " 6 Descombes. Pour cette raison même, je ne saurais pas feindre avec habileté... Et elle ? Es-tu certain du résultat qu’on obtiendrait auprès d’elle, par cette imprudente comédie ?

— Quand un être est atteint d’un mal tenace, peut-on certifier l’efflcacité d’un remède héroïque ? Néanmoins, on l’essaie quand même.

— Mon cher Edmond, je me sens profondément ridicule : je ne puis m’expliquer encore par quelle aberration cette enfant un peu folle a pu ressentir un caprice aussi persistant pour un homme sans jeunesse et sans attrait particulier ?

— Chez la femme qu’on aime, un caprice persistant se nomme constance ; chez celle qu’on n’aime pas, il se nomme démence.

Edmond Descombes ajouta d’un air réfléchi :

. — Jusqu’à présent, je n’ai paru songer qu’à influencer la noblesse, la dignité de ma femme... Mais c’était également avec l’arrière-pensée d’atteindre du même coup les régions moins élevées de son âme... Tu t’étonnes, sans vanité, d’avoir excité un intérêt aussi prolongé... Qui sait si ce

n'est ton indifférence qui l’a provoqué involontairement ? C’est la femme qu’on n’a jamais eue qui vous laisse l’illusion inassouvie de la maîtresse rêvée. Transpose cette sensation masculine dansl un cœur féminin... L’effet est analogue. En amour, : l'inconnu est une séduction : on est toujours ir- * résistible — avant. Il y a peut-être autant de dépit déçu que d’amour vrai au fond de l’attachement instinctif d’Adrienne. Si elle voyait fondre la glace i de ton insensibilité irritante, si tu devenais le ba- ; î nal solliciteur de galanterie qu’une jolie femme 2 traite en mendiant, peut-être perdrais-tu une par- i tie de ton prestige à ses yeux dessillés. Pière et ] satisfaite, l’orgueil apaisé, elle murmurerait avec ] un secret désappointement : « Lui aussi, il était comme les autres ! » Vois-tu, nous avons une certaine manière bébête, brutale et maladroite d’exprimer notre désir à une femme qui la dégoûte J instantanément de nous. C’est cela, comprends-tu, que je souhaite...

Le député gronda sourdement, avec une bouffée de passion inattendue :

— Il y a des moments où je me demande si je

n’aurais pas préféré qu’elle eût été ta maîtresse et qu’elle ne t’aimât plus !

— Tu dis cela parce que justement cela n’est pas. L’irréparable fait, c’est la possession physique...

— Elle compte si peu pour certaines ! Nous n’avons la conviction d’être aimés que lorsqu’une créature met toute son âme à nous livrer son corps.

— Sentimental 1

Cessant de discuter, Robert reprit brusquement :

— Puisque tu y tiens absolument, je veux bien tenter cette démarche absurde... à la condition que cette tentative soit unique, brève, et que tu t’en rapportes à mon opinion si je sens, dès l’abord, que nous faisons fausse route...

— Entendu... Le plus tôt sera le mieux, n’est-ce pas ? ajouta Descombes, un peu nerveux.

Il donna ces indications d’une voix rapide, légèrement saccadée :

— Adrienne est au casino. Tu peux l’y retrouver facilement et la raccompagner... ici. Va !

Et son geste fébrile semblait le renvoyer Dlutôt que l’envoyer.

« Etrange phénomène, songeait Robert Labrousse en se dirigeant vers les salons de jeu, que cette empreinte ineffaçable dont un être aimé marque celui qui l’aime, l’imprégnant de sa substance, le moulant à son image, saiTs le faire exprès, par une sorte de fatalité physiologique qui crée un lien charnel et moral entre deux amants, l’un tenant l’autre en esclavage de sa personnalité. » L’avocat répétait pensivement : « Sans le faire exprès... car, enfin, Adrienne ne s’est guère souciée de modeler ce brave Edmond à sa ressemblance. Ce penchant à l’imitation qui donne aux époux, au bout d’un certain temps de mariage, une parenté de manières, de façons d’être, jusqu’aux inflexions de voix et à la mimique, Edmond l’a subi avec une promptitude exception-

180 trio d’amour

nelle par la force môme de son amour ; et cet 1 homme que j’ai connu si raisonnable et si pon- 1 déré, le voilà qui se déséquilibre à son insu au ; contact de cette charmante déséquilibrée. Est-ce 9 bien lui qui a pu concevoir sérieusement un pro- j jet aussi extravagant ? »

L’égoïsme reprenait ses droits : « Mes relations 1 avec eux vont devenir amusantes, dans ces con- 1 ditions-là 1 »

Tenté de s’en aller, il hésitait à l’idée de renoncer du même coup à sa longue intimité avec Edmond Descombes, son camarade, son frère, ce 1 miroir complaisant où il pouvait se regarder vivre : et voir le reflet de son propre passé. Pourquoi j cette femme était-elle venue les séparer ?

Labrousse comprenait qu’il était impossible de sortir d’une situation faüsse par des demi-me- j sures. Qu’il continuât de fréquenter Descombes en évitant Adrienne : l’influence sournoise de la jeune femme détacherait peu à peu le député de son ami, effriterait cette vieille affection d’un coup d’ongle. Qu’il s’imposât à M mo Descombes sans explication préalable; et le souvenir de la scène

humiliante où elle s’était laissée aljer à confesser ses sentiments rongerait cruellement Adrienne, lui rendant la présence de Robert intolérable ; et, dans ce cas aussi, elle inciterait son mari à rompre.

Il fallait perdre l’ami ou parvenir à un entente avec la femme.

Si Robert se rangeait à ce second parti — et tout l’y incitait — il était indispensable, en effet, qu’il eût une conversation avec M ,uo Descombes. Que devait être cette conversation ?

Labrousse ralentissait le pas, réfléchissant, préparant cet entretien comme un dossier, tendant ses facultés professionnelles ; cherchant l’une de ces inspirations ingénieuses par lesquelles il avait si souvent réduit une volonté adverse, domptant un esprit hostile grâce à ce charme d’éloquence qui participe autant du magnétisme que de la persuasion.

Le moyen suggéré par Descombes, il le repoussait comme inepte, illogique, anormal. Le député jugeait les femmes en leur prêtant ses sentiments d’homme, oubliant que c’est l’instinct qui domine toujours leur raison. L’honnêteté amoureuse de

la femme consiste dans la sincérité de ses sensations beaucoup plus que dans sa fidélité au même homme.

Robert songeait : « Elles n’ont pas la môme sorte de scrupules que nous. Serais-je épris d’Adrienne, que la pensée de Descombcs me retiendrait fatalement. Tandis qu’elle — si j’avais l’imprudence de la solliciter — elle aurait plutôt l’impression de me tromper avec Edmond que de tromper Edmond avec moi, puisque c’est moi qu’elle aime... Il ne peut s’imaginer cela. Il a l’ingénuité de tabler sur la dignité et la droiture de ces êtres émotifs qui obéissent à leurs nerfs plus qu’à leur cerveau. »

Et puis, sourdement ému par cet amour insensé qui venait flatter son déclin d’homme mûr, pouvait-il certifier — en dépit de son indifférence et de sa volonté — qu’il résisterait à un entraînement sensuel, affolé passagèrement au contact d’une tentation presque offerte ?

— Non... non : pas de supercherie sentimentale.,. ce genre de plaisanterie aboutit toujours au même dénouement.

Quel est le moyen d’action le plus efficace auprès d’une femme — en dehors du domaine de l’amour ? L’avocat réfléchissait. L’inspiration fut rapide : « Il faut toucher sa vanité. »

Raffermi, Robert Labrousse entra dans les salons de jeu, cherchant Adrienne dans la foule des pontes.

Il était sûr à présent de vaincre, et de convaincre. Dépistant le danger de la crédulité de Descombes, il ne se demandait pas si son propre scepticisme envers les femmes ne comportait point sa naïveté.

Les raisonnements de Labrousse, à la fois subtils et rudimentaires, répondaient à cette définition de Willy : « Pour le scepticisme parisien, qui est la forme la plus commune de la candeur, tout sauvage est né forcément au fond des Batignolles. «

Pour Robert Labrousse, toute femme était forcément le môme être impulsif, ingénu, parfois détraqué, obéissant aux mômes mobiles et aux mômes caprices.

Il aperçut Adrienne, assise à une table de trenteet-quarante. La jeune femme, le teint animé, re-

gardait fixement le croupier qui retournait les cartes. Elle tripotait, d’une main énervée, le tas de billets en masse devant elle; son gant de suède clair était terni au bout des doigts par ce frottement continu.

Robert éprouva une singulière impression à la contempler ainsi sans qu’elle soupçonnât sa présence, enfiévrée par une passion qu’il n’inspirait pas, lointaine, distante, reprise... Il remarquait plus volontiers cette beauté qui ne s’offrait plus. La délicatesse des traits d’Adrienne, ses grands yeux vifs, l’attitude gracieuse de sa tête penchée frappaient Robert : sans s’en rendre compte, il subissait le prestige du^chiffon, ce libertin qui n’aimait à fourrager que des vraies dentelles, à ne respirer l’arome de la femme qu’à travers l’odeur factice des parfums rares. Rehaussée d’un luxe nouveau, Adrienne lui paraissait embellie, affinée, plus séduisante. 11 appréciait en connaisseur cette chair plus blanche et plus lymphatique de la femme oisive amollie par une existence nonchalante ; ces cheveux plus brillants que lustraient de fréquents lavages suivis d’ondulations savantes.

U se plaisait à détailler le chapeau chic, drôlement cabossé, et la coupe originale d’un gilet de satin blanc qui égayait la sévérité du costume tailleur.

