LA MAISON PATERNELLE
Sur la fin d'avril, Hippolyte partît pour Milan oô l'appelait sa sœur dont la belle-mère venait de mourir . George Àurispa avait projeté de partir aussi à la recherche du pays inconnu. Vers le milieu de mai, ils devaient se retrouver ensemble.
Mais, justement à cette époque, George reçut de sa mère une lettre pleine de choses douloureuses, presque désespérée. Dès lors, il ne pouvait différer davantage son retour à la maison paternelle.
Lorsqu'il eut compris que, sans autre atermoiement, son devoir lui prescrivait d'accourir là où était la vraie douleur, il fut envahi d'une angoisse où le premier mouvement de piété filiale fut peu à peu vaincu par une irritation croissante dont l'âpreté augmentait à mesure que surgissaient dans sa conscience, plus claires et plus nombreuses, les images du conflit prochain. Et
TRIOMPHA U£ l.A ilORT
cette irritation devint bientôt si acerbe qu'elle le domina tout entier, persistante, entretenue par les ennuis matériels du départ, par les déchirements des adieux.
La séparation fut cruelle plus que jamais. George traversait une période de sensibilité suraiguë ; l'exaspération de tous ses nerfs le tenait dans un état d'inquiétude continuelle. Tl paraissait ne plus croire au bonheur promis, à l'apaisement futur. Quand Hippolyle lui dit adieu, il demanda :
— Nous reverrons-nous ?
Lorsque, au moment de passer la porte, il lui donna sur la bouche le dernier baiser, il remarqua qu'elle abaissait sur ce baiser une voilette noire ; et ce petit fait insignifiant lui causa un trouble profond, prit pour son imagination l'importance d'un sinistre présage.
En arrivant à Guardiagrele, dans la ville natale, dans la maison paternelle, il était si exténué que, quand il embrassasamere.il se mit à pleurer comme un enfant. Mais ni cet embrassement ni ces larmes ne le réconfortèrent. Il lui sembla qu'il était un étranger à son propre foyer, qu'il visitait une famille qui n'était, pas la sienne. Cette singulière sensation d'isolement, éprouvée déjà en d'autres circonstances vis-à-vis de ses proches, se réveillait à cette heure, plus vive et plus importune. Mille petites particularités de la vie lamiliale l'irritaient, le blessaient. Pendant le déjeuner, pendant le dîner, certains silences où l'on n'entendait que le bruit des fourchettes lui donnaient un malaise insupportable. Certaines délicatesses dont il avait l'habitude recevaient à chaque instant un heurt brusque, un choc douloureux. L'air de discorde, d'hostilité, de'guerre ouverte qui pesait sur cette demeure, lui coupait la respiration .
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Le soir m^me de son arrivée, sa mère l'avait pris à part pour lui raconter tous ses chagrins, toutes ses afflictions, toutes ses détresses, pour lui raconter tous les désordres et tous les débordements de >on mari. D'une voix tremblante de colère, en le regardant avec des pleurs dans les yeux, elle lui avait dit :
— Ton père est un infâme !
Et elle avait les paupières un peu gonflées, rougies par de longues larmes ; elle avait les joues creusées ; elle portait sur toute sa personne les signes d'une souffrance endurée longtemps.
— C'est un infâme ! un infâme !
En remontant dans sa chambre, George gardait encore dans les oreilles le son de cette voix; il revoyait l'attitude de sa mère ; il continuait d'entendre les ignominieuses accusations contre l'homme dont le sang coulait dans ses veines. Et il avait le cœur si gros qu'il craignait de ne pouvoir pas le traîner plus loin. Mais, tout à coup, un élan furieux fit diversion, le remporta vers la maîtresse absente ; et il s'aperçut qu'il ne savait pas bon gré à sa mère de lui avoir révélé tous ces maux; il sentit qu'il aurait mieux aimé ne pas savoir, ne s'occuper de rien que de son amour, n'avoir à souffrir de rien que de son amour.
U entra dans sa chambre, s'enferma. La lune de mai illuminait les vitres des balcons. Ayant soif de respirer l'air de la nuit, il ouvrit les fenêtres, s'accouda à la balustrade, but à longues gorgées la fraîcheur nocturne. Une paix infinie régnait en bas dans la vallée; et la Majella, toute blanche encore de neige, semblait agrandir l'azur par la simplicité solennelle de ses lignes. .Guardiagrele, pareille à un troupeau de brebis, dor— Suait autour de Sainte-Marie-Majeure. Une »eule fenêtre
éclairée, dans la maison 6J'en face, faisait une tache de hjmipre jaunâtre.
Il ouhlia sa récente blessure. Devant, la splendeur de la nnii., jl n'eut plus que cette unique pensée: « Voilà une nuit perdue pour le bonb-eur!.., »
Il se mit aux écoutes. A travers le silence, il perçut le piétinement d'un cheval dans une écurie voisine, puis un tintement affaibli de grelots. Ses yçux se portèrent sus la fenêtre éclairée ; et, dans le rectangle de lumière, il vit passer des ombres mobiles, comme de personnes qui se seraient agitées à l'intérieur. Il resta aux écoutes. Il crut entendre qu'on frappait légèrement à la porte. Il alla ouvrir, sans être sûr.
C'était sa tante .Toconde. Elle entra.
— Tu m'oublies? dit-elle en l'embrassant.
En effet, ne l'ayant pas vue à l'arrivée, il n'avait pas pensé à elle. Il s'excusa, la prit par la main, la fit asseoir, lui parla sur un ton affectueux.