Ses sensations confuses lui inspirèrent cette réflexion : « Un homme jaloux se comporte toujours à la façon de Gribouille... Gomment Descombes a-t-il pu envisager de sang-froid que, même pour rire, je fasse la cour à sa femme ? »

Celui qu’il évoquait ainsi éprouvait justement à la même minute un revirement de sensation : resté seul, Edmond Descombes subissait les suggestions de la solitude ; Robert parti, Adrienne absente, il se représentait leur entrevue avec toutes les exagérations de l’imagination.

Lui aussi se demandait : « Gomment ai-je pu consentir à cela ? Que va-t-il lui dire ? »

Sa confiance en Labrousse restait inébranlable ;

ent : qu’allait éprouver sa femme au < lomme qu’elle avait aimé, qu’elle a >re ?

A présent, il traitait ses raisonnemei lismes. Le simple instinct du mâle utc sa force. Machinalement, Edmo; lit. son c.hanenn et descendait à son to

leurs odorantes d’où montait la griserie d’un prini vmps trop fougueux pour la sensualité des ommes. Enivré de ce malaise voluptueux, Des- •ombes murmurait :

— Gomment garder sa raison dans cette atmosphère qui nous .monte à la tête comme un vin rop puissant !

Il entra dans les salons de jeu, aperçut presque aussitôt ceux qu’il cherchait.

Il s’approcha de Robert Labrousse ; il allait saisir son ami par le bras, lorsque, soudain, un sentiment de fausse honte le retint. Il pensa : « Je ne peux pas... Je ne peux pas me raviser à présent. Robert se moquerait de moi et me mépriserait de le soupçonner. »

Lentement, Descombes s’éloigna, se perdit dans la foule : il se contenterait de les suivre et de les observer, de loin...

Robert Labrousse s’était penché sur le dossier de la chaise qu’occupait Adrienne. Il murmura :

— Madame...

Absorbée par son jeu, la jeune femme ne l’en- i tendit pas. 11 répéta, plus haut :

— Madame... madame Descombes !

Adrienne leva brusquement la tôte. Leurs visages, rapprochés, se touchaient presque. Une émotion violente empourpra les joues d’Adrienne, fit palpiter ses paupières et frémir imperceptiblement sa chair, aux commissures des lèvres. Robert souriait avec embarras.

Elle, sans pouvoir analyser ce sentiment, éprouvait une sorte de stupeur à entendre la voix mé- I tallique du a patron » l’appeler respectueusement :

« M m * Descombes ! »

Quiconque a porté un harnais en sent toujours le poids sur ses membres. Instinctivement,

THIO D’AMOUR

Adrienne s’était levée docilement, soumise à la -ervitude ancienne, à la double servitude de son

• mploi et de son amour.

Ces mots : « M mo Descombes » et le ton sur lequel ils étaient prononcés lui donnèrent, mieux qu’un fait évident, le sens de sa nouvelle situaion. Pour Robert Labrousse, elle avait cessé d’être, elle ne serait jamais plus « Adrienne Forestier », la simple dactylo.

Cela lui rendit le sentiment de sa dignité. L’avocat lui disait à demi-voix :

— Voulez-vous m’accorder quelques instants... je désire vous parler.

Elle acquiesça, d’un signe de tête, et le suivit en se roidissant pour dissimuler son trouble.

Robert Labrousse souriait toujours, du même sourire gêné, ne sachant comment entamer le périlleux entretien, assailli de sensations diverses à côté de cette jolie femme, qui l’avait aimé si passionnément, et que les passants qu’ils croisaient lui enviaient sans doute comme une conquête.

Adrienne faisait sensation parmi les promeneurs des Boulingrins. Robert, vaniteux, en ressentait

de l’orgueil, flatté qu’on les supposât amants. I! n’aimait pas la jeune femme, cependant : malt le désir des autres éveillait dans son cœur sec une sorte de sympathie galante.

Tout à coup, en tournant machinalement la tête, il reconnut Edmond Descombes qui les suivait à distance, tâchant de s’effacer derrière les groupes de gens, l’air inquiet, malheureux, honteux.

Toutes les aspirations équivoques et confuses de Robert furent balayées par le sentiment de générosité apitoyée et condescendante qui l’envahit à la vue de son ami.

Il songea : « Pauvre Edmond !... » et son exclamation intime signifiait : « Gomment un homme peut-il se laisser aller à une telle faiblesse, souffrir aussi sincèrement en l’honneur d’une de ces, petites bêtes charmantes qui ne devraient exister que pour la joie de nos yeux. »

La satisfaction de se sentir invulnérable et supérieur, le désir sincère d’apaiser le tourment de son ami, décidèrent Labrousse.

S’inclinant familièrement vers Adrienne, il commença d’une v voix paternelle et persuasive :

— Je tenais vivement à vous dire quelques mots... non inutiles, je l’espère... pour le bon accord de nos relations futures. Je veux tout d’abord m’excuser auprès de vous de la maladresse que j’ai commise involontairement avant-hier... Et vous déclarer ensuite combien je suis heureux de vous voir à la place qui vous convient. J’ai toujours eu infiniment d’estime à votre égard et soyez sûre que j’exprime un réel intérêt dans cette formule banale en vous félicitant du bonheur mérité qui vous échoit.

Considérant fixement Adrienne, Robert ajouta :

— Nous sommes trop francs et trop intelligents pour avoir peur d’une explication brève et loyale :. je crois, qu’entre nous, une comédie d’hypocrite oubli serait offensante... Je ne peux pas ne pas conserver certain souvenir ému... J’ai un grand contentement de moi-même, de plus, à penser que l’amitié respectueuse que je vous porte a peut-être influé sur votre avenir. Je pourrais avoir une fille de votre âge ; c’est ce sentiment de vague paternité qui me pousse à me réjouir de n’avoir pas cédé à la tentation de gâcher une vie innocente...

192 trio d’amour

On a toujours du mérite à se comporter en honnête homme. Aujourd’hui que vous ôtes femme, que certaines vérités vous apparaissent plus exac- • tement, je suppose que vous commencez à com-* prendre que ma conduite passée fut la meilleure preuve d’affection que je pusse vous témoigner... ï en agissant contre l’instinct de mon égoïsme... Et c’est précisément au nom de ce souvenir que je vous demande de m’accorder votre amitié — à : laquelle j’estime avoir un droit.

Dans ce discours dont il avait mesuré tous les termes, Robert pensait s’être conformé au programme qu’il se traçait : chacune de ses paroles s’adressait à la vanité de la femme ; il lui laissait entendre qu’il l’avait désirée, mais respectée par probité ; puis, en abordant hardiment la difficulté, sans feintise, il contraignait l’amour-propre d’Adrienne à conclure ce pacte d’entente.

En effet, la jeune femme répliquait avec douceur :

— Je n’ai que de la sympathie pour vous, monsieur Labrousse... Je comprends fort bien les sous-entendus de votre demande : soyez persuadé

que je n’estime pas que ma présence au foyer d’Edmond Descombes doive troubler l’amitié [ui vous unit à mon mari; et, pour ma part, je îe ferai rien qui soit de nature à diminuer la sienne.

<c Elle m’a trop bien compris, » songea Robert, touché par cette réponse clairvoyante.

Tout d’abord stupéfaite par l’attaque directe de Labrousse, si opposée aux manières habituelles de l’avocat, Adrienne l’avait cru sincère et s’était émue ; puis, avec une promptitude intuitive, les doutes surgissaient : la nouvelle attitude de Robert contredisait trop brusquement celle de la veille.

Adrienne songeait, lucide : « S’il était vraiment heureux de me voir la femme de Descombes, il eût paru peiné hier qu’il me supposait sa maîtresse. Aurait-il eu ce maintien désinvolte et cynique ? Non. Je lui suis bien indifférente, mais il craint de rompre avec Edmond et me ménage à cet effet. »

Etant donnée cette constatation, la jeune femme décidait d’adopter le parti le plus honorable : con-

sidérer Robert Labrousse ainsi qu’un étranger : el, sans mesquinerie, laisser subsister les relations des deux amis. Sa fierté de femme l’y obligeait»

Elle lui répondit donc avec le plus d’aménité possible, refoulant l’immense tristesse, l’inexpli- ' cable apeurement qui bouleversaient son être auï contact de cet homme redouté, aimé, détesté ? elle ne savait plus...

Dans le désarroi où se noyaient toutes ses sensations, un seul sentiment surnageait : le désir éperdu de sauver son orgueil, d’éviter l’affront d’une seconde humiliation en face de cet homme.

La jeune femme se contraignait héroïquement üi sourire d’un air paisible, alors qu’intérieurement elle se sentait ravagée par une haine ou un amour insensé, souhaitant tour h tour l’anéantissement de Labrousse et résistant à l’envie de se jeter follement contre sa poitrine.

Dans son exaspération passionnée, elle se rappelait la vraie légende de Salomé et en pénétrait la psychologie profonde. Ah ! quelle est l’amoureuse dédaignée qui — si ce fût en son pouvoir — ne ferait point trancher la tête de Jean pour se

TRIO d’amour 195

jnner la volupté vengeresse de prendre enfin cette ouche rebelle... Admirable symbole, traduisant expressément cette forme d’amour exacerbé où | rencontrent et se fondent les deux pôles de la ission suprême : le désir de possession et le désir o destruction.

£t tandis qu’elle se domptait, conservant son îasque d’indifférence, Labrousse, ravi de la rouver si changée, si sérieuse, si raisonnable, prouvait le besoin de lui marquer sa gratitude ,)our ce dénouement simple et pacifique de leur triple aventure.

Il déclaré, avec spontanéité cette fois :

— Comme je vais être content de vous revoir souvent, à notre rentrée à Paris... Mon intimité avec Descombes va se resserrer encore... Ma femme, ainsi que la plupart des femmes, n’accordait qu’une confiance mitigée à un ami célibataire : elle l’accueillera avec une sympathie bien plus cordiale du jour où elle le saura marié, rangé... ,

Il souriait, sans achever sa phrase, se rappelant la défiance que Cécile témoignait au député, ù

ii)6

l’ami complice qui couvrait l’adultère du mari.

Adrienne l’écoutait pensivement, et ses idées prenaient un autre cours ; elle évoquait cette existence de demain qu’elle avait si ardemment souhaitée, aux premiers temps qu’elle connaissait Labrousse : vivre en égale devant lui, recouvrer le prestige de la riche bourgeoise qu’elle avait été durant son enfance heureuse... L’espoir est une mémoire qui désire, le souvenir est une mémoire qui a joui, a dit Balzac.

La satisfaction lénitive de sa vanité flattée apaisait sa lièvre, incitait peu à peu sa volonté à chasser le mauvais désir et à se résigner sagement au bonheur vulgaire que tant d’aulres lui eussent envié. Une curiosité intense la saisissait d’entrer dans l’intérieur des Labrousse, de se familiariser avec le décor où vivait Robert ; — sans qu’elle se rendît compte que cette curiosité n’était qu’une nouvelle manifestation de cet amour qu elle croyait mater en ce moment. Elle sentait naître le désir impatient de fréquenter sa femme et d’embrasser son fils. Sa femme... Adrienne évoquait la silhouette élégante et fine de Cécile Labrousse,

>a jeune figure un peu hautaine de poupée bou- , euse.

La force de suggestion lui fit découvrir une ressemblance avec M me Labrousse dans une passante lui les croisait : une voyageuse emmitouflée dont o voile dissimulait les traits, aidant à l’illusion l’Adrienne qui dessinait mentalement le visage gracieux de Cécile derrière le mystère du tulle >paque.

Elle dit machinalement :

— Voilà une dame, justement, qui ressemble à ■ M me Labrousse.

— Oui ; approuva Robert en jetant un regard distrait sur la passante qui s’éloignait.

Il ajouta :

— Vous connaissez donc ma femme ?

Adrienne répondit :

— Mais je l’ai vue une fois, au bureau.

— Ah ! c’est vrai...

Ils se turent, gênés soudain par le mot imprudent d’Adrienne ; ce terme évocateur, troublant, défendu : le bureau...

Adrienne se ressaisit en songeant à la distance

TRIO D’AMOUft

qui la séparait de ce temps-là. Un retour de gratitude la Ht penser à son mari avec une affection attendrie. Que fût-elle devenue, sans le secours providentiel de cet excellent homme dont l’amour désintéressé lui avait apporté la fortune, la considération, le tremîplin d’une situation mondaine comme baume à ses déceptions 1 La conduite chevaleresque d’Edmond Descombes valait bien qu’elle réprimât son dégoût du devoir conjugal. Hors cette exigence, il se montrait si discret.

Elle réfléchit profondément : « Combien je dois me féliciter d’avoir rencontré quelqu’un qui fût à même de savoir respecter mon chagrin et de le comprendre comme si c’était sa propre peine qu'il soignât : dévouement rare 1 »

Elle se jura de le rendre heureux ; de surveiller, en sa présence, ces rêveries perfides qui la prostraient des heures entières. Elle lutterait contre ses tristesses ; elle chasserait les pensées que devinait Edmond.

Afin de réaliser aussitôt son programme, Adrienne s’adressa à Labrousse sur un ton dégagé :

— Vous dînez avecmous ce soir, .n’est-ce pas?

Elle voulait qu’Edmond pût l’observer en face

de Robert et la crût guérie de lui.

L’avocat fut entièrement dupe de cette attitude. Il pensa avec soulagement : « Allons I lé mariage lui a réussi. Le sens de ce qu’elle vaut aujourd’hui lui enseigne la prudence de ceux qui ont quelque chose à perdre. L’instinct de propriété est le commencement de la sagesse. Où ma dactylographe eût piétiné toutes convenances, M m ® Descombes tient à conserver son décorum. »

Et lorsque Descombes, les rejoignant, prit Robert à part pour lui demander :

— Que lui as-tu dit ?

Labrousse répliqua avec désinvolture :

— Rien du tout... Je n’ai pas eu à jouer ta co¬

médie... J’ai constaté tout de suite ton erreur en ce qui me concerne... :

Et il conclut franchement :

— Je ne puis affirmer qu’Adrienne t’aime, mais je suis bien certain qu’elle ne m’aime plus.

— Si nous dînions ici ? proposa Edmond Desoomibes.

Ils étaient remontés tous trois dans l’appartement qu’occupaient les Descombes au second étage de l’hôtel.

Le député poursuivit :

— Je ne sais si vous partagez ce dégoût, mais j’ai l’horreur des restaurants de palace, ces salles trop dorées, trop illuminées ; glaciales malgré leur fausse animation ; les femmes ne pensent qu’à faire scintiller les diamants de leurs bagues en tripotant les couverts ; les hommes ont l’air gêné de ressembler aux nqaîtres d’hôtel. J’ai l’impression d’être mêlé à une figuration : il me semble toujours qu’on va me servir une langouste en carton rouge. Alors, je donne l’ordre qu’on nous monte le dîner ?

TKIO D’AMOUR

Robert acquiesça, indifférent.

Adrienne épiait malicieusement sou mari sans se laisser abuser par son prétexte. Depuis leur arrivée à Monte-Carlo, ils avaient pris tous leurs repas dans la salle du restaurant ; et Descombes ne s’en était pas encore plaint. Si, ce soir, il exprimait ce souhait, c’est qu’il voulait tendre lé piège de l’intimité à sa femme et à son ami ; les observer à son aise alors qu’ils n’auraient point, pour dissimuler leur contrainte à se trouver face à face, la diversion d’un décor animé d’endroit public ; les multiples incidents qui permettent à deux convives de détourner à chaque instant la tête pour Se fuir du regard et d’échanger à peine quelques monosyllabes dans le brouhaha des conversations environnantes.

Adrienne n’éprouvait aucune susceptibilité de ce sentiment deviné : elle le comprenait si bien !

Edmond avait senti un soupçon s’éveiller en lui, à l’étrange réponse de Robert. Comment Labrousse pouvait-il supposer sincèrement qu’Adrienne ne l’aimât plus ? Incapable de se rendre compte que l’indifférence réelle de Robert avait un intérêt

égoïste à s’accommoder sans contrôle de l’indifférence simulée d’Adrienne, Descombes s’imaginait que Labrousse n’avait point voulu lui dire la vérité.

,Loin de se douter de l’examen dont il était l’objet, Robert déclara très naturellement :

— Ton idée est excellente... nous aurons une vue superbe, d’ici ; et quelle nuit admirable !

Il s’approchait de la fenêtre, une largo baie qui s’ouvrait sur le parc de l’hôtel, laissant deviner, derrière les ombres profondes d’un enchevêtrement de palmiers, de massifs, de plantes grasses, le fond dentelé des montagnes dont la masse sombre se confondait avec le bleu épais du ciel sans étoiles. La nuit chaude et lourde, annonçant un orage de printemps, charriait des effluves voluptueux, des odeurs fleuries qui envahissaient lentement la pièce.

En vrai sensuel pris par la poésie d’une émotion purement physique, Robert murmura :

— ... Ce parfum ! Tous les bois sont entrés Avec lui, dans la chambre...

Il continua, provoquant la stupeur d’Edmond et d’Adrienne :

— Chaque boufféo apporte uno branche, et prodige Hien plus beau que celui dont Macbeth s'effarait,

Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt Qui marche, la forêt qui marche comme folle :

Ce parfum dans le soir, c’est üi forêt qui vole.

Gomme il s’aperçut de l’étonnement qu’il produisait en récitant d’une voix chaude aux inflexions prenantes, Robert rougit légèrement et dit, un peu confus :

— C’est d’Edmond Rostand.

Il ajouta avec naïveté :

— Moi, je n’ai jamais pu comprendre que les vers de théâtre. On a beau blaguer les « tirades à effets », au moins ce sont des rimes qui signifient quelque chose et ce sont les seules que je sois capable de retenir par cœur...

— C’est peut-être parce que tu te souviens du temps où une comédienne de TOdéon t’en récitait dans l’intimité ; plaisanta aigrement Descombes.

Le ton âpre du député choqua Labrousse qui pensa : « Qu’est-ce qui lui prend ? »

Edmond subissait les appréhensions d’une jalousie irraisonnée. Malgré la logique de sa confiance, il considérait Robert en rival ; il le trouvait, ce soir, trop souriant, trop bien mis, trop à son avantage.

Devant ces insignifiantes prévenances d’un homme bien élevé envers sa voisine de table, quand Robert se penchait galamment pour servir Adrienne, Descombes se sentait mordu d’angoisse, la chair hérissée d’une colère de mâle, instinctive, absurde, que son intelligence refusait d’admettre mais que tout son être ressentait inconsciemment.

Cet homme qui était là, en face de lui, elle l’avait aimé... Le fait incontestable écrasait Descombes.

Labrousse sentit le malaise qui s’infiltrait peu à peu entre eux, les séparant, les glaçant, les paralysant graduellement. Il voulut faire diversion et s’efforça de ranimer la conversation.

Une feuille locale traînait sur un fauteuil. Il la saisit machinalement en disant :

— Qu’est-ce qu’on joue, ce soir, au casino ?