Tante Joconde, sœur aînée de son père, avait presque soixante ans. Elle boitait à la suite d'un* chute, et el]e avait un peu d'embonpoint, mais un embonpoint maladif, mollasse, exsangue. Adonnée tout entière a.ux pratiques dévotes, elle vivait à l'écart dans sa chambre, au plus haut étage de la maison, sans «voir presque aucun rapport avec la famille, négligée, peu airnée, considérée comme une faible d'esprit. Son monde à elle, c'étaient les images bénites, les reliques, les emblème^, les symboles ; elle ne faisait rien autre • que suivre les exercices religieux, s'assoupir dans la monotonie des prières , endurer les cruelles tortures que lui causait sa gourmandise. Elle avait la passion goulue des sucreries, et toute autre nourriture la rebutait. Mais souvent elle manquait de sucreries;
et George était son préféré parce que, chaque fois qu'il revenait à Guardiagrele, il luj rapportait une boite de (Jyagées et une boîte de rossolis.
— Ainsi, disait-elle d'une voix qui marmottait entre des gencives presque vides, ainsi... tu es revenu... eh ! eh J tu es revenu . . .
Elle le regardait avec une sorte de timidité, sans trouver autre chose à dire ; mais elle avait dans les yeux une attente manifeste. Et George sentait son cœur se serrer d'une pitié anxieuse. li pensait : « Cette misérable créature tombée jusqu'aux plus basses dégradations de la nature humaine, cette pauvre bigote gourmande, je lui suis attaché par les liens cju sang, je suis de la même race qu'elle ! »
Une inquiétude visible avait pris tante Joconde ; ses yeux étaient devenus presque impudents. Et elle répétait:
— Ainsi... ainsi...
— Oh I pardon ! tante Joconde, dit-il enfin avec un effort pénible. Cette fois, j'ai oublié de t'apporter des bonbons*
La vieille changea de visage, comme si elle eût été sur le point de se trouver mal ; ses yeux s'éteignirent; elle balbutia :
— Ça ne fait rjen...
— Mais demain je t'en procurerai, ajouta George en manière de copsolation avec un serrement de cœur. J'écrirai...
La vieille se ranimait- Elle dit, très vite :
— Tu sais, aux Ursulines... on en trouve.
Un silence suivit, pendant lequel tante Joconde eut sans doute l'avant-goût des délices du lendemain ; car sa bouche édentée fit entendre le petit bruit qu'on fait en ravalant la salive surabondante.
— Mon pauvre George!... Ah! si je n'avais pas mon George!... Vois-tu? Ce qui arrive dans cette maison, c'est un châtiment du Ciel... Mais va donc, va sur le balcon regarder les vases. C'est moi, moi seule qui les arrose; je pense toujours à George, moi! Auparavant, j'avais Démétrius ; mais aujourd'hui je n'ai plus que toi.
Elle se leva, prit son neveu par la main et le conduisit à l'un des balcons. Elle lui montra les vases florissants; elle cueillit une feuille de bergamote et la lui tendit. Elle se baissa pour ta ter si la terre était sèche .
— Attends I dit-elle.
— Où vas-tu, tante Joconde ?
— Attends !
Elle s'éloigna de son pas boiteux, sortit de la chambre, rentra une minute après avec un broc plein d'eau qu'elle avait peine à porter.
— Mais, ma tante, pourquoi faire cette besogne? pourquoi te donner cette peine?
— Les vases ont besoin d'être arrosés. Si je n'y pensais pas, qui donc y penserait?
Elle arrosa les vases. Sa respiration était oppressée, et le halètement rauque de cette poitrine sénile faisait mal au jeune homme.
— Assez! assez! dit-il en lui ôtant le broc des mains.
Ils restèrent sur le balcon, tandis que l'eau des vases s'égouttait dans la rue avec un léger clapotement.
— Quelle est cette fenêtre éclairée ? demanda George, pour rompre le silence.
— Oh ! répondit la vieille, c'est don Defendente Scioli qui va mourir.
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Et tous deux regardèrent l'agitation des ombres dans le rectangle de. lumière jaune. La vieille, sous l'air froid de la nuit, se mit à frissonner.
— Allons 1 va te coucher, tante Joconde.
Il voulut la reconduire dans sa chambre, à l'étage supérieur. En traversant un couloir, ils rencontrèrent quelque chose qui se traînait pesamment sur le carrelage. C'était une tortue. La vieille s'arrêta pour dire :
— Elle a le même âge que toi, vingt-cinq ans; et p'ie est devenue boiteuse comme moi. Ton père, d'un coup de talon...
il se ressouvint de la tourterelle plumée, de la tante Jeanne, de certaines heures vécues à Albano.
Ils arrivèrent sur le seuil de la chambre. Une odeur nauséabonde de maladie émanait de l'intérieur. A la faible lumière d'une lampe, on apercevait les murailles couvertes de madones et de crucifix, un paravent déchiré, un fauteuil qui montrait l'étoupe et les ressorts.
— Entres-tu?
— Non, merci, tante Joconde ; couche-toi.
Elle entra vite, vite, puis revint sur le seuil avec un cornet qu'elle ouvrit devant George et se versa un peu de sucre sur la paume de la main.
— Tu vois ! c'est tout ce qui me reste.
— Demain, demain, matante... Allons, couche-toi. Bonne nuit !
Et il la quitta, à bout de courage, l'estomac révolté, le cœur défait.
Il retourna sur son balcon.
La lune pleine pendait au milieu du ciel. La Majella, inerte et glaciale, ressemblait à lyi de ces promontoires séléniens que le télescope rapproche de la terre.