Et, tout bas, continuait : « Au fait, si je proposais de finir la soirée au théâtre?... C’est une

idée. 11 faudrait qu'Adrionne s'habillât. Un quart d’heure, une demi-heure à rester seul avec Descombes que je saurais bien remettre en train. Pourquoi me fait-il cette tête ? »

Puis, à voix haute, il cherchait le courrier des théâtres :

— Palais des Beaux-Arts... concert symphonique... tournée de la Comédie-Française... Sorel dans le Marquis de Priola...

Il rejeta le journal sur le fauteuil, découragé : non, il ne pouvait pas, lui, vieux Parisien, proposer à des Parisiens d’aller revoir la comédienne la plus connue de Paris dans une pièce du répertoire moderne qui reparaissait régulièrement sur l’affiche entre Primerose et Poliche !

Ses pensées prenaient une autre direction, aiguillées sur ce titre : le Marquis de Priola. Elles accaparaient son attention au point qu’il éprouva le besoin de les communiquer ; puis, ce serait une manière, en somme, de détourner cette gêne pénible qui pesait sur eux. Et il déclara rêveusement :

— Je m’étonnais déjà que ce sujet si faux : le

Châtiment de don Juan , eût tenté ce grand psychologue : Molière. Mais ce que je ne comprends plus du tout, c’est qu’un homme d’esprit comme Henri Lavedan ait eu la fantaisie de redoubler l’erreur de Molière.

Descombes remarqua :

' — Tu es paradoxal’.

Labrousse rétorqua vivement :

— En quoi ? Où as-tu jamais vu que le destin, le hasard, la Providence — bref, ce grand inconnu auquel chacun de nous donne le nom de sa croyance — nous châtiât dans notre propre faute ? Ce n’est que dans les manuels d’éducation à l’usage des adolescents qu’on peut lire que le coupable est puni par son péché. La vie courante, au contraire, semble un immoral démenti du proverbe. Tn n’ignores pas que certains individus naissent prédisposés û l’alcoolisme comme d’autres à la tuberculose. Alors que l’ivrogne, pour peu que son tempérament soit résistant, absorbera le poison sans accident notable, l’homme sobre sera intoxiqué par une dose infime : les menus verres de liqueurs acceptés de temps en temps à la fin

THIO D’AMOUR

d'un repas ; et c’est lui qui connaîtra — ironie — 1 les ravages de l'alcoolisme et son cortège de maux : ï diabète, névrose, albuminurie... 11 en est de même % de l’amour. Un bon petit notaire de province vient à Paris pour affaires. Il n’a jamais trompé sa \ femme, trop pusillanime pou«* risquer l’aléa d’une ; intrigue dans sa sous-préfecture de neuf mille ha- ij bitants. Il est timoré, raisonneur et prudent. Mais l Paris l’émancipe. Un soir, il suit la femme frôlée dans un promenoir de music-hall ; et, pour cinq minutes d’oubli, il tombe dans le piège qu'un vi- J veur esquive impunément durant trente années a de plaisir ; atteint dans sa santé, il se voit menacé | par répercussion dans la sécurité de son foyer ' où sa froideur forcée éveille les soupçons conjugaux. Le châtiment de l’amour ? Question de chance individuelle. Et comme la chance a des goûts de fille, c’est don Juan qu’elle favorise. Dans ma carrière d’avocat, je n’ai pas rencontré d’épouse qui demandât le divorce contre un être de séduction ; ou bien, c’était pour le plaisir de se réconcilier devant le président. Combien de femmes pratiquent par tactique la politique des yeux fer-

niés ! Combien d’autres se laissent aveugler facilement ; car te goût de jouir développe notre humeur sociable et ce sont les pires libertins qui font les meilleurs compagnons. Non, les bonnes mœurs dussent-elles en souffrir au nom de la vérité, avoue que les Priola£ rencontrés dans la vie réelle sont rarement frappés par l’opportune hémiplégie de dernier acte; qu’ils jouissent au contraire d’une santé insolente alors que les petits bourgeois vertueux geignent sous leurs accès de rhumatisme ; et que tous les heureux exemples de leur existence semblent justifier cet axiome : le cynisme est la science de vivre.

Grisé par ses propres paroles, le llegmatique Labrousse s’animait ; et ses propos trahissaient la joie de son succès récent. EsLce que tout ne s’arrangeait pas, en somme, avec les femmes, pour les privilégiés dont l’ascendant savait s’imposer à leur esprit de créatures impressionnables ? Il éprouvait autant de plaisir d’avoir obtenu enfin l’indifférence d’Adrienne qu’il en eût ressenti à obtenir les faveurs d’une maîtresse désirée ; car, sous une apparer^e contradictoire, c’était le môme

TH 10 D’AMol K

sentiment qui l’enivrait : le triomphe dêtrc plus ' fort que la volonté adverse.

Edmond Descombes, cédant instinctivement au besoin de désapprouver toute opinion émise par Robert, objecta :

— Et le drame passionnel ?... son danger effectif... ta théorie le supprime?

— Certes...

Labrousse poursuivit avec assurance :

— Le drame n’est jamais passionnel...

Descombes interrompit :

— Mais tu nies l’évidence... ouvre, au hasard, la Chronique des tribunaux et le premier fait divers te donnera tort : tout crime de femme est un drame passionnel.

Robert répliqua posément :

— Pardon... J’admets le drame, mais je nie la passion. Tu me cites le fait : j’en discute la cause. La femme qui assassine son amant ou son mari obéit rarement à une impulsion passionnelle. Je suis même persuadé qu’elle est incapable physiquement de tuer l’homme qu’elle aime.' Elle peut, dans un élan de jalousie violente, souhaiter sa

mort ; mais elle ne pourra pas faire le geste meurtrier. Au fond d’un crime dit passionnel, il y a toujours des raisons obscures, louches, secrètes, qui partent du cerveau et non point du cœur : parfois, c’est un calcul d’intérêt dont la flamme cupide s’abrite derrière l’écran hypocrite d’une vengeance amoureuse : combien d’épouses trompées, en armant le revolver, songeaient à leur avenir de veuve libérée plus qu’à la trahison conjugale ! Parfois, c’est le prestige de l’auréole rouge : une linotte détraquée tirera sur son amant afin de ressembler à l’héroïne d’un feuilleton malsain. Et parfois, c’est aussi une manifestation désespérée de la misère humaine où, dans un geste d'envoûteuse , la femme, lasse de souffrir, poignarde le symbole de la vie en frappant l’homme qui la lui révéla.

Labrousse conclut en souriant :

— Mais le véritable amour est-il si tragique ? Le carquois d’Eros est noué de faveur rose et ses flèches n’ont jamais blessé à mort. Une tendresse sincère ne sait point haïr. Elvire se sentira toujours désarmée en présence de l’infidèle.

Edmond Descombes dit en regardant sa femme, : -j Quel est l’avis des dames sur ce chapitre ?

Adrienne va nous exposer son point de vue.

La jeune femme s’était assombrie tandis que \ Labrousse parlait. Chaque phrase do Robert l’at- \ teignait en plein cœur : certes, en face de lui, elle restait désarmée, sans force pour haïr, sans cou- ] rage pour nuire, incapable physiquement de n’étre pas émue amoureusement par le premier homme qui l’avait subjuguée... Ah ! qu’il connaissait bien les femmes !

Et d’autre part, la sourde satisfaction de délivrance qu’exprimait l’avocat en proclamant l’impunité qui préserve l’homme de plaisir la froissait au plus profond de sa sensibilité.

Ce fut ce dernier sentiment qui prédomina. En répondant à la question de son mari, elle s’efforça de répliquer à l’attitude de Labrousse, froideur pour froideur, orgueil contre orgueil.

Et Adrienne déclara nonchalamment, voilant l’éclat de son regard sous ses paupières mi-closes :

— Je pense absolument comme M. Labrousse, qu’on accorde beaucoup trop d’importance aux

choses de l’amour... Et surtout, qu’on attribue par erreur à ce sentiment des actions qui dépendent presque toujours d’un autre ordre d’idées... La femme est une grande imaginative : elle se figure éprouver ce que son esprit lui suggère. Souvent, son existence sentimentale reste purement Active ; à travers la réalisation d’aventures vulgaires, c’est le spectre de ses rêves qu’elle poursuit...

Elle ajouta d’un air réfléchi :

- Et puis, il n’y a que deux catégories de femmes qui soient capables de véritable passion : celles qui n’ont jamais manqué de rien ou celles qui n’ont rien ; les unes, parce, que leur oisiveté leur laisse toute liberté de cœur ; les autres, parce que l’amour est le luxe de la misère. Le sentiment ne règne en maître que sur la grande fortune ou l’absolue détresse. Mais la moyenne des femmes, celles qui bénéficient d’une position tout en luttant contre les difficultés quotidiennes ; celles qui connaissent les soucis de l’ambition, du travail, de l’attente ; celles qui roulent leur rocher avec la fièvre d’atteindre le but et l’appréhension de retomber sous le poids d’une charge trop lourde,

comment pourraient-elles faire, de l’amour, leur univers ?... s’absorber dans un sentiment uni- : que ?... Leur tête est trop prise, leur vie trop active... Oui, nous devenons peu à peu insensibles j à force d’être talonnées par les exigences de l’existence matérielle, quand nous ne sommes ni assez 1 riches pour nous blaser de ses satisfactions ni : assez pauvres pour savoir les mépriser. Nous ne S rêvons plus au Prince Charmant, mais à la stabi- i lité de nos désirs pratiques... Et nous cessons d’aimer l’amour du jour où nous aimons la jouissance.

Adrienne s’adressa directement à son mari :

— Tu demandais l’opinion des femmes sur ce chapitre, Edmond : la voilà, franche et entière ; mais elles ne la confessent jamais, parce qu’elles ont rarement l’aveu cynique et préfèrent continuer de jouer leur petite comédie romanesque d’aspirations poétiques par pure coquetterie : le bleu d’azur est une couleur qui sied également aux brunes et aux blondes. En résumé, l’amour de la femme s’appelle sentimentalité ; celui de l’homme libertinage ; mais l’amour tout court est un mot dénué de sens.

Edmond Descombes était trop profondément épris de sa femme pour ne point discerner le désespoir orgueilleux qui grondait sous cette amertume dédaigneuse ; mais Robert ne douta pas un instant de la sincérité de ces propos que s’assimilait si bien sa propre mentalité. Le langage d’Adrienne lui parut l’expression môme d’une raison probante, la définition d’une vérité humaine.

Par un revirement inexplicable chez cet être de tempérament rassis, simple sensuel au cœur sec, Robert Labrousse ressentit une étrange mélancolie, subitement attristé par ce néant de l’amour ; envahi d’un regret instinctif à se représenter la lamentable idole, le squelette qui se révèle à nous dès que nous l’avons dépouillé des parures d’illusums sous lesquelles nous l’adorons dieu.

Il l’exprima tout haut, d’une voix songeuse :

- Le réel et l’insoupçonné châtiment des libertins, M mo Descombes ne vient-elle pas de nous l’exposer sans le savoir?... Le remords, non d’avoir mal vécu, mais d’avoir mal aimé !... Le vide affreux que laisse en notre âme le souvenir de ces intrigues perpétuelles qui nou^ blasent sans nous

Tl U U D’AMOUR

ÜflÜ

assouvir... La déception cuisante d’avoir été, peut* | tMre, dupe de soi-môme... Et lu sensation encore. I plus cruelle d’ignorer s’il eût mieux valu suivre i une voie différente... L’éternel mythe du faible | Hercule entre Tryphé et'Arélé, du héros hésitant 1 vaincu par son doute... car la fable le montre I triomphant de la tentation et nous le retrouvons i pourtant, plus tard, aux pieds d’Omphalc...

Adrien ne le considéra d’un air troublé ; Edmond ? lui lança un regard étonné ; mais l’avocat pour- j suivait, sans y prendre garde :

— Quel est l’homme qui n’ait pas médité cette j pensée de Marcel Prévost : « L’amour, la volupté, j comme toutes les notions essentielles, sont, au i fond, contradictoires. Et lorsqu’un esprit humain est assez pénétrant pour percevoir ces contradictions, il suffit qu’il ait irréparablement choisi l’une des deux formes opposées de l’amour pour que l’autre forme se précise, se fasse désirable, et vienne le tenter en lui suggérant : « Tu t’es trompé... C’est moi qui étais l’amour... C’est moi qui étais la volupté... »

Adrienne regardait Labrousse avec inquiétude,

TRIO d’amour 217

cherchant une allusion dans ses paroles ; et Descombes, de même, avait peine à dissimuler sa surprise irritée. Robert, qui s’était exprimé sans la moindre arrière-pensée, s’aperçut enfin de leur malaise et comprit sa maladresse. Alors, pour effacer la mauvaise impression causée par son étourderie, il quitta brusquement le ton grave et conclut avec enjouement :

- Quant à moi, je nierai toujours, obstinément, l’influence d’une Providence vengeresse sur la fin de don Juan ou de Priola... Et pour me faire changer de conviction, il faudrait rien moins que l’apparition du commandeur : or, je n’ai jamais rencontré ce mauvais soupeur... Une cigarette?

Labrousse tendait son étui vers le député. Les deux hommes firent machinalement tous les menus gestes des fumeurs, tandis qu’Adrienne chipotait rêveusement une grappe de raisin. Le dîner s’achevait en silence. Robert s’efforça encore une fois de ranimer la conversation ; à propos d’une cigarette éteinte, il commençait une dissertation laborieuse sur la qualité des briquets à essence, lorsque la porte de la salle s’ouvrit avec fracas.

Descombes, croyant à l'incorrection du garçon qui venait desservir, s'apprêtait à gronder contre cette intrusion bruyante. Il s’arrêta, médusé c’était M mo Labrousse qui entrait.

Robert, ahuri à la vue de sa femme, éprouva plus de stupeur que d’appréhension, rassuré par la présence de ses amis qui lui serviraient à justifier son alibi. Adrienne, moins étonnée que les deux hommes, constatait qu’elle ne s’était point méprise en croyant reconnaître Cécile sur la place du casino, une heure auparavant.

Et Descombes, prêt à seconder Robert mais amusé néanmoins par la scène inattendue qu’allait subir son ami, pensa avec un sourire gouailleur : « Eh bien ! mais la voilà, la statue du Commandeur ! »

Le premier clerc de M° Labrousse, le fidèle Arnaud, type de l’employé assidu vieilli sous le harnais, aimant son bureau comme une habitude, avait fini par suppléer son patron auprès des clients de l’étude depuis que Robert multipliait ses absences.

Il devenait peu à peu leur confident et leur conseiller. Il avait une bonne figure soigneusement rasée, aux pommettes roses et grasses de sanguin gourmand, qui lui donnait une apparence ecclésiastique, un air de confesseur laïque qui inspirait confiance aux femmes. De surcroît, Arnaud était prolixe et potinier. Or, il est à remarquer qu’à rebours de toute logique, les bavards nous incitent aux confidences : à force d’être indiscrets, ils nous entraînent à parler, malgré nous, par la

force inconsciente du verbe. La parole est comme ; i la boisson, à haute dose elle nous étourdit.

Quand Robert n’éUiit pas là, les clients s’attar- ] daient plus volontiers à jaser avec Arnaud.

Labrousse, lui-même, était tenu de faire con-tj fiance à son clerc : celui-ci était le seul à connaître | la véritable adressé du patron, pendant ses esca-1 pades, afin de savoir où lui télégraphier en cas '] d’événement inopiné.

Ce matin-là, Arnaud, désœuvré, appuyé contre I une des liantes fenêtres de l’étude, contemplait d’un air béat le va-et-vient des autos, des passants, ! les maisons d’en face. Il murmura, très intéressé : 1

— Tiens !... On fait le ravalement chez Chose... 1

Et regarda indéfiniment les échafaudages.

Soudain, au ronflement d’un moteur, il reporta ses yeux sur la rue : une voiture s’arrêtait à la porte. Un gros homme en descendit lourdement. Arnaud reconnut M. Cayenne-Duval, le fabricant de savons, un des plus importants clients de Robert après Descombes.

Le gros homme entra dans l’étude en soufflant et salua Arnaud avec une effusion vulgaire de plé-

béien cordial. Ce parvenu, à qui son avocat imposait par sa distinction d’homme du monde, se sentait plus à l’aise avec le principal clerc ; bavards, curieux et communs, ils se reconnaissaient de môme nature et sympathisaient par attraction de race.

Tout de suite, après avoir déblayé les questions d’affaires, Gayenne-Duval attaqua avec sa familiarité goguenarde :

— Devinez où j’ai rencontré Labrousse, hier ?

Arnaud s’étonna :

— Le patron ?... ce n’est pas possible ! Il n’est pas à Paris.

L’industriel expliqua :

— J’arrive de voyage... je suis rentré ce matin.

Arnaud murmura, réservé — mais son sourire

démentait ses paroles :

— Alors, vous venez de Bourges où le patron est en train de plaider... officiellement?

Gayenne-Duval plaisanta :

— Bourges, port de mer sur la Méditerranée... Labrousse nous enseigne une géographie inédite.

Le clerc interrogea, avec une curiosité avide :

*** trio d’amour

— Ainsi, vous l’avez vu, à Monte-Carlo ?

— Oh ! en un éclair : je l’ai croisé, au casino, comme j’allais descendre à la gare... je ne me suis pas arrêté, de peur de rater mon train... et puis, je n’aurais pas osé l’aborder : il était en trop bonne compagnie...

— Qui cela ?

Son ami, ce député, vous savez bien... Ces messieurs avaient emmené deux jolies femmes...

Et, désignant l’étude d’un geste circulaire, il ajouta :

— Je comprends pourquoi la petite n’est plus ici !

Interloqué, Arnaud questionna :

— Quelle petite ?

— Ben, la brunette... l’autre dactylo, voyons !

Et il ricana lourdement :

— Ce n’est plus sur sa machine qu’elle tape, maintenant, c’est sur son portefeuille.

Oh ! le bonheur irrésistible, le besoin voluptueux de la médisance : cela existe comme une espèce d’appétit physique ; le plaisir, la jouissance infinie de savourer les paroles délatrices ainsi

qu’un bonbon acidulé qui fond lentement dans la bouche en piquant agréablement la langue.

Sitôt le client parti, tous les employés se groupaient autour d’Arnaud, commentant l’aventure d’Adrienne Forestier, cette heureuse Adrienne qui, alors qu’ils l’avaient crue renvoyée par Robert dans un moment d’humeur, avait au contraire la chance de faire la conquête du patron. Et ils se remémoraient, avec cette abondance de détails insignifiants qui caractérise la minutie des sédentaires observateurs, les moindres incidents relatifs à la jeune fille, son zèle amoureux, sa faveur grandissante, ses sorties fréquentes, les fausses colères du patron contre elle — pour leur donner le change, sans doute.,..

M Ile Claire susurrait, d’une voix fielleuse :

— Vous rappelez-vous le jour où elle s’était tellement fardée...

La vieille fille eut tort d’attirer l’attention sur elle en se mêlant à la conversation.

C’était une de ces créatures anguleuses et pointues, dont les traits révèlent une sécheresse, une aigreur, une âpreté qui rebutent le physionomiste.

TRIO D’AMOUK

Sa maigreur osseuse trahissait les rancœurs ina-1

vouées d'un célibat mal supporté. Sa figure bi-j lieuse suait l’envie; et les paroles mordantes 5 qu’exprimaient ses lèvres jaunes et pincées, coulaient comme le jus acide d’un citron qu’on presse. ;

Elle inspirait encore plus de moqueries aux clercs qu’Adrienne n’avait excité de jalousies de collègues.

Aussi, cessant de médire de l'une pour s’offrir le plaisir plus vif de railler l’autre, Arnaud insinua-t-il :

— Hé ! le patron est connu pour ses goûts volages... Mademoiselle Claire n’a qu’à bien se tenir... peut-être qu’un jour ce sera son tour !

Un rire général salua cette plaisanterie. Ulcérée, la vieille fille se recula silencieusement, telle une vipère qui rentre sous le buisson. Une haine froide, faite d’envie, de fausse pruderie, de prétentions mortifiées, l’irritait de rancune contre Labrousse et contre Adrienne, — quoiqu’elle n’eût aucun grief personnel à faire valoir, aucun tort à reprocher au patron correct ou à l’ancienne collègue.

Mais une vieille fille laide pratique la jalousie à vide : n’ayant point d’amant en propre, il lui semble qu’elle soit trompée par toutes les maîtresses heureuses. Elle ne pardonne pas à un homme de passer près d’elle au bras d’une femme. Sa solitude et son inutilité la révoltent à la vue d'un couple. Après avoir commencé par être une créature stérile au point de vue social, une vieille célibataire est incitée fatalement à devenir une créture nuisible — ainsi que tout être improductif.

Poussée à bout par les gouailleries des. clercs, M 110 Glaire éprouva le mauvais désir de se venger — non d’eux qui la froissaient sciemment — mais de l’innocente Adrienne et surtout du « patron », de cet homme injuste qui se contentait d’allouer mesquinement deux cents francs par mois à. l’une de ses dactylographes alors qu’il promenait l’autre sur la Riviera.

Ce qui rend les actes des femmes si dangereux, c’est qu’ils sont presque toujours impulsifs, irréfléchis, et néanmoins aussi précis que s’ils résultaient d’un long calcul,

Une demi-heure après cette scène, M Ue Claire 1 montait è la porte Maillot dans le tramway de Saint-Cloud. Elle descendait au Val-d’Or, s’orientait sur le boulevard de Versailles, cherchant, parmi les villas blotties dans la verdure, la maison de campagne de M. Labrousse.

Elle la découvrit enfin... Villa Cécile.

Une grande pelouse et un petit enfant. Assise devant le gazon, une jeune femme mélancolique et rêveuse caressant la tête blonde du gar- ; çonnet.

Ce spectacle tranquille qu’offraient ses victimes inoffensives ne désarma pas la vieille fille : au contraire, il envenima'encore ses rancœurs d’isolée. Cette femme, c’était une épouse, une mère... une autre sorte d’être exécré des célibataires femelles.

M Uo Claire glissa une enveloppe dans la boite aux lettres de la grille ; elle tira la sonnette, puis " se cacha vivement. Et ce fut l’enfant, accouru au bruit, qui retira de la boîte le perfide message et retourna en gambadant le porter joyeusement à sa mère.

Cécile décacheta la lettre : papier banal, texte écrit à la machine...

Elle lut :

« Tandis que vous croyez votre mari à Bourges, « il est à Monte-Carlo et pas seul. L'affaire qu'il ■ « est censé traiter se nomme Adrienne Forestier : « vous ïavez connue employée chez lui. Il ne vous « a sans doute pas informée des nouvelles fonc- « lions qu'il lui a conférées depuis qu'il lui a fait « quitter sa maison.

« Si vous tenez à vous renseigner , libre à vous « de troubler leur voyage de noces. »

Et la sycophante avait négligé de signer : Un Ami sincère !...

Cécile restait atterrée par cette dénonciation dont, la véracité lui apparaissait indéniable. Dans sa précipitation haineuse, M ll ° Glaire avait omis les précautions les plus élémentaires.

Au premier examen, M me Labrousse reconnaissait. le papier pelure du bureau à son format particulier qui révélait la suppression de l’en-tête, portant les traces d’un coup de ciseaux brusque.

228 TRIO d’amour

Elle reconnaissait aussi — son mari lui envoyait parfois des messages dictés — uri défaut spécial de la machine : les e mal indiqués, les a écrasés sous une bavure d’encre.

La lettre anonyme partait de l’étude, vengeance de clerc ou d’employée : n’était-ce pas la preuve de l’exactitude de ses assertions ?

Et Cécile, à travers son désarroi, voyait surgir tous ses soupçons passés : l’intrusion de cette dactylographe inconnue, superflue, soi-disant recommandée par Descombes; cette Pille bizarre, trop jolie, trop maquillée, qui appuyait sur Robert la caresse ardente de sesgrands yeux trop insistants... Le souvenir de leur unique rencontre assaillait M me Labrousse, précisant cruellement ses doutes.

— Ah ! c’était vrai...

Elle relisait la lettre avec une attention intense et douloureuse ; ces mots corrects et brefs, plus cruels qu’une injure grossière, accusaient strictement les coupables. Ils la brûlaient et la torturaient. Une fièvre soudaine faisait battre ses artères ; elle se sentait la tête chaude et les mains glacées.

Mais, impassible en apparence, Cécile agençait un plan.

Elle aussi, vraiment femme, avait la décision aussi rapide que violente.

Tout à coup, M mo Labrousse se leva, s’élança vers la remise en appelant :

— Eugène... Eugène !

Le chauffeur s’extrayait de dessous la voiture, sans veste ni gilet, les mains encombrées de chiffons graisseux.

Cécile ordonna d’un ton net :

— Je veux aller à Bourges, tout de suite...

Soyez prêt, le plus rapidement possible...

Le chauffeur s’empressa d’obéir, sans réflexion. Il aimait son métier à la façon d’un sport. Il comprit que la patronne était agitée par une impatience folle. La perspective de parcourir deux cents kilomètres à une allure vertigineuse enchanta cet homme.

Une demi-heure plus tard, l’auto dévalait sur la route de Versailles, cornant sans trêve, dans un flot de poussière.

M me Labrousse, assise à côté d’Eugène, semblait

TU lu D’AMOUR

avoir communiqué magnétiquement sa fièvre d'impatience au chauffeur dont la tète volontaire, tendue en avant, exprimait cette seule idée : arriver au but, vite... Et la machine trépidante, roulant, virant, s’engouffrant en trombe dans les chemins de traverse, donnait l’illusion d’être pareillement actionnée par la force de volonté qui émanait de Cécile ; filant comme un éclair qui raserait le sol, toujours plus vite, avec la sûreté téméraire d’une bête mécanique asservie à une folie féminine.

La jeune femme se laissait étourdir par la vitesse de cette course accélérée qui l’emportait sur la route d’Orléans. Elle cessait de penser, s’abandonnant avec délice à cet anéantissement passager, perdant conscience de la réalité ; elle avait la sensation d’être identifiée à cette chose roulante et de sombrer dans un vertige indéfini,..

Ils entrèrent dans Bourges au milieu de l’aprèsmidi. L’auto, grise de poussière, stoppa devant la maison du client de Robert.

L’avocat obéissait à un principe de prudence dangereuse : il invoquait toujours un alibi a moi-

lié exact pour déguiser ses fredaines. Il avait bien réellement une affaire à Bourges. Cécile connaissait môme son client qui était venu dîner à Saint- Cloud durant l’un de ses séjours à Paris. Mais Itobert avait négligé de venir à Bourges avant de partir pour Monaco.

Cette tactique conjugale était maladroite : un demi-mensonge se contrôle, donc se découvre, plus aisément qu’une invention forgée de toutes pièces.

La sécurité dont Labrousse avait joui jusqu’à présent l’empêchait d’apercevoir les défauts de ses naïfs prétextes ; il se reposait sur la confiance de sa femme. *

M ul ° Labrousse fut ainsi très promptement édifiée.

A peine fut-elle introduite chez le métallurgiste, client de l’avocat, que son hôte, abrégeant les politesses d’usage, s’empressa de questionner avec sa brusquerie d’industriel pressé :

— Labrousse n’est donc pas avec vous ?... Moi qui le prie dans toutes mes lettres de venir à Bourges dès qu’il le pourra !

— Je vous enverrai bientôt mon mari ; répondit

TltlO D’AMül'U

Cécile avec une ironie dissimulée. Je vais le re-1 joindre dans cette intention.

Après avoir dit cela, par exemple, elle ne se l souvenait plus du tout de ce qui s’était passé. Un V trou dans sa mémoire. La force obscure de sa vo-1 lonté, agissant tandis que sa raison demeurait paralysée — phénomène que déterminent les grandes émotions — l’avait poussée à se faire con-!s duire par Eugène à la plus proche station bifur- | quant sur le P.-L.-M. Puis, après avoir ordonné * au chauffeur de retourner à Saint-Cloud, elle pre- j liait un train déplorablement lent qui l’amenait :] à Nice par le Bourbonnais.

Elle arrivait à Monte-Carlo le lendemain soir. En sortant de la gare, les premières personnes ; qu’elle apercevait, c’étaient Adrienne et Robert sortant ensemble du casino !...

Elle les suivait, machinalement, sans but, sans force, intimidée à présent à l’instant d’agir. Elle voyait Descombes se joindre à eux ; ils entraient tous trois au Thulette palace.

Cécile pénétrait à leur suite dans le hall de l’hôtel ; s’informant au bureau :

— Le numéro de la chambre de M. Labrousse ?

—-Nous n’avons pas de voyageur de ce nom.

Cécile insista :

— Je viens de le voir passer avec M. Descombes.

— C’est M. Descombes qui habite ici. Il a l’appartement 132.

Cécile craignit d’éveiller la méfiance de ces gens d’hôtel. Elle était couverte de poussière dans sa tenue de voyageuse, ne s’étant pas brossée depuis la veille.

Le secrétaire de l’hôtel interrogea :

- Madame désire parler à M. Descombes ?

Il était devenu obséquieux tout à coup. Ce changement de manières était dû au rapide coup d’œil averti, ce regard de limier et de policier, dont il avait inspecté la voyageuse : son attention était requise par deux détails favorables : les chaussures qui, sous leur couche poudreuse, s’avéraient de bonne coupe et de fin chevreau ; — et, surtout, la riche mallette de voyage que Cécile tenait à la main, son nécessaire coquet qu’on devinait garni de précieux flacons de cristal, d’étuis de

TRIO n’AMOUR

cuir, de menus objets inutiles absolument indispensables à la femme qui voyage.

Cette inconnue décelait, par ces détails d’élégance, un luxe de bonne compagnie.

Le secrétaire, humanisé, répéta :

— Madame veut-elle qu’on prévienne M. Descombes ?

Une odeur chaude de viande rôtie s’exhalant par l’entre-bâillement d’une porte fit presque défaillir Cécile : elle songea seulement qu’elle était à jeun depuis vingt-quatre heures. Un vertige l’étourdissait.

Elle glissa une œillade d’envie vers la salle à manger et répliqua :

— Non, merci, tout à l’heure... Je vais dîner d’abord ; je meurs de faim.

Cette attitude rasséréna complètement le gérant : une cliente affamée et cossue n’est jamais suspecte.

Cécile s’installa dans un coin de l’immense salle. Elle choisit n’importe quel plat sur le menu ; le garçon prit la commande et disparut, sans espoir de retour, Mais le sommelier se montra plus

prompt : il apporta aussitôt la demi-bouteille de Bourgogne et la déboucha. Cécile but avidement, ont en mâchant des bouchées de pain : dans l’état de faiblesse où elle &e trouvait, l’effet du vin se manifesta immédiatement. Une chaleur intense circula dans ses veines ; sa colère se ranima en môme temps que son énergie. Elle éprouva le besoin ardent d’une explication immédiate avec son mari, outrée de le savoir si près et auprès de celle qu’elle croyait sa maîtresse.

Personne ne s’occupait de Cécile, inaperçue dans son coin. Elle se leva doucement et quitta la salle.

Dans l’escalier, elle s’orienta, monta un étage. Sur ie palier, elle fut croisée par un garçon de service qui ne la regarda môme pas, la prenant pour une locataire de l’hôtel.

Au second étage, en face d’un immense couloir dont on n’apercevait pas le fond, une plaque indiquait : Du numéro 80 au numéro 150. Et c’était une enfilade d’appartements fermés.

Cécile suivit le couloir en regardant aux portes. Arrivée au numéro 132, elle aperçut un garçon

qui sortait, portant des plats vides. Elle comprit qu’ils avaient dîné chez eux.

Une fureur grandissait en elle, à la pensée de ce tendre et galant souper d’amoureux, presque en tête à tète ; car, pouvait-on compter pour tiers le paternel et complice Descombes ?

Brutalement, Cécile poussa la porte, s’élança...

Robert Labrousse restait stupide d’étonnement en face de sa femme ; l’arrivée inopinée de Cécile le plongeait dans un monde de conjectures : que s’était-il passé ? Comment le savait-elle ici ?

Adrienne, étreinte d’une frayeur vague s’était rapprochée instinctivement de son mari. Descombes arborait la mine ennuyée, pacificatrice et goguenarde d’un ami intime qui va se trouver forcé d’intervenir dans une querelle de ménage. Et Cécile, incertaine, troublée, trop bouleversée pour parler, ne savait comment exprimer la tempête qui se déchaînait en elle, tout interdite dans ce rôle nouveau d’épouse outragée.

Que faire ? que dire ?

Tous quatre éprouvaient le même sentiment de désarroi. Ils se regardaient en silence, gênés,

thio d'amour

désorientés par cette situation anormale pénible.

Robert reprit, le premier, son sang-froid. Incapable de s’imaginer qu’il avait été rencontré l’avant-veille, dénoncé la veille et qu’en trentetrois heures, sa femme, sa frêle et timide Cécile avait pu recevoir ce choc, réagir au point de vérifier les preuves de la trahison et venir aussitôt confondre le trompeur, il s’égara dans des suppositions beaucoup plus vraisemblables que la vérité.

Procédant par déduction, il réfléchit : « Par qui a-trelle pu apprendre que je suis à Monte-Carlo ?... Par la seule personne qui sût mon adresse ici : Arnaud... C’est une gaffe d’Arnaud. »

Irrité contre son employé, il se calmait à cette pensée : « Non, Arnaud est trop fin pour commettre de oes bévues... S’il a livré le secret de mon séjour à Cécile, c’est qu’un motif grave l’y a déterminé... Il s’est produit certainement un fait nécessitant cette révélation... Par conséquent, U aura inventé en même temps quelque prétexte qui justifie ce mystère aux yeux de ma femme : û

moi de le deviner en interrogeant adroitement Cécile. »

Il s’écria, jouant l’assurance et feignant une spontanéité tardive :

— Que se passe-t-il, chère amie ?... Je suis horriblement inquiet en te voyant, car je prévois quelque événement fâcheux... Il a fallu une raison bien puissante pour qu’Arnaud oubliât la discrétion professionnelle qui nous était imposée...

Agacé qu’aucune interruption de Cécile ne le mît sur la voie, Robert insista :

— Car c’est Arnaud qui t’a prévenue ?

— Oui ; balbutia Cécile, 'd’une voix indistincte.

Elle considérait d’un œil hagard Adrienne qui

semblait figée par une peur muette, Edmond qui souriait avec gaucherie ; et son regard de suppliciée se reportait sur son mari, avec une expression d’orgueil blessé et d’amer reproche.

« Quelle chance, pensa Robert, que j’aie fait partir Mistiche 1 »

Il avait besoin de se répéter qu’il était fort innocent, — ici, servi par son étoile, — pour oser

s’aventurer davantage dans cette enquête malaisée.

Il poursuivit, à tout hasard :

•— Arnaud t’a expliqué pourquoi j’avais été obligé de quitter Bourges, laissant tout à cause de... cette chose urgente ?

— Oui ; murmura Cécile, en continuant de le dévisager fixement.

Labrousse songeait : « Qu’est-ce qu’Arnaud a pu lui raconter, sapristi !... Je donnerais beaucoup pour l’apprendre. »

Il lançait des œillades d’appel du côté de Descombes. Le député s’efforça d’intervenir. Il eut cette pauvre inspiration :

— Avez-vous dîné, chère madame ?

Et, se tournant vers Robert :

— Ta femme semble exténuée de fatigue...

Mais il s’arrêta, foudroyé par le regard méprisant que lui jeta Cécile.

Labrousse reprit :

— Enfin, quel est le motif de ton voyage ? Est-ce une catastrophe, une mauvaise nouvelle ?

Il eut l’audace d’ajouter :

— Tu as une attitude bien singulière...

Cécile se redressa, indignée, et déclara d’une

voix coupante :

— J’ai que... j’arrive de Bourges.

« Patatras ! pensa Descombes- Il s’est enferré ! »

Trop combattif pour se' laisser démonter, Robert s’écria :

— Eh bien, oui, là !.'.. je t’ai menti... Il s’agit d’une obligation d’honneur... J’avais juré de taire ce voyage, cette affaire... seul, Arnaud était dans la confidence... Tu comprends qu’il m’a fallu des raisons toutes-puissantes...

— Pour rejoindre M 1,e Adrienne Forestier ; acheva Cécile, d’un ton sarcastique.

Robert fut interloqué. Mais, illuminé d’une inspiration soudaine au nom d’Adrienne, voici qu’Edmond Descombes ripostait avec bonhomie :

— Evidemment!... Alors, vous comprenez qu’il ne pouvait pas vous en parler.

Défiante, Cécile toisait le député.

Comprenant l’intention d’Edmond Descombes, Labrousse saisit la balle au bond.

Il commença :

— Tu ignorais, ma chère Cécile, qu’Edmond a épousé M Ue Forestier il y a quelques mois...

Edmond continua :

- Nous avions, ma femme et moi, des raisons d’ordre personnel pour ne donner aucune publicité à notre mariage... vous me permettrez de n’ajouter rien de plus : cela entre dans le domaine intime.

Robert reprit vivement :

— Toujours est-il que lorsque Descombes m’a appelé ici par dépêche, comme je ne savais s’il continuait de garder le secret de son mariage, j’ai observé — dans le doute — une discrétion absolue et j’ai prétendu que j’allais à Bourges afin d’éviter toute question embarrassante.

Cécile Labrousse examinait profondément M*" 6 Descombes.

Adrienne, d’abord inquiète puis décontenancée, avait mal réprimé un sourire furtif en se voyant choisie pour fournir l’alibi de Robert. L’ironie des choses lui inspirait à la fois une envie de ricaner et de pleurer. Elle qui, à cette minute vibrait d’un émoi, d’une jalousie presque semblable à celle de

M me Labrousse — c’était elle qui allait servir à justifier Robert. A l’aide de quel prétexte : le mystère de son mariage ! De cette union cachée aux Labrousse — et pour quelle raison !... Non ; la vie est trop sinistrement comique, par moments !... Adrienne ébauchait un rictus amer.

L’avocat, ennuyé du silence persistant de sa femme, appuyait :

— Tu vois qu’il n’y a, dans toute cette histoire, qu’un simple malentendu... auquel je dois une apparence bien ridicule de mari coupable...

quand, au contraire, ton arrivée à l’improviste me surprend dans la compagnie très innocente de nos amis.

Descombes jugeait bon de remarquer :

— C’est donc moi qui suis fautif : je vous ai alarmée sans le vouloir, chère madame.

Cécile se contraignait, retenant ses mouvements nerveux, comprimant l’émotion qui l’étranglait. Sa figure blême, ses lèvres pâles, son teint décomposé 1 vieillissaient subitement et l’ennoblis-

soi. .t de beauté douloureuse.

Soudain, son indignation éclata. S’adressant

aux deux hommes interdits, Cécile, désignant Adrienne d’un doigt insolent, s’exclama avec véhémence :

— Cette femme... Tenez I cette femme que je devrais détester pourtant, eh ! bien, je la méprise moins que vous... Au moins, elle n’est pas assez vile pour mentir, elle !

Avant que ses interlocuteurs fussent revenus de leur surprise, effarés par cette sortie, elle continuait d’un accent passionné :

— Tandis que vous parliez, je l’observais... Mais toute son attitude vous accuse, malgré elle... Vos inventions sonnent faux, quand son regard dit vrai... Elle a commencé par trembler pour Robert, à mon entrée... Elle a souri devant vos misérables défenses, vos erreurs, vos contradictions... A pré- . sent, elle rougit de se sentir devinée. Et vous voudriez m’abuser, lorsque je n’ai qu’à regarder cette femme pour voir qu’elle est amoureuse de mon mari I

— Cécile !

M me Labrousse se taisait, domptée par l’intonation impérieuse de Robert, étonnée de la sensa-

tion que causait sa dernière phrase. Adrienne avait caché son visage dans ses mains ; et Descombes prenait un air dur, ce qui est l’expression de souffrance des hommes.

Edmond dit avec dignité :

— Je ne puis supporter qu’on traite ma femme...

Cécile coupa :

— Oh ! je vous en prie, Descombes, cessez votre comédie ! Vous ôtes un paravent qui a trop servi... on voit à travers.

Le député protesta, en se forçant à rire :

— Ah ! çù, ma chère amie, vous croyez donc qu’on vous monte le coup? Faut-il que j’exhibe des pièces légales, comme pour un passeport ? Je vais vous prouver que nous sommes légitimement unis.

Joignant le geste aux paroles, il passa dans la pièce voisine afin d’y prendre ses papiers.

Robert Labrousse fut horriblement gêné de rester seul entre ces deux femmes. Il ne savait quelle contenance adopter. Cécile l’impressionnait, l’intimidait, de se révéler soudain si différente. Où était sa blonde poupée insignifiante, docile, mo-

notone et minutieuse ? Il contemplait avec une sorte d'anxiété cette créature échevelée, aux yeux cernés, au visage tiré, sali, fatigué, enlaidi, tragique...

Puis, il regardait sournoisement du côté d'Adrienne, très sincèrement peiné que, dans le but de couvrir sa conduite, Descombes et sa femme se fussent attiré une telle avanie. Il se disait : « Comme ils doivent m’en vouloir. »

Il ne put s’empêcher de murmurer à voix basse :

— Je vous demande pardon, Adrienne...

Cécile s’était dressée, d'un jet brusque. Elle balbutia, outrée :

— Comment, tu oses... c’est à elle que tu fais des excuses... devant moi, à ta maîtresse !

Robert s’emporta ; il eut un cri de rage naïve :

— Mais sacré nom d’un chien, puisque je te jure que c’est faux !... Naturellement, je dis la vérité, alors tu ne me croiras pas... Ôui, j’ai eu des maîtresses ; oui, je t’ai trompée, c’est encore vrai... Mais pas avec Adrienne... c’est la femme de Descombes... Me croiras-tu, maintenant !

Exaspéré d’être incriminé d’adultère juste à pro-

pos de cette Adrienne qu’il n’avait jamais désirée, il eût voulu crier à sa femme le nom de ses vraies maîtresses, de celles, au moins, qu’on avait le droit de lui reprocher.

Cécile prit ses dénégations pour un excès d’amour.

— Ah ! tu la défends bien !

Ivre de jalousie, les yeux fous, les mouvements désordonnés, elle ébaucha un geste de menace.

Adrienne avait suivi cette scène avec une émotion grandissante. Elle ne savait plus où elle était ni ce qu’elle était. Quelqu’un l’accusait, la traitait ainsi que la maîtresse de Labrousse : et cette accusation faisait passer en son être une volupté ineffable, la calomnie lui apparaissait comme une espèce de réalisation de son impossible amour. Elle était reprise, à cet instant, par toutes ses folies passées, électrisée au contact de la passion de Cécile.

A l’instant où M mo Labrousse se précipita vers son mari, Adrienne, bouleversée de terreur, subit un phénomène étrange : elle douta de la réalité ; elle douta d’elle-même, de son passé, de sa mé-

moire. Suggestionnée par la conviction de Cécile, elle eut l’illusion qu’elle était bien la maîtresse de Labrousse et que sa femme venait de les surprendre, ensemble ; et qu’ils étaient coupables...

Elle eut le cri instinctif, le geste d’effroi d’une amante qui a peur du drame :

— Robert !

Et, d’un élan, elle se dressait entre eux, les bris tendus, offrant son corps comme un rempart contre l’agression possible de Cécile ; sans réfléchir, sans raisonner, sous l’empire d’une sorte de délire hystérique.

Son acte fut une preuve écrasante de la duplicité de Robert aux yeux de M me Labrousse. Comment suspecter de fausseté cette démence qui prenait l’apparence d’un aveu ?

Furieux, l’avocat saisissait les poignets d’Adrienne, écartait rudement la jeune femme en grondant :

— Taisez-vous donc, malheureuse... est-ce que vous divaguez?... ou le faites-vous exprès?

Il allait jusqu’à soupçonner Adrienne d’avoir inventé contre lui cette vengeance rafflnée.

Il voulut s’approcher de Cécile.

— Ne me touche pas I cria la jeune femme, hors' d’elle.

Robert haussa les épaules, agacé par cette scène, et chercha à lui prendre la main.

Cécile, physiquement horrifiée, à cette minute, par le contact de son mari, s’efforça de le repousser, de le frapper. Sa main tâtonnait sur la table, s’empara d’un objet de défense, et, armée involontairement — savait-elle ce qu’était cette chose froide posée sur la nappe ? — fit le geste de lutte, atteignit l’adversaire au cou.

Quelle argile molle et fragile protège nos muscles, nos nerfs, nos veines, notre vie : c’est une matière sans résistance où la lame s’enfonce d’un jet...

Robert, étouffé par le sang qui jaillit de la carotide, s’affaissa sans un cri.

TRU) L/AMOUH

Dans le train qui les emportait — Descombes avait voulu soustraire sa femme,- le plus tôt possible, à l’obsession du décor où le drame s’était déroulé — Adrienne et Edmond réfléchissaient, profondément absorbés.

Le député songeait, avec un vague respect superstitieux envers la « volonté inconnue », à ce hasard qui s’était abattu sur Labrousse au moment même où il ne fut point fautif. Et malgré toute l’affliction qu’il voulait éprouver de la fin brutale de son ami, Descombes était obligé de combattre en lui-même une indécente sensation de soulagement.

Pour comprendre la raison de ce sentiment férocement humain, il n’avait qu’à jeter les yeux sur Adrienne.

La jeune femme songeait : « Est-ce que l’amour ne serait vraiment qu’un phénomène hypnotique dont les manifestations cesseraient dès que cesse

d’agir l’énergie qui l’a suscité ? En dépit de tous mes efforts et de toute son indifférence, j’étais irrémédiablement possédée par cet homme, attachée, aimantée à lui. Et je sentais que mon âme serait toujours imbue de lui, quoi qu’il arrivât. Et voilà qu’il est mort. Si je l’avais aimé au sens strict du mot, je devrais éprouver une douleur atroce. Au contraire. Pour la première fois depuis près d’un an, je me sens l’esprit libre. Je puis regarder Edmond sans dégoût, avec affection. Mon immense, mon inguérissable désir de Robert, il me semble qu’il fut tué du même coup qui a tué l’homme. J’ai l’impression d’être exorcisée. Est-ce réellement cela, qu’on peut appeler l’amour ? Et cependant, j’ai souffert d’une passion d’amante ; j’étais sincère... Ou bien, n’est-ce qu’une cruelle loi naturelle : l’instinct d’exister qui nous pousse inconsciemment à rejeter de notre être, à oublier — avec une promptitude effrayante qui n’est peutêtre qu’une forme de la sagesse sacrée — ceux qui nous ont précédés dans le néant, et dont le souvenir nous attirerait vers leur nuit... »

Edmond Descombes suivait ces pensées sur le

visage d’Adrienne ; il assistait à cette résurrection sentimentale, il prévoyait un avénir de joie — oubliant vingt ans d’amitié pour rêver à la prochaine heure d’amour.

Alors, exprimant sincèrement, cyniquement te qu’ils constataient l’un, et l’autre en eux-mêmes, le député murmura d’un air de regret et de résignation :

- Dire que c’est la mort qui nous fait aimer à vivre !

Fin.

Paris. — lmp. Paül dupont (Cl.). — 211.3.19.

